CHAPITRE VII
LA GOLLirSION
Depuis la fin de juin, Eslerhazy s'était retiré à Dommartin (i). Henry, tout Tété, le tint au courant. Il s'absenta plusieurs fois, se faisait adresser à Paris, au Cercle militaire, certaines lettres (2). En septembre, il annonça son départ pour Tltalie. Déjà, plus d'une fois, il a menacé de se mettre, parla fuite, âTabri. Du moins, il sauvera sa peau .
(1) Cass., 11, 228, Esterhazy (Enq. Berlulus).
(2) Il dit à Berlulus qu'il ne s'absenta qu'en juillet, pour acheter des chevaux à Paris, et, trois fois, pour aller à Châlons. C'est un mensonge. Ou a vu que Scheurcr n'avait pas été satisfait des premiers spécimens de l'écriture d'Estcrhazy que lui avait procurés l'agent Jaume; celui-ci, s'étant remis en chasse, fit adresser, de Marseille, à Esterhazy, une lettre dont le signataire demandait un rendez-vous pour causer d'affaires. Eslerhazy répondit, d'Épornay, le 11 septembre; il priait son correspondant de préciser : « Je compte partir pour l'Italie d'ici peu de jours. Si vous avez quelque chose de sérieux à nie dire, je pourrai vous voir en passant h Marseille. Adressez votre réponse au Cercle militaire à Paris. » Donc, il se faisait adresser certaines lettres au Cercle militaire, où il allait les prendre lui- môme. — Il vint certainement à Paris, le i^' octobre. (Voir p. 56i, note I.'
560 iriSTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
C'était le plus sage. Tôt ou tard, il faudra en venir là. Mais cela ne faisait l'affaire ni d'Henry, ni de Boisdeffre. En fuyant, Esterhazy avouait. Nulle démonstration plus éclatante. Scheurer aura vaincu, sans môme avoir combattu.
Les nerfs dominent Esterhazy, las, usé, qui n*a plus rien à attendre de la vie. Les autres, bien lotis, dans les honneurs, ont tout à perdre. Ils ne se résignent pas si vite à la défaite. Henry, surtout, garde son sang-froid.
On Tentend qui sermonne Esterhazy, le remonte, lui promet le concours des grands chefs. L*ayant, une première fois, couvert, ils sont à sa merci. Sa perle, c'est leur perle. Ils ont partie liée avec lui, sans qu'il soit besoin d'un contrat. Et ces hommes qu'il tient, ils tiennent eux-mêmes les maîtres de l'opinion et du pouvoir, Billot par ses lares (i), Méline par Billot, Faure par Drumont (2), Drumont par ses accointances avec Esterhazy (3). Et Ion achètera la presse (4). L'armée, les Chambres, le peuple, suivront le mouvement.
Quels que fussent son mépris des généraux, sa haine de rarmée et de « ce peuple de femmes saoules (5) », Esterhazy restait sceptique à ces assurances. Que la
(1) C'est la version constante d'Hcnrv : « Le soir, dit Esterhazy, je reçus un mot d'Henry rne «lisant d'aller voir Guénée, qui demeurait au diable, rue Marie-Louise, derrière le canal il devait me donner des renseijijneinents complémentaires sur les tripotages financiers de lîillol, que l'Klat-Major visait toujours. » {Dép. à Londres, Ldit. de Bruxelles, oV)— H précise, dans sa déposition du 4 mars 1900 : « Les dettes de Billot, l'afTaire de la banque de la rue Turbigo, les billets en souffrance chez les marchands de fer de la rue de la Hoquette, ceux en ])ension chez un homme «rafTaires de la nie de Londres, les sommes qu'il s'est fail remettre sur les fonds secrets. »
(2; Voir p. K.KJ.
(3 Voir p. SST).
(V C'est le propos de Bertin à Ternand Scheurer. (Voir p. 558.)
(5) Lettre à Mme de Boulancy. (Voir p. 3'i.;
France, militaire et civile, prît fait et cause pour lui, se levât pour sa défense, cela était bouffon, impossible.
Il ne connaissait pas Thistoire. Les plus nobles passions (amour de la patrie, amour de Tarmée ou de la liberté), combien de fois ont-elles été soulevées par des coquins, exploitées par des scélérats 1
Esterhazy promit qu41 patienterait, mais, par précaution, se pourvut d'un viatique. Il fit venir Christian à la campagne et lui extorqua une nouvelle somme de 17.000 francs pour « Taifaire Rothschild (1) ».
A-t-il, vers cette époque, dans un accès de peur, passé une première fois la frontière ? Un aubergiste de Lugano croît ravoir vu, pendant quelques jours (2). Il ne serait revenu que sur des assurances formelles, écrites. En tous cas, il était le 18 octobre à Dommartin.
L'avant-veille, comme je Tai raconté, Bertin avait télégraphié au ministre le résultat de sa conférence avec Scheurer. Henry, le jour môme, fut informé et avisa aussitôt Esterhazy. Celui-ci reçut la redoutable communication dans la matinée du 18 (3) ; un grand frisson le secoua. Aussitôt, il saute dans le premier train, confère avec Henry au débotté. Dans la soirée, chez la fille Pays, où il s'installe, il explique son retour par une querelle avec sa femme et paraît « très soucieux (4) «.
(1) « Reçu de M. le comte Esterhazy, demeurant à Beautiransur-Giroiidc, et à titre de dépôt, la somme de 17.000 francs, qu'il a versée au crédit de mon compte, 5o233, au Crédit lyonnais, et dont le présent reçu lui assure la légitime et complète propriété. — Paris, le i®"^ octobre 1897. »
(2) Mémoires de Scheuheu.
(3) Il fixe lui-raéirie t\ cette date son départ pour Paris {Cass., 1, 577) cela a été vérifié à Dommartin.
(4) Cass.^ I, 802, Pays.
A ce moment précis, qu'est-ce que Scheurer a fait savoir à Billot? Simplement qu'il est convaincu de rinnocence de Dreyfus et qu'il est résolu de poursuivre la revision du procès. Par quels moyens, par quelles preuves? Scheurer n'en a rien dit. Le nom d'Esterhazy, il ne Ta prononcé à personne. Mais les agents d'Henry, en juin, ont suivi Picquart chez Leblois, plus lard'*' Leblois chez le vice-président du Sénat.
Imaginez Scheurer sur une autre piste. Trompé par de faux renseignements, c'est un autre officier qu'il va désigner. Le ministre de la Guerre, le chef de TÉlat- Major en ont connaissance. Vont-ils s'émouvoir? Ils laisseront le maladroit s'embourber ; ils ne feront pas à l'innocent l'injuro de croire qu'à la première nouvelle d'un tel soupçon, le plus horrible qui soit, il prendra la fuite (i).
Si Dreyfus est Tauteur du bordereau, qu'importe que Scheurer accuse ou non Esterhazv d'être le traître? Tant mieux au contraire ; car l'eirondreraont de l'accusation, ce sera la fin d'une détestable légende. Mais tous ces chefs s'émeuvent, s'effarenl : pourquoi?
La fièvre n'atteint pas, chez tous ces hommes, la môme intensité. Le pouls de Billot ne bat pas aussi vite que celui de BoisdefTre. En efTet, Billot, s'il croit Dreyfus
(i) Hennés, I, 325 : « Démange : Pourquoi un homme innocent comme Eslerhazy avail-il besoin (jue l'on vînl à son
secours? — Il est certain, répond Roget, (juc je ne l'aurais pas fait. »
coupable, ne croit pas qu'Esterhazy soit innocent ; Boisdeffre en sait davantage. Ces principaux personnages de la tragi-comédie qui va se jouer diffèrent, entre eux, autant par les responsabilités encourues que par le caractère ou le physique. Il va falloir, pour chacun d'eux, tirer sur une autre ficelle.
Henry les connait tous, non pas comme un psychologue de salon ou d'académie, mais à la façon, plus sûre, d'un marchand de bœufs ou d'un maquignon de foire. Il a mesuré, chez chacun, les limites de l'intelligence, celles de Thonnôtelé, de la candeur ou de la sottise, pesé le courage et Ténergie, la vanité et Torgueil. Sous rhomme extérieur, solennel ou familier, sec ou souple, brodé, décoré et chamarré, c'est Thomme intérieur qui l'intéresse, « l'homme invisible » (i). Il le cherche, le trouve et l'exploite.
Ainsi, pendant près de deux ans, il a trompé Picquart. Plus facilement encore, il joue des autres, parce qu'il vise toujours à leur faible. La terreur de ce superbe BoisdefTre est d'une éclaboussuresur sa gloire d'apparat ; il est prêt à tout pour y échapper : Henry lui demande seulement de le laisser faire. Gonse est timide : Henry Icbouscule, lui fait honte de ses derniers scrupules comme d'une lAcheté. Du Paty, d'apparence insolente et rogue, est le plus crédule des hommes, très inflammable. Henry ne propose pas à Lauth, correct et gourmé, les mêmes besognes qu'à Gribelin. S'il ne cherche pas à approcher Billot (2), — car ces deux paysans madrés eussent vite fait de se reconnaître, — il sait que Boisdelfre répond du ministre, et pourquoi.
(1) Taine, Liliér. angl., 1,9.
(2) Cass,y I, 55i, Billot : «< Je n'ai pas vu Henry plus de deux ou (rois fois. »
Au surplus, à toute cette afTaire qui redevient menaçante, il s'intéresse seulement pour le bien du service, car il ne connaît pas Esterhazy — ou si peu (i).
Le jour même de Tentrevue de Bertin avec Scheurer, Gonse convoqua Du Paly à un premier conciliabule auquel assistèrent Henry et Lauth (2).
Du Paty, sous-chef du troisième bureau, n'avait avec Henry que des rapports de service, peu fréquents d*ail-
(1) Billol, BoisdefTrc et Gonse savaient qullenry avait travaillé avec Esterhazy, en 1877, au bureau des Renseignemenls. D'autres l'ignoraient (ou ce sont de faux témoins). Ainsi Roget : « D'après tout ce que je sais, je suis porté à croire, cTune façon très ferme^ ([u'Hcnry et Esterhazy ne se connaissaient pas... Henry n'a eu aucun rapport avec Esterhazy pendant la durée du procès ; il n'a été en rapport avec lui que postérieurement au procès Zola. »» [Cass., 1, 99.) — « Gonse, écrit Esterhazy, a essayé dédire qu'Henry m'avait à peine connu; Roget, croyant que sa déposition ne serait jamais rendue publique, a été jusqu'à dire qu'Henry no me connaissait pas. Or, j*ai vécu dans le même bureau qu'Henry... etc. »» (Dép. à Londres, i**" mars 1900). De même, Cass., 1, 58o.
(2) Cana.^ I, 558, HoisdefTre : H, 197, Gonse; I, 428, Lauth; I, 444; II» iîK>, 2(X); Instr. Tovernier^ 6 juin 1899, Du Paty: « Le général Gonse me fit chercher au bureau des opérations militaires. » Du Paly fixe cette première réunion au iG octobre ; il avait précédemment donné la date du 23, mais il explique qu'il y eut plusieurs réunions du même genre, d'où son erreur. Depuis, il a consulté les notes qu'il a prises pendant toute cette période et qu'il a mises en lieu sur. 11 se réserve de les produire devant ses juges, ilnslr. Tavernier, 7 juin.) — Gonse dit h Rennes (II, i58) qu'il prévint Du Paty, « le i5, le 16 ou le 17 » : <« Je lui dis qu'il allait venir avec moi, et je le pris quelques jours après. »>
leurs, et, marquis de fraîche date (i); traitait de haut cet officier de fortune, mal dégrossi, qui n'était pas de son monde. Une seule fois, il Tavait invité à sa table, en garçon (2) ; la marquise ne se fût pas commise avec la fille du cabaretierde Péronne. Henry, humilié, le détestait, mais cachait sa haine; il connaissait, par le menu, l'aventure suspecte où s'était compromis naguère ce hautain aristocrate et il avait pénétré jusqu'au tuf ce cerveau bizarre, romanesque, très cultivé et très sot. Il le savait ambitieux, dévoré de la soif de paraître, de jouer un rôle, sans scrupule et d'un dévouement illimité à BoisdefTre. C'était l'homme qu'il lui fallait.
