‹ Histoire de l'admirable Don Quichotte de la MancheChapitre 91 sur 136 · CHAPITRE LXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXII

fie ce qae ^it don Quichotte en airivant dans son village, et qn'â impnta à mauYaîs présage.

A rentrée du village, don Quichotte vit deu>^ petits garçons qui se disputaient, et l'un disait à l'autre : Oh l que tu no la tiens pas, Péquillo : tu ne la verras de ta vie. £ntends-tu, ami Sancho, dit don Quichotte, ce que dit cet enfant? tu ne la verras de ta vie. Et qu'importe , répondit Sancho, que ce petit garçon ait dit cela? £b! ne vois-lu pas, répliqua don Qui* cholte, ^c cela signifie que je ne verrai de ma vie Dulcinée? Sancho allait répliquer, quand il entendit du bruit qui l'obligea de retourner la tète, et il aperçut un lièvre poursuis i par un grand nombre de lévriers et de cbasscuoi, qui se vint ré^ fugier entre les jambes du grison. Il se îet^dei^us^ et le présenta à son ms^Ure;

mais il ne le regarda pas , tant il était triste, et ne fit que dire : Ab l le mauvais signe que voilà! ab! le mauvaia signe!

un lièvre fuit, des lévriers le poorsuiveat, Dulcinée ne parait point. Eh ! par ma foi, vous un étrange homme, dit Sancho : ioMginez' vous que ce lièvre est madame Dulcinée du Toboso, et que les lévriera qui h poursuivent sont les malins enekanteoiB qui rontcbaogôeeapajsanno; elle foit^ moi je la prends, je la metsentre voa mmn vous en êtes le maître, vous la earesaei: quel mauvaissigneja-t-ilkcela, et qu'est* ce que cela peut vous faire craindre 7 II achevait à peine, lorsque le» deux pelils garçons qui s'étaient disputés s'approcherelit puur voir le liéyfe>; oL San^u leur

a^aal demandé ee qu^iis avaieDt à se que* relier , celai qui avait dit à Taatre : To no la verras de ta vic^ répondit qo'il avait pris à soo compagnoii une cage, et quMl ne la lui rendrait jamais. Saucho lear donna une pièce de cinq sous pour la cage, eiy la présentani à don Quicbottc ; Tenez, monsieur, dit-il,, voilà tout le charme dé* fait, et je suia une bêle, ou il n'y a pas plus à voir avec nos aventures qu'avec les neiges d'An (an ^ si* j'ai bonne mémoire, il me' souvient d'avoir ouï dire à notre curé que det chrétiens et des gens sages uedolyent point s'arrêter à de tels signes; et vous-même TOUS médisiez encore, ces jours passés , que les chrétiens qui s'y amusent sont fous. Allons, allons, liionsieur, entrons dans le village : cela ne vaut la peine de vous arrêter. Sur ce dis* cours, les chasseurs arrivèrent, et don Quichotlelear fit rendre le lièvre.

Le curé et le bachelier Carrasco étaient dans un pré, à l'entrée du village , où ils disaient leur bréviaire; et> comme ils aperçurent don Quiehotte, ils s'avancèrent aussitôt vers lui les bras ouverts. Don Quichotte descendit de cheyal, et les embrassa , et ils s^en allèrent avec lui k sa maison < Sancho avait mis sur son grison , par dessus le paquet des armes de son maître, la robe semée de flammes qu'on lui avait donnée chez le doc , et il lui avait couvert ia tête de la mitre peinte de diables, ce qui faisait le plus étrange effet et la plus singulière transformation qu'on se paisse imaginer -, si bien que les petits enfants du village, s'en étant aperçus, accouraient de tout côté, criant les uns an autres: Eh! venez! venez vite! rencz voir Tâne de Sancho Pança, qui est plus galant qu'une mariée, et la monture de moasieur don Quichotte, qui est plus maigre qu'un hareng saur. Don Quichotte , accompagné du curé et du bacheKer , et entouré de cette canaille , entra ^aw sa maison , et trouva sa nièec et sa gouvernante qui l'attendaient à la porte, car elles avaient été averties de sa venue. La femme de Sancho Pança en avait aussi appris la nouvelle , et on la vit arriver tout éebevoléoet nu-jambes, et tenant la petite Saneha par la main. Elle regarda son miri, et ne le voyant pas on l'état où

elle si'iraagiaak que devait être un gou^ verneur: Eh, Notre-Dame! lui dit^lle^ est-ce ainsi que tu l'en revietis, mon mari, à beau pied, et las comme un chien ? Tu as bien plutôt la mine d'un gueux que d'un gouverneur. Motus, Thérèse, répons dit Sancho : on ne trouve pas du lard par* tout où il y a des chevilles. Allons-nousen au logis, et je te conterai merveilles. J'ai de l'argent, ce qui est le principal, et de l'argent que j'ai gagné par mon in*» dustrie^ et sans faire de tort à personne. Ah! tu apportes de l'argent, mon mari?

