‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 88 sur 136 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

De ]a pins étrange aventure qiii soîC nrritrc'e ù ilon Qnîclioitc, et la plus surprenante de touie relte grande bistoire.

Les gens de cheval mirent pied è terre , el eux et les gens de pied, prenant rudement don Quichotte et Sancho sur leurs chevaux, les fireut entrer dans la cour , où il y avait tout autour cent flambeaux allumés, et sur les galeries plus de cinq cents lampes, qui ne donnaient pas moins do lumière qu'aurail pu faire le pins beau

{'our. Au milieu de la cour était un tomicau haut de sept à huit picds^ couvert d'un grand dais de velours iioir^ autour daqttcl brûlaient plus do cinq cents cierges de cire blanche dans des chandeliers d'argcnt; on voyait sur le tombeau le corps d'une jeune fillo^ mais avec tant de restes de beauté, qu'elle effaçait tout ce qu'on

trouve d'affreux dans la mort. Sa tétc, qu'elle avait appuyée sur un carreau de brocart, était couronnée d'une guirlande de diverses fleurs ; et dans ses mains, croisées sur sa poitrine, elle tenait une branche de palmier. Dans un coin de la cour était un théâtre où l'on voyait deux hommes assis avec dos couronnes sur la tête; et le sceptre c^ la main , de la même manière qu'on représente Minos et Rhadamanie; et ce fut là que ceux qui avaient pris don Quichotte et Sancho les menèrent, les faisant asseoir sur des sièges qui étaient à un des côtés du théâtre, et IcnV recommandant le silence avec un air farouche. Mais il n'ét^H j[^as(Jesoîn de me.

DON QUIGBOTTE.

naces ; nos aTrntorîcrsétaLeni si étonnés, qu'ilsncsavaicn t que <Ure. En même tem|is montèrent sur le théâtre deax personnes à la démarche grave, à qui don Quichotte et Sancho firent de profondes révérences, les reconnaissant pour le duc et la duchesse chez qui ils avaient demeuré. L^un et Pautre les saluèrent de la tête et prirent leurs places sur des sièges fort riches, tout proches de ceux qui portaient des couronnes. Notre chevalier regardait tout cela avec admiration et ne savait trop qu'en penser, en voyant que le corps placé sur le tombeau était celui de la belle Allisidore. On jeta sur Sancho une robe de boucassin noir, toute semée do flammes ^ et on lui mil sur la tète un lK)nnet en forme de mitre, assez semblable a celui qu'on donne par ignominie à ceux qu^on envoie au supplice -, celui qui l'ajusta de la sorte lui du à rorcilte que s'il desserrait les dents pour dire un mol, on lui donnerait les roorailles ou on Pélranglerait. Sancho se regardait de ta tète aux pieds, et il se vojrailtouten flammes; mais, comme il ne se sentait point britler, il ne s'en mettait guère en peine. Il 6ta le bonnet^ et le vit tout peint de diables, il le remit sur sa (éle, et dit en lui-même : Encore est*ce quelque chose que ces flammes ne me brûlent point, et que ces diables ne nremporleut pas. Don Quicholte considérait aussi Sancho, et, malgré toute sa frayeur, il ne put s'empêcher de sourire de le voir ainsi t^uipè. Pendant que tout le monde était attentif et dans le silence, on entendit de dessous le tombeau un concert de fliUcs douces, qui jouèrent quelque temps des airs amoureux el tendres ; puis tout d'un coup on vit paraître à la lète du tombeau d^Altisidorc un jeune homme extrêmement beau el vêtu à la romaine , ^jui, accordant une très belle voix avec une harpe doul il jouait lui-même., chanta les malheurs et les grâces d'Altisidoro.

Altisidore, diiMinos, n^est pas morte, comme le pense le vulgaire, elle vit encore dans les cent bouches de^ la* Renommée, et clic revivra parmi nous sitôt que Sancho Pança l'aura rappelée à la lumière |)ar la peine qu^il est destiné à souffrir. Ainsi donc, ùllbadamantcl toi qui juges, avec moi dans les antres obscurs du U'tbé^

puisque tu sais ce qui est arrêté 4& décrets immuables des destinées prr revivre cette aimable personne, dél

promptémcnt, afin de uc pas diflér»' vantage le bien que nous atteadi.

son retour. A peine Minas eut-il |i:

la sorte, queRbadamante, se leva^^ ses pieds : Accourez fous^ s'écria-t-L; mestiquefi de cette maison , grands t lits, forts et faibles, bornmes el f«a et venez, les uns après les autres, im sur le visage de Sancho vingt -quatre quignoles , et .sur ses bras et ses ni douze pincements et six piqûre d^ gles ; car c^est de là que dépend h rb reclion d'Altisidore. Par la jarni.