(1) Il était, comme on Ta vu (tome I", 211), rarrière-pelitflls du président Dupaty de Bordeaux. Le président Dupaty eut neuf enfants, dont Charles Dupaty, le statuaire, Tauteur du Louis Xlll de la place des Vosges, et Emmanuel Dupaty, de l'Académie française, l'auteur des Délateurs. Le frère du président, mousquetaire à cheval, auteur d*un traité d*équitation, affilié aux illuminés, prit le nom de Clam, d'un manoir qu'il possédait à Saint-Georges-de-Cubillac, dans le Poitou. (Rain- GUET, Bibliographie Sainlongeoise^k Saintes, i844*) Son fils servit en Espagne sous Thiébaud. {Mémoires, III, 226.) Le général Dupaty, petit-fils du président, prit à son tour le nom de Pe Clam, écrivit son nom de famille en deux mots et devint marquis du Pape. Prisonnier de guerre en Allemagne, en 1870, il adressa à la Gazette de Cologne une lettre où il traitait le gouvernement de la Défense Nationale de « gouvernement d'aventuriers )•. C'est le père du lieutenant-colonel.
(2) Cass,, I, 344i Cuignet : « Du Paty connaissait le petit bleu^ et c'est même à partir de ce moment qu'on le vit fréquenter Henry, l'introduire peu à peu dans son intimité. » Ces assertions sont démenties par Du Paty : « Pendant l'été, à l'époque d'une absence de Mme Henry, j'ai invité une fois Henry à déjeuner (en i8(j5). Il n'est presque jamais venu chez moi, en dehors de cette invitation, sauf pour afTaire de service. Mme Henry est venue plusieurs fois voir ma femme au moment de la naissance d'un de mes enfnnls; nous ne l'avons jamais invitée à notre table. » [Cass., I, 456; Rennes, III, 5o4.) Cela est confirmé par Lauth à l'instruction Tavernier (3 juillet 1899). Lauth dépose qu'il tient l'informalioa d'Henry lui-même.
566 HISTOIRE DE i/aFFAIRE DREYFUS
Comme Du Paty élaîl réputé l'auteur principal du procès de 1894, il était naturel qu'on le consultât à Theure où la grande œuvre menaçait ruine. Henry, toujours modeste, s'est employé à lui faire attribuer celte gloire ; il se plaisait dans Tombre, fuyait, prudemment, les premiers plans, la lumière crue de la rampe. Picquarl, l'an passé, a dédaigné, sauf sur une question d'écriture, de se renseigner auprès de Du Paty. Henry, au contraire, ne demande qu'à s'effacer devant lui. Du Paty, flatté dans sa vanité, glissa au piège (1).
Il n'a pas été sans inquiétude sur la condamnation de Dreyfus; mais Boisdeffre Ta rassuré. D'autre part, il ne connaît pas Esterhazy; il ne s'est rencontré que deux fois avec lui, en Afrique, au cours de Texpédition de Tunisie, sans lui parler, il y a dix-sept ans (2).
Dès ce premier conciliabule (avec Gonse, Henry et Lauth) (3), il fut mis vite au fait. Ce fut Gonse luimême qui, s'adressant directement à Du Paty, comme au futur sauveur, lui exposa l'objet de la réunion, le « lança (^1) ». 11 révéla, partiellement, « la campagne entreprise, depuis dix-huit mois, pour substituer Esterhazy à Dreyfus (5) ». Sans doute, Esterhazy, de grande famille et solide soldat, n'est pas sans reproche; il est
(i) Casa., II, 178, Du Paly : « J'étais un dei^ i)lus intéressés à la m.inifestalion de la vérité. •> (2^ Cas!<., I, 4^i'i' 4»^« In.'ilr. Tavernier (6 juin i8f>y!, Du Paty.
— De inénic Eslorliazy {Cnss., I. 57^^).
(3) Laulh [Casti., I, 4'-i3) dit « qu'il n'y eut jamais de réunion au sens propre du mot ". Afllrmation cjui est démentie par Du Paty (flâna., II, K.p; fnnlr. Tavernier) et par Gonse lui-même {dati};.^ H, i(j7; note du lo septembre iS^Sà IVnciuéte Renouard).
— I.aulh n'aî^sista pas à la réunion du '21 octobre, la plus iinporlante, celle où furent écrites les lettres anonymes.
(4) Cass.y II, 3i, iyr>; Inslr. Tavernier, G juin i8<>.S, Du Paty.
(,'), Inslr. Tavernier, Du Paty. — Il dit (pi'il n'avait rien su jus«iu'aIors des événements de l'année précédente.
endetté et libertin. — Henry, interrompant, affirme que, <( malgré ces écarts de conduite», Esterhazy est « absolument digne d'intérêt » ; et que Picquart Ta accusé sans preuve. — Gonse continue : c'est à cause de ces défaillances que les Juifs ont choisi Esterhazy pour lui imputer le crime de Dreyfus. Accusation détestable « dont une longue et minutieuse enquête » a démontré la fausseté. Mais c'est un malade d'une nervosité excessive, aigri, capable de perdre la tête ; si la dénonciation de Scheurer le surprend à Timproviste, il est homme à gagner la frontière ou à se tuer : alors, tout croule ; de redoutables complications extérieures se produisent; les plus grands malheurs vont s'abattre sur le pays et sur les chefs de l'armée. Il est donc nécessaire, conclut Gonse, de prévenir Esterhazy, de ne le laisser ni étrangler, ni s'affoler (i).
C'en était assez pour une première fois. Le cerveau de Du Paty va travailler sur cette idée que le plus brillant de ses titres de gloire est compromis, que son intérêt (donc l'intérêt de l'armée) exige de parer à un tel danger. Et les jours suivants, Henry et Gonse réchauffèrent, accrurent ses inquiétudes (2).
ly
Henry ne confia à personne qu'il avait déjà averti Esterhazy et Tavait fait venir à Paris. Outre qu'il eût risqué d'éveiller des soupçons, il importait que les grands
(i) Cas8.^ I, 444î n, 3i, 177, 2o5; Instr, Tavernier^ Du Paty.
(2) Hennés^ II, lii'), GonBe : « Je suis persuadé que Du Paty s'est entendu avec Henry. » Du Paty dit qu'il vit Gonse presque toujours en présence d'Henry {Instr, Tavernier).
chefs commissent eux-mêmes Tacte irréparable, révélateur do leurs craintes : rassurer le traître.
11 usa, en conséquence, après s'être concerté avec Esterhazy, d'un de ses procédés coutumiers. Le 19 octobre, par une coïncidence qui l'eût dû surprendre, Billot reçut une lettre où il était mis en demeure d'agir contre Scheurer et Picquart qui ont comploté de substituer Esterhazy à Dreyfus. La lettre est d'une écriture dissimulée, « sensiblement la même » que celle de la fausse lettre à l'encre sympathique; elle présente la même ornementation bizarre des caractères, ces boucles étranges qui avaient étonné Picquart (1). Henry, apparemment, s'était adressé au même faussaire. La lettre, était anonyme. Billot la remit à Gonse, qui la porta au bureau des Renseignements, où se trouvaient Henry et Du Paty (2),
Il fut évident, dès les premiers mots échangés, qu'il y avait urgence à avertir Esterhazy. Mais comment? Du Paty proposa de le faire venir au ministère (3).
(1) « Olte carte est écrite avec une écriture dissimulée qui est sensil)lcniont la iiiéme que celle du faux Weylcr, avec celle dilTérence que, dansTun des docunionts, les boucles qui allèrent la physionomie des lettres sont en haut, et que, dans l'autre, je précise, les susdites boucles sont en bas. » (Esterhazy, Dép. à Londres, Édit. de Bruxelles, 91.; — Cuignet (Cass., I, 343) donne de cette lettre la même description, moins le détail sur la disposition des « boucles >». — Il en résulte qu'Henry montra la lettre à Esterhazv avant de l'envover à Billot.
(2) Du Paty place ce conciliabule le i()Ou le 'X) octobre (Jnsfr. Tavernier). La lettre reçue par Billot est du 19; donc le conciliabule est du 20. — Cionse. à Rennes, dit qu'il s'agissait de la lettre anonyme qui fut reçue, le 21, par Boisdeffre ; que BoisdefTre en re(;ut une sej'onde le 2() ou le 27 ; et que la réunion serait postérieure au 27. Or. l'entrevue de Montsouris est du 23. Gonse dit d'ailleurs que « tout cela ^^e passait après l'entrevue de Montsouris »> (II, iTk)), ce qui est absurde. Il confond la lettre P. I).C. avec celles que BoisflelTre re(;ul plus tard.
(3) Cass., II, 177, Du Paty.
A Texamen, cela fut écarté ; la venue d'Esterhazy pouvait être connue. On s'arrêta à Tidée, qui avait été déjà agitée, d'une lettre anonyme (i). Cela parut à Gonse très pratique. Henry proposa un texte très court qui se terminait par ces mots : « Attendez crânement (2). » Du Paty rédigea une missive plus développée, la copie, presque textuelle, de la lettre anonyme que Gonse venait de leur apporter (3). Dès que Du Paty Teût démarquée, Henry la reprit, pour ses archives. Mais avant de la classer, il y fit ajouter (par Tun de ses faussaires) les initiales de Du Paty, P. D. G., pour qu'elle lui fût attribuée plus tard. Si la lettre, quand Du Paty Tcût sous les yeux, avait porté ses propres initiales, sa signature, il s'en fût aperçu (4).
(1) Rogel dit que ce fut Du Paty qui en eut l'idée {Rennes, I, 325); Du Paty dit qu'il lui serait impossible de préciser si ce fut Gonse ou Henry (Insir, Taverniery 7 juin), et que l'idée préexistait à cet entretien. Gonse dit {Renne$^ II, 159) que la proposition fut faite par Henry.
(2) Gonse avait conservé ce brouillon, qui fut produit, le 7 juin 1899, à l'instruction Tavernier, et reconnu par Du Paty.
(3) Cass.f I, 445; II, 3i, Inslr. Tavernier, Du Paty. — Lauth dit qu'il ne se souvient pas de l'incident dont conviennent formellement Gonse (II, 197) et BoisdefTre (I, 558). « Ou bien, dit Laulh, j'ai quitté seul la chambre, en laissant les trois autres interlocuteurs. » (Cass., I, 4^0 J'^i montré (p. 566, note 3) que Lauth assista seulement à la première réunion préparatoire du 16 octobre. De là, sa divergence avec BoisdefTre, Gonse et Du Paty sur ce point. D'ailleurs, vers cette époque, il quitta l'Élat-Major pour un régiment.
(4) La lettre, qui a été versée au dossier des diverses instructions, porte ces initiales. A la Cour de cassation, le président Lœw interroge Du Paty « sur la lettre P. D. G. » : « J'ignore, répond Du Paty, à quel document il peut être fait allusion. C'est la premi6re fois que j'en entends parler. Je ne sais donc pas à quelle époque il faut l'attribuer. » Puis il raconte la réunion où «l'on a agité les moyens de prévenir Estcrhazy» et dit qu'il proposa un texte, « la copie, presque textuelle, d'une lettre anonyme que le ministre venait de recevoir » {I, 445). Or, cette lettre, c'est la lettre P. D. C.
