CHAPITRE TI
CoaditîoBs auxquelles Sancho consent d'être fait chevalier par son maître.
Sanebo se retira fort jojeux. Il alla seul dans son jardin ^ et là , assis sur un banc de gazon, il visita sa bourse, où il trouva vkigiècus d'or bien effeetifs. Dans le transport où il ètaity il fit serment dès lors de ne manger pain uur nappe sans nécessité, et de ne boire jamais de vin qn'à sa soif , jôsqu^à ce qn'il §8 fût mis en état de té^ moigner sa reconnaissance k la docbesse. Puis regaadant la bourse et les écus , il s'écria avec une espèce d'enlbonsiasme : Ge n'est pas vous, incomparable duchesse, fû m'animce si fort contre les femines : pbkt an Crèaleur de l'univers qu'elles fussent toutes comme vous ; que les arbres, ics herbes et les grains de sable fussent des Dorothèes, et que tout le reste fût des Sancho Pança pour Im servir ! Fuyez d'ici, les tienèvre , les Madasime : vous n'êtes qne des gouvernantes auprès de ma duchesse. Après cet exceltent discours, aenrant la bourse dans ses chausses, et l'attachant avec SCS cordons : Tu n'en tataras qne d'une dent, cria-t-il, Thérèse, et^ s'il faulque les écus d'or se convertissent en vin, je tedonnemaparoledeloyal éeajer qu'il ne te portera point à la têle.
il se lenra le lendemain de grand matin, el tronw d«n Qnichotta à l'élise ; il sortit
Id'utt
avec loi pov se promener sur le bord d nisasam» dan» Pnn des plus beaux
droifs de la Manche, et hii dit : Or çà, monseigneur , il faut chasser le loup bois du bois ; mais est-il permis de parler franchement ? Dis tout ce qne tu voudras, ré- ÎDudit don Quichotre. A la bonne heare, it Sancho. Si vous n'êtes pas de mon avis, Îaitte pour n'en parler jamais : écoutez onc attentivement. J'écoute , dit don Quicbotle. Mais au moins vous ne vo«a fâcherez pas ? je vous demande votre parole. Eh non^ non , repartit don Quieholte, mais s'il se peot> pas de pi^verbes. Pour des proverbes , dit Sancho , je vous en réponds: qui donne ce qu'il a, donne amant qu'un aulre^ on ne saurait tirer d'm sac oue ce qu'on j a mis. Courage ; f y voilà déjà, dit don Quichotte. Oh bien, monsieur , entrons en danse , répliqua Sancho. Il y a long-temps que vous avez envie de me faire chevalier errant^ et que vous me dites que ce doit être le b«t d'un éeayer , et la plus grande gloire qu'il pmsse espérer en ce monde et en l'antre. Je m'en soisdérendutantquej'aiputpremîèrenMSt, parce qne je ne suis p<nnt glorieux ni personne de ma race, quoique pourtant des vieux chrétiens ; secondement, pnnee que je vois bien que le métier n'est poiol sans péril, etqu^on y attrape plus de béions que de pistoles ^ troisièmement , pareeque je ne suis ni noble, ni riche, ni vai&mt, et qne cdapiMPidt néoesiaife. Muafni eon-
DON QUiCHOTTE.
êidéré qa^U est tenifMB que j'adopte quelqoe métier^ et que » û j'altends plus tard^ je ne fierai propre à rien qu'à yivre de mes rentes y et ma pauvre famille ea pfttira. Si j'avais su du iatiu , j'aurais bieo mieux aimé être archevêque , quitte à laisser là ma femme, ou à la garder pour être ma gouvernante^ et son fils pour mon laquais. Mais enlin qui ne peut, ne peut^ puisqu'il ; a des lois , il faut les suivre. J'ai aussi passé et repassé dans ma tête qu'avee beaucoup de bruit et un peu de finesse on ne laisse pas de passer pour brave, et qu'il n'y a si cliétif qui ne trouve encore pis. que lui. J'ai songé que pour la fatigue j'y suis dléjà fait, grâces à vous ; je me passe de boire et de manger quand je n'en ai point > jedors sur l'herbe, et pl6 1 à Dieu, ne puisséjeêtre jamais pis! et puis ua bonjour et une bonne nuit chez quelque duc ou quelque roi , on se récompense de q[uinze mauvais jours. À eette heorCf le métier me charme, parce qu'on va à cheval et qu'on ne paie riendms les hôtelleries: au moins n'est-ce pas la bourse qui en pàtit, et qui a bon doaporfe bien la cluirge* Jedis donc , monseigneur , que j, si votre seigneurie me veut domer caution contre lat enchanteurs et la berne , je serai .chevalier errafUl quand vous voudrez , à condition aussi qne, pour la première année, vous ne m'ahandon- Berez point d'un pas, afin de m'instruire et da me défendre dans les occasions.
