CHAPITRE V
HENRT
Boisdeffre, comYne Picquart, s'était attendu à voir les polémiques renaître des révélations de VÉclair^ et les juristes s'en emparer. Au contraire, le silence se fit de nouveau dans la presse. Pour la masse des lecteurs, Dreyfus a été condamné une seconde fois ; le public ne discute pas la valeur des preuves ni la façon dont elles ont été fournies. Les uns ne voient qu'un vice de forme dans la communication secrète (i) ; les autres, plus émus d'une telle méconnaissance des principes, se demandent si le journal n'a pas calomnié Mercier.
Je n'avais vu encore aucun des Dreyfus ; quant à Picquart, depuis la revue de Vilry, le 18 septembre 1891, à la fin des manœuvres de l'Est, je ne m'étais plus rencontré avec lui. Mais la pensée de l'erreur judiciaire possible, probable, ne m'avait pas quitté un instant. Si
(1) Ainsi Trarieux [Procès Zola, I, 180), Sclieurer-Kestner, Freycinet.
je n'en avais été obsédé, la production clandestine des pièces secrètes m'eût-elle laissé indifférent ?
J'eus l'impression, quand je lus l'article de V Éclair^ que la forfaiture avait été vraiment commise; je voulus m'en assurer. Dès le lendemain, étant absent de Paris, j'écrivis au garde des Sceaux, Darlan, que cette publication appelait soit un démenti officiel, si les faits relatés étaient inexacts, soit l'ouverture d'une enquête au ministère de la Guerre. Par quelle indiscrétion la pièce secrète a-t-clle été communiquée au journal ? ou n'est-ce qu'un faux? Je prévenais le ministre que, si un démenti ne se produisait pas, je saisirais la commission de l'arméed'une demande collective (rinlerpcllation (i).
Il me paraissait d'une meilleure tactique de retourner contre les auteurs de Terreur judiciaire la loi sur l'espionnage que d'invoquer contre eux l'article loi du code militaire, sur la communication obligatoire au prévenu de « toutes les pièces pouvant servir à conviction ». Mais l'une ou l'autre interrogation eût abouti au même résultat négalif.
En effet, le ministre de la Justice laissa ma lettre sans réponse ; puis, à la rentrée des Chambres, (|uand je lui renouvelai verbalement ma question, il me dit que son collègue de la Guerre, au cours des derniers incidents, n'avait donné de réponse précise sur aucun point déterminé ; mais il avait déclaré nettement que
(i) De Contrexeville, le i5 septembre 1896 : « Vous êtes dc^jà saisi, Monsieur le Ministre, d'une interpellation relative à TafTaire Dreyfus et je suis trop l'ami du ministère actuel pour vouloir augmenter ses embarras. Mais, d'une part, c'est dans rintér«>t même du ministère que je crois devoir appeler votre attention sur la nécessité soit d'un démenti, soit d'une enquête ; et, d^autre part, membre de la Commission de l'armée, je ne voudrais pas la saisir d'une demande collective d'intcr])elIation sans vous avoir prévenu, sans vous avoir indiqué quelle est, selon moi, la procédure qui s'impose. »»
tous les récils des journaux étaient inexacts, ((rélait plus commode.) Le chef de l'armée avait jugé « plus dangereux qu'utile, au milieu des polémiques, de formuler quelque désaveu ou confirmation que ce fût ».
Ce dédain des sottises imprimées, cette placidité hautaine, le ton sur lequel Billot donna ces assurances à ses collègues, leur parurent décisifs. Méline avait une sincère affection pour le général; Darlan Testimait; Hanotaux, Lebon, savaient que des pièces secrètes avaient été communiquées ; les autres ministres avaient horreur de cette affaire, ne demandaient qu'à ne pas approfondir. La parole de Billot me parut suspecte ; mais de quelle preuve aurais-je appuyé un doute aussi injurieux ?
Mathieu Dreyfus, comme on Ta vu, n'avait pu faire usage des confidences de Félix Faure à Gibert; il redouta d'abord que l'article de V Éclair ne fût démenti. Billot n'osait pas encore mentir publiquement. Dès lors, Mme Dreyfus prit acte de ce silence comme d'un aveu et adressa, le 16 septembre, une pétition à la Chambre. Elle a, dans l'innocence de son mari, « une foi absolue » ; la Chambre est « le seul pouvoir auquel elle puisse recourir » pour faire constater « qu'un officier fram^ais a été condamné sur une pièce produite à son insu et qu'il n'a pu discuter » ; elle réclame justice (1). En même temps, elle adressa une supplique au Pape, le conjurant de faire entendre sa voix au-dessus des passions et des haines.
Quelques journaux publièrent, sans commentaire, la pétition. Rochefort m'accusa de l'avoir dictée et railla Mme Dreyfus, « maier dolorosa^ qui faisait semblant de croire à la non culpabilité d'un être cent fois plus
(1) Commission des pclilions, n^ 2707.
monstrueux que Lacenaire (i) ». Le journal du président du Conseil, la République française^ affecta do traiter avec dédain ces vieilles histoires ; ce traître est de ces morts qu'il est-inutile de luer (2). Sur quoi, la Libre Parole riposta que « Taffaire Dreyfus était un clou dans la semelle de Méline et qu'il y resterait planté (3) ».
Ces derniers remous d*une courte agitation se perdirent dans les fêtes russes (4). La France avait donné son cœur à la Russie parce qu'elle était lasse de son noble isolement et qu'il lui était doux de se croire aimée. Les journaux laissaient entendre, le peuple croyait que le jeune Empereur avait promis de tirer Tépée, à rheure marquée, pour rendre Strasbourg et Metz à la France. Les diplomates, qui avaient signé la convention militaire, quelques politiques avisés savaient que Falliance défensive a pour objet le maintien du stalu quo européen ; elle est donc la confirmation des traités de Versailles et de Francfort ; la Russie y ajoute sa signature. Des milliers d'écussons, entourés de drapeaux, portaient ces mots : Pax, Lex, Tun menteur, Fautre trop peu fier. Faure, Billot, Boisdeffre s'étalèrent dans leur triomphe d'Opéra.
Picquart, à TÉlat-Major, ne connaissait que sa consigne. Gonse et Boisdeffre lui ont prescrit, c par crainte
(1) Intransigeant du 19 seplenibrc.
(2) République française du 18 et du ly.
(3) Libre Parole du 19.
(4) L'Empereur et l'Impératrice de Russie débarquèrent le 5 octobre à Cberbourg, arrivèrent le G à Paris et assistèrent, le 9, à la revue de ChAlons.
du scandale », de ne plus s'occuper de Dreyfus ; il ne s'occupe plus de Tinnoccnl (i). Boisdeffre et Gonse l'ont invité à continuer son enquête sur Esterhazy, mais avec précaution ; il devra procéder « seulement à des interrogations discrètes qui n'attireront pas les soupçons d'une façon formelle (2) ». Il obéit, « par acquit de conscience », mais sans grand entrain, parce qu'il sent le mauvais vouloir de ses chefs (3). Il eût préféré attendre « le jour où on lui permettrait de faire une enquête sérieuse, approfondie ».
Laissé libre, il eût fait venir de nombreux témoins ; il entendit seulement Mulot (4), cet ancien soldat qui avait servi de secrétaire à Esterhazy, et le capitaine Le Rond (5). Mulot convint qu'il avait copié pour Esterhazy diverses pièces relatives à l'artillerie et au tir ; il ne reconnut pas le manuel (6). Le Rond raconta qu'Esterhazy lui avait posé, verbalement et par écrit, des questions sur l'artillerie et sur un obus (7). Ce fut tout.
L'attitude de Billot fut assez différente de celle de BoisdefTrc et de Gonse. S'il s'obstina à repousser toute
(1) Jnstr. Fabre^'jH^ Picquarl : « Ce (|uc je'conipris des exi)licalions de Gonse, c'est qu'il n'y avait plus lieu do s'occuper de Dreyfus. » — Cass., I, 2r>3; II, 208; Rennes, I, 525, BoisdelTre. — Procès Zola, I, i5i, Gonse : <• Je lui dis (i3 septembre; de ne s'occuper que de l'aflFaire Esterhazy. »
(2) Procès Zola. I, 287 ; Inslr. Fabre, 78: Cass., I, 169; II, 208 ; Pennes, I, 4^|5, Picquart.
(3) Procès Zola,l^ 3io ; Cass,, 1, 168; Pennes, I, 4^A Wh I^icquart.
(ti) Le 29 septembre. (Enq. Pellicux ; Cass., I, 781, Mulot.)
(5) En octobre. [Cass., I, 617, Le Rond.;
(6) Procès Zola, I, 287 : II, io5 ; Cass., I, iCm), iS5 ; Pennes, I, 44î>, Picquart. — Jnstr. Tavernier, 21 oct. 1898; Cass., I, 780, 781, Mulot. — Cass., l, 732 ; Pennes, II, 253, Desvernine.
(7) Cass., 1, 169: Pennes, I, 'i4^>i W- Picquart. — Cass., I, 617, 618 ; Pennes, II, ii5, Le Rond.
idée d'arrôlcr ou, m^me, de convoquer Esterhazy, il poussa Picquart à le surveiller de 1res près (i).
Cette surveillance, depuis la fin d'août, n'avait pas donné grand'chose. Pendant les manœuvres, Esterhazy n'alla qu'une fois à Paris, mais ne parut pas à son domicile, descendit chez sa maîtresse (2). Fin septembre, son régiment ayant été envoyé à Rouen, il s'y installa en camp volant, mais vint fréquemment à Paris. Son colonel (Abria) plaida alors sa cause auprès de Picquart ; il refusa de l'interroger, « ex abrupto, au sujet du manuel de tir (3) ». Et ses embarras d'argent allaient croissants : il devait encore plusieurs termes à une ancienne propriétaire (4) ; ayant fait avaliser deux billets par Weil, il laissa protester le premier, que son ami dut rembourser (5); une autre traite, d'une marchande de curiosités, resta impayée (6) ; il vendit quelques valeurs (7) ; il accepta de figurer dans le conseil
(1) Ca«8., I, iGy, Picquart; Rennes, I, 178, Billot : « Deux mois durant, je fis chercher. »
(2) Rapport de Ocsvornino, du !?.r> septembre.
(3) « yuanl au manuel de tir de l'artillerie de campagne, je vous avoue qu'il me serait pc^nihle d'adresser à X... une question de ce genre ex abrupto. Plus je pense à celte affaire et plus je crois qu'Elstorhazy en sortira indemne. Sa vie est mystérieuse, mais «*! cause dalTnircs d'intérêts et de discussions de famille. » (Lettre d'Ahria à Piccinart, Inslr. Tavernier.)
(41 Rapport de Desvcrnine du i5 septembre. — Le faux remploi dotal d'Ksterhazy est sii^nalé par l'agent dans son rapport du iG.
(5) Le protiit est du V2 ortobre iHtj). — Weil dit qu'il remboursa les deux billots {Otss., I, 307). Esterhazy. à l'instruction Ravary, dit «< tju'il payera Weil » ,f„'t/s.s., H, i.^ui. A son procès devant le conseil de guerre, il iléclare »< avoir remboursé la somme (2.5oo francs). — Weil : Je n'y insiste pas. »
(6) i5 octobre i8<j().
(7) Le 3o septembre, chez Rouanne, 17, rue Bleue : 3.ooo francs de rente 3 p. 100 à 101 fr. 7"); 25 actions liand-Fontein hGb'^ •25 actions de la Banque ottomane à 73O.
cradminislration d'une société financiore, co qui est interdit aux officiers (i).
Esterhazy, maintenant, activait ses démarches pour entrer au ministère. En août, la correspondance de Weil, saisie à la poste, Tavait montré toujours zélé pour les intérêts de son ami. Les généraux Tissayrc et Giovaninelli ont promis leur concours ; Saussier marchera : « Je donnerai de vive voix au patron les motifs de mon insistance et lui dirai quels services vous lui avez rendus (2). » — Esterhazy se vantait d'avoir arrêté les attaques de Druraont, qu'il avait d'ailleurs provoquées lui-même, contre Saussier et Weil. — En septembre, il parut plein de confiance (3) ; il déchanta, en octobre, se crut dupé et écrivit à Jules Roche des lettres tragiques. Ce n'est pas tant pour lui-même qu'il sollicite cette faveur de rester à Paris ; il a pris, lui, son parti, de « l'affreuse position où il se trouve sans l'avoir méritée », de sa ruine financière et « des tristesses d'une vie où les jours heureux ont été si rares » ; mais, s'il insiste encore avec unesilenace importunité, c'est « pour sa femme et ses pauvres petites filles... » Longtemps, par pitié, il a menti à sa femme, « lui laissant croire qu'il était sûr du succès » ; comment lui dissimuler ce nouvel écher ? Et « le médecin dit que toutes ces émotions achèvent la malheureuse, ({u'une
(1) Lcllre du comte Zot^hch : « Votre arceplnlion érrile sur le prospectus ne vous impluiuo en rien, puiscjuc votre nomination de nieml)re du Conseil ne vous a jias ôlé ncilifiée oniciellenient. De cetle faeon. mon cher «'cunle, vous <^tes à l'ahri de toute éventualilc^. »> (Dossier Tavcrnier.) Il saisit de la sociéti^> Ihe Consolidaled Trust of London, Paris and Bru.vcUes. — Procès Zolay I, 3i3, IMcquart : « 11 est interdit aux ofllciers de faire partie d'un Conseil d'administration. »
fi) D'IschI, 27 et 28 août. (Dossier Tauernier.)
(3) Rapport de Desverninc, du i5 septembre.
catastrophe la menace, raille fois pire que la mort (la folie) ». Alors, « voyant venir cette horrible fin », il supplie Jules Roche de faire « un miracle », do le tirer ce de cette passe atroce et de ces atroces angoisses », d'émouvoir le ministre « d'où tout dépend, qui n'a môme pas eu la franche cruauté de répondre Non dès le premier jour et qui le berne comme on ne bernerait pas le plus vil des laquais ». Ost « une question d'humanité de tenir la parole donnée à Montebello ». « Il voit rouge », au seul nom de Billot. Comment ce chef de l'armée a-t-il le cœur de traiter ainsi « un pauvre diable, méritant somme toute, un soldat estimé et aimé de ses chefs, fils et neveu de glorieux généraux »? Or, ce soldat va être acculé « k la pire des résolutions », car il est trop ruiné pour pouvoir chercher ailleurs son gagne-pain ; il en est là ([u'il ne peut môme pas « quitter cette armée où, comme le dit Cassagnac, on ne peut compter ni sur l'équité ni sur la pitié (i) ».
Roche et Montebello renouvelèrent alors leurs instances: Giovaninelli se joignit à Weil pour peser sur l'indolent Saussier; il obtint du général Millet la promesse qu'il prendrait Esterhazy à la direction de l'infanterie, « bien que n'ayant pas de vacance, si le ministre y consent ». « No vous laissez pas aller aux illusions, écrivit Giovaninelli à Esterhazy, mais espérez (2). »
Mais Billot refusa formellement de laisser entrer Esterhazy au ministère. Il n'avait pas consenti t\ le faire arrôter; lui demander de nommer un traître, c'était trop.
(1) Cass., I. 702, loUre h Jules Roche.
(2) Lettre de Giovaninelli à Esterhazy, du 4 octobre i8cj6; la copie de cette lettre, de la main de Weil, fut remise par Billot à la Cour de cas^sation (I, 555).
384 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
Ses perplexités ne furent jamais plus vives qu'alors. A la suite de sa conférence avec Boisdeifre, le jour où il connut le dossier secret, il avait dit à Picquart que sa police particulière lui avait fourni des preuves (qu'il ne précisa pas) de la culpabilité de Dreyfus (i). Mais il continuait à lui donner Tirapression qu*il était aussi convaincu que lui-même du crime d'Eslerhazy (2). Il avait peur de Boisdeffre, mais n'eût pas été fâché de Jui jouer un tour. D une curiosité excitée, il invita Picquart à faire perquisitionner chez Esterhazy (3). Picquart observa qu' Esterhazy était averti ; certainement, « tout ce qu'il avait d'important, il lavait déménagé à Rouen », où il avait dû suivre son régiment. Néanmoins, Picquart chargea Desvernine de faire « le
nécessaire (4) ».
L'agent, sous prétexte de louer lappartement d'Esterhàzy, le visita. « Les cheminées étaient remplies de papiers brûlés (5) » ; mais deux cartes de visite traînaient à terre (6). Desvernine s'en empara et les porta à Pic(|uart. telles étaienl de Druraont. Dans l'une, le directeur do la Libre Parole remerciait Eslorhazy pour
(1) Testament de Picciuarl : « Le général de Boi&delTre vit le ministre, et, après leur conférence, celui-ci me parut tout retourné. Il me dit ostensiblement (et je me permets de croire (jue ce n'était pas vrai) que... ». — Voir Appendice III.
{2) Révision, ii3, Picquart; Casa., I, ij: /^vî^cs, 1, 178, Rillot.
(3) Procès Zola, I, 3<ji), 333; Cass., I, lOy; Rennes, /i46, Picquart.
(4.1 Procès Zola, I, 3<k), Piccpiarl : « .le dis li l'aident : '< Voilà <-e qu'on me demande, j<» r-rois (piunc ]>er(|iiisiti<)M serait un four. » Il me répondit : u II y a une chose iiieii simple. Il est allé à Houen; mais je ne sais pas s'il ;» déménau:é: je vais m'en assurer. >» Je crois me souvenir <ju'il me dit, en oulre. (pi'il y avait un écriteau indiquant que lappartement était à louer... etc. >'
5} Procès Zola, I, 333; Cass., I, 170: Rennes, I, 440, Pic<iuart.
0) Procès Zola, I, 3oo, Picciuart.
« sa sympathie, dont il était fort touché »; Tautre était ainsi conçue :
Tous mes remerciements, mon cher commandant, pour votre communication, qui me prouve la sympathie que vous avez pour notre cause. Je suis absolument de votre avis, et c'est parfaitement ignoble de voir la France proléger ou avoir Tair de protéger une clique dans un coupejgorge. Personne, malheureusement, n'ose dire cela à la Chambre depuis que Douville est mort. Cordiale poignée de mains (i).
Boisdeifre prescrivit à Picquart de faire photographier ces cartes (2), qui lui donnaient barre sur Drumont. Après le contre-espionnage, le contre-chantage. Puis Desvcrnine rapporta les cartes chez Esterhazy (3) qui était parti en congé, à son chûteau de Dommartin.
Vers la môme époque, Picquart, ayant affaire à Cavard, chef de cabinet du préfet de police, lui parla de la lettre à Tencre sympathique : « Les Dreyfus vont faire un coup ridicule ; cela se retournera contre eux. — Oui, reprit Cavard, à moins que cette pièce ne soit un faux (4). »
Picquart comprit tout à coup « la stupidité (5) » de
(i) Dossier Tavernier.
(si Cass.^ I, 170; Hennés, I, 44?» Picquart.
(3) Procès Zola, l, 3o<j; Cass., F, 170; Rennes, I, 447^ Picquart,
(4) Instr. Fabre, 100; Cass., I, iC3; Instr. Tavernier, i5 ocl. 1898 ; Rennes, I, 430, Picquart.
(5) Cass., II, 209, Picquart.
886 IIIST01HE DE l'affaiue diœyfus
la machinalion dont il avait souptjonné Mathieu Dreyfus ; quoi ! il avait pu se méprendre à ce point, prendre pour une lettre authentique une pièce aussi inepte !
Il voulut mettre Bertillon sur ses gardes. 11 trouva Tanthropométreur occupé à faire imiter la lettre par un de ses employés qui était arrivé à une similitude parfaite. Picquart regarda la copie par transparence ; le filigrane du papier était identique à celui de l'original : « Vous voyez, dit Bertillon en riant et très fier, qu'on a pensé àtoul (i). »
Le fac-similé seraenvové à l'île du Diable ; on verra ce que Dreyfus fera en le recevant (!>j. Seulement, la partie essentielle de la lettre, les phrases de l'interligne, à l'encre sympathique, en ont été supprimées.
L'expérience, ainsi énervée, sans objet, fui, en elîet, tentée. Ce n'était pas un de ces pièges qu'on avail honte de tendre; ce faux, le faux d'un faux élail licite. Dreyfus regarda la lettre, n'y comprit rien ci la jeta dans un tiroir (.S), comme il avait fait de celle qu'il avait reçue Tannée d'avant.
Picquart se demanda qui pouvait bien étn» l'auteur de la lettre ; cl, comme il continuait à rinteri)réter j)ar ridée familière à Du Paly (jue l(»s Dreyfus avaient trouvé un « homme de paille (^i) », il l'ail ribua à l'enquêteur de i8y^i; Tauteur principal d(» Terreur judiciaire
(i) lieu is ion ^ iiG : C<ï.s.s\, I, i(>3, 1Mc(Iik'U'1,
(2) (Ififm.y I, i63, Picqnnrl; licnnca, II, '^87), nortilhm.