670 HISTOIRE DE l'.VFFAIRE DREYFUS
On savait Esterhazy à la campagne, mais où ? Henry, ostensiblement, le demanda à Gribelin, qui n'en savait rien; il envoya alors Tarchivisle se renseigner chez Tagent Desvernine qui, par ordre de Gonse, n'avait pas cessé de surveiller Esterhazy et qui donna Tadresse (i). Henry vérifia avec Du Paty remplacement exact de Dommartin sur la carte (2).
Gonse, qui, apparemment, avait les instructions de Boisdeffre, alla trouver Billot et lui rendit compte. Mais le ministre se fâcha, défendit d'envoyer à Esterhazy la lettre anonyme qui avait été préparée (3). Par surcroît de précaution, Billot réitéra directement ses ordres à Boisdeffre (/|). .
Gonse rapporta à Henry et à Du Paty la défense de Billot : « Voilà, dit-il, où nous en sommes, vous connaissez la situation. » Et il Texposa de nouveau (5). Du Paty, qu'Henry avait mis au point, fit quelques objections (6) ; Gonse reprit que les ordres du ministre étaient formels, qu'il fallait s'incliner (7). Il sortit en mâchon-
(i' C08S., I, 'jl^'i; /{ennes, I, r>fK.^ Gribelin. — Celle déposilion (ie Gril)oliii rôduil A néanl ralléLr;ition de Ilopel [Cass., I, 102) et celle de Cnitrnot I, 3^6 que Du Paty serait allé demander radre>s«» d'Ksterliazy au bureau des Hensei^'nemenls, le 16 octobre, le jour raOïne où arriva la dépôclie <le Berlin. Du Paly, dès qu'il connut raccusation, la démentit, (//lij/r. Tavernier, ù ]\xïn.)
(2) Insfr, T(werni**r^ Du Paly.
(3) Cafis., l, 547, Billot; I, 'J^iè, BoisdefTre ; Rennes, II, 159 et 168, Gonse.
W Cass., I, 547, Billol.
(5) /6/d., H, 3-2, Du Paly.
(6., Ibid.y 197, Gonse.
(7) Ibid., I.rn^S, HoisdorFre: II, 191, Du Paty. — Gonse. à Rennes (II, iTk) ,dé[)ose qu'il dità II<»nry el ADu Paly: « llostindispensable que vous n'ayez auruno espèce de relations ni directes ni indireclcs avec Kslerba/y , il va être Tubji'l do plaintes, de dénonciations... " Kl il ajoute celte jihrase. qui sufllt à le convaincre de inensoni^e : 'c Je ne sais pas si à ce moment la plainte de Mathieu Dreyfus était arrivée, mais célail dans les environs et cela se eenlail. •»
nant : « Voilà où nous en sommes (i). » Henry, se tournant vers Du Paty ; « Vous comprenez ce que parler veut dire {2). » Du Paty a compris « qu'il y a une initiative à prendre (3) », mais il réfléchit.
Henry, tout de suite, civec sa tranquille audace accoutumée, passa outre. Il était indispensable à ses combinaisons qu'Esterhazy pût se dire averti par un autre que par lui des projets de Scheurer. Il rédigea en conséquence, selon la combinaison même qui venait d'être rejetée par Billot, une lettre anonyme, qui sera attribuée par la suite à Du Paty, et qu'il fil recopier — par Lemercior-Picard ou Guénée — en caractères d'imprimerie. Esterhazy la mit dans sa poche. Plus tard, quand il la produira, il attestera qu'il l'a reçue à Dom* martin, sur quoi, bouleversé, furieux, il est parti aussitôt, le 20 octobre (4), pour Paris.
(1) Cass., II, 3u, Du Paty.
(2) Ibid.,'20\ : <( Je n'appartenais pas au service des Renseignements; on me fait venir, on me fait faire un acte blâmable en écrivant une lettre anonyme; j'en conclus qu'on voulait se ser\ir de moi pour prévenir Esterhazy. » Et encore : « 11 n'y a pas à se défendre d être allé au secours d'Esterhazy, du moment où, comme le général Gonse me Ta affirmé, à plusieurs reprises, on avait de nouvelles preuves de la culpabilité de Dreyfus et où on était convaincu de l'innocence d'Estcrhazy. » {Rennes ^ III, 5o5, commission rogatoire.)— Oonse, àRennes(II, i(>5), finit par dire : « Du I*aty a agi de sa propre initiative, mais, en définitive, il entendait ce que je disais et je ne lui ai pas caché que je trouvais cette campagne singulière, bizarre et même tout h fait fàcbeuse, et que, si Esterhazy était innocçnt, c'était un piège qu'on lui tendait. ^ Et encore : « J'explique Du Paty qui est un homme très emballé par les conversations que je tenais devant lui. » — De même Boisdeffre : « J'ai dit à cette époque ma conviction absolue de la culpabilité de Dreyfus; j'ai dit et j'ai répété très haut qu'il était abominable de vouloir lui substituer un homme de paille, si taré qu'il fût. » (II, 528.)
(3) Cass., II, 201, Du Paty.
(4) Ibid.y 1,577, Esterhazy. Il dit qu'il quitta'Dommartin le 18, ce qui a été vérifié, <« mais qu'on (Ilenry) lui avait prescrit de dire que c'était le 20 ».
La lettre est signée Espérance (i). Déjà, dans l'un de ses faux, Henry avait fait usage de la même signature en italien. Speranza, en iSgft, pressait Picquart de revenir pour rétablir Tœuvre (compromise par son départ; en 1897, Espérance avertit Esterhazy que « son nom va être Tobjet d'un grand scandale ». La lettre est rédigée dans le même jargon que les autres faux d'Henry, également révélatrice de son origine par le style, la précision de certains renseignements et la grossièreté des maladresses intentionnelles. Les noms de Dreyfus et de Picquart y sont mal orthographiés; Picquart a acheté à un sous-officier, à Rouen, des spécimens de l'écriture d'Esterhazy ; il les a remis, avant de partir pour le Tonkin, à la famille du condamné, qui les -publiera; << on compte ainsi aiToler le commandant, qui s'enfuira en Hongrie, chez ses parents ; cela indiquera qu'il est coupable (2) ».
(1) A la p^emi^^e audience de son procès (laS), Esterhazy dit que la lettre était signée Spcranza ; à la Cour de cassation (ï, 577), il dit (|irelle ôtait signée Espérance, ce qui est exact. Rogel. qui répMc la version d'Honry. affirme (jue la lettre fut écrite, le •.>(> octobre, par Du Paty {Cass., I, io3j; il en donne pour preuve la prétendue démarche de Du Paty, le 16 octobre, au bureau des Henseit^nements. De même Cuignet (I, 34G). Or, l'adresse d'Ksterhazy fut demandée par Henry. — Du Paty {Instr, Tavcrnier) dit (lu'il vit la lettre, pour la première fois, quand Esterhazy la lui montra.
(2) Voici le texte complet de cette lettre : « Votre nom va être l'objet d'un frrand scandale. La famille Dre/fus va vous accuser publicpiement comme étant l'auteur de l'écrit qui servit de base au procès Dreffna. Cette famille possède de nombreux modèles de votre écriture pour servir de points d'examen. C'est un colonel qui était au ministère l'année dernière, M. Picnrl, qui a remis les papiers à la famille Dreffus. Ce monsieur est maintenant parti pour le Tonkin, je crois. La famille Dreffum compte vous affoler en publiant votre écriture dans les journaux, et que vous vous enfuirez en Hongrie chez vos parents. Cela indi<iuera que vous êtes le coupable; et alors on demandera la revision du procès pour proclamer l'innocence
L'adresse de cette lettre eût été précieuse, si la lettre avait été sincère; Esterhazy racontera que, le jour où il la reçut à Dommartin, son courrier était abondant, « parce qu'il avait fait des annonces pour vendre des cheVaux et des chiens », et qu'il jeta Tenveloppe, avec d'autres, dans la cheminée (i). Cependant, il avait eu le temps d'observer, avant qu'elle brûlât, que l'enveloppe était rose et timbrée de la rue Daunou, que ll^dresse était « assez baroque » : au lieu de Dommartin, « comme écrivent les gens du monde », le nom local : « La Planchette {2) ». — En fait, comme il avait fabriqué lui-même la lettre, à Paris, avec Henry, il n'y avait pas d'enveloppe timbrée.
« Espérance » deviendra bientôt « la dame voilée » et, plus tard, Boisdeffre et ses associés s'appliqueront à l'identifier avec une cousine de Picquart, la femme d'un ancien magistrat. Henry et Lauth la connaissaient de vue, parce qu'elle avait assisté, l'automne passé, d'une fenêtre du ministère de la Guerre, à l'entrée du Tsar (3). Elle avait le même confesseur que Boisdeffre,
de Dreffus. C'est M. Picart qui a dorme les renseignements à la famille. Ce M. Picart a acheté votre écriture à des sousofficiers de Rouen Tannée dernière. Je liens tout cela d'un sergent de votre régiment, auquel on a donné de l'argent pour avoir de votre écriture. Vous voil.^ bien averti de ce que ces scélérats veulent faire pour vous perdre. C'est à vous maintenant de défendre votre nom et l'honneur de vos enfants. Hàtezvous, car la famille va faire agir pour vous perdre. Amie dévouée. Espérance. Ne montrez jamais cette lettre à personne. C'est pour vous seul et pour vous sauver des grands dangers qui vous menacent. » (Cote 102 du dossier Bcrtulus; Cass.y 111,58.)
(1) Cass., II, gi^Enq. PfUieux.
(2) Ibid.y 223, 257, Enq. Bertulus.
(3) Le 0 octobre 1896. — Rennes, III, 467, Lauth. — Esterhazy, dans ses lettres au Président de la République et dans ses dépositions aux enquêtes, ne parle que d'une seule «inconnue » qui le protège. A son procès, il distingue, mais sans y insister, en réponse à une objection du général de Luxer, entre « Espé-
le père Du Lac (i), qui avait su ses dissenlimenis avec son mari au sujet de Picquari, puis sa rupture avec le colonel, la promesse qu^elle avait faite à son mari de ne plus le revoir. Ainsi était descendu jusqu'à Henry, à travers d*immondes commérages, le secret de la confession trahi par un jésuite.
rance » et la « dame voilée ».
(i) Le père Du Lac in'a dit, à moi-môme, le lo juin 1899, qu!il avait fiuppo8é que [la dame voilée était son ancienne pénitente, qu'il convenait de 8*6 tre trompé, mais qu'il n^avait point violé le secret de la confession à son égard. 11 me priait d'obtenir de Mme M... qu^elle rétractât la déclaration qu'elle avait faite, d'abord verbalement, puis, par écrit, au juge Bertulus. Celui-ci en avait déposé devant la Gourde cassation en ces termes : « Mme M... me dit qu'elle était l'objet d'une machination et que les éléments nécessaires h cette machination n'avaient pu être fournis que par quelqu'un très au courant de ses dissentiments avec son mari au sujet de Pic(iuart, et ensuite de sa réconciliation avec son mari obtenue grâce h une lettre d'elle promettant de ne plus revoir Picquart. Elle disait enfin que la seule personne qui ait pu donner les renseignements permett^int d'insinuer qu'elle était la dame voilée, parce que, seule, elle [)ré?icnlait les conditions re<iiiiscs, la grande alTciiion ot la rupture, ce ne pouvait être que le p(>ro Du Lac, son directeur, celui aussi de son mari, qui avait pris la part la plus active à son retour au foyer conjugal. « Deux fois, par lettre, au cours du procès Zola, le jésuite l'avait mandée auprès de lui, mais elle avait refusé de s'y rendre, «« ne voulant pas lui dire en face le soupçon ([u'elle avait contre lui »> Cass., I, 235, Bertulus; dossier, lettre de Mme M... relatant ces incidents). — Au cours (lu procès Zola, Mme M... avait été dénoncée t^ Bertulus, comme étant la dame voilée, par les généraux Gonse el de Pellieux {Cass.^ I, i».3/|;. Cela est avoué par Gonse (I, 570). Ksterbazy la désigna égalenjenl à Bertulus (11, 22G). il dit que « son nom lui avait été révélé par lo général do Pel lieux, qui pensait que ce pouvait être la dame voilée » (H, 278).