Saiicho, s'écria don Quichotte plein de joie , je m'étais toujours bien douté que mes leeons ne pouvaient manquer de faire un bon effet dans un esprit aussi juste que le ûcB -y je n'attendais pas moins de ta docilité et de ton excelient naturel^ qui te krairne toujours du e6té le plus raisonnable. NoosTerroos demain, mon file, à prendre mm mesures po« l'enréler sous les glorieux ètOHiaiids de la milfca errante* Cependant il est à proposée te donner quel^ qati instructions pour t'apprendra à marcher dans une noble mais si glissante carrière. Écoute : la gloire qn'eu accpiîert dans la éhevsierte n'est pas celte sotte gkme ée>nt la plupart des gens sont bouffia > ce n'est pas cette va»ité qui nous fait méprise» les autres en nous remplissant A'MHÉepow Bous^mémea: c'est un noble ovgueil qî» MM» p«rte à touiea ks aotioms
vertueuses, qui nous élève l'tee « et nôtis aiguillonne incessamment à acquérir de la réputation ^ une généreuse envie de suri passer tous les autres par des actions dish tinguées. Pour le péril , s'il n'y en avait point , il n'y aurait point de gloire. A pfO)* pos deg)<Mre, mon enfant, je ne t'ai jamais dit que ce soit la plus grande gloire qu'on puisse espérer dans l'antre monde, mais seulement que c'eçt un degréqui BOuft mène à la gloire éternelle. Ne faisoné poidt de chicane pmir un mot, mon mallre , dit Sancho -, cela, n'en vaut pas la peine. Passe^ répliqua don Quichotte. Pour ce qui est d'être riche, je t'ai fait assez comprendre que ce point n'est pas nécesSaice, non phis que d'être noble. Je n'ai jansais |vn qu'on fit de preuves de noblesse : aussi est-ce le mérite qui anoblit. D'aiHeurs tu es «tes vieux chrétiens, et tu as déjà porté les armes -, et, ce qu'il y a de pîua k cousi» dérer, c'est que des gens plus inconfius que toi se sont bien souvent iroi<vés fik de rois. Véritablement, pour vaillant, il faut l'être : c'est ce qui fait le .chevalier wrant ) c'est aon essence, sa substance et sa forme ; et je réponds de toi , parce* que tu as de l'honneur. Dites parce que Jesids mutin, monsieîir, car il me aentbioijpt'il n'y a pas si loin de l'un à fautre : ou homme qui n'est point souffrant ne laisse point msrirger son pain ^ et puis je n'ai pas besoin d'être ta moitté si brato qu'un autre, car je n'ai point de dame^ et c'est cette engeance qui fait la moitié des querelies. Ah ! pour une dame ! Sancho, il faut eu avoir une : je t'ai déjà dit plusieurs fars qu'an chevalier errant sans dame est un
corps saus àme ; que c'est Eh|bïen l in^
lerrompit Sancho, j^en aurafi une en l'air comme tous. Qa'appdles-tu une ddme en l'fliir? defloanda don Quichotte. Une dame en l'air, rc(K>ndit Sancho,, c'est à dire une dame de ftmtaisîe cèntoe la vôtre , ifuè voua n'avez jamais rue , et qui ne vous connaît pas non plus. Comment penx^tu dire cela? répondit don Quichotte, ne ku as-tu pas toi-même porté' des lettres de ma part, sais^tu pas qu^îlle est enchantée dans la caverne de Montesinos? En bonÉe foi, oui, dit Sancho, c'est autant pour fe brodeur. €elaétaf t bon daush'promièie partie de notre histoire % que roUs^ sous aiiou-
Di^itized
DON OlICHOTTE.
