CHAPITRE IV
Tcnsccs iiigenîoiises et plaisantes cîc Sancho sur le cararlrre des fernmp^.
Don Quichotte ne faisait que de se lever quand le curé entra dans sa chambre , accompagné d'un homme de bonne mine
qu'il lui présenta. Monsieur, (iit-ilT^'f*^ un de mes paren (s que je vous aiwii^* • * '' un cavalier qui sert en Flaudre; qiùi ^^^
BON QUICHOrrE.
jeuD6 que tous le voyez , fait le métier il y a plus de dix aas. Don Quichotte alla embrasser le nouveau-venu > et lui dit qu'il avait bien de la joie de voir chez lui un homme de sa profession et de son mérite, et un parent de monsieur le licencié , qui était le meilleur ami qu'il cilt au monde. Il j eut de grands compliments de part et d'autre^ et ils n'auraient peut-être pas fini^ si le curé ne les eût interrompus. Monsieur 9 dit-il^ je prends la liberté d'amener mon neveu dîner avec vous , pour ne pas manquer moi-même à l'honneur que vous m^avez fait de m'en prier; et il faut que vous trouviez bon que nous joignions à votre provision des perdrix qu'il a tuées par les chemins. Vous savez bien que vous êtes le maître ici , répondit don Quichotte. Je devrais faire scrupule, pour la première fois que monsieur m'honore de sa visite, de souffrir qu'il apporte son dîner ; mais je ne fais point de façon avec un homme de son métier, et, étant neveu de monsieur le curé, je le regarde comme le mien. En cet instant, Sancho, qui n'avait pas d(>jcûué, vint demander ù don Quichotte s'il voulait qu'on mit à la broche , et qu'il était onze heures. Le curé dit qu'il allait lui-mômo donnei* ordre aux sauces, et laissa son neveu et don Quichotte seuls. Ils s'entretinrent ensemble de la guerre et des gens de ce métier. Don Quichotte allait en disserter longuement ; mais il fut troublé par Saocho , qui , la tète nue et nine serviette sur l'épaule, entra dans la chambre , portant gravement une éclaoche aux navels, qui était le potage. Le malheureux maitrc-d'hOtel n'était pa ^ accoutumé à ser« vir sur table : comme il voulut mettre son plat , il se trouva si embarrassé de la serviette qu^il tenait par dessous, parce qu'il était extrêmement chaud , qu'il ne put jamais venir à bout de le poser sans en ré« pandre la moitié sur la nappe, et se brûler les doigts bien serré. La douleur qu'il sentit le tira de la confusion qu'il en avait, et il s^écria en secouant les doigts : La peste des femmes avec leurs mitonneries l qu^^elles fussent mitonnées elles-mêmes!
Elles aimeraient mieux, mort-diable! ere« ver , qu'elles ne fussent toujours cause de quelque désordre. En disant cela , il frappait d'un pied, puis de l'autre , et se reti-
ra en se mordant les doigts. Le curé entrait en même temps , suivi du barbier et de la gouvernante, qui portaient chacun un plat, et , comme ils virent , répandue sur la table , la sauce que don Quichotte el le cavalierùlaientavec des cuillers, ils ne pu* rent s'empi>cher de rire aussi, devinant bien ce que c'était. Il n'y avait que la gouvernante qui ne riait pas; et, n'ajant garde , dans une si belle occasion , d'où* blier l'aversion qu^elIc avait pour Sancho : Non , dit-elle , il aurait été malade , le ma^ nani, s'il n'en avait pus tàté le premier : c'est cela qu'il s'en allait se léchant les doigts. Non , non , madame la gouvernan* te, dit don Quichotte, ce n'est pas par friandise que Sancho se porte les doigts à la bouche , et il mérite plutôt de ia com« passion que des reproches. Allez seulement lui dire q^'il vienne, et vous, venez cban-* ger de nappe. Monsieur, dit le curé, cellelà est bonne ; mettons-nous- à table sans cérémonie. Don Quichotte aimait l'ordre, et aurait bien voulu faire changer le coi^vert i mais, comme il vit que le curé était déjà assis , il pria le neveu de se placer au*prés de son oncle , et Vy força malgré toute sa résistance ; après quoi, don Quichotte et le barbier s'assirent. Le curé demanda à don Quichotte où était mademoiselle sa nièce et s'ils n'auraient point l'honneur de la voir. Il dit qu'on allât la chercher j et sur-le-champ le cavalier se leva pour y aller, faisant mille excuses à don Quichotle, et rejetant son incivilité sur son ignorance. Il y eut encore des complimenli entre eux ; mais tout finit quand on rap^ porta que la nièce priait la compagnie de PexcaBer parce qu'elle était indisposée.
