CHAPITRE V
Disgrâce de Sancho, et sa consolation .
Sancbo , après avoir bien dormi , fut éveillé en aursant par un accident asaez bizarre, En se retournant sur un banc où il s'était couché, il tomba & bas , et si^jjyitfl- Iteureuflemeiit , qu'il se trouva daps une auge où pMingoaient dan$ le môme temps des eoebon». Ces animaux » épomvantéa , fi'enfvireiit en groiidant) mais il j ea eut un i|ui ue vonlÉU paa lAcher prise, et iie trouvant paa de jour à fouiller , parce que Smcho couvrait toute l'auge, il saula dedana , c'eal à dire sur Sancho , qui , aurchargé de ce poida et le visage en bas, étail sor le point de le ■ojfov donafordure , si la femme u'jr lât accourne. Dieu sait le
sabbat qu'elle lui fi(^ le voyant en cet étal, combiott de fois elle l'appela ivrogne et sac-lhvin^ et le tout impunément ; car le paiivre Sancho, à peine éveillé^ était assez embarrassé à se défaire du margouiÙls qn'il avait avalée et oui se mêlant avec aoA dîner , et loi troublant la digestion , kH donnait d^traAges nausées. Il n'en fqt paa quitte pour la mauvaise humeur oe sa fenMiiej la fortune, acharnée ce jour-là sur lai, lui amena d'autres témoins de son désordre, et, comme il était orgùcifteus, il en pensa désespérer. Don Quichotte et aaeompagnie, ayant dessein de se promener, vooiiireni le pi^a^J^^ en passant, et ils
enlrërcni chez lai^ qu'il o'ctait pas encore hors de Paugc , d'où il sorlit devant eux dans un clal à faire mourir de rire des gens nés sans compassion ; ce fui bien pis quand la gouvernante le vit en ce terrible étal^ el ce fut là le comble de sa disgrâce: elle venait avertir qu'il y avait à la porte du ch«^lcau quanlilc de gens à cheval tt une princesse qui demandait à le voir.
Don Quichotte Y courut avec ceux qui Tavaîentsuivij mais la gouvernante demeura pour jouir à plaisir de la honte de son ennemi, qu(f toute autre qu'elle aurait plaint dans une si désagréable aventure. L'occasion était trop belle : elle n'épargna pas le misérable écujer. Voilà ce que c'est , dit -elle, que d'être un fainéant et un ivrogne. Regardez, regardez-le, ce bel éruverderaonsieu;",il n'était pas content d^avoir mangé comme quatre , il fallait ^u'îl vint encore yogner la portion des pourceaux. Ole-loi de là, gouvernante de Beizébut! cria Sancho, ivre de colère : abrmuntio , Satanas. Tu n'as que faire', tQi^ de tomber dans le margouiliis, tu sens déjà assez le vîeux-oing; pour moi, ce n'est que par accident si je suis sale , et loi tu l'es toujours. Vojez-la doue avec ses deux crochets. Par la mordicnne, elle vient ici faire la sucrée 1 II y a plus de cinquante ans que sa nourrice est défunte^ €t iCh'y a rien qui n'y paraisse j il y a longtemps qu'elle a la dent rase. Ils s'en dirent de belles de part et d'autre , et la scène n'aurait pas lini si tôt , si la petite Sancho, accompagnée d'un page, ne fût venue dire à son père que madame la princesse le demandait chez M. Quichada. Ce fut encore un redoublement de honte pour Sancho de paraître comme il était devant le page \ mais il s'était si bien dédommage sur la friperie de la gouvernante , qu'il ne s^en soucia pas trop. Il répondit au page qu'il était bien obligé à sa grandeur, et que dans peu il aurait la gloire de se
I'etcr à ses pieds ^ el, recourant vite à son labît veit, après s'être légèrement lavé et pris du linge blanc, il alla chez aon mahre. Il n'y fut pas plutôt entré , qu'unie dame parfaitement belle et magnifiquement vêtue, quoiqa en habit de campagne, vint se placer devant lui., ei lui demanda s'il ne ta connaissait pas. Jp pense ^ madame.
refondit Sancho après l'avoir bien regardée^ que je ne vous connais plos^ parce que je n'ai pas eu l'honneur de vous connaître : quoique j'aie bien vu do monde dans le temps de nos courses, je n'ai point vu de créatures faites comme tous ^ et si vous n'êtes la reine Genèvre , dont J'ai tant entendu parler à M. Quichada, je ne sais qui vous pouvez être. Â ce que je vois, repartit la princesse , je ne suis pas dans votre esprit aussi bien que je m^en flattais, puisque vous m'avez déjà oubliée. Econ- Icz , madame la princesse ,. dit Sancho , si je vous ai oubliée , ce n'(^t ({ue faute de mémoire , ou peut-être par la malice ,de» enchanteurs, car vous savez bien que dans notre profession ou les tiouve drus comme mouches. Mais si votre altesse voulait me donner quelque petit rcnÂelgnement , il faudrait que le diable fût bien grand si je ne m'en souvenais pas. Quoi 1 monsieur Pécuycr,dit la princesse, mon cher ami Sancho , vous ne vous souvenez plus de Dorothée? elle est eniière^mentefÉiccc de voire esprit, et une absence de quinze mois a été assez forte pour me détruire dans votre souvenir, et peut <Hre me faire perdre volrc a.mîlié ? Ah ! madame la priacesse^ sY'cria Sancho, se jetant à ses pieds tout attendri, je suis un âne; ma mère m'a mis âne au monde, et ànejem'en irai à la sépulture. Oui , oui , je vous connais bien, madame; vous. êtes la princesse de Micomicon,et je sentais bien que mon cœur me disait quelque chose, mais je ne pouvais deviner. Dorothée (que nous appellerons la duchesse d'Albuqnerquo y parce que don Fernand, qui l'avait épousée , avait hérité, par ta mort de son frère aine , de ce duché et dn grandbt ) releva Sancho, et il continua de ta sorte, surprenant tout le monde de son éloquence : Je me répons 7 madame, de ne vous avoir point reconnue, mais ce n'est pas ingratitude, ot cela â votre honneur^ éi non pas à ma honte : si vous étiez cent fois belle il y a quinze mois, vous l'êtes à cette bourc deux mille; votre beratè n'était qu'on bouton , et à présent vous êtes fleurie comme la blanche épine. Vès malheurs vous ont un peu dérangée \ le bonheur a toutxaceommodé, et vous y gagnez beaucoup plus que vous n!^ie/ [lerdii. Je ne
DON QCICHOtn&-
suis pas fàcbé à celte heure de ne vous avoir p^nl reconnue -, mais je sois bien aise de vous counaUre maintenant, parce que vous valez^ mieux que tout le moude ensemkic. Kn vérité, ami Sancho, dit la duchesse^ tous tenez de dire des choses obligeantes et d^un air si galant^ que je puis bien dire que vous êtes vous-même sans prix, cl un vrai modèle de courtoisie. A ce que je vois^ nous n^avons rien perdu y ni vous ni moi , depuis que nous ne nous sommes vus*: vpus me trouvez beaucoup plus belle , et je vous trouve cent lois plus agréable. Orçà, ajouta-l-elle, si vous avez eu aulrefois quelque déplaisir à cause de moi , il faut que vous me le pardonniez^ et que nous so)'ons désormais bons amis. En môme temps elle lui lendit la main. H la prit sans façon cl la voulut baiser ; mais^ comme elle la retira aussitôt , il prit le bas de sa robe, et y porta galamment la bouche. ]|Aadame , lui dit-il assez bas, je ne suise t n*ai jamais été encore qu'^écuyer \ mais si je puis un jour me voir chevalier, je serai le vùtre jusquà la mort. Laduchesse devina bien pourqnoiil luiavait parlé bas, parce que le curé lui avait appris )a retraite de don Quichotte , en la prévenant qu^il était comme un autre homme , et qu'il n^avait plus de visions, ce qu^elle avait reconnu elle-même. Elle ne répondit donc à Sancho qu'avec un souris , comme une personne qui entrait dans le secret ; et lui dit aussi à demi-voix : J'accepte vos offres^ ami SanchO , et je voudrais que ce fût dés demain. II y a plus d'une heure au jour , repartit Sancho , et ce qui est différé n'est pas perdu ; puis , élevant Ja voix : iJi où sont les grands, ajottta-t-il , là sont les grandeurs. Co n'est pas de vous, madame , qu'il faut dire que les honneurs changent les moîurs; il faut dire aussiqu^ils les ont changées en mieux. ToMt le monde admirait les paroles que Saneho avait dites à la duchesse , et on ne savait où il en avaii pu tant apprendre. Depuis, lorsqu'il s^Mitendait loucf avec ctonn^ment ^ il disait que la lecture, les sermons et la société lui en avaient bien appris d'autres, et qu'on le verrait.
Ils en étaient là, lorsqu'on vit deux carrosses atlelés de six nniles blanches, avec une litière^ douze c^valieri^, et quan*
tité de gens de livrée, dont la phqiart me^ naient de beaux chevaux de main. D'aussi loin que Sancho les vit, il s'approcha tout auprès de la duchesse, et lui dit avec son air galant : Yoilà un bel équipage, et qui promet quelque, chose de bon; mais, madame, je les mets au pia de. nous donnée^ quelque cboso qui approche de votre grandeur. La duchesse n'eut, pas le* temps de répondre, parce que c'était Téquipage de don Fernand, et qu'il était déjà descendu de carrosse pour venir embrasser don Quichotte. Il lui fit mille honnêtetés , et don Quichotte lui rendit mille respects, et à son air si sérieux et de si bon sens, don Fernand reconnut bien qu^il y avait du changement. Il embrassa ensuite le curé et le barbier, et dit qu'il s'estimait le plus heureux du moude de retrouver tout d'un coup les personnes qu'il estimait le plus. Il demanda Sancho , quUI n'avait point reconnu à cause de ion habit vert, et Sancho s'alla jeter à ses genoux, lui embras^ saut la cuisse. Don Foraaad lé releva en l'embrassant, e4-kii demanda s'il était toujours de ses amis. Je le suis tant de madame la princesse, répondit41, qu'il ne se peut pas que je ne sois des vôtres, et sans cela je vous aimerais encore à cause de la bonne acliou que vous avez faite en vous mariant avec elle, et que je voudrais avoir faite moi-même. Vous avez toujours eu le cœur noble, dît don Fernand , et moi je vous aime tant aussi, que je prendrai plaisir à .vous le témoigner toute ma vie.
Monsieur, répondit Sancho, je ne saurais pas vous le rendre, parce que je ne sots pas aMssi grand seigneur que vous : je suis un pauvre homme, à qui la fortnnea tourné le dos, et je n'ai qu'une femme, un lilset une tille, cl legrisoniiue vous connaissez ; mais tout cela est de bon cœur à votre service, et ne vousen faites pasfaute.II était tard ; le duc et la duchesse vouhirent prendre congé, parce qu'ils avaient trois lieues à faire pour aller coucher à une maison éc campagne qui leur était acquise par soC' cession. Msis don Quichotte amt fait servir la collation, el Dorothée, ne voulant pas le désobliger ^ mangea un peu de crème et de conlilares pendant qu^'on servait du vin à l'i^uifiage y ils se «pai^ent ensuite avec mille nimienslmeuisr du ban
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DON QCIGHOTTE.
aceuril qoe leur avait faille se^pieur Quichada, etmiUe aotres de sa pari de la viaUe qn^ib avaient faien Ténia loi rendre. Peadast la collation, Sancbo eonrant ebes kd, en apporta six fromages y <|u'il présenta à la dncbesse; elle les reçut de nonne grâce, en lai mettant , sans qn'on s'en aperçût, une petite bourse entre les nains. Ls doc et la ducbesse engagèrent don Quicfaotte^ qni les accompagna à leur
carrosse, à aller les voir à leof terre, lis en prièrent aussi le curé et le barbier, et surtout Sancbo, qui répondit qu^il «iraîl cet honneur-là, mort ou vif. Après iMn des protestations d^amitiè, ils se mirent en chemin, admirant avec quelque dêptaîscr le changement de donQuicliotte, mais se consolant dans la pensée que Sancbo pourrait encore les divertir.