CHAPITRE VI
SGHEURER-KESTNER
Méline, de très bonne foi, crut raffaire finie, parce qu'il croyait Dreyfus coupable. Il avait suffi, pour faire évanouir le spectre, de marcher sur lui.
Son garde des Sceaux, Darlan, eût voulu ouvrir une enquête sur les accusations portées à la tribune par Castelin; surtout, poursuivre Bernard Lazare pour avoir, dans sa brochure, divulgué des documents secrets. La loi, dont il était le gardien, lui en faisait un devoir.
Le jeune écrivain Ty avait provoqué par une lettre publique. Méline observa que ce serait le recommencement scandaleux, au grand jour, du procès de 1894 (1).
La visite de Forzinetti à Rochcfort et à Jaurès avait été dénoncée au général Saussier ; le gouverneur de Paris y vit un manquement à la discipline, refusa de recevoir les explications du commandant du Cherche-
(1) Bernard Lazare écrivit à Rochefort: « Si quelqu'un redoute la lumière, ce n'est pas moi, mais plutôt le gouvernement. » (Inlransigeani du 28 novembre.)
Midi, lui demanda sa démission. Forzinolli la donna ( i); mais Billot, sans l'accepter ni la refuser, maintint le vieux soldat à son poste. L'incident eût fait du bruit, et le bruit ne fait pas de bien.
La sagesse commandait de faire le silence sur l'importune tragédie. Ce fut le sentiment de la Chambre comme de Méline. Le Comité des pétitions vota Tordre du jour sur la requête de Mme Dreyfus. Le rapporteur (2) invoquait le respect de la chose jugée, « considération qui domine tout », la solennelle affirmation de Billot que Dreyfus a été régulièrement condamné (3) et les paroles du président Brisson flétrissant les traîtres.
La presse elle-même se tut. Rochefort, au lendemain de l'interpellation de Castehn, avait publié un inquiétant article. Il avait reproché à Billot, « l'un des plus notables battus de la guerre de 1870 ». d'avoir osé dire « que l'honneur de Tarmée est au-dessus de toute suspicion », « ce qui est une sottise », et « d'avoir rendu tout à fait obscure une question qui n'a jamais été très claire (4) ». On le fit rentrer dans le rang; Drumont
(1) Par lettre du 28 novembre. — Gaston Méry, dans la Libre Parole du 8 décembre, y fit allusion. — Forzinelli reçut, à cette époque, diverses lettres (anonymes) de menace.
(2) Loriot, député tie l'Eure. Rapport sur la pétition n° 2707 (3 décembre).
(3; « La pétition, écrit Yves Guyot dans le Siècle, s'appuie sur un article de VÉclair. Il est évident que les allégations d'un journal ne peuvent suffire pour déterminer une commission des pétitions à demander la revision d'un procès. Si on a produit, en dehors de la défense, une pièce sur latiuelle aurait été basée la condamnation, c'est là un acle inqualitiable et qui frapperait le jugement de nullité. Mais il faudrait le prouver. »
(4) " L'armée, c'est l'armée, c'est-à-dire un corps spécial et privilégié qui jouit du droit d'exterminer les civils comme les Kurdes massacrent les Armémiens. » [Intransigeant du 20 novembre.)
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donna pour consigne de né plus prononcer le nom du traître (i).
A l'île du Diable, Lebon fit redoubler de précautions. Dreyfus était maintenant aux mains de Deniel. Le nombre des surveillants fut porté de cinq à dix (2). Après avoir suspendu entièrement « pendant quelques semaines (3) » la correspondance du condamné, le ministre trouva lui-même « que ce traitement était trop rigoureux » ; mais, alléguant la lettre à l'encre sympathique, il ordonna que les lettres du condamné et celles des siens ne seraient plus transmises qu'en copie (4) ; cette douceur, voir l'écriture de Tôtre cher, la tenir en mains, fut retirée à ces malheureux. Les envois de livres que sa femme lui faisait tous les trois mois furent suspendus; désormais, il devra faire directement ses commandes; mais les deux premières ne lui parvinrent qu'au bout de plusieurs mois et il ne fut jamais répondu à la troisième, « de sorte qu'il dut vivre sur le fonds qu'il s'était créé précédemment (5) ». Ainsi, après avoir privé son corps de tout exercice, dans l'étroite enceinte de la nouvelle palissade, et ses yeux de la vue de la mer, on privait son intelligence de tout aliment vivi-
(1) Le 17 novembre, la Libre Parole avait dénoncé Beniard Lazare comme l'agentdu Syndicat ; celui-ci prolesta par une lettre que Drumont inséra, en la faisant suivre de ces deux lignes : « Nous nous garderons de tous commentaires pour éviter à nos lecteurs une nouvelle épître. »— Le i«' décembre, la Libre Parole raconta que c'était un faux Dreyfus qui était h l'île du Diable et, le 2, qu'un bateau avait été afTpété- au Havre pour le délivrer (Qui ? le faux Dreyfus?) Puis, [)lus rien.
(2) Cinq années^ 248.
(3) Rennes, I, 2^2, Lcbon.
(4) Gabriel Monod, qui avait appris cette mesure, pria Hanotaux de la faire rapporter ; Hanotaux ne lui répondit pas. {Cass.t ï, 4^, Monod.) Cepend.ant, Mme Dreyfus reçut de nouveau quelques lettres autographes.
(5) Cinq années, 243.
fiant. La bête avait refusé de mourir; on cherchait à tuer Tûme.
Henry avait un grave défaut : il n'avait jamais assez vaincu.
Dreyfus renfoncé dans son tombeau, Esterhazy sauvé, Picquart en disgrâce, Billot intimidé ou trompé, et luimême, enfin, à la tête du service des Renseignements, sous la direction nominale de Gonse (i), de tels succès eussent contenté tout autre. Cependant, il resta soucieux, interrogeant Favenir. Il connaissait trop bien le passé.
Prévoyant de futures batailles, il s'y prépare. Et, pour que ces combats soient de nouvelles victoires, il fabrique de nouveaux faux.
Dreyfus avait son compte, pour la seconde fois; il s'agissait maintenant de déshonorer Picquart, dans les dossiers,
Picquart, en quittant Paris le 16 novembre, avait prescrit à Gribelin de lui faire parvenir son courrier (2). Gribelin le remit à Henry, qui le décachetait par les procédés du cabinet noir (3) ; il prenait copie des lettres
(1) Cass.^ I, 55i, Billot: « Au départ du colonel Picquart, je confiai au général Gonse lui-même l'exécution du service ; il dut, à partir de ce jour, venir lui-même, h midi, apporter au ministre le bulletin des renseignements, et, pendant tout le reste de mon ministère, je n'ai pas vu le colonel Henry plus de deux ou trois fois. »> — Procès Zola, I, 9.17, Henry: «< Le successeur du colonel Picquart est le général Gonse. »
(21 Procès Zola, I, 288 ; Cass.y I, irjs ; Rennes^ I, 4^)0, Picquart.
(3) Procès Zola^ I, 288, Picquart : « Après que j'eus quilté Paris (c'est le général de Pellieux qui me l'a appris), on décachetait mon courrier à mon ancien bureau. »» De même, à la Cour de cassation : « Mon courrier était décacheté et lu avant de mètre réexpédié. Le général de PeHieux me Va affirmé et
qui lui paraissaient intéressantes, puis refermait le pli sans qu'il y parût.
L'une de ces lettres, datée du 27 novembre Ti) et écrite moitié en français, moitié en espagnol (2), émanait d'un ancien soldat, Germain Ducasse, qui avait servi autrefois sous les ordres de Picquart (3). Celui-ci Tavait employé, par la suite, à de menues besognes, sous le nom de Durand, au bureau des Renseignements (4), et l'avait placé comme secrétaire chez une vieille amie, la comtesse Blanche de Comminges (5). Ducasse professait pour Picquart, qui Taimait beaucoup (6), un grand dévouement. 11 avait, par malheur, la manie des surnoms baroques, des désignations mystérieuses. Henry tomba en arrêt devant le passage suivant :
Le grand œuvre est accompli ; Cagliostro est redevenu Robert Hondin... Le demi-dieu demande tous les jours à la comtesse quand il pourra voir le bon Dieu... — Signé : J. (7).
Le « grand œuvre », c'était le ramonage des cheminées dans la maison truquée de la rue de Lille, en
m'en a montré la preuve. » (I, 192.) De môme au conseil d'enquête du i«' février 1898 [Cass., II, 161), à l'instruction Fabre {172), à Rennes (I, 456). — Pcllicux, dans ses nombreuses dépositions, n'a jamais contredit le fait que Gonse, au contraire, a démenti : « Les lettres de Picquart n'ont jamais été décachetées. » [Cass.^ II, 161). A l'instruction Fabre, pressé par Picquart, il refusa de répondre, sur quoi Picquart refusa de signer le procès-verbal delà séance. {Instr, Fabre^ 172; Cass.,I, 198.)
(1) Enq. PellieuXy 3o nov. 1897, Pellieux; Cass., I, 192, Picquart.
(2) Cass.y II, 2i3, Picquart.
(3) Au 126® de ligne.
(4) Inslr, Fabre^ 22, 64, Ducasse.
(5) Cas8., 1, 192, Picquart.
(6) Procès Zola^ I, 288, Picquart.
(7) J..., initiale de Justy du nom d'un personnage deLessing, le fidèle serviteur du major de Tellhcim, dans Minna de Damhelm.
face dé Tambassade d'Allemagne. Desvernine (que Ducasse appelait Caglioslro) avait si habilement placé los phonographes dans les chemini^es que les ramoneurs ne s'en étaient pas aperçus ; dès lors, son rôle était fini ; il redevenait simple commissaire spécial (Robert Houdin). Ducasse, qui avait été mêlé h TafTaire, informait Picquart de ce résultat. Le « demi-dieu » était le capitaine de Lallemand, officier d'ordonnance du général des Garets, qui fréquentait chez la comtesse de Comminges. De passage à Paris, il regrettait de n'y pas trouver son ami Picquart, le «bon Dieu » (i).
Cette lettre eût étonné tout autre qu'Henry. Peut-être s'en amusa-t-il seulement. Le certain, c'est (lue, l'ayant fait copier avant de la réexpédier (2), il en employa la phraséologie pour la confection d'un nouveau faux. C'est le procédé classique, qui lui était familier. Le i5 décembre (3) , il porta le document à Gonse : c'était une lettre adressée « au lieutenant-colonel Georges Picquart; » il l'avait ouverte, parce qu'il avait pensé qu'elle venait d'un espion (/j); il en ressortait que son ancien chef était au service du Syndicat des Juifs. La signataire « Speranza » écrivait dans le syle des faussaires ordinaires d'Henry (5) :
Paris, minuit 35. — Je sors de la maison; nos amis
(1) Cass.y I, 192; II, 2i3, Picquarl; II, 2G3, Mlle de Commingcs.
(2) Procès Zola, I, 288, Picquart.
(3) C'est la dalc de la lettre que Pollieux montra ;\ Picquart. {Procès Zola, I, 288 ; Cass., I, 192 ; Pennes, 1, /|r>i.)
(4) Telle est la version de Gonse : « Une lettre venant cTEspaf/ne a élé ouverte, mais elle avait toutes les allures d'une correspondance provenant d'un agent du service des Renseignements. » iCass., II, i()i.) Gonse se coupe: en précisant qu'il s'agit d'une lettre venant d'Kspagne, il désigne bien la lettre de Ducasse, écrite moitié en espagnol, moitié en français.
(5) Comparer avec la lettre h l'encre sympathique, avec la fausse lettre Panizzardi, etc.
sont dans la consternation; votre malheureux départ a tout dérangé. Hâtez votre retour ici, hâtez-le vite... vite ! Le moment des fêtes étant très favorable pour la cause, nous comptons sur vous pour le 20. Elle est prête, mais elle ne peut et ne veut agir qu'après vous avoir causé. Le demi-dieu ayant parlé, on agira (1).
Sur Tenveloppe : « Pressée, faire suivre. » Le faux était stupide ; il eût été plus stupide encore d'envoyer à Picquart la lettre recachetée (2). Henry s'en garda bien, ce qui suffit à prouver qu'il ne s'était pas mépris sur la pensée de Ducassc. Mais il classa dans le dossier de Picquart, qu'il commençait à nourrir, la copie de la lettre de Ducasse et cette lettre de « Speranza », avec l'enveloppe, pour les en sortir au bon moment.
Il y avait précédemment inséré le rapport de Guénée sur les manœuvres de Picquart et un second rapport du même, plus récent (3). Guénée y nommait enfin (t le vieil ami » qui avait conseillé le colonel ; c'était Vavocat Louis Leblois, « fils d'un ancien pasteur; il va fréquemment, avec sa femme, en Allemagne, à Strasbourg; dans le quartier, on l'a surnommé T Allemand... C'est un homme aigri, haineux, ergotant sur tout, à la figure de chafouin, au regard oblique et méchant, qui s'occupe de spiritisme et qui, s'il n'était pas fortuné, serait un ennemi de la société (4). »
(1) Cass.^ II, 267, Texte communiqué par le ministre de la Guerre.
(2) Picquart ne la connut que le 27 novembre 1897, h l'enquête Peilicux : « D. Je vous présente une lettre qui vous a été adressée, le i5 décembre 1896, au ministère de la Guerre, portant l'indication : pressée, faire suivre. Cette lettre a été saisie ; je vous en donne connaissance. » — Eslerhazy, à l'enquête Bertiilus, déclare qu'il a été absolument étranger à la confection de celle lettre. (II, 2440
(3) Du 21 novembre.
(4) Rapport du 21 novembre 1896 (Dossier Tavernier).
Guénée tenait à garder son gagne-pain ; Henry eut moins de succès avec Tomps.
Déjà, avant le départ de Picquart, il avait essayé de lui faire entendre qu'on lui saurait gré de désigner le chef du service comme Tauteur de la publication du bordereau par le Matin. Picquart parti, Henry pressa Tomps de pousser son enquête (i). L'agent rapporta bientôt que le fac-similé provenait d'un expert, sur quoi Henry et ses acolytes le malmenèrent (2). L'archiviste le bouscule; Lauth Taccuse « de subir une influence »; Henry repousse son rapport : « Je n ai pas besoin de lire ce papier ; je sais ce qu'il y a dedans (3). »
Il y avait, « là dedans », la vérité ; il voulait autre chose.
Gribelin, par ordre d'Henry, se rendit alors chez l'informateur de Tomps, lui fit des promesses ; mais ce malheureux lui-même refusa de faire un mensonge. Comme Lauth avait menacé de renvoyer Tomps, l'agent riposta qu'il était prêt à partir, « mais la tête haute, après avoir défendu son honneur de fonctionnaire ». Henry battit en retraite (4).
DansTintcrvalle, il avait procédé à une opération plus importante.
Picquart lui avait remis le petit bleu. On a vu qu'Henry, dans une occasion précédente, avait gratté
(1) Cass.j I, 766 ; Rennes^ III, 364, Tompj^ — Dans un premier rapport, Tomps avait relaté que « le fac-similé du Malin provenait d'une personne qui le détenait par ses fonctions. » Comme cette désignation pouvait s'appliquer aussi bien à un officier qu'à un expert, Henry, comptant que « celte personne » deviendrait Picquart, félicita l'agent et lui dit que « cela concordait »).
(2) Cass., I, 766 ; Rennes, III, 3(V|, Tomps ; lettre du G décembre i8yG, à Gribelin. iCass.f I, 772.)
(3j Cass., I, 767 ; Rennes^ III, 304, Tomps.
'4) Cass., I, 767, 772 ; Rennes, III, 3G5, Tomps.
sur une lettre de Schwarzkoppen un nom qui l'inquiétait et qu'il l'avait remplacé par l'initiale de Dreyfus (i). Il appliqua ce procédé, en le perfectionnant, à l'adresse du petit bleu. Il y gratta le nom du commandant Esterhazy, toutes les lettres et tous les intervalles des lettres; et il commença à gratter « le chiffre 7 du 27 rue de la Bienfaisance » ; puis il rétablit ces mêmes lettres, à demi effacées ou altérées par cette opération, toutefois en les empâtant, sans les lier les unes aux autres et d'une écriture qui diffère de celle du texte (2). Ainsi, le jour
(1) Voir p. 388.
(2) Dossier Tavernier, 3i oct. 1898, Rapport des experts en écriture : « Ce qui frappe d'abord, lorsjju'on examine le nom ; Esterhazy^ de l'adresse du petit bleu, c'est qu'il a été l'objet de surcharges et de grattages. Les surcharges, faites avec une encre plus noire, sont visibles sur plusieurs lettres du mot : E initiale, /, h et y. Ces surcharges ne sont pas toutes de la même date. Les unes sont anciennes et se trouvent déjà dans les clichés sur verre et dans les épreuves photographiques qui en ont été tirées ; les autres sont plus récentes et ne figurent pas dans ces clichés et dans ces épreuves. Les grattages ont particulièrement atteint les lettres / et^. Ils affectent, en outre, avec plus ou moins d'étendue, tous les intervalles qui séparent les neuf lettres du mol... Nous avons d'abord été surpris par la régularité et par le plan des grattages. Ils occupent tous, en effet, les intervalles des lettres et ont tous fait disparaître des parties plus ou moins grandes de la ligne horizontale imprimée sur laquelle le nom d'Esterhazy a été écrit... A aucun endroit, — peut-être cependant faudrait-il faire exception pour le premier jambage de l'/i, — le grattage n'a popté (jue sur les ]>arties du papier qui correspondent aux points de contact des lettres actuelles avec la ligne imprimée... Certains de ces grattages, sinon tous, — on comprendra <iue cette restiction est nécessaire, — ont été faits depuis l'exécution des clichés photographiques qui nous ont été remis... Aucune des lettres du nom d'Esterhazy qui peuvent être l'objet d'une comparaison n'est absolument semblable à colle de ces mêmes lettres qu'on rolrouve dans les autres parties du petit bleu. Nous constaterons, eu outre, que ces lettres ne sont pas liées entre elles, (lu'ellcs sont toutes isolées, alors que les lettres isolées ne sont représentées dans le reste de la pièce que par deux exemples sans valeur probante... Signé: Couderc, Etienne
462 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
OÙ on regardera de près le petil bleu, il apparaîtra que la carte-télégramme était destinée à une personne autre qu'Esterhazy, mais demeurant dans la même maison, et que Picquart a effacé son nom pour y substituer celui de Tami d'Henry (i). « Schwarzkoppen n'aurait pas été assez bêle » pour confier à la posle une carte aussi compromettante, « où, lui-même, il aurait nommé son espion (2) >> !
Charavay, Varinard. » — Cet isolement des lettres fut remarqué par Picquart quand Pcllieux, le 26 novembre i8<j7, lui montra le petit bleu, — Il est remarquable qu un faux à peu près identique se soit produit, au 11* siècle, dans un procès égyptien dont nous avons le protocole sur un papyrus de Berlin (n*388). La faussaire Rolinaïs, conservant par devant elle le véritable acte d'afTronchissement d'Kucairos, lui on a délivré un autre, fait à un autre nom, mais après avoir gratté ce nom pour le remplacer par le sien. (Gkadenwitz, Einfiihrung in die Papyruskunde, xn; l'ai^teur fait le rapprochement avec le petit bleu.)
(1) Rapport : a L'hypothèse très naturelle «lue la constatation des gratUiges et surcharges nous a d'abord amenés h faire, c'est que nous nous trouvions en présence d'un nom substitué h un nom gratté ; mais cette hypothèse n'a pas été confirmée par un examen plus attentif... Nous avons vainement cherché, en suivant la trace des grattages à l'aide du microscope et de la loupe, à reconstituer, avec quelque vraisemblance, une lettre «[uelconque. M. I /Ilote (l'expert chimiste), d'autre cùlé, nous a déclaré (ju'il n'avait pu faire revivre aucune parcelle des caractères su]>posés grattés. »» — De même Picquart: « Ces grattages et surcharges sont de nature à tromper lors d'un examen superficiel. » [Cass., I, 14'); Rennes, 1, 4^*>'i-; Kl Roget : «Le petit bleu a les apparences d'un document frauduleux. » {Cass., I, 110.) De même à Rennes (I, 'nft). — Ce sont ces apparences qui, jointes aux dénonciations de Lanth et de Gribelin, motivèrent, plus t^rd, les poursuites en faux et usage de faux intentées contre Picquart par le général Zurlindcn. A Rennes, Zurhnden reconnut, » que le grattage ne peut être attribué au lieulenant-twilonei Pirquait » JIl, 'i7<>).
{2) Procès Esterhazijy i33, Kslerhazy : » 11 n'est pas admissible que, si j'avais des relations louches avec la personne visée par M. Picquart, elle soit assez bête pour m'écrire, à moi qui serais un espion, d'une telle façon, en mettant mon nom, mon grade, mon adresse sur une carte ainsi jetée h la poste, une
Henry porta ensuite, sans mot dire, la pièce à Gonse, qui l'enferma dans son armoire (i).
Il avait le génie du faux, mais, par malheur, tantôt par ignorance, tantôt parce qu'il mettait trop de hâte à réaliser ses rapides pensées, il compromettait par des négligences matérielles les plus étonnantes conceptions de son fertile esprit.
Ainsi, quand il eut gratté l'adresse du peiii bleu, il oublia de détruire les clichés et les épreuves photographiques que Picquart en avait fait prendre par Lauth (2).
carte qu'on laisse traîner, qui peut être ouverte par mes domestiques, par les concierges, par ma famille. 1»
(1) On a vu (p. 44^) que Gonsc ne se souvient pas si le petit bleu lui fut rerais par Picquart au moment de son départ. Picquart dit qu'il le remit à Henry et pourquoi. Puis Gonse ajoute : « Mais j'ai la notion bien exacte que, peu de temps après le départ de Picquart, j'ai eu ce dossier dans mon armoire : je ne saurais dire si c'est Henry ou Picquart qui me Ta remis. » (Instr. Tavernierj 10 oct. ié)8.) La filiation est donc bien établie. Et, comme Gonse précise que le petit bleu ne sortit de son armoire que pour être joint au dossier Esterhazy quand Billot, en novembre 1897, l'envoya à Pellieux, il en résulte que le grattage du petit bleu fut opéré par Henry dès 1896. Picquart croit, au contraire, que ce fut en 1897, au moment où il reçut le télégramme Blanche : « On a la preuve que le bleu a été fabriqué par Georges. » {Rennes, I, 465.) Mais cette hypothèse ne résiste pas à la chronologie : la dépêche Blanche est, en effet, du 10 novembre, c'est-A-dire antérieure de cinq jours à la dénonciation d'Esterhazy par Mathieu Dreyfus et de sept jours à la désignation de Pellieux pour l'enquôle. La dépêche Blanche est donc postérieure, évidemment, à la falsification do la carte télégramme.
(2) Rapport : pièces n»* 6 et 7. — Instr. Tauernier^ 12 octobre 1898, Lauth :« Toutes ces jïhotographies proviennent du second essai que nous avons fait (Junck et Lauth). Quant aux clichés et tirages sur papier (jui ont été faits les premiers, ils avaient été, en partie, donnés au colonel, d'autres ont dû rester entre nos mains; mais, comme c'étaient des essais non réussis, je les détruisais au fur et à mesure. >i — Cass . , 1, \t(^. Picquart : « Si Lauth m'a remis les premières épreuves, ce qui est possible, on doit les retrouver. J'ai remis au général Gonse toutes les pièces de mon enquête sur Esterhazy ; je n'ai rien détruit, pas même
Ces clichés et ces épreuves montrent déjà une surcharge qui n'est qu'une relouche (i) ; mais ils ne portent trace d'aucun grattage.
Et, encore, il se trompa de bouteille à encre. Le texte et l'adresse du pelit bleu avaient été écrits, en effet, avec de Tencre à base de noix de galle, et celte encre se retrouve non seulement dans les parties intactes du pelit bleu, mais même dans la pâte du papier, aux endroits où il a été gratté (2). Or, Henry effectua ses surcharges avec une encre différente, plus noire (3), à base de campôche (4), Tencre même dont Lauth se servait pour ses retouches photographiques (5).
les moindres notes au crayon ; et je puis affirmer que Lauth ne m'a jamais remis de clichés. »
(1) Lauth, à rinstrucUon Tavernier, nie qu'il en soit l'auteur : V Etes-vous bien certain que, pour les besoins de la photographie, aucun mot de ce document el, particulièrement, de l'adresse, n*ait été retouché par vous à l'encre ? — Lauth : J'afïlrme que je ne l'ai pas retouché ; jamais je n'aurais eu l'idée de retoucher h l'encre un pareil document. » (12 octobre 1898.) De même Junck. — Picquart dit qu'il ne s'est jamais occupé des détails matériels de pholojj:raphie et qu'il n'a jamais fait cette retouche. {Cass., 1, 14.'), 147 : Hennés, I, 40.').)
(2) Rapport de l'expert chimiste L'Hôte. . (3) Rapport des experts en écriture.