(3) Rennca, I, :>/|7, Drcyrus.
{\: Jicrision^ 117; Tass., I, Ur^, Pir(|iiarl :« Lorsque j'ai vu plus tard la IcUre Eapcranre. qui aurait élé onvoyôe à Eslorhazy par une daine voilée, il m'a semblé reconnailre, au bas des lettres, des boucles du même genre que celles de la letlre Weyler : mais c'est une simple impression. »> — De même, Cuignel (Caas., 1, 3.'|r>). Or, «lit Cuignel, « la fenmie voilée, c'esl Du i*atv ».
était intéressé, évidemment, « à rendre vaine » l'œuvre de réparation. Pour Henry, en congé quand la lettre fut saisie, il le tenait toujours en parfaite estime (i).
On peut croire que Picquart, s*il avait connu la première lettre à l'encre sympathique, n aurait pas soupçonné Du Paty d'avoir inspiré la seconde (2). II eût dû, en tout cas, la lire avec moins de prévention et réfléchir que Du Paly, prétentieux, érudit, d'une culture raffinée, se fût ingénié, s'il avait fabriqué le faux, à y introduire de savants germanismes. Ce Juif allemand qui « augmente une belle fortune en faisant de la commission », c'est la conception du sémite telle qu'elle a cours dans les cafés et les grands bars où fréquente Guénée, agent d'Henry. Le jeune homme, dont le Juif annonce le mariage avec sa fille, habite Bâle ; réminiscence évidente du récent voyage d'Henry et de Lauth. Enfin, les phrases interlignées, quand on les lit simplement, éveillent l'idée que Dreyfus continue de loin à guider la main d'un traître. Le beau-père du « jeune homme de BAle », qui demande le mot des armoires, c'est un complice ; « l'acteur prêt à agir », son agent d'exécution.
C'était, avec une autre signature, la môme grossière supercherie (jui avait été précédemment tentée. Seulement le faussaire, cette fois, avait pris ses mesures pour que la lettre fût interceptée et parût une preuve nouvelle du crime de l'innocent.
Aussi bien Henry ne chôma pas un jour. A peine ren-
(1) lieinaion, 117, l*ic(iiinrt : « Kn toul tan, /i ce moment, Henry était en congé et ne put iniervenir. » — <Jucl que soit l'auteur ourinspirateur du faux, il est évident que la conclusion de Picquart ne résulte pas de ses prémissea.
(2) Du Paty proteste contre cette accusation de Picquart. Il dit qu'il n'.i jamais « vu le faux Wcyler ». {Cass, II, 34.)
Iré de congé, il remit dircciemeni à (ionse, sans en parler à Picqiiart, une pièce qu'il tenait de la ramasseuse et qu'il avait, au préalable, falsifiée pour l'appliquer à Dreyfus (i). C'était une lettre de Schwarzkoppen à Panizzardi ainsi conçue :
Hier au soir, j*ai fini par faiic appeler le médecin, qui m'a défendu desortir. Ne pouvant aller chez vous demain, je vous prie de venir chez moi dans la matinée, car... m'a porté beaucoup de choses intéressantes, et il laut partager le travail, ayant seulement dix jours de temps.
Schwarzkoppen nommait, dans ce billet, l'individu qui lui avait porté « beaucoup de choses intéressantes ». Mais Henry avait effacé ce nom à la gomme et lui avait substitué l'initiale D. Gonse ne vit pas (ou ne voulut pas voir) que « l'intervalle qui sépare cette initiale de la première lettre du mot suivant paraît d'une étendue anormale pour cette seule lettre majuscule (2) ». Il ne prescrivit pas davantage à Henry d'informer Pic-
(i) C'est une des trois pièces dont (^avaignac a donné lecture dans son discours du 7 juillet 1898. J'eus le soupçon {Siècle du 23 avril i8<kj) que cette pièce avait été falsifiée. Le caractère frauduleux de la lettre (n'Syi du dossier secret) fut établi par Cuignet devant la Gourde cassation (I, 372, 373).
(2) Cass., J, 372, Cuij^net : «< Il me semble (jue cet intervalle a dû être occupé par des lettres faisant suite à la lettre majuscule qui paraît avoir été effacée à la gomme. De plus, les trois points qui font suite à l'initiale D me paraissent appuyés et grossis, beaucoup plus gros en tous cas que les points de ponctuation qu'on retrouve dans le texte authentique. Enfin, en examinant cette pièce à la loupe, il m'a j)aru que le quadrillage voisin de la lettre, qui m'a semblé gommée, a été atteint lui-même par la gomme, ce qui me conlirnu^ dans la pensée <pi"on a utilisé la gomme pour efTacer une lettre ou un mot. Il m'a semblé également, en continuant mon examen à la loupe, que les poiiUs qui accompagnaient l'initiale D recouvraient des lettres dont il m'a paru voir (juclques éléments sans que j'aie pu reconstituer les lettres.»
quart (i). Et comme Dreyfus, prisonnier à Tîle du Diable, ne pouvait pas être à la fois (en septembre 1896), sur son rocher et à 1 ambassade d'Allemagne, Henry data la pièce de mars 1894 (2).
Ce sera, par la suite, une accusation familière à Boisdeffre et à Gonse que « l'aflaire Dreyfus » absorba alors toute Factivité de Picquart. Or, pendant ce mois d'octobre, son enquête sur Esterhazy lui a pris quelques heures à peine (3), le temps de questionner deux témoins et de recevoir les rapports d'un policier. Dès septembre, quand il a rendu compte à Boisdeffre, il a considéré sa mission propre comme terminée (4).
D'autres affaires l'occupèrent et il y donna tous ses soins. « Son service normal consistait à recueillir des renseignements sur les armées étrangères (5) » ; il
(1) Cass.y 1, 177, Picquart: « Du 1" juillet au i«' novembre 1896 il n'est arrivé aucune pièce se rattachant à Dreyfus ou le nommant. »
{2) Cass., I, 373, Cuignet : « La pièce n'a été présentée au général Gonse qu'au mois d'août ou septembre iSyC, c'est-àdire au moment où paraissaient les articles de VÉckiir, où parvenait la lettre signée Weyler, et quel<iues semaines seulement avant la production du faux Henry. » — Il faut écarter la date d'août, Gonse n'étant rentré h Paris que le i5 septembre, et Henry le 17.
(3) Procès Zola, I, 3*21, 368 ; Rennes, I, 447> Picquart.
(4) Rennes, I, 444» Picquart.
(5) Procès Zola, \, StiS; Inslr. Fabre, io4 ; Aff. Picquart, 270 ; Rennes, l, 4'»7» Picquart. — Au contraire, BoisdefTre soutient que « Picijuart était dans un état d'esprit <iui ne lui permettait pas de s'occuper d'une façon aussi satisfaisante qu'il le fallait de son service et qu'il était absorbé par une seule idée. » (Procès Zola, l, i4i.) —De même, Gonse (1, 3G7),
390 HISTOIUE DE l'affaire DREYFUS
oblint, h cette môme époque, un résultat considérable.
Ce n'est pas qu'il n'éprouve un vif regret de ses propositions rejetées, de sa laborieuse enquc^le compromise en quelques heures. Mais il juge, en homme pratique, et qui n'a rien d'un sentimental, « qu'il n'y a rien à faire pour le moment (i) ».
Picquart, en signalant Terreur judiciaire de 1894, a obéi au cri de sa conscience (2) et, aussi, à cette politique prévision que, si l'initiative de la réparation ne vient pas des chefs de l'État- Major, il en résultera a une crise fâcheuse », une^ « situation inextricable (3) ». A rechercher la vérité et à réclamer la justice, il a cru « rendre un grand service à son pays et à l'armée (/|) ». Il a plaidé alors cette cause, plein de confiance d'abord, puis avec le sentiment très net qu'en tenant ce langage, « il dessert plutôt ses intérêts (5) ». L'idée d'agir autrement lui eût fait horreur.
Mais, en môme temps, il aime passionnément son métier, cette armée à qui il a donné plus de vingt années de sa vie (6) ; et il n'a pas renoncé encore à ses rôves d'ambition. Donc, il se conforme strictement aux ordres de ses chefs, aux défenses qu'il reçoit d'eux. Et il continueraà s'y conformer, i)ar celle habitude d'obéissance qui est devenue pour lui, comme pour tout soldat, une seconde nature. Il sait ce dont est capable la sourde rancune d'un supérieur tout-puissant. Peutêtre compte-t-il aussi sur le hasard.
Les hommes sont ce que la nature et Téducation les
(1) Hennea, I, //17, Pi cq un ri.
(2) Prort^n Zola^ I, 3o.i, IMocpiarl.
(3) LollroH (iu8 ot du l'i seplombro h Gonsc (Voir p. 3^/| cl 357). i'i) Prorè,^ Zola, I, 305, Picquarl.
(5) Ihid.^ 3vti, 3'.v2, Pio(juart.
(<)) //)/>/., 305, Picquarl.
ont faits. Celui-ci est loyal, intelligent, droit ; mais Tempreinle indélébile de la discipline est sur lui ; et, s'il est convaincu désormais de l'innocence du Juif, c'est comme d'une vérité mathématique. La pensée de rinnocent, aux fers depuis de longues nuits, supplicié et déshonoré, ne l'obsède pas, ou, du moins, il peut vivre avec elle. D'une parole chaude, émue, il eût pu remuer (qui sait ?) Billot ou Boisdeffre, ou leur faire honte, ou les effrayer. Il ne l'essaya pas. Le cri qui lui avait échappé devant Gonse, il le retint devant Boisdeffre, le grand chef.
Par la suite, il racontera dix fois cette histoire tragique, en des centaines de pages, devant toutes les juridictions, militaires et civiles. Aucun récit plus sincère, plus clair, plus limpide. Mais, dans ce flot de logique, nulle goutte du lait de l'humaine tendresse.
C'est parfois une grande faiblesse de n'être pas faible. Picquart et Dreyfus, semblables en cela, ne veulent s'adresser qu'à la raison. En invoquant la pitié, ils croiraient s'humilier, descendre. Les pauvres raisons du cœur, s'ils ne les eussent pas comprimées ou méprisées, les eussent faits plus forts.
Picquart ne fera rien de ce (|ue sa conscience rigide lui interdit. Mais sa conscience lui commande seule^ ment d'être un honnête homme ; elle n'exige pas de lui qu'il soit un héros, c'est-à-dire qu'il sacrifie son intérêt, son devoir même d'officier, à un devoir supérieur.
S'oublier soi-même, c'est l'héroïsme. Le jeune colonel ne s'oublie pas encore. 11 y a de l'absurde dans l'héroïsme. Picquart réfléchit toujours.
En dénonçant l'iniquité, en s'offrant pour la réparer, il a libéré son ûme. Quand le devoir a parlé, il lui faut obéir — ou se condamner à déchoir, à être coupable envers soi-même. Il n'a pas déchu. Mais au-dessus
du devoir, il v a le sacrifice. II enlrevoil les hautes régions, il les gravira plus lard : il ne s'y élance point.
Les chefs lui ont défendu de s'occuper plus longtemps de rinnocent; il leur a obéi. Ils lui auraient défendu de poursuivre plus longtemps le véritable traître, il eût rempli « son devoir d'officier »> ; il aurait obéi encore ; *< il se serait arrêté ». « Ce qu'il aurait fait ensuite, il ne le sait pas. » Mais quoi qu'il en soit, certainement, si une injonction « formelle de cesser » lui avait été donnée, « il aurait cessé (i) ». C'est lui qui l'atteste, sous serment, et il ne ment jamais, ni par peur, ni pour se grandir.
Seulement, « cet ordre formel », aucun de ses chefs n'osa le lui donner (2). Ni Billot, qui hésitait encore, ni Boisdeffre ni Gonse, bien résolus ù ne pas convenir de leur erreur, mais qui craignaient une révolte de ce soldat discipliné. Ces deux chefs faisaient h l'armée l'injure de penser que Picquart n'avait plus l'ûme d'un soldai, parce qu'il n'avait pas celle d'un scélérat ou d'un valet.
Tous deux, Boisdeffre surtout, eussent voulu que Picquart devinût, entendît à mi-mol, qu'il leur épargnât l'ordre dont ils auraient été responsables (3).
(1) Procès Zola^ I, 821, 822, Picquarl : « Je n'avais pas l'opposilion absolue de mes chefs; je sentais que je n'étais pas en communion (IMdées complMe avec eux, mais ils ne me disaient pas de m'arrtUer; sans cela, j'aurai^i rempli mon devoir dofflcier, je me serais arrêté. Je ne sais pas trop ce «pie j'aurais fait après..., mais je me serais arrêté. » tit encore : •« Je répète que^ si on m'avait donné l'ordre de cesser, j'aurais cessé. Je sentais simplement que ce n'était pas très at,n*éable ; j'ai continué tout de même parce que j'ai pensé que c'était mon devoir : je n'aurais cessé que sur un ordre formel. Je le répète : je ne sais pas ce que j'aurais fait ensuil<s mais j'aurais cessé. »
(2) Procès Zola, I, 822, Picquart.
(3) C(/s.s., I, 1G8, Pic<piart: «« Je sentis (jue, tout en ne me disant pas de m'arréter dans ma surveillance sur Esterliazy, on <lésirail (pie je le lisse sans ordre. »
L'armée n'a pas toujours mis sa force au service du droit ; pourtant, sous tous les régimes, Empire, Monarchie ou République, il sembla à Tâme populaire qu'elle est le lieu où, si les volontés sont asservies à la règle, la règle est loyale et franche. Et telle, en efTet, elle fut jusqu'au jour où la Société d'Ignace façonna trop de chefs militaires à son image. Alors, si, dans les corps de troupes, on continua encore à recevoir « des ordres nets et fermes, » en haut, dans les États-Majors, dans ces bureaux u où les officiers sont heureux d'ôtrc employés »>, ce ne fut plus par des ordres, ni môme par des indications simples et précises que les chefs firent savoir leur volonté, mais par des incitations vagues, un mot lancé à propos et qui semble échappé ; et « Tofficier doit être assez habile pour comprendre (i) ».
Ainsi ont procédé ces chefs avec Picquart. Leur accueil glacial, quand il leur a communiqué sa découverte; puis, leurs instructions pour lui inteixiire, sous de spécieux prétextes, toute action efficace, et les impossibles consignes où ils l'enferment, autant d'avertissements qu'il n*a pas entendus. 11 s'est conformé à la lettre, non à l'esprit de leurs ordres. Ce qu'ils attendaient de lui, c'est qu'il leur sacrifiât son intime conviction. De cette comédie, quel gré ils lui auraient su I II devenait des leurs, de la bande, et combien fort, aussi redoutable qu'Henry, les tenant par une telle complicité 1
Or, s'il s'est incliné, et, peut-être, môme dans son intérêt personnel, avec une trop prompte déférence, cependant, il suit sa pensée {9.) ; Boisdeffre, Gonse
(i) Rennes^ I, 4'»^, Piccfiiart: «< Voil/> géncmlement comment sont donnés les onlrcs dans ces services et voilà comment il faudrait «[u'ils no se donnent plus. »
(2) Procès Zola, I. 3>i, Pic<iuarl : «« On m'a bien dit <iuc j'avais une idée fixe. "
394 HISTOIRE DE L AFFAIHE DREYFIS
sentent, à Ton ne sait quoi d'indéfinissable, qu'il les juge sévèrement. Et, de rela (*ncorc, ils se seraient consolés. Mais Picquarl continue à voir tous les jours Billot, qui lui conserve sa confiance, sintéresse, bien que prudemment, à l'affaire, est indemne de toute responsabilité dans le passé et n'a pas encore capitulé.
Gonse avait trop brusquement attaqué Picquart lo jour où il lui demanda ce que lui importait, après tout, le Juif de l'île du Diable. Boisdeffre prit des chemins obliques. Vers la deuxième quinzaine d'octobre, il invita Picquart à monter à cheval pour causer des affaires du bureau. Pendant la promenade, il amena la conversalion sur Dreyfus et sur Esterhazy, dit que Picquarl, dans ces circonstances, « avait agi avec peu de pondération » ; Picquart s'en défendit. Boisdeffre parla de la lettre à l'encre sympathique. Picquarl, éclairé par . Cavard, exposa que c'était un faux : « Soit, observa le général, mais, si ce n'est pas un faux, quelle preuve de la culpabilité de Dreyfus (i) ! »
Le général Niox a dit de Pictjuartque, « naïf et entêté comme beaucoup d'Alsaciens, il était impropre à diriger le service des Renseignements (î>) ». Picijuart était surtout véridicjue ; il répliqua (|ue la culpabilité de Dreyfus ne lui était pas démontrée ; il attira raltenlion du général sur la déclaration officielK» que le gouvernement allemand avait faite en janvier 1895, protestant qu'il n'avait jamais eu aucune relation avec Dreyfus.
Peu de jours auparavant, Foucault avait raconté à Picquart son entretien avec Cuers, à la suite de l'entrevue de BAle; (aiers s'était plaint de la brutalité d'un « gros rouge qui le bouscula », et avait renouvelé ses
(1) Cass., I, 17], Picquarl.
{•>.) H<M"it (lo Niox.
déclarations au sujet do Dreyfus. Or, Picquart, s'il ne conçut de ce récit aucun soupçon contre Henry, en avait conclu que, vraiment, Dreyfus n'avait pas été au service de Schwarzkoppen, seul crime dont il eût été accusé.
Boisdeiïre objecta sèchement que Schwarzkoppen pouvait bien avoir menti à l'ambassadeur (i). Et Tentretien en resta là. Il n*y avait décidément rien à tirer de cet honnête homme, obstiné à se perdre. L'heure était venue des grands moyens. De toutes façons, il faut que ce gêneur disparaisse. Un condottiere de la Renaissance, Malateste ou Sforze, Teût fait assassiner au coin d'une rue. Cette énergie n'est pas d'un siècle amolli. Boisdeffre demandera simplement à Billot le renvoi de Picquart. El il lAchera les subalternes impatients qui ont été plus perspicaces que lui-môme. Jaloux du jeune chef présomptueux, empressés de plaire, ils sauront, eux, ramasser le mot distrait, tombé par mégarde.
Quelle que fut la ronliance de Picquart en ses collaborateurs, il sentait qu'un malaise régnait au bureau (:>). Il n'eût pu formuler de grief contre aucun d'eux, ni contre Gribelin, toujours obséquieux (3), ni contre Henry, très cordial, ni contre Lauth, qui l'invita à dîner
(i) Cass.y I, 171, Picquarl.
{1) Ibid.y i()o; Inslr. Tauerniei\ i^ oci. i8<)8, Picquart. (3) Procès Zola, I-, ir)f), Gribolin : « Tous les soirs, avant de m'en aller, je lui disais bonsoir. »
en belle compagnie (i). Mais il surprenait des chucholemenls, des clignemenls d'yeux h son adresse, des conciliabules ; il y avait de la méfiance dans Tair, comme il y a de Télectricité avant Torage.
Il s éli étonna d'autant plus qu'il n'avait dit à aucun de ces officiers sa découverte au sujet de Dreyfus (2) ; il croyait, non sans candeur, qu'ils l'ignoraient. Or, bien avant que la piste du petit bleu ne Teût conduit au bordereau, Lauth et Gribelin, à Tinstigation d'Henry, l'accusaient déjà, comme on sait, de « vouloir substituer Eslerhazy à Dreyfus ». L'entrevue de Bâle, puis la demande insolite (selon l'archiviste) que Picquart lui a faite du dossier secret, et la soudaine reprise d'une campagne de presse, les ont édifiés (3). Plus Picquart se fait discret, plus ils s'irritent contre lui.
Ils ont participé, plus ou moins, au procès de 1894 et s'en font gloire, comme d'une bataille victorieuse où ils se seraient distingués. Ils se croient, dès lors, intéressés à préserver contre toute atteinte la chose sacrée, la condamnation du Juif, TalTairc « qui est l'honneur du bureau (/|) ».
Attentifs aux moindres indices, dressés à la police et à l'espionnage par leur métier, ils surent très vite le conflit entre leur chef et les grands chefs. Et, comme la raison du grade le plus élevé, du galon de plus, est toujours la meilleure, ils se mirent avec les plus forts, et, déjà, méprisèrent dans Picquart un vaincu.
(1) Cass., II, 17)6, Lnulli ; Inatr. T(werniei\ 5 oct. i8<)8, Picquart. — Parmi les convives se Irouvaieiil le* trénéral Laveuvc et le capitaine Valdaul. Lnuth commença par nier le fail, puis en convint.^ — De munie, à Rennes (III, 4O7).
i'j.) Instr. Fabre^ .'ly. Oribelin, Lauth; l'i-j, IMcquart ; Cciss.^ I, 4ir>, Lauth.
