CHAPITRE PREMIER
Ce qui donna occasion à don Quidiotlc de retomber dans 9e% visions.
La fièvre^ qui 61e si soaTent la raison aux malades^ Tajant^par miracle, rendue à don Quichotte, il eut une douleur extrôme de toutes les extravagances qu'il avait faites; mais, quoiqu'elles se dissipassent à mesure qu'elles se présentaient à sa mémoire, elles lui donnaient une confu* sion qui augmentait incessamment son mal, et Tennui et la fièvre le portèrent en peu de temps au bord du tombeau. Les soins de la nièce et de la gouvernante, assistées des conseils du barbier, vinrent enfin à bout de la fièvre; et, le curé et Samson Carrasco s'appliquant en même tmnpsiilui guérir l'esprit, il revint en parfaite santé de toute manière. Dos qu'il eut repris ses forces, il ne songea plus qu'à chercher des occupations qui le détournassent des visions chimériques qui l'avaient fait passer pour ridicule ; et, pour ôler de son chemin toute pierre d'achoppement , il donna son casque et ses armes
à Sancbo Panra pour les jeter la nnil dans le plus profond de la rivière. 11 demanda ce qu'étaient devenus ses livres » pour les faire* brûler ; et, en apprenant du curé que l'affaire en était déjà faite, il n'en voulut plus souffrir chez lui que ceux qui traitaient de rhistoire, ou qui pouvaient l'instruire à la piété.
Sa maison ainsi purgée, aussi bien que son imagination , il s'appliqua à faire un jardin , et de temps en temps se livra à la pêche ou à la chasse.
Il passait la plus grande partie du jour à s'entretenir avec son curé, qui était d'ailleurs savant et de bouneconversation, el lui témoignait en toutes choses une affection véritable. Il ne s'accommodait pas si bien du bachelier Carrasco, parce qu'il lui paraissait d'une humeur un peu libre, et qu'il aimait trop la raillerie. Tous les jours que le curé n'avait point d'affaires, il mangeait chez le seigneur Quichada (c^est
DON OCICHOTTE.
Ui
\e nom qac portait don Quichotte tant qu'il fut dans son bon sens) et il y portait quelquefois de ce qu'il avait chez lui. Maître Nicolas le barbier était souvent de la par> tic 9 plus raremenl Garrasco ; mais Sancho j était toujours Paresseux de son naturel, il vivait en noble de campagne, accotnpagnant son maître à la chasse et à la péche^ et toujours sur son âne ^ avec Thabit vert que lui ayait donné la duchesse. Poarlui^ il n'avait du tout rien perdu de sa bonne huniour^la maladie de don Quichotte et SCS entretiens sérieux avec le curé n'avaient changé en lui que le5 espérances de se voir un jour grand seigneur par les miracles inouïs de la chevalerie errante 3 du reste, il était toujours plein de proverbes et aussi fou que jamais.
Pendant que le seigneur Quicfaada menait une vie si douce dans sa maison, et que ses amis étaient ravis de le voir dans un état si éloigné de celui où on l'avait vu^ un jour, ayant été surpris d'une grosse piuieà ta cnasse, il retourna chez lui avec un peu de fSévre, qui fut augmentée le lendemain. Six iours se passèrent sans
Su'il lui arrivât d^autre accident) mais la évre redoubla le septième 3 et sur le mi« lieu du jour Une compagnie de cuirassiers passant au dessous de ses fenêtres^ et le capitaine faisant faire une décharge de toutes les carabines pour saluer, dit-il, la maison de don Quichotte, dont il avait lu l'histoire, cela lui troubla un peu la tète. Malgré le curé et la nièce, il se leva eu robe de chambre et se mil à la fenêtre pour voir ce que c'était ; et, la vue de tant de gens armés, dont la plupart avaient le pot en tète, lui rappela dans la sienne tout ce que ses propres soins et ceux de ses amis lui avaient fait oublier. Il se recoucha pourtant sans rien dire, mab sur le soir la fièvre augmenta , et au milieu de son accès, il dit que vraiment on lui en fai-
sait bien accroire en disant qn'il n'y avait plus de chevaliers errants au monde. Cette seule parole alarma tellemeni la gouvernante et la nièce, qui étaient présentes, qu'elles envoyèrent sur-le-champ quérir le curé et le barbier, en leur mandant que tout était perdu. Sitôt qu'ils furent entrés, elles leur racontèrent ce qui était arrivé à don Quichotte depuis qu'tls étaient sortis^ et ceqn'ellesravaiententendudire. Le barbier courut vite chercher une confection propre pour le ;nal, mais il n^élait pas de retour que le malade était déjà dans une espècede frénésie. Il ne laîssapas delui proposer de son remède, qu'il lui fit prendre à la trière du curé , et demeura dans sa chanire. Don Quichotte passa la nuit sans étra agité de ces furieux symptômes qui arrivent d'ordinaire aux frénétiques ; mais il eut des rêveries perpétuelles, et il ne parlait que d'armes , de chevaux, de combats singuliers et de combats de barrière, s'écriant de temps en temps : Voilà un beau coup de lance ! Ce chevalier aux armes vertes emportera lejprix du tournoi ^ et d'autres choses pareilles. La gouvernante faisait force doléances et la nièce ne cessait de pleurer.