D'autres opérations encore furent engagées.
Le retour de Scheurer à Paris était annoncé pour la fin de la semaine (i) ; il n'y avait pas de temps à perdre.
Le témoignage de Picquart était ce que les protecteurs d'Esterhazy redoutaient le plus.
Boisdefîre savait, par Gonse, que Picquart allait prendre son congé annuel, venir à Paris (2)- Il manda, en conséquence, au général Leclerc, d'abord de garder Picquart à Sousse, puis de « lui faire continuer sa mission sans interruption (3) ».
Cependant Téloignemcnt du témoin principal n'est qu'un palliatif.
Ce même jour où Henry remit la lettre Espérance à Esterhazy et où Boisdefîre envoya ses instructions au général Leclerc, le capitaine Lebrun-Renault fut mandé par Gonse à TÉtat-Major (4)* Au lendemain de la
(1) Il y rentra le samedi 22 octobre. On put savoir par son concierge la date de son retour; Boisdefîre put savoir également que le bureau du Sénat était invité à chasser, le dimanche 23, chez le Président de la République, à Rambouillet.
(2) Cass., I, 197, Picquart : « Gonse s'en était assuré auprès d'un de mes amis, en prétextant qu'il avait des papiers à me remettre, ce qui était absolument inexact. »
(3) Cass.y I, 197 ; Bennes^ I, 4^1, Picquart. — Cass., I, 204, Gonse : « On donna l'ordre au général Leclerc d'envoyer Picquart à Bizerte, où l'on faisait de nombreux travaux, afin d'y organiser la surveillance des étrangers. »
(4) Gonse dépose que Billot lui avait prescrit « de réunir tout ce qui avait trait aux aveux do Dreyfus et de faire faire, notamment, une déclaration écrite au capitaine Lebrun-Renault, ce qui fut fait vers la fin d'octobre 1897 » (Cass., I, 246). Billot n*en dit rien. Gonse dit qu'il sortit de Farmoire de fer la lettre
dégradation, quand il a comparu devant Casimir-Perîer, rofficier de la garde républicaine ne lui a pas dit un seul mot des prétendus aveux de Dreyfus qu'un commandant inconnu avait racontés, la veille, à un rédacteur de la Libre Parole (i). Dans son rapport de service, il n'a signalé aucun incident. Aujourd'hui, devant Gonse et Henry, Lebrun- Renault déclare « que, le 5 janvier 1895, Dreyfus lui a fait Taveu suivant : « Je suis innocent.; dans trois ans, mon innocence sera prouvée; le ministre sait que, si j'ai livré des documents sans importance, c'était pour en obtenir de sérieux des Allemands. »
Il y avait, en effet, près de trois ans que Dreyfus avait répondu par un hautain refus à Du Paty, quand celui-ci, par ordre de Mercier, le visita dans sa cellule et lui promit, en échange d'un aveu d'amorçage, que sa peine serait atténuée.
De la visite de Du Paty à Dreyfus et du récit que le condamné en a fait à Tofficier qui le gardait (2), pas un
qu'il pnHend avoir écrite, le G janvier i8<)5, h BoisdcfTro au sujet (lu récil i\\iQ Lebrun-Ilenault lui aurait fait ce jour-là. — Pourquoi n'en avait-il pas parlé à Picquart pour lui démontrer la culpabilité de Dreyfus? — J'ai établi précédemment (tome le, ()3i) q'ie cette lettre a été fabriquée par Gonse en 1898. — Lebrun llenault dépose : » En octobre i8<j7, quand la campagne en faveur de la revision du procès Dreyfus commença, — elle n'avait pas encore commencé, — le général Gonse me lit appeler et me demanda de lui -donner par écrit la déclaration que je lui avais faite verbalement, le 0 janvier iS</). » (Cass., 1,276.) — Gonse, à Hennés (I, r>5oi, dit (juil fut étonné d'apprendre, de Lcbrun-Henault, ce silence A l'égard du clief de l'Ktat : l'ofllcier lui explijjua alors (juil avait été « interlo([ué, décontenancé •>, parce que, dans le salon tlattente, il avait entendu « une c»)nversalion où on le traitait fort mal ». Lebrun-Renault confirme ce récit illl, 811, dont il n'avait pas soufflé mot devant la Cour de cassation.
(i; Voir t. £•', 5i4 et suiv.
(2) Voir t. I«r, 49(5.
mot dans la décLaralion de Lebrun-Renault. On espérait encore que cet incident resterait inconnu.
Lebrun-Renault écrivit de sa main cette imposture, la data et la signa (i). Quand il se retira, il portait sur son visage la vilenie qui lui avait été commandée (2). Il avait vu récemment Forzinetli et lui avait déclaré, comme à bien d'autres, que Dreyfus n'avait jamais fait d'aveux (3).
Un peu plus tard, Gonse et Henry attestèrent, dans une note annexe, que cette déclaration avait été faite et écrite en leur présence (4).
Lebrun-Renault, semble-t-il, fut seulement intimidé; on essaya, mais e;i vain, d'acheter le témoignage d'une pauvre femme. Deux individus, l'apparence d'officiers en civil, allèrent trouver au village (5) une paysanne qui avait été la nourrice de la fille de Dreyfus; ils lui proposèrent, contre argent, de déclarer qu'elle avait
(1) Cass.f II, 182 : « Paris, le 20 octobre 1897. Signé : Ch. Lebrun-Renault. »
(2) Récit d'un témoin.
(3) Cflss., I, 323, Forzinetti; I, 481, Mme Marie Lapeyrc : « Lebrun-Renault me répondit : « Tout ce que les journaux ont raconté, c'est de la fantaisie; Dreyfus ne m'a rien dit. Du reste, j'ai fait mon rapport. »
(4) « Le capitaine Lebrun-Renault, de la garde républicaine, a fait la déclaration ci-dessus en présence du général Gonse et du lieutenant-colonel Henry et l'a écrite de sa main. Paris, le 20 octobre 1897. èigné: A. Gonse, Henry. « Cette date du 20 octobre, exacte en ce qui concerne la déclaration de Lebrun- Renault, constitue, sur le document signé d'Henry et de Gonse, un véritable faux. En effet, le 20 octobre 1897, Henry n'éUit encore que cbef de bataillon; il ne fut promu lieutenant-colonel que le 10 novembre suivant : « Hors cadre; détaché au senice géogra[>hique » {Journal officiel du 12 novembre 1897, n» 807, p. 6320, col. 3). Il n'aurait pas conjmis, le 20 octobre, sous les yeux de Gonse, une usurpation de litre. Quand, plus tard, il rédigea la note, il oublia, en mettant la date, que sa promotion était postérieure h la déclaration de Lebrun- Renault.
(5) Aux Sarreix, près de Thiers.
mis à la poste la lettre qui renfermait le bordereau. Elle refusa (i).
Précédemment, Hcnrv s'était débarrassé de Tancien agent Lajoux, devenu gênant depuis que, s'élanl rencontré avec Cuers, il avait appris de lui la vérité (9.), Lajoux n'étiiit plus au service depuis deux ans ; Picquarl Tavait congédié, en 1895, après lui avoir fait prendre ses papiers, à Bruxelles, par un policier (3). Mais, quelque taré que fût l'individu, dès qu'il commença à colporter les confidences de Cuers, Henry en eut peur, l'attira dans un guet-apens, le fit interner dans un asile d'aliénés (4), et, finalement, traita avec lui. Lajoux accepta de s'expatrier, (iribelin vint lui-même à Anvers
(1) Cette brave femme, Mme Doyoul-Martinet, fit ce récit à M. Fleury-Bonnord, dessinateur à Lyon, qui en informa Mme Dreyfus (9 février i8()8). Les deux tenlalcurs lui avaient défendu, sous menaces, ainsi qu'cà son mari, de rapporter leur démarche à son ancienne maîtresse.
ij) lienneu, II, U), lettre de Lajoux (du 11 juin 1899) au ministre de la (Inoirc. Lajoux s'était ienr<mtré à Luxembourg avec C-ucrs «iiii lui aurait tenu ce laniratre : " Il y a actuellement au niiniïrtèrc d<î Guerre un monsieur qui voit tout, qui sait tuul, (jui envoie au Thiert^arteu rai>ports sur rapports et qui a expédié, à Berlin, une lonyui; note *^ur le nouveau matériel darlillerie. Il est décoré, va en plein jour voir Schwarzkoppen ; on dirait (|u'ii sait tout (-e <pii h<î passe lui ministère. » — 11 raconta les c(>n(l<lenees de Cners au D' Delanne, qui les rapporta plus tard à Pli. Dubois, rédaeleur à l' Aurore, i,-^., 12 mai 1899.)
:!^ La penpiisilion fut ordonnée, à la requête du bureau des Henseiirneinents, i>ar h; direcleui- <ie la Sûreté jxénérale (I^oirson); un polieicM* enivia la lenniie de Lajoux vi, pendant (prelle donnai!, IVaelura son secrétaire et s*enq)ara des papiers. {Hennés^ 1, OiT), Laulli. Picqnart dépt^s»' : »< .le n'ai pas eu à entrer dans le- détails; j'ai averti la Sûreté. » ilicnncs. 1, O37.)
V Lajoux, dans sa lettre au ministre <le la (iuerre, raconte qu il tlcnianda une audience à noisdellVe; sur (|uoi, il aurait été interné, arbitrairement, à Saint-Anne, avec les fous. Lecture <le «elle lettre fut donnée à Rennes, le i'.v>. août i8<)9, devant h(»isd«4Vre, ('i<»ns(» et Oribelin, «pii ne lïrent entendre aucune prol<»slatioLi.
surveiller son départ pour le Brésil, ne lui 6l remettre qu'à bord du navire en partance le prix convenu du silence (i), et promit qu'une mensualité continuerait à lui être servie (2).
Gonse et Henry reclassèrent aussi le dossier secret du procès Dreyfus; ils y ajoutèrent, notamment, les quelques fragments de lettres qui avaient été recueillis à laipbassade d'Allemagne depuis 1894 et que Picquart et Boisdeffre lui-môme avaient jugés sans importance, et la fausse lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen,
Enfin, Henry sortit de Tune de ses cachettes le dossier ultra-secret que Sandherr, disait-il, avait réuni en iSgii dont la L/6re Paro/e, immédiatement informée, avait menacé les Juifs, et qui avait été caché à Picquart.
Ce dossier comprenait, maintenant, deux jeux de faux.
Le plus ancien se composait des prétendues photographies de huit lettres, sept de Dreyfus à TEmpereur allemand, la huitième de TEmpereur au comte de
(1) Cela est formellement reconnu par Gribelin : a Je me rendis 6 Anvers ; je négociai le passage de Lajoux. » II déclare lui avoir remis 5oo francs. [Hennés, I, 592, 598.) La somme fut beaucoup j>lus forte, ainsi qu'il résulte du dossier de Rennes (I, 332, Oemangei. Lajoux s'embarqua le 24 septembre iSiyj. — Dans une lettre du 10 mars i8(j8, adressée à Hanot^iux, Billot déclare que « celte somme a été remise à Lajoux dans un but humanitaire et nullement pour éviter des révélations ». {Hennés, il, 12.) Alors pourquoi le voyage de Gribelin à Anvers?