(3) Cas.s., I, 415, Lauth: f^'.h.^ Gril)elin.
l^i) Procès Zola^ I, 31)5; Cass.^ I, iTh), iG<.), 173, Picquart.
Henry, jusqu'alors, tant que Picquart n'a point porté une main profane sur TArche, a été gêné dans ses mouvements. Prendre fait et cause pour Estcrhazy, qu'il disait avoir perdu de vue, était dangereux. Il était réduit à travailler dans Tombre. Maintenant, au contraire, il n'y a que profit h se faire le gardien du legs de Sandherr. Bien qu'il eût eu maille à partir, plus d'une fois, avec le vieux colonel, il accrédita qu'il avait été son intime confident. Ainsi, nul terrain mieux préparé, plus favorable à ses intérêts. Les complicités viendront d'elles-mêmes au-devant de lui, celles d'en bas et celles d'en haut.
BoisdelTre se serait « désintéressé de la question », aurait éconduit « assez brutalement » Henry (i). Rien de moins croyable. Selon sa diplomatie, Boisdeffre dut affecter de rester dans les hauteurs. Il eut à peine besoin de laisser entendre, négligemment, que Dreyfus avait eu Panizzardi pour intermédiaire auprès de Schwarzkoppen ; ainsi, l'Allemand pouvait donner, impunément, sa parole de gentilhomme qu'il n'avait jamais eu de relations avec le Juif. Henry connaissait cette fable, rayant inventée (2).
Ainsi Henry devint Tâmo du complot contre Picquart.
Gonse, surtout, écoute coniplaisamment ce dévoué serviteur. Henry s'inquiète pour les afl'aircs, si importantes, du bureau ; Picquart les néglige, hypnotisé dans la seule pensée de Dreyfus. Et, sans doute, Henry ne
(1) C'esl ce que dil C.uif^nct : « Le général Gonse, homme profondthneiil honnrlo et loynl, est un cararlère h(^sitant ; il était, li (•(» mumonl, soumis aux objurgations du rolonei Picquart. Pour mctlro en garde le général Gonse, Henry avait eu recours au général de BoisdelTre, mais le général de BoisdelTre lui avait répondu assez brutalement qu'il se désintéressait de la question. » (C'as«., I, 34i.)
(2) Voir t. l«r, «263.
en belle compagnie (i). Mais il surprenait des chuchoiemenls, des clignements d'yeux î\ son adresse, des conciliabules ; il y avait de la méfiance dans l'air, comme il y a de Télectricité avant Torage.
Il s'éli étonna d'autant plus qu'il n'avait dit à aucun de ces officiers sa découverte au sujet de Dreyfus (2) ; il croyait, non sans candeur, cfu'ils l'ignoraient. Or, bien avant que la piste du petit bleu ne l'eût conduit au bordereau, Lauth et Gribelin, à l'instigation d'Henry, l'accusaient déjà, comme on sait, de « vouloir substituer Eslerhazy à Dreyfus ». L'entrevue de Bâle, puis la demande insolite (selon l'archiviste) que Picquart lui a faite du dossier secret, et la soudaine reprise d'une campagne de presse, les ont édifiés (3). Plus Picquart se fait discret, plus ils s'irritent contre lui.
Ils ont participé, plus ou moins, au procès de 1894 et s'en font gloire, comme d'une bataille victorieuse où ils se seraient distingués. Ils se croient, dès lors, intéressés à préserver contre toute atteinte la chose sacrée, la condamnation du Juif, TalTaire « qui est l'honneur du bureau (/§) ».
Attentifs aux moindres indices, dressés à la police et à l'espionnage par leur mélier, ils surent très vite le conflit entre leur chef et les grands chefs. Et, comme la raison du grade le plus élevé, du galon de plus, est toujours la meilleure, ils se mirent avec les plus forts, et, déjà, méprisèrent dans PitMfuart un vaincu.
(1) Cass., H, ir>6, Lîiulh ; Inslr. Tauernier, 5 oct. 1898, Picquart. — Parmi les convivos se trouvaient le géïK^ral Laveuvc et le capitaine Valdanl. Lauth conimen(;a par nier le fait, puis en convint.^ — De ni<}nie, à Rennes (III, 4<')7)-
{•?.) Inslr, Fabre, 4<)» (iribelin, Lauth; 127, Picquart; Cass.^ I, 4ir>, Lauth.
(3) Crts.s*., I, /il'), Lauth : It'.i'i, Gribelin.
(f^) Procès Zoia^ I, 305; Cass.^ I, iTx), iGo, 173, Picquarl.
Henry, jusqu'alors, tant que Picquart n'a point porté une main profane sur FArche, a été gêné dans ses mouvements. Prendre fait et cause pour Esterhazy, qu'il disait avoir perdu de vue, était dangerxîux. Il était réduit à travailler dans Tombre. Maintenant, au contraire, il n'y a que profit à se faire le gardien du legs de Sandherr. Bien quil eût eu maille à partir, plus d'une fois, avec le vieux colonel, il accrédita qu'il avait été son intime confident. Ainsi, nul terrain mieux préparé, plus favorable h ses intérêts. Les complicités viendront d'elles-mêmes au-devant de lui, celles d'en bas et celles d'en haut.
BoisdeCTre se serait « désintéressé de la question », aurait éconduit « assez brutalement » Henry (i). Rien de moins croyable. Selon sa diplomatie, Boisdeffre dut affecter de rester dans les hauteurs. Il eut à peine besoin de laisser entendre, négligemment, que Dreyfus avait eu Panizzardi pour intermédiaire auprès de Schwarzkoppen ; ainsi, l'Allemand pouvait donner, impunément, sa parole de gentilhomme qu'il n'avait jamais eu de relations avec le Juif. Henry connaissait cette fable, l'ayant inventée (2).
Ainsi Henry devint l'âme du complot contre Picquart.
Gonse, surtout, écoule complaisamment ce dévoué serviteur. Henry s'in(|uiète pour les affaires, si importantes, Ju bureau ; Picquart les néglige, hypnotisé dans la seule pensée de Dreyfus. Et, sans doute, Henry ne
(1) C'est ce que dit Cui^^not: « Le géncnU Gonse, homme profondément honnrle et loyal, est un caractère hésitant ; il était, h ce moinonl, soumis aux objurgations du colonei Picquart. Pour nicltre en garde le général Gonse, Henry avait eu recours au général de noisdefTre, mais le général de BoisdefTre lui avait répondu assez brutalement qu'il se désintéressait de la rpicstion. » (Caas.^ I»34i.}
(2) Voir t. ^f, .>G3.
398 HISTOIRE DE l'aFFAUŒ DHEYFIS
le chargea pas avec une violence malhabile : « C'est un honnôlo homme, dit-il, et fort intelligent, mais dévoyé (i). »
Ce môme langage, BoisdefTre et Gonse le tiennent à Billot. Ils n'ont garde, eux aussi, (juand ils entretiennent le ministre, de faire un crime à Picquarl d'avoir cru découvrir une erreur judiciaire et de l'avoir loyalement signalée, mOme à tort ; mais l'important service, le plus délicat do l'État-Major, soufTre de Tidée fixe où s'absorbe le colonel (2). Pic<iuarl s'est distingué autrefois au Tonkin ; BoisdelTre, « par un excès de bienveillance, » propose de Vy renvoyer, dans son intérêt môme (3). Et Billot, trop fin pour ne pas lire dans la pensée de Boisdeflre (4^ trop peureux pour repousser un tel avis, et, aussi, trop peu engagé encore pour frapper un officier sans reproche d'une telle disgr{\ce. Billot résiste d'abord (5), Il subit apparemment plusieurs assauts ; enfin il formula celte proposition
II) ("esl ce qu'il dirn lexluellomcnl à rciiqiuHc Pollicux. (28 nov. i8<)7.)
(•a) Procès Zo/rz, I, 1^1 ; Inslr. Fuhrc^ .'/j ; Cana., I, î>r>3 ; Hennés, 1, r):>.6, IJoisdelTre. — Procès /o/«, I, 3O7; Instr. lùibre, 17: Çass.^ I, u'iS ; JI, i(X), Goiiso, — (Uiss.y I, r)'|() ; Hennés, I, i7i>, lUIlol.
(3) Cass., I, r)'|<j : Hennés, I. ij-y.. Billot. — Hennés, I, 7K*.i\, BoisdcnVe : 't Pur un excès de biciivoiUnncc, j'ai proposé... etc. »
(^1) BoisdelTre dit au procès Zola: u Jo no puis pas ai)pck'r « envoyé en disij:r,\ce ■• un oflicier envoyé en mission. " (f, 1^1.) Mais Gonse, plus IV.inr. ilans roc<*asion, dnniH^ la vr.iie pensée de son rlu^T: « .le dois ilire «pie, >i le colonel IMcqu.'ut a été éloitTFié de IKl.U-M.'ijor de larniée. c'est parce qu'il n'avait pas noire coidiance. > i^V/ss., II, i('n).) Il ajoute <iue, <( ^-i on n'jivait pas vendu le tnéna«;er à ce nionn'nl, on auiait dû le^ relever ininiédialenient de son conunandemeid ». (iest Billot qui voulut inénairer lMcc|uart à ce nwnienl : « Le Fuinistre ne voulut pas prendre une juesurc de ritçueur. » Jmss.. I, 2/»8, (îoase.)
i:>) Cdss., J. i7:>., Billol : •• .le résistai d'abord, puis je Unis par eéder. »>
transactionnelle (i) : il ne faut pas renvoyer Pic(juart, tout de suite, dans un corps de troupe ; il suffira « d'abord (2) » de l'éloigner, en le chargeant de quelque mission. Il sera aisé d'en inventer une (3). On le chargera de contrôler les services de Renseignements et d'espionnage, pour le temps de guerre, sur les frontières de l'Est et du Sud-Est (4). Boisdelfre ne commit pas la faute d'insister sur sa proposition ; il se rangea à celle du ministre (5) .
Idée ingénieuse et qui concilie tout, qui pare à tout. Ainsi on évitera l'embarras de disgracier ouvertement Picquart, qui eût pu regimber, et celui de lui donner un successeur officiel, mutation qui risquerait d'élre connue et de « fournir un aliment à de nouvelles polémiques de presse (0) ». C'est (ionse lui-môme qui prendra la direction provisoire du fûcheux service qui a causé tant d'ennuis.
Lorsque BoisdelïVe avisa Piccjuart, lui recommandant, d'ailleurs, une discrétion sévère, le colonel comprit aussitôt que le minisire avail le désir de l'éloigner de Paris (7) ; mais il avait l'habitude d'obéir. Gonse
(1,1 Cas.«î., I, 203, Boisdciïre : « Le ministre a jii^é préférable... etc. » — Cans., I, 5rx>, 5r>i ; Hennés^ I, ijy., lîillol.
(2) Cuss.y J, 203, RoiSLlcffrc.
(3) Jbid., II, lOi, Gonse : <* J'ai dit au ministre qu'on l'éloign^î sous le prétexte de lui donner une mhsion et, i>lus lard, on le versera dans la troii[)e. •> — Hennés^ I, T):»/), lîoisilelTre : <« Mission fort importante, du reste. »
(4) C««*., I, -l'i^, (îonse: Tk")!, Billot: II, iCC>, Picqiiarl ; Ilennea, I, 172, lîillot; I, '|iîS, Pifqn.nl.
(5) C'a*/?., I, -j-VÎ, («onse; '.>0'|, Hoisdeffre. 10 Ibid., 203; Rennes, I, WM), BoisdetTre.
(7) Procès Zola, I, 3o8, Picquart : >^ La mission n'était pas indispensable... .rai mis un peu de bonne volonté h en comprendre l'objet. » Cass., II, iC^T) : ■' .l'ai <*ompris tout de suite qu'if s*ngissait de m'éloigner, mais je ne lai fait sentir à personne. »
ponssi», documenté par Henry, qui comptail sur Tinlerj>ellalion pour écraser, sous un vole solennel, Dreyfus et SCS défenseurs.
Cette manœuvre enveloppante, d'une belle hardiesse, réussira. Au début, elle parut compromettre toute I« bataille.
En effet. Billot fiil repris de doutes. Le jour m^me de la rentrée des Chambres, comme il venait de signer Tordre de mission de Piccjuart (i), il éprouva un scrupule, et décida de le garder à Paris, jusqu'après l'interpellation (2). Boisdeffre dut s'incliner, à contrecœur. 11 rusa, chercha h faire partir Picquart quand même, de lui-m^me : « Pensez-vous, lui dit-il, que vous devriez partir tout de suite ou attendre Tinterpellation? » Picquart demanda un ordre. Ainsi, une fois de plus, il refusait de deviner le désir du chef d'État- Major 1 Boisdeffre répliqua : w C'est votre opinion que je réclame. » Picquart, sans arrière-pensée, préoccupé seulement du bien du service, dit « nettement » qu'il valait mieux attendre (3). Boisdeffre, pris à son propre piège, et (ionse, très inquiet, entrevirent des coups de théAlro. Henry agit.
Le faux immanent ilolte dans l'air; les grands chefs rappellent, sans oser Tordonner. Or, ce faux ne peut ôtre victorieux qu'à une condition : ('est que Picquart l'ignore. Et, pour <ju'il l'ignore, il est nécessaire de convaincre à l'avance, définitivement, les chefs, surtout
(1) « Par (iôcision du 27 ocl<»hr(* iS<|i'», \o !nini>ilrc a «lésigné M. le licul(Miant-rolonol Pir<iuart, «Ir l'Klal-Mnjor de larinéo, pour ox^cutor un voyai,'e <!<• rcconnaissanro sur le Ici riloiir dop r»«' ol 7'- iTîxi(»nrJ. Il so rendra d'al)ord à ('.hàloiis... Il n'rninuMUM-a avec lui ni rhovaux ni ordonnance. »
(:>' C.ass., I, C>5o, IJilIol : «• Jouirais voulu |)ouv<ur lo roMi^cM'ver à l*ari< et chercher ce (ju'il disait Olre la vcrilé. »
(3) (mss., II, 1209; JicnneSy I, 4^4<^, Picquart.
le ministre, qu'il y a danger à confier <[uoi que ce soit h cel officier en proie à son idée fixe, aigri, sournois, indiscret par système.
Henry lui a déjà fait allribuer Tarticle de VÉclair qui réTéla les pièces secrètes. Le dossier secret, PlcquartFa gardédepuis qu'il se Test fait remettre par Gribelin. Pourquoi ? Pour continuer à le communiquer à des tiers.
Un jour, entrant dans le cabinet de Picquart, Henry a aperçu le dossier sur la table du colonel (i). Celui-ci causait avec un visiteur, probablement le commissaire spécial Mittelhauser, mais de tout autre chose (2). Henry note l'incident dans sa mémoire. C'est le germe.
Pour incriminer Picquart, il va suffire de faire de ce visileur l'avocat Lebîois, Tami intime du colonel, son
|i) Insir. FahrCy ^, Picquarl : « Je reconnais parfaitement avoir reçu diverses personnes lorsque ce dossier était sur ma table et l'avoir, pendant ces visites, simplement retourné, de sorte que le titre échappait h la vue et que le paraphe seul d'Henry était apj>arent. » — De même, Cass., II, i63.
(2) Insir. Fabre, 87, Pic(iuart. Il dit qu'il a re^u, notamment, h cette épocjue, Mittelhauser et Henriion, commissaires spéciaux, Paléologue et Delaroche-Vernet, secrétaires d'ambaSsacfc, Poligny, ingénieur (jui s'occupait alors de la construction d'un appareil photographique instantané. « lis venaient p6ur le service. » Il se demande si Henry et Oribelin n'ont pas pris l'un ou l'autre de ces visiteurs pour Leblois. [Interrogatoire da 3o juillet i8«)8.) — A la confi*ontation du 8 août, Henry maintient qu'il a bien vu Leblois, « mais ses affirmations sont plus molles ). « Voyons, Henry, demande Picquart, ne serait-ce pas piutùt Inn des commissaires spéciaux, Mittelhauser, <iui est Alsacien, Hennion, qui est blond ? >» Henry hésite : « Ah ! Mittelhauser, avec sa barbe blon<Ib, je ne sais... >» (Cflss., 1,211, Picquart.) Le juge Fabre ne transcrit pas cette scëne, mais seulement cette question qu'il posa lui-même : « Considérez-vous qu'il <*oit absolument impossible que vous ayez pris une autre personne pour Leblois? » Kt la réponse d'Henry : « Absolument impossible, je ne puis pas le dire ; mais je suis bien cert^iin que c'était Leblois.» (i.^S.) —A rinterrogatoîre du 18 août, Piccpiart fait observer « qu'Henry s'est particuliferement arrêté au nom de Mittelhauser • (ic)o).
404 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
conseiller juridique. Leblois n'est pas à Paris ; il est en Allemagne ( i). Mais qui le saura ?
Le 29 octobre, Picquart fut surpris de rencontrer au ministère Lauth qui, depuis le 16, était en permission de trente jours. « Que faites-vous ici ? lui demandai-il. — Oh ! reprit Lauth, je suis venu seulement prendre l'air du bureau. » Picquart, en riant, le félicita de son zèle (2). Quelques instants après, ayant à parler à Henr\ , il entra au bureau en frappant un simple coup h la porte. Il y trouva Henry et Lauth en grand conciliabule, qui se levèrent brusquement et parurent très embarrassés (3).
Picquart attribua leur embarras « à la question Esterhazy dont ils devaient s'entretenir », Gribelin et Lauth rapportent qu Henry leur faisait part (à Gribelin, selon Lauth, à Lauth, selon Gribelin) des visites de Leblois à Picquart : « Hier, disait Henry, ils tripotaient encore des papiers ensemble (4). » Sur quoi, Gribelin
(1) L'alibi de Leblois ne fui forinellomcnl établi qii'.^ Tinstruction Fabre par les lémoi^iiages concordants de Hisler, maire du VII'' arrondissement, qui affirma que son adjoint fut absent du 5 août au 7 novembre (161), — des concierges de la maison qu'il babiUiit h Paris (i65, 178), — du bourgmestre et des bùtcliers d'Oppenau et de (iornsbacli (grand-duché de Bade), où Tavocat passa ses vacances, à proximité de Strasbourg (1G2, i85), — d'un voiturier strasbourgeois et de dilTérenls voyageurs (liC), iSG). — Leblois produisit également ses notes d'hôtel des i3, -io, -i-j août, 3, 9, lO, 28, 3o septembre, 7, i4, .^1, 28 octobre, ^1 etO novembre (iS3, iS'i, iST)).
(^) Jnstr. 7\wernier, '2^ ocl, 1898: (lasa., I, i7'>, IMcquart.
(3) Rennes^ I, /JVji Picquart.
(Vi) Instr. Fabre, 20, Gribelin. — « Hier •», c'est le 28 ou le 2y octobre. » Lanlh, dit Gribelin, est venu nous voir au bureau lin octobre, il vous le dira. »> Dans uncr déposition ultérieure, Gribelin dépose <iue «« c'est ce métne jour qu'Henry a vu Leblois et Picquart dans cette position ». ('|8).— Lauth [Instr. Fahre, 3i ; lienncs^ I, ^27) convient de sa visite, mais la place en novembre, M sans pouvoir préciser la date »». Il relate le propos
engagea Henry à faire reprendre le dossier par Gonse (i).
Henry, une fois de plus, va si bien suggestionner Gribelin que Tarchiviste, plus lard, affirmera qu'il a vu, lui aussi, Picquarl et Leblois attablés devant le dossier secret (2).
Le lendemain (3), Gonse rencontra Henry dans Tune des cours du ministère (4) : « Comment cela va-t-il au bureau ? — Cahin caha, répond Henry, le colonel est toujours absorbé par son affaire Esterhazy. — C'est fâcheux, reprend Gonse, parce que les affaires du bureau périclitent un peu. — Et les indiscrétions continuent, observe Henry. — Cela ne me regarde pas », réplique
d'Henry, mais ajoute « qu*Hcnry n'indiqua pas si c'était le jour même, ou la veille, ou ravant-vcille »». Laulh a inlérôt à n'avoir pas conféré avec Henry à la veille de la fabrication du faux. En tous cas, Henry et Grihclin déclarent tous deux « qu'ils ont vu, fin octobre^ Pic(iuart et Leblois compulser le dossier secret ». (Procès ZoIqj l, 363 ; Inslr. Fabre, 19 ; etc.) A l'enquête Pellieux, à l'instruction Ravary, au conseil d'enquôte du 1®' février 1898, Henry dit et maintient que » le fait se passa un peu après sa rentrée de permission ». {Cass., II, i56.) Or, il rentra de permission le 17 septembre, et Leblois ne rentra à Paris que le 7 novembre.
(1) Instr. Fabre, 20, Gribelin; 3i, Lauth, etc.
(2) Gribelin « jure devant Dieu qu'il les a vus ». {Procès Zola, I, 159 ; Instr. Fabre, 19.) Selon Leblois, quand il vint voir Picquart au ministère, du 9 au i3 novembre, Gribelin ne serait même pas entré dans la chambre (I, r59).
(3) La chronologie de cette fin de semaine est déterminée par trois dates : l'une approximative, la visite de Lauth au bureau, que Picquart place au 29 ou au 3o octobre ; la deuxième, certaine, le rapport de Guénée, qui est daté du 3o octobre (à moins, ce (pic je ne crois pas, que le rapport ail été fabrique après coup) ; la troisième est celle de la communication du faux à Gonse, qui eut lieu, selon Gonse, le lundi 2 novembre. — Il importe peu que la visite de Lauth au bureau, le rapport de Guénée et la conversation d'Henry avec Gonse soient du même jour (le 3o), ce qui serait fort possible, ou s'échelonnent, ce qui parait plus vraisemblable, sur le 29 et le 3o.
(4) Cass-t I, 252, Gonse.
406 HISTOIRE DE J.*AFFA1RE DHEYFUS
Gonse, bien que le service soit dans ses attributions. Henry, vieux soldat iidèle, chien de garde de TArche, se permet d'insister : « En fait d'indiscrétions, vous feriez peut-être bien de reprendre le dossier secret, car je Tai vu, il y a quelques jours, sur son bureau, en présence d'une tierce personne (i). »
Mesurant la portée de chaque coup, Henry ne nomme pas encore à Gonse cette tierce personne (2). Il sait Tart de préparer les mensonges ; il ne sort jamais tout son mensonge, du premier coup, brusquement.
Gonse ne met pas en doute la parole dllenry. Si, d'ailleurs, il a besoin d'un autre témoin, Gribelin est prêt.
Par une coïncidence admirable, le môme jour (3o octobre)^ Guénée remit à Henry une « note confidentielle (8) ».
Il y revenait, d'abord, sur Tarticle de iÉclau\ affirmant encore que les Dn^yfus l'avaient inspiré ; Sabatier. le directeur du journal, « et son mauvais conseiller et payeur Castelin » sont leurs complices. La dame Bodsoii, ancienne maîtresse de Drevfus, a été mêlée aussi à c(»tle intrigue, (luénée raconlail ensniie une conversation, d'ailleurs mensongère, entièremcnl inventée, qu'il aurait eue avec Picquart, «« dans les premiers jours de septembre » ; ce jour-là, Picquart lui a confié
(1) Procès ZolUy I, 35(), lïonry. — Je reproduis Icxtuellcinciit le dialogue Loi que le relalo Henry : Gonso no le ilémeiit |»;ih au procès Zola et le confirme élevant la Cour de cassjilion (I, î&'>2, ?53 ; H, S-Vi).
{'?) Procès Zola^ 1, 35<> ilenry : u Je n*ai pas indicpié la personne. » — Cass.. II, 5ri4, Gonse : <• Henry ne jn'avait pas dit le nom. ^» De m<>me, Procès Zola, 1, 377.
(3) Cnsfi.^ Ij 7i>4 : «* N'avez-vous pas rté eJiarpé, alors que le lieulcnanl-colonel Picquart dirigeait le bureau des Uensei^ncmcnts, de faire des rapports sur ledit ricquarl ? — Guénée : .lamais. » — Or,lc rap|)ort ef^t nu dos.sier Tavcrnier.
qu'il avait, en l'absence d'Henry, fouillé dans les dossiers secrets de l'affaire Dreyfus. A la grande surprise de Guonée, Picquart lui a posé diverses questions, notamment celle-ci : « Croyez-vous à la culpabilité de Dreyfus ? » Sur quoi, Guénée, avec énergie : « Absolument, mon colonel. » AIoi's Picquart, s'épanchant, a déclamé que Taffaire a été menée de façon peu correcte, que des pièces secrètes ont été communiquées aux juges et qu'il a consulté, « comme il fait dans toutes les affaires délicates, un vieil ami qui demeure près du ministère et qui ne s'est jamais trompé )). Le policier concluait en exprimant son honnête surprise d'un tel aveu ; « il ne pouvait croire que le chef d'un service important, où se traitaient des affaires tenant à la défense de la patrie, pût demander conseil à un civil, fût-ce un ami intime ».
Guénée, ménageant lui aussi ses effets, élève excellent d'Henry, ne nomme pas encore Leblois ; mais tout, dans cette dénonciation d'un misérable agent contre son chef, désigne Tavocat.
Aussitôt Henry communique ce rapport à Gonse, qui le fait voir à Boisdeffre. Ainsi Picquart continue à divulguer les secrets d'État ! Peut-on lui laisser plus longtemps le dossier secret? Mais Picquart a-til vraiment tenu ces propos singuliers à Guénée? Leblois est -il à Paris? Comment Picquart commet-il l'imprudence de lui montrer le dossier, au ministère, dans son cabinet, sans en fermer la porte, quand Henry, Gribelin, Gonse y entrent librement ? Ce petit dossier, poui*quoi ne le met-il pas simplement dans sa poche pour le faire voir à Lebloii5', chez lui, à deux pas du ministère (i) ? Gonse ni Boisdeiïre ne se font aucune de ces objections. Et
.1) Jnêlr. Fubre, 8y, Picquart.
ils n'auront garde d'interroger Picquart (i). Mais ils saisissent, avec joie, cette occasion de riiuniilier, de le discréditer devant ses propres officiers et devant Billol.
Le lendemain matin (2), comme Picquart causait avec Henry (3), Gonse entra brus<juement dans son cabinet et lui demanda le dossier secret (4). Il n'allégua aucune raison particulière. Picquarl, soigneux autant que docile, lui proposa de faire le récolement des pièces. Gonse s'y refusa, paraissant très pressé (5). Cela lui permettra de dire par la suite que « le dossier était en désordre (6) ».
Leblois^ qui avait quitté Paris le 5 août, n'y rentra
(1) Rennes^ I, ^51, Picquart.
(2) 3o octobre. — « Dans les dernicri* jours d'octobre », dit Picquart (C<m«., I, i72). — Gonse, à l'instruclion Fabre (87), et dans sa lettre à Mazcau {Cass,, II, 354), dit qu'il n'a repris le dossier secret qu'entre le 12 et le ifi novembre, au moment où Picquart lui remit le service. II oublie : i" qu'au Conseil d'enqutHe du icr février, il a dit « (ju'il se fit rcmeltro le dossier pour éviter le retour des indiscrétions, des communications aux journaux >» (Caas., Il, ir>G) ; -?.• qu'au [irocès Zola, il a commencé par confirmer le récit d'Uenrv : « Jr rrois que, deux ou trois jours après, le général a dû reprendre le dossier et se le faire donner. » (I, SDcj.) Sans doute, un [)eu plus loin (I, 377), Gonse, selon ^a méthode, essaye d'embrouiller les dates : il a repris le dossier «< quelcjues jours après sa conversation avec Henry »» et u trois ou «lualre jours avant le départ de Picquart »>. Mais cet intervalle est trop long, puisijue Picquart est certain (pie la reprise «lu dossier (ïst antérieure au faux Henry, du i«f novembre, et qu'il n'a «piitlé Paris (pie le lO. D'ailleurs, au conseil d'en(piéle «lu i*'" février, Henry dit nettement (jue le dossier fut repris \)nr ('nuise le lendemain de leur conversation (^'r/xs.. H, iTi*)).
(3) Henry dit qu'il n'assista jias à la remise du dossier (Cas.s. II, i5G). Picquartaflirme (pi'IIenry était iirésent (Jnslr. Fabre. 87).
(4) Inftlr, Fabre, 87; Cass,^ 1, 172, Pic(iuart.
(5) Jnstr. Fabre, 87, 88, Picquart.
(6) Procès Zola, I, 35<j, iîCo, Gonse. — Pic(|uarl (dans sa lettre du i3 avril 1899) croit que Gonse reprit le dossier, parce
qu'à la fin de la semaine suivante, le 7 novembre, et ne vint voir Picquart que la semaine d'après. Il ne lui fit qu'une seule et courte visite le 10(1); Picquart était occupé ; Leblois, sans môme s'asseoir (2), lui dit seulement qu'il se proposait de faire des démarches pour être nommé avocat conseil du ministère (3) . Personne n entra chez Picquart pendant cette visite (4).
Le 3i octobre, Boisdefl're signa et remit à Du Paty une permission « pour aller à l'étranger ». Ils parlèrent des récentes polémiques de la presse. « Si on s'est trompé, dit Du Paty, ou si l'on nous a trompés, ce que je ne crois pas, il y a quelque chose de pis que l'erreur, c'est d'y persévérer. — Rassurez-vous, reprit Boisdeffre, il existe des preuves inconnues de vous et qui suppriment jusqu'au moindre doute (5). »
qu'Henry en avait besoin pour faire son faux. Gonse dit que « c'est une erreur ; le faux Henry est iine pièce au crayon bleu ; or, aucune pièce du dossier en i8g6 n'était écrite au crayon bleu » (Cass.j 11, 354). Ce qui est inexact (Voir p. 4n). « Au reste, poursuivit Gonse, après avoir repris le dossier à Picquart, je l'ai toujours conservé par devers moi, et Henry ne l'a jamais eu entre les mains. »
(1) Procès Zola, I, 2*59, Leblois ; I, 358, Picquart : « Entre le 9 et le 14 novembre, parce que le 8 était un dimanche et que le i4 est le jour où j'ai cessé mes fonctions. » — Inslr. Fahre, i53, Leblois : « Le 10 au matin, vers 11 heures. »
(2) Procès Zola^ 1, 358, Picquait. — Instr. Fabre, i53, et Inslr, Tavernierj Leblois.
(3) Procès ZolUj I, 358, Picquart. ~ Ca88,j H, i5y ; Inslr. FahrCy i53, Leblois. — La demande de Leblois devait être présentée par le vicomte de Montforl, député de la Seine-Inférieure {Cass,^ II, i5y).
(4) Cass.^ II, 159; Inslr, Tavernierj lo nov . 1898, Leblois.
(5) Cass.j II, 33, Du Paty. — Cette déposition n'a pas été contredite i)ar BoisdciTrc.
Le dimanche i^5 novembre, jour de la Toussaint, Henry travailla chez lui (i).
Il avait eu, peu avant, peut-être la veille, un rendezvous avec la femme Bastian, et il avait trouvé, dans l'un des cornets, les fmgments d'une lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen, avec l'enveloppe (2). La lettre était insignifiante, quelque rendez-vous (3). Elle était écrite au crayon bleu, sur du papier quadrillé (4) ; elle commençait par ces mots : « Mon cher ami », et était signée de Tun des pseudonymes de l'attaché italien : « Alexandrine (5) ».
(1) Rennes, I, 555, Gonse : « Le faux est du i"»* novembre. » (';»i lieuision, 98, prorH-verhal de l'inlerrof/aloire aiibi par le lieutenant-colonel Ilenrij le 3o août i8<hS : u Ouanl à lu j)i('ee de i8<)f), dit Henry, je l'ai reene la veille de la Toussaint (donc, le samedi 3i octobre) et je lai reconstituée nioi-mt^rae ; j'y ai mis la date moi-m<>nie. » De ce qu'Henn* a daté son faux du 3i octol)re, il n'en résulte paR qu'il 'ait rc(;u, ce même jour, le cornet où il trouva l'une des lettres dont il se servit pour sa forj^erie. Cela est possible ; mais il est éijaienient possible qu'il ait vu la ramaj^euse quelques jours auparavant. En tout cas, la date est, à un jour pr(>s, indicatrice delà fabrication du faux. Hoi^et {Hennés, I, 3iy), sur une question du ca(»ilairie Beauvais, dit qu'il née:li^ea de demander à Henry où il opéra, chez lui ou dans son bureau du ministère. Mais il croit, avec raison, que '« ce fut chez lui, un jour de con^é où le bureau était fermé », Il explitpie ensuite, ce qui est confinné par Gonse, que le faux fut fabriqué !<• jour de la Toussaint.
(3) lieuision, io3, procès-verbal^ Cavaignac ; .< Une lettre insignifiante. )'
(4) Cass., I, 33y, Cuignet.
(5) Cass., I. 179., Picquarl : 33(). Cuignet : <« Un nom de convention. »'
On a vu que le dossier secret de raffaire Dreyfus, tel qu'il avait été constitué par Henry, comprenait deux parties : dans la première, le commentaire de Du Paty encartant quatre pièces ; dans la seconde, des photographies et quelques lettres, sans importance, de Panizzardi et de Schwarzkoppen. Henry, quand Gonse eut repris le dossier à Picquart , demanda à le revoir ; il profila de Toccasion \yo\ir en retirer une courte note de rattaché allemand et une lettre de l'attaché italien qui ressemblait singulièrement, « comme aspect et comme contenu », à celle que la ramasseuse venait de lui apporter (i). C'était une invitation à dîner, qui da-
(i) C'est ce qui réisullc formellement de raveu d'Henry : «J'ai
pris une partie dans la pièce de jSg'i J'ai décollé une
partie de la pièce de i8<)4- " {fieuixion^ loi, procès-verbal,) — Hennés, I, 4<»» Picquart : « La seconde partie du dossier secret avait Tair d'une espèce de rebut, d'une partie supplémentaire. Elle se composait de fie{)t à huit pièces, et dans ces sept à huit pièces, il y avait deux ou trois photographies de la pièce « ce canaille de D... »> 11 y avait, de plus, un certain nombre de pièces attribuées soit à A, soit à B, et qui, je pense, devaient servir de pièces de comparaison. Parmi ces pièces durebut, il y en avait une, au crayon bleu, portant une des signatures de la correspondance secrète de A et de B. Dernièrement, lorsque j'ai été appelé devant M. le rapporteur Tavernier, au «ttjet de l'alTaire Du Paty de Clam, M. Tavernier m'a présenté le faux Henry et il m'a présenté aussi la pièce qui avait servi à faire lo faux Henry. Eh bien ! la pièce qui a servi à faire le faux Henry ressemblait beaucoup, comme aspect et comme contenu, à l'une des [)ièces dont j'ai pfirlé tout à l'heure, h celte pièce au creycm bleu à laquelle j'ai fait allusion. Toutefois, je ne puis pas certifier sous la foi du serment que c'était exactement cetle pièce. » — De môme, Cuignet r « Les morceaux de cette pièce éUient assez mal rapportés, si bien (\ue les fragments chevauchaient les uns sur les autres. Les lettres de certains mots sont couvertes par dos fragmonts. >» (Rennes, 1, 5i3).— Eslerhazy, qui, dans l'espèce, n'a aucun intérêt à mentir, renseigné par Henry, précise en ces termes : •< Henry s'est ^ervi de deux lettres de Panizzurdi tignrant aux archives du service, connues, dont l'existence était, pour ainsi dire, officielle. L'emploi de ces deux lettres, pour, fabriquer ce faux, tefi faisait
lait de deux ou trois ans, qu'Henry avait autrefois reconstituée lui-môme (i) et qui, elle aussi, était écrite au crayon bleu (2) et sur du papier quadrillé. Seulement le quadrillage de cette lettre était en violet pûle (3), d'un rouge lie de vin (4), tandis que le quadrillage de l'autre était en gris bleuté (5). Différence très légère de nuance dont il ne s'aperçut pas et qui n'est, paraît il, visible qu'à la lampe (6). De plus, l'écartement des rayures verticales et des rayures horizontales du quadrillage (7) n est pas exactement le môme sur les deux papiers.
Les plus grands capitaines ont de ces distractions.
De ces deux lettres authentiques, Henry forgea deux faux.
Il en confia l'exécution matérielle à l'un de ses agents secrets, qui avaient fait tous les métiers et avait
disparaître, nupprimatt celle existence. » {Dép. à Londres, Éd. de Bruxelles, tp.) Seul, Gonse dépose que « la pièce en bleu n'a jamais été au dossier secret ». {Rennes^ I, K)5.)
(1) Revision, procès- verbal, 100, Henry. — Laulh dit que «' c'est probablement lui-mOme qui a dû la recoller », mais qu'il est possible (juc re soit Henry, [Rennes, H, 21 4- j H indique un moyen de conlrùle ; Laulh recollait avec une bande, coupée en longueur, d'à peu près un dcmi-ccnlimètre de largeur ; Henry avec la bande d'une largeur complète.
(2) Cass., H, 354, Gonse. — La pièce et son enveloppe portent, au dossier secret, les n"* 867 et 368.
(3) Revision, procès-verbal, 102, Cavaignac.
(4) Cass. y I, 339, Cuignel.
(5) Jbid., — Révision, procès-verbal^ 102, Cavaignac : « En gris bleu. »
(6) Cass.fl, 339, 34o ; Rennes, I,6i5, Cuignel.— Rogel, comme Cuignel, n'aperçut les différences de coloration qu'A la lumière de la lampe (Cass., 1, 121) ; Cavaignac dit « qu'il ne [>ul pas apercevoir la dilTèF'cnce de coloration qui avait frap|)c Cuignel » {Rennes, I, 198) cl « qu'elle ne lui était pas apparue assez nettement pour le convaincre >* (I, 199). Enlin, Rogel déclare « qu'il ne fut convaincu que par l'aveu d'Henry » [Rennes, I, 319).
(7) Rennes, I, 191), Cavaignac : « Les rayure? ne coïncidaient j)a«. » C'est l'expérience de contrôle à la(iuelle il fil procéder par Cuignel {Rennes, I, 5o2).
élé condamne plusieurs fois à la prison pour escroquerie et pour vol. Cet individu, qui est resté mystérieux, s'appelait Leeman et avait été boucher à Thionville; il prit, dans ses multiples incarnations, les noms les plus divers (Roberty, Vendamne, Durricu, Louis Vergues, Martin, Durandin), et fut connu, par la suite, sous celui de Lemercier-Picard. Il était passé maître dans Tart des faux (i).
•D'abord, de la lettre la plus récente de Panizzardi, Henry détache des fragments de papier qui ne portaient pas de trace d'écriture ; et sur ces fragments, mis Jîout à bout, Lemercier-Picard, ayant sous les yeux le graphisme de Panizzardi et le copiant d'un crayon exercé, transcrit les lignes suivantes (2) :
J'ai lu qu'un député va interpeller sur Dreyfus. Si on demande à Rome nouvelles explications (3), je dirai que jamais j'avais des relations avec ce Juif. C'est entendu. Si on vous demande, dites comme ça, car il ne faut pas qu*on sache jamais personne ce qui est arrivé avec lui.
(1) On verra plus loin (p. 598) que Lemercier-Picard lui-même déclara à Schwnrzkoppen qu'il était l'auteur « matériel » du plus fameux des faux d'Henry.
(2) Le procédé qu'employa Henry est fort bien expliqué par Esterhazy, qui reçut, évidemment, les confidences de son ami ; il lés résume, comme suit, dans une note intitulée « Henry » qu'il publia dans le Daily Chronicle du 5 mars 1899 en même temps que le texte de sa déposition devant la Cour de cassation : « On j)nt une de ces lettres ou, mieux, les morceaux d'une de ces lettres; on en mit de cOté, pour composer la pièce nouvelle, l'en-tète, la signature et quelques mots ; puis, sur des bouts de papier pris dans les blancs d'une autre lettre de la même orifjine, on écrivit, en imitant récriture, ce qu'on voulait. »
(3) Cavaiçrnac : « Ici un membre de phrase que je ne puis lire. )» (Chambre des députés, séance du 7 juillet 1898.) — Je donne, pour la première fois, le texte de celte phrase d'après une copie du faux Henry qui fut prise à Hennés.
Henry élait persuadé que ce jargon infAme reproduisait, à s'y méprendre, le français incorrect d'un Italieft. Mais l'imilation graphique était parfaite (i).
11 procède de même pour l'autre lettre de Panizzardit celle (fu'il a prise dans le rebut du dossi<îr secret. Sar les fragments du papier blanc qu'il en a détachés, il dicte à son complice la lettre suivante :
Voici le manuel ; j*ai payé pour vous (i8o) selon le convenu. C'est cnt^ndti mercredi, huit heures du soir, chez Laurent. J'ai invité trois de mon ambassade (2), dont un seul Juif ; ne manquez pas.
Il avait inventé la première et la troisième phrase. La seconde éUiit empruntée à la lettre originale, copiée sur un passage de cette lettre.
Cette opération faite, il lui reslait des deux lettres originales les en-t^te : « Mon cher ami » et les signaturcs : « Alexandrine. » Il eut alors Tidée de mêler aux deux faux qu'il venait de créer ces quelques fragments aulhentiques (3 1. Ainsi le corps de chacune de ces lellres sera de l'écriture de Pnnizzardi conircfaile, et leur en-téle et leur signature de l'écriture authentique de rriahen (4). Ce mélange de vrai et de faux rendra complète l'illusion d'optique. Cela fait, il colla tous ces
(i) Cass.y I, 120, Rogel; Rennes, I, .^.7, nuisdcffio; 033, LnuUi.
(2» Un lK»xt« incomplet de cette lettres éli^ donné .^ Rennes. (II, 2i5, Labori ; 217. Gribelin. ■
(3) Cass.. I, 339, Ciiignet. — Heviaion, procds-verhoi 101 : M Henry : .Vnï décollé une partie de la pièce de 1S94, pas la pièce entière. Il est possible que j'aie mis des mots d'une pièce dans l'autre... — Cavnic:ri.u' : Vous avez fabrirpié la pièce entière. — Henry : Je vous jure que non. » nnlin, il avoue (io3). Précédemment, il avait juré que son faux était une pièce authenti<iue et qu'il n'y avait ajouté ([ue la j)luase finale.
i'i) Caas., î. 339; Itennes, I, 5x5, Cuignet. — Rt-viaion, \Y.h ^Avaitrnac : « Le fait de l'inlercalalion est certain. » — joi, îlenry : « C'est que j'aurai fait moi-même l'inlercalation. •
bouts de papier (le la fa4;on qu'il avait coutume de faiie pour les fragments que lui apportait la ramasscuse (i). Il obtint de la sorte deux lettre» qui semblaient reconstituées par le rapprochement logique des fragments recueillis dans le panier de Tambassade, Tune récenie, Tautre ancienne. Celle-ci servirait de pièce de comparaison.
Par malheur, quand il plaça en haut et en bas de chacun de ces assemblages les en-t^te et les signatures, il commit une erreur. La fausse lettre ét&it écrite sur le papier carrelé en violet pâle; Henry la compléta par les fragments authentiques sur papier carrelé en gris bleuté. Et réciproquement (2). Dès lors, les rayures ne concordaient pas.
Il commit encore une autre erreur lorsque, toujours épris du mieux, il eut le tort de vouloir dater la pièce de comparaisori. La première phrase de cette lettre: « Voici le manuel », avec Tindication du prix, avait pour but d'éveiller chez le lecteur Tidée que Panizzardi servaitd'intcrmédiaire entre Schwarzkoppen et Dreyfus, selon la théorie de Boisdeffre. Le prix (180 francs) indiqué par Henry était à la foi.s excessif et médiocre, car le manuel valait bien vingt sous et la trahison du riche officier d'État-Major eût valu très cher.
{i) Reviftion, procès-^^erhal, 101, Cavaignac : « Lch pièces parlent d'elles-nu^mcs. » — io-.i : « Ainsi, voici ce qui est arrivé : Vous avez reçu en i8f^) une enveloppe avec une lettre dedans, une lettre insigniflante ; vous avez supprimé la let-tre et voua avez fabriqué l'autre. — Henry : Oui. » — « On colla ensuite sur une feuille, dit Eslerhazy, tous ces bout» de papier soi-di^^ant provenant de la corbeille de l'attaché étranger. » Esterhazy a précisé précédemment qu'Henry travailla sur deux lettres originales, celle qu'il trouva dans le dossier secret et celle qu'il rerut on iSy(). Cela résulte h l'évidence de Tintcrrogaloire d'Ilenry.
(2) Révision, y-S, <m.). — Cass., I, 121, Roget ; 33cj, Cuignet.
La phrase finale sur « le seul Juif » forcera la pensée la plus paresseuse à voler vers un autre Juif. De là, celle conséquence que la lettre, pour paraître authentique, doit être postérieure de quelques semaines à la date, d'ailleurs fausse, elle aussi, qui a été attribuée au bordereau. Il inscrivit donc lui-môme, dans un coin, àTencre rouge : w i4 juin 1894 (1). »
Or, c'était une sottise chronologique. En 189G, à Tépoquc où Henry fabriqua la fausse pièce de comparaison, il y avait, en effet, à larabassado d'Italie, trois secrétaires de religion ou d'origine juives (2) qui avaient été dénoncés par la Libre Parole, Henry, grand lecteur de Druraont, lut l'article et s'en inspira. Seulement, deux ans auparavant, en 1894, il n'y avait pas de Juif à l'ambassade (3). — Et c'était maladroit encore de dater de juin 1894 une pareille lettre; même fausse, si elle avait exislé alors, elle eût été invocjuée contre Dreyfus, puisqu'il y était question, à la fois, du manuel, du prix de la Irahison et d'un Juif (4).
(1) Hennés, I, r>ir), Cuignol ; II, 217, Ho^et. — Henry, lors de son inlerrof^aloire, commença par nier: « Je l'ai datée au moment où je l'ai reçue. » Puis : « J'ai reçu la pit'^ce au mois de juin iS<j4 ; je l'ai reconstituée à ce moment. » Enfin : « Je l'ai datée en iSy/j ; je ne crois pas l'avoir datée après. J'ai cru l'avoir datée de i8<yi, je pense, je ne me souviens pas. » (y8, 100, 102.)
(2) Giorgio Polacco, le , marquis de Torre-AlJina, Sacerdote di Carobbio.
(3) Le conseiller Giorgio Polacco était, en i8()'i, à Buenos- Ayrcs, après avoir passé deux années à La Ilaye; il avait quitté Paris en i8<ji, lorsque Panizzardi n'y étail pas encore, et n'y revint qu'en iHi/i: en iS</,, Sacerdote di (larobbio, ainsi (jue Torre-AlUna, étaient en Italie. J'ai vérillé, en outre, (|ue Sacerdote n'a pas connu ScIi\varzkopi)en : que Torrc-Alflna n'a dîné avec lui qu'une seule fois, mais dans le mon<le, pas au restaurant; et que Polacco n'a jamais dîné chez Laurent avec les deux attachés militaires.
(4) liennesj II, 21G, Mercier : « Je n'ai jamais eu connaissance
Henry paraît avoir montré à sa femme les deux faux: et la malheureuse trouva que les deux écritures étaient bien pareilles. Il lui aurait dit alors qu'il s'était servi « d'éléments verbaux, reçus quelques jours auparavant, pour ajouter une preuve nouvelle, convaincante et matérielle au dossier, dans l'intérêt de la patrie (i) ».
Un peu plus tard, encouragé par le succès, Henry procéda à une seconde opération à l'aide de la lettre de Schwarzkoppen qu'il avait également empruntée au dossier secret, il n'était pas plus difficile pour Lemercier-Picard d'imiter l'écriture de TAllemand que celle de Tltalien.' Il fabriqua donc la réponse de Schwarzkoppen à la lettre inquiète de Panizzardi. Dans un premier billet, Schwarzoppen rassurait rapidement son collègue. Dans un second, plus développé,
de cette pièce. » Sur iatcrroiifalion, il renouvelle sa déclaration (II, 220). — Rennes, II, liiO, Gonse : <« Je l'ai vue pour la première fois en i8y(). » Il ajoute plus loin : « Cétail une pièce qui élail considérée comme ins i(j ni fiante ^ et elle n'a été mise au dossier que comme pièce de comparaison en i8yG. « — Henry dit de môme : » C'était une pièce sans importance. » (Révision^ procès-verbal, 98.) — La pièce de rebut, qui servit à faire la fausse pièce de romparnison, la pièce que vit Picquart était, en effet, insignilinnle. — BoisdelTre n'a pas été interrofçé sur ce point. — Lauth et Gribelin, d'autre part, affirment qu'ils ont vu la pièce bien avant le procès de iSy4 (Rennes, II, i>i<), 2171, Gribelin précise qu(», Hoget lui ayant montré la pièce en i8<J8. il la reconnut à C(^s mots : <« dont un seul Juif », et (|ue Sandherr lui-même la lui avait fait voir; Sandherr ayant (|uitté le service le lù juin i8<jr), «la pièce a donc été apportée bien avant i8fp •. Mais, avant la lin de 189.^), il n'y avait pas de Juif à l'ambassade d'Italie 1 — Cuii^net [Cass., 1, 339) et Roget {Rennes, II, 218) répètent, d'après Lautb, que « la pièce est arrivée en 189^». (1) Rennes^ I, -.u'i, Veuve Henry. — Le |>résident pose ensuite cette question : " Ces renseignements verbaux, votre mari vous en avait-il parlé auparavant ? Oui lui avait donné ces renseignements ? » Mme Henry ne répond |)as. — Le 3i août 1898, quelques heures avant sa mort, Henry éci'ivit à sa femme : « Tu sais dans l'intérêt de <pii j'ai agi. » {Cass., I, i23.)
418 HISTOIRE DE L AFFAIHE DHÎilYirS
il précisait à la fois les raisons qui avaient causé Talarme du trop sensible méridional et celles qui faisaient que le Borusse reslail calme (i). Mais ces deux faux, dont nous ne connaissons qu'un résumé, Henry attendra quelque temps pour les produire.
Quant aux lettres originales qui lui avaient servi pour sa fabrication de pièces patriotiques, il les détruisit (a).
Le lendemain, 2 novembre (3), Henry, au rapport du matin, porta à Gonse la fausse lettre de Panizzardi au sujet de Tinterpellation Gastelin. 11 en apporta également Tenveloppe. Voilà ce qu'il venait de trouver dans le cornet de la femme Bastian (/|).
(1) Chambre des Députés, séance du 7 juillet i8<)8, Cavaignac : « L'authenUciLé morale (du faux Henry: résulte d'une façon indiscutable de ce qu'il a fait partie dun éclianîj^e de correspondances (|ui eut lieu en i8<j0. La preini«'re lettre est celle que je viens de lire. Une réponse contient deux mots (jui tendent évidemment à rassurer l'auteur de la |>remière lettre. Une troisième lettre enfin qui dissipe bien des obscurités indique avec une i>récision absolue, avec une précision telle que je ne puis pas en lire un mot, la raison même pour laquelle les correspondants s'in(iuiétaient ainsi ; la culpabilité de i)reyfus n'est pas établie seulement par le jugem<'nt «pii l'a condamné, elle est encore établie p;ir une |)ièce postérieure de deu\ années, s'encadrant naturellement à sa place, dans une longue correspondance dont Tautlienticité n'estpas discutable ; elle est établie par cette pièce d'une façjon irréfutable. »
(2) lieuision, prorcs-vefhal, io3 : «« Vous a\ez supprimé la lettre?— llenrv : Oui. »
.3) C'est la date que donne Cionse (aiss., I, 25i). (\) Cass.y I, 253, Gonse ; 203, Boisdeffre.
Gonse n'eut pas un doute (i), (ou feignit de n'en pas avoir). El l'étonnante opportunité de cette trouvaille ne le surprit pas, à la veille de l'interpellation Gastelin, à cette heure critique où Billot, troublé par les discours de Picquarl, hésitait à marcher. Maintenant, il va marcher et du bon pas (2) !
Au contraire, Gonse vit dans cet étonnant hasard une preuve qu'il y a une Providence pour les braves gens. Enfin, le nom du Juif, et ert toutes lettres, paraît dans un billet de Panizzardi à Sch\varzkoppen(3) ! Avec quel soin ils avaient, l'un et l'autre, évité jusque-là de l'écrire I* Quel trouble est le leur pour qu'ils commettent cette imprudence ! Et, du même coup, ils avouent ce que Boisdeffre, Mercier, dans leur sagesse, ont toujours soutenu : que l'Italien a servi d'intermédiaire à Dreyfus près de l'Allemand et que, tous deux, l'Allemand, l'Italien, ont menti à leurs Gouvernements respectifs ! C'est ce que Boisdefîre disait encore, l'autre jour, à Picquart, pendant leur promenade (4), et, surtout, à Billot (5).
Ou si Gonse ne fit pas ce raisonnement imbécile, s'il ne fut pas la dupe d'Henry, c'est qu'il fut son complice, ayant combiné avec lui l'imposture, ou soupçonnant le faux et s'en taisant (C).
(1) Cûss., ï, 263, BoisdolTre : « L'authenticité de la pièce ne faisait pas de (ioute ; ollo ne souleva aucun doute. »
(2) Casa., ï, 337, Barthou : « J'ai l'impression que le faux Henry a été fabri(iu6 pour dissiper le? doutes du général lUUot. »
(3) Cass., I, 2^1, Cavaijînac : « Henry a été amené, par une perversion morale, à créer un papier qui pût établir à lui seul la culpabilité de Dreyfus.»
(4) Casa., I, 171, Picquart :« J'en déduisis ([ue le général avait dû parler devant Henry, (pii en avait fait son profit. »
(5) Caas., I, 2^1, Gonse ; Hennés^ I, 4to» Picquart.
(6) (^KSNAv i)K nKAUHEPAiiŒ : « Il lombc SOUS le sens qu'un sous-ordre ne se livre pas à ce travail sans en avoir reçu man-
Henry dit à Gonse qu'il n'avait pas montré sa trouvaille à Picquart. Cependant, celui-ci était au bureau ; il y venait, régulièrement, tous les jours; il y était venu même la veille, i" novembre, qui est un jour férié, pour conférer avec un officier et un agent. Gonse, lui aussi, va-t-il laisser Picquai't dans Tignorance du document qui renverse tout son système ? Quel triomphe pour Gonse, quelle déconvenue pour Picquart quand le général mettra sous les yeux du présomptueux justicier la preuve éclatante du crime de son client ! * Henry, plus méfiant, moins sûr de la déconvenue de ce gêneur, n'eut pas de peine, sans doute, à convaincre Gonse que, dans un intérêt supérieur, auquel il convient de sacrifier les joies les plus légitimes, il valait mieux ne pas avertir cet indiscret ( i ). On sera quitte, plus tard, pour dire qu'il était absent (2).
dat de ses chefs. « {Gaulois du 24 juin i(j02.) — Je ne fais qu'indiquer ici les diverses hypothèses; avant de les discuter, il faut raconter tous les faits.
(1) Selon Cuif^nct {Casa., I, 3^|i), lIiMiry «• insista vivoment pour <ïue la pièce restât entre le gémirai et lui, et que le glanerai ne la montrAt à personne ». Cuignot prétend qu'Henry fabriqua son faux, non |)as p<mr faire marcher Billot, mais pour mettre Gonse, « honntUe, loyal, mais hésitant »», en garde contre les objurgations de Picciuart. Hypothèse que démentent tous les faits. — Gonse convient «(u'Henry «• insislu pour qu'il (Gonse) ne montrât pas la pièce à Picquart »». [Rennes, 1,558.)-
^2) Cass., I, 251, Gonse : «• Pic(iuart était absent ; il est resté absent, h cette épO(|ue, pendant plusieurs jours. — La pièce lui a-t-elle été montrée à son retour ? — Non. Son ordre de mission était signé de|>uis un jour ou deux. Il n'y avait pas lieu de lui communiquer les affaires nouvelles {\\n venaient au bureau. " Un conseiller fait observer à Gonse (juc Tordre définitif de mission fut donné le l'i novembre parle ministre, quinze jours plus tard. Gonse en convient, mais dit <« qu'on avait fait pressentir cette mission à Pirtjuarl (pielque temps déjà auparavant ». Le conseiller insiste : «« On ne le «'onsidérait donc plus comme à la tête de son service, puisqu'IIcnry commu-
Lauih était réellement absent, et n'était qu en sousordre au bureau ; pourtant, dès son retour, Henry lui raconta sa découverte, une pièce « extraordinaire », et lui en fit la description (i).
Gonse, le jour môme, porta le faux à Boisdeflfre (2). Depuis deux ans, le chef de l'État-major répétait, sans cesse, « qu'il fallait corser le dossier (3)». Pourtant,
niquait directement avec vous ? — Henry, répond Gonse, n'a correspondu directement avec moi que pendant deux ou trois jours de Tabsence de Picquart. A son retour, Picquarta repris son service jusqu'au moment de son départ définitif ; et, comme la pièce était arrivée pendant son absence et que son départ était décidé, il n*a pas été jugé à propos do lui en parler. » — BoisdefTre fait le même mensonge : « Picquart étant absent pourune mission de courte durée »». {Cass., I, 268 et Tîennes, I, 527.) — Picquart établit que cotte absence qu'il aurait faite alors est dépure invention. (Lettre du i3 avril i8<j9 au premier Président de la Cour de ca/isalion et Rennes^ I, 453.) Il dit qu'il a vu Gonse tous les jours h cette époque et que, le i*' novembre, notamment. » bien <iuc ce fût un jour férié »», il avait donné rendez-vous, au bureau, à un agent « qu'il pourrait nommer ». L'agent se nomma lui-même h Rennes : le commissaire spécial Tomps, ((ui déposa (|ue, le 29 octobre, Picquart l'envoya en mission à BAle avec Vuillecard et Geiger, qu'il rentra le 3i à Paris et ([uo, le 10"^ novembre, il toucha son argent à la section de statistique et conféra avec Picquart et le capitaine Maréchal. {Rennes, III, 3G3.) — Gonse, dans sa lettre du i3 mai 1899 au premier Président, maintient que « Picquart s'absenta du samedi 3i octobre, dans l'après-midi, jusqu'au 3 novembre » ; il dit qu'il a vérifié les dates et (jue Gribelin en pourrait déposer. \Cass., II, 353.) — Cela est faux, mais ce serait vrai que le cas de Gonse n'en serait pas meilleur. En clTot, il eût pu montrer à Picquart, le 3 novembre, la pièce qu'Henry lui avait remise la veille. — Lauth [Rennes, I, 627) dit également que Picquart ét/ut absent pour deux ou trois jours.
(1) Rennes, 1, 633, Liintb.
(2) Cass., 1, 3^1, Cuignet: « Gonse, avant tout un soldat discipliné, ne crut pas devoir garder par devers lui la pièce sans la montrer au moins h BoisdelTre. » —Rennes, I,55C, BoisdefTre : « C'est le 2 novembre que le général Gonse m'apporta la pièce qu'on a appelée le faux Henry. »
(3) Dép. à Londres, 2O février 1900: « Il n'y a pas d'autre manière, dit Esterhazy. de corser un dossier que d'y mettre des
par « acquit de conscience», il réclama des pièces de comparaison. Henry joua alors la comédie, qui lui éUil familière, de rechercher longuement dans ses dossiers l'autre lettre, falsifiée, de Panjzzardi (i). Il finit par la trouver.
Nécessairement, BoisdelTre admira « l'identité d'écriture et de style (9.) ». Par Ta suite, il dira que cette similitude « était trop parfaite (3) » ; mais Henry lui inspirait alors « une confiance absolue (4) ». Il approuva aussi qu'on n'eût pas montré le faux à Picquart.
Pourquoi laisser dans Terreur l'officier qui dirige encore le service des Renseignements, que le ministre a chargé d'importantes missions ? Pourquoi mettre une telle lumière sous le boisseau ? BoisdelTre allègue la prétendue absence de Picquart (5).
La conviction de BoisdelTre — s'il n'a pas ordonné le faux — fut faite aussi vite et des mêmes éléments que
pièces, et, quand on n'en a pas, il n'y a pas d'outre système que d'en faire. »
(i) Révision, procès-verbal, \yj, Henry : « Je Vin recherchée quelques jours après avoir remis l'autre au fi^énéral Gonse ; à ce moment, on ne savait pas où elle (Hait, j'ai dû la rerliorcher. " — De môme, Cass., I, 268. Boisdeffre : Bennes, II, 217. Hochet: •228, Gonse. — Cette lettre servit éi^'alement de pièce de comparaison à Cavaignacpour authentiquer le faux Henry.
(2) Cass.y l, aGU^; Rennes^ J, r>26, BoisdelTre.
(3) Rennes, I, 527, Boisdeffre.
(4) Ibid.
(5) Cass., ï, 2fV'i, BoisdelTre : <« Si la pièce ne fut pas communiquée h Pic(iuart, c'est parce <ïu'à cette éi)oque il n'élait déjà plus, en fait, chef du service des Bensei^mements. » De même h Rennes. (I, 527.) — Gonse a dit le contraire : " A son retour (de sa prétendue absence), Picquart a repris son service. » ((.V/.s.s., I,25i.) -BoisdelTre ajoute : <• Ge fut l'avis du ministre (juil était préférable de ne plus mêler Pic(iuart, en quoi (pie ce soit, à l'affaire Dreyfus. » Or Billot, sans montrer la pièce à Picquart, lui en parla; et Boisdeffre et Gonse étaient à l'affût de celte conversation. (Voir p. 438.) Boisdeffre, d'ailleurs, en convient.
Cass.,I, 264 ; Rennes, I, 527.)
celle de Gonse. Il voulut croire, trop heureux d'avoir en mains une telle preuve. S'il remarqua la contradiction entre cette lettre de Paniz^çardi à Schwarzkoppen et la dépêche du môme Panizzardi, le 2 novembre 1894, à son État-Major, est-ce que la lettre elle-même ne Texplique pas? Panizzardi a menti à ses chefs, comme Schwarzkoppen aux siens. Il n'y a pas de menteurs qu'à Paris. BoisdefTre, dès le lendemain, rendit compte (i) h Billot, qui fut aussitôt convaincu. Il ne demandait, d'ailleurs, lui aussi, qu'à l'être, à être délivré de ses honorables angoisses (2). (Irand soulagement pour lai de se persuader que Picquart s'est trompé, en ce qui concerne Dreyfus, et que le Juif est vraiment coupable. Tant de capitulations qu'il a consenties depuis plusieurs semaines, il ne les peut justifier à lui-même (pie par le souci de sa propre fortune. Il en avait honte, l'homme faible qui voit le bien et suit le mal. Maintenant, ce sont les complices mômes de Dreyfus qui Taccusent, le condamnent sans appel. Il trouve bien que l'arrivée de cette pièce étonnante est « trop opportune (3) », mais il chasse vite cette judicieuse pensée. Dés lors, rassuré, tranquille. Billot donne raison à l'heureux BoisdefTre, et il lui sacrifie Picquart, qui, vraiment, a agi, en tout ceci, avec trop de présomption et de légèreté (4). Et s'il consent, lui aussi, à ne pas confondre cet insolent justicier en lui mettant sous les yeux la preuve matérielle de son erreur,
(i) « Sans prendre l'avis de Gonse ni d'Henry. » (Cass.y I, 3^1, Cuignot.)
h) Crt.'î/î., I, l'y», Billot : « La pit>re qui m*a été représentée n'a fait que corroborer ma oonviclion. » A Rennes {I, 179), Billot ajoute <fu*il a trouvé «< la production (du faux; trop opportune ». Il affirme « qu'il ne navait pas que la pièce fût un faux » (I, 180). Il a dit, en clTct, à Picquart, quand il lui en parla, que « la preuve était formelle ». (Rennes^ I, .'|5o, Picquart.)
(3) Rennes, I 179, Billot.
f^i) Ca.'î.'î., I, 55o, 55i, Billot.
42i HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
c'est que Boisdelîre, qui ne s'est pas Irompé eu affirmant le crime de Dreyfus, apparemment ne se trompe pas davantage en dénonçant les indiscrétions de Picquart. Pourtant, il lui en parlera. Cet ancien favori de Galliffet, — et Billot a toujours détesté GallilTel, qui ne la jamais estimé, — décidément, n'est qu'un rêveur, et aussi dénué de jugement que de sang-froid. On l'éloignera sans bruit, sans scandale, et dans son intérêt comme dans Tintérêl commun.
Pourquoi Billot eût-il suspecté cette pièce décisive, « cette preuve formelle », trop opportune sans doute, mais apportée par Henry, le plus loyal des hommes, venue en droite ligne, par la voie ordinaire, de l'ambassade d'iVllemagne, et d'un graphisme aussi semblable, pour le moins, au graphisme ordinaire de Panizzardi que l'écrilurc du bordereau à celle d'Esterhazy ?
Et pourquoi, au seuil de ce drame des faux, aurait-il eu un sens critique plus aigu que n'en auront par la suite tant d'autresjjuristes et historiens, écrivains et politiques de toute sorte, dont la vie se passe à étudier des textes ?
L'animal-homme marche» sur ileux j)ieds el croit ce qu'il veut croire, ci* qu'il lui est commode, agréable, utile de croire. L'absolue sincérité envers soi-même est la plus rare des vertus.
Il n'y eut alors qu'un homme qui dit brulalement, quand la pièce lui fut communiquée, (|ue le faux était, stupide el qu'une pareille prose ne saurai I être attribuée par un homme de bon sens qu'à un attaché militaire auvergnat. Esterhazy appela ce faux (rileury o le document de Vercingétorix (i) ».
La bataille parut gagnée.
(i) EsTEiuiAZV, Desstoua de l'affaire Dret/fua, 70: « 11 est impossible que cette pièce pût être prisse au sérieux par quelcprun de sérieux l'exaininant sérieusement. »
Elle ne Tétait pas encore.
Telle est la force de la Vérité qu'au moment où elle paraît vaincue, accablée, elle se relève, retrouve des forces en touchant la terre.
Mathieu Dreyfus, qui ne savait rien de ce qui se passait, soit à TÉUit-Major, soit à Tîle du Diable, se félicitait de l'apparent succès qu'avait eu la fausse Jiouvelle de l'évasion de son frère. Il a cherché une préface éclatante au mémoire de Bernard Lazare. Le résultat a dépassé son espérance. Il croyait Topinion émue, troublée, par la polémique des journaux. Castelin allait porter le débat devant la Chambre. Dans le silence du Gouvernement et jusque dans la surveillance plus rigoureuse encore dont il était l'objet (six agents en permanence à Saint-Gloud, le jardinier, d'autres domestiques achetés par le service des Renseignements), il voyait une preuve nouvelle des inquiétudes du ministre de la Guerre.
Enfin, il lui était venu une information importante qui confirmait les confidences de Félix Faure à Gibert et les révélations de V Eclair au sujet des pièces secrètes.
Le 29 octobre, à Gorbeil, Démange avait rencontré Tun de ses vieux confrères, Emile Salles. Ils causèrent des derniers incidents. Démange dit sa conviction que son client de 1894 était innocent. Salles lui objecta que toute l'étendue de l'accusation ne lui avait pas été ré-
véléc. Il lenait, on effet, de l'un des juges de Dreyfus (i) qu'ils avaient assis leur conviction sur des pièces qui auraient édifié Démange, s'il les avait connues (2). De ce que Dreyfus a été condamné illégalement, Tavocat Salles n'a pas conclu que le malheureux l'a été injustement. Et il ne s'était pas inquiété pour le prisonnier de Tîle du Diable, mais pour ses juges. Il s'était efforcé d'expliquer à son interlocuteur que cette communication de pièces ignorées de la défense est une violation de la loi et du droit ; si elle devient publiciue, elle fera annuler le jugement: u Taisez-vous, avait-il dit à l'officier, ne racontez plus jamais cela à personne, car, si Dreyfus a commis un crime de lèse-patrie, vous avez commis un crime de lèse-justice î — Comment, avait répliqué l'officier, mais c'est le ministre de la Guerre qui nous a envoyé le document ! » Or, ce secret pesait à Salles ; dans l'intérêt de Démange, dupe d'un traître, il le lui confiait (3).
Bernard Lazare remania son mémoire à la suite de l'article de l Eclair ; c'est à cet article ([u'il répond maintenant et il le réfuie point [)nr point. 11 <lonn(* le texte exact du bordereau que V Eclair a falsifié, affirme que la pièce secrète ne contient pas !<» nom de Dreyfus, mais seulement l'initiale D..., et en allègue cette preuve que, longtemps avant la découverte du bordereau, cette pièce a été connue de l'État-Major et que nul alors ne
(1) Salles ne nomma pas ce juge h Doin-ingc : oolui-ci a toujours cru qu'il s'agissait du comniandanl Florentin.
(•jt) «M« Démange, dit roffirier le plus nalurollcinonl du monde, n'a pas vu ce que nous avons vu. — (dominent, il n'a pas vu 1... Et, alors, naïvement, rofficier raconta la coniniunlcalion faite en chambre du conseil. »> (R(^cit d(* Salles à Démange», rapporté par Démange à un rédacteur du Malins n^ du 7 lévrier i8«»8.
(3 Procès Zola, I, 38-2, Démange ; Souvenirs de Matuiku Dreyfus ; Malin du 7 février i%S.
soupçonna Dreyfus ; Tinitialo, conventionnelle, désigne peut-être quelqu'un dont le nom ne commence pas par cette lettre. Pour conclure, il constate que la communication clandestine, illégale, qu'a révélée le journal officieux, n a été Tobjet d'aucun démenti. Comment Topinion a-t-elle pu être égarée à ce point qu'elle ne s'est pas émue d'une telle violation de la loi ? « Si Ton admet de semblables abus de pouvojr, la liberté de chacun est compromise ; elle est à la merci du ministère public, on enlève à tout citoyen accusé les garanties les plus élémentaires de la défense. »
J'avais reçu, dans les premiers jours de septembre, la visite de Bernard Lazare. Il m'avait envoyé le recueil de ses articles sur l'antisémitisme (sa polémique contre Drumonl), et j'avais exprimé, en consé({uence, le désir de causer avec lui. Au cours de la conversation, je lui dis que j'étais persuadé de linnocence de Dreyfus. Il me répondit qu'il en était certain et qu'il avait écrit, sur des renseignements fournis par la famille du condamné, une brochure pour dénoncer la terrible erreur judiciaire. A partir de ce moment, je le vis fréquemment, mais sans entrer encore en relations avec Mme Dreyfus ni avec Mathieu.
La publication du mémoire une fois décidée, on se préoccupa d'un éditeur. Comme Mathieu craignait de n'en pas trouver, h Paris, qui alîrontAt les risques d'une poursuite, Bernard Lazare porta son manuscrit k Bruxelles. Le mémoire y parut le 6 novembre sous ce titre : Une erreur Judiciaire^ la vérité sur Vaffaire Dreyfus (i ). Il fut tiré à trois mille exemplaires et envoyé par la poste, sous enveloppe fermée, aux membres du Parlement, aux notabilités judiciaires et aux journaux. La dépense totale fut de i.68t> francs.
(i) Imprimerie Veuve Monnoin, 3*2, rue de l'Industrie.
428 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
Bernard Lazare était de la race de ces Juifs que célèbre rÉvanc^^ile : « Ils courent la terre et la mer pour faire un prosélyte (i).» Rentré à Paris, il multiplia les démarches chez les journalistes, leur demandant seulement délire son mémoire, de le discuter. Il se heurta, presque partout, à des refus systématiques ou à des dcclinatoires polis. Le directeur du Figaro^ Fernand de Rodays, lui dit qu ayant assisté à la dégradation de Dreyfus, il le croyait innocent,mais qu'il lui étaitimpossible d'engager son journal. Forzinetti osa raccompagner chez Jaurès et chez Rochefort.
L'accueil de Jaurès fut froid ; il n'aperçut même pas l'intérêt du parti socialiste à porter la torche dans les ténèbres de la haute armée. Au contraire, Rochefort fut très cordial ; il dit à Bernard Lazare que Dupuy, premier ministre à l'époque du procès, était capable de toutes les « gredineries » et demanda à Forzinetti « pourquoi il n'avait pas fait évader Dreyfus (2) » . Mais l'administrateur de rinlransigeanly Vaughan, le dissuada de s'embarquer dans une telle aventure. Bernard Lazare étant revenu à l'assaut, Rochefort objecta que le courant de l'opinion était trop fort et qu'on ne le remonterait jamais.
Le « tirage » de son journal aurait baissé; un journaliste, vraiment moderne, n'est pas un semeur d'idées ; c'est un marchand de papier.
Quelques journaux (3j analysèrent sommairement le mémoire pour Dreyfus ; tout le reste de la pn^sse fut malveillant ou hostile. Rochefort, pénitent, décréta « (ju'il y a toujours un Juif au fond de tous les grands
(1) Évangile selon Mathieu, c, xxiu.
{•2) Inlransifjeant du 3i oct()l>io i8<)7, arliilc de Rochefort : '< Trois ans de bail. »»
^3) Tenips^ Débats^ Radical.
HEMIY 42i)
crimes (i) » et Drumont que le « Syndical » avait été assez riche pour se procurer des pièces confidentielles (2), Le Siècle (3), Zévaès, dans la Pelile République (4), furent très durs, injurieux. L'article de Zévaès eût pu paraître dans la Libre Parole : révolutionnaires et antisémites parlaient du même ton, rivalisaient de soupçons outrageants.
Cependant, le coup a porté. Peu à peu, tout le mystère du huis clos s*éclaire ; on voit poindre le jour où les juges, à leur tour, seront jugés.
Une seule pièce restiiit dans Tombrerle fac-similé du bordereau. Le 10 novembre^ un journal le publia.
En 1894, alors que lous ceux qui avaient reçu des fac-similés du bordereau les avaient rendus (5), l'expert Teyssonnières avait gardé le sien (G). Le personnage
(1) Inlransigeanl du tj iiovtMiibre i8<jG.
(2) Libre Parole du 17.
(3) Siècle du 9 : « Bernard Lazare n'a pas eu le courage de faire éditer en France son panégyrique du dégradé ; il a dû, comme les enlreproiieurs «le publications ,'pornographiques, aller chercher un inipriinour à Bruxelles. •>
(4) Pelite Répiibli<iuc «lu 10 : « Le distingué représentant du hiffh life iinarc'histe, qui esl, en même temps, Tun des plus fidèles admirateurs de Sa Majesté Bothschild, M. Bernard Lazare vient de publier en Beigicpie une broeliure tapageuse. (Test une nouvelle manœuvre dans la ranq)agne sournoisement engagt^e par les journaux de la llnanre et de la juiverie pour faire douter l'opinion de la «ulpabililo du traître... La brochure est moins un essai sincère «le réhabilitation «l'un innocent, victime d'une erreur judiciaire, qu'une cynique réclame personnelle de la part de celui <[ui la t'crile. Kl cette interpnHation est encore la plus honorable pour M. Bernanl Lazare. >»
(5} Procès Zola, l, 38,"), Démange; ^i<>«.), Teysscmnières.
(G) Il raconta au proc<*s Z«)la (I, 470; «ju'il avait bien rendu» en i8<yi, les i>i«M*es de s«)n dossier, après avoir fait son expertise : mais «[ne, le lO novembre iHifi (six j«»urs aprt.»s la publication du Matin 1 c«' «lossier et c«îs ph«)tograi»hies avaient clé déposées «'hez lui par un vi«^ileur inconnu qui, sans demander h le voir, avait laissi' ^on pa«pi«*t sur une table. Il avait fait.
était très discrédité. Il avait été radié par le tribunal de la liste des experts (i), el, peu après la condamnation de Dreyfus, chassé, on ne sait pourquoi, du ministère de * la Guerre (2). S'il avait réussi à se faire réintégrer au Palais de Justice sous la pression d'influences parlementaires (3), il y était tenu à Técart et, comme il avait été frappé sur la plainte d'un Juif (4), il était violemment antisémite. Vaniteux et bavard, il rappelait, avec complaisance, son rôle dans le procès de 189.4 (à la remorque de Bertillon), se vantait d'avoir décidé de la condamnation (5) et montrait volontiers son dossier, qu'il avait frauduleusement conservé, le fac-similé du bordereau et son rapport (6). Un rédacteur du Malin (7)
le 19 juin 1897, le môme récit h Scheuivr-Kestner. En juiUet, quchiues jours i)Ius lard, il rnconta son roman à Trarieux comme si ravenlure était de la veille : « C'est de la main des Juifs qui veulent me compromettre. »> {Procès Zola, I, /167; II, 87, Trarieux.)
(1) Procès Zola, I, V»4' Teyssonniéres ; 403, Trarieux.
(•.>) Ibid., I, /|5S, T<*yssonnièrcs : « Je fus reçu par le général Rau et des (jue j'eus dit : » Je suis M. Teyssonnières, l'expert de rad'aire Dreyfus », le général Hau me mcnacja de me faire arrêter. >» — Il raconte encore I, Vi<)) qu'un fonctionnaire du ministère de la Guerre avait dit de lui à Sclieurer-Kestner : " Ne me parlez plus de cette canaille ; c'est un voleur. •> Teyssonnières ajoute f^u'ayant apiu-is ce propos, « il fut étonné de cette opinion de l'Etat-Major ••.
(3) Intervention de Trarieux, minisire de la Justice, et de Descubes, député. {Procès Zola, I, 444, Teyssonnières; I, 4^3, II, 33, Trarieux).
(4) Affaire Halphen-Dauphin.
([>) Procès Zo/«, I, 4O6, Trarieux : « Si je n'avais été là, me dit M. Teyssonnières, il eût été absolument impossible de condamner. »
(6 i/v/V/., 1, 447' 'i^xj' Teyssonnières.
(7) Henry (jirard, qui rédigeait au Malin la poiiticiue étrangère. l*ic([uart [Hennés, I, 4'>3 le désigna comme Tau leur de l'ai'li»]»' intitulé : la Preuve, fac-similé du bordereau, et Tinterméiliaire entre Teyssonnières et le Malin. - .V M demandé la conlirmation de ce récit à Henry Girard, (lui me la. très loya-
les lui emprunta, pour les faire voir à son directeur. Celui-ci (bon journaliste) ne laissa pas échapper une telle aubaine.
Grande joie pour Mathieu Dreyfus : enfin, il va pouvoir établir, avec cette photographie qui lui a fait si cruellement défaut, que le bordereau n'est pas de son frère et, qui sait? retrouver le véritable traître. Et frayeur non moins grande de BoisdeiTre et de Gonse. D'où vient ce terrible fac-similé d'une scrupuleuse exactitude (i)? Qui l'a livré, vendu au journal? Soupçonnant Teyssonnières (2), ils accusent Picquart de cette nouvelle indiscrétion (!J). Sans doute, par précaution,
lement, donnée. — A rinslriiclion Fabre, le directeur du Matin, Maurice Buneau-Varilla, avait invoqué le secret professionnel et refusé de nommer la personne qui lui remit le fac-similé. (Inair. Fabre, lOo). Son frère, Philippe, avait été, à l'École polytechnique, le camarade de Dreyfus; quand Maurice liuneau- Varilla lui. montra le bordereau, il le compara avec des lettres de Dreyfus (ju'il avait gardées et fut frappé des dissemblances d'écriture ; il en tira la conclusion qu'une erreur judiciaire avait pu être commise.
(1) Procès Zola, I, 3iG, Picquart; II, 7 Pellieux: « Je reconnais que, parmi tous les fac-similés qui onK paru, celui du Malin ressemble le plus au bordereau. » — La certitude qu'un document reproduit par le gillolage peut tenir graphiquement lieu d'un original est attestée par Paul Meyer (I, 499 '- I^ 40» Emile Molinier (I, 513). — Pellieux avait d'abord (I, v>/|r)) traité de <i faux >* les reproductions publiées par les journaux.
(2) Procès Zola, I, /|G8, Traricux : « On est venu me dire que, dans les régions gouvernementales, on soupç^onnait Teyssonnières... etc. M — Le commissaire spécial Tomps a établi à Rennes (Ilï, 368) qiie Teyssonnières fut dénoncé par Berlillon comme l'auteur de la communication. Ouand Bertillon avait fourni des photographies du bordereau aux experts de i8<)4, il avait marqué chacune d'un petit signe ; or, il reconnut, " sur le fac-similé du Malin, le signe ([ui caractérisait la photographie ('onfiée à Teyssonnières. »
(3) Inslr. Fabre, ?.\, Grii)elin. — Gonse (VO insinue que la communication est venue de Picquart. Celui-ci (83) proleste énergi(|ucin('nt. Il fait observer ([ue, si le boidereau avait été livré au Malin {kw un ami de Dreyfus, le journal eût repro-
le journal a reproduit les principaux arguments de Teysonnières pour altribuer le bordereau ii Dreyfus. Mais celle expertise amiMiera des contre-expertises. Qu'en sorlira-l-il (i)?Et Henry sait que récriture d'Esterhazy traîne partout (2) I
Estcrhazy, la veille, était rentré à Paris de son chûteau de Dommartin.
Son séjour à la campagne avait été pénible, dans Tangoisse des événements, sous l'obsession de ses crimes. Lui-même, dans une lettre à Weil (3), il se compare, par un aveu qui lui échappe, <« h un animal traqué parles chiens (4) ». Ses nuits sont « affreuses ». 11
duit également en fac-similé, et non en caraclt'^res d'imprimerie, le tcxtQ exact de la dictée de Du Paty à Dreyfus d'où aurait résulté : !<> «jue l'écriture de la dictée est très dissemblal)le de celle du bordereau ; '>►.'» qu'il n'y a nuruiie alléralion sensible dans le texte de la «iictéc, malgré riiitcrruption brutale de Du Patv et contrairement à la léçen^le courante.
^i) Hertillon se préoccupa de Tinrident ; il éU-iil le cousin d'un député radical, Ilubbard, li «[ui il demanda rendez- vous, le i5 novembre, pour lui explirpier que le bordereau était «le Dreyfus. [Procès ZoUiy 1,4^-) <"était ((uatrc jours avant l'interpellation Castelin. — D'autres démarelies furent fall«*s.
{'i) Rennes, l, 4^>3, Pic<piart:<« l/émntioii a élé très t^rantb^ parce (|ue la publication «l'une \)\b.vv send)Iabl<* metlnit en circulation récritiu'e <lu bordereau et perinellîiit aux personnes (|ui connaissaient l'écriture d'Kslerhazy de faire iminédialement la comparaison... etc. -
(3) Du 6 novembre. La lettre fut interceptée; elle iiîj:ure au dossier Tavernier. — La copie est de la main d(» (îribelin qui en a déposé. 1 Instr. Fahre^ 2->.)