Il n'était plus question que de Sancho^ qui se faisait tirer l'oreille , parce que , outre Taccidcntque nous venons de voir, il s'était querellé avec la gouvernante, et ils s'étaient chanté une kyrielle d'injures* Mais , le curé lui ayant mandé qu'on ne mangerait point sans lui , il entra les jeux tout rouges , et le cœur si gros , qu'il ne pouvait presque respirer. Allons, Sancho^ lui dit don Quichotte, que honte ne te fasse point dommage : il y a de plus grands malheurs au monde, et celui-là ne mérite pas que tu t^en affliges. Je serais déjÀ consolé, répondit Sancho , si je i^ais point la
DON QUICHOTTR
main échaudée ; mais je ne m^cn plains pas, puisque cVsl en vousFendant service* 'Cest répondre cr galant homme y dit le curé. Ne parlons plus du passé » et faisons bonne cbère. On la fit en effet fort bonne; le barbier , qui s'était piqué de bien faire une fricassée do poulets , y avait très bien rénssi. Ce plat , avec les perdrix du neveu, des pigeons do volière , un pAlé de lièvre, et la daube, qui se trouva fort lionne, composant un repas meilleur qu^on n'a de coutume do les faire eu Espagne, on man fea longtemps et avec plaisir. Sancho se mit en bonne humeur , et dit mille proverbes. Comme il ne mcUail point d'eau dans SQn vin , les fumée» lui montèrent bientôt à la tête ^ et , se souvenant en cet étet-là du démêlé qu'il avait eu avec la gouvernanlc, il débita des choses si plaisantes contre les femmes , que tant qu'il parla les autres ne cessèrent de rire, jusqu'à don Quichollc même , malgré son llegme nalurcK Monsieur le curé , disait-il, est il vrai que ce fui la femme de notre premier père qui lui fil manger de la pomme? Ha , faa , répondit le curé , vous le prenez de bien haut , notre ami Sancho. Oui , cela est yffWL, mais pourquoi me le demandez-vous? C'est que je m'imagine, wdil Sancho, qu'il fallait qu'Adam eût déjà péché, puisque Diea hii donna une femme ; car , sans cela pourquoi Pauraitil si fort puni ? Est ce «ne fiî grande punition pour l'homme , demanda le barbier , que de lui avoir donné nne femme? Est-ce qu'on pouvait lui faire pis? dit Sancho \ et, mort nom de diable, à quoi sont-elles bon nés, si ce n'est à faire enrager les hommes? Mais, Sancho, dit l<) barbier , qui cslcc qui aurait soin du ménage pendant qu'an homme ne peal être chesi loi? qui le consolerait dans sesafflio^ tknis? avec qui s'ontrctiendrailil? etsâns femmes, combien y a-til que le monde se-» rait fini? Qui est-ce?. ..Halle-là, monsieur le barbier, interrompit Sancho; vidons colto fusée, et nous en recommencerons une autre , soit dit {lourtaift avec la permis; sion de ntonsieur don Quichotte , mon seigneur et maître. Oui, oui, Sancho, dit don Qnieliolte, tu n'as qu'à oontinucr.
Nous voilà bien sanglés, reprit Sancho, d'avoir des femmes pour prendre soin du méitage : si je n'avais point de femme , jo
n^aurais point d^onfant, et ^ si je n'svai$ ni femme ni enfant, je n'aurais point de ménage. Pardi , je me soucie bien qaVn me fasse mon lit ! ne coucherais-je pas bien sur une gerbe de paille? et quand j'cteruue, je me dis bien moi-même. Dieu voussoil on aide ! et , si je n'avais que moi à faire ma soupe, je n'aurais que moi h la manger. Quand je suis tout seul , personne ne me contredit : au diable soit-it si jamais ma femme m'a dit oui que quand il fallait dire non. Il V a deux ans que je roulais marier noire fiile richement , Thérèse ne le touhit i)as; elle serait à cette heure comtesse. E t cependan t , quand j'ai apporté à la soeur démon corps de bons écus d'or à la maison, ma femme s'en est bien et beau acheté de bonnes hardes ; et , hormis deux pièces de vin qu'elle a fait venir , je n'ai pas tàté on double de ce que j'avais eu tajfit de peine à amasser , et la bonne pièce en a encore plus bu que moi. A propos de vin , coolinua-t-il , donnez-moi à boire : ces crêalo* res m'échauffent si fort la tète , qu'il ne s'en faut guère que je n'étouffe. Mais, ditil , après avoir bu un coup , ce n'est pas seulement la mienne qui me fait enrager, elles sont toutes de même : qui a fait lundi a fait mardi, et je pense comme dit Alcxandre-le-6rand , que c'est le diable qui les a toutes faites. Tantôt, comme j'accomniadais ces perdrix , jamais la gouvernante n*a voulu souffrir que je les éehaudassc pouft* faire une bonne fricassée avec de l'ail , et il a fallu malgré moi , malgré mes dents, qu'elle les mit à la broche : c'est un esprit de contrition , que je n'en ai jamais vu un pareil. Qu*appelez^vous esprit de contrition , Sancho? detliandale curé. Ëh! qui le sait mieux que vous , monsieur lo curé? répondit Sancho : ce^ esprits reréchcs qui n'acc<^rdent jamais rien. Ab! je vous entends, dit le curé : dans ce sens là ils ne sont pas agréables. Je n'ai jamais lo les histoires , continua Sancho, mais je m'imagine que les femmes v sont font d<? leur long ; elles ont bien fait des leurs, si je ne me trompe , depuis qne le monde est monde. Mais , Sancho , dit le curé , si vous n'avez point lu , où avez-vous pris ce (pjc vous venez de diic d'Alexandre-lefiraud?
Dieu le sait , «monsieur le curé, répondit Saneiio. Ce n'est pas le^nèeud derl'ftffairf :
il y en a bien d^anCrcs qae lui qui ont dit loar râtelée. Ma foi , monsieur le curé , il n'y a qu'an mot qui serve : elles sont bonnes à pondre des enfants ; passé cela ^ je n'en donnerais pas ce que j^ai dans l'œii ; et , quand chacune a fait le sien ^ je lui conseillerais do s'en aller bien vite ; j'en paierais de bon cœur la voiture. Vous en voulez trop aux femmes y Sancho ^ dit le barbier ; sans elles nous ne serions pas ici , et nous sommes plus obligés qn'on ne pense k qui nous a donné la vif. Et n'estce pas ce que je vous dis? repartit Sancho : Toilà à quoi elles sont bonnes ^ parce quMI n'y a pas d'autres moyens. Mais, au bout du compte ^ est-ce pour nous faire plaisir qn^elles nous' donnent au monde? elles pensent bien à nous ^ ma foi ! Allez , allez^ monsieur le barbier ^ je les connais bien ^ et Mahomet tes connaissait bien aussi , lui ffài n'en voulait point dans son paradis. S'il avait été aussi bon chrétien en tout le reste , il y serait des premiers ; et pour moi, ai j'en suis le maître, je n'en voudrais ni là ni ailleurs, car , après tout;.. Ne croistn pas qu'ily en ait assez ? interrompit don Quichotte : tu t'échauffes h crédit contre
des créatures quf ne (e disent rien , et tu feras mienv... Par ma foi, monsieur , vous avez raison , interrompit Sancho, je m'échauffe à crédit. Pardi , je suis bien fou ! qu'elles deviennent ce qu'elles pourront, qu'est-ce que cela me fait «^i moi? Je n> prends ni n'y mets ^ si la saucef est finie, lèche le plat , et , si elles ne sont pas coqtentes, qu'elles prennent des cartes, k. boire avec la permission de monsieur dop Quichotte, que je me lave la bouche, après que ces créatures me l'ont infectée I Allons , monsieur le curé. A vos amitiés , vive Tamour , pourvu que je diue ; a beap prêcher qui n'a cure de bien faire \ et à toujours prendre et ne rien mettre il n'y a point dcboorse qui ne se vide. En cet eqdroit Sancho, voulant boire en bon compagnon , sans en avoir grand besoin , se renversa si fort sur son siège, que le siège et lui allèrent par terre, ce qui fit rire là compagnie , aussi bien que la gouvernante, qui venait d'entrer. Pour lui, en se relevant il maudit toutes les gouvernantes, comme si elles eussenlcté cauee de sa chute, et il se retira plein de dépit chez lui , où il dormit trois heures sans s'éveiller.
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