(2) Il n'est pas établi que cette mensualité ail été régulièrement servie à Lajoux. En tout cas, elle fut rétablie par Freycinet, ministre de la Gtierre dans le cabinel Dupuy, au mois de mars 1899. Elle fui lixée à 200 frtmcs sur la proposition du commandant Rollin, qui en dépose [Hennés, II, 11, 21). Un officier se déplâtra pour porter à Lajoux, alors en Italie, une somme importante, à condition qu'il retournerait au Brésil. [Rennes, I, 332, Démange, d'après des pièces du dossier.)
680 HISTOIRE DK L AFFAIHE DREYFUS
Munster, (|ui avaient été dérobées à Tambassade, et dont il avait fallu, sur une sommation menat^ante de Berlin, restituer les originaux. L'Empereur, dans sa lettre, nommait Dreyfus et, comme par hasard, le terme allemand (Schurke), dont il le qualifiait, correspond à l'expression française (canaille)^ qui avait rendu fameuse une autre pièce secrète (i).
Le second lot contenait le même nombre de pièces, sept ou huit photographies d*un faux qui apparaît comme une variante perfectionnée de la lettre de l'Empereur allemand à son ambassadeur. Le vrai bordereau avait été écrit sur papier fort ; en outre, le Juif avait inscrit, en regard de chacune des pièces qu'il offrait, des prix qui parurent excessifs à Schwarzkoppen ; l'attaché allemand envoya la missive de Tespion à TEmpereur ; l'Empereur la retourna avec une annotation de sa propre main. Il s y servait encore du même terme que dans sa lettre à Munster : « Cette canaille (Dieser Schurke) do Dreyfus devient bien exigeante; toutefois, il fîiiil liAlor la livraison des documents annoncés. " (Vélail sigr.é de riniliale iin|)ériale : \V. Puis, ce bordereau annolé tomba aux mains d'Ilenrv. Mercier Ta rendu lui-même à Munster pour éviler la guerre, mais il Ta fait photop;raphier au préalable. Et Sandherr l'a fait copier (moins l'annotation) par Esterhazy, employé secrclenieiit à des besogn(*s mystérieuses (2). Il
(1 Sur Icslollrcs do rKinpcMiMir allcinand, v()ir t. l"", 3'i7. elr. — Iloiirv en parla (oxactciiH'iil à <<»U(' ôpoquo. à Paléulogiie, le j» on le 3 novembre iScjj J^ass., I, 3<|3; \()ir j». iVM'} ; j'aj^pris, le 5 ou lo (î. (jue Hois<lelTi«\ aincin' j>ar dOcauin', avait faitla intime conlidencc à la primo^c Malhilde.
(•-»;. Dc^ le /'i novembre iS<j7, la Lihrc Parole raconte «(jne lapièoe ariMisatrice dont il a été l;u»l parlé le bordereau/ » n'a pas été produite en orif^inal devant le conseil de guerre ; elle constituait «. une |u'euve si accablante <le la culpabilité <le Dreyfus »»
avait, sous ses ordres, dix officiers et secrétaires ; cependant, il s'est adressé à EstBrhazy qui, par hasard, s est servi de son papier pelure ordinaire et dont récriture, par un autre hasard^, ressemble si singulièrement à celle de Dreyfus que tout TEtat-Major, trois experts et sept juges s'y sont trompés... Mais Sandherr était mort depuis plusieurs mois.
La coexistence de ces deux jeux de faux, dont il sera, par la suite, fait un usage alterné, s'explique par
que Munster vint trouver Mercier et le somma de la restituer... Si le ministre refusait, c'était la guerre ; le général Mercier céda. Mais il fit photographier la pièce; Toriginal fut rendu, et c'est la photographie qui fut mise sous les yeux des juges ». Drumont tient ce récit a d'un officier général »> . Son article fut reproduit, le lendemain, dans V Intransigeant . —Cette version, comme je l'établirai ultérieurement, fut répandue par Mercier h Rennes, pendant le procès de 1899, avec quelques variantes ; elle détermina le verdict de plusieurs -juges à qui furent communiquées les prétendues photographies du faux. — Pour r « histoire » du bordereau annoté, je suis, de préférence aux versions de 1897, celle qui parut, le i4 août 1899, dans le Gaulois. L'article, inspiré, dicté parTifercier, est intitulé : a Lettre ouverte au général Mercier. » En voici la conclusion : « Vous possédez un des exemplaires de cette photographie et vous l'avez emporté avec vous à Rennes. Ces faits expliquent le quiproquo Estcrhazy : il a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui, et vous avez pu soutenir avec vérité quMl était l'œuvre de Dreyfus. >» Cette lettre fut reproduite par V Intransigeant clla Libre Parole du i5; cesjournaux furent envoyés aux juges. Le 14 août, le jour môme où la lettre parut, dans le Gaulois^ mais avant que ce journal put parvenir à Rennes, l'un des membres du conseil de guerre posa au général Mercier la question suivante : « N'a-t-on jamais fait l'hypothèse que le bordereau sur papier calcjuc pouvait être la copie d'un bordereau original?» J, 149) Le iG, le lieutenant-colonel Brongniart et le capitaine Reauvais posèrent à Mme Henry une ({uestion qui tendait au même but : « Ce papier {du bordereau) que votre mari dépouillait W soir, vous rappelez-vous si c'était un papier épais?»^:I. 2Ù3.) L'expert Belhomme a, lui aussi, entendu dire qu'il y avait deux bordereaux, mais ilne le croit pas. (IirSôg!] — Voir t. I", 3:)0.
un ropi*n!ir Harlisle d'Henrv. La lettre de l'Empereur Guillaume à Munster fut une première ébauche, grossière ; ayant creusé lidée, il fabriqua le bordereau annoté. Il lui avait suffi de faire écrire par Lemercier- Pirard sur un fac-similé du bordereau la note marginale de l'Empereur, et de faire photographier cette photographie ainsi complétée.
L'exiréme impudence de ces faux n'a arrêté aucun des farauds chefs, dupes volontaires ou complices. BoisdelTre, familier des emj)ereurs et des rois, trouve vraisemblable que le César allemand discute, règle lui-même les comptes d'un espion!
Suppos(»z-Ieur une imbécile crédulité : rien n'eût été plus simple que de s'informer de ces étonnantes histoires, sinon auprès de Mercier, terriblement inquiet depuis qu'il a eu vent des événements qui se préparent, du moins auprès de Casiniir-I^erier et de ses ministres d'alors, Hanolaux et Dupuy.
^^ais Boisdeirre et Gonse n'en firent rien, ni Billot. Ils ne proilniroiil pas piibli«|uement ces pièces, par trop houleuse'^, innis ils Io< iranlrront pour forcer, dans riiiliniilc. les coiivirlions n'calcilraiiles. Et lïenrj en j)îirla f^aînienl à Kslerhazy : que pèseront les preuves ^rapliologi^iue^ do S<lienrer devani c(*s lettres deTEmpercMir allemand (qu'il ap|»elail « le cul couronné »>) ? Mais Eslerliazy haussait I(»s épaule^; (*Y'lait « idiot >», « cela dépassait les limites permises de la bélise (i) ».
L(ï bruit st^ répandra ])ienlot qu'il y a, tjuelque part, dans I(»s îuvaurs le^ plus scorcls de ^Klat-^^ajor, un déjiot (le preuves (lrrivi\es, une résolve (jui n'apparaîtra sni* le chanq> (h' l>îilaillo qu'à la dernière heure, la « ^'•ardo impériale »>.
'i Ih'ji. à Lowlrcfi, '?}) fôvi'icr hj(hk I>hMlia/.y ajoute qu'on a lail «li>|>araîlio <•('> faiiK avec h.' dos-iicr HUra-^ccrel.
Henry, jusqu'à présent, n avail pas réussi à rassurer Eslerhazy; au contraire, la défense faite par Billot de le prévenir, fût-ce par une lettre anonyme, Tobligalion où ils se sont trouvés, Henry et lui, de la fabriquer eux-mêmes, la nouvelle que Scheurer va rentrer à Paris, ont porté à l'extrême l'agitation du misérable. Dès qu'Henry n'était plus là pour le secouer, il s'efTondrail et ne pensait plus seulement à la fuite, mais au suicide.
Il jugeait les promesses d'IIcnry fallacieuses, ses combinaisons ridicules, ses faux parfaitement ineptes. Au premier choc s'effondrera tout cet échafaudage de niaiseries. El las de tout, écœuré de lui-même, il abandonnait la partie, renonçait à la lutte.
Il a gardé l'orgueil de son nom; il ne le verra pas souillé. Il a eu l'étoffe d'un homme ; il l'a gûchée. Mieux vaut s'en aller tout à fait, ne pas achever la comédie en farce, l'achever en tragédie. Ce sera l'aveu, — une bonne action et une belle vengeance.
Il passait ses journées chez la fille Pays, « affaissé dans un fauteuil, anéanti (i) », perdu dans de noires pensées. Bien qu'elle eût d'autres amants (2) (un jeune homme, un vieux sénateur), elle lui restait attachée, parce qu'il l'avait tirée de la rue et qu'il conservait, dans son abjection, un attrait singulier, cet air fatal (jui plaît
(i) Procès Hslerhazy, i55, Autant père : « Mme Pays me dit que le commandant... otc. " (2) Crt<s., I, ySy, Gérard.
584 IIISTOIBE DE l'aFFAHŒ DREYFUS
à beaucoup de femmes. II lui fil, dans un besoin d'épanchemcnt irrésistible, quelques confidences. Il lui montra la lettre signée <« Espérance », raconta qu'il Tavait reçue à la campaj^ne, qu'il allait être dénoncé comme l'auteur du bordereau. Elle observa qu'il s'alarmait beaucoup pour une lettre anonyme (i). Il lui dit qu'il avait décidé de se tuer.
L'appartement commun était au nom d'Est^rhazy; il écrivit au gérant de la maison que, « pour des raisons majeures, il ne pouvait rester son locataire » ; il le priait de faire annuler son bail ; sa maîtresse en prendrait la suite (2). Comme la réponse tardait, la jeune femme alla trouver le gérant {l'architecte Autant), le pressa de conclure, dans les vingt-quatre heures, car l'affaire était urgente, ne souffrait nul retard. Et, très émue, elle en donna la raison : parce que son amant, dont la situation est très grave, va se brûler la cervelle ; il y est fermement résolu. Or, tous les meubles sont à elle, bien que le loyer ne soit pas à son nom. « S'il se tue dans ma cluimbre, l)ion qu'il m'ait promis de ne pas se suic'idorchoz moi, la famillo posera des scellés, et cela créera des ennuis pour mon mobilier (3). » ^
(1) Casa., I, 8(j2, Margiiorito Pays.
{'2)Ihi(L, II, 17.3, l'onseil demnu'te Ealerhaztjs rapport du colonel de Kenliain : u Nous laissorons au conseil le soin d'apprécier les causes <le celh? substiUilion de nom sur les rùles des coiilril)Ulions. » — .lai sous les yeux le fac-similé de la lettre qui fut versée au procès Ksterha/.y ; elle est datée du 20 octolwe.