Sancno n'ouvrait pas la bouche : il était plus consterné que le^ autres , et il ne se remuait que pour faire ce que lui ordonnait le barbier. Enfin la fièvre diminua un peu , et don Quichotte commença k dormir, si bien qu'à force de consommés, et avec les remèdes du barbier, après avoir gardé le lit trois semaines , il se trouva assez fort pour se lever et se promener dans la chambre, mais toujours rêvant^ sans rien dire à personne. Il guérit parfaitement de la fièvre; mais son imagination demeura incurable, et il ne conservai de raison que ce qu'il lui en fallait pour cacher son dessein.
Digiti:
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cjiArrrRE ii.
V Conrersalion importaute de dan Quichotte et do Sanckn.
Un matin^ <lonQuîchotlc, se Irouvanl plus fort, envoya chercher Sancho, et, lui ayant demandé si le temps était propre pour kl chasse, il répondit qu'il était beau k merveille , qu'ail n'y avait qu'à boire deu\ coups de chaque main, et s'en aller. Ils di^jeùnérent et partirent; comme ils étaient en chemin, don Quichotte dit à Siincho : Mon fils, ménc-nous en quelque lieu écarté, aHu qu'on ne nous vienne point inferrompre. Ah ! ah ! monsieur, s'écria Sancho, vous m'a[>pelez encore comme quand nous étions chevaliers errants. Cest, mon ami, que je ne t'aime Sas moins que je l'aimais pour lors, dit on Quichotte. Je vous remercie, monsieur, repartit Saucho ; mais cependant je n'ai pas entendu parler depuis des trois ftnons que vous m^aviez donnés par votre lettre de change. Tn n'as rien perdu pour attendre, dit don Quichotte, car ils sont toujours h toi, et lu les auras en état de te rendre service, sans que tu aies le soin de les nourrir. Monsieur, dit Sancho, •J'aurais bien une chose à vous dire, mais je n'ose, parce qu'il me semble que le temps en est passé, et je crains que vous ne vous fiichîez. Si la chose est bonne, répondit don Quichotte, il est toujours temps delà dire, et tu peux toujours me dire tout ce que lu voudras, pourvu que nous ne soyons que nous deux. Eh, mordienne, monsieur, voilà ce que je demande, dit
Sxicho, car je ne veux point vous parler vaut mademoiselle votre nièce, et encore moins devant la gouvernante, qui ne fait que piailler, et qui m'a reproché plus de cent Ibis que c'était moi qui vous avais débauché 5 et, si ce n'était l'affection que Je vous porte, il y a plus de six mois que je ne mettrais pas les pieds dans la mai- 50D« Mais^ au bout du compte, vous êtes
bon comme le bon jour, et j'ai mangé votre i«iin ; je ne saurais vous fausser compagnie, et qu'elles en disent ce qu'elles voudront, je ne changerai pas pour elles. Je suis tout d'une pièce : qui me voit une fois, c'est comme s'il m'avait vu cent ans.