(4) Rapport de l'expert chimiste, conclusions : « 1° L'adresse du petit bleu a été écrite avec de l'encre à base de noix de galle. Les surcharges qu'on observe sur le / (de commandant) et sur VE et sur Vh (dT.slerhazy; ont été effectuées avec une encre dilTérenle, qui est à base de campéche. 2" Le texte du petit bleu a été écrit avec de l'oiicre à base de noix de galle. Sitjné: L'Hôte. » — Rennes, I, 4'|i>, Picipiart : « Jo crois que, si les encres avaient été les mêmes, la constatation des experts aurait été moins facile, moins inobanle. »
;T», L'expert L'Hôte constale que toutes les surcharges, celle de la lettre /: qui ap[)araît déjà sur les cliché^i, et les autres qui sont postérieures, ont été faites avec la même encre à base de campéche. 11 en résulte qu'Henry se servit de lencre de Lauth. C'est ce que Pic<iuart fait observer à Rennes (I, 4^^)- Rien ne permet de croire que Lauth ait été le complice de cette
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Do sorte que Tadresse du petit bleu, regardée à la o upe, diffame Picquart, mais qu'examinée par un chimiste, elle condamne Henry.
Une activité infatigable, la fièvre, une terreur secrète le dévoraient. Quoi qu'il fît, il ne se sentait pas en sûreté. Les remparts de faux qu'il avait construits lui semblaient toujours trop bas; il y ajoutait sans cesse. Le beau-père d'Esterhazy, le marquis de Nettancourt, étant mort le 4 janvier 1897, Henry découpa dans FÉclair du lendemain la notice nécrologique du vieux gentilhomme (1) et, l'ayant datée, au crayon rouge, du 5 janvier 1896 (2), il la classa en tête du dossier d'Estcrhazy que Picquart avait remis à Gonse (3),
fourberie, ni qu'Henry se soit servi de l'encre de Lauth avec l'arrière-penséc d'accuser, le cas échéant, son camarade. Il prit, tout naturellement, l'encre de Lauth.
(1) « Le marquis de Nettancourt- Vaubecourt est mort hier matin en son château de Nettancourt, dans la Meuse. Il était le chef d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons de la vieille chevalerie de Lorraine... etc. » La notice est évidemment d'Esterhazy lui-môme.
(2) La fraude fut découverte par le commandant Tavemier au cours de son enquête ; le général Gonse, interrogé, reconnut aussitôt que l'annotation était de l'écriture d'Henry : « Je suis, dit-il, surtout frappé par l'allure graphique des chiffres et particulièrement, par celle du 9. » (2 novembre 1898.) Dans une déposition suivante, Gonse explique « qu'il est fort possible que ce soit en raison du changement très rapproché du millésime qu'Henry ait commis une erreur d'année dans la notation au crayon, la mort du marquis de Nettancourt datant de janvier 1897. » 11 ajoute : « L'entrefilet, qui m'a été remis par Henry, ne m'a certainement pas paru avoir une grandç importance, car, s'il en avait été autrement, j'auraisjoint à cet entrefilet une note explicative, comme je le faisais d'habitude quand les affaires avaient un certain intérêt. >* (10 novembre 1898.) — Pic(iuart observe que l'article est encadré au crayon rouge, « ce qui ne se faisait, au bureau, que pour les choses importantes ». [Cass.^ 1, 147.)
(3) Le dossier porte cetle mention : « 28 novembre 1896 ; dossier secret constitué en 1896 par le lieutenant-colonel Picquart
Picquart a toujours affirmé qu'il n'a connu Esterhazy que par le petit bleu (i), au printemps de i8g6. Ouvrez maintenant le dossier; vous y trouvez d'abortl la découpure du journal, antidatée d'un an, mais qui songera à vérifier ? Donc, dès janvier 1896, Picquart guettait Tami d'Henry dans la pensée de le substituer à Dreyfus ; il s'est trahi lui-môme en recueillant cette nécrologie; son mensonge est démontré. Et c'est un indice de plus que, sur l'adresse du petit 6?ra, c'est Picquart qui a gratté le nom du véritable destinataire et Ta frauduleusement remplacé j>ar celui d'Esterhazy (2) !
Dans ce ijiiôme mois de janvier, Henry envcp Lauth et Junck à Luxembourg pour s\v rencontrer avec Cuers. L'entrevue avait été préparéepai* Picquart (3). Il eût été imprudent de la contremander. Mais Henry affecta de ne pas s'y rendre lui-mt^mc (4).
Les deux officiers rapportèrent (5) que Cuers avait cherché encore iH les « apitoyer sur son sort » ; le major Dame lui a montré récemment une lettre menacjanto de Lajoux; cependant, il refuse toujours
conlro le coiuiiuuidant Fislcrhazy cl remis par ledit colonel au i;(>néi'al Cionse en octobre i8t/). Sùjné : A. Gonso. » Celle dnlc d'octobre, inditfuéc comme celle de la remise du do}5^iier, esl inexacte. On a vu que Hc([uarl n'a remis le do^i.'iier d'Eslerhazy à Gonse ï|iie la veille de sou dcparU le i5 novembre.
(1^ Cass., I, li»; : Uennea, I, 41^. Pi«'quarl.
(2) Ce faux n'ayant pu être conunis que postérieuremenl au 0 janvier 1S97, il en résulte que le ^Taltaire du pclH bleu [)ar Henry est anlérieur : la fausse date iuscrile par Henry sur la découi)ure de IHdair. explicpie, en elTel, le i;r;dlai;e ; elle en est le commenlaire. ("est un argument de plus à ajouter à ceux (jue j'ai exposés plus haut.
3 ^V/.<»*"., 1. '|Uj: ficnneA, \, {r>k'i^ Laulli.
4; fUisa., l, 4*9' Laulh : « Henry s'en souciait si peu... etc. »>
■'y. Happorl du !.>o janvier iS<j7 Dossier Tarcrnier). — L'en-, trevue eut lieu la veille. — Cass., I, 4*-«o, Lauth ; Hennés. l.(>2<», Laulh : 648, Junck.
d'entrer au service français. Lauth et Junck Tout invité (bien qu'ils le lienaent pour un provocateur) à s'établira Paris ou en pays neutre; il u'at rien voulu entendre (i); il a conlirmé, d'ailleurs, son récit de Bâle, sans y rien ajouter. Plus tarct> ^ à son heure, il prouvera qail est sincère ».
Telle fut la version officielle de Lauth.
Le hasard lui-môme se &t te complice d*Henry.
Il y avait, comme huissier, att bureau des Renseignenaents, un vieux turco du aom de Ba^ehir^ qui avait servi d'ordonnance à Sandherr. Il savait bieadeiS choses. Ësterbazy prétend que VArab^Ie vit souvent eolrer chez Henry (2). Un matia, on trouva Baschir mort; dans soa lit, asphyxié par le gaz. On n'expliqua pAS comment le robinet du bec d« gaz avait été ouvert.
ni
Gonse, de son côté, ne restait pas inactif. Il promenait Picquart d'un bout de la France à l'autre, exécutant ainsi le plan qui avait été conçu par Billot et concerté avec Boisdeflre.
Picquart était parti le iG novembre pour sa fausse mission, 11 visita, d'abord, le 6*^ corps et adressa, le 17 et le 18, deux rapports à Gonse. Celui-ci l'en remercia, le 19 : « Vos renseignements nous ont bien inté-
(1) « II se retranche d'une manière invariable derrière la phrase : - Je ne veux quitter à aucun prix Berlin, où mon enfant est enterré,... »» pour refuser toute communicatioo ultérieure ou éhider révenlualilé de son installation à Paris ou en paya, neutre. » {liapporl de Lauth.) — Hennés, I, G48, Junck.
(•a) Conversation avec un journaliste auglai.H. — Cass.^ Il> i55, Leblois: » Il est filcheux ({ua Ikischir soit mort. »
ressés. Tenez-nous au courant de tout ce qui peut se présenter dans votre voyage (i). » Il lui recommande, au nom du ministre, u de continuer, sans interrompre, sa tournée et de ne pas se presser pour bien voir les choses ». Le commandant du 7*^ corps a déjà été prévenu ; « les deux régions ne vont pas Tune sans Tautre ».
Comme Picquart était parti précipitamment, il n'avait emporté qu'une valise ; il demanda à Gonse l'autorisation de repasser par Paris avant de se rendre de Châlons à Besançon. Cette simple requête produisit une panique au bureau. Coup sur coup, Gonse lui télégraphia « de ne pas bouger avant d avoir reçu une nouvelle lettre (2) ». La lettre, bien que toujours très affectueuse, fut catégorique. Gonse avait référé à Boisdeffre et à Billot, et « le ministre prescrivait à Picquart de continuer, sans revenir à Paris, sa tournée au 7^ corps ». Au surplus, dès qu'il aura terminé « cette visite détaillée », il devra, « sans désemparer, examiner les i4® et 15** régions ». Là, tout est h créer. Les Alpes après TEst. « Dussiez-vous ne rentrer que dans cinq ou six semaines, il faut absolument que le travail soit fait; c'est Tordre formel du ministre (3). »
Cette fois, Picquart comprit ; mais il fit semblant de ne pas comprendre. Il envoya, de chacune de ses nouvelles stations, des rapports circonstanciés à Gonse; et, régulièrement, Gonse lui répondait, recommandant, avec une môme sollicitude, la discrétion et une <( sage » lenteur. « Ne vous pressez pas.... Prenez lout le temps nécessaire... Voyez tout... Après la visite à un corps
(1) Picquart versa ces leUres au procès d'Kslerhazy; elles firent ensuite partie des divers dossiers d'instruction.
{'.1} Cass., I, 190: II, iCk), Picquart.
(3) 21 novembre. — La décision du ministre, (jui prescrit à Picquart de poursuivre sa mission sur le territoire des i4*^ et 15" régions est datée du 21 novembre ; Vordre du 23.
SCHEl RER-KESTNER 469
d'armée, prenez du repos... Finissez lout au i4* avant de passer au i5®; vous y aurez beaucoup à faire (i). » Picquart ayant été souffrant à Lyon, Gonse espère « qu'il se remettra assez vite (2) » . Il Tavait prié d'abord (3) de n'écrire que tous les deux ou trois jours; à la réflexion, il parut plus prudent de l'obligera une lettre quotidienne. Ainsi, on ne perdra jamais sa trace. Gonse transmet ce contre-ordre en précisant que « le ministre et le chef d'Etat-Major général désirent avoir plus fréquemment de ses nouvelles (4) ». Jamais les grands chefs ne s'étaient tant intéressés à un jeune officier. Ses rapports sur sa mission (dont il rougissait (5) devant les commandants des i4® et 15° corps) étaient trouvés excellents, donnaient toute satisfaction ; il faisait de bonne besogne. Pour que la comédie fût parfaite, Gon.^e chiffrait, çà et là, des phrases insignifiantes (6).
Henry lui écrivit aussi, mais cacha sa fourberie plus profondément, sous de la franchise :
Ainsi que je vous f ai dit plusieurs fois avant votre départ, je suis fixé personnellement sur toutes les histoires en question, et j'ai les preuves les plus convaincantes sur ce que vous savez. Mais je ne veux rien dire et ne pourrai parler (ou agir si c'était nécessaire) qu'une fois en retraite, si le bon Dieu me prête vie. C'est-à-dire une fois libre de mon individu, alors que je ne serai plus soumiâ aux règles de la discipline.
(1) 23 et 28 novembre ; 1, 6, 9, 12, i/J, 19, 22, 28 et26 décembre*
(2) 22 décembre.
(3) 23 novembre.
(4) 28 novembre.
(5) Ca^s.^ I, 191, Picquart.
(6) i«' décembre ; « Envoyez-moi le résumé de vos instructions à votre écouteur de la rue de Lille. » Il s'agit de l'appartement aux microphone*. (Rennes, I, 553, Gonse.)
J'ostime trop mes chefs et j'aime trop mon métier pour jamais déroger aux principes qui font sa force et sont sa raison d*être.
Je sens comme vous le malaise dont vous parlez, mais je dois vous dire franchement el d'homme à homme que, si TOUS aviez voulu m'écoutor le jour où vous m'avez dit que « je parlais d'or )^, il y a longtemps que Jedit malaise se serait dissipé. Actuellement, je n'y puis plus rien et je le regrette profondément (i).
Lorsque Gonse eut sûrement conduit Picquart de Châions à Besançon, de Dijon à Grenoble et de Chambéry à liriançon, il le prévint, u confidentiellement », que le ministre allait se rendre à Nice et comptait l'y voir (2). Quelques jours après (»i), Billot décida que ce serait à Marseille, où Picquart élait invité à se rendre d'urgence. Picquart accourt et, le 28 décembre, il y reçoit, au débotté, cette flatteuse communication de Gotose (4) ' « Le ministre vient de me dire qu'il <i€tinaît il votre mission une ampleur nouvelle ; il vous charge d'aller organiser le service des Renseignemenls dans l'Algérie et dans la Tunisie. » Le général La Roque, à Constantine, et le général Leclerc, à Tunis, sont déjà prévenus. Ordre de s'embarquer sur le bateau du lendemain (5).
(1) 4 décembre. — Dans une lettre précédenle, Henry avait informé Picquart « qu'on avait essayé d'incriminer dans la divulgation du bordereau par le Malin ce brave homme de Teyssonnic'^res ; mais que ceux -qui l'ont fait auront à s'en repentir ». Il visait Picqu;n*l et Tonips. IMcciuart Uii répondit qu'il ne comprenait rien ù ces rébus et qu'il désirait on avoir l'explication.
(?.) i() décembre.
(3, ?.3 décembre.
('1' D" '-*^'> décoml»re. — L'ordre ministériel ((ui |>rescrit h Picquart de se rendre en .VIgérie et en Tunisie est de \n même dato ; un second ordre, du -28, complète le |iremi«M".
fT») « V0U6 devez partir par le paquebot partant de Marseille
SGHEURER-KESTNER 471
Mais Conslantine est encore trop près; Pioquart y est à peine arrivé que Gonse lui prescrit de partir « pour la Régence, où il va trouver un travail de longue haleine qui demandera beaucoup de tact et la pl«s grande discrétion, en raison du voisinage». Et, comme les insignes de TÉtat-Major que Picquart porte encore seraient de nature à éveiller Tattention des agents secrets (de Tltalie), le ministre, qui pense à tout, Ta affecté « provisoirement au 4® régimetft de tirailleurs ». Il pourra « circuler partout e* librement » sous cette tenue nouvelle, dont il n'aura pas, d'ailleurs, à supporter la dépense : w II va de soi que vous toucherez rindemnité de changement de tenue. » Et Gonse, plus affectueux que jamais, lui souhaite « bonne «anté pour son beau voyage (i) ».
Cette question d argent tient une grande place dans les lettres de Gonse (9.). Le colonel sera couvert de tous -ses frais ; ses chevaux lui seront directement expédiés ; le ^ninistre lui-même a décidé de porter son indemnité Journalière de dix à vingt francs (3) ; il aura en plus une indemnité spéciale de mille francs (4); « si les mouvements qu'il va faire entraînent des frais nouveaux et imprévus », il ne doit pas hésiter à le faire savoir (5). Il ne s'agit, bien entendu, que de rendre sa mission aussi agréable qu'importante, car il n'en est pas que Billot suive avec plus d'attention (6). Le ministre va lui
le mardi 29 décembre pour Philippeville. Vos chevattx pourront vous rejoindre par un paquebot subséquent, si vous le désirez. »
(1) 6 janvier 1897.
(2; Procès Zola, 1, 349, Picquart.
(8) 16 janvier.
(4) 3o janvier.
(5) 23 mars.
(6) « Continuez ft m'écrire : le ministre ftime bien être au courant. >» (16 janvier.,*
faire envoyer des directives nouvelles; il lui recommande de ne pas faire connaître sa présence en Tunisie (i); « cette partie capitale de sa mission doit être absolument secrète et inaperçue pour l'extérieur (2). »
Henry, de môme, fait montre d'une grande sollicitude. Picquart avait laissé à Paris un cheval, « un vieux camarade, un compagnon d'armes qu'il eût été désolé de savoir en de mauvaises mains » ; Henry assure à Tanimai « de bons Invalides (3) » ; il espère, d ailleurs, que le colonel reviendra bientôt.
Picquart ne fut pas dupe de Gonsc, mais il fit mine de Tôtre. Il continua donc à écrire au général des lettres d'une amicale déférence ; et il remercia Henry, mais en toute sincérité ; « il a gardé le meilleur souvenir de tous ses subordonnés, officiers de choix, et il est fier de les avoir eus sous ses ordres (4) ». Il confia d'autre part ses craintes au général Millet, qui, naguère, l'avait fait entrer au bureau des Renseignements. Millet lui répondit de se rassurer, « mais qu'il avait probablement cessé de plaire (5) ». C'était bien la disgrâce.
Comme le mensonge de sa mission lui pesait, il de-
(1) « Le point imporlant dans la pensée du ministre, c'est que votre présence en Tunisie soit itçnorée. » fiG janvier.)
(2) « Je répète et je soulifi:nc ces expressions avec insistance pour bien vous pénétrer du caractère et de la nature de votre mission. »
(3) Picquart l'en remercia par une lettre afTectueuse, de Sousse, le 7 février i8<)7.
(4) « Je puis dire (pie, tant qu(^ j'ai élé avec vous, je n'ai eu de tous que les plus grandes satisfactions, et je désirais que ces messieurs n'ignorent pas mes sentiments et le plaisir que j'ai eu à les avoir sous mes ordres... Encore une fois, cordialement merci, mon cher Henry, et bons souvenirs au petit zouave. Mes amitiés à tous ces messieurs. A vous. »
(5) Cas8., I, lyi, Picquart.
manda à rentrer franchement dans la troupe (i). Billot s'y refusa : c'eût été convenir que Picquart était frappé, éloigné, pour avoir commis quelque faute. Gonse équivoqua : d'une part, « les intentions du ministre sont toujours les mômes au sujet d'une mission qui est de toute confîance » ; d'autre part, « sa mission une fois terminée, Picquart n'aura qu'à se consacrer complètement au service de troupe ». Il ajouta, non sans ironie : « En dehors de la satisfaction que vous aurez à servir dans un régiment d'Afrique, vous êtes certain de travailler pour votre avenir, car vous savez que les campagnes font toujours bien sur les notes d'un officier (2). »
Tant d'hypocrisie et d'astuce fit souffrir Picquart, non seulement pour lui, mais pour cette armée, livrée à de tels chefs. Pourtant, il restait dans le rang, pris entre deux craintes : celle de briser sa carrière par une protestation qui serait tardive et vaine; celle de se salir à ses propres yeux par un silence qui, à la longue, deviendrait de la complicité.
Désabusé, il voyait toute la triste complexité de son cas. Des hauteurs où le destin propice l'avait élevé, quand il avait découvert l'erreur judiciaire, il a glissé peu à peu, sur une pente rapide; ses chefs l'ont joué, soldat discipliné et parfois candide ; il s'en rend compte. C'est l'évidence que ces ruses, cette peur qu'on a de lui, n'ajoutent pas seulement au crime : elles en sont l'aveu.
(1) 16 janvier. (Casu.y l, 191 ; II. i65, Picquart.)
(2) 25 janvier.
Cependant, le crime triomphe. El lui, qui eût pu être le justicier, le voici, humilié, désarmé, dans un coin perdu d'Afrique I Et peut-il tnôme se plaindre, quand Taulre est là-bas ?
Sa pensée subtile cherchait à tout concilier, ses deux devoirs, le militaire et le moral, ses deux intérêts, d'honnête homme et de soldat. Il avait espéré une crise ministérielle. Il parlerait, ce jour-là, à un autre ministre, plus loyal, moins timoré, à quelque Cavaignac, pourchasseur breveté d'abus et défenseur patenté de la vertu, il pensa aussi soit à donner sa démission, soit à prendre sa retraite, — dans trois ans, — après vingtcinq ans de service, et il se renseigna à cet effet. Puis, comme il aimait encore son métier et qu'il était sans fortune, il écarta ces combinaisons et imagina de demander à quitter l'armée de terre pour l'infanterie de marine ; ce changement d'arme opéré, il s'ouvrirait à son nouveau chef, qui, peut-être, aurait le courage d'avoir une conscience, n'étant pas le prisonnier d'un Élat-Major lui-m(}me prisonnier du passe. Il écrivit, contidcntiellement, à son ami, le lieulenaut-colonel Mercier-Milon, de lui chercher un permutant.
Idée ingénieuse, mais dans combien de temps la pourra-t-il réaliser? Et, s'il meurt d'ici Ifi, que deviendra Tautre, déshonoré à jamais ? et sa propre mémoire?
Il a dit à Gonse qu'il n'emportera pas ce secret dans la tombe ; le secret, du moins, sortira de sa tombe ; ce que le vivant a tû, le mort le révélera.
Il ajouta, de Sousse, le 2 avril, un long codicille à son testament (1). Il y racontait le hasard (jui l'avait mis sur la piste du traître ; l'infamie du personnage et
1, Inslr. Fabre. 5, Scellé n** 1 bis.
son audace, puisque, récemment encore, Esterîiazy a «ssayc d'entrer au ministère de la Guerre, « pai- ie moyen de son ami Weil, peut-être son corftpMce », et par rinfluence du général Saussier; — comment celte décoTTverte le mena à une autre, plus tragique encore ; que Dreyfus a été condamné pour le crime d'un autre, injustement et illégalement, sur des pièces secrètes qui, depuis, ont été peut-être -détruites ; — comment Boi&defffre a « retourné » Billot qui, d'abord, avait admis les preuves dont Picquart Tavait saisi ; — oWRn; oomment il a été envoyé en Afrique, << dans îintentic»i évidente de Téloigner du service des Renseignements (i) ». 11 enferma ce récit dans un pli scellé sur lequel il rnscriTÎt ces lignes :
En cas de décès du soussigné, remettre ce pli au Président de la République, qui seul devra en prcmîre connaissance.
G, PiCQUART,
Lieulenanl^coionel au 4® lir ailleurs.
Gonse, en récompense de ses services, avait été porté au tableau d'avancement pour le grade de divisionnaire (2). Henry eûrt joui enfin de sa victoire, n'étaient les ennuis que lui causait Esterhazy.
'Celui-ci n'avait pas été très long à se remettre de sa dernière alerte. Au contraire, son impudence redoubla.
(i)Voir Appendice III.
(2) H fut promu le 14 juillet suivant (1897).
Il ne prit guère qu'une précaution, celle de modifier son écriture, désormais connue par la publication du fac-similé du bordereau (i). Mais sa fougue l'emportait et son graphisme redevenait naturel.
Gonse avait demandé à Desvernine s'il pensait, en continuant à surveiller Esterhazy, pouvoir arriver à quelque résultat (2). L'agent n'y voyant pas d'impossibilité, Gonse l'invita à poursuivre son enquête, avec prudence et discrétion, et à le tenir au courant. Mais la surveillance ne donna rien (3).
Cependant Esterhazy eut, vers cette époque, une entrevue avec Schwarzkoppen (4). Picquarl parti et remplacé par Henry, il avait pensé à reprendre, en pleine sécurité, son métier interrompu par la découverte du petit bleu. Mais l'attaché allemand le reçut par ces mots : « C'est vous l'auteur du bordereau. » Il avait, en effet, reconnu sur le fac-similé du Matin, l'écriture de son correspondant et compris l'épouvantable drame (5). Ainsi,
(1) Procès Esterhazy, i4i, Mathieu Dreyfus. Celte transformation porta surtout sur les majuscules M, }', yl, pour lesquelles Esterhazy adopta les formes allemandes avec boucle. Le fait fut vérifié par Scheurer-Kestner, i)ar Gaston Grenier, (Cass., I, 715.)
(2) Cass, y I, 733 ; Rennes^ 253, Desvernine ; il explique à Gonse qu'il est édifié sur la moralité d'Kslerhazy ; cependant il n'a encore rien trouvé (jui puisse légitimer une accusation de trahison ; mais l'homme est dans une situation telle « qu'il est, peut-être, sur le point d'être accessible à certaines propositions ».
(3) Elle dura jusqu'au 23 octobre 1897.
(4) Cette visite fut connue de Desvernine et signalée par lui à Gonse {Cass., I, 733).
(5) C'est ce que précise le comte Tornielli dans son mémoire : « Ni Schwarzkoppen ni Panizzardi n'avaient jamais vu le bordereau, mais ils savaient parfaitement tous deux avoir reçu, dans le temps, les quatre documents cités dans cette pièce. L'écriture était bien celle de l'envoyeur des documents et celui-ci n'étiiit pas Dreyfus. » — Rennes, III, 440, Trarieux, même récit d'après Tornielli.
SCIIEURER-KESTNER 477
en s'abouchant avec Esterhazy, il n'avait pas seulement manqué à la parole qui avait été donnée que les attachés allemands s'abstiendraient désormais, à Paris, de toute tentative d'espionnage, mais il avait causé la plus tragique des catastrophes. Schwarzkoppen en éprouva un violent remords. S'il n'osa pas se confesser à Tambassadeur, dont il craignait les justes reproches, il se fût fait horreur en reprenant des relations avec le misérable qui, tranquillement, laissait un innocent expier son crime.
Esterhazy ne broncha pas : « Donnez-moi par écrit, dit-il à Schwarzkoppen, que vous avez eu des rapports avec Dreyfus et je vous fournirai désormais des renseignements importants et toujours exacts. — Vous êtes, lui cria l'Allemand, la plus grande canaille qui ait jamais existé ! » Et il le chassa (i).