(3; Ksterha/y, à son procès, \\W i\\\'\\ ail annoncé l\ sa njaîliesse son intention «le se tuer: même dénégalion de la (îlle Pa>s. . N'ayant pas réussi, explique Kslerhazy, dans une demande (pic* j'avais l'aile, j'ai allriluié l'insnccès de ma démarche à rirré^ularilé de ma Ni<». Lor^5que j'ai voulu demander au ministrt». de la (îuiMi'e de faire une enquête sur moi, j'ai voulu qu'on ne trouvât i»as «pie j'avais contimié à avoir c«M ap|)nrtcment à mon nom ; c'est très simple :i32, 157). » Sa nîaltres^e répèle la même version (i5(>, iTk)), quitte à
En fait, Estorhazy était trop lâche pour se tuer, même en rêvant de terribles funérailles. D'ailleurs, nul esprit plus mobile. Pendant toute cette crise, il passe, incessamment, du désespoir à la confiance, s'abandonne el s'exalte, se résigne, à la façon d'un fataliste d'Orient, et met fiévreusement la main à la pâte, se désole et s'agite, et, dans la môme minute, rumine vingt projets, mort, fuite et bataille.
Henry travaille avec une autre méthode. D'un calme imperturbable, comme s'il n'avait rien à craindre pour lui-môme, il est partout à la fois, ranimant les courages qui défaillent et les énergies trop vite lassées, retenant Esterhazy par la promesse du secours de TÉtat-Major, et effrayant TÉtat-Major par la menace de la désertion ou du suicide d'Estcrhazy. Il s'applique surtout à mettre Du Paty en mouvement, à l'enfoncer dans l'affaire jusqu'au cou. Et il ne l'attaque pas directement, sauf pour lui affirmer qu'Esterhazy est un brave soldat (i). Mais il pousse Gonse sur Boisdeflre, qui, d'une phrase insidieuse, d'une allusion équivoque, d'un désir à peine formulé, peut faire de Du Paty ce qu'il veut. Ce n'est pas un Picquart qui ne cherche pas à comprendre la secrète pensée des chefs, qui réclame des ordres formels, écrits. Ce vrai soldat devine à mi-mol, à un geste.
convenir plus l^rd qu'elle a mcnli aux juges {Cass., I, 788, Gérard,'. Autant père, le gérant, est formel dans sa déposition (i56, léoj ; son fils la conlirme (i58j. — Au procès Zola (II, 157), il la renouvelle. — Le 26 octobre, Esterhazy écrivit une seconde lettre, sur papier du Cercle militaire, donnant congé à s(m propriétaire; l'acte, transférant le bail à la fille Pays, fut signé par les contractants chez M® Agnellet, notaire, le 8 novembre. Le propriétaire ayant écrit, au dernier moment, (lu'il demandait encore à réfléchir, Ksterhazy mcnacja le principal clerc d'aller, le soir même, trouver son client et de lui « tirer les oreilles >». iProrès Ksier/uizy, 157, Autant.) (1; Cass., II, 196, 200, Du Paly.
à une inflexion de voix {i). Pour oxciler son amourpropre, il suffira (|ue Hoisileffre regrette, devant lui, Tobslination de Billot à laisser aller à vau-leau le vaisseau où ils sont embanfués ; « le ministre laisse sacrifier Esterhazy, innocent, au Juif coupable, cent fois coupable (2). »>
Les ministres passent; combien de ministres ont déjà passé î Mais Boisdefîre, inamovible, survit à tous; il est Tavenir. Du Palv se dévouera.
S'il renâcle, so dérobe, à quoi bon? QuEsterhazy l'emporte, il aura manqué de courage h l'heure difficile, celle où les services comptent double (3). Et si c'est Dreyfus, il (*st ruiné ; sa carrière, si brillante, est à jamais compromise, finie. '
Boisdeffre, avec sa réserve habituelle (mais ses moindres indications n'en ont que plus de poids), donna à entendre qu'il conviendrait d'entrer en relations avec Eslerhazy, soit par son beau-frère, le marquis de Neltancourl, soit par le capitaine Bergougnioux (4).
1 ^V/s.s-., H. !>■».. Du Paly : ■' J'ai inarclu'' droit an but, énoryi<|iHMn(Mil, (lo Imuiiic foi. -ur- des incilalions qui, pour «l<»s officiiMs, soiil clfs oîdics. ' i;i oiHorc : •« J*ai compris ce (lue parler voiil «lire. On m'a dit : i On vcul ipie nous le i>rcvonions, je iic puis lo faire. Oui se dévouera? ■ r/esl alors «pie je nie suis sacrillé.i) (191.) Ailleurs : < J'ai compris le jeu des physionomies. ^. (i<jO. - (ie-i incilalions, ipii S()nl «les ordres, on a vu (pie Pi<'<piar( les dénonce comme une des hontes de TÉtat- Major.
cj; liiAÏr, Tancrnier, i!^ juilhit li^yj. Du Paly : « M. le pénc»ral d«» lîoisdclïre r<'connaîl «pTen ina présence il a affirmé hautement, à laulonme de iS^ij. riimoeence dl*>lerhazy, son iné!>ranlahlc con\iclion de la culpabilité de Dre\ lus el son indiî^nalion de voir «|u'(»n \oulail <nb-tiluer R-^lerha/y à ce dernier. »
'.) (V/s.s\. H. '.ioi. Du Paly : ■• Je seidais ipie l'on serait coiitenl «pie j'airisse. ••
'1 CdSfi., II. H)!, Du Pal\ I''n<i. licnuiiurcV . — C-as.9., 1, 5Ô9, P.oi>-d<'irrc : » Je nu' rappelle «pu' le colonel Du Paly me (il paît de^ in<(uiéludes de Si. de Neltancourl et j'ai dû certaine-
(ionsp, chauflY» par Henry, insista avec plus de verbosité et d'abandon. Aussi bien le ministre n 'a- t-il défendu que de prévenir Esterhazy par une lettre anonyme; il n'a point interdit de le faire mettre sur ses gardes par un ami sûr, ou directement, mais en secret, avec les précautions nécessaires. Distinction subtile. Mais il ne faut jamais oublier que le directeur de Boisdeffre est un jésuite; je tiens de ce jésuite lui-même que Boisdeffre lui a annoncé le complot contre Esterhazy, ancien zouave pontifical, allié aux plus nobles familles, aux mieux pensantes.
Au surplus, pour décider Boisdeffre, qui décidera Du Paty, Henry lui fait envoyer, dans la même matinée, line lettre et une carte-télégramme, nécessairement anonyme.s(i),mais de plusen plus inquiétantes :«Ester-
ment lui répondre qu'il pouvait être parfaitement tranquille. » — De même, Gonsc; Du Paty lui ayant demand<^ l'autorisation de parler .'i NetUncourt : « Est-ce un homme honorable?— Oui, il est membre du Cercle.— Alors, on peut lui dire tout naturellement que, si son heau-fn^^rc nu rien à se reprocher, il n'a rien à craindre. » [RenneR, II, iCo.) u A quelques jours de là, Du Paty me déclara que M. de Xettancourt, ne voulant plus s'occuper de rafTaire, était parti pour la campagne. » {Cass.^ II, 197.) Gonse dit encore « qu'il avait rormcllemont défendu h Du Paty toute démarche auprès d'Esiterhazy » Cass.^ I, 506'. — Ces* deux dépositions, cjui semblent concertées, se heurtent i^ cette objection : par qui et comment M. «le Netlancourt aurait-il su qu'il était question de « substituer »>, comme dit lîoisdeffrc, « Esterhazy li Dreyfus » ? Bertulus [Cass., II. 25S- posa la «piesticm à Esterhazy qui répondit que son beau-frére n'avait «jamais >» été prévenu de la campagne qui allait s'ouvrir contre lui. — La version de Du Paty est bien plus vraisemblable; elle est conlirmée par ce fait que Boisdeffre, plus tard, lui interdit de revoir Esterhazy.
(1) Casa., I, 558, BoisdefTre ; II, 197, et lienneu, II, i58, Gonse. — Roget attribue ces missives à Du Paty iCass., I, 102). — D'ailleurs, dit-iï, '* toutes ces histoires n'ont absolument aucun rapport avec l'affaire Dreyfus ; il y a simplement conflit entre Pi("(piart et Du Paty •.
588 HISTOIRE DE l'\FFAIRE OnEYFrS
hazy ne licMidra pas 1(* coup; à peine désigné, il commellra quelque irréparable folie. »
Ce môme jour, Henry, probablement en présence de Gonse, explique de nouveau à Du Paiy combieii les soupirons contre Eslerhazy sont injustes, el quelles hautes considérations militent en sa faveur (i). Leur devoir de soldats est d'aller h son secours.
Gonse s'étant retiré, Henry et Du Paty convinrent de donner rendez-vous à Esterhazy pour le lendemain (2). Ils iront tous deux, bravement, avec Gribelin. Car Henry ne recule pas devant le danger. Pourtant, c'est Du Paty qui parlera à Esterhazy. En effet, « bien qu'Henry, depuis sa promotion au grade de capitaine, n'ait pas vu Esterhazy, celui-ci, très sûrement, le rcconnaî trait ; il saurait alors de qui lui vient l'avis (3) ». C'est ce qu'il faut éviter; l'État-Major est une hermine qui mourrait d'une tache. Au contraire, Du Paty est inconnu d'Esterhazy et pourra, d'ailleurs, se déguiser.
Tout cela plut beaucoup à Du Paty.
Henry, alors, rédigea une Ictlre (toujours anonyme) pour inviter h^storha/v an rcinlez-vous, le samedi i>3 octobre, à ciiKi heures, au {)arc MonlsouiHS. Puis, ayant appelé (inbelin,illui coinmaiHlade porter elde remettre lui-même, afin d'cNiter touti^ indiscrétion, ce billet à Esterhazy.
Celte mission de planton n'agrcail pas au personnage
11) ^.V/.ss-., I, \\S^ /',r)5; II, •>«>«), lui Paty. — Gonse, en réponse, (lil «iiie Du l*aty « s'c^t laissé «'tnnuih'r pai* son /.Me >>, que *< sa conduito iw poiil (Mrc alliil)n(''(' (pi à une véritable aberration •>. [C<is.<., 1. M), ^A')H.' VA lb)Lr(*l : <• .le in'explijpie très mal l'iiiler- \eiilii)n «le M. Du l'aly. - lU'nnra^ I, '^^.>\.
:> Cnfis., I, /|/|S, Du Paly : - La premiéie enlicvuc que j'ai eur a\('e Kslerha/.\ a élé in'ijdtiiaéc par Henry, au service des HensciLniemenls •'.
^3; dass,, I, .\X): Hennés^ I, Coo, Gribelin.
que se croyait rarchiviste. N'ayant pas rencontré Esterhazy au Cercle militaire, où il se rendit d'abord, il ne consentit à aller chez la fille Pays que sur un ordre catégorique d'Henry et de Du Paly. Il tenait à ne pas compromettre sa dignité. « Prenez des lunettes, lui dit Henry, et une fausse barbe. » Gela sauvegardait rhonneur de l'armée. Gribelin se cacha les yeux sous de vastes conserves bleues. Mais le commandant était absent. Henry lui enjoignit d'y retourner, le lendemain, à la première heure (i).
Esterhazy, en effet, avait opéré de son côté. II existait à Paris, au passage de l'Opéra, un singulier bureau dont le tenancier se chargeait de faire envoyer, de province bu de l'étranger, les lettres qui lui étaient remises à cet effet par ses clients parisiens. Ainsi, les destinataires de ces missives croyaient que leur correspondant avait écrit de l'endroit d'où la lettre était timbrée (2). Les maris volages et les amants infidèles ^usaient de cette agence qu'on appelait V Alibi Office. Esterhazy y porta une lettre à l'adresse du beau-père de Dreyfus et demanda qu'elle fût expédiée de Lyon. Il ne se nomma pas, mais sa mine étrange (une tête volumineuse, avec un mufle léonin et de grosses moustaches) frappa le directeur de l'agence (3). Un autre inconnu (Guénée?) l'accompagnait. Esterhazy parti, l'industriel remarqua
(1) Cass., I, /|3.'| ; Rennes, I, Goo, Gribelin; Cass.j I, 577, Eslerliazy. Cuigncl {Cass., I, 3^7) confirme ce récit, sauf sur un point : il dit (luc Gribelin rentra chez lui, répugnant à la mission qu'il avait acceptée, mais qu'il l'accomplit le lendemain, « pris dcr remords ».