C'est assez, dit don Quichotte; mais qu'avais-tu à me dire? Je veux vous tlire, monsieur, dit Sancho, qu'il y a bien plus d*un an que vous gardez la maison, et que vous marchez sans armes, comme vous l'avez promis au chevalier de la Blanche-Lune ^ et que vos ennemis diront peut-être que c'est ia peur qui vous empêche de sortir. Pour mes eiinemis, répondit don Quichotte , ils peuvent calomnier ma réputation par d'autres impostures, mais pour cela ils n'oseraient le dire : j'ai assez fait voir que je ne m'effraie pas aisément ; et quant à ma retraite, outre que c'était une des lois de notre combat, c'est une cho)>e assez libre, otje ne serais pas le premier chevalier qui aurait mis les armes au croc. Mais est-ce qu'on en parle dans le monde, Sancho, ou bien est-ce de loî-méme que lu le dis? Par ma foi, monsieur, il n'en faut point mentir, dit Sancho, je le dis de moi-même: depuis que j'ai goûté des chevaleries, je ne saurais me mettre à d''aulre métier. Que diable que faisons-nous ici , que de nous rouiller le corps et l'ame? Vous mangez votre bien, et moi le mien ; et à toujours prendre et ne rien mettre, tout s'en ira à la fin. Mais, dit dofi Quichotte, que dirait ta femme ? Crois-tu quV»llo fiil d'humeur à te laisser aller? Oh! par ma foi, monsieur, ce n'est pas là ce qui inc met en peine. Allez, allez, la bonne pièce oc demande pas mieux que de voir mes talons. Il y a pli^ <jlc^^<;q^mois qu'dio me
DON OCtCHOTTE.
refvroche que ya lui avais promis de la faire aHor en carro&^é cl de la mener à la ocmr, olqu^au boal du compte elle va encore laver la lessive et ne porte que des sabots. Elle dit aussi que notre (llle (ysl graudie^ct que, si je ne vais bientôt lui gagner hon mariage^ elle la donnera à qui voudra, plutôt que de la garder, quand ce ne serait qu'à madame la duchesse. Mordtenne, elle est jolie, la petite : Tavez-vous vue , monsieur? Elle est déjà plus grande que la miîre ; elle court, elle va dans les bois tou(e seule,- elle grimpe sur kîs arbres comme un cbai , et ne craint non plus les garçons que rien. Ils ?onl toujours U trois ou qnatre anprès d'elle qui la courent, mais elle s'en moque. Ma foi, c'est le vrai fait d'un chevalier errant. Kn fin finale, raonsionr, il n'v a qu'un mot qui sei*ve : si vous voulez partir, je suis tout prêt ; le grison se porte à merveille, il est gras h lard, et il est si aise d'avoir an bàl neuf, qu'il voudrait déjà t^lre en campagne. Pour moi , j'ai mon fait tout prêt, avec un sac de cuir pour mettre nos pnivisions : cela sera plus honnête qu'un bissac. J'ai aussi fait faire des bottines, pour avoir mieux Tair d'un. écuyer, et j'ai un sabre qu'a laisse un de ces carabiniers de l'autre jour, qui \int voir notre fille , et qui voulait t'ommener à la guerre; mais Thérèse, qui n'est pas biave, ny voulut jamais cooseuiir, bien que la petite en eût bonne envie. Pour nia fidélité, monsieur, vous savez ce qui .en est : plût à Dieu avoir autant de courage! Avec tout cela, monsieur, savez* -vous bien que je ne suis plus si poltron depuis que j'ai vu qu'on ne nieurt pas de tous les coups qu'on attrape, et qu'après avoir et* roué de coups de pieu, foule aux pieds par des bœufs et autres volatiles, berné, piqué, nasanié et reçu tant d'autres immondices, me voilà encore debout sans ôtre estropié ni contrefait? Je me suis fait à la fatigue, et me moque de tout, hors véritablement de la berne et des coups d'épée.
S'il n'y avait que cela h vaincre en toi, dit don Quichotte, il ne serait peut-élre pas impossible d^cn venir h bout. Pour les cou{)s d'épée, H ne faudrait que se pourvoir de mon baume. Ah! par ma foi ! s'é-
crîa brusquement Sancho, nous revoilà au baume de Ficr-à-Bras : il n'en faudrait pas davantage pour me faire renoncer aux chevaleries. Est-ce que vous ne vous souvenez plus que j'en aï pense crever? Ouï, je m'en souviens^ répondit don Quichotte; mais ce qui n'est pas bon dans un temps peut l'être dans un autre. Te souvîent-îl bfcn toi-même, cela venait de ce que tu n'étais pas armé chevalier? car effectivement je m*en trouvai bien, moi qui l'étais. Il m'en souvient de reste, monsieur, reprit Sancho ; cl il m'en souviendra toute ma vie. Oui, mais en t'armant chevalier le baume te serait aussi bon qu'à un autre. Il ne vous fut pas toujours bon , répliqua Sancho, et je n'en veux d'autre