Frustré dans son espérance et pressé d'argent, Esterhazy se retourna une fois encore vers Weil, et, comme les mendiants des Sierras espagnoles, Tescopette au poing, il menaça . « Je remettrai à Drumont^ écrit-il, une note où seront rapportés tous vos efforts contre les lâchetés, les abandons de ceux qui auraient pu me sauver ; il sait tout ce que j'ai fait et saura me venger (2) . » Weil n'eut garde de montrer cette lettre, mais il réussit à émouvoir à la fois l'abbé Seigneur et le grand-rabbin, et récolta une dizaine de mille francs (3).
(1) Cette anecdote fut racontée dans le Figaro^ à l'époque du procès de Rennes, le 10 août 1899. Esterhazy déclara le lendemain, h un rédacteur du Malin^ que cet entrefilet était stupide et que, si Schwarzkoppen lui avait tenu ce langage, il lui aurait tout simplement répondu qu'il était trop modeste et ne s'était jamais regardé dans une glace [Matin du 12). Le démenti parut faible. L'incident m'a été confirmé depuis.
(2) De îlouen, décembre iSifi.
(3) Cass,y I, 307, Weil : « Au moins 10.000 francs, »
478 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYrL'5
Il les vei*sa direclemeal aux créanciers d'Eslerliazv et exigea des re<;us, ^< afin de pouvoir, le, cas échéant^ établir» prouves en mains, ce que les Juifs avaient fait pour lui ». Ksterhazy eilt préféré garder Targenl.
A Rouen, à son régiment qu'il avait rejoint, ses affaires allaient mal.
Pendant longtemps, malgré sa vie déréglée^ ses dettes et tant de désordres, ses notes militaires avaient été excellentes. En 1895, il était désigné par son chef de corps comme un « officier des plus distingués» servant avec un dévouement absolu et pouvant aspirer aux grades les plus élevés de la hiérarchie par son savoir^ son expérience» Vénergie de son caractère et l'élévation de ses sentiments... A pousser avant que Tûge ne soifc un obstacle (1) ». Le général de brigade, le général de division, le commandant du corps d'année avaient re-^ pris ces notes en les amplifiant : « Excellent chef de bataillon, dont la manière d*étre et de servir ne laisse rien à' désirer (2)... Officier de grand mérite et d'avenu' (3)... » P.ar trois fois, il avait été présenté pour officier de la Légion d'honneur et lieutenant-colonel. Ei encore, en i8<)(> : « Conduite trc^s bonne. Moralité bonne^ caractère froid, très énergi(|ue d)... » Mais brusquement^ à l'inspection de celle même année, le général Guerrier s'était aperçu que cet oflicier, jusi[u*alors apprécié par lui-mt^me avec tant de faveur (5), avait inscrit sur ses états de service une fausse cilalioii à l'ordre du jour de rarmée (0) ; il eu avait rendu compte, et la
1 Provins Ester ha: y, i38.
(ji \oles du général de b^ii,^'»do.
3,1 Notes du général de division.
i'i) Noies du chef de cori>s.
(5 Noies du général de brigade pour iS*).'». 'G Voir 1». /|7. — Le 7 novembre, dans une loUre à \Veil{voir
SCHEURER-KB9TNER 479
cilaiion avait été rayée (i). L'incident avait fait scandale. Puis, des rumeurs circulèrent; la disgrâce, dèa qu'elle menace, délie les langues. Enfin^ le ealonel Abria, quand il vit la photographie du bordereau, avait été frappé de Tétonnante ressemblance entre cette écriture et celle du commandant. Il n'avait pas osé conclure, mais les communications de Picquart lui revinrent à l'esprit (2).
Ësterhazy, respirant mal dans cette atmosphère de défiance, redoubla alors d'efforts pour entrer au ministère de la Guerre. Il suivait ses idées. Trois jours après l'interpellation de Castelin, onze jours après la publication du Matin, il harcèle de nouveau Montebello ei Jules Roche pour qu'ils l'imposent, étant membres de la Commission de l'armée, au ministre récalcitrant (3). Billot, évasif , ajourna sa réponse après le vote du budget. Ësterhazy ne se payait pas de celte monnaie (4). .
Henry, jusqu'à sa victoire sur Picquai't, inquiet terriblement pour lui-même et dans une situation subalterne, n'était pas de ces puissants dont le concours
p. 433), Ësterhazy s'inquiétait de l'incident : « Le Guerrier me taquine de toutes manières... etc. »
(1) Cass., I, GiG, Guerrier.
(2) Lettre du colonel (aujourd'hui général) Abria .
(3) Cass., I, 703, lettre à Jule< Roche, du 21 novembre. Le 7 déceinbi'e, Jules Roche écrit à Billot : « Je viens de nouveau, au nom de Montebello et au mien, vous prier très inslaninient de prendre, dans les services du ministère, notre ami, le commandant Ësterhazy. Nous ne saurions vous dire combien nous tenons au succès de notre démarche auprès de vous, qui êtes maintenant le seul arbitre et n'avez qu'à consentir, toutes les bonnes volontés étant certaines et toutes les petites difficultés étant levées. Vous ne pouvez faire preuve de bienveillance envers un officier plus méritant. »> (Cas«., I, 5Ô.5.)
(41 Cass., I, 707), leltre du iT) décembre à Jules Roche : « Jusqu'au budget, le ministre a i)eur de vous et de Montebello ; après, il m'enverra faire f..,, moi et les miens. »
482 IIISTOinE OK L AFFAIRK DREVFL'S
de bataillon, of licier do la Légion d'honneur (qui, par parenthèse, ne sait j)as un mot d'allemand, d'italien ou d'anglais), qui emploie les fonds destinés à autre chose, à faire le métier de mouchard et à faire surveiller, par des agents louches de vingtième catégorie, ses camarades... On est territié do penser que la réputation, l'avenir, les intérêts des bons officiers sont à la merci des délations, sans ap])el, d'un homme dont l'abject métier devrait être, avant tout, sujet à défiance, d'un homme qui colle ses épaulettes d'officier sur la défroquô d'un argousin, et on a le droit \rétre écœuré et révolté quand, comme moi, on a obligé cet homme et qu'on sait aujourd'hui ce qu'il vaut. Le commandant Henry, en effet, est mon débilenr depuis 1876 ; je lui ai prêté quelque argent qu'il ne m'a jamais rendu, qu'il me doit encore. Cela explique bien des choses (i).
Et de même, à Grenier, avec plus de violence encore et une menace plus caractérisée contre Henry, pour qu'elle lui soit rapportée :
Quand, [xKir me perdre et m'achever, le ministre de la Guerre abandonne roflicier, pour chercher dans ma vie privée, et écoute les calomni(»s intéressées d'un dnMc quelconque en épaulettes, et vraisemblablement du sieur Henry, mon débiteur et mon obligé, j'avoue qu'il est hors de mes forces do supporter ce traitement. Si le ministre se refuse à m'ent<Midre et à me mettre à même de lui prouver qu'il a été trompé et (ju'il mecuuse, en^icceptant tout(*s ces calomnies, un ]>réju(lice énorme, je dirai quelles accusations ont été portées contre moi, qu<' j'ai demandé à être iMitendu et que je n'ai i)u l'être. Je me demande sous quelle forme présenter cela, i)ar la pnîsse ou le livre (2) l
(1) Casa., I, 7(M), lolLro à Jules Roche ^'sans date . (•>.) Henncii, 11, 0, lettre à (ircnicr, du lO féviicM* i^yj.
Estcrhazy avait fait valoir à Grenier, fils d\m général, le souvenir qu'il avait gardé de ce brave soldat, ses propres faits de guerre et ses notes brillantes. A Jules Roche, qui n'était qu'un civil, il déclara « sur Thonfteur » qu'il n'avait point de dettes et que sa vie n'était point d'un débauché : il a, sans doute, une amie qui, « moyennant une modeste rétribution, veut bien de temps à autre dénouer sa ceinture » ; c'est que les médecins lui ont fait, dans l'intérêt de la santé de sa femme malade et nerveuse, certaines recommandations ; cependant, « il est un homme (i) ».
Grenier, bien que les propos d'Esterhazy contre l'armée l'eussent plus d'une fois inquiété (2), et Jules Roche, parce que le fait, pour un officier, d'avoir une maîtresse ne lui semblait pas un scandale inattendu et sans précédent, firent, successivement, une dernière démarche auprès de Billot. Celui-ci, au premier mot que lui dit d'abord Grenier, entra dans une violente colère et, jetant en l'air les dossiers qu'il avait sur sa table, bousculant les meubles : « Vous vous êtes donc tous entendus, cria-t-il, pour me faire rouler par cette canaille, par ce gredin, par ce bandit (3) I » Puis, lorsqu'il reçut Jules Roche et que le député lui objecta le peu de valeur des raisons invoquées contre son client. Billot, comme s'il eût voulu se décharger d'un poids, montra un dossier qu'il avait près de lui et laissa deviner la vraie raison qui lui dictait son refus ; « C'était la plus grave de toutes les suspicions qui pût frapper un Français (4). »
(1) Casa., I, 70O, 708, lettre à Jules Roche.
(2) Ibid.f 712, Grenier.
(3) Ibid.^ 714, Grenier.
H) Ibîd., 697 : Rennes, II, 9/19, Jules Roche. — Ces entrevues eurent lieu vers le i5 février 1897.
Ni Grenier ni Jules Roche ne recommandèrent plus Esterhazy.
Vers cette môme époque (i), Weil rompit avec lui. Il n'avait pas cherché à percer le mystère de la lettre anonyme où il était associé à Esterhazy comme le complice de Dreyfus; en effet, il avait peur du bruit. Mais il avait vu récemment une photographie du bordereau et, dokson propre aveu, il en avait reconnu l'écriture. II a été, à son insu, Tami d'un traître ; il ne veut pas le rester consciemment.
Seulement, il se tut. La loi n'ordonne la dénonciation qu'à ceux qui ont été témoins d'un crime (2). 11 n a qu'une présomption, mais qui, pour lui, est une preuve. Légalement, il a le droit de se taire. Mais, moralement, quand un innocent est au bagne ?
Un homme dont le passé eût été intact aurait fait venir Esterhazy : « Vous êtes un traître ; en voici la preuve : vous allez, sur l'heure, quitter l'armée, la France ; une fois en sûreté, avouez, ou je vous dénonce. » Weil n'osa pas, redoutant moins la honte de dénoncer un ami (jue l'éclaboussure dont pourrait l'atteindre le rappel de ses pro[)res défaillances.
Ainsi, les injustes soupçons qui, bientôt, vont coller à sa peau, c'est lui-même qui se les altache, — par peur du soupçon (3).
(1) Février 1897. (Casa.., I, 3tK), Wcil.)
(2) Article 3o du Code d'instruction criminelle .
(3) C'est sans doute en raison de sa rupture avec Weil qu'Esterhazy écrit à Roche : « Je vous demaiid*' de n'en point parler à Weil. (Il s'agit des accusations i)(»rtées contre sa vie privée.) C'est un excellent lioinine, mais il a supporté sans broncher les j)lus elTrayants des soupçons et les plus abominables des outrages, et, comme je n'ai point la même manière de voir, il ne comprendrait rien à ma colère. » Esterhazy craint, visiblement, que Weil ne fasse i>art à Hoche de la découverte qu'il a faite au sujet du bordereau.
Esterhazy s'était vanté d'avoir épargné « à Billot des attaques qui lui auraient été fort sensibles » ; il aurait aussi empêché un gros scandale où Saussier eût été convaincu « d'avoir fait payer par des grades de colonel et de général » les complaisances d'un mari (i). Il se targue maintenant de déchaîner Drumont contre ces grands chefs ingrats. « Mes amis, écrit-il, ont commencé dans différents journaux, pour me venger de cette canaille de Billot, une campagne qui fait hurler la charogne. Ce vieux drôle ne se doute pas d'où cela part (2) . »
Il précise quelques jours après (3) :
Pour mon cochon (Billot), j'ai prié Drumont de le faire attaquer par tous les bouts, sans repos ni trêve. Il a été parfait. Paul de Cassagnac a été aussi très bien; et, grâce à Drumont qui fait marcher, non seulement sa feuille, mais d'autres — entre autres Vlnlransigeanl, — la crapule n'a plus de répit. Quelques échantillons amusants cijoints.
Drumont m'a dit : « Je vous promets que nous aurons sa peau... » Ceci n'est qu'un léger prélude. On va lui sortir son rôle dans l'Est, son lâchage de Cremer sur les champs del)ataille; mais tout cela, en le distillant, amoroso.
Drumont projette même une petite brochure : V Armée de la décadence, à tirer à 6.000 exemplaires, 3.ooo à vendre et 3.000 à distribuer gratis. Parlement, presse, régiments.
(1) Cais.y I, 708, 709, lettre à Jules Roche.
(2) Lettre du 16 mars 1897 à X...
(3) Lettre du 21 mars 1897.
Je suis corps et âme dévoué à mes amis, mais je ne pardonne jamais à ceux qui m'ont fait du mal ; ce misérable vieillard m'en faisant énormément, je me venge et je me vengerai, tant qu'il vivra.
Pour Saussier, après ce que j'avais fait pour lui, il aurait dû me demander personnellement près de lui au lieu de faire donner de ravancement à un b... qui ne sait pas le vent d'un coup de canon.
Si je no peux pas me recoller, si je m*en vaiHy je leur réserve une histoire qui fera un scandale dont on parlera dans le monde entier.
Dans une lettre précédente à Grenier, il a déjà esquissé la môme menace (i). 11 a écrit, de môme, à Jules Roche « qu'il n'est pas un résigné et qull est, comme un Romain de bonne époque : au point de no rien dire, en état de tout faire (2) ». Si Boisdeffrc, Gonse et Henry ont connaissance de ces propos, ils comprendront: Esterhazy va se dénoncer lui-même comme Tauleur du bordereau. Il se perdra, mais il les perdra avec lui. Ou plutôt, il ne perdra qu'eux, puisqu'il aura pris la précaution de pavSser la frontière (3). Et il prépare ce coup de tonnerre, en racontant que Dreyfus est innocent. II la dit à sa maîtresse, àWeil, à Ernest Crémieu, à Grenier, à d'autres encore (/|).
On voudrait connaître ses conversations d'alors avec Henry, et s'il poussa l'audace jusqu'à écrire directement à BoisdeflVe.
Ainsi, il faisait de sa propre infamie une arme contre les chefs qui l'avaient sauvé, et contre Henry. Si ce
(i) Hennés^ II, 6, Grenier.
(2) Cass., I, 710.
(3) « Si je m'en vais... » Le terme est volontairement équivoque.
(4) Cass., I, 3o8, Weil ; 716, Grenier: 792, Louise Gérard.
SCHEURER-KESTNER 4fc7
n'est pas pour monter en grade ou pour entrer à KElat- Major, ce sera, du moins, pour avoir de l'argent. C.o haul^iin et heureux BoisdelTre devient le prisonnier, non seulement du crime, mais du criminel.
La vie intérieure de cet homme dut être atroce, marchant dans la gloire et dans les honneurs, sachant l'abîme sous ses pieds, tremblant, à chaque minute, d'apprendre que le hideux bandit a franchi la frontière et que de loin, h l'abri, il va lancer sa bombe, chargée de boue, plus meurtrière que toutes celles des anarchistes.
Henry, au bureau, portait beau, d'apparence toujours tranquille, dans sa rudesse de vieux soldat et de campagnard. Pourtant, quelques observateurs plus pénétrants s'aperçurent de son inquiétude (i).
Esterhazy, tourmenté de sa manie d'écrire, répéta dix fois sa menace :
J'en ai assez. Je vois me passer sur le dos tous ces porte-galons dont Fimmense majorité est lâche au feu, plate et basse devant les chefs, hypocrite et ignorante... Et quand, au bout de vingt-sept ans, je demande la seule place qui puisse me permettre de m'en aller décemment, ce misérable Billot me traite comme un chien !
Dans une lettre à moi destinée à ma vingtième année, mon père, qui fut un vrai chef, — je n'en veux que le témoignage du prince Frédéric-Charles dans ses conférences sur la cavalerie, — et dont toute cette racaille d'épaulettiers n'aurait pas été digne de lécher les éperons, mon père m'écrivait : << N'oublie jamais un bienfait, ne pardonne jamais une offense. »
Cette canaille m'a injurié ; elle le payera cher, je le jure. Ah ! le Billot est en colère, pauvre vieux I Moi, je ne le suis pas, mais je sais haïr et je le ferai voir. Il parait que*
(i) Récit d'un ami d'Henry à Cordier.
ces attaques répétées Taffolent. II a envoyé plusieurs personnes pour demander qu'on le laisse tranquille. Ça ne fait que commencer !
Pour vous, si vous avez jamais besoin de faire passer quelque chose dans les feuilles de mes amis, zu dienslen (i).
En effet, ses journaux marchaient. On reconnaît sa marque de fabrique, sa science frelatée et ses haines, dans une série d'articles de la Libre Parole et de /V/i- Iransigeanl qui firent alors quelque bruit. Il y répète, ou fait répéter, ses diatribes habituelles contre les généraux et contre Henry (2). Rochefort publie de longs extraits d'une lettre qu'il a reçue « d'un officier supé« rieur en activité de service » et dont le style ne laisse nul doute :
Le haut commandement est au-dessous de tout : dites-le, répétez-le, criez-le... Cest une vraie monstruosité de voir le commandement suprême de Tarmée aux mains d'un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur, qui est nulle... Au 18*^ corps, en 1870, Billot a été de la plus insigne faiblesse, au-dessous <le tout; iTcemnient, aux manœuvres du Nord, il fut i)iteu\... Quant à Boisdefl're, sottement entiche d'une noblesse ([ui n'a mémo pas le mérite, mince aujourd'hui, d'être sérieuse, c'est un paresseux, ignorant comme une carpe, tellement rossard qu'il n'a pas eu le courage d'apprendre un mot d'allemand. Ce que les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous I
Et voici l'avertissement à Henry ;
Du reste, grâce à ses chefs, — tel maître, tels sousordres, — cet État-Major suprême est tellement singu-
(1) En allemand: A votre service.
(■>. Libre Parole des r.>., j3, i'|, iS, ly mars, sons la signature du C/ Z. : Intransigeant du 28 février, du 3 mars, etc. — J'ai sous les yeux les coupures mêmes qu'Ksterhazy envoyai» son correspondant.
lier que l'officier supérieur à la tête aujourd'hui du fameux S. S. (service des Renseignements) ne sait pas lui-môme un traître mot de langue étrangère... On peut juger du nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas de coup de torchon (i).
Cassagnac paraphrasa la prose d'Esterhazy dans un long article (2) :
Comment pouvez-vous espérer qu'un général de division, jeune, intelligent, aclif, obéira sans résistance à une vieille bourrique de même grade, maintenu dans le service militaire jusqu'à soixante-douze ans, non point en récompense de ses services militaires, mais pour des complaisances politiques, et alors que ces vieilles bourriques sont depuis longtemps incapables de monter à cheval et appartiennent, de droit, à la Société des cent kilos?
Et, comme Esterliazy, Cassagnac annonce la défaite, « car la République est condamnée à nommer généraux d'armée des imbéciles ou de plats courtisans ». Un général victorieux la confisquerait (3).
Boisdeffre savait la valeur persuasive des raisons sonnantes ; Billot ne l'ignorait pas. Peu après, la campagne de presse cessa brusquement. Esterhazy fut réduit à des manifestations épistolaires.
De jour en jour, au régiment, il se sentait plus gêné,
(1) Intransigeant du 3 mars 1897. — Le rédacteur, Cloutier, qui signe Charles Roger, ajoute : « Tout commentaire aflaibhrait, rintensc intértU de celte violente mais juste critique, écrite par un homme du métier, — cela se voit î »
(2) Autorité du 18 mars, le Haut Commandement.
(3) La Libre Parole visa plus directement Saussier dans deux articles, où il fui j)ris à partie, en compagnie de l'un de ses anciens ofllcier^i, Berii:er. (27 février cl 18 mars.) Le 25 février, Esterhazy (à qui Berger n'avait prêté que deux mille francs) écrivait: « Il aura de mes nouvelles, demain, dans la Libre Parole. »
j>our effronté qu'il fût : « J'y suis, avoue-t-il, eh très mauvais point, comme tout homme que l'on sait maltraité par les grands chefs (i). » Et encore : « Ces gens là (ses camarades) font preuve à mon égard delà lâcheté qui est le fond habituel de leur caractère (t?)... »
On remplirait des volumes de ses imprécations. Les Furies le tenaient.
Puis, à son tour, il se calma ; et Henry redevint son meilleur ami.
Il avait, d'ailleurs, des soucis de toute espèce cl s'inquiéta notamment d'avoir été découvert par Weil. Son infidèle ami est un coreligionnaire de Dreyfus; les Juifs passent pour unis entre eux, dans une étroite solidarité. Depuis quelque temps déjà, Henry avait chargé Guénée de surveiller Woil (3j. L'agent sut seulement « qu'il dessinait beaucoup et décalquait des dessins ». (C'était pour ses études d'histoire militaire.) Un peu plus tard, Guénée signala l'arrivée à Paris d'Isaïe Levaillant, l'ancien directeur de la Sûreté générale, « fort dangereux individu, qui a renoué avec des agents renvoyés, SouflVain, Cesti, Dupas ; mais on ignore s'il a vu Maurice Weil, qu'il connaît très bien »,
Une autre conséquence de la rupture avec Weil n'était pas moins fâcheuse pour Esterliazy : la bourse
(i) '2\ mars 1897.
(2) 5 avril.
(3) Lo premier rapport de Guéni^e sur Maurice Weil est du 7 décembre iHffi; le rapport sur Levaillant est du 29 janvier. La filature continua tout l'hiver. [Instr. Tavernier.)
SCIIEURER-KESTNER 491
des riches Juifs lui sera désormais fermée. Il chercha ailleurs, ne trouvant nulle odeur à Targent.
Depuis quelque temps, il avait amorcé une nouvelle escroquerie, et il en tira, un an durant, de fortes sommes.
A l'automne précédent, pendant son séjour à la campagne, il y avait appris la mort de son cousin Paul Ésterhazy (i),qui laissait une veuve avec quatre enfants, trois filles, dont deux religieuses, et un fils de vingt ans. Esterhazy n'avait eu que peu de rapports avec lui. Le père de Paul, commerçant à Marseille, avait été sauvé autrefois de la faillite par l'intervention de ses frères, les deux généraux Walsin-Esterhazy, Fonde et le père du commandant (2). Esterhazy songea à récupérer cet argent, avec les intérêts, sur la veuve de son cousin.
Il ne Tavait vue qu'une seule fois, quatre années auparavant, pendant une visite d'une heure qu'elle avait faite à Dommartin, avec son fils Christian (3). Cela lui
(i) i5 octobre i8<j6.
(2) Valcntin-Joseph Esterhazy (1802 — i^")C) était le frère aîné des deux généraux. Do son mariage avec Mlle Lenormand, il eut trois fils : Edmond, marié et Mlle Barthélémy, dont la descendance habite encore la Provence ; Ernest, qui ne se maria pas et mourut à 22 ans ; cnfm Paul, né à Marseille en i836, préfet, puis adjoint au maire de Bordeaux, qui épousa Louise de Faultrier, d** famille messine. De ce mariage naquirent cinq enfants : Valentin, tué au Tonkin ; Marthe, mariée au vicomte de Goitisolo ; Alice, rcliÉ^ieuse des Dames de l'Assomption ; Everilda, religieuse dominicaine, et Christian.
(3) Mémoire de Christian esterhazy, 3o. — Ce mémoire, adressé au procureur de la République, a été publié par son auteur, avec diverses autres pièces, dans une brochure intitulée: La Plainte en escroquerie contre le commandant Esterhazy. — Cass.,l, 233, Bertulu^^: » Ma confiance en Christian Esterhazy est née du fait que jamais ce jeune homme n'a essayé, dans ses diverses dépositions, de dissimuler quelque chose pouvant être, au point de vue de la délicatesse et de Thonneur, durement qualifié... Je* n'ai jamais réussi à relever contre? lui aucune inexactitude. » — Néanmoins, je ne reconstitue tout cet épisode qu'à l'aide des seules lettres autographes d'Esterhazy dont j'ai les photographies sous les yeux.
492 HISTOIRE DE i/aFFAÏRE DREYFUS
avait suffi pour juger rexcellenle femme, très dévote et d'une ignorance complète des affaires du monde.
Le jeune Christian, huit jours après la mort de son père, fut très IBcr de recevoir une belle lettre dil commandant qu il tenait pour le grand homme de la famille. Esterhazy ne se contentait pas d'y exprimer des sentiments d'une chaleureuse sympathie, mais il s'enquérait avec sollicitude de la situation où se trouvaient ces pauvres gens, laissés seuls, et si subitement, dans la vie. Christian, par retour du courrier, exposa que rhéritage paternel n'atteignait pas 5.ooo francs, mais que sa mère cherchait un placement avantageux pour les 170.000 francs qu'elle avait tirés de la vente d'une propriété. Elle se défiait des journaux, dont les renseignements sont intéressés, et des notaires, dont les désastres sont fameux. On lui avait conseillé des valeurs turques.