('2J Procèa Esterhazy^ i36, Eslerbazy.
(3) Ibid., i6'i, Féret-Pochon, directeur de l'agence postale. — Il dit que ce fut lui-môme qui reçut la lettre d'Esterhazy ; selon Mathieu Dreyfus (142}, ce fut Tun des employés de Tagence, Geiger.
la suscriplion; el comme, pour être autorisé à faire son trafic, il était tenu à des complaisances envers Ja police, il ouvrit le pli (ou ce fui l'un de ses employés) et envoya à la Préfecture copie de la lettre (i). Elle était anonyme, écrite, comme les autres lettres d'Henrv, en caractères d'imprimerie, et contenait, contre Hadamanl et Mathieu Drevfns, de violentes menaces : « Un pas de plus et la mort est sur vous deux^ » L'original, réexpédié de Lyon, parvint le surlendemain au marchand de diamants (i>). Il comprit que le mystérieux traître savait Timininencc du danger.
Eslerhazy, quand il rentra chez sa maîtresse, apprit la visite de l'homme aux lunettes bleues. Il fut ou feignit d'être intrigué, alla, s'il faut l'en croire, s'enquérir à son domicile personnel, attendit toute la soirée. Henry, ou l'un de ses agents, l'avisa que tout allait à souhait. Le lendemain malin, à sept heures, Gribelin revint avec sa lettre. 11 prétend qu'il se contenta d'une réponse affirmative transmise par la concierge; Eslerhazy racoiile ({u'ils allèrent dans un square voisin où rarchivi^tc lui dil do no pas se préoccuper et lui indiqua, sur un plan, le lieu du rendez-vous, à
(1 fnslr. Rdvarif, 20 dôc. iN<>7 : Procès E^lcrhazij^ 142, Malhi<'U DroNlns. [.c «liroctcnr do Inircnce nie que celle
iinliscrêlion .lilélé l'oininisc, soiL pai' lui, î^oil par son employé: on ronipiMMid Tinli'irl pn>lVs-i«)nn<d » de ce dénicnli. «« Ay.inl pour halMtu<l«' de ne jamais rcccNoir df lelhe adressée à (!(»> pers(>nnat;es «Ml \n«'-, l'i'itd aurait voulu rendre celle-ci: mais lincunnu élail d<\ià parti. ■< l)aillcuis la lettre pouvail èlre ifuiocenle. etc. )> Procis /i's/ct// '/://, i(>'|. Or, c'élalt (ieic^er (lui a\ail racont»' l'inridr^nl à l'un <!«' srs par«Md>>. le colf)nel Croissand«'au. (jui en int'ornia M.dlu«Mi Dreyfus i'|-.?i — Selon <'.roissand»»au. • i!]slerlia/.y clait un client hahiluel du hui'eau »».
(•'. Proies f'IslerJvizih \\'^y Mathieu l)re\l'us. — Ksterhazy, aux emiurles cl h son interrogatoire, «lit que toute cette histoire est nicnsoiii^rre : ^ .le ne me sers jamais d'une lettre anonyme... etc. ' liij. )
Tan^le du réservoir des eaux de la Vanne, en face de Montsouris (i).
Gribelin se croyait quijtte ; mais Henry lui demanda, comme un service, de venir, lui aussi, à l'entrevue. Il prit Tarchivisle par son faible : « Le procès de 1894 nous a causé assez d'ennuis ; il a désorganisé le service ; il faut empêcher une nouvelle affaire. » Il lui exposa ensuite, comme il avait fait la veille à Du Paty, que, connu d'Esterhazy, il devra lui-mômc se tenir à l'écart ; il fera le guet; d'autre part, il ne faut pas que Du Paty aille seul : « Il cause trop ; s'il s'emballe, secouez-lui le pardessus. »> Gribelin s^inclina; il dit, pourtant, qu'il aurait préféré aller au feu (2).
Esterhazy, avant de se rendre à Montsouris, se fit conduire, en voiture, chez Schwarzkoppen (3). L'agent Desvernine le suivit. De la maison d'en face, une surveillance continuelle était exercée sur l'ambassade. Eslerhazy dit qu'il le savait fort bien (4). Il payait d'audace.
11 y avait près d'un an que l'allaché allemand, enfin
(1) CfiKs,^ I, 577; II, 181, Kslcrhazy ; Cass.^ I, t^^; lienncs, 1, Coo, Gnl)elin. — Gri])elin donna 5 francs à la t'unfierjjrc {Cass., I, 804, Choinct .
(2 Cass.j I, 43'|, '|35: Rennes, I, Tkv), (Iril)clln. — Selon Cuignet {Cass., I, 347), llonry aurait dit à Gribelin ciuc l'entrevue était voulue par Du Paty et qu'elle était nécessaire pour prévenir un acte désesi)éré d'Kslerliazy, fuite ou suicide.
(3) Cass.^ I, 733, Desvernine : «» Esterhazy s'est fait conduire en liacre, à rauiba<ria<le, à trois heures de l'après-midi. »»
4' Dép. à Londres^ 5 mars 1900.
édifié, Tavail chassé en le traitant de canaille. Eslerhazy ne s'arrêtait pas longtemps h ces bagatelles.
Schwarzkoppen fut surpris de le revoir. Eslerhazy, sans nul embarras, lui dit Tobjet de sa visite : tout est découvert; en conséquence de quoi, il est menacé d'aller remplacer ie Juif à l'île du Diable ; mais rattaché militaire n'est pas moins compromis que lui ; il sombrera, lui aussi, dans un immense scandale. Il n'y a qu'un moyen, un seul, d'empêcher le désastre; il faut que Schwarzkoppen aille déclarer à Mme Dreyfus que son mari est coupable et que tous ses efforts pour le réhabiliter sont vains (i).
Il exposa son idée comme l'affaire la plus simple du monde. Schwarzkoppen, à la nouvelle que son espion va être dénoncé, a pâli ; maintenant, il s'est ressaisi. Dans un grand dégoût : « Vous êtes fou, dit-il, Monsieur le commandant! »
Esterhtizy reprit qu'il était, au contraire, très sensé, que l'Allemand fermait les yeux au danger ; ne sont-ils pas complices? Avoc quelque hauteur, l'attaché militaire rappela ses immunités dij)lomatiques ; l'employeur d'un es[)ion n'est pas son coniplicc*.
Alors Esterhazy eut un accès effroyable de désespoir, qui, peut-être, n'était pas entièrement feint, car il est de ces comédiens qui ne savent plus quand ils jouent la comédie ou (|uand ils ne la jouent pas. Il se roula sur un divan, poussant des cris, d'affreux jurons, et sanglotant. Puis, tout à coup, lirant un pistolel de sa poche, il le braqua sur l'allaché allemand, hurlant qu'il
(i) Kslorli.izy dit <|ij'il pii.i souUMnont Srhwar/.koppon < de r«''i)6lor ce quo l'a Haché lui avait confie, sinon <le Dreyfus, du moins de son fameux capitaine d'artillerie, et du role des Juifs dans un(» armée. Comme je ne peux pas i)rouver cette conversation, je n'insiste pas ». D('p. à Londra^, 5 mars.)
allait le tuer et qu'il se ferait ensuite lui-même sauter la cervelle. Schwarzkoppen, très tranquille, alla à la sonnette.
Cela calma Esterhazy, et quelques grandes rasades d'eau-de-vie qu'il se fit verser lui rendirent sa raison. La conversation continua sur un ton plus rassis. De menaçant, il devint suppliant : « Je vous aurais couvert, lui dit Schwarzkoppen (soldat prussien chez qui sommeille un Souabe sentimental), si Vautre n'était pas làbas. » Esterhazy lui confie alors qu'il pourra peut-être se débrouiller d'une autre façon ; exhibant la lettre anonyme qui lui a été remisepar Gribelin,il racontequ'il va avoir, tout à l'heure, un rendez-vous ( i ) avec des officiers qui lui sont envoyés par l'État-Major. Et, comme il lui est impossible d'ouvrir la bouche sans mentir, il exprime une vague crainte que ce ne soit unguet-apeus. Peut-être va-t-il être empoigné, coffré. Si on ne l'a pas attiré dans un piège, il reviendra dans la soirée (2).
Il reprit son fiacre qui l'avait attendu devant l'ambassade (il était en vêtements civils, l'entretien avait duré près d'une heure) ; et, toujours suivi par Desvernine, il alla dans un établissement de crédit, puis au journal la Pairie^ dont le rédacteur était desj amis d'Henry. C'était ce Millevoye qui avait porté à la tribune de la Chambre les faux du mulâtre Norton et qui s'était effondré sous les huées. Il se rendit ensuite au jardin du Luxembourg, où Desvernine le perdit (3).
Arrivé au parc de Montsouris, il vit descendre d'une voiture son visiteur du matin, les yeux toujours cachés sous des conserves bleues, et un autre personnage,
U) Il dit, ou Schwarzkoppen comprit : « Au parc Monceau » pour « Montsouris ».
(2) Récit de Schwarzkoppen à Panizzardi. (3j Cass.j I, 734, Desvernine,
6îM HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
grand, olanrr, rigide comme un officier prussien, orné d'une fausse barbe noire (i). Leur compagnon, Henry, resta dans la voilure (2), mais observant la scène parla lucarne de derrière (3). Du Paly aborda bnisquement Eslerhazy : « Commandant, vous savez de quoi il s'agit (.-î)? >» Puis, d'une voix précipitée (5), et verbeux à son ordinaire, il raconta les nàachinations de Scheurer et dos Juifs; mais leur complot est connu des chefs de l'armée; la culj)abilit6 de Dreyfus est certaine, confirmée par des preuves postérieures (6) ; Esterhazy, injustement accusé, aura des défenseurs résolus; son nom même ne sera pas prononcé, mais à la condition qu'il obéisse aux instructions qui lui seront données (7). A cet effet, il devra se rendre tous les soirs dans le salon d'attente du Cercle militaire, où l'homme aux lunetles bleues lui transmettra les ordres (8).
(1) Casa., I, 430, Gril)(?!in; I, 44^, Du Paty; I, 578, Esterhazy. — Lentrcvuc ilc Monlsouris fut révélée par E!=4lerhiizy luimémo, (levant le conseil d'enquête (jui le mit en réforme, le
26 aoùl iXfj^ iCa^s., II, iK-i^.
['i' (jiss., I, \\x. Du Paly. — ICslt^'Iiazy dil, plaisamment, « «piil n«' pnl voir la llixur«' dr «'«'lie personne •• [Cass., 1, Trjij),
{'.] //j.s/r. Tdri'rnicr, -jo juillet. Du Paly : .. Ce mystère dont Henry a enl<Miré ses relations av<M* Ksterhazy rend d'autant jdus étrange sa présence à l'entrevue de Montsouris, à distance, dans un liarre d'où... etc. »•
(4) I/cnlrevue do Montsouris est du .>.'^ octobre. <« Je suis h peu prés certain, dépose Hoi^et. que la première entrevue entre Du. Paty et Ksterhazy «i«>it être du '.ii (xluhre. •• Cass., 1. tjy.) C'est la date <ic la <c»conde lettre d'iLsterha/.y à Féiiv Kaure.
'5) Cnss., I, 'i-jH, INlei'li.i/.y.
;r»^ Ihid., \'y^>. Du Paty : « Je lui ai dit «piOn savait «Mprès une lonj^ue et minutieuse enjpièle ., etc. •
(7) C.a^n.^ I, (MO, lettre (ri]slerlia/.y au pré-iidenl L«e\v : " A partir d«* ee UKiuient, Je n'ai e«'ssé d'èlre en relations constantes. dii-eel«'s ou indireeles, avee. mes supéritMn*s, «iont je recevais <le< in<lruelion< auxqutdles je me suis strictement conl'<»rmé. .. Tous mes écrits, depuis- le mois de septend^re 18^)7, m'<)nt été ordormé^ ou dictés par mes rliel's. ••
(8 (Uiss., 1, r»7(|, Ksterhazy.
LA COLLUSION 6i)ô
Esterhazv s'échaufîa contre ses dénonciateurs ; son Ion parut sincère à Du Paty (i). 11 montra la lettre « Espérance (2) », entra, à l'étonnemenl de ses interlocuteurs, dans des détails assez précis, parla de Sand herr comme s'il lavait connu, ce qui amena une rectification de Gribelin (3). S'cmportant, il dit que des faux avaient été préparés contre lui, et qu'il s'adressera au besoin à l'Empereur d'Allemagne (4). Du Paty chercha à calmer l'impudent comédien ; il eut l'impression que quelqu'un l'avait déjà prévenu (5); mais, se laissant aller, il renouvela avec plus de force l'assurance que des'protecteurs puissants et français ne lui manqueraient pas (G). Enfin, il lui posa diverses questions relatives à sa vie privée et aux manœuvres, celles que vise le bordereau (7). Tout le temps, Esterhazy feignit d'ignorer que ses interlocuteurs étaient des officiers. Gribelin lui ayant recommandé beaucoup de prudence, à cause de la police: « Vous en Oies donc? » interrompit Esterhazy, en goguenardant (8).
Du Paty, au bout d'une demi-heure, alla rejoindre Henry et revint avec lui en voiture, jusqu'à la place Saint-Frani,*ois-Xavier, où le fourbe dit qu'il avait rendez-vous avec la Bastian (9). Gribelin partit de son côté ; pour ce c|u'on avait dit à Esterhazy, il eût été plus simple, pensait-il, de le faire venir ?»' minis-
(i) Ca8s,y I, 44^, Du Paly.
(2) Ibid., 435, Gril)o.lin ; 448, Du Paty.
.3) Ibid., 448: If, 35, Du Paty.
. (4 Ibid,, I, 4rM); II, 177, etc., Du Paty.
(j) Ibid., II, 194, acx). Du Paty. — « C'est un fait, dit Gonse, que j'iirnoro coniplMomenl. •• (II, 198.)
(li; Ibid.. l ',5o, Du Paly.
(71 Ibid., 43">. Ciribelin.
(S Ibid, — F.sl(Mhazy dit qu'il savait que c'étaient des offlciors (I, 57S .
v<)i Insii\ TavernieVj 23 juillet, Du Paty.
596 IILSTOIKE DE l'aFFAIRE DREYFUS
tère (i). El, Iranquillomenl, Kslorhazy retourna ù Tambassade trAllemagne (î>), aprtî^s avoir passé chez une fleuriste.
Schwarzkoppen lavait attendu, fort troublé. Esterhazy, tout à fait ragaillardi, une rose à la boutonnière, lui conUi son entrevue avec deux officiers, « délégués du ministère de la Guerre ». Ces officiers lui ont promis le concours du gouvernement, <i qui ne laissera pas faire les amis de Dreyfus ». L'un dVux est un major. Ils lui ont remis un document qui lui permettra de se défendre contre toute accusation.
Esterhazy recommanda à l'at taché ^de dire, A l'occasion, qu'ils s'étaient connus à Carlsbad. Puis tous deux sortirent ensemble ; l'Allemand le mit en voiture (3).
Boisdeftre et (ionse ont-ils connu l'entrevue de Montsouris? (iribelin, familier d'Henry, le crut ; Du Paty l'affirme ; les grands chefs le nient (4). L'évidence, c'est
(i) Cass., I, /Jl'): Hennea, I, 600, Gribclin.
{'2) Cm as., Il.i(v>, Du Paly
(3) l'Xcrliazy {ih'i). à Londres, 5 mars). — (lelle seconde visites! (''hM'i^aloinonl raconlôi' paiScliwarzkoppen h Panizzanli.
(V) BoisdoITro, sous sennout, dé|»ose «lu'il ne connut la (UMnarche (le Du Paly (il ne parle j)as d'Henry) aup^^s d'Esterha/.y » (jue bien après le procès Zola ». [Cass., I, 558.) I! ne les apprit, tiit-il, «« qu'inipaiTailenienL par suite d'absence ou de maladie >•. Kl. cbose extraordinaire, il n'en aurait pas informé (iouse, (jui altesle n'avoii' coiuui l'enlrevue «le Montsouris qu'au mois de juillet iKyS, par Henry, «piand Du Paly en avait |déjà parlé à <'avaii^n.ic. (!elui-(i voulut interrotrer aussi Gribelin, <iui, avant d<* se rendre» chez le ministre, dit à Henry : <» Du reste, le tçénéral (îims»' d(>it le savoir. •' Sur «pioi, Henry aurait détroui|)é (iribelln et rendu compte à Gon^e il, 5ri(>). A Henne?^ (Il, 1571, (ionse fait un récit un [)eu difTércnl ; il aurait a.-^sislé à la fonvei'sation entre (Iribelin et lleniy. Du Paly dit et répète fnrmellemeiit • «pie <<'s ndations av«M: Ksterhazy ont été pr«>\o'piét;s, coiuun's, uliiis«''es [)ar les «luM's, notamment par le général (ion<«* " i/.V/s.-^ , 1, Y/\, 4Vj ^ '!> 'î'*-) ^>>)' " Moi vivant, ma «lit «-e i^'énéral, vous ne ser<*z jamais sa«"rilié. >- (H, 179.) Au con>'eil d'enjpuHe d'Ksterhazy, en réponse à cette question
La collusion 507
qu ils ne donnèrent nul ordre, laissèrent faire, surent et approuvèrent.
Desvernine fit son rapport à Gonse : comme quoi il avait suivi Esterhazy à l'ambassade d'Allemagne (i). Ni Gonse ni Boisdeffre n'en référèrent à Billot. Imaginez Dreyfus ayant dîné, une seule fois, par hasard, avec Schwarzkoppen !
Pourtant, on fit sermonner l'imprudent. Henry lui dit « qu'un ami de Dreyfus aurait pu le voir entrer chez Schwarzkoppen » ; Du Paty, « que c'était très crâne, mais qu'il ne fallait pas recommencer (2)^).
Le jour môme où il reçut la visite d*Esterhazy, . Schwarzkoppen se confessa au comte de Munster. C'était la première fois qu'il lui parlait d'Esterhazy ; jusqu alors, il s'était borné à protester qu'il n'avait jamais connu Dreyfus (3). En môme temps^ il adressa un rapport détaillé au général de SchlielTen, à Berlin. Il rapporta également l'incident à Panizzardi, et, cette fois,
« Est-ce sur votre initiative que vous l'avez aidé ? — Je ne veux pas le dire devant lui. » (II, lyi, 192.) «< Je n'ai pas reçu d'ordre, mais j'ai cru comprendre qu'il fallait y aller. » (Inslr. Tavernier, 7 juin, etc.) — Gonse et Boisdeffre se taisent sur les rapports d'Henry et d'Esterhazy. Du Paty en fait la remarque ((lass.j II, 34).
(1) Roget [Rennes, I, 325) trouve la démarche '< singulière » et « ne sait à quel mobile obéissait Esterhazy ». — Dans sa déposition à Londres (5 mars), Esterhazy mentionne le rapport de Desvernine.
(2) Esterhazy, Dép. à Londres ; Cass . , II, 192, Du Paty.
(3) Renseignements inédils.
5ÎW IIISTOIUK DE L AFFAIRE DREYFUS
enfin, lui nomma Eslerhazy ; il lui annonça les prochains scandales, ainsi ijue son propre départ, désormais imminent.
U existe, en effet, un protocole de Tespionnage diplomatique. Quand le complice d'un attaché militaire se laisse prendre, cet attaché est aussitôt rappelé par son gouvernement. C'est l'aveu^ public, officiel. Schwarzkoppen avait été maintenu à Paris, après la condamnation de Dreyfus, afin qu'il fût bien établi qu'il n'avait jamais entretenu de relations avec l'infortuné. Dès que le rapport de l'attaché sur Esterhazy parvint à Berlin, l'Empereur ordonna son rappel immédiat, qui fut signifié, selon les règles, au gouvernement français, huit jours après la visite du traître à l'ambassade. En même temps, le Moniteur mililaire annonça la nomination de. Schwarzkoppeii au commandement du 2'" régiment de grenadiers de la garde ( 1 ).
Pendant les quelques jours qu'il passa encore à Paris, Schwarzkoppen fut accablé de lettres anonymes. II n'eul aucun doute sur leur provenance. Les scribes ordinaires d'Iïeniv raverfis^aient qu'il sera terriblement coin[>ronii<, que Sdieurer possède un redoutable dossier, qu'il doit se liAter dinlervenir s'il veut écarlt*r l'orage ; sinon, surtout s'il se fait h» complice des Juifs, on saura tin*r vengeance de lui: il sera frappe dans son honneur, dans ses alïections (:>.). Une angoisse cruelle s'ajouta à ses remords.
11 n^eut iHi jour la visite d(» l'un d(»s agents d'Henrv, (ju'il avait déjà vu roder autour de l'ambassade, Leniercier-Picard. l/individu, après un bref préambule, lui uionlra (piel([ues lettres où Schwar/.koppen reconnut
(1) >. n<»v«Mii!)ro i^^ç.
IJi COLLUSION 599
avec effroi son écriture (i). Il s'écria que c'était des faux. Son visiteur en convint ; imiter les écritures n'est pour lui qu'un jeu ; il a fabriqué, notamment, une fausse lettre de Panizzardi à Schwarzkoppcn où Dreyfus est nommé. Puis, ayant salué, il se relira (2).
Schwarzkoppen raconta cette autre aventure à Panizzardi ; r Italien rapporta tout à son ambassadeur; le comte Tornielli informa son gouvernement (3). Panizzardi avait fait photographier plusieurs lettres d'Esterhazy à Schwarzkoppcn qui servirent à des comparaisons d'écriture.
A Paris, dans toutes les ambassades et légations, le brusque rappel de lattaché allemand fut considéré comme l'indice certain de graves événements.
Maintenant Du Patv est tout entier à sa nouvelle mission. Il a quitté son service régulier et Gonse Ta pris, explique le général, « comme auxiliaire», « parce qu'il a été mêlé déjà à l'affaire Dreyfus «, pour profiler de son expérience et « pour copier les pièces dont le ministre veut avoir le double (4) »- (Quelles pièces? Le dossier
(lî Cafta., I, 4^, Trarieux : « L'ntUiché allemand, m'a dit le cDmle Tornielli, sait qu'il a existiS un ntçent qui imitait avec beaucoup d'habileté son écriture; c'était Lemercier Picard. » A Kennes 'ï, :>,83'), Ro^ct nie audacieus4^ment que Lemcrcier ait jamais été au service de l'Étal-Major.
(2) Renseignement» inédits. — Cette», histoire fut contée, dès le 16 avril i8t)8, à Mathieu Dreyfus par un Italien, N... R..., qui fréquentait h l'ambassade d'Italie.
(3) Le comte Tornielli raconta la visite d'Kstcrhazy chez Schