CHAPITRE LVa
De la résolution qiie prit don Quichotte de se faire berger toiil le temps qu^il était obligé de ne point porter les armes.
An sortir de Barcetonne, don Quichotte, regaidant tristement le lieu oh il avait été battu : €'cst là, dit-il, que fut Troie; c'est là que inon ipalhear, et non pas ma faute , enleva toute la gloire que j'avais acquise ; e'est là que la fortune me fit sentir son incoBslance et éprouver ses caprices ^ c'est là que s'est obscurci l'éclat de mes mndes actions , et que ma valeur a fait ésMfnige; c'est là enfin que ma réputation est tombée pour n'en relever jamais. Quand j^étais chevalier errant^ vaillant et hardi ^ mon bn» et mes actions rendaient lèoMMgnage de ma valeur, et h présent que j^ suisoin éeujer démonté ^ mou obéissance et l'accomplissement feront voir qae je suis homme de parole Marche donc seulement, ami Sancho, et al Ions chez nons accomplir notre année de bannissement : là nous prendrons de non velles forces pour reprendre ensuite avec plus d'édat l'exercice des armes. Monsieur, répondit, Sancbo, aller à pied n'est point une chose si plaisante , que cela me donne eay ie de faire de grandes journées^
attachons ces âmes à quelque arbre , et quand je serai sur le dosdu grison, que je ne toucherai plus des pieds à terre , nous irons aussi vite que vous voudrez ^ mais, ma foi, tant que je marcherai à pied, it ne faut pas me presser , s'il vous ptatt. Tu as fort bien dit, Saneho, dit don Quichotte ; que mes armes detneurent ici en trophée , et nous graverons sur Pécorce des arbres l'inscription écrite au bas du trophée des armes de Roland :
Que nul nesoit RÎ tdmdrâire Que de toucher ces armes-ci, S'il ne veut se résoudre aussi D^avoir avec Roland à démêler rafliiire*
Cela fera à merveille^ monsieur, répondit Sancho ; et, n'était la faute que nom pourrait faire Rossinante par les ohemins/ je serais bien d'avis qu'on le pèndtt aussi avec les armes. Je ne prétends pas qu'on le pende, ni lui ni les armes, repartit don' Quichotte, afin qu'on ne puisse dire : Bon* service , mauvaise récompense. C'est fort i>ien dit; monsieur^ répliqua Sancha; car^'
non QUIGHOTFE.
fieloa le dire des 9^gcs, la faole de Vànc ne doil point tomber sar le bat ; et, puisque c'est Tonsqaî avez le tort, cbâliczvous vous-même , el ne vous eu prenez point à vos propres armes , qui sont déjà toutes rompues de vous avoir bien servi , ni au malheureux Bossioante^ qui n'a pas besoin davantage de (aligue , et encore moins à mes pauvres pieds , en les Taisant marcber plus que déraison. Don Quichotte se coucha au pied d'un arbre , et là mille réflexions^ et toutes f&cheuscs, comme autant de mouches piquantes^ venaient Passaîllir en foule et ne lui donnaient pas le loisir de respirer. Pendant qu'il était en ce triste état^ il lui vint h la |)euséede dire à Sancho qu'il faisait firrand tort à Dulcinée, en remettant toujours les coups qu'il devait se donner pour la tirer de peine : Et, sans mentir, mon ami, ajouta t-il , tu crains si fort pour ta peau , que je voudrais la voir mangée des loups, puistiuc tu aimes mieux la garder pour les vers^ q^^ de la rendre utile à cette pauvre dame. Monsieur, répondit Sancho , s'il faut dire la vérité, je ne saurais croire que ces coups de fouet puissent servir au désenchantement de personne. C'<'st tout comme qui durait : Vous avez mal à la tête, frottezvous les jambes, Mai$, i| tort ou à raison , je me les donnerai pour vous contenter , sitôt que l'envie m'en prendra et que j'en treuverai Toccasîon.Dieu le veuille, dit don Quichotte* En parlant de la sorte, ils 80 tiouv^rent au même endroit où ils avaient clé si bien foulés sous les pieds des taureaux ; et don Quichotte , s'en ressouvepaot, dit à Sancho ; Voilà le pré où nous rencontrâmes, il y a quelque temps, ces bergers galants et ces agréables berjçréres qui voulaient renouveler l'Arcadie pastorale, dessein aussi nouveau que judicieux. Si tu veux ii^'en croire, Sancho, nous nous ferons aussi bergers ; j'achèterai des moutons et toutes les choses nécessaires pour un semblable exercice, et, me faisant appeler le berger Quichotis, et toi Pandno , nous irons par les bois et les prés , chantant et jouant de la musette , cpmposant des complaintes ; tantôt buvant te cristal liquide des fontaines, et tantôt 1^ eaux pures des ruisseaux , ou celles des fl«Uf e8> les chênes verts et les hêtres nous
donneront lifaéralemenl de lears fratfs; nous ironverons des retraites dans le creux des lièges , et de l'ombre sous les lilleuls; les roses nous embaumeront de leurs parfums ^ les prés, couverts de miUe fleurs diCIerentcs, nous prêteront ooe agréable et moUe couche^ l'air pur et serein, des rafraîchissements délîcicttx^ la lune et les étoiles^ une lumière tempérée; nous trouverons du plaisir à chanter et du soulagement à nous plaindre ^ Apollon n(»us inspirera des vers et l'amour des sentiments : ainsi nous nous ferons nne destinée digned'envie, et nous nous rendrons fameux, non seulement dans notre siècle, mais encore dans la mémoire des hontmcs. Par ma foi, monsieur, je suis enchaulé de cette manière de vivre^ dit Sancho ; et il faut que Carrasco et maître Nicolas le barbier ne s'en soient jamais avisés. Je m'en vais parier qu'ils seront ravis de venir avec nous -, et je ne jugerais pas que la fantaisie n'en prit à M. le curé, car il est brave homme et aime bien la joie. Tu dis fort bien , Sancho , repartit Son Quichotte 3 et si le bachelier Samsou veut être de la partie, comme il n'y manquera pas, il pourra 8'app<rler le berger Sansonino , ou le berger Carrascoh ; maître Nicolas, Nicoloso , à l'imitation de l'ancicu Boscan , qui s'appelait Nentoroso ; peur le curé , je ne sais pas bien, quel nom nous lui donnerons, si ce n'est quelqu'un qui dérive du sien, l'i^ipelant le berger Gu* riambro. Quant aux liergères que nous aurons à aimer , les noms ne seront, pas diiiiciles à tnouver, n ous. aérons à mèn*e. Puisque ie nom de Dulcinée convient aussi bien à une bergère qu^i une princesse, je n'ai que faire de me travailler à loi en chercher un nuire; et toi, Sanebô, tn donneras à la tienne le nom que tu voudras. Je n'ai pas envie, répondit Sancho, de lui en donner un autre que celui de ïhérésona , qui s'accorde bien h sa riatlie ronde et au nom qu'elle porte, puisqu'elle s'appelle Thérèse , outre qu'eu la nommant dans les vers que je ferni pour elle , toux le monde la connaîtra , et <hi connai* ira ainsi que je suis lidôle , puisque je ne vais point moudre au moulin des autres. Pour le curé, monsioor, il ne faudra point qu'il ait de bergéie y.afityde douter boa
jtized by V^jOC
DON^ODIGHOTrC.:
cxQn|»l€i,* et si le baeheKcr en teiit avoir une ^ à lai permis. Hé bon I>îeu ! s^ceria dou QuichoUe, qtt«Ue \ie nous altons Dioncr^ ami.Sanobol quo de flag^eolcte»
que de cornemuses, que de hautlK>is et de tambour» do basque, que do souoetlea et de violons ! et puis nous ferons de la poésie.
Moi, je me plaindrai de Pabscnce ; toi^ tu te vanteras de ta persévérance et de la fidélité i le berger Carrascon se plaindra des niéprisi de sa bergère, et le berger Curiambro di»*a (out ce qu^il voudra; de cette ^orlc, la cbosc ira à inorvcillo. Monsieur, dît Sanebo, Je suis si malbeureu\ que je ne verrai jamais Pheuro où nous devrons commencer une telle vie. Bon
Ueu l que je ferai de jolii?s euillara de boèis, SL je me vois une fois berger ! Que de crème, que do fromages , que de cailles , quo de guirbndes pour moi et pour ma bergère ! qde de h«mlelles , que de bâtons enjolivés! Hé! qu^estce qui me manquera de toutes les drôleries que savent faire les bergers? La petite Sancha , . ma fille, viendra aux champs nous appor* tcrà dîner. Il allait continuer cette rêve* rie, lorsque don Quichotte l'interrompit : Ijù jour Unit, lui dit-il ; éloigiions-notts du grand chemin et cherchons qnolque-cu* droit |)0ur passer la nuit : nous VL^rons detnaitt ce que Dieu nous garde. Ils s'é* cartérent donc, et soupèrent tard et assez mal, au grand déplaisir de Sancho.