La réponse d'Esterhazy (1) à « son cher Christian » paraîtrait au théâtre d'une excessive bouffonnerie. Il lui promet d'abord de reporter sur lui toute l'affection qu'il avait pour son père, « dont la mort laisse dans sa propre vie un bien grand vide », — ils ne s'étaient pas vus deux fois depuis dix ans, — et, comme il n'a pas de fils, « tout ce qu'il pourra faire désormais sera pour ce cher enfant ». Ainsi, il osl l'ami intime d'Edmond de Rothschild, qui veut bien l'intéresser, «sans aucun risque ni aléa », à ses affaires. Or, cette aide puissante, dont il a fait profiter naguère, en secret, le père de Christian, il la leur offre, au fils et à la veuve de son ami, mais à cette condition formelle qu'ils s'en tairont à tous, parce que la moindre indiscrétion mettrait un terme immédiat à ses relations avec les grands ban-
i) Lettre du 3() octobre iScjG.
quièrs. Quelle « canaille » ou quel « crétin » a pu leur proposer de placer leur argent dans des fonds ottomans ou égyptiens (i) ? Les affaires de Rothschild sont autrement sûres. Au surplus, pour que la mère de Christian ait l'esprit en repos, il lui garantira, « sur ses propres biens, l'intégralité du capital » qu'elle mettra dans l'affaire. — La solvabilité de Rothschild, avec Taval d'Esterhazy, que peut-on exiger de mieux ? -^ « C'est bien entendu : un minimum d'intérêt de 25 pour loo payables mensuellement, ce qui ne veut pas dire 25 pour 100 par mois », — la bonne dame pourrait s'y tromper, — « mais bien 2 et une fraction par mois. »
Ces gens simples furent éblouis ; le nom de Rothschild évoquait à leurs yeux les trésors des contes arabes. Et combien délicats les procédés d'Esterhazy 1 Us sont presque des inconnus pour lui, de lointains parents au cinquième degré ; cependant, à la première nouvelle de leur malheur, il vient à eux, et leur tend, dausleur coin perdu, une main secourable, lui, le Ois du grand général, officier supérieur, décoré, le gendre de la marquise de Nettancourt et l'ami intime du Roi de l'Or !
Mme Esterhazy, par discrétion, n'envoya au commandant que 5.000 francs. Il en accusa, très correctement, réception, garantit, personnellement, par un acte en règle, « le remboursement de la somme, pour le cas où il viendrait à mourir », et annonça que l'affaire était conclue; « cela n'avait souffert aucune difficulté (2). »
(i) M Le jour où la question d'Egypte se rouvrira ; — et on semble vouloir s'en occuper sérieusement ; c'est môme le seul point vraiment soulevé par le voyage du Tzar ; — ce sera la dégringolade. »> Pour la Turquie, « ce pays va sombrer ».
(2) L'escroquerie d'Ksterhazy fut dénoncée par Christian à l'enquête Berlulus (séance du y juillet i8y8) ; il remit au juge d'instruction toute la correspondance, les reçus, etc. Confronté avec Christian, Esterhazy commença par tout nier : « Ce sont
Le mois suivant, il envoya à sa cousine le premier dividende, io3 francs.
Ainsi mis en goût, son appétit redoubla. Ayant fait venir Christian î\ Paris, pour quelques jours, il n'eut pas de peine à s'emparer entièrement de lui (i). Le premier, il lui fit visite, le traitant, malgré la différence d*âge, en égal, et, chaque matin, il le venait prendre à son hôtel et le promenait, au Cercle militaire, à la Bourse, dans les théâtres, l'étourdissant de son ramage et ne tarissant pas sur l'affaire Rothschild, la plus belle du monde, aubaine exceptionnelle où sa mère avait bien tort de n'avoir mis que cinq mille francs (pourquoi pas cent sous ?), et dont c'était folie de ne pas profiter. A la Bourse, devant Christian, ahuri du bruit qui remplit ce temple de la Fortune, il causait familièrement avec les financiers, leur donnait (ou feignait de leur donner) des ordres, car il spéculait à coup sûr, renseigné, « tuyauté », par son grand ami. Mais cela, il ne le confiait qu'à Christian (2).
Le bon jeune homme, à son retour à Beauliran, vanta à sa mère la bonté et le prestige de son admirable parent. 11 venait d'atteindre sa majorité, obtint une avance d'hoirie qu'il expédia aussitôt à Esterhazy (3). « Ce
des mensonges infAnies... etc.» (Td-sx., U, j/i?.). Le 6 novembre i8*jç), la nouviônie rluambre correctionnelle le condamna, par défaut, h trois ans de prison et h la restitution des 33.rKX) francs ([u'il avait escroqués à (Christian. 11 fut établi, au cours du procès, qu'Esterbazy n'avait jamais eu aucun rapport d'affaires avec la maison Rothscbild ; il n'en reçut, A plusieurs reprises, (|ue des aumônes, inscrites, réiçulièrement, au compte '< Pauvres ».
(1) Janvier-février 18^7.
(•;!) Mémoire, 54, 55.
(3, Le reçu de cette somme (exactement i6.rHK) francs) est daté (lu 25 février i8()7 : i5.ooo francs pour l'alTaire Rothschild ; i.5(Kj à faire valoir dans ime petite spéculation.
SCIIEURER-KESTNER 495
qu'il y a de plus sage, lui éerit le coramandanl, c'est que je fasse pour ces i5.ooo francs comme pour les autres ; car, lîi^ c'est absolument sûr. »
Et, maintenant, par correspondance, en de volumineuses lettres qui arrivent chaque semaine et que Christian dévore, Estcrhazy achève l'éducation du malheureux. Savamment, il tue en lui les croyances, toutes les illusions de son enfance. Il s'applique, d'abord, à l'inquiéter dans l'orgueil de son nom historique, car c'est la seule richesse que se connaisse Christian, et, dès qu'il la saura précaire, il sera à la merci de son bienfaiteur. Il lui révèle donc que ce nom a été pour l'excellent homme qui vient de mourir, comme pour lui-même, « la cause de bien des tristesses », et qu'il a fallu « durement combattre pour le défendre». En effet, les Esterhazv d'Autriche sont leurs ennemis : la branche française, entachée de bâtardise, ne figure pas dans YAlmanach de Gotha qui est entre les mains « de tous les gens du vrai monde (i) » ; et, pour le titre comtal qu'ils portent, ils n'y ont pas droit. Lui, il est un soldat; il a forcé, par ses alliances, les portes de la société ; cependant, lui-même, il est écœuré « de cet infernal nom, il en crève de rage rentrée et d'humiliations avalées ». Mais Christian entre dans la vie avec un poids plus lourd encore sur les épaules, le souvenir des mauvaises affaires de son grand-père, souvenir qui a été ^réveillé <( par des négociants de Bordeaux ». Il n'y a qu'Estcrhazy qui n'ait pas oublié cette vieille histoire ; les négociants implacables de Bordeaux, c'est lui qui les invente ; bien plus, selon l'un de ses procédés ordinaires, il fait adresser à la mère de Christian une lettre anonyme où ce triste passé est longuement
(i) Lettre du 20 novembre i8cj().
rappelé. Nécessairement, Christian Ton informe, et il s'en lamente alors avec lui, retournant le couteau dans la plaie : « C'est d'autant plus écœurant, mon cher enfant, que c'est à une femme qu'on s'est adressé cette fois... Mais, hélas! c'est la vérité, et toute tentative pour châtier ces gens ne ferait qu'augmenter le scandale (i). » Il faut donc regarder bien en face celte situation « abominable » ; et la conclusion, c'est qu'à de tels maux, il n'existe qu'un « palliatif » : rien qu'un riche mariage peut sauver Christian, et, encore, bien qu'il ait à peine vingt et un ans, à condition qu'il se liûte, qu'il devance ses ennemis, avant que les calomnies répandues ne lui rendent impossible cette unique chance de gagner la bataille de la vie :
Crois-moi, plus on ira, plus l'argent sera tout, le maître souverain du monde. Et, dès lors, sois riche, très riche, applique toutes tes forces, toute ta volonté, toute ton intelligence à ce but unique... Je regrette bien de ne pas Tavoir compris plus tôt. Toi, au moins, profite de mon expérience et de ce que j'ai souflerl ; tu m'en remercieras (2).
Au surplus, « il n'y a, pour Christian, qu'une manière de se marier richement, c'est de tromper les gens (il faut dire les choses comme elles sont), en se faisant passer pour un gentilhomme, avec une fortune très modeste, mais titré, porteur d'un nom illustre, comte Palatin et descendant d'Arpad. »
L'idée étant venue à Christian de se faire d'abord une situation par le travail, d'entrer, par exemple, dans le journalisme, ou dans une maison de coulisse : « Cela est idiot et grotescjue, lui répond le
(1) Lettre de mars 1897.
(2; Miime lettre.
commandant ; cela ne pose pas. » Quand on joue à raristocrate, on peut dire, sans inconvénient, « qu'on s'occupe de politique et d'économie politique » ; mais on ne s'est pas fait graver des armes, « une grande épée et un griffon », pour vendre des primes et établir des comptes do report :
Du reste, ne t'emballe pas; rien ne dit que nous réussirons, car les gens deviennent malins, et le marquis de Presles ne devient plus facilement le gendre du père Poirier, droguiste dé la rue des Lombards... Affecte des dehors très sérieux, entièrement sérieux; surtout, lâche de te faire une tète un peu plus vieille ; fonce-toi les cheveux, cela vieillit les blonds; puis, ne fréquente que des jeunes gens ou des hommes très bien posés; évite tout ce qui pourrait donner lieu à la moindre réflexion malveillante; tu te rattraperas après et feras ce que tu voudras, quand tu auras de l'argent. C'est la partie d'où dépend toute ta vie que tu vas jouer; il s'agit de jouer serré... Affiche des sentiments royalistes... Dans le mariage, il y a toujours l'un des deux qui est trompé, il faut tâcher d'être l'autre... Je t'embrasse (i).
Ainsi (j'entends du môme ton) parlèrent Polonius à Laërte, Mentor au jeune Télémaque. Et il connaissait bien le « monde », les nobles et les bourgeois, et la cote des opinions politiques !
Aussi bien, il apporta tous ses soins à cette grande affaire, ne négligeant aucun détail. Par exemple, il se fil donner « des photographies avantageuses » de Christian et une ample collection d'articles nécrologiques, élogioux, sur le comte Paul (les discours prononcés aux obsèques), « car il faut exploiter, avant que
(i) Avril iS()7.
le souvenir n'en soit refroidi, la carrière politique de ce fidèle royaliste (i) ». 11 spécifia nécessairement que le futur époux, si la combinaison aboutissait, aurait la gestion des fonds ; Esterhazy les placera chez Rothschild. « Prie le Dieu des armées, dans lequel je n'ai nulle confiance du rest«,de te couvrir de sa protection... Mais, surtout, compte sur moi (2). »
Il procéda avec méthode. D'abord il fit « marcher », à rinsu de Christian (3), la tenancière d'une maison de rendez-vous, où il avait une part de commandite (5.000 francs) (4) ; il avait, en outre, procuré à la dame
(1) Lettre d*avril 1897.
(2) Lettre de mai 1897.
(3) Christian, dans une lettre du 6 décembre 1898 qu'il adressa au journal ie Rappel^ proteste qu'il n'a rien connu de cette négociation, « rien, absolument rien »>.
(4) Cass., II, 173, Dossier du conseil iVenquéte Eslerhazy, rapport du colonel Kerdrain en date du vi août 18^)9 : « Dans un autre rapport de police, qui revêt un caractère de haute gravité, M. le commandant Eslerhazy est accusé d'avoir accepté de commanditer, pour une somme de 5.(xx) francs, une proxt^nMe qui tenait une maison de rendez-vous dans le quartier de la i;arc Sainl-Lazai-e. Dans une des entrevues, le commandant déclara se nommer « Rohan-C.liabot » et, quelques mois plus lard, il déclina son vérilablo nom: « Walsin-Kslerhazy, ofiicier supérieur de l'armée française. >» A un certain moment, la proxénète dont les affaires élaient,paraîl-il, moins que i)rospéres, fit part de sa situation à celui quelle appelait » son associé »•. Le commandant Eslerhazy lui proposa de se charger, moyennant une forte somme, de trouver une jeune fille pour marier son neveu, âgé de 21 ans, «pii habite Bordeaux avec sa mcie.La susdite lennueière le mit, déc'lare-t-elle, en rai)i)()rl avec un certain I{on>*sel, sorte d'argent matriiiumiaL (pii avait une jeune orpheline très riche h marier. Ledit Roussel posséderait des leltres du coinmandanl. Nous avons, d'ailleurs, retrouvé au dossier nue lellre rédigée s(»ns forme de billet, dans laquelle le siu:nalaiie une simple lettre alphabétique P()ur le désigner; l'engage à faire toutes les déuKirehcs nécessaires, lui assurant, en cas de réussite, la sonune de io.cjoo francs. » — Eslerhazy convient, d'abord, des faits (séance du l>/| août iSç^; Casa., II, 1801. r*uis, le 27, « il prétend qu'on imite si bien son
« i.5oo à 1.800 adresses »,et il faisait le rabatteur, parlant discrètemeat, dans les cercles, de la maison pour y attirer des clients ( i) » ; on lui devait bien, en échange, une nièce « à millions ». Il « mobilisa » ensuite,- « en leur promettant un pont d'or, toutes les commissions possibles et imaginables (2) », un prt>tre, un Juif, un ancien officier et un couturier. Il leur donna ces instructions : « La moralité (de la jeune fille et de la famille) est question secondaire ; on passerait sur toute espèce de choses scandaleuses pourvu qu'elles ne crevassent pas les yeux (3). » Mais ces diverses négociations échouèrent.
Christian, d'ailleurs, s'était avisé qu'il n'avait pas fait encore son sei^ice militaire. Il a bien été ajourné une première fois ; le sera-t-il encore ? Esterhazy lui en indiqua le moyen, qui réussit : feindre une grave maladie qui ne se puisse vérifier, se faire soigner par un w thérapeute sérieux » qui en attestera, et « se purger, deux ou trois fois, au moment de passer au conseil, pour se donner tout à fait mauvaise mine (4). »
Entre temps, il rappela Christian à Paris et lui fil honte de n'avoir pas su décider sa mère à mettre plus d'argent dans une série de belles spéculations qu'il avait imaginées. Mais la vieille dame commençait à avoir des scrupules, bien qu'il payût régulièrement les
t^crilure qu'il s'esl déjà trompé à divci'.ses reprises sur des lettres <[ui lui ont été présentées » (II, 184 ; compte rendu oflicicl signé des membres du conseil denquéte).
(1) Cass., IIÏ» fiTA, mpport de police du 18 novembre 1897.
(2! Lettre de l'abbé Viilaume du i5 août i8<j7 ; j'en posst^'dc la photographie ; l'original a élé versé à l'instrudion du procès en escroquerie. Christian, dans son Mémoire, mentionne la lettre de » i'eclésiasti([ue », mais ajoute, entre parenthèses : « Signature vraie ou fausse ? ».
(3) Cass., H, 274, Rapport du colonel de Kerdrain.
(4) La lettre n'est pas datée. — C'as.s-., II, 253, Esterhazy.
intérêts de la prétendue affaire Rothschild (i). « Hélas! s'écria-t-il, tout craque, et cet imbécile de ministre des finances (Cochery) veut faire un impôt sur les valeurs de Bourse (2) I »
Malgré l'apparent échec, Mathieu Dreyfus se sentait fort encouragé : des sympathies nouvelles lui étaient venues ; surtout, il avait enfin le fac-similé du bordereau. Un heureux hasard lui apportera peut-être récriture du vrai coupable. En attendant, il demandera aux graphologues les plus qualifiés, en France et à l'étranger, d'ex[)ertiser récriture du bordereau et celle de son frère. Il publiera alors leurs rapports. Ce travail dura six mois.
L'historien Monod fit la première expertise (3) ; elle fut formellement négative : le bordereau, malgré une certaine similitude, qui disparaît à un examen attentif, n'est pas de Dreyfus. Les autres graphologues conclurent de même. La plupart émirent l'avis que récriture du bordereau est spontanée, naturelle (/i); trois
(1) Cous., II, 9.^2, Kslcrhazy.
(91 Lettre d'août i^yj.
(3) Crtss., I, V"»^, Monod. — dette expertise n'a pas été publiée. Monod la fit à la demande de Bernard Lazare, son ancien élève à l'École des hautes-études. 11 ne connaissait encore aucun des Drcvi'us.
(4,' (lUstave Bridier (dlssoudun, A. de Bouiremont (de Neuf chAtel), E. de MarncfTe (de Bruxelles), ^^'(dle^ de Gray-Birch (employé au département des manuscrits du Brilis/i Muséum), Thomas Henry Gurrhi (expert du ministère des Finances, de la l^réfecture de Indice, de la Ban([ue}, J. Holte Schooling
seulement quVlle est Tœuvre d'un faussaire qui a cherché à imiter celle de Dreyfus (i).
Crépieux-Jamin (2) appliqua son ingénieuse méthode à déduire des doux écritures le caractère du condamné et celui du traître inconnu. Dreyfus est d'intelligence vive, « à la fois très sensible et très renfermé, presque insaisissable » ; « quelque chose de dur et de hautain éloigne la sympathie affectueuse » ; « il est doué d'énergie et de persévérance » ; et « médiocrement sociable ». Au contraire, Tautre écriture indique « un esprit faux et illogique », une « émotivité extrême », une énergie « faible et inconstante », « des passions à la merci des caprices de l'imagination », un « jugement médiocre », « un homme tout en dehors, extrêmement fourbe et dangereux (3) ».
Le suisse Rougemont (d'ailleurs antisémite) a la môme vision des deux hommes. Le Juif, « qui est le plus jeune », est un être « plein de vie et d'action », un caractère « tout d'une pièce, tout d'un jet » ; on devine chez lui « une simplicité d'allures, une précision et une concision toutes militaires » ; sa volonté est « vive,
(membre de rinslitul des Actuaires).— Preyer, de Berlin, l'auteur de la Psychologie de VÉcriture, conclut dans le môme sens, mais mourut avant de pouvoir rédiger son mémoire.
(1) Crépieux-Jamin (de Rouen), Paul Moriaud (professeur à l'Université de Genève), Carvalho (expert judiciaire à New- York).
(2) Son livre sur V Écriture et le Caractère a été ainsi apprécié par le philosophe Tarde : « Ouvrage tout pénétré du suc d'observations accumulées et coordonnées dans le plus judicieux esprit. » {Revue philosophique du i" octobre 1897.) De môme, Drumont : « Esprit sagacc, à la fois Imaginatif et attentif ; son volume est tout à fait exquis, plein d'observations charmantes, de fines déductions, d'aperçus parfois un peu subtils, mais toujours curieux. » [Libre Parole du 17 novembre i8j)5.)
(3) L Affaire Dreyfus, deuxième mémoire, par Bernard Lazare, avec des expertises, 10 >.
aiguë, fa:-il(Mnent irritée » ; il cherche à se dominer ; point sentimental ni aimable. « sec et cassant », mais u fortement aimant et capable de grands dévouements » ; d'ailleurs positif et pratique, 1res intelligent et très cultivé ; fier, conscient de sa valeur, ayant une haute idée de lui-même, sincère et droit, incapable de flatterie, et tenace, d'une énergie indomplable.
L'autre « n'est point un être vulgaire, loin de là » ; d'ailleurs « éminemment doué » ; il paraît d'une intelligence très réfléchie; dans sa vilenie, « il a conservé des dehors corrects et donne ainsi le change » ; c'est « un fourbe qui se cache », « à la physionomie sournoise, lourde, sensuelle », avec des passions violentes et promptes, mais calme et prudent dans Taction, maître de lui, « d'une souplesse et d'une habileté de dissimulation rares », « un dévoyé » ; des vestiges de loyauté surnagent dans le naufrage de son être moral ; sa vie est pleine « de tristesses secrètes » et de Tamer sentiment de sa déchéance (i).
En môme lomps qu'il sollicitait ces expertises, Mathieu poursuivait ses recherchof* policières. L'un de ses agents sut de la concierge de l'ambassade d'Allemagne (jue la pièce qui avait été révélée par l Éclair n'était pas une lettre de Panizzardi à Schwarzkoppcn, mais de l'attaché allemand h l'attaché italien ; le nom de Dreyfus n'y figurait pas. Elle raconta ausf?i que l'un des employés de l'ambassade décachetait le courrier du comte de Munster et celui de Schwarzkoppen, copiait des
(i) Deuxième mémoire, i5^, 155, i5fi, lOo. — Voici le chiffre Ho? honornires qui furent, sur leur demande, accordés h ce? experts pour leurs travaux : 2G livres sterling h Schooling, 3<x) francs à Marneffc, 1.000 francs h Paul Moriaud, i..Vx> francs h Bridier, 3.ooo francs à Oépieux-Jamin. Le concours de Roupemont, de Gray-Bircli et de Carvalho fut gratuit, comme l'avait élc celui de Mouod.
SCIIEURER-KESTNER 503
lettres, transmettait ces copies h un autre espion français, le concierge de la maison d'en face, la maison truquée (i).
Mathieu, à plusieurs reprises, crut être sur la piste du coupable, fit suivre des officiers qui lui étaient signalés. Mais, à Texamen, ces dénonciations furent reconnues mensongères.
Henry lui fit tendre des pièges, lui adressa des agents provocateurs, des émissaires qui lui proposèrent, en vain, de faux documents.
Bernard Lazare continuait sa propagande. 11 publia une seconjde édition de son mémoire augmenté de quelques renseignements nouveaux et d'un fac-similé du bordereau, d'après celui du Matin. 11 trouva, cette fois, un éditeur parisien. Stock, qui devint un militant. Sa brochure et ses fac-similés en mains, il essaya de convaincre des personnalités politiques et littéraires. Coppée l'écouta avec émotion ; l'idée d'une erreur judiciaire avait troublé son sommeil. Zola loua le courage du jeune écrivain, mais absorbé par le roman qu'il écrivait alors (2), ne lut pas son mémoire. Claretie fut sceptique, Sarcey indiiïérent. Mirbeau, Brulat, Quillard, Héricourt eurent l'instinct du drame et en furent troublés. Judet, Edmond Lepelletier hésitaient. Le sénateur Isaac, un mulâtre de grand cœur, mais sans influence, promit son concours. Bérenger, légiste, l'auteur de la loi de sursis, eut une entrevue avec Démange, mais ne fut pas convaincu. Berlhelot écrivit à Bernard Lazare qu'il n'était qu'un chimiste et lui conseilla de s'adresser à un jurisconsulte. Goblet (3), Albert de
(1) Souvenirs de Mathieu Dreyfus.
(2) Paris.
(3i 6 mai 1897 : •« J'ai en horreur le crime imputé au capitaine Dreyfus, et rien ne m'autorise h croire que les officiers
Mun(i), déclinèrent toute entrevue. Ranc fut très cordial et chaleureux.
J'avais reçu la visite de Mme Dreyfus et de son père. L'attitude de cette jeune femme, simple, mais très digne, la tête haute dans le deuil immérité de Thonneur, m'avait profondément ému. Elle me donna à lire quelques lettres de son mari; c'étaient les lettres d'un innocent.
Scheurer-Kestner restait perplexe. D'un instinct sûr, Ranc et moi, nous nous obstinions à voir en lui l'auteur de Tinéluctable revisioji. Nous savions la vaillance de ce grand cœur; par l'universel respect qui Fentourait et par son autorité morale, le premier viceprésident du Sénat était l'homme de cette belle entreprise. 11 ne nous échappait pas qu'elle serait rude, hérissée d'obstacles de toutes sortes, que l'opinion, d'abord, serait hostile, que les antisémites et les patriotes de profession auraient recours à leurs violences et à leurs
français qui l'ont condamné à la suite d'une instruction régulière, et malgré les efforts de son éminenl défenseur, aient pu s'égarer au point de commettre l'irréparable erreur que vous supposez. Si des doutes sérieux subsistaient sur la culpabilité du capitaine Dreyfus, ce serait à son avocat de les faire valoir. Pour moi, je n'ai aucune (jualité ni aucune raison pour intervenir dans cette affaire. Uenk Goblf.t. •> — Cette lettre fut publiée par Goblet lui-même dans la Dépêche du 3o novembre
(1) 10 mai 1897:" Puisque vous voulez bien me faire connaître d'avance l'objet dont vous désirez m'entretenir, je dois vous dire que je ne crois pouvoir accepter aucune conversation sur ce sujet. A. de Mun. »
mensonges ordinaires, que les chefs de Tarmée et les pouvoirs publics résisteraient. Mais, quand Scheurer aura parlé, qui, parmi ceux qui le connaissent, mettra sa parole en doute? Il ne compte dans tous les camps que des amis. Alsacien, patriote, il a Toreille de Billot, des généraux les plus influents. Aucune calomnie, depuis près de trente ans qu'il siège dans les assemblées, ne Ta atteint. Il est intact. Il n*a rien demandé à la brigue ; une fortune constante Ta porté aux plus hautes situations. Que le président du Sénat, Loubet, soit rappelé aux affaires, il héritera de lui. Que la présidence de la République devienne vacante, Tancicn député du Haut-Rhin y peut aspirer.
Ainsi, tout ce que nous pouvions avoir de puissance persuasive, Ranc et moi, nous remployions à le convaincre. Mais il résistait ; s'il était plus troublé qu'il ne nous en faisait Taveu, il refusait de se contenter de preuves morales pour se faire une opinion ; habitué aux procédés scientifiques, il exigeait d'autres démonstrations, plus positives, qu'il nous était impossible de lui fournir.