exemple que l'affaire des Yangoîs, où nous fûmes si longtemps snns pouvoir nous relever, vous, Rossinante et moi. Ah ça, poursuivit Sancho, si j'étais chevalier, ne pourraîs-je pas me mettre à ttnble avec les durs et les duchesses, tout au moins avec les princes et les présîdens? Assurément, répondit don Quichotte, et avec les rois môme : qui pourrait l'en empêcher ? Et quand je vous verrais dans le combat, dit Sancho, ne pourrais-je pas aller par derrière passer mon épée à travers le corps de votre ennemi? Si la partie, répondit don Quichotte, n'était pas égale, je veux dire que j'eusse plus d'un homme à combattre, tu pourrais l'en mettre; mais il ne faudrait pas y venir par derrière : cela ne serait pas de bonne grâce. Ma foi, cela serait toujours plus sûr, dit Sancho ; et puis qui le saurait pour me le reprocher? Eafin cela n'est pas de bon ne grâce, repartit don Quichotte : la chevalerie étant la profession du monde la plus noble, il faut aussi que tout j soit noble, et que ce caractère se répande sur toutes les actions des chevaliers, lît si j'avais ddnc envie d'être chevalier, demanda Sancho, qui est-ce qui m'armerait? car j'ai entendu dire que celui qui vous a armé est mort ; et c'est bien dommage, car c^était le meilleur hôte qui fût sur toute la route, et le drùle faisait Lion ses affaires. Un hôte! reprit don Quichotte; et où asrlu pris cela, Sancliol Ma foi, . monsieur, c'est Samson Carrasco qui me l'a dit une fois que je dinais avec lui, et il disait que l'hôlc le lui avait dit à lui-
m^me, elqu^il Ta aussi lu dans l'histoire. Sancho^ dit don Quichotte^ je te prie, une fois pour toutes, de te défier du bachelier Carrasco : c^est un railleur : et si je ne rcapcctais son caractère , je I aurais prie de ne me mêler jamais dans ses discours. En un mot^ c'est upc fausseté que ce qu'il t^a dit, et^ pour t'en convaincre, c'est que celui qui m'arma savait parfaitement b ipétier de la chevalerie» et toutes les règles contcdues d^iins le cérémonial de l'ordre, sans compter qu'il ne me demandait rien pour ma dépense, et que sa maison n'avait nul air d'une hùlellerie. Mais enfin, Îu'il soit mort ou non , je suis reconnu ans le monde pour chevalier errant ^ cela suffît, et en cette qualité j'en puis armer dix mille autres. C'est donc comme uue chandelle, dit Sancho, qui, quand elle est allumée, en peut allumer cent mille. Et qu'est-ce, monsieur, demandat-il, qui fait voir qu'on est chevalier? Porte-t-on ses litres sur soi ? On n'a ni titres, ni lettres, ni provisions, répondit don Quichotte : ce sont les actions du chevalier qui font voir qu'il l'est, et on l'en croit sur sa parole et à sa manière de vivre. Il en est comme des grands d'Espagne : quand le roi dit à quelqu'un : Couvrez-vous, dés-lors il est grand, il parle au roi la té(e couverte, et il a d'autres honneurs dans la maison royale, sans qu'il faille d'autre litre. Mais , monsieur, dit Sancho , qui m'empêchera de dire que je
suis chevalier errant , bien que je n'aie point été armé! cela ne regank penonoc. Cela regarde tout l'ordre, répondit dkM Quichotte, et tu blesserais ta conficieoco si , sur ce mensonge, lu entrais en combt singulier avec un véritable chevalier. Eh bien ! il n'y faudra pas entrer, ditSaDcho, cela n'est pas si difficile. Non ! mais il j a bien autres choses, répondit don Quichotte : il faut qu'un chevalier errant soii toujours prêt à mourir pour sa religion, pour sa patrie et pour les intérêts de son prince, pour sa dame; qu'il donna das^ cours à tous ceux qui sont oppressés; qu'il prenne la défense des veuves; qu'il soit le bouclier des orphelins et le rempsrt des demoiselles , qu'il ne soie point délicat en son manger; qu'il couche sur ladure, à Pair, au froid , le jour et la nuit ; qu'il soit presque incessamment à chaval , (ou jours prêt à s'exposer à toutes sortes d'à* ven turcs sur terre et sur mer, sans que rien l'épouvante; qu'il sache tout, bon les langues^ qu'il n'est pas, je croisi nécessaire d'apprendre, parce que tous les ch^ valiers s'entendent Aussi aine lu cent fois que des chevaliers du fond de l'Aiieet de l'Afrique venaient faire des défis , le cor à la brâchc, aux chevaliers de Gharlemt* gnc, sans aucun truchement, et sans qu'on en perdit une seule parole : ce qui est une grande marque des spins que la Providence prend de l'ordre.