teint mieux, et qu'il soit gagné comme il pourra, vous n'en avez point amené la mode. Sancha se jeta au cou de son pèrcj^ en lui demandant s'il ne lui avait rien apporté ; puis, la mère et la fille le prenant chacune sous le bras , et tirant le grison par le licou , ils retournèrent chez eux , laissant don Quichotte avec sa corapi^nie. Don Quichotte ne fut pas pljvtôt ch^ lui, qne, sans attendre davantage, il tira le curé et le bachelier k part, et leor ayant conté en deux mots sa défaite par le ch^ vatier de la Blanche-Lune, etToUigation où il se trouvait de ne porter les armes d'nn au, ce qu'il prétendait accomplir am pied de la lettre, il ajoota qu'il avait résolu de se faire berger pendan t le temps de son exil , d'aller dans les bois et les prés entretenir ses pensées amoureuses, etqu'ib les priaient, s'ils n'avaient rien de nieil<leur à faire , de le vouloir acconipagner dans un genre de vie ù tranquille et si agréable ; qu'il se chargeait d'en faire toute la dépense, et d'acheter des brrf)is ce qu'il en fallait pour les uns et les autres; au reste, que le pins important était fait , parce qu'il leur avait déjà trouvé des noms qui leur convenaient admirablement. Le curé demanda ce que e^était que leurs noms, et il répondit qne pour lui il s'ap* pelait le berger Quichotts, monsieur le curé le berger Curiamhro , et le sieur ba<* cbelier le berger Sansonino on Carrascon, et Sancho le berger Pancino. Ils furent tout étonnés de la nouvelle folie du pauvre chevalier ; cependant ils firent sem*» blant d^approuver son dessein, de penr qu'il ne leur échappât encore , espérant qu'une année de repos et une vie si paisible le guériraient entièrement, ilss'offri-

DON QlICHOTTE.

rent donc d'être ses compagnons; et Samson Carrasco ajouta mène qu'étant, au sentiment de tout le monde, un poète celèbre^ il composerait à tonte heure des chansons pastorales et des vers galants, pour les désennuyer dans ces lieux champêtres. Et ce que nous avons le plus be soin de faire, ajoota-t-il, c'est que chacun de nous choisisse vite le nom de la bergère qu'il veut célébrer dans ses ouvrages, et après cela qu'il n'j ait pas un arbre , quelque dur qu'il puisse être, où nous ne gravions leurs noms, comme c'est la coutume des bergers amoureux. Cela sera à merveille, dit don Quichotte. Pour moi , je n'ai pas besoin de feindre le nom d'une bergère, puisque je sers déjà la nonpareille Dulcin^ du Toboso, la gloire de ces rivages, l'ornement de nos prairies, la fleur de la beauté^ la source de la bonne grâce et^ en un mot, un sujet dign^ de toutes les louanges de l'univers, à quelque point

Ju'on les puisse porter. Il faut demeurer 'accord de tons ces avantages, repartit le curé. Pour nous autres, nous chercherons ici autour quelques petitesbergerettes, qui , sans aller jusqu'à ce degré de perfection ^^ ne laissent pas d'être passables. Quand nous n'en trouverions pas, dit Carrasco, nous n'avons qu'à prendre les noms de celles qu'on trouve dans les livres, ou Philis^ ou Amadis, ou Diaue^ ou Galatée. Nous pourrons les choisir selon notre goût : puisque les boutiques des libraires en r^orgent, la marchandise n'est pas chère. Le curé loua encore une fois don Quichotte du dessein qu'il avait^ et lui et le bachelier lui ayant fait de nouvelles offres de l'accon;pagner tout le temps qu'ail voudrait, ils se retirèrent en le priant de songer à sa santé et de ne rien s'épargner. Ijï nièce et la gouvernante avaient œoulé toute la conversation ; dès qu'elles virent que don Quicbalte était seul, elles entrèrent dans sa chambre, et la nièce lui dit : Qu'est-oe donc que ceci, mon oncle? quand nous croyons que vous vous relirez dans votre maison pour vivre en paix , vous vous allez encore jeter on de nouveaux labyrinthes, en vous faisant un petit bcrgerol? Vraiment, voilà un métier bien digne de vous ! Allez , allez , mon oncle^ le blé est déjà trop dur pour faire des chalu-

meaux. Eh ! vraiment oui, ajouta la gonvernante, vous êtes bien en état depassor tout le jour aux champs dans le grand chaud de l'été et dans le froid de l'hiver! Cela est bon aux paysans^ qui sont robustes et nourris à cela dès le ventre de leur mère; et, mal pour mal, il vaudrait encore mieux être chevalier errant que berger.