(4) « .le reçois votre lettre. nn»n l)on ;uni, après uih* nuit affreuse et au moment où tout eoura^rç ven.dt de m'abautlonner ; je suis absolument comme un pauvre animnl traqué par les cbiens. »
a « la tôle absolument à Tenvcrs », et il « ne dort plus qu'à coups d'opium ».
Et, si ses ennemis l'emportent, il est, cette fois, acculé vraiment au suicide dont il a tant joué, sans ressources suffisantes, môme pour fuir à Télranger. 11 a perdu le peu d'argent qui lui reste. « Voilà cinq mois, écrit-il à son ami, que je lutte. » — Ici encore, par un autre aveu involontaire, il donne, à un mois près, la date où Henry l'a averti que Picquart est sur ses traces. — « Voilà cinq mois des plus horribles supplices qu'un être puisse supporter, et je suis encore plus désespéré que le premier jour; toutes les espérances que j'avais se sont successivement évanouies. » Il lui reste, pour tout avoir, « les 4^9 francs de sa solde, qui va être frappée d'opposition du cinquième ». Pour payer le retour des siens de Dommartin à Paris et « pour se procurer le narcotique qui lui donne quelques heures de sommeil », il a vendu « à un brocanteur de Châlons les épaulettes, le ceinturon et la dragonne de son père ».
A tout prix, il lui faut de l'argent. Et à qui en demander? Encore une fois, il supplie Weil de s'adresser aux Juifs, « qui sont cause de sa perte (1) », de leur rappeler son nMe dans les duels de Crémieu-Foa. Il est tellement à bout, si troublé, qu'il joint la menace à la prière. Si on l'aide, u Drumont, qui lui porte beaucoup d'intérêt (2) » et sur lequel « il a une véritable influence », saura reconnaître le service rendu à un ami tel que lui ; « l'aide (pion lui prêtera pourra être très utile par la suilc^ ». Mais, si les Juifs l'abandonnent et
(1) Cafis., I, 307, Woil : u II mo dôclara que, les Juifs (^torit cause de sa perle, c'élail à eux de U sauver. >»
(2) « J'ai là, vfius en avez eu la preuve répétée, une véritable influence. »
le laissent « crever », Drumont le vengera : il le lui a promis (i).
En effet, il y a quelques jours, Esterhazy a écrit à Drumont pour lui dénoncer ringraliludc des Juifs à son égard ; et Drumont lui a répondu (2) par cette lettre, qu'Esterhazy invile Weil à mettre sous les yeux du grand-rabbin :
Je fais des vœux bien sincères pour que vous réussissiez. Ces gens-là auraient dû, comme je vous Fai maintes fois dit, tenir à honneur de vous sauver ; ils auraient dû, ce qui leur eût été plus compréhensible, savoir que là était leur intérêt et se réunir au besoin pour le faire. Si vous succombez, mon pauvre ami, ils auraient, sinistre ironie! donné ce spectacle qu'ils ont fait la fortune on sont venus somptueusement à Taide de certains gentilshommes qui ne leuront fait que des bassesses et n'ont été que leurs valets — et qu'ils laisseraientcrever de faim un gentilhomme et un soldat qui est venu généreusement et stupidement à leur défense de son honneur et de son épée.
Au surplus, ce n'est pas aux Juifs seulement qu'Esterhazy invite Weil h montrer la lettre de Drumont, mais aussi à Saussior : (« Qu'il me prenne pour balayer les escaliers, s'il le veut, mais qu'il le fasse. Il n'y a plus moyen, il faut manger. >>
Le surlendemain du jour où Weil reçut celte lettn», /e 3/a///i publiait le l)ord(*reau. W(^il, Drumont ont-its reconnu l'écriture d'EsteHiazv ?
Il y eut deux hommes, au moins, ([ui la reconnurent.
(1) 11 ajoute, faisant allusion 5 une cainpa<:iio de ia Libre Parole contre la Banque Ottomane : « (Test pour cela que, dans un autre ordre d'idées, Berger (l'ancien officier d'ordonnance de Saussier) a été un fier imbécile, malgré toute sa malice. »
{'?.) <i II m'écril avant-hier... etc. >•
HENRV 435
Schwarzkoppen, (l*abord, et, pour la première fois, il vil, avec horreur, la vérité : que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Et le fils du grandrabbin Zadoc Kahn (i).
Ce jeune homme était clerc dans une étude d'avoué. Esterhazy, à son retour à Paris, le lo novembre, le jour môme où parut le bordereau, recrut une lettre de cet avoué qui poursuivait contre lui le recouvrement d'une créance de quelques centaines de francs (2). Il lui avait donné sa parole de gentilhomme et de soldat de s'acquitter fin octobre, et, nécessairement, il n'avait pas un sou vaillant pour payer sa dette. 11 écrivit donc à son correspondant, qui était Juif, pour solliciter de nouveaux délais et, longuement, il reprit son antienne, les services qu'il avait rendus à Israël. L'avoué, crédule, ému, passe la lettre à son clerc pour qu'il la classe ; il serait misérable de traquer cet officier pour une facture impayée. Au bout de ([uelques instants, le fils du rabbin rentre, tout pAle, dans le cabinet de son patron, et, montrant la lettre et le fac-similé du il/a/m, explique que c'est la môme écriture. L'avoué, sans y regarder, l'engage h se guérir de sa folie. Le jeune homme se retire, mais, le soir, il informe son père.
Le grand-rabbin avait toujours cru à l'innocence de Dreyfus, mais il croyait aussi à la loyauté de l'officier
(1) Léon Berger la reconnut égalenienl. Esterhazy Pavait fait attaquer dans la Libre Parole, puis lui avait érrit pour lui proposer, contre quelque argent, de faire cesser la campagne. Berger (à Constantinople) montra ces lettres et le fac-simil»^ du bordereau-<i des amis. Tous s'en lurent, nul ne songea à avertir Matthieu Dreyfus tm Démange.
(2) I/inci(lent a iHé racontf^ par Séverine, dans In Fronde du !«*• juillet i8y<) : « Mon ami est Gustave C.ahen, avoué : il m'a autorisé à le nommer, il est prtH à répéter ce qu'il me co'nfla. >» J'ai contrôlé et comi>lété ce i-écit.
qui avait iH6 le témoin do Grémicu-Foa ; cette seule idée préconçue oblitéra son jug^ement et jusqu'à sa vision matérielle : « Malheureux, s'écria-t-il, ne répèle cela à personne! Il n'y a pas d'officier plus digne de sympathie et d*estime que le commandant Esterhazy ! »
Quand Esterhazy vit le bordereau dans le Malin^ il se crut perdu (i). Il écrivit au colonel Abria, à Rouen, qu'il était malade, forcé d*ajourner son retour au régiment (2) ; et toute la journée et les jours suivants, il alla, affolé, en des courses sans fin, tantôt à pied, tantôt en voiture, chez sa maîtresse, chez Weil, au cercle militaire, envoyant des dépêches, épuisant et dépistant Tagent qui le suivait. Le 11, l'agent le vit courir dans les rues, sous une pluie battante, sans parapluie, comm^ un fou. « Je ne sais ce qu'il a ; il est vert, rapporta Desvernineà Picquart; ildoitétre complètementacculé(3). » Le même jour, il porta une grande enveloppe chez la fille Pays. Le 12, il sortit de chez lui, dès le matin, en civil, et se jeta dans une voiture que l'agent perdit dans le brouillard. A 2 heures, il ressortit, se rendit chez
■i^ Prnri^s Zola, I, 391, Jaurès. Il rnupoilo, «l'apirs Pa{)il1aii<i, co propos crKslerliazy, en novcinlirc iSt^y, dans 1rs bureaux <Io la Libre Parole : «< Il v a, tMilre rôciilurc du ijordereau et la niiotuio une rrssonihlaïue olTrayaiilc ; lorsipjc le Malin a publié le fac-simiU* du bordereau, je uic suis s-.Miti perdu. »
(•;>.' Inslr. Havary^ i3 déo. i«*^<>7, I*ir(]uarl.
(3) l'^nq. Pellicur.'i'j nov. i8<ji{ ; Inslr. liavarij : Prorè.'i Zola, I, •2S8; C</.s*.s., I, 170, Picquart. — Ses visites fréquentes clicz Weil sotil signalées par Desvernine.
un ami inconnu, au n° /|3 de la rue du Rocher, y resta une heure, revint chez sa maîtresse et retourna rue du Rocher pour y chercher quelque réponse. Il repartit, on le perdit de nouveau. A 7 heures, il rentra chez lui où, dans la journée, un étranger, d'un blond roux, de taille moyenne, décoré, avait porté une lettre. Il redescendit le soir, retourna encore une fois chez sa maîtresse et rentra, vers une heure du matin, à son domicile.
C'est dans cette maison de la rue du Rocher (mais chez qui ? par quel intermédiaire ?) qu'Esterhazy communique avec Henry. Et il fit marcher ses journalistes, Millevoye (dans la Pairie), Drumont, qui publia l'un de ses plus violents articles contre « le Syndicat Dreyfus (1) ». L'historien Monod, en lisant ces articles, eut rimpression qu'ils étaient inspirés par le véritable traître : ce langage furieux n'est celui ni d'un patriote exalté ni même d'un charlatan du patriotisme; c'est un coupable qui tremble d'être découvert : le coupable est à Paris (2).
Gonse et Boisdeffré, à plusieurs reprises, avaient demandé à Picquart si le ministre ne lui avait rien dit de particulier au sujet de l'affaire Dreyfus (3). Et, comme le colonel répondait négativement, ils s'en étonnaient. Pourquoi ces nouvelles hésitations de Billot ? Enfin, le 12 novembre, il se décida; il dit à Picquart qu'il avait en mains une pièce qui prouvait formellement la culpabilité de Dreyfus et il lui en énonça le contenu, mais sans laluimontrer (4). Picquart « s'inclina
■ (1) Libre Parole du 17 novembre.
(2) Cass.y I, 4^7, Monod.
(3) Ibid., 172 ; Rennes, I, 45o, Picquart.
(4) Cass.,I, 172, Picquart; 264, Boisdcfîre. — Rennes, l, 4^^ Picquart. — A TenqucHe Bcrtulus (i3 février 1898), Picquart dépose que Billot lui « dit le texte approximatif de la pièce » ; il le reproduit, do mémoire : <« Maintenant que ron recoin-
était très discrédité. Il avait été radié par le Irihiinal do la liste des experts (i ), el, peu après la condamnation de Dreyfus, chassé, on ne sait pourquoi, du ministère de la Guerre (2). S'il avait réussi à se faire réintégrer au Palais de Justice sous la pression d'influences parlementaires ^^3), il y était tenu à Técart el, comme il avait été frappé sur la plainte d'un Juif (4), il était violemment antisémite. Vaniteux et bavard, il rappelait, avec complaisance, son rôle dans le procès de i8<yi (à la remorque de Bertillon), se vantait d'avoir décidé de la condamnation (5) et montrait volontiers son dossier, qu*il avait frauduleusement conservé, le fac-similé du bordereau et son rapport (6). Un rédacteur du Malin (7)
le 19 juin 1897, le môme récit «i SchourtM'-Koslnor. Kn juillet, quehiucs jours plus tard, il raconl.i son roman à Trarieux comme si l'aventure était de la veille : «« (Tesl de la main des Juifs qui veulent me compromeUre. » [Procès Zola, I, '|(>7; H, 37, Trarieux.)
(1) Procès Zola, 1, ^l'i'i» Teyssonnières ; '|(j:î, Trarieux.
(•2) IbicL, I, .'i^S, Teyssonnièrcs : •• Je fus reru par le trénéral Hau <*l <l<'s <iue jeus dit : « Je suis M. Teyssonnières, Texperl de l'an'aire Dreyfus »», le général Hau me meiiar.i de n)e faire arrêter. » — 11 raconte encore l, Vi<j) qu'un fonctionnaire du ministère de la Guerre avait dit de lui à Srln'urer-Kestner : «« Ne me parlez plus de celte canailii' ; < "('sl un voleur. " Teyssonnières ajoute qu'ayant appris ce i»ropos, - il fut étonné de cette opinion de TEtat-Major ».
(3) Intervention de Trarieux, ministre de la Justice, el de Descubes, député. [Procès Zola, I, ///,, Teyssonnièrcs; I. 'lO.'î, II, 33, Trarieux).
(4) AlTaire Halphen-Dauphin.
(,">) Procès Zo/m, I, ''lOC, Trarieux : <« Si je n'avais été là, me dit M. Teyssonnièrcs, il eût été absolument inqiossible <le condamner. »>
(0 Ihid., I. 'i'i7, fi'v.)^ Teyssonnièrcs.
(•j) Henry (iirard, qui rédii^'cait au Malin la politiipie élranj^èn». Piciiuart (liennes, I. 'lÔlV le désigna comme l'auteur de laiticlc intitulé : la Preuve^ fac-similc du bordereau, el l'inlerméfliaiic entre Teyssonnièrcs et le Malin. — .lai demandé la conlirmation de ce récit à Henry (iirard, (jui me l'a, très lova-
cieusc et pleine de péril. Et, sans tarder, il en avertit Henry.
Ainsi, à peine conjuré, le danger reparaît, et il en sera ainsi tant que Picquart n*aura pas vidé les lieux. Aujourd'hui, il a conté ses doutes à Gonse ; demain peut-être, enhardi, il les répétera à Billot, se fera montrer la pièce, découvrira la fourberie.
Le faux a produit son effet, puisque Billot marche. Mais à quoi s'attarde Boisdeffre ?
Henry, d'un mot, d'un nom dans une lettre anonyme, va faire courir, se précipiter, voler ce grand chef indolent et majestueux.
Le lendemain, i3, au matin, Picquart, dans la cour du ministère, rencontra Boisdeffre, la figure toute décomposée (i) : « Eh bien, lieutenant-colonel Picquart, lui dit-il, ce sont de fameuses crapules, votre Weil et votre Esterhazy, et ce serait le moment de les prendre la main dans le sac ! » Et, sans attendre de réponse, sans autre explication, il s'éloigna.
Weil, le même jour (2), avait, en toute hûte, mandé Esterhazy qui accourut. Il lui monlra un billet anonyme, d'une écriture contrefaite (3), qui lui était venu par la poste (4), et qui était ainsi conçu : « Un ami vous pré-
(1) Cass.^ I, 170, Picquart.
(2) /6/c/., 171, Picquart.
(3) /6/cf., 309 ; « X'aviez-vous pa8 reconnu, peut-être, dans cette lettre, des traits de l'écriture d'Esterhazy, qui, en ce moment, aurait pu vouloir vous solidariser avec lui?— Weil: Non. C'est une écriture complètement contrefaite. »> — Je possède une lettre anonvmc d'Eslerhazv où il a essavé de contrefaire
son écriture, mais où le tempérament le trahit très vite. Cette lettre, sur une question militaire, était destinée au Figaro ; il ne l'envoya pas, la garda chez lui, à Dommartin. —Dans l'occasion, le concours de Guénée ou de Lcmercier-Picard était indiqué.
(4) Cass., I, 309, Weil : « La lettre, si je m'en souviens, avait été mise à la poste rue Danton, »
vient que M. Castelin, dans son inlcrpellalion, va accuser Esterhazy et vous d'être les complices de Dreyfus (i). »
On a vu qu'Henry avait fait affirmer par Guénée que Castelin était à la solde des Dreyfus. Cette nouvelle version n'est qu'une variante, plus compliquée, de ce mensonge; Et Henry avait été au bureau des Renseignements avec Weil et Esterhazy ; il connaissait leur fâcheuse intimité.
Esterhazy, jouant Témotion (2), déclare à Weil qu'il faut, à tout prix, empêcher cette dénonciation qui le perdrait. — Pourquoi, s'il est innocent? 11 donnera, plus tard (3), cette raison qu'il ne voulait pas laisser accoter son nom à celui de Weil, « défavorablement connu dans le monde du sport ». — Les deux hommes discutent. Enfin Weil, sur les instances d'Esterhazy, porte le billet à leur ami commun, Adrien de Montebello, afin qu'il le remette au ministre (4). Le député s'acquitta de la mission.
C'est l'évidence qu' Esterhazy a combiné avec Henry renvoi de celle lettres h Weil.
Henry, d'une tranquille audace, en a calculé le contrecoup. Quoi ! le nom d' Esterhazy va être prononcé à la tribune ! El Picquart est encore là, prêt à attester que c'est bien celui du vériUble traître ! Et Weil, aussi, l'ami de Saussier, va être nommé !
Le procédé d'Henry est toujours le même. A chaque
(1) Procès Zola, I, i>88, Pic(iuart ; Cass., 1, 3(M), Weil.
(2) (mss., I, 3o<), Weil : «< Eslerh.-izy, 1res ému,,.. >• — Cass., II, 2r>7, Esterhazy : <« Je n'ai attaché aucune importance à celte letti'c. » — Procès Zola, 1, 288, Picciuart : « Il paraît qu'Esterhazy a reçu une lettre ;uionvme conçue dans le même sens, mais je ne puis certifier le fait que pour Weil. »* Il n'est point fait mention ailleurs de cette seconde lettre.
(3) Cass.y II, 9.57, Esterhazy. \Enq. Bertulus.)
(4) Cass.j I, 309, Weih
tournant critique du drame^ il jette la terreur dans Tâme des chefs par quelque divulgation, ou par la menace d'un scandale. Il y a deux ans, il a révélé le nom de Dreyfus ; le mois passé, ce fut le crime de Mercier ; aujourd'hui, c'est le nom d'Esterhazy et celui de Weil.
Il n'est pas douteux qu'une lettre semblable a été adressée à Boisdeffre, d'où sa colère contre « ces deux fameuses crapules » . ^
On était à quatre jours de Tinterpellation. Henry en faisait un épouvantail, de jour en jour plus redoutable.
L'inquiétude de Billot était sincère ; celle de Boisdeffre et de Gonse ne fut pas feinte. Ils trompaient le ministre et se laissaient tromper par Henry.
Celui-ci continuait son jeu. Bien qu'à regret, il est forcé de redire à Gonse que les renseignements de Guénée l'obligent à accuser Picquart de tant d'alarmantes indiscrétions. L'article de V Éclair^ que Picquart a attribué aux Dreyfus, Henry l'attribue à Picquart. La publication du bordereau dans le Malin, que Picquart croit venir d'un ami d'Esterhazy, « de quelqu'un de l'État-Major qui le veut avertir (i) », Henry l'attribue à Picquart. Comme Picquart a chargé le commissaire Tomps de faire une enquête à ce sujet, Henry insinue à l'agent que ce pourrait bien être Picquart lui-même qui a fait le coup et il l'engage à chercher dans cette voie (2). Et, nécessairement, la lettre anonyme qu'a
(1) Procès Zola^ I, 287 ; Jnslr. Fabre, 84. Picquart, — Ce fui égnioment l'incxaclc hypothèse de Mathieu Dreyfus.
(2) Cass,^ I, 76G; Rennes, III, 3G3, 364, 370, Tomps.
reruo Weil, c*cst encore Picquart qui l'a fait écrire pour faire éclater le nom d'Esterhazy (i).
Gonse vit le ministre, lui mit le marché à la main : '< Ou ma démission, ou le départ immédiat de Picquart (2). » Boisdeffre Tappuya. De quels arguments?
Billot céda. On Texcuserait d'avoir pris le faux pour une pièce authentique et de n'avoir pas deviné tant de vilenies que Picquart lui-môme ne soupçonna pas. Mais il se condamne lui-même. Le Conseil des ministres se préoccupait de l'interpellation Gastelin, de ces divulgations répétées. Or, de tous ces incidents qui s'y rattachaient, il ne dit rien, ni à Méline, ni à aucun de ses collègues (3).
Le i4 novembre, dans la matinée, Gonse conduisit Picquart au cabinet du ministre (/|). BoîsdeflVe s'y trouvait ^5).
Billot, solennel, commença par parler d'autre chose que du sujet même de cette comédie. Il annonça, d'un ton satisfait, comme s'il avait redouté de graves conflits, que la paix élait conclue entre rilalie et l'Élliiopie. Les journaux, depuis plusieurs heures, avaient donné la nouvelle, u Nous allions, dit-il^ avoir l'Italie sur les bras. »
Il louvoya, n'aborda la question qu'a[)rès d'autres détours. Il dit alors à Picquart que des indiscrétions se
(1) Enq. Pellieux, Griboliti : « Ma conviction est (lue toutes les indiscrétions venaient de la même voie. »
(2) Ca,s\ç., II, lOi, Gonse : « Je dis au Jiiinishc : Il faut choisir entre le chef du service des Renseignements et moi. »
(3) Ihid., 33r), Barthou.
(/i) Insir. Ravanj, i3 rléc i8y7 : (Àiss.^ I, 171 ; Renna, I, !\'yS, Pic(iuart.
(5) Crt.sft\, I, 171 : /irnncs, I, '|55, Picquart, — Iîr>isdelTre dit qu'il ne s'en souvient pas; « il n'afilnnc ni ne contredit. » {Ca.'is. 1>, lîO.'i. — Billot précise (pie HoisdelTre assista à lentretieniCass.^ I, r)5i ; lionnes^ I, 171.)
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produisaient dans son service, que son enquête sur Eslerhazy était divulguée (i) et que lui, Billot, en avait la preuve. C'était la lelte anonyme que Weil lui avait fait remettre par Montebello. Il en donna lecture. L'indiscrétion ne peut provenir que de Tune des personnes présentes ou de Tun des officiers de Picquart (2J. Il rappela que Picquart lui avait dénoncé à la fois Esterhazy, formellement, et Weil, par voie de déduction.
Picquart, simple lieutenant-colonel, entre ces trois grands chefs hostiles, est vaincu d'avance, écrasé. Donnez-lui Tûme que lui feront les événements qui dorment encore dans l'avenir : il éclatera, proclamera son seul crime, d'avoir dénoncé deux crimes, une condamnation injuste, une trahison abominable, confondra ces fourbes et, jetant sa démission su-r la table du ministre, s'en ira vers la liberté. Qu'eussent dit, qu'eussent fait ces généraux affolés? Peut-être leur devoir? Or, il proteste seulement, mais d'un ton déjà résigné, se tenant sur une stricte défensive, qu'il n'a môme pas une imprudence à se reprocher. Mais, de Dreyfus, de l'innocent, pas un mot. Pourtant, là, à l'île du Diable, était sa force, le point d'appui du levier avec lequel il eût pu, dès lors, soulever ce monde d'iniquités.
Billot poursuit sûrement son offensive. Il a, contre Picquart, d'autres griefs qu'il énumère. Qu'est-ce que cette lettre d'Esterhazy à Weil que Picquart, il y a peu de jours, lui a montrée (3) ? — Il s'agit de la
(1) Bennes^ I, 4^5, Picquart.
(2) Cass., I, 171 .Bennes, I, 4î^5, Picquart. — Gonse et Billot, tout en disant qu'ils se souviennent de la séance du i4 novembre, ne font aucune mention de la lettre anonyme qui en fut roccnsion ou le prétexte ; Billot parle seulement de la lettre d'Esterhazy à Weil, interceptée à la poste (551 ). Boisdeffre a tout oublié (2G4).
(3) Cast;., I,55i, Rennea, I, 171, Billot; Hennês, I, 4^, Picquart.
lettre où Esterhazy appelle Drumont au socours pour ébaucher un chantage conlro Rothschild et le rabbin. — Comment est-elle entre ses mains ? Picquart répond qu'il Ta fait saisir à la poste. « Quoi î sans mon ordre ? sans réquisition légale?» Picquart allègue qu'il a usé de ses droits de chef du bureau des Renseignements, <jue Sandherr, tous ses prédécesseurs ont fait de même. Gonse, Bolsdeffre se taisent (i). Ils savent que Picquart dit vrai. Le procédé est détestable, mais c'est une tradition du service. Billot ne Tignore pas davantage, mais s'indigne quand môme, avec de grands gestes, la voix tremblante d'émotion : w Malheureux ! s'écrie-t-il, je ne veux pas de procédés pareils ! Vous vous forez envoyer aux galères ; vous compromettez le ministre (2) ! »
Picquart est stupéfait, confondu. Pourquoi cette soudaine vertu ? Pourquoi le ministre no lui dit-il pas simplement qu'il ne convient plus comme chef du service de la statistique (3) ? Cela serait plus honnête. Et il comprend bien que ce qu'on veut, c'est le faire partir, parce que, le jour où il sera « logalomont interrogé », il dira, « comme sa conscience l'y oblige », que Dreyfus estinnocent otqu'Eslerhazy estl'auteur du bordereau (/§).
Mais Billot, ministre de la Guerre, chef de Tarmée, est un homme juste, indulgent, le père des soldats. Il ne brisera pas la carrière d'un jeune officier qui n'a péché que par ignorance et qui lui est cher. 11 pourrait, devrait peut-cMre, le destituer de ce poste où trop de graves erreurs ont été commises. Il n'en fera rien. 11 se contentera d'éloigner Picquart pendant (juelque temps. Cette haute mission, dont il l'a déjà entretenu, il la lui
(1) Rennes, I, fi\)7>, Pioquarl.
(2) Cass,^ I, 551 : Rennes, I, 171, Billot.
(3) Cas8., 1, 171 ; Hennés, I, 4^6, IMcquail.
(4) Bennes, I, 45(), Picciuart.
confie à nouveau (i). Quelle mission plus importante ! A la frontière de l'Est ! Il est sûr que Picquart saura s'en acquitter à merveille. Seulement, il lui commande le plus grand secret, cette fois, et de partir sans retard, dans les quarante-huit heures (avant Tinterpellation), vu l'urgence extrême (malgré que Tltalie ait fait la paix avec M<^nélik).
Picquart, en sortant, dit à Gonse : « Comment avezvous laissé le ministre exhaler son indignation à propos des lettres saisies à la poste ? — Je croyais, reprit Gonse, que vous les faisiez voler chez le concierge (2). » De Dreyfus, toujours pas un mot.
Le lendemain et le surlendemain, avant de partir, Picquart transmit le service à (ionse (3). Il lui rendit compte de son enquête sur Esterhazy, du premier au dernier jour, et lui remit les rapports de Desvernine, toutes ses notes, « jusqu'au moindre petit bout de papier (4) ». Il remit le petit bleu à Henry, en lui recom-
(1) Cas8., l, 171 ; Rennes, I, 4^)5, Picquart. — Ca&s.^ I, 55i ; RtnntSy I, 172, Billot.
(2) Récit de Picquart.
(3) Procès Zola, 1, 87^, Picquart : « J'ai quitté le service le i4 ; je l'ai remi** dans los journées du i5 et du 16 au général Gonse. » — Ca>'.s., I, 551, Billot; Rennes, I, 527, Boisdefîre.
(4) (mss., I, 147; Rennes, II, 120, Picquart. — Gonse prétend que Picquart ne lui rendit jamais compte de son en(|uéte, qu*il n'apprit que beaucoup plus tard les conversations de Picquart avec Mulot et Le Rond (Cass., I, uSo ; II, 355 ; Hennés, I, K3, 53/|), qu'il les connut seulement au proct'^s Zola. Or, non seulement Pic(|uart, depuis le 3 septembre, a rendu conqite à Gonse au jour le jour, mais le «lossier (jue Picquart remit, en s'en allant, à (Ionse contient des notes complètes sur les moindres incidents, de véritables procès-verbaux des séances où il questionna Le Rond et Mulot. La iUniv de cassation et le conseil de guerre de Rennes ont eu ce dossier entre les mains, ainsi que le commandant Tavernier. D'ailleurs, Gonse, t^i rinstruclion Tavernier ■i'^' octobre iS<)S;. a convenu de la remise de ce dossier entre ses mains et il le conserva, dit-il, jusqu'au mois de juillet iSfjS. — Pour le petit bleu, Gonse ne
mandant « de le serrer avec soin »>, parce que le document avait été mal collé et qu'il était fragile. « Vous nous reviendrez en décembre », lui dit Gonse (i). Et tous deux, Gonse, Henry, lui serrèrent cordialement la main.
L'interpellation, dont ces consciences troubléosavaient si grand peur, fut réglée en deux heures (2). L affaire Dreyfus n'intéressait pas la Chambre. Elle en voulait au député de l'Aisne de la porter à la tribune. Employé des ponts et chaussées en Tunisie, Castelin y avait connu le général Boulanger et, révoqué, s^était attaché à sa fortune. Écrivain incorrect, orateur diffus, il tenait boutique de patriotisme et guettait les scandales. Il était lié avec Henry et fréquentait chez Drumont.
A plusieurs reprises, dans des conversations de couloir, j'avais essayé de faire parlrager ù quelques collègues mes doutes sur la culpabihté de Dreyfus; ils m'avaient répondu par runaninie verdict des sept officiers. i)ue leur objecter, en rabs(»nce de toutes preuvt» matérielle ?Le mémoire de Bernard Lazare n'avait pas eu cinquante lecteurs h la Chambre ; d'ailleurs, il n'apportait, semblait-il, que des allégations, des présomptions. Les ministres, quand on l(»s interrogerait, Mélin(% Billot, Hanotaux, démentaient tout.
se sonvicnl pMs si Pinin.nl lo lui .1 remis on si «.''ost Ilonry, « |)0n ;ii»n»s lo (lép.nrl de rMc<|ii;n't » : il le mit .«lors «Iniis son armoire. Pirciuart dit qu'il remit le peli! hlca h Henry, avec les clefs de son armoire, et il précise le< recommandations qu'il lui fil. (Ca.ss., I, i/|G; Hennés, I, 4r)r> )
(1) Rennes, I, 4^)(), Picquarl.
h) Séance du 18 novembre iSyij.
Je prévins Démange que le débat tournerait court. La Chambre ne s'était pas émue du massacre de cent mille Arméniens ; elle ne s^attendrirait pas sur lés malheurs d'un Juif. Seul, un orateur ayant Toreille de TAssemblée, Jaurès ou Ribot, pourrait interroger Billot sur la communication clandestine des pièces secrètes. Mais Billot niera, et la Chambre le croira sur parole. Démange se tut de la confidence qu'il avait reçue de Salles, Cependant, il écrivit au président de la Chambre pour lui affirmer que les droits de la défense, les garanties tutélaires de la loi avaient été violées. jVIarcel Habert, député de Rambouillet, naguère Tun des lieutenants de Boulanger et devenu l'ami intime de Déroulède, lui promit d'intervenir en ce sens.
Le matin même, seul entre tant de journalistes qui eussent dû lui en disputer Thonncur, Cassagnac posa la question dans un vigoureux article (i). Bien que la sentence qui a frappé Dreyfus ait été « rendue dans une cave » , « sans la garantie indispensable de la publicité », ill'accepte et il croit, du moins « il veut croire » à la culpabilité du condamné. Mais à cette condition cependant que la procédure ait été légale. Or, la presse a raconté que « le conseil de guerre a jugé et condamné Dreyfus sur une pièce qui aurait été cachée à l'accusé et à la défense ». U importe donc de savoir si celte pièce existe, « si cette monstruosité, uni(jue dans l'histoire, a été commise ». Qu'il s'agisse « d'un Juif ou d'un non-Juif, les droits de la défense sont également imprescriptibles », et qui sait si (( rillégalité n'a pas été la cause inconsciente, involontaire, de Terreur judiciaire »?
Billot manœuvra très habilement. 11 monta à la tribune, dès le début de la séance, pour lire une déclara-
(i) Aulorilé (antidatée) du 19 novembre.
lion dont chaque mot avait été pesé. Tout de suite, écouté dans un grand silence, il met la Chambre en garde : « La question est grave ; elle intéresse la justice du pays et la sécurité de FÉtat. » Puis, d'une phrase nette, formelle, sans faire allusion à l'article de Cassagnac, — mais toute la Chambre comprit qu'il lui répondait, — il affirme que Dreyfus a été bien jugé, régulièrement condamné : « L'instruction de l'affaire, les débats, le jugement ont eu lieu conformément aux règles de la procédure militaire. »
Et Billot insiste :
Le conseil de guerre, régulièrement composé, a régulièrement délibéré, et, en pleine connaissance de cause, a prononcé sa sentence à l'unanimité des voix. Le conseil de revision a rejeté, à l'unanimité des voix, le pourvoi du condamné. 11 y a donc chose jugée, et il n'est permis à personne de revenir sur ce procès.
C'est bien Tavis de la Chambre. 11 ne reste plus à Billot qu'à donner l'assurance (jue « toutes les précautions ont été prises pour em[u^cher une tentative d'évasion >». Mais « les motifs d'ordre supérieur, qui ont nécessité le huis clos de i8<yi, n'onl rien perdu de leur gravité » ; il fait donc appel «< au [)atri()tisnie » de l'Assemblée pour (ju'elle n'engage pas, tout au moins pour qu'elle abrège ce dangereux débat.
Il eût voulu qu'elle ne rabonhlt pas, mal rassuré encore sur le compte de Caslelin, crai^'-nant que les noms d'Esterhazy et de Weil fussent prononcés. De là cette déclaration insolite au seuil de rinter[)eIIation (i).
(i) Le londoin.'iin, RorhoTorl ol Diiimonl rcinoclu'Mcnl violemnioril à Dillol d'avoir osé denianilcr à la (iliaiuhio, « avanl (|uo le déliât ne coinineiice, de ne pas l'eni^ager •• . Selon Dnnnont, '» le inviiidenl Brisson n'aurait pas dû i>ermellre A Billot de
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La Chambre applaudit le ministre : el comment n>ùlelle pas applaudi ? Nul sur ses bancs, nul sur les bancs du gouvernement ne sait rien du drame qui vient de se jouer dans les bureaux de rÉlal-Major. Même à Méline^ Billot a tout caché.
Uaffaire, pour la Chambre, était entendue. Cependant Casielin débita un long discours, non pas sur Dreyfus, qui, « étant un traître, n'est plus français », mais contre les défenseurs et les complices du Juif. Seulement, son discours ne fut pas celui qu'il avait annoncé, depuis quelques jours, dans les couloirs ( i).
Il énuméra d abord les méfaits du ^ Svndicat ». En premier lieu, un journal ('2) a osé dire que Tex-ministre Chautemps avait eu TalTreuse idée « d'adoucir le sort du traître et qu'il avait tenté de permettre à Mme Dreyfus de rejoindre son mari aux îles du Salut ». Ici, Brisson, qui préside, intervient : u Ces journaux ne peuvent atteindre personne ici et, j'ose le dire, personne parmi les Français. » (Quoi ! pour avoir prêté un peu d'humanité à un ministre! ) « Nous avons tous, poursuit le président, la même confiance dans la loyauté des juges du conseil de guerre et nous avons tous la même horreur de la trahison! » La Chambre éclate en applaudissements.
Castelin raconte ensuite qu'une somme considérable
lire sa singulière déclaration... C'est vraiment fanlasli^iue... C'est montrer à la Chambre un singulier mépris... Billot est un insolent et un eàteux. » — De même Rocheforl. mais avec des arguments qui semblent indiquer qu'il ne croit plus A la culpabilité de Dreyfus. A'oir p. 4^4-
(1) « Les députés avec lesquels Castelin avait précédemment parlé de son interpellation remarquèrent que son attitude s'était modiliée et ils trouvèrent dans son discours tout autre chose que ce qu'il avait annoncé à ses interlocuteurs. » (.Vémoires de Schelrer-Kestner.)
(2) Le Figaro. (Voir p. 329.)
a été o(Terle,en 1894, au rapporteur du conseil de guerre pour laisser planer un doute sur la culpabilité de Dreyfus (i) ; — Dupuy, mis en cause, se lève à sa place et nie avoir jamais connu cette tentative de corruption ; — que deux des experts, qui ont conclu en fyveur du traître, ont reçu chacun cent mille francs, et qu'un autre expert, Teyssonnières, en a été informé par un haut fonctionnaire de la police (2) ; — « Cela, cest un fait ! » crie un membre à gauche ; — que les Juifs, à La Rochelle, ont essayé de faire évader leur coreligionnaire et qu'ils eussent réussi sans le courage d'un officier, qui « dut le frapper pour le faire évanouir sur place » ; — que toute la société juive, les Rothschild et le grand-rabbin, tous parents de Dreyfus, et le directeur des moulins do Corbeil (3), ont intercédé en faveur de Tinfânie, « menaçant et suppliant »; — enfin, que le capitaine Gendron a vainement dénoncé une espionne qui était liée avec le prisonnier de Tîle du Diable (4).
Quant au principal des complices civils de Dreyfus, c/est son beau-père, Hadamard, qui a été suivi au ministère de la Guerre à Rome où il a remis des documents concernant la défense des Alpes et le camp retranché de Nice. Mais Castelin ne prononça les noms ni de Weil (5) ni d'Esterhazy. Billot respira.
(1) Libre Parole du i3 déceml)i'c i8<yi. (Voir l. h'^^ 3^5.)
(2) Castelin le nomma : Puyharnud, dinMleiir du service des rectierches. Or, en i8<yi, Piiybaraiid avait fait oi)server au \n'^~ fet de police, L<^i)ine, que Teyssonnières était un expert discrédité, mdifjjne de confiance.
(3) Moïse Dreyfus, homonyme seulement du capitaine.
(4' Il s'ai,qt de Mme Déry, nullement espionne, chez (jui Gendron et Dreyfus avaient fréquenté. (C(/.s.s.,Il, 4-.> ; Rennes, II, 67, Gendron.) — Voir t. I»^', lOT). — Castelin, comme je l'ai dit, avait été documenté par Henry.
(5) Il incrimina, en revanche,, l'ancien lieutenant de vaisseau Emile Weyl, rappela ses procès avec ici Libre Parole. 3'oir p. \M).; Il réclama des poursuite» contre lui.
Caslelin termina en demandant des poursuites contre Bernard Lazare, tant pour avoir divulgué des documents secrets (le bordereau, les rapports de d'Ormescheville et des experts), que pour avoir injurié et outragé des officiers.
Comme Castelin descendait de la tribune en criant : « Vive la France ! Vive la République ! » un député, mon voisin, dit à Lebon : « Il a raison; il faudrait poursuivre. » Lebon répliqua vivement : « Ah I non, nous ne ferons pas leur jeu ! »
La Chambre n'avait pas entendu sans malaise tant de bas commérages et de dénonciations. Les ministres eussent voulu qu'elle votât, non Tordre du jour que proposait Castelin et qui enjoignait au gouvernement de rechercher les responsabilités encourues par les amis du traître, mais Tordre du jour pur et simple. Méline, puis Billot le réclamèrent ; Billot déclara qu'il poursuivrait, le cas échéant, les indiscrétions, mais que, Thonneur des officiers n'ayant pas été « attaqué sérieusement », le dédain suffisait pour répondre aux insulteurs. Il se produisit alors quelque confusion. Certains députés craignaient que, s'ils votaient seulement Tordre du jour pur et simple, leur patriotisme parût inférieur à celui de Castelin, si jaloux de tout ce qui touche à la défense nationale, et de deux autres députésantisémites (Gauthier de Clagnyje vicomte d'Hugues) qui étaient venus à la rescousse. Les socialisles, Vaillant, Chauvière, proposèrent un ordre du jour dans ce sens(i). Méline protesta « qu'on n'avait pas besoin d'inviter le ministère à faire
(i) « La Chambre, résolue à réprimer toule Irahison et toute manœuvre qui mettrait en danger la sécurité du pays et la paix européenne, invite le gouvernement à prendre les mesures utiles à cet effet. » .S/V/zic; Coûtant, Vaillant, Chauvière, Walter, Baudin et Sembat.
son devoir ». D'autres députés (Lasteyrie, Hubbard), proposèrent des ordres du jour transactionnels : ils s'en remettaient au gouvernement du soin de maintenir avec fermeté Taulorité de la chose jugée. Marcel Habert, fidèle à la promesse qu'il avait faite à Tavocat de Dreyfus, demanda la parole contre Tordre du jour de Lasteyrie, mais la Chambre cria : « Aux voix (i) ! » Marcel Habert Texcédait; il intervenait dans toutes les discussions, bruyant et filandreux; il allait, certainement, recommencer le discours de Castelin, tonner contre les Juifs, débiter des tirades patriotiques ! Il eut la loyauté d'insister; des rumeurs, des cris d'impatience lui répondirent. Enfin, comme Castelin, qui voulait avoir les honneurs de la journée, avait introduit le mot de confiance dans son ordre du jour, Méline céda, accepta la nouvelle formule qui, par mains levées, fut votée à l'unanimité moins cinq opposants (2) et quelques abstentions, dont la mienne. La Chambre se déclarait « unie dans un sentiment patriotique et confiante dans le gouvernement pour rechercher, s'il y a lieu, les responsabilités qui se sont révélées à l'occasion et depuis la condamnation du traître Dreyfus, et en poursuivre la répression. » Un peu auparavant, comme rextréme-gauche devenait houleuse, Deschanel s'écria : « Mais enfin, ce sont des hommes d'honneur qui sont au pouvoir ! » Et Billot s'était rengorgé.
(1) « Marcel Habert : «Je demande la parole contre Tordre du jour qui vient d'ôtrc lu.» [Sur divers bancs : Aux voix ! Aux voix !) Un peu i>Ius tard : « Je demande la parole. « {Exclamai ions.)
(2) Cela fut constaté par une interruption de Castelin : « Je tiens à constater que la Chambre a voté l'ordre du jour à l'unanimité, moins cinq voix. »> Les cinq députés qui repoussèrent l'ordre du jour le trouvaient insuffisant ; ils ne voulaient pas donner leur confiance au gouvernement. J'ai le souvenir d'avoir vu se lever, à la contre-épreuve, la main de Cluseret, l'ancien général de la Commune.