Sancho sans se soucier de rompra i lence , je me laisserai aussi bien wr comme je suis Maure. Mort de ma fk voudrais bien savoir ce que ma pnn; démêler avec la résurrection deMk moiselle! Dulcinée est enchantée, i'u que je la désenchante à coups de kcelle-ci meurt du mal que Diea (ni cm el il faut que je me meurtrisse le visa; coups de croquignoles et que je me f\ le corps comme un crible pour la fairr venir. A d'autres, de par tous lesdiâl^ àd^aulres; c'est bien à moi qu'on v des coquilles ! Souffre et taîs-/o/, p qu'on ne te demande p<is des choses r. possibles. Tu seras souffleté, tu te nr ègratigner, et tu gémiras sous les [■ gnantcs piqûres d^iiguille. Sus dooc,t nistres de mes commandemenls , qo ' exécute la sentence. Aussitôt parure, dans la cour six duègnes, marck comme en procession , l'une après ^aul^ > quatre d^en Ire elles portant des lunclb et toutes la main droite levée, avec poignet découvert , pour la faire voirp(ir longue. Sancho ne les eut pas plui^*; aperçues, qu^il se prit à mugir com lin taureau. Je me laisserai , dii-ili minier par qui voudra, je simtfrirai ({(k loul le monde mette la main sur mui; mais , pour des duègnes, je n'y sam consentir. Qu'on me déchire te visase comme les chats tirent à mou maître to ce chîUeau , qu'on me perce le corps i coups de dague , qu'on me tenaille b bras avec des tenailles rouges , je le souf frirai comme je pourrai : Biais que i^

QON QUICHOITE.

duègnes nie louchent, je n'en ferai rien y quand tous les diables d^cnfer devraient ni'cmporler. Hé! prends patience, mon enfant, dit don Quicholle, je Oen prie, et rends grâces au ciel de t'avoir donné la vertu de désenchanter les enchantées et de ressusciter les mor{s.Losduègncsétaient déjà tout proche de Sancholet lui, se rendant aux paroles de son maitre, tendit le visage 3 la première lui appliqua une vigoureuse croquigoole sur la joue, et fit une grande révérence. Eh , mordieniie!

point tant de civilité, madame la duègne, dit Sancho , et rognez- vous un peu plus les ongles. Enfin tontes les duègnes lui en donnèrent autant avec les mêmes cérémonies, et il fut pincé par tous les gens de la maison. Mais ce qui lui fit perdre patience , ce furent les coups d'aiguille. Au premier quMl sentit, il se leva brusquement de son siège, et, prenant une torche allumée qu'il trouva près de lui, il commença à donner sur les duègnes et sur les autres bourreauiL , criant de tonte sa force : Hors d'ici , ministres de Satan ! croyeZ'Vous que je sois de fer pour souffrir le martyre ? A ces mois , AUisîdore se tourna sur un côté; à cette vue, les assistants s'écrièrent presque tous en môme temps : Al tisidore est en vie! Altisidore est envie! Khadamanlc ordonna à Sancho de s'apaiser, puisque ce qu'on souhaitait élait accompli. Dès que don Quichotte eut remarqué le mouvement d'AI tisidore , il alla se jeter aux genoux de Sancho, et l'embrassant tendrement : Eh ! mon enfant, lui dit-il , le bon moment que voici \ Si tu voulais te donner quelques coups de fouet , de ceux qu'on t'a ordonnés pour le désenchantement de Dulcinée ! Voici justement l'instant que la vertu est en état d'opérer ; donne-moi cette satisfac«lion , et travaille pour ta propre gloire. Savez- vous bien , monsieur, répondit Sanchi) , que soie sur soie n'est pas bon ft faire doublure? Est-ce que ce n'est pas assez d'être souffleté, pincé et égratigné, qu^il faille encore que je me fouette? Non,

non, monsieur : il n'y a autre chose à faire , sinon de prendre une meule de moulin, me l'attacher au cou, et me jeter dans un puits. Allez, allez, vous devriez mourir de honte de me parler de cela à l'heure quMI est; et par ma foi , vous ferez tant que je ferai serment de ne guérir jamais personne, quand il ne m'en devrait coûter qu'un poil de barbe. Pardi, voilà un beau don que j'ai apporté du ventre de ma mère : je guéris les autres, et je deviens plus malade qu'eux. Je-voudrais bien que tous les médecins en eussent un pareil! Ahisidore avait déjà cnlièrement repris ses esprits ; et, au moment quelle se mit sur son séant dans le tombeau, on entendit de toute part le son des hautbois et des musettes et un nombre infini de voix qui criaient : Altisidore est vivante ! Altbidore est ressuscitèe! Le duc et la duchesse. Minos et Rhadamante se levèrent, et tous ensemble, avec don Quichotte et Sancho, s'avancèrent vers Altisidore pour lui aider à descendre. Elle fit une profonde révérence au duc, à la duchesse et aux juges infernaux ; et regardant don Quichotte de travers : Dieu te le pardonne, dit-elle, ingrat chevalier : il me semble que j'ai été mille ans dans l'autre monde à cause de ta cruauté. Pour toi, ajouta-l-cUc, se tournant vers Sancho, 61c plus impitoyable ècuyer de tout l'univers, je te rends grâce de la vie dont je jouis ; reçois en récompense six de mes chemises que je veux te donner |x>ur t'en faire six autres^ si elles ne sont pas bien entières, au moins puisje t'assurer qu'elles sont propres. Sancho lui baisa les mains pour la remercier, le genou par terre et le bonnet à la main. Et comme le duc dit qu'on lui rendit son manteau et son chapeau, et qu'on lui ôtât la robe semée de flammes, il le supplia très humblement de permettre qu'il emporta chez lui la robe et le bonnet, en mémoire d'une chose si extraordinaire.

Après cette aventure , on mena don Quichotte et Sancho dans leurs chambres.

ma <2UiQiionfr.

mfmmwskmm^mmmms^^

Page 1