Ailleurs encore, chez des amis alsaciens, Blech (de Sainte-Marie-aux-Mines), Lalance, on l'entretint de Dreyfus, des doutes qui étaient venus aux meilleurs, aux plus avisés. Une fatalité semblait le ramener au tragique problème, lui imposer l'âpre mission de le résoudre.
Quoi ! dans l'automne de sa vie, laborieuse, mais paisible, au seuil de la vieillesse, il entreprendrait une telle tûche! Il s'en défendit longtemps, lutta; puis, tout à la fois angoissé et piqué au jeu, il voulut savoir, sortir du doute.
(i) Instr. Fahre, 112, Schcurer-Kestner.
Vers le printemps, Tidée s'était emparée tout à fait de lui, Tobsédait, le faisait souffrir ; il n'eut plus un moment de repos (i). Il chercha, de tous côtés, à se renseigner. Son enquête, il la poursuivra avec une persévérance inlassable, selon la méthode et avec la rigueur d'un savant obstiné qui vérifie tout par lui-même (2). Pas de sentiment, pas de commisération préalable. Il étudiera ce cas singulier en chimiste, comme, dans son laboratoire, entre ses cornues et ses alambics, il analyse T»- cristal et décompose un gaz. Si le jugement a été bien rendu, il le saura. Si les juges se sont trompés, il le saura aussi. Et, si une injustice a été commise, il ne se dérobera pas à ses devoirs d'homme, de citoyen : il consacrera ce qui lui reste de vie h faire réparer une pareille erreur.
Au cours de cette enquête, au hasard des confidences qu'il recueillit, tantôt il crut Dreyfus innocent ; et il se le représentait sur son rocher, séparé du monde entier, « se demandant comment, à la fin d'un siècle issu de la Révolution, il était possible do payer d'un tel martyre son origine et sa religion » ; tantôt il l'imagina coupable ; et il n'y a pas de chAtimont trop terrible pour un soldat qui a trahi l'armée, pour un Alsacien qui a vendu la France.
Au fond de lui-même, il l'eût voulu coupable. C'eût été plus simple. Quand il recevait des avis défavorables au condamné, il en éprouvait un soulagement. 11 va donc, enfin, être débarrassé de ce cauchemar et, apaisé, pouvoir recommencer à vivre ! Puis, il se remettait à l'œuvre.
Sa première expérience lui fut une leçon salutaire. Un soir, chez son ami Blech, il dit ses inquiétudes.
(li Mémoires de Sciieuiœr-Kestner.
(2) Procès Esterhazy, 147, Scheurcr-Kcstncr.
Plusieurs convives, alsaciens, parlèrent dans le môme sens. Un officier, le commandant Boyer, intervint. Il raconta qu'il avait été mêlé lui-môme à l'instruction de Taffaire ; la comptabilité de Dreyfus avait été examinée, trouvée en règle; mais cette régularité même éveilla les soupçons, et l'on découvrit que le traître possédait à Paris une maison, d'une valeur de 200.000 francs, dont il n'existait aucune trace. sur ses livres. Devant ce récit, toutes les objections tombèrent. Scheurer s'en retourna avec un poids de moins sur le cœur.
Le vendredi suivant, il me raconta Tincidcnt, non sans ironie. Voltaire, de môme, après avoir reçu une lettre du maréchal de Richelieu, dit un jour au conseiller Tronchin : « Il ne faut plus se mêler de rien ; Calas était coupable (1). » Comme Tronchin, j'exprimai un doute catégorique, tout en ajoutant que j'irais aux renseignements. Démange me dit qu'il n'avait jamais été question, au conseil de guerre, d'un pareil argument, qu'on n'aurait pas négligé d'opposer aux dénégations de son client ; Mathieu Dreyfus déclara à Bernard Lazare que son frère n'avait jamais possédé de maison, ni à Paris ni ailleurs, qu'il était facile de s'en assurer aux bureaux des hypothèques et de l'enregistrement, et que tous les livres de sa belle-sœur, tutrice légale du condamné, étaient h la disposition de Scheurer et à la mienne.
Scheurer vérifia aussitôt ces assertions, qui se trouvèrent exactes ; il courut chez le commandant Boyer qui, confus, allégua qu'il avait parlé par ouï-dire et s'était laissé entraîner (2).
(1) Gaullieur, Étrennes Nalionaiea, III, 204, Anecdotes inédites sur Voltaire: Raoul Allier, Voltaire et Calas, 11.
(2) 17 mai 1897. — Procès Ester hazy, i48, Scheurer-Keslncr.
Une pareille légèreté chez un officier étonna Schcurer. Il avait vu à Tœuvre les prétoriens du Deux-Décembre, les traîneurs de sabre et les colonels d'antichambre de TEmpire, frivoles ou brutaux, et ignorants, les preneurs de coups d'Élat, les camarillas réactionnaires et cléricales. Mais, tout cela, c'était le passé. L'armée nouvelle, la jeune armée de la République, n'est-elle pas une autre armée, d'esprit plus solide et plus droit, scrupuleuse et loyale, régénérée par la terrible leçon de^ 1870, par un labeur opiniâtre, et, selon l'amoureuse parole de Gambetta, pure comme les drapeaux sans tache qu'elle a reçus ?
Scheurer avait été le beau-frère de Charras, Tarai de Faidherbe, de Chanzy,de Denfert.Il croyait le nouveau corps d'officiers, qu'ils fussent ou non républicains, animé de l'âme de ces grands modèles, tous hommes de devoir et d'honneur. Il avait le culte, la superstition de l'uniforme. Dirai-je que cet homme excellent, dans l'ardeur naïve de son patriotisme, avait été, pendlant une heure, la dupe de Boulanger (1)? Surtout, il ignorait le long travail patient de T École de la rue des Postes, pépinière des grandes écoles militaires, la lente infiltration de Tesprit jésuitique dans les États-Majors et les commandements.
Scheurer passa les vacances de Pûques en Alsace. Il y apprit la mort de Sandherr, qui avait succombé enfin, le 24 mai, après une horrible agonie ; des amis raulliousiens lui avaient rendu visite ; quand on lui parlait de Dreyfus, son visage se crispait.
A Belfort, Scheurer eut un long entretien avec
(i) Je n'eus jamais qu'une discussion avec lui, dans une assemblée des actionnaires de ia République française, au printemps de 1887, où il me reprocha mes attaques contre Boulanger.
SCIIEURER - KESTxNER 509
le commandant Bertin-Mourot (i), qui y tenait garnison et qu'il avait connu autrefois (2). Bertin fil Timporlant; ils n'étaient que cinq à savoir Texacte vérité (3) ; pourtant, les récits des principaux journaux n'étaient pas mensongers.
Bien qu'il eût mal noté Dreyfus quand il l'avait eu sous ses ordres, il avait, disait-il, repoussé d'abord l'accusation et passé par le doute, l'inquiétude, l'insomnie. — En fait, dès le lendemain de l'arrestation de Dreyfus (4) , Bertin l'avait chargé violemment dans une note qu'il remit à Du Paty. — Et il était décidé à prendre sa défense quand, " une nuit », il avait découvert la dernière preuve qui manquait. « Demandez aux frères de Dreyfus ; ils vous diront qu'il n'avait pas l'intention de rester dans l'armée. Une fois décoré, il eût pris sa retraite, se serait installé à l'usine de Belfort et, de là, eût continué à renseigner les Allemands (5). »
Bertin conseilla enfin à Scheurer de faire part de ses angoisses au ministre de la Guerre; lui-même, il le con-
{i) Mémoires de Scheurer-Kestner ; Rennes,!^ i65, Billot; II, 52, Berlin. L'entrevue fut provoquée par Scheurer, qui savait que Berlin avail élé môle à l'affaire. Il lui demanda un rendezvous par une lettre datée du 24 mai, que Bertin versa aux débats de Rennes (II, 40-
(2) Rennes, II, 44> Berlin.
(3) A Rennes (II, 56, 57), Bertin convient du propos : « Je me considérais comme un des cinq (pourquoi cinq? je ne m'en souviens plus) mêlés à la découverte de la culpabilité. » — Il est possible que ce chiffre ne soit qu'une hâblerie de Bertin.
(4) Voir l. I", iV5.
(5) Berlin raconta encore à Scheurer que Démange, au procès de i8<y», avait i)lai(Ié <• l'amorçage », que Dreyfus avait un jour ouvert une armoire secrète pour y copier des documents et avait été |)ris sur le fait. Démange, questionné par moi, démentit le récit (pii le concernait; Bertin lui-même, à Rennes, n'osa pas répéter ((u'il avait surpris Dreyfus en flagrant délit d'indiscrétion.
naissait beaucoup ; il s'ofifrit à lui répéter leur conversation. Scheurer y consentit et, quelques jours après, Berlin avertit Billot (i).
Dans une deuxième entrevue, un peu plus tard, Bertin ne réussit pas davantage à lever les doutes de Scheurer. Celui-ci Tavait trouvé passionné, haineux, incertain de la culpabilité qu'il affirmait, mais qu'il ne démontrait pas.
D'autres informations, mais favorables à Dreyfus, se trouvèrent, après examen, exagérées ou inexactes.
Lalance avait raconté à Scheurer que des Mulhousiens, préoccupés de la môme pensée que lui, étaient allés à Berlin et que le chancelier, ayant à leur demande interrogé l'Empereur, avait rapporté cette réponse : « Je donne ma parole d'honneur, non d'Empereur, mais de gentilhomme, ((ue Dreyfus est innocent. »
Scheurer, voulant vérifier l'anecdote, s'adressa à l'un des Alisaciens qui auraient fait la démarche ; Théodore Schlumberger lui dit aussitôt qu'il n'était pas allé à Berlin, mais que Mieg-Kœchlin et lui avaient écrit au prince d(* Ilohenlohe pour rassurer leur conscience. Le chancelier leur avait fait celle réponse : « Dès le début de rairaire,le gouvernement allemand a déclaré, officiellement et spontanément, au gouvernement français qu'il n'a jamais eu de relations avec Dreyfus (2). »
;i) Hennés, I, iCkS, Billot : « Au iiiai'iaii:c de Mlle de Miribel, auquel assistait le. colonel liertin, il dein.ui<Ia à me \(.rir et, dans la soirée, ine mit au courant de la pensée de Sclieurer- Kestner. » De même Bertin (11, \')).
(i>) Scheurer donne, dans ses Mémoirea, le texte même de celte Icllie, qui lui fut remise p.u* Théodore Schhnnberj^er : « Je comprends le but que vous poursuive/: voire démarche est des plus honorables. Mais, dès les premiers moments de cette alïaire, le gouvernement allemand a déclaré, oflicicllemcnt et spontanément, au gouvernement Tranchais (luil n'avait jamais été en relations avec Dreyfus. Depuis lors, il y a eu
A son retour à Paris, Scheurer reçut la visite de Bernard Lazare, qui lui était adressé par Ranc et qui lui remit, avec des fac-similés du bordereau, quelques lettres autographes de Dreyfus. Un journaliste (i) avait récemment confié à Bernard Lazare (ou celui-ci avait cru comprendre) que Dreyfus n'avait pas été condamné à l'unanimité; le soir du verdict, il avait voyagé avec Tun des juges du capitaine; il Tavait entendu dire à un camarade qu'il n'avait pu se décider à condamner.
« Il me faut, dit Scheurer, le journaliste et lof ficier (2). » Le journaliste se rendit à son appel; il avait seulement entendu le commandant Gallet dire qa il avait été navré d'avoir eu à condamner un officier pour un crime aussi affreux (3). Et ce propos môme, Gallet a affirmé plus tard qu'il ne l'a point tenu (4).
Scheurer conclut de cette première enquête que les accusateurs de Dreyfus propageaient de véritables mensonges, mais que certains de ses défenseurs avaient Tasserlion légère.
Il se livra alors à T examen des écritures ; il lui parut que le bordereau n'était pas do Dreyfus (5) ; mais, comme il n'avait aucune compétence particulière, la méthode
chose jugéf», et il scmit inconvenant, de la i)art de l'Empereur, de revenir sur une chose jugée d'apn>s les lois du i>ays. »
(i) Deslez, rédacteur à la France, journal houlangiste et antisémite.
(•->.) Mémoires de SciiEunER.
(3) Fitjaro et France du 3o octobre 1898.
(4) Je tiens «re démenti de Gallet lui-même. Il était alors en garnison /i Sainl-(iermain. Il y rentra, avec un autre ofllcier, le soir menu» de la condamnation de Dreyfus: le journaliste se trouvait dans le même compartiment; Gallet déclina toute conversation avec lui et, môme à son camarade, ne dit pas un mot du jirocès.
(5) Procès Falerhazyy i4H, i53, Scheurer.
lui commandait de se renseigner auprès des professionnels.
Il avait déjà entretenu de ses recherches deux de ses collègues du Sénat, Bérenger, qui resla sur la réserve, bien que la procédure suivie en 1894 lui parût suspecte, et Trarieux, qui témoigna, au contraire, d'un vif empressement, car, h lui aussi, pesait la crainte d'une erreur (ij. L'ancien ministre s'était ouvert récemment de ses inquiétudes à l'un des expertsde 1894, Teyssonnières, qu'il avait obligé et qui en était encore reconnaissant (2). Teyssonnières lui communiqua son dossier, essaya de lui démontrer, pièces en mains, que le bordereau était de l'écriture déguisée de Dreyfus. Mais Trarieux contesta, avec beaucoup de force, celte hypothèse : l'écriture est ou n'est pas celle de Dreyfus, mais ce n'est pas une écriture déguisée ; le traître, s'il eût songé à un déguisement, ne se fût pas borné h mettre un voile transparent; il se serait masqué (3).
Comme Scheurer jugeait plus scientifique de ne pas s'adresser aux experts (pii s'étaient prononcés en faveur de Dreyfus, il pria Trarieux de lui envoyer Teysonnières (4).
L'expert accourut chez le vice-président du Sénat (5) et vida aussitôt son dossier, qui comprenait la photographie du bordereau (6), diverses lettres de Dreyfus et
(1) Procèa Zola, I, 17G; Rennes, Hl, /»12, Trarioux.
('.>.) Procès Zola, I, /|44, Tcyssoniiièros ; I, fii\3, Trarieux.
;3) Procès Zola, I, 177, \{m; II, 37»; Jiennes, 111, 4i'ii 4ii>» Trarieux. — Le 2 janvier iS<j7, Teyssoriiiières rnivil à Trarieux : «' 11 m'a semblé (jue vous n'étiez ])as enlièremenl eonvaineudc la ruli>alnlité du traître <iui m'a occasionné lanl «lamertumes. »
v/i) Trarieux manda Teyssonnières ]>ar une lellre ([ui fut produite au i>roet>s Zola (,11, 27).
(5 Le 20 juin. [Procès Zola, I, /|/i7, Teyssonnières; II, 22, Scheurer.)
(0) Procès Esterhazy, i53, Scheurer.
SCHÈURER-KESTNER 513
des décalques, toutes pièces provenant du ministère de la Guerre. Comme Scheurer manifestait quelque surprise, l'expert lui conta quelques-uns de ses mensonges habituels : ce dossier a été déposé chez lui, le 16 novembre 1896, par un visiteur inconnu ; mais c'est Bertillon, de son propre aveu, qui à communiqué le fac-similé au Matin ; Teyssonnières en a informé le procureur de la République; en 1894, son rapport accusateur avait été mal vu à la préfecture de police, hautement approuvé au ministère de la Guerre : « Enfin, lui avait-on dit, voilà un honnête homn^e 1 » Aussi, les Juifs le poursuivaient de leur haine.
Enfin, il lui fit une démonstration graphique qui, sur le moment, parut probante. De nouveau, Scheurer se sentit soulagé, remercia l'expert (1) ; Dreyfus était coupable. Mais, le lendemain, il procéda à une nouvelle étude des textes, et toute la démonstration de Teyssonnières s écroula (2). Il le pria alors de revenir (3), discuta avec lui. L'expert parut très troublé (4).
Scheurer vit aussi Démange (5), qui lui parla longuement, avec émotion, mais qui ne le convainquit pas encore. Depuis qu'il avait reçu les confidences de Salles, il méditait de saisir le garde des Sceaux d'une demande
(1) Procès Eslerhazy, i48; Procès Zola, II, 28, Scheurer, — Cass., I, 5o4, Teyssonnières.
(2) Mémoires de Scueurer.
(3) 11 juillet. — Procès Zola, I, 448, Teyssonnières; II, 28, Scheurer : « Je m'absenlai pour quelque temps (il retourna en AlSfice où il eut sa seconde entrevue avec Bertin) et, lorsque je revins à Paris, le trouble était si grand chez moi que je jH'iai Teyssonnières de revenir. »
(4) Mémoires do Scheurer.
(5) Teyssonnières prétendit, au procès Zola il, 44?)» que Démange était venu chez Scheurer et qu'il tenait le fait de ce dernier. Scheurer {II, 28) déclara que ce fut lui-môme qui alla chez Démange ; Bernard Lazare l'accompagna et assista à la conversation.
M 4 m*- roi m: lu: i. vff.mhi; nu t y fis
iMi annnhilion iK* rilUy«l juiroiinMil. Mailla pn^uvo jurîiliiHU» lui fa l'hait tlefaiil ijiit* la lui avail «Mo violée. 11 on -HiM-aiL ilô-H lors, iv<luil à il<Mnan<liM* au ministre J'orilonnrr une onquiMe : el pour ri»la, il lui fallait Tassislaïu-e lie se< ronfK*re< iM «rhoinmes |ioli(i«jue<. Or. ses amis rm\itai('ut à temporiser: « C«'<1 trop lût, lui ili>aie:il-iN. attenilez i . Il «Miirairea S«*lieurer à se t'airo montrer la piè«*e se«'ri'le par Billot.
S. 'îieuror.*par;ip:es jo:u> aprè<. avant r«MJ«Yintrê Billot au SoïMl. l;;i ilemaniia \;:îe preuve i:*êi.lil»'. lit^M^ive. du xr'.me \ie iMexius.
r»i',"o:. -;> ^•.:r se-- Aiari-- j-ar lî»Tt:n. pn^n«l -^on air •.*'.a..î*c . :! vi.î à S. he-.iier .-,.: a 'a \-:.i/ :1 iw \*r\:[ jias lui ouvrir !o v:.^<s -T xle i\i:ï.i:: • . ::^î:s •' \ li • ^.'i.rie. <-oinnie a,". v.;e'/.ç':;:- lU* >-.*> ar.v.s. ..■.:■■. . a: j j<s-.*. a ! èj-.-|ue tle : •'::.*r:v\!.i:.v'»:; .;- Oa>:: ::. - s aa:- :.;> r.: îrv^ixc une :^ ./ :::: >■::;•::;:» :v :: ' :. r':!::- r»i::iS i- lUt^me
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tu crois à raullienticité d'une pareille pièce ? — Oui, dit Billot, il n'y a pas à s'y tromper ; elle est de Técrilure de Panizzardi (i). »
Scheurer resta sceptique. Ainsi, outre la pièce secrète qui avait été montrée aux juges, il y en avait une autre encore, et combien extraordinaire !
Toutefois, il se sentait découragé. « Je chercherai, nous dit-il le 9 juillet, jusqu'aux vacances ; si je n'ai rien trouvé d'ici là, j'y renonce. » Ranc protesta. Je dis à Scheurer qu'il se calomniait : « Tant que vous aurez un doute, un seul, vous chercherez. »
Ainsi, tant d'efforts restaient vains : ceux de Mathieu Dreyfus et ceux de Scheurer. Et leurs efforts à venir n'auraient pas été moins inutiles si Henry, quelque temps auparavant, n'avait pas commis, non pas danâ l'insolence de son triomphe, mais par excès de précaution, une imprudence.
Comme Billot avait trouvé plus politique de ne pas relever Picquart de ses fonctions au bureau des Renseignements, et de ne pas lui donner officiellement de
massue » ([uc j'avais raconté h un journaliste et qui a fait le tour de la presse. » — Scheurer (II, 22, 28) releva diverses erreurs dans la déposition de Teyssonnières, mais il ne contesta pas ({u'il lui eût fait un récit de son entretien avec Billot. Dans ses Mémoirci^, il ne mentionne pas la phrase sur « le coup de massue »; mais il l'a citée frécpiemment à ses amis, sans préciser dans laciuelle de ses entrevues avec Billot elle fut prononcée. — Billot, dans ses diverses dépositions, se tait (pour cause) de cet entretien où il fit usage du faux d'Henry. (1) Mémoires de Scheurer.
successeur, — petite habileté d'où vont découler de grandes catastrophes, — les agents extérieurs du service ignoraient, selon le jargon du lieu (i), « la mort >r de leur ancien chef, et ils continuaient à s'adresser à lui.
Quand Henry ne reconnaissait pas l'écriture de ces correspondants dePicquart, il ouvrait leurs lettres; il lui expédiait les autres, témoignant ainsi de son respect pour le secret des correspondances (2).
Plusieurs agents, s'étant rendus au bureau, s'informèrent de Picquart; il leur fut répondu que le chef du service était en voyage, et qu'on ignorait la date de son retour; ils lui écrivirent leur déconvenue (3).
Picquart avait souffert de sa fausse mission, du rôle « antimilitaire » qu'il avait dû jouer. Ces lettres achevèrent de Texcéder (4). Le 18 mai, il en reçut une, d'un commissaire spécial. Il la renvoya, avec cette note « personnelle », à Henry:
Que Ton dise donc une bonne fois aux gens que j'ai été relevé de mes fondions ou que je n'occupe plus mes fonctions. Je n'ai aucune raison d'en rougir; ce qui me fait rougir, ce sont les mensonges et les mystères auxquels ma mission donne lieu depuis six mois.
Celte note parvint à Henry quatre ou cinq jours après. Il la montra ix Gonse, annonçant son intention « d'écrire immédiatement au colonel Picquart, avec de la bonne encre, car il en faiîsait une affaire personnelle (5) ».
(0 Ctms.^ I, 3o3, Cordicr.
(?.) Inslr. Fabre, 1^0, Henry.
(3) Ibid., 79, Picquart.
(4) Procès Zola, 1^289; Cass., I, 195, Picquart (r>) Inslr. Fabre, i^o, Henry.
Gonse, avec son ordinaire hypocrisie, lui dit seulement « de ne pas s'emporter^ de réfléchir (i) ».
Le ton de Picquart était vif; mais Picquart n'a pas cessé de témoigner à Henry une cordiale confiance ; les mensonges qu'il dénonce, c'est Tévidence qu'il ne l'en rend pas responsable; Henry est son inférieur hiérarchique; ç eût été au supérieur, à Gonse, qu'il eût appartenu de répondre.
Sur ces entrefaites, Bertin rapporta à Billot et à Boisdeflfre, qui en instruisit Gonse, la conversation qu'il venait d'avoir à Belfort avec Scheurer (2). Qui renseignait le sénateur alsacien? Évidemment, d'autres Alsaciens, les Dreyfus, Picquart ? On ne pouvait rien contre les frères du condamné. Il ne serait pas superflu de donner un avertissement au justicier, qu'on avait cru calmé, parce que dépaysé, mais qui continuait ses intrigues.
Henry aachevé son dossier de faux ; le moment semble venu de le brandir.
Il soumit sa réponse à Gonse (3) qui la communiqua à Boisdefl're (4).
(1) Cass.f I, 257, Gonse; Instr. Fabre, i4o, Henry. Gonse aurait averti Henry qu'il s'exposait soit à une punition de Picquart, soit à une plainte qui le pourrait mettre dans une situation difficile.
(a) Le 29 mai.
(3) fnstr, Fabre^ i^i, Henry : • Le général me dit: « Envoyez cela, si vous le voulez. » Il dit plus loin : « Mes. chefs n'ont en rien épousé notre querelle purement personnelle.» — Cass.y I, 257, Gonse.
(41 Insir. Fabre, Gi, BoisdefTre : « Je n'ai connu les lettres échangées qu'une fois la chose faite. » 100, Picquart: « Je voudrais savoir si c'est après que la lettre d'Henry a été écrite ou après qu'elle a été envoyée, car quatre jours se sont écoulés entre les deux opérations. » — Cass.^ I, 214, BoisdefTre : « Je n'ai connu l'échange de lettres qu'après réponse faite. »
Henry, dans celte lettre prévenait Piequart « qu'il résultait de Tenquôte (i) » poursuivie au ministère, à la suite de la note du colonel, que le mot « mystère », qui y était contenu, s'appliquait à trois ordres de faits qui s'étaient produits, en 1896, à la section de statfstique :
1® Ouverture d'une correspondance étrangère au service et dans un but que personne ici n'a compris ; — 2° Propositions faites à deux membres du personnel de la section de statistique et qui consistaient à témoigner, le cas échéant, qu'un papier classé au service avait été saisi à la poste et émanait d'une personne connue ; — 3® Ouverture d'un dossier secret et examen des pièces y contenues au sujet desquelles des indiscrétions se produisirent dans un but étranger au service.
On a « les preuves matérielles de ccm faits ». « Quant au mot mensonges également contenu dans la note précitée, l'enquête n'a pu déterminer encore où, comment et à qui ce mot doit s'appliquer. »
Les dernières illusions de Picquart tombèrent : quoi, Henry, lui aussi (i>j!
Ces menaces, dans leur obscur jargon, sont claires pour lui. Il est accusé d'avoir indûment saisi la correspondance d'Esterhazy, d'avoir cherché à suborner dos officiers, d'avoir divulgué le dossier secret, et d'avoir menti à ses chefs (3).