diioDS sur la mancbe ; mais à cette heure que naos savons nn peo ce qae c'est qae le monde, nousnedonnons paslâ-dedans, il y a temps et temps ^ chose et chose. Mais loi-mème , repartit don Quichotte , ne m'as-tu pas dit que tu Pavais vue , que tu loi avais parlé chez clic , et que tu Pavais encore vue depuis avec ses deux compagnes, montée sur une belle haquenée y elle belle et charmante, el richement habillée , dans le temps qu'elle me paraissait à moi une laide et maussade paysanne? Est-ce que tu me joues ou que tu me jouais eu ce temps4à? Réponds, Sancho. Ni en ce temps-là, ni à présent, dit Sancho, qui craignait que don Quichotte nes'échaufTàt; ce n'est pas à mon maître que je me joue : je veux dire que, s'il ne s'agit que d'avoir une dame commecela, que je ne voie point et que je n'entretienne pas, j'en aurai une comme cela et cent s'il le faut , parce
Îu'elles ne font pas grande dépense. Il est e toute nécessité, dit don Quichotte, que le chevalier errant choisisse une femme ou une demoiselle, qui soit dame de ses pensées, au nom de qui il entreprenne toute chose, et à qui il se recommande daas le combat. Eh! oui, dit Sancho, cela serait bon si elle était toujours là quand je Mmbattrai ; mais à trente ou quarante lieues, comment pourra-t-elle m'entendre ? Ne vaut-il pas bien mieux que je m'adresse à Dieu qui est toujours présent? Assurément, répondit don Quichotte, il faut toujours implorer le secours du ciel préférablement à tout ; mais il est de l'es- «^nce du chevalier errant de se recommander à sa dame, et tout ce qu'il y a eu de chevaliers au monde en ont usé de la sorte, témoin Amadis, Esplandian , le chevalier du Soleil, et les autres. Pour toi, il pourrait y avoir quelque scrupule, parce que tu as une femme $ mais il y a bien des moyens de le lever, sans compter qu'il est question d'un ordre excellent audessus de tous les autres, et qu'il n'est pas impossible d'avoir des dispenses. Oh ! dispense ou non , dit Sancho, je suis le maître dans ma maison , je puis m'en séparer quand je voudrai. Il y a assez longtemps que nous vivons ensemble, Thérèse et moi ; il faut faire place à d'autres ; et puis nous avons des enfants de notre façon :
que faut-il davantage.^ pourvu que je la pourvoie et que je la nourrisse, qu'a-t--elle à dire? Je n'aime pas qu'on me contrôle ; et qu'elle ne vienne point me rompre b tête: elle sait bien que je ne suis point patient. N'examinons point , mon fils, si nous raisonnons juste, repartit don (Jfuichotle : il suffit que la dame que tu choisiras, n'étant engagée dans aucun commerce avec toi, et cela ne se faisant que pour suivre les lois de la chevalerie, il n'y ait rien dont l'église puisse être offensée. Il y aaulrechosequi m'embarrasse, dit Sancho : c'est que vous m'avez dit autrefois qu'il fallait un cheval. Où en prendrai-je un ? J'en ai chez moi , répondit don Quichotte : tu pourras choisir, et je te promets de te donner le premier que je gagnerai dans le combat. Vous me fîtes la même promesse, dit Sancho, dans nos premières courses, et je vous répondis comme alors ; à tout hasard : Voyons nos poulains. Aussi bien y ai-je part, car je n'ai point vu la queue d'un de ceux que vous m^aviez donnés. Et pourquoi cela? demanda don Quichotte. Pour la raison, je ne la connais pas, dit Sancho; mais je sais bien que je n'ai pas eu un poulain , et la bonne gouvernante les fit vendre au marché pendant que vous étiez si malade, qu'oa vous croyait flambé; et notre historien n^a pas aussi manqué de dire que vous étiez mort, et beaucoup de gens l'ont cru. Mais tout cela fait bien voir que tout ce qui est monde n'est pas l'Evangile. A propos de l'historien, monsieur, ajouta Sancho, je rirais bien s'il allait continuer notre histoire, et qu'il y mit tout ce que nous venons de dire ; mais je l'en défts : où diabk le prendrait-il, quand il n'y a ici que vous et moi, si ce n'est mon àne, qui paît là sans songer à nous? Mais il n'est ni bavard ni indiscret, et je lui dirais mou secret comme à un capucin : aussi je l'aime tant, que je prétends ne pas m'en défaire ; il servira à porter nos provisions, et il me suivra comme un barbet, parce qu'il m'aime aussi. Mais , dit don Quichotte , je n'ai point lu que les chevaliers fissent porter avec eux des provisions; non pas que je croie cela absolument contraire aux bonnes mœurs, mais il ne faut point faire de coutumes nouvelles. Jn^ vous tîens^ mon-
sieor^ cria Samcho : ne vous souvenezvous plus des chevaliers errants d^cglise que vous étrillâtes sî bien ^ et qui avaient des mulets si bien fournis? Mon niaitre^ Téglise ne fait rien qu'à propos; il fait bon la suivre^ et puis, une preuve que les chevaliers errants ont des montures qui suivent, vous m^avoz parlé d'un don Leléno de Dace, qui était quelquefois battu comme un autre, etqui^ après avoir perdu
son cheval , prenait son lutb pour se désennuyer, et où diantre le prenait-il, à moins qu'un autre cheval le portât? £t puis, où mettraient-ils leur baume et mille autres ingrédiens dont ils ont affaire à toute heure? Mon maître, défiance e^jt mère do sâreté. Don Quichotte assura qu'il pourvoirait à tout, et qu'après dîner ils régleraient ensemble le jour et le lieu où Sancho serait armé chevalier.
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