Mais, voyez -vous, monsieur, prenez mon conseil ^ je vous le donne à jeun et je ne suis plus un enfant : faites valoir votre bien tout douce^uent ; prenez soin de voirc maison et de vos affaires, priez Dieu et donnez l'aumône ; et s'il vous en nicsarrive, je le prends sur moi. Bon, bon, mes amis, voilà qui est bien, réjiondit don Quichotte ; mais je sais bien ce qu'il me faut. Faites-moi seulement un litqunje me couche : il me semble que je ne me trouve pas trop bien ; et soyez assurées que, chevalier ou berger, je ne vous manquerai jamais* vous le verrez par lesefleis. Ces bounes filles le mirent au lit et lai donnèrent à manger, ne songeant qu'aie divertir et à lui faire faire bonne chère.

Don Quichotte tomba effectivemenl malade, soit que ce fût du déplaisir de se voir vaincu, soit que cela vint des fatigues qu il s'était données dans ses coorses : apparemment tout y contribua. Sancho fut toujours au chevet de son lit, tant que la fièvre lui dura. Le curé et le badtelier y allèrent aussi tous les jours, el, croyant que l'ennui de ne point voir Dulcinée désenchantée faisait tout sou mal, ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour le consoler et le réjouir. Le bachelier lui disait qu'il fallait prendre courage, et qu'il n'attendait que le relourde sa santé pour commencer l'exercice pastoral; qu'il avait déjà composé une èglogue qui damait le pion à toutes celles de Sannasar, et acheté d'un berger de Quiutanar deux do^es pour garder le tronpeau , dont Tun s'appelait Barcinoel l'autre Kutron. Tout cela neremettailpointdon Quichotte en bonne humeur ; Sancho s'en aperçut : Eh ! qu'estce que ceci, lui dit-il, mon cher maître? A cette heure que nous avons nouvelles dudésenchantement de madame Dulcinêei voulez -vous demeurer au lit ? Ne vous allez pas laisser mourir, non : tout le moade vous en prie^ et il n'ui rien qui presse.

Ce n'est pas un si gcand mal que d'avoir éià vaincu qu'il faille se désespérer. El que scrail-cc si tout le monde faisait comme vous? la moitié du monde serait bien embarrassée à enterrer l'autre. Après tout, vous n'êtes ni estropié ni contrefait^ et vous serez toujours en état d'avoir votre revanche. Allons, sortez-moi de ce lit. Nous voilà sur le point d'être bergers et de passer la vie à chanter comme des chanoines . et vous êtes triste comme un ermite. Faites comme moi :- je prends le temps comme il vient et je me console de tout, parce que jusqu'à la mort tout est vie. Prenez mon conseil , mon cher maître, vivez le plus longtemps que vous pourrez; car la plus grande folie du monde c'est de se laisser mourir et sans savoir pourquoi, et vous ne me sauriez montrer un seul homme qui se soit bien trouvé d'être mort de mélancolie. Allons donc, encore une fois, laissez là le lit et la maladie, et pr^mcnons-rious par les champs, jouant du flageolet et faisant des chansons; peutétire trouverons-nous en notre chemin

Dulcinée désenchantée. Apres cela, je ne donnerais pas de tous les chagrins du monde un double j mais, si c'est que vous mourriez de déplaisir d'avoir été vaincu , jetez-en la faute sur moi, en disant que vous êtes tombé à cause que j'avais mal sanglé Kossinante. Et puis n'est-ce pas bien la coutume dans vos livres de chevalerie que les chevaliers se renversent ainsi les uns les autres? On ne voit autre' chose à tout bout de champ. Eh ! mort de ma vie, il y a bien dç qiioi s'étonner! un àne, qui a quatre pieds, tombe bien ! Sancho a raison, ajouta Carrasco : il ne faut pas se décourager, et il n'y a encore rien dé perdu. Ils eurent beau dire tous, don Quichotte n'en fût ni moins rêveur ni moins malade; mais il guérit enfin, et retourna dans son bon sens, jusqu'à être consulté et admiré de tous ses voisins, si bien qu'on eût dit qu'il était devenu fou uniquement pour faire voir que les livres de chevalerie sont de pures impertinences, et combien il est dangereux de s'attacher à les lire(l).

(0 Ce diapître, (|iii termine la seconde partie do la traduction de Jon Quichotte, est l'aTant-dernier de l'ouvrage orii>inal. Dans Tcspagnol, ou LXXIV* et dernier chaintre nous apprend la mort du hdros, et linit h: livre. Le Iradiictenr a snppiimé ce chapitre, et, en modifiant la lin du précédent, s'est ainsi nicuagu Faddilion d'une troisi<^me parlift qui n'apparticnt')>oint à Cervantes. Ce n'est qu'un lésunié tic plusieurs suites de don Quichotte écrites par Avcllaneda et autres continuateurs. Nous donnons cette troisième |vartic telle qu'elle se trouve dutis toute:» les e'ditions de Fillcau de Saint-Martin, publiées depuis la mort de ce traducteur.

Digiti:

]>E LADMUABLE

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