(1) Instr. Fahre.ùi, BoisdefTrc : « La lettre d'Henry ne pouvait ôtre le point de d(^parl d'une enqutUe quelconque. » i(X), Picquart : « Je le crois bien puisque, d'après l'aflirmation d'Henry, l'enquiMe avait eu lieu avant. » i^i, Henry : « Si j'emploie cette expression, c'est que j'ai tenu, avant de lui écrire, ù m'assurcr près de mes collaborateur? que ce que je voulais lui reprocher personnellement était exact » — Cass,^ I, 2r)8, Gonse : u Le mot enquête était exagéré. »
(•.»; Inslr. Fabre^ i<>3, Picquart.
(!i) Prorè.^ Zola, 1, 'iHi); Instr. Fabre, 180, Picquart.
La lettre est datée du 3i mai, timbrée, à la poste, du 3 juin; donc elle n'a pas été écrite par Henry dans une minute de colère, mais mûrement délibérée avec Gonse et Boisdeffre (i). Jamais subordonné n'^aurait osé écrire pareille lettre à un supérieur en grade, à son ancien chef, sans se savoir soutenu. Par l'exemple de Dreyfus, Picquart sait comment, d'un innocent, on fait un coupable. C'est lui-même (croit-il) qui a porté aux juges du Juif le dossier secret ; un dossier secret (Henry est bien bon encore de l'en avertir) est déjà préparé contre lui-môme ; et, depuis qu'il a vu celui de Dreyfus, il sait ce que valent « les preuves matérielles » de la section de statistique (2).
II réfléchit trois jours, bouleversé.
La lettre lui était parvenue, à Gabès, le 7 juin; il répondit seulement le 10, et brièvement, sans formule d'aucune sorte :
Reçu lettre du 3i mai. Je proteste de la manière la plus formelle contre les insinuations qu'elle contient et la manière dont les faits y sont exposés.
Il se fût mis dans la posture d*un coupable, s'il eût gardé le silence.
S'inquiète-t-il â tort? On va voir se réaliser l'une après l'autre les menaces d'Henry. Ce plan de campagne sera méthodiquement suivi. Ce papier, c'est l'exact résumé des futurs réquisitoires. Tous les mensonges, tous les faux témoignages sont prêts.
Il a obéi à tous les ordres, s'est résigné, cherche à
(1) Procès Zola, I, 349; Inair, Fabre, 80, 147; CaRS.y I, 195'; Benne», I, ^^H)' Picquart.
(?) Prorèft Zola, I, 290; Inslr. Fabre^ 81, 1^7; Cas»., I, 196; Pennes, I, 4i>9» Picquart.
se faire oublier sur la terre d'Afrique. L'inquiète conscience des chefs ly poursuit quand m(>me. Il a commis le plus grand des crimes : il sait leur crime. Cela est inexpiable .
S'il n'essaie pas de réveiller la justice endormie, il n'est pas en son pouvoir qu'un autre ne l'éveille. Fatalement, elle s'éveillera. Si son témoignage est invoqua, il dira la vérité. AussHôl s'exécuteront les représailles annoncées par Henry. Il sera discrédité comme témoin, comme soldat (i).
Pour assurer sa sécurité, il ne peut rien que se taire, — en attendant l'heure où se taire serait un mensonge. Mais son honneur, il le mettra à l'abri.
Picquart, depuis huit mois, n'avait eu qu'un congé de quelques jours, en mars, pour régler des affaires de famille (v>). 11 demanda au général Lerlerc un second congé pour aller à Paris. Il y arriva le 20 juin et, dés le lendemain, se rendit chez Leblois (2), son plus vieil ami et le seul avocat qu'il connût (3).
Il ne lui dit dabord que sa délresse ; il peut d'un moment i\ l'autre être lobjel de mesures graves; pourtant, avant de le mettre au courant des incidents qui bouleversent sa vie, il veut consulter deux de ses an-
(1) Cas.N'., I, nj;: nenries, I, ^Ck), l'irqiiarl.
{'2) Jnstr. Fabrt\'22\ lollro do (ion^o du n» mars iSfj-j. — Casfi,, II, li-M, Ksiorhn/.y : .. La daine voilée m'a appris (jue IMcquarl était veiiii à Paris, dans le plus tçrand niystrie, au printemps de iS<)7, et ouvertement en juin. »
(3; Inslr. Falire, 81; Cass., I, uf), Piequart.
ciens chefs qui lui ont témoigné de Tamitié et qui le pourront guider et lui venir en aide (i).
C'était fort sage. Mais il trouva porte close chez le général Jamont(2); le général Nismes Técouta, prit part à sa peine, mais ne lui donna que des conseils militaires : « Ne rien dire au civil » et « faire le mort (3) ».
Picquart revint alors chez Leblois et, se confiant à Tavocat, il lui raconta comment il avait découvert la trahison d'Esterhazy — toutefois sans préciser par quels moyens et sans parler dn petit bleu (4), — et Finnocence de Dreyfus.
Comme preuves matérielles de son dire, il montra à Leblois quatorze lettres de Gonse (5) ; il en résulte que son enquête contre Esterhazy a été autorisée et qu'on Ta éloigné pour le punir de sa clairvoyance. Et la vengeance se poursuit ; Henry, porte-parole des chefs irrités, le menace et l'insulte.
Parla suite, quand Picquart, devant vingt juges, militaires et civils, protestera comme accusé, et, sous serment, affirmera comme témoin (6) qu'il n'a pas fait ses confidences à Leblois dans le dessein (noble ou scélérat) de combiner quelque plan pour rendre au martyr de nie du Diable l'honneur et la liberté, mais qu'il a été préoccupé seulement de sa défense personnelle, « qu'il ne pensait plus à autre chose qu'à sa défense (7) », il
(1) Enq. Pellieux, 3o nov. i8<)7, Picquart.
(2) Cass., I, 196, Picquart.
(3} Procès Zola, I, 290; Insir, FabrCy 81, Picquart.
(4) Procès Zola, I, 97, Leblois ; //ïs/r. Fabre^ 71, 182, Picquart; 114, Scheurer; 120, 135,197, Leblois; Cass.y I, 197, Picquart; etc.
(fi) Inslr. Fabre, 78; Cass.^ I, 197; RenneSy L 460, Picquart.
(G) Enq. Pellieux, 3o nov. 1897; Instr. Ravary, 9 déc; Conseil (f enquête du i»»" fév. 1898 (Cass., II, 166^; ProrèsZola, I, 290; Inslr, Fabre, 81, etc.; Cass., I, 196; Inslr. Taverniery 22 cet. 1898; Rennes, I, ffio.
(7) Inslr. Fabre, 193, Picquart.
(lit vrai, il no se parjure pas, il ne se rt^fugie pas dans Téquivoque.
L'accusation, qui va être portée <'ontre lui, si elle élait exacte, le grandirait-elle ? Le problème ne lui échappe pas. Mais il est incapable de mentir, même pour embellir son personnage dans la légende. Son cas est simple , humain. Il no chevauche le cheval ni d'un héros do la Table-Ronde ni du héros de la Manche. Il a sous les yeux Texemple terrifiant de Dreyfus; il cherche à éviter pour lui-môme un pareil destin.
Leblois fui 1res intéressé : à la fois inquiet pour son ami et profondément ému par TinaUendue et dramatique révélation (i).
Il avait été jxige" d'instruction et sVntendait h débrouiller les affaires confuses ; et il était le fils de ce paaleur alsacien qui prononça, au Temple-Neuf, le fameux sermon contre l'Intolérance (2). « La lumière deDieu, dit l'Évangile, éclaire tout homme qui vient au monde (3). » Dreyfus est victime des haines religieuses !
D'un regard (jui allait très avant dans l'avenir, Leblois vit cjue le sort do Picquart, celui de Dreyfus, sont désormais liés, indissolublement, Tun à l'anire. Pour avoir voulu sauver Dreyfus, Picquarl s'est perdu; dès lors, Picquart ne peut plus être sauvé que par Dreyfus; donc, il faut, d'abonl, faire éclater rinnocence du Juif, car celte innocence est la justifitration de Picquart. T/humanité le commande, et le souci de la juslice, non moins, plus liaul, que rinlérét bien entendu.
Picquart hésita longtemps devant l'audace 1res sen-
(1 Prorèn Zola. I, y?.; Inslr. Fahre, icjO, T.cblois : « J'avais cru Droyfus coupa])lo. »
{•.»• Discours prononcé le 5 août iH(x>. '3 .Tï:an, I. i).
séc (le 'cette conception. A chacune de ses tentatives en faveur de Dreyfujs, il a élé frappé sansnul profit pour le malheureux (i). S'il sobsline, n'en sera-t-il pas de même?... Oui, certes, il en sera ainsi jusqu'au triomphe final. Un autre sentiment, moins égoïste, le retenait : le respect de la discipline militaire. En confiant cette histoire, même à un avocat, sous le sceau du secret, dans le seul intérêt de sa propre défense, n'a-t-il pas, déjà, manqué à la règle étroite? Très scrupuleux, un peu casuiste, il a fait deux parts entre les incidents qui lui sont advenus, les faits qui sont venus à sa connaissance à rÉtat-Major : ceux qu'il croit pouvoir révéler sans inconvénient, pense-t-îl, pour la chose publique; ceux qu'il juge « particulièrement secrets » et dont il se tait (2).
Cette lutte se poursuivit entre Picquart et Leblois pendant plusieurs séances. Picquart ne fit son récit que par lambeaux (3). Tous les soirs, pendant son séjour à Paris (21-29 juin), ^^ colonel et l'avocat discutèrent, Leblois, d'heure en heure plus pressant, plus curieux de détails, plus passionné pour cette grande cause qu'il avait l'ambition de faire sienne ; Picquart perplexe, tourmenté de doute, sans boussole.
Ces visites de Picquart à Leblois furent connues d'Henry, qui s'en inquiéta et en informa Esterhazy (4).
Enfin, comme son congé expirait, Pic(iunrt donnai à l'avocat un mandat général de défense, s'en reraellant à lui, à son amitié,à son expérience (5). Il l'autorisaitje cas
(1) Inslr.Fabre, 1^7, Picquart.
(2) Ihid.^ 82; Cass., I, 197, Picquart.
(3) Enq. Pellieax, 3onov. 1897, Picquart.
(4) Cass.^ II, 22'), Esterhazy [Enq. Bertulus),
(5) Ibid,, II, i6(); Procès Zola, I, 290; Insir. Fabre, 175, 176, 192; Caas., I, 197, Picquart. — Caas., II, 159; Instr. Fabre^ i83, \cfy, 200, Lelilois : u J'ai bien été l'avocat du colonel Picquart;
échéant, à avertir le Gouvernement (i) (celui-ci ou un autre, car il escomptait toujours la chute de Méline et de Billot), et « à faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour le soustraire aux machinations dont il se sentait entouré (2) ». Défense formelle, d'autre part, d'aviser le frère ou l'avocat de Dreyfus ; toute démarche qui n'aurait pas pour objet direct d'informer le Gouvernement, toute indiscrétion serait « un abus de confiance à son égard (3) ». IMui laissa en dépôt les lettres de Gonse (4)i la plus précieuse et la plus solide de ses sauvegardes, et repartit pour Sousse, où il attendra la volonté d'Allah.
La situation de Leblois, laissée lui-môme, n'était pas aisée. Picquart ne lui en a pas dit assez pour le faire
c'est on colle qualité que j'ai agi et le fait ne saurait ôlre contesté, car il est établi par une dérision du conseil de TOrdio, passée en force de chose jugée, et qui a été prise à la suite d'une longue enquête, dont une partie a été faite au ministère de la Guerre. » — C'est comme avocat de Picquart, ayant manqué au secret professionnel, que Leblois fut suspendu pour six mois par le conseil de l'Ordre. (Délibération du 22 mars 1898.)
(1) Cass.^ I, 197; Rennes, I, /|f)o, Picquart.
{'2) Inslr. Fabre, 82, ic>3, Picquart : « Si je n'avais pas pris ces précautions, ces machinations n'auraient pas avorté en partie, comme c'est le cas. >»
(3t Rennea, I, /j(5o, Pic(iuart.
(4) Procès Zola, I, 290; Instr. Fahre, 82, S3. 192; Rennes, I, /JOo, Picquart. — Il précise qu'il ne remit pas à Leblois les lettres qui s'appliquaient h la première partie de sa mission et qui furent, en effet, saisies chez lui. — De mémo Leblois 'nj^).
8CHEURER-KESTNER 523
« maître de Taffaire ». Cependant, il lient un secret d'État. Et une double responsabilité pèse sur lui : envers Picquarl, envers Dreyfus. La pensée de l'innocent l'obsédait. (( Et Dreyfus ? » avait-il vivement répondu aux arguments dilatoires de Picquart. 11 se fortifiait dans son système : sauver l'un par l'autre. Mais comment passer de la théorie à la pratique ?
La consigne de Picquart lui interdisait de se concerter avec son confrère Démange (i). Il songea à demander audience au Président de la République, au président du Conseil, au garde des Sceaux.
Sur ces entrefaites, il dîna, à Ville-d'Avray, avec les membres du Comité Alsacien-Lorrain qui avait élevé, aux Jardies, le monument de Gambetta (2). Il y fut présenté à Scheurer-Kestner, qui avait été autrefois, à Strasbourg, l'élève de son père. Scheurer, toujours hanté par la pensée de Dreyfus, parla de ses doutes. Leblois l'écouta, ne dit pas un mot. Quelques jours après, il aborda la question avec Risler, le maire du VII* arrondissement, dont il était l'adjoint. Risler, neveu de Scheurer, lui confirma les préoccupations de son oncle. Leblois se décida : « Menez-moi chez lui. » Le premier vice-président du Sénat n'est-il pas l'intermédiaire désigné pour porter au Gouvernement de la République un avis utile (3) ?
.L'entrevue eut lieu le i3 juillet. Leblois demanda
(0 Procès Zola, I, 384, Démange: « J'pi reprochée Leblois de n'être pas entré en relations avec moi ; je lui ai dit que nous aurions pu alors nous adresser au ministre de la Justice. »
(:») Procès Zola, I, y,>, Leblois; Inslr. Fabre, irj, Scheurer.
(3) Inslr. Fahre^ i38, 181, 195, 200, Leblois ; 171), Picquart: ^ Je ne connaissais pas M. Scheurer-Kestner et j'avais laissé à M« Leblois toute liberté d'action... J'approuve ce qu'il a fait. » De même, Procès Zola, I, 290 : « Il a agi comme bon lui semblait, et je l'approuve. »
d'aborJ à Scheurer de recevoir son récit en toute confidence et de n'en faire usage qu'avec son assentiment. Scheurer donna sa parole (i). Alors, Leblois lui dit tout ce qu'il savait (2) et, notamment, le mot de Picquart à Gonse: u Je n'emporterai pas ce secret dans la tombe. »
Scheurer fut très ému. Pourtant, il fallait à son esprit scientifique une preuve matérielle : les lettres de Gonse. Leblois Temmena chez lui, montra les lettres (3).
Il raconte qu'il en fut « terrassé ». Quoi ! un général français fait bon marché du sort déplorable d'un innocent ; avec la complicité du chef do TÉtat-Major et du chef supn>me de Tannée, il éloigne sous des prétextes mensongers roffirier qui lui a révélé la vérité ! Et Tannée s'appelle Técole de l'honneur ! Honneur qui est à TinVerse de celui des simples honnêtes gens, étrange honneur qui consiste à n'avoir jamais tort... Peut-être faut-il qu'il en soit ainsi dans Tannée ? Mais, non, il y eut d'autres soldats, d'âme plus haute, et leur race n'est pas morte, puis({ue voici Picquart. Sous l'uniforme, comme sous le vêtement civil, les uns sont probes, loyaux, les autres ne le sont pas; quelques chefs indignes ne sont pas, à eux seuls, T Armée (4).
Cependant Scheurer, en même temj)s qu'il recevait toute la vérité, perdait toute liberté. En eiï'et, il a promis à Leblois d(î n'agir que d accord avec lui, (*t Leblois précise que le nom de Pi('(juart ne ilevra être prononcé à personne. One Scheurer iionnne Picquart à Billot, c'en est fait de Picquart.
(1) Prori's Kslerhanj^ i-Vj^ Scheurer.
(•>) Prori's Zola, l, lyij Leblois ; 1^ lo'i, Scheurer. (3j Pi'ocf}ii Eslheruzy^ i5o, Scheurer. — Procès Zola, 1, iyj., Leblois ; ii)5, Scheurer.
(^) Mémoires ije ScuF.unER.
Ce fut au tour de Scheurer (^e dire à Leblois ce que Leblois avait dit à Picquart : « Et Dreyfus ?» A quoi sert-il à Scheurer de savoir que Dreyfus est innocent s'il n'en peut donner aucune preuve ? Comment, ainsi ligotté lui-même, pourra-t-il délivrer le malheureux ? De quel poids va peser sur lui, sur les événements, une prohibition aussi formelle ?
. Leblois ne disconvient pas que tout cela est gênant, mais il va chercher un moven de sortir d'aCfaire. En attendant, il autorise Scheurer à prévenir ses amis qti'il a maintenant la certitude de Tinnocence de Dreyfus ; mais comment cette certitude lui est venue, défense de le confier à qui que ce soit (i).
Grande autorité que la parole d'un homme comme Scheurer. Tous ses amis le croiront. Mais les autres ?
Le lendemain du jour où Scheurer reçut les confidences de Leblois était la Fête nationale. Ce jour-là, les bureaux des deux Chambres se rendent, officiellement, à la revue de Longchamp. Scheurer arriva au palais du Luxembourg avec quelque retard. Ses collègues s'impatientaient. Il leur dit (au président Loubet, aux autres vice-présidents, aux secrétaires et aux questeurs) qu'il venait de se convaincre que Dreyfus avait été injustement condamné. Quelle preuve ? « Je n'en puis dire davantage ; mais vous pouvez répéter partout que telle est ma conviction (2). »
Les jours suivants, ce fut, dans les couloirs, Tobjet
{\) Mémoires de Scheurer.
(2) Ibid. — Scheurer m'i^crivit, de Thann, le 7 août : « C'est le i3 juillet que ma conviction s'est formée. C/es tic i^ qu'avapt de quitter le Luxembourg, j'ai déclaré h tous les membres présents, y compris le président, que j'étais persuadé et que, non seulement je les autorisais, mais (juc je les priais de le dire urbi et orhi. C'est le vendredi ifi juillet que j*ai fait part de ma persuasion à notre déjeuner. »
de plusieurs conversations (i); le bruit en arriva à Billot, à Mélino. Billot comprit que cela devenait sérieux ; Méline haussa les épaules. En vain, Waldeck-Rousseau, dont les doutés étaient anciens, le pria de faire attention à cette aiTaire, grave entre toutes, Méline, politique réfléchi, mais à courtes vues, obstiné comme le sont les montagnards, les solides Vosgiens, et dominé par Billot, ne voulut rien entendre.
Scheurer invita quelques-uns de ses amis, dont Ranc et moi, à répandre que sa conviction était faite et que Dreyfus était innocent. Ainsi se créera une atmosphère favorable à ses projets. Mais il refusa d'entrer dans aucun détail ; il avait donné sa parole de garder le silence ; on ne lui tirera pas un mot.
Il m'autorisa toutefois à faire part de sa conviction ^i Mme Dreyfus et de son ferme dessein de poursuivre la réhabilitation du condamné; elle pouvait, mais avec des précautions, sans nommer Scheurer, avertir son mari, lui rendre ainsi force et courage (2). J'écrivis, le même soir, la lettre convenue. La malheureuse femme éclata en sanglots; c'était le premier rayon de soleil qui réchauffait, depuis trois ans, ce pauvre cœnr.
Le lendemain, Scheurer eut une nouvelle conférence avec Leblois. Celui-ci se flattait d'avoir trouvé un moyen de tout concilier : saisir le garde des Sceaux d'une demande en annulation, en raison de l'illégale communication faite aux juges (3). Scheurer objecta que
(1; Dans ccUc iin^me lettre, Scheurer me raconte que Hanc, le nj juillet, entretint Sorel, riiistorien, serrétnirc général du Sénat, de la conviction de son ami au sujet de Dreyfus ; « Pour qu'un homme comme Scheurer, reprit Sorel, emploie une formule pareille, il faut que ce soit grave. » Ouelques jours plus lard, Sorel en parla à Monod.
(•2) Mémoires de Scheureh.
(3) Procèa Zo/a, I, 98, Leblois.
cette requête ne serait étavée d'aucune preuve: Picquart a tenu en maîns les pièces secrètes ; mais Leblois refuse (le « livrer » Picquart.
Scheurer imagina une autre procédure. Il est difficile d'arriver jusqu'à la vérité, quand on la soupçonne seulement, à tâtons, dans les ténèbres. Il est plus aisé de parvenir à elle quand elle resplendit au grand soleil. Par quel chemin ? Par le môme qu'a suivi Picquart. Dreyfus a été condamné sur une expertise d'écritures ; que Scheurer réussisse à se procurer de l'écriture d'Esterhazy et le voilà muni, lui aussi, de la preuve matérielle que le bordereau n'est pas de Dreyfus (i). Cette preuve, il l'aura obtenue, en dehors de Leblois, sans compromettre Picquart. Il est trop tard, semble-t-il, pour agir à la veille des vacances parlementaires ; il convient de prévoir la résistance des pouvoirs publics; Scheurer est insuffisamment armé pour la lutte; il se munira, préparera son plan d'action en Alsace, pendant l'été ; à l'automne, il entrera en scène.
Leblois approuva. 11 fut décidé qu'un policier retraité, Tagent Jaume, serait mis en chasse pour chercher des spécimens de récriture d'Esterhazy (2).
Si Leblois avait autorisé Scheurer à me nommer Esterhazy, le soir mi>me, je lui aurais porté dix lettres du misérable. Le souvenir me serait revenu aussitôt que Crémieu-Foa m'avait prié d'être, avec Esterhazy, Tun de ses seconds, quand il se rencontra avec Drumont. Je courais chez le frère de Crémieu ou chez son beau-frère Grenier.
De même. Démange. Il avait été l'avocat de Mores dans l'affaire du capitaine Mayer, L'écriture d'Esterhazy était au dossier, au greffe du Palais de Justice.
(i) Procèa Esterhazy^ i53, Scheurer; Procès Zola, I, c^, Leblois. {2) Mémoires de Scheurer.
Cette décision prise, Scheurer alla dîner à l'Elysée. Dans la soirée, il prit à part la fille du Président de la République, qu'il savait intelligente et bonne: « Depuis trois jours, lui dit-il, j'ai le cœur gros, la conscience bourrelée. — Pourquoi ? — C'est une histoire atroce ; le capitaine Dreyfus est innocent. N'en parlez pas à votre père, car je ne saurais encore lui dire grand'chose, je ne suis pas libre; mais réservez-moi votre sympathie. »
Lucie Faure fut émue, mais elle raconta la conversation à son père, pour qui elle avait un culte touchant et point de secrets. Deux jours plus tard, elle écrivit à Scheurer qu'elle l'engageait à pi»rler lui-même au Président (i).
Occasion inespérée ; la victoire, avec un peu d*audace, Scheurer eût pu la remporter du premier coup. Félix Faure était à la veille de son voyage de Russie, et cet homme faible et vaniteux s'en promettait un éclatant triomphe : « Vous ne partirez pas avant d'avoir fait justice. » Il se serait effrayé de partir au milieu d'un immense scandale. Pcut-ôtre eût-il consenti à s'illustrer à jamais par la plus noble dos réparations.
De môme, les ministres et, surtout, les généraux, qui ne semblent encore suspects que d'une douloureuse erreur.
Mais Scheurer est le prisonnier de Leblois, comme Leblois l'est de Picquart, et il n'osa pas; et, encore, il se persuadait ([u'il emporterait les résistances, au jour voulu, par le seul ascendant de son autorité morale, sans violence ni menaces, confiant en Ini-mc^me, confiant dans les républicains. Jeter au chef de l'Élat cette sommation, l'idée même ne lui en vint pas.
Au contraire, à peine eut-il re(;u la lettre de Lucie
(i) Mémoires de Scheurer. — ly juillet.
Faure qu'il quitta Paris le soir môme, avançant son départ pour se dérober à un entretien qu'il jugeait prématuré; et, d'Alsace, il écrivit à la fille du Président que son invitation lui était parvenue trop tard (i).
Tous les prisonniers gardent un souvenir très vif des premiers temps de leur captivité. Puis, les mois, les années qui suivent, se fondent dans une unique impression, toujours la môme, monotone, étouffante (2). Ces temps étaient venus pour Dreyfus. Il ne mourait pas, ni sa foi obstinée dans la justice; c'était toute sa vie. Ainsi, il était bien de la race qui, depuis des srècles, vers Pâques, du fond des ghettos de Galicie ou de Pologne, inlassable, insensible aux abjections et aux misères, psalmodie le chant d'espoir : « L'année prochaine à Jérusalem! »
Toutefois, il s'affaiblissait beaucoup. Le long supplice du silence avait atrophié sa langue. « Il ne répondait au médecin qu'en faisant des efforts pour articuler. Les phrases ne venaient plus directement; il était obligé de reprendre les mots pour exprimer sa pensée (3). »
« 11 avait été averti, dès son arrivée dans l'île, qu'à la moindre démonstration de sa part, ou de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, il courait le risque de la vie (4). » La consigne fut renouvelée, par ordre de
(1) Mémoires de Sciieuuer.
(2) DosTOÏEvsKY; Souvenir de la maison des morls„ 25.
(3) Rennes, 1, 257, Rapport du 27 avril 1897. f.^) Ibid.^ !;rx>, Rapport du 7 mars i8</).
Lebon, de « prévenir, môme par les moyens les plus décisifs, renlèvement ou Tévasion du déporté (i) ».
Le 16 juin de cette année, un peu avant 9 heures du soir, le surveillant aperçut « une goëlelle, ayant le cap au sud-ouest, qui venait d entrer dans le chenal entre Tîle Saint-Joseph et l'île du Diable ». Il lança une fusée. Deniel, installé à Tîle Royale, fit sonner aussitôt rappel aux armes et ordonna, par signal, de tirer sur la goélette, d'abord à blanc, puis, si elle continuait à avancer, à balle. Il se précipita ensuite dans un canot, avec huit de ses hommes, et, moins d'une demi-heure après, débarqua à l'île du Diable, où il trouva « le canon en batterie, les surveillants, en armes, à leur poste de combat » . La goëlette avait viré de bord et s'était éloignée immédiatement vers Cayenne (2).
On sut, le lendemain, que c'était un bateau anglais (3) qui s'était trompé de route.
Le sur\'eillant rendit compte à Deniel que « le déporté s'était réveillé on sursaut et s'était dressé sur son lit aux coups de feu (/|) » ; il avait interroge le surveillant, qui resta muet (5). « Puis, il s'est étendu sur le dos, no bougeant plus ; mais l'homme croit avoir vu ses prunelles dardées sur lui (6). »
Surpris par le bruit, si Dreyfus s'était jeté à bas du lit, il eût reçu une balle dans la tôto.
Sa case, depuis la construction dos palissades, était
(1) Consigne du i*»* janvier 1897.
{^jltenneSy I, 2^xy, 2^1, Rapport de Deniel du 27 juin 1897.
(3 Le Xeponnety du porl de la Barbade, eapitaine Nash. — La môme aventure arriva au capitaine Azernal, du vapeur Horlen, au commandant Roth, de la Ville-deTun<jer iJean IIess, loc, cil,, r>S|.
{\) Rapport.
(5; Cinq AnnéeSy vjTw.
iT); Rapport.
SCIIEURER-KESTNER 533
devenue inhabitable (i). Plus d'air, plus de lumière. Le médecin déclara que la mort était certaine s'il restait dans ce tombeau ; il exigea la construction d'une autre case (2).
En août, pendant que les forçats — dont un autre innocent, Tun des frères Rorique (3) — achevaient de la bâtir, Dreyfus fut de nouveau enfermé (4).
Le 25 août, il fut transféré dans la nouvelle case, au sommet du mamelon, entre le quai etTancien campement des lépreux. Il l'examina : « Ah ! on va m'ehterrer ici (5) ! »
La construction, en bois, un peu plus haute et plus spacieuse que la première, était divisée en deux parties par une solide grille de fer. D'un côté, l'homme ; de l'autre, le surveillant « qui ne peut le perdre de vue un seul instant ». « Des fenêtres grillées, que le déporté ne peut atteindre, laissent passer le jour (6). » Plus tard, aux barreaux de fer fut ajouté un second grillage, en mailles de fer très serrées, qui interceptaient l'air du dehors. Devant chaque fenêtre de cette fournaise (pour que le redoutable captif n*en puisse approcher, y respirer par les journées et les nuits torrides), deux panneaux, l'un de fer, l'autre de tôle (7). « Une palissade en bois, à bouts pointus, entoure la case et masque complètement la vue (8). »
(1) Cinq Années y '269.
(2) Rapport du 26 mai 1897.
(3) Eugène Degrave, Affaire Borique^ le Bagne^ 209: « Plus tard, je fus attaché à une corvée volante qui passait à l'île du Diable tous les matins et revenait le soir; nous allions là pour bâtir une nouvelle prison pour le capitaine Dreyfus, une nouvelle caserne pour les quatorze argousins qui le gardaient et une espèce de tour que nous avions baptisée la Tour Eiffel. »>
(4) Cinq Années, 2^.
iT)) Rennes, I, 252, Rapport de Deniel du 25 août.
(6) Rapport du 26 août.
(7) Cinq Années^ 274.
(8) Rapport du 26 août.
53i HISTOIRE DE l'aFFAIHE DREYFUS
C'est dans cel enclos qu'il se promènera en plein soleil; et les gardiens y tournent sans cesse autour de lui. Leur nombre fut succcs?^ivement 61evé à quatorze, et leur armement complété par un fusil et une ceinture garnie de cartouches (i).
I^ description de cette prison fut communiquée aux journaux pour les rassurer :« C'est en somme, une sorte de grande cage, à ciel ouvert, où le condamné est désormais et à tout jamais enfermé (2). » Rochefort, gaîment, commenta l'information (3).
La case-caserne des gardiens était adossée à la prison; elle était ornée d'une tour d'observation, de dix mètres de haut, avec une plate-forme couverte, d'où, jour et nuit, une vigie observait la mer. Un canon Hotchkiss, toujours chargé, y avait été hissé.
La construction de cette <( résidence » et de ses annexes coûta 60.000 francs. L'humidité y était extrême (4). Au moment des grandes pluies, le sol était une mare. Les bêtes y pullulaient (5).
Et, de jour en jour, le régime, sous Deniel, fut plus rigoureux (6). L'exercice prolongé de la tyrannie devient
(1) Cinq y{n nées, 92.
(!?.; Dépêche coloniale du 26 septembre.
(3) Intransigeant du 28.
(/i) Rnpporl de Deniel du 10 décembre 1897.
(5) Cinq Années, 274.
(6) La consigne générale de la déportation fui affichée dans la case; en voici quelques extiaits : « Art. '?\: Le «léporlé doit remettre au surveillant-chef toutes les lettres et écrits rédigés l)ar lui. — Art. 27 : Au jour, les portes du déj)orlé sont ouvertes cl, jusqu'ù la nuit, il a la faculté de circuler dans l'cnceinle palissadée. Toute communication avec l'extérieur lui est interdite. Dans le cas où, rontrairement aux dispositions de l'article 4, les évenlualilés du service nécessileraient,dans l'île, la présence de surveillants ou de transportés autres que ceux du servKce ordinaire, le déporté serait enfermé dans sa case jusqu'au départ des corvées temporaires. "
SCHEURER-KESTNEfl 535
une maladie, jun besoin. Deniel lui faisait poser par les surveillants des questions insidieuses; ils eurent Tordre de relater ses gestes, les jeux de sa physionomie. Il vivait dans la terreur d'une évasion ; une fumée à l'horizon était rindicQ certain d'une attaque possible, la préface de précautions et de sévérités nouvelles (i).
Dreyfus s'enferma dans un impassible dédain ; il voudrait hurler ses douleurs, mais se tait, « et jamais une plainte ne s'exhale de ses lèvres muettes (2) ». Il continue à travailler, à écrire, « fier quand il a gagné une longue journée de vingt-quatre heures ». Et ses lettres vibrent toujours de la même « implacable volonté ». Parfois, une allusion à « cette torture incessante » qu'il subit, « à ce supplice qui déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle ». Mais, aussitôt, il s'excuse d'étaler ces blessures ; c'est « qu'elles sont trop cuisantes, trop brûlantes, et cela fait trop mal (3) ». Et Téternelle protestation éclate à nouveau:
Sois forte et vaillante, héroïquement mère et française. Quand la douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve sont trop fortes, regarde nos enfants, et dis-toi qu'il faut que tu vives, qu*il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis (4).
i) Cinq Années, 277, 279.
(2) Lettre du 24 avril 1897.
(3) Lettres des 22 novembre, 24 décembre 1896, 4» 20 janvier, 5 février, 5 mars, 24 avril, 4 niai 1897.
(4) 28 mars 1897.
636 HISTOraE DE l'aFFAIRE DREYFUS
Scheurer passa trois mois en Alsace (i).
L'agent Jaume lui procura assez vite de récriture d'Esterhazy ; d'abord une lettre récente, où le traître, comme il faisait depuis un an, avait déguisé son écriture, sauf sur Tenveloppc ; puis, deux lettres plus anciennes, et une autre encore, contemporaine, d'une écriture courante (2). Il compara avec un fac-similé du bordereau; c'était l'identité.
Il se réjouit d'abord d'avoir entre les mains ces preuves positives (3); à la réflexion, il trouva que c'était peu pour engager une pareille bataille. L'écriture du bordereau a suffi (officiellement) à condamner Dreyfus; pour le sauver, celle d'Esterhazy ne suffit pas. Les esprits libres, non prévenus, les yeux sincères sont, partout, en minorité. Les experts accusateurs étaient infaillibles ; les experts libérateurs seront disqualifiés; pour la masse du public, simpliste, rebelle à ridée d'une erreur judiciaire commise par des soldats, toutes les exj>ertises se vaudront. L'État-Major inventera d'autres preuves ; une contre-expertise pèsera pou.
C'était raisonner sagement ; cependant, il n'eut jamais autre chose dans son dossier.
(1) Du 19 juillet nu '22 octobre.
(2) 26 juillet, 3 août et 11 septembre. (Voir p. 5rK).)
(3) II m'écrivit, de Tliann, le 27 juillet, mais sans me nommer Esterhazy : « J'ai une comparaison bien extraordinaire à faire. Je crois que... Mais non ! je ne dis rien de plus. » Puis, d'AlIevard, le 3 août : « J'ai, entre les mains, quelque chose de considérable; je viens de faire un immense progrès, car je viens (Taiguiller sur autre chose que sur une négation; mais chut! »
Il écrivit donc à Leblois (i) combien il était « tourmenté » :
Il me semble, dit-il, qu'il y a quelqu'un (Picquart) qui devrait sentir très vivement Timmense responsabilité morale qu'il encourt. Son devoir est de dire ce qu'il sait. Le Icra-t-il ? A-t-il le cœur assez haut placé pour affronter les inconvénients qui pourraient résulter pour lui de la divulgation des faits?...
Il est impossible d'admettre qu'un honnête homme garde par devers lui un si terrible secret el laisse un infortuné livré à la torture imméritée de l'ilç du Diable, môme pendant un temps limité encore.
Votre ami est certainement un honnête homme ; il en a donné la preuve, mais il ne faut pas que son honnêteté s'arrête en route.
Scheurer a commencé, avec l'approbation de Leblois, « à jeter dans le milieu politique Tidée qu'il est certain de l'innocence de Dreyfus » ; il est décidé à affirmer prochainement (2) sa persuasion dans une lettre publique: comment la peut-il justifier s'il n'est pas autorisé (par Leblois, par Picquart) à se servir de ce qu'il sait? A quels justes reproches il s'expose, « s'il tarde trop h agir après avoir tant parlé » !
Leblois élait embarrassé. Il avait écrit à Picquarl, en Tunisie, pour lui demander quelques renseignements complémentaires (.3j ; de son entreprise avec Scheurer, il n'avait osé rien dire. 11 répondit (4) que
(1) Oc Thann, le 11 août 1897. — Scheurer a reproduit, dans SCS Mémoires toute sa correspondance de cette époque avec Lchlois. Ces lettres, avec <iuclques autres, ont été publiées par Leblois en plaquette et dans le Siècle des 7,8, 9 et 10 mai 1901.
(2) « D'ici au mois d'octobre ou de novembre. »» 3) Enq. Pellieiix, 3o nov. 1897, Picquart.
(4,1 De Meiringen (Suisse), le i5 août 1897.
<t les déclarations de Picquart ne seraient qu*un appoint ») ; pourtant, il essayera « d'obtenir de- ce côté tout ce qu'il pourra » ; mais « il doit éviter de presser trop vivement un homme qui a beaucoup souffert et que Ton pourrait perdre ». Puis : « Il ne faut frapper qu'à coup sûr, après avoir réuni toutes les armes, s'ôtre assuré toutes les alliances... Ces gens-là se défendront; ils sont sans scrupules. C'est tout un monde qui s'écroulera le jour où notre affaire aura reçu sa solution. »
Ici Leblois ne cherche plus des prétextes dilatoires, à son habitude, et il ne court pas les surfaces : il pénètre au fond des choses.
Je venais de mettre Scheurer au courant des deux procédures : annulation, revision, qui. Tune et l'autre, ne peuvent se passer de preuves. Dès le lendemain, il répliqua vivement à l'avocat (i) : « Si le bon Dieu luimôme se bornait à demander la revision basée sur le désir de justice, mais sans vouloir confier au garde des Sceaux qu'il a les moyens de le forcer à agir, le ministre et le Parlement feraient le nécessaire pour enterrer ralïaire et, cette fois, «Tune manière définitive. » 11 demande donc, de nouveau, à être « délié ».
La réponse de Leblois (2) fut longue et confuse. Si le jugement est annulé (mais il n'indique aucun moyen de démontrer l'illégalité commise), « Tabsence de preuves entraînera raccjuittement définitif ». 11 hésite à interroger son ami, car il prévoit que << sur certains points », Picquart répondra par un refus. Aussi bien, il est difficile de traiter une question aussi complexe par écrit; il propose un rendez- vous pour le mois prochain (3).
Scheurer, dans ses lettres, ne me dissimulait point les
(1) De Thnnn, 16 août.
(2} Du 19 août.
(3) «< Dans la première quinzaine de septembre. »
difficultés qu'il rencontrait (i); mais aucun obstacle ne Tarrôtcra. S'il a été lent à se décider, il n'en sera que plus énergique dans Faction; « la résolution une fois prise dans sa tête carrée d'Alsacien », il donnera à cette cause sa vie. (Il la lui donna.) Et l'allégresse héroïque est en lui : « Vous dire la joie avec laquelle je pense aux bonheurs à reconstituer m'est impossible ; mon cœur bondit (2). » Je lui écris : « Mon cher Arouet... » Toujours simple, il me répond « qu'il n'est qu'un bourgeois passionné contre Tinjustice (3) ».
De nouveau, Billot était très perplexe.
Alors môme que Picquart, puis Scheurer, n'auraient pas été suivis chez Leblois par quelque agent, ces trois noms, forcément, s'associent dans sa pensée. Ainsi le spectre refuse de mourir. Ne serait-il pas plus simple de faire justice ?
(1) « Il me faudra beaucoup de temps pour aboutir. *» (Lettre du 26 juillet.) « Je ne suis pas au bout de mes peines. »» (7 août.) a Hélas ! je rencontre des difficultés énormes. » (lio août.) Mais, fidèle à sa promesse, s'il me consultait sur les questions juridiques, il restait muet sur les révélations de Leblois et ne me nommait ni Picquart ni Esterhazy : « S'il faut qu*on me dise tout, il n'en résulte pas la réciproque. » (2C août.)
(2) Lettre du 7 août.
(3) Lettre du 26 juillet : « De ces bourgeois, il y en a, je crois, un certain nombre encore... Ce sont les autres qui n'ont pas de cœur. Or, ce n'est pas du tout la môme chose d'avoir un cœur, quand les autres n'en ont pas, que d'avoir un cœur supérieur à celui des hommes qui en ont. Je ne suis que dans le cas des premiers. »
Du Paiy lui-même avait exprimé l'avis que ce serait folie, s'il y avait eu erreur, dy persévérer (i).
Mais, d'abord, à tout événement, et à quelque parti que le ministre doive s'arrêter (soit qu'il obéisse à ce qui lui reste de conscience, soit qu'il estime plus utile à ses intérêts de se solidariser avec Boisdeffre et Mercier\ une précaution s'impose : mettre, enfin, Esterhazy dans l'impossibilité de continuer sa trahison.
Billot peut avoir «eu sincèrement à la culpabilité simultanée d'Esterhazy et de Dreyfus; Picquart, lui-môme, Ta supposé, espéré, pendant une heure, avant d'ouvrir le dossier secret. Il ne gardera pas plus longtemps un traître sous les drapeaux, non par pudeur, mais devant le prochain péril.
Boisdeffre et Gonse ne firent nulle objection ou se résignèrent, pour les mômes raisons qui inspiraient au ministre son tardif, mais prudent scrupule. Esterhazy fut invité, discrètement, à demander lui-môme sa mise en non-activité pour infirmités temporaires. Et il s'y prêta, soit que l'atmosphère du régiment lui fût devenue intolérable (2), soit qu'Henry l'ait prévenu des nouveaux dangers. La bourrasque passée, Esterhazy sera récompensé de sa silencieuse déférence.
Le décret de mise en non-aclivilé est daté du 17 août ; par une anomalie exceptionnelle, il ne fut pas mentionné au Journal officiel^ où Picquart, Leblois et Scheurer auraient pu le lire.
(1) Cass.y II, 33. (Voir p. 4*^.).)
i'j.) Il élail en congé depuis le mois de juin. (Ccrss, H, 228, Esterhazy.)
Le lendemain du jour où il signa ce décret, Félix Faure quitta triomphalement Paris pour son voyage en Russie. Une brillante escadre le conduisit de Dunkerque àCronstadt. Hanotaux l'accompagna. Une mission spéciale, avec Boisdeffre, prit la voie de terre. Les fêtes de Pétersbourg furent splendides. Au moment de se séparer, dans le déjeuner d'adieu donné à bord du Po- IhiiaUy le Président de la République et le jeune Empereur proclamèrent, pour la première fois, Talliance des deux peuples. Il avait été seulement question, dans les rencontres précédentes, de leur amitié.
Félix Faure rentra à Paris le 3i août; la Fêle de C Alliance fut célébrée avec de grandes démonstrations.
La pompe d'un tel voyage, l'écho des acclamations du peuple russe, le grand mot enGn prononcé par le Tsar, la paix du monde consolidée, «t, en apparence, réquilibre européen rétabli, tant de sujets sérieux de contentement et tant de motifs à illusions accrurent le prestige personnel de Félix Faure et l'autorité du ministère Méline. Depuis plus de dix ans, nul gouvernement en France n'avait été plus fort ; il était vraiment le maître de la situation.
Il ne l'était pas seulement par cet éclat qui lui venait du dehors. Méline avait rassuré les intérêts conservateurs, sans céder encore sur les principes républicains. Il avait, de longue date, lié partie avec les grands propriétaires fonciers et la grande industrie pour l'établissement du régime protectionniste ; il s'était concilié encore leurs représentants par sa bonne grâce, parce qu'il ne les traitait pas en ennemis, leur accordait de
menues faveurs; el par sa politique, parce qu'il repoussait, avec une égale énergie, les entreprises fiscales du radicalisme et les utopies révolutionnaires des socialistes. Le gros du parti républicain ne lui savait pas un moindre gré d'avoir fait échouer les projets d'impôt progressif sur le revenu et d'avoir défendu, comme une liberté, le principe de la propriété individuelle. Il voulait la paix religieuse, et, bien qu'on Taccusât déjà dô glisser sur la pente qui mène au cléricalisme, on ne pouvait lui reprocher encore que trop d'indulgence pour l'Église et les moines. On ne l'avait cru longtemps qu'un habile avocat, le défenseur patenté de Tagriculture ; il avait les apparences et il donnait l'impression d'un homme d'État.
La situation paraissait si favorable que certains amis du ministère l'engagèrent à anticiper la consultation nationale de quelques mois. On éviterait ainsi les agitations stériles d'une fin de législature, dominée par les préoccupations électorales, dangereuses entre toutes. Et, surtout, ébloui encore j)ar l'éclat des fêtes russes, le suflrage universel acclamcraiL le programme du ministère et renverrait sur les bancs de la nouvelle Chambre une forte majorité gouvernementale. Méline n'osa pas.
D'ailleurs, il n'apercevait aucun nuage à l'horizon.
Quelques jours après que Félix Fanre eut quitté Pétersbourg, le ministre des Finances russes causait avec un haut fonctionnaire français. « Je ne vois, lui dit-il, qu'une affaire qui puisse causer d(* grands troubles dans votre pays ; c'est celle de ce capitaine qui a été condamné, il y a trois ans, el qui est innoct^nt (^i). »
(i r.o récit m'a éU» fait, quolciiies semaines plus tard, par rinterlociiteur m<>me de M. de Witte Dubois de l'Estang), cri présence de Maurice Paléoloiîue, du professeur Pozzi et de Dccque, l'auteur dramati(iuc.
SCIIEURÉR-KESTNER 543
Billot, le 2 septembre, envoya le lieutenant-colonel Berlin en éclaireur (i).
Scheurer, quand il vit arriver Tofficier chez lui, se garda de lui parler, le premier, de Dreyfus ; il le reçut comme un visiteur ordinaire, en ami. Au bout d'une heure, Bertin n'y tint plus : « Vous occupez-vous encore de Dreyfus ? — Oui, reprit Scheurer, et je suis fixé maintenant : il est innocent. »
Mais, malgré des interrogations répétées, il refusa de dire ce qu'il savait. Seulement, « d'une voix grave et les yeux dans les yeux (2) », il déclara qu'il était résolu à faire tout son devoir : « Rien ne m'arrêtera, une fois que je serai lancé. Je ne tolérerai pas qu'une pareille iniquité se perpétue. Le général Billot a manqué de confiance envers moi ; il a eu tort. Je n'ai pas été dupe des fables qu'il m'a contées. Je ne ménagerai pas toujours Tami qu'il est pour moi. » Et comme Tofficier objecte qu'il se fera beaucoup de tort : « Je mépriserai tout ce qui ne concerne que ma personne. »
Vers la fin de Tentretien, Bertin, à qui Billot avait raconté l'enquête de Picquart sur Esterhazy, formula un blàme contre les militaires qui bavardent. Scheurer
(1) Berlin se rendit en voiture chez Scheurer avec le neveu du sénateur. En passant devant l'usine de Dreyfus, à Belfort, il dit h Fernand Scheurer : « Voilà le champ de Tropmann, le champ du crime. »> (Rennes^ II, 57.)
(2) Mémoires de Scueurer — Rennes, I, iCS, Billot: « Bertin vint me rapporter que Scheurer-Kestner, le regardant avec des yeux d'acier, lui avait dit... »
saisit ralliision, précisa qu'aucun officier ne lui avait fait (le confidence, mais il ajouta que le général de Torcy, chef du cabinet du ministre de la Guerre, aurait lui-môme (on le lui a dit) exprimé des doutes sur la culpabilité de Dreyfus (i) : « Vous savez maintenant ce que vous avez à faire ; si vous faites votre devoir, je ne paraîtrai même pas î » Le confident de Billot, comme se parlant à lui-même, murmura : a C'est Mores (2) I »
Mores avait été des amis (fEsterhazy ; le bruit avait couru qu'il connaissait le secret du drame.
Quelques jours après (3), aux manœuvres, Bertin rendit compte à Billot du résultat de sa démarche. Le ministre parut très ennuyé (4). Grand lemporisateur, il chargea Bertin de transmettre cette demande à Scheurer : « Je m'adresse au vieil ami ; qu'il ne fasse rien sans m'avoir vu (5). »
Scheurer y consentit ; ce retard et cette procédure rentraient, d'ailleurs, dans son nouveau plan (6). Il venait, en eflel, de conférer avec Leblois, à Fribourg, et ia/ocal, cliangeanl de système, l'avait amené îi
(1) Scheurer tenait ce récit de liiii de ses amis alsaciens.
(•2) Mémoires de Scheuher. — Bertin résume ainsi cette conversation : « Je trouvai Scheurer-Kestner résolu, décidé et traitant avec grand dédain, ce qu'il n'avait pas encore fait, un argument que je lui présentais. Je fus très frappé de la décision, de la conviction que je voyais dans ses veux. »> [Rennes, II, 4G.) — De même, Billot (I, i()8).
(3) Le y septembre. (Hennés, II, 4^, Berlin.)
[ti) Rennes, II, 5!^^, Bertin : « Tous les officiers qui ont été présents au déjeuner de Champlilte se souviendront que le déjeuner fut relardé, (|ue le général <le -Négrier dut attendre, que les officiers d'Klat-major et d'autres vinrent dire au ministre, à plusieurs reprises : u Lomelelle est prèle, etc. »
^5) Rennes, {, ilX, Billot: II, r>'|, Berlin. — Berlin télégraj)hia, puis écrivit à Scheurer.
iC)) Rennes, \, 1O8, Billot; II, 5o, Scheurer.
abandonner Tidée d'adresser au garde des Sceaux une requête soit en revision, soit en annulation. Un simple citoyen est réduit à suivre ces voies longues et pénibles ; le premier vice-président du Sénat peut saisir directement le gouvernement de la République. Parmi tant de grands personnages, le Président de la République, le président du Conseil, le ministre de la Guerre, le ministre de la Justice, il s'en trouvera bien un qui donnera à la confidence loyale de Scheurer les suites qu^elle comporte.
Scheurer était dans* une de ses heures d'optimisme. Il jugeait les autres d'après lui-môme. Malgré Texpérience qu'il eût pu acquérir depuis quelques années, il croyait que les hommes au pouvoir étaient de la race des vieux républicains, ses maîtres et ses compagnons d'armes d'autrefois. La seule idée d'une aussi terrible erreur les remplira d'angoisses ; ils voudront savoir la vérité. S'ils hésitent, sa parole les y décidera.
Leblois promit h Scheurer qu'en attendant ces entrevues décisives, il s'efforcerait « d'agir doucement » sur Picquart ; si on l'effarouche, le lieutenant-colonel est homme à redemander à son ami les pièces qu'il lui a confiées ; peul-ôtre pourra-t-il venir à Paris en octobre ; il accompagnera alors Scheurer et Leblois chez Félix Faure.
Leblois dit que Picquart songeait à donner sa démission pour se rendre libre. Scheurer se récria : ce principal témoin perdrait toute autorité, il passerait pour un mécontent qui chei:che seulement à se venger (i).
(i) Mémoires de Scheurer. — L'entrevue eut lieu le 12 septembre.
546 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
Je me trouvais, vers la même époque, à Vichy, avec le ministre de la Justice, Darlan, girondin de bonne souche, d'apparence fruste et de cœur chaud, qui avait fait preuve, fréquemment, de courage, avisé et solide, mais, bien qu'il eût le sentiment de ses devoirs, inférieur à une charge où, pour conjurer la crise menaçante, il n'eût pas fallu un moindre homme que d'Aguesseau ou Mole. Sur l'invitation pressante de Scheurer (T), je rinformai de ses desseins et de ce que je savais de l'affaire, de mon ancienne conviction et de la crise redoutable que je prévoyais, si le gouvernement n'entreprenait pas lui-même la réparation de Terreur judiciaire. Je venais de recevoir de Mme Dreyfus la copie d'une des dernières lettres de son mari, l'une des plus belleset des plus déchirantes qu'il ait écrites (2) :
Et ce but, (lisait-il (la revision do son procès), tu dois, vous devez Tattendrc en bons et vaillants Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns ni les autres,
(i) Je Pavais consulté sur l'opporlmnlc (jui s'offrait à moi d'entretenir Darlan. Il me répondit le 7 septembre : « Vous m'auriez aidé en criant urbi et orhi : Scheun»r-Kestner est persuadé! Pourquoi ne lavez-vous pas dit à Darlan? Par discrétion, mécrivez-vous î Mais je ne vous l'ai pas demandée. »> — J'avais précédemment infoiiné des desseins de Scbeurer Kestner plusieurs de mes amis : en juillet, à Hayreulh, lluçrues Le Houx, Adrien «le Monlebello: en août, à Hiez, le docteur Prosper Allemand, ancien représentant des Bass<'s-Alpes, et son fils : à Vicby, Anatole Leroy-Beanlieu, membre de l'Institut, Henri Monod, Edmond Goudclnuix cle Metz . Je lis, un peu plus tard, la même communication à Edouard Aynard, député de Lyon, à Albert Sorel, (pii avait été avisé déjà par Hanc, etc.
('ji Du 10 août iSi)7.
quels qu'aient étf*^ les outrages, les amertumes, n*ont jamais oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera laite, où la vérité sera découverte, et il faut qu elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un but pareil, eh bien ! si je ne suis plus là, il t'appartiendra de laver ma mémoire d'une flétrissure que rien n'a justifiée. Si atroces qu'aient été les tortures qui m'ont été infligées, et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions et de leurs égarements, il y a la patrie ; et c'est à elle alors qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.
Dans un adieu qui semblait devoir être le dernier, il remerciait sa femme de son dévouement et tous les siens, les amis qui n'avaient pas douté de lui.
Nous suivions, Darlan et moi, les bords de l'Allier, pendant que je lui faisais ces révélations inattendues, car les propos de Scheurer n'étaient pas encore venus à lui, et ni Méline ni Billot ne l'avaient informé de rien. 11 ne me répondit pas seulement par des phrases sur le respect de la chose jugée, mais allégua une prétendue preuve postérieure à la condamnation, celte copie (il disait : ce brouillon) du bordereau qui avait été prise, à nie de Ré, dans un vêtement de Drevfus. Je n'eus pas de peine à lui démontrer combien était absunle l'hypothèse que le traître, quel qu'il fût, eût fait et conservé un brouillon de l'infâme missive. Et, si Drevfus avait tenu à en emporter une copie dans son bagage, c'était une preuve de plus qu'il était innocent, car, coupable, il n'aurait pas eu besoin de s'en remémorer le texte (i).
(1)8 scptcmbr»; 1897.
Je montrai également au ministre la dernière lettre de Scheurer :
Je continue ma campagne de propagande; la ville de Mulhouse en est fort agitée. Le général Billot m'a fait sonder avec l'habileté d'un militaire... Il faut continuer à faire avertir Dreyfus que quelqu'un s'occupe de lui. Si, contre toute vraisemblance, on retenait les lettres dans lesquelles on lui annonce mon intervention, je lui écrirais moi-môme. Il faut que justice soit faite. Et justice sera faite ou j'y périrai (i).
Ces dernières lignes, cette promesse solennelle, et qui fut tenue, frappèrent vivement le- ministre. Il me dit que, dès son retour à Paris, il s'enquerrait de TalTaire et qu'il m'autorisait à lui faire adresser par Démange une note détaillée sur le procès de iSc/^,
Mais la bonne volonté de Darlan fut aussitôt paralysée. Au premier mot qu'il dit à Félix Faure de mes confidences, celui-ci l'invita brusquement à ne pas aborder ce sujet. Méline ne lui fit pas meilleur accueil: il sait ce qui se passe et ne s'en inquiète pas.
Rentré à Paris, je fis une autre démarche.
En communiquant à Scheurer la lettre de Dreyfus que j'avais montrée à Darlan, je lui en avais fait observer la profonde tristesse, comme d'une voix qui serait déjà d'outre-tombe. Scheurer me pria d'aller, de sa part, chez le ministre des Colonies; à sa demande, il en était certain,
(i) De Thann, 7 septembre.
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Lebon m'autoriserait à faire parvenir à Tinfortuné une lettre ouverte où je raviserais du prochain salut (i).
Le i5 septembre, Lebon, après avoir écouté mon récit avec son flegme habituel, refusa immédiatement de transmettre et, môme, de recevoir la lettre que j'avais préparée pour Dreyfus (2). La correspondance du déporté était lue dans les bureaux de la Guerre, où les indiscrétions sont fréquentes, et par le personnel pénitentiaire de la Guyane, qui lui est suspect ; ma lettre serait connue ; cela me créerait, à moi Juif, des ennuis.
Je remerciai Lebon de sa sollicitude : ayant l'habitude des responsabilités, je prenais celle d'écrire à un martyr que le premier vice-président du Sénat le croit innocent et s'occupe de lui.
Nouveau refus, sur le môme ton calme, mais très formel. Lebon convint d'avoir lu une lettre (3) où Mme Dreyfus informait son mari « qu'une haute personnalité du Sénat avait pris sa cause en mains ». Il avait supprimé la lettre. Il ignorait qu'il s'agissait de Scheurer, mais il l'eût également arrôtée, s'il l'avait su (4).
Le dialogue, qui dura près d'une heure, ne tarda pas à devenir très vif: « Il est donc impossible de faire savoir à ce malheureux, qui désespère, qui se meurt, que le salut est proche ? — Je puis vous rassurer et vous pouvez rassurer Scheurer. Sa santé est fort bonne. D'ail-
(1) De Thann, 11 septembre : « Je vous engage à employer tous les moyens en votre pouvoir pour faire savoir au pauvre maudit que je suis convaincu de son innocence et que je m'occupe de sa réhabilitation ; il importe qu'il conserve son espérance afin de se conserver lui-même. »
(2) Voir, Appehdice IV, le texte de cette lettre.
(3) Du aojuillet.
(4) Il avait laissé passer toutefois une autre lettre du 25 juillet où se trouvait cette phrase qui resta énigmatiquc pour Dreyfus : « Nous avons fait un pas immense vers la vérité ; malheureusement, je ne puis pas t'en dire davantage. »
550 HISTOIRE DE l'affaire DTREYFUS
leurs, sa femme lai écrit régulièrement qu'on s'occupe de lui. — Quoi ! vous ne voyez pas la différence entre ces formules vagues, banales, ressassées depuis trois ans, et une lettre nette, précise, qui nomme Schcurer ! — Je ne transmettrai pas votre lettre. Si Scheurer, qui est vice-président du Sénat, écrit lui-même, je saisirai le Conseil des ministres, qui décidera (i). » J'essaye de lui faire comprendre l'étendue de sa responsabilité si Dreyfus meurt avant que Scheurer ait pu agir, avant de recevoir cette assurance, au moins, que sa mémoire sera réhabilitée. Et tout ce qu'on peut dire à un homme, je le lui dis. Mais Lebon s'obstine. Au surplus, il ne croit pas à l'innocence de Dreyfus ; il a lu, sans émotion, ses lettres, toujours les mômes ; à sa place, il serait mort depuis longtemps. Sans doute, son métier de geôlier le dégoûte ; mais sa charge lui en fait un devoir. Et, tout à coup, comme pour m'apitoyer sur son propre sort : « Songez que. Tannée dernière, quand on a fait courir le bruit de son évasion, j'ai dû le faire mettre aux fers pendant un mois, et, cependant, la nouvelle était fausse ! »
Ainsi me fut révélée par Lebon lui-même Thorrible torture dont Dreyfus s'était tû dans ses lettres.
Je m'indignai : « Quoi! parce que la Libre Parole a annoncé une fausse nouvelle, vous avez infligé à ce malheureux un pareil supplice, sans autre raison que cellelà ! »
Mais toutes mes paroles furent vaines et Lebon, quand je me retirai, se plaignait encore : « Ah ! quel métier ! »
Je rendis compte, le jour même (2), à Scheurer, de
(1) Lebon a, lui-môme, confirme son refus de transmettre ma lettre, et sa déclaration au sujet d'une lettre éventuelle de Scheurer à Dreyfus. (Lettre au Temps, 2', mai 1901.)
(•2) Lettre du i5 septembre. (Cette lettre a été souvent publiée ; elle a été reproduite dans la plaquette : lettres de Schcurer-Kestner el de Lcblois, 11 à i3.)
SCH£UK£R-KËSTN£R 561
cette entrevue et je racontai h de nombreux amis Tàcle de froide cruauté dont Lebon s'élait lui-môme accusé.
Lebon rendit compte à Méline de notre conversation ; il écrivit ensuite à Schourer que sa lettre, celle que je lui avais montrée, Tavait « stupéfié » ; il le supplie, « dans un intérêt supérieur, de ne pas faire un pas de plus dans la voie où on l'engage, avant d'en avoir causé avec les ministres compétents (i) ».
« Je suis étonné, me répondit Scheurer (2), et, cependant, je connais la lAcheté humaine. » Toutefois, il faut s'arrêter h'i, attendre, jusqu'en octobre. « Refoulons l'indignation et la hont« avec la douleur. »
Il avait préparé une lettre à Lebon. Il protestait d'abord que, lui seul, il s'était fait sa conviction, en dehors de toute influence des Dreyfus ; c'est lui-même qui ma prié de faire une démarche auprès du ministre des Colonies. Mais il n'insiste pas sur l'incident ni sur son désir de prévenir Dreyfus que « l'iniquité va cesser ». Il veut s'expliquer sur une plus haute question :
Vous savez si je suis homme à rechercher le bruit, la popularité malsaine, et ix faire parler de moi. La mission réparatrice que je me suis imposée ou plutôt que ma conscience m'impose, que l'honneur de la République commande, je la remplirai jusqu'au bout. Vous me connaissez sans doute assez pour vous dispenser d'illusions sur ce qu'on pourra obtenir de moi !
Qu'il s'agisse de politique ou d'autre chose, je ne me souviens pas d'avoir jamais reculé, lorsque je jugeais rhonneur en jeu. Et, dans la circonstance, c'est l'honneur des hommes qui gouvernent, comme celui de la République, c'est le mien qui sont en jeu!
(1) 17 septembre.
(?.) De Thann, 17 septembre.
Je VOUS dis que Dreyfus est innocent ; je vous dis qu'il est la victime d'une erreur judiciaire ; je vous dis qu'on le sait ; je vous dis qu'on préfère charger sa conscience d'un crime — car c'en est un aujourd'hui — que de reconnaître publiquement qu'on s'est trompé. Je vous dis que de pareilles choses sont inacceptables au xix« siècle ; je vous dis qu'elles déshonorent la République ; je vous dis qu'elles feront dans l'histoire une triste place au gouvernement d'aujourd'hui ; je vous dis que, dussé-je y perdre ma situation dans le monde, je remplirai mon devoir !
Leblois (i) déconseilla l'envoi a de cette admirable lettre ». Pourquoi discuter avec les « petits » ministres ? Il ne faut parler qu'à Félix Faure. Atendtez d'avoir vu Picquart; «or, il suffit d'un mot pour empocher son voyage. »
Scheurer se rendit à ces arguments, mais, tout en cédant une fois de plus à Leblois, il maugréait. Je lui fis part d'une observation qui m'in(juiélait. On savait, dans les bureaux de rédaction, son intention de prendre en mains la cause de Dreyfus; pourtant, Drumont se taisait : pourquoi ? Il me répondit : w Laissons ces genslà, et, sans nous occuper d'eux, allons droit notre chemin (2). »
Si le silence de Drumont ne lui paraissait pas significatif, la lecture de certains journaux Tindignait. La
(i) Do Gernsbach, 19 septeml)re.
ri) De Thann, 22 septembre.
Pairie (i) racontait que, Dreyfus s^afTaiblissait, « dans une rapide décrépitude, les joues hâlées par l^afTreuse solitude, Tœil terne, les épaules remontées ». A propos d'une tournée d'inspection aux îles du Salut : « M. Artaud (l'inspecteur) pourra, sans manquer au devoir, lui dire que sa sépulture a déjà eu les honneurs de la sollicitude gouvernementale. Pour qu'il n'y ait pas de tricherie, Dreyfus, mort, sera photographié, embaumé et expédié sous bonne garde à Paris. » Déjà, Lebon a envoyé tout un matériel d'embaumement.
Le vieux républicain méditait tristement sur la férocité d'un jeune ministre qui prescrit de telles mesures, sur l'avilissement d'une presse qui publie, avec joie, de telles turpitudes, sur la veulerie d'une opinion qui ne proteste pas (2).
Pour se consoler, il relisait les lettres de Dreyfus.
Il eut d'autres sujets de tristesse. Il aimait le chimiste Berthelot autant qu'il l'admirait. Il comptait sur son concours. Berthelot étant venu le voir à Thann,il voulut lui exposer la redoutable affaire. L'illustre savant, l'un des plus grands du siècle, ne lui répondit pas par la phrase atroce : u De quoi te môles-tu (3)? » Il ne voulut rien entendre. Non qu'il manquât de courage civique, mais par égoïsme scientifique. La pensée constante d'une telle iniquité pèserait sur son cerveau, le distrairait de SCS recherches. Il est vieux. Il ne doit ses dernières années, ses derniers efforts intellectuels qu'à la chimie.
Des impatiences se manifestaient. Hanotaux, il y a
(i) Du i4 septembre. (D'après le Combat, deCayenne.J
(a) Mémoires de Sciieurer.
(3) Balzac, Un Ménage de garçon, G7 : « Tous ceux que rhonnéle chef (Bridau) sollicitait lui répètent cette phrase atroce : « De quoi te môles-tu? >»
quelques mois, avait raconté à Monod (i) ses propres angoisses au sujet de la déplorable afTaire : En 1894, il a vainement supplié Mercier de ne pas s*y engager ; son collègue a employé des moyens abominables pour faire condamner le Juif ; u la culpabilité de Dreyfus n'est peut-être qu'un roman » ; cette histoire « restera le malheur de sa vie » (2). Maintenant, Monod poussait Ranc à commencer une campagne de presse^ et Bernard Lazare eût voulu publier sa collection d'expertises. Il y avait joint un nouveau mémoire où, ramassant les faits connus, il dénonç-ait la comédie des antisémites qui, de Dreyfus innocent, ont fait le Traître par excellence; dix autres espions, officiers et soldais, « n'ont pas offensé la conscience nationale », parce qu'ils n'étaient pas Juifs.
Scheurer me pria d'empêcher celte publication : d'une part, certaines expertises, qui concluent à uneforgerie, lui semblent fâcheuses; d'autre part, il ne veut pas avoir l'air d*ôtre à la remorque des Dreyfus. En effet, « l'affaire ne doit pas devenir juive » (3) ; ce serait une lourde* faute ; sauf avec moi, il ne veut avoir de rapports avec aucun Juif. Et, certes, il n'est pas suspect d'indulgence pour l'antisémitisme; « c'est la honte du xix*^ siècle ». Mais il faut être sage et prudent.
Je comprends, m'écrit-il, rinipatience de Monod ; car il est, comme moi, comme vous, un homme dont la conscience parle impériouseinent; mais il faut qu'il attende
(1) Dans un déjeuner, au domicile particulier d'Hanolaux. [Casfi., I, /|58, Monod.)
(2) A Rennes, llanolnux affirme qu'il ne fil allusion, devant Monod, « qu'aux préoccupalionK palrioliqucs qu'il avait eues \cn iSijfi '» (I, 22.5).
(3) Mémoires de Scheurer.
SCIIEURER-KESTNER 555
comme vous, comme moi aussi. Croit-on que je ne souffre pas moi-même de tant de re lards ?... Ah ! si seulement le pauvre martyr a la force d'attendre ! Il m'est impossii)le de vous dire combien je m'en sens tourmenté. . . Mais il ne s'agit pas de crier haut, de lever de grands bras, d'enfler la voix, de s'indigner môme î Tout cela est inutile, donc nuisible. Ce qu'il faut, c'est sauver l'individu, rendre l'honneur à sa famille, — et sauver l'honneur du gouvernement républicain. De tels intérêts sont sacrés. Plus tard, vous saurez tout et, alors, vous me rendrez la justice que j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour aboutir au plus vite... J'ai dit que j'agirai. Mon caractère ne se démentira pas, je le jure; je le jure, silencieusement, à ces pauvres martyrs auxquels je donne, chaque jour, une pensée douloureuse (i).
La publication des expertises fut ajournée.
D'ineptes, mais dangereuses légendes, commencèrent à circuler. Un jeune diplomate^ attaché au cabinet d'Hanotaux {2), « savait » qu'un sous-officier véreux,, moyennant finances, se dénoncerait comme l'auteur du bordereau. Il me le dit à moi-môme, et j'en avisai Scheurer (3). Ainsi ressuscitait Thomme de paille, né jadis du cerveau fumeux de Berlillon. Picquart luimôme y avait cru, sur la foi de Du Paty ; bien d'autres vont y croire.
La Croix (4) raconta cette histoire en môme temps que Rochefort annonçait la prochaine évasion de Dreyfus (5). Scheurer en conclut que le ministre des Affaires étrangères avait des accointances, directes ou indirectes, avec le journal des Assomptionnistes.
(1) De Thann, 4 octobre.
{2 Maurice Borel.
(3) Par lettre du i»' octobre.
(4) 3 octobre.
(5) 5 octobre.
55f> HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS
Ilaaotaux laissait seulement colporter ce mensoage. S'il avait cru que Scheurer était victime d'une pareille supercherie, son devoir eût été de l'en avertir. Il s'en garda.
Entre temps,on colportait que Scheurer, dès la rentrée, interpellerait le gouvernement sur Dreyfus. Un journaliste lui demanda confirmation de la nouvelle. Scheurer répondit qu'il n'avait fait part à personne d'un tel projet(i).
C/était rigoureusement exact. Mais on interpréta le démenti comme un désaveu du bruit qui s'était répandu que Scheurer poursuivait la revision du jugement de 1894. Il reçut des lettres inquiètes dont il s'amusa, se félicitant du succès de son équivoque. « Il n'y a donc que les interpellations qui comptent (2) ? »
Lui supposant un dossier, je l'engageai à consulter deux des maîtres de la barre, Waldeck-Rousseau et Barboux, avant toute autre démarche. Il me répondit qu'il était doublé d'un avocat moins illustre, mais très fin et très délié ; c'était Leblois.
Billot, lui aussi, croyait au dossier de Scheurer et en eût voulu connaître le contenu. Un jour que je lui ren-
(1) Malindu 8 octobre.— Il m'avail écrit, d<»s 1022 septembre : « Je ne compte pas commencer par le Sénat. Si, à la suite d'une interpellation <iui aurait l'avantat^e de me mettre en vue, de faire parler de moi, comme d'un simple député en quéle de popularité ou d'impopularité, le Sénat votait Tordre du jour pur et simple, le malheureux serait un peu plus enfoncé qu'avant. Or, c'est ce qu'il faut éviter. Ce n'est donc pas ce que je ferai. »»
(2) De Thann, i3 octobre : «« J'ai parfaitement atteint mon but. Si je l'ai dépassé, cela n'offre aucun inconvénient. Quand on tient un renard par le cou, dans un bon nœud, et j^ar la queue, on se moque pas mal de ses résistances et de ses remarques. » Il observe (jue la presse allemande n'a pas ét«^ dupe de sa réponse andjiguë: «* Il est remaniuable, a écrit la Gazelle de Francforl^ que le sénateur démente l'interpellation, mais ne dise pas un mot de la (juestion de l'innocence de Dreyfus. »>
dis visite pour Tentretenir d'une question relative à la défense des Alpes, il me demanda mes pronostics sur la prochaine session parlementaire. Devinant le piège, je répondis par des banalités. Le 28 septembre, le contrôleurgénéral en retraite Martinie se rendit chez le beaupère de Dreyfus. Il lui dit, ainsi qu'à Mathieu, que Billot, homme « bon, juste et loyal », étranger entièrement au procès de 1894, dès lors libre de ses mouvements, n'a qu'un désir, de savoir la vérité ; de quels éléments dispose Scheurer? Martinie, au nom du ministre, mais à titre officieux (non officiel), vient s'en enquérir. Si Dreyfus est innocent, la responsabilité de deux généraux, Mercier et un autre, est terriblement engagée.
Mathieu répondit qu'il ignorait sur quelles preuves reposait la conviction de Scheurer. La démarche de ce visiteur était si surprenante qu'il supposa quelque fourberie : un intrigant quelconque, un agent, a, pour venir à lui, pris le nom de cet officier général. Il dit, en conséquence, qu'il avait lui-même quelques indications importantes, mais il ne les communiquerait à son interlocuteur que si celui-ci lui donnait rendez-vous à son propre domicile.
Martinie y consentit et, le lendemain, Mathieu se rendit à l'adresse indiquée, demanda à voir l'ancien contrôleur et fut reçu par son visiteur de la veille. Mathieu répéta qu'il ne connaissait pas le contenu du dossier de Scheurer ; Martinie lui recommanda le secret le plus absolu (1).
(1) Souvenirs do Mathieu Dreyfus. — Cet incident fut raconté, pour la première fpis, dans le Siècle du 5 janvier 1898. Martinie écrivit le raOme jour au directeur du journal : « Si, au mois de septembre, j'ai eu un entretien avec M. Hadamard, rue de Châteaudun, et avec M. Mathieu Dreyfus, chez moi, c'est tout à fait à titre privé, et le nom du ministre n'a pas été prononcé, non plus que le nom d'aucun général. » — Ainsi, cet
Billot ne comptait plus que sur Bertin. L'officior informa Scheurcr « qu'il avait mission de le voir (i) ». Scheurer retarda la conversation jusqu'au 16 octobre. Bertin lui répéta alors que Billot le suppliait de ne pas agir sans avoir causé avec lui. Scheurer promit do nouveau, mais ajouta : « Je n'ai d'ailleurs rien à lui dire, si ce n'est que je sais tout. »
Bertin, s'en retournant à Belfort avec le neveu de Scheurer, soupira : a Votre pauvre oncle ! On a acheté la presse pour le terrasser (2) î »
Et il télégraphia au colonel Thévenet, officier d'ordonnance du ministre : « Il sera fait comme vous Tavez demandé (3). » Billot comprit que la bataille était désormais inévitable. Il le dit à Boisdcffre, qui informa Gonse ; celui-ci avertit Henry; — et Henry, d'urgonce, manda Esterhazvà Paris.
ancien officier général, ami personnel de Billot, serait allé trouver la famille Dreyfus de sa propre initiative, à une date où Tiopinion n'était pas encore saisie des projets de Scheurer, mais où le ministre de la Guerre s'efforçait, par tous les moyens, de conriaîln* lo nionaçant dossier! — Marlinie écrivit erK'oro à Hocliofort : « Mathieu Dreyfus, que j'avais vu dans un inlénH iialioiial et rlésinlcrossé, s'était engaijré formellement à considérer notre entretien connue ronlidentiel. Il m'a trahi comme son frère a trahi la France. Moi, j'aime mon pays avant tout. » Cette lettre fut portée à la tribune de la Chambre par Krnest Roche, le 2^1 février i8<)8, au cours de son interpellation " sur les relations de M. le ministre de la Guerre avec la famille Dreyfus ». Dés le 12 février, (luand rinlerpellation fut déposée. Billot démentit en ces termes le récit du Siècle : u ,lamais personne, de la pari du général Billot, minisire de la Guerre, n'a été charité do f.iire ;\ la f.unille Dreyfn< aucune couuuunicalion d aucune nature. » Il renouvela sa déclaration le 2^, jouant audacieusemenl sur les mois. — L'un des amis de Mathieu, .leanmairc (de Mulhouse), avisa aussitôt Scheurer de l'incident. (4 octobre.)
(ij Cdfis., 111. \7y[u lettre (du 28 mars 189(1) à Banc: liennea^ U, 5o, Scheurer-Kestner: 53. Berlin.
(2) Mémoires de Scueureii.
(3) Rennes, II, 5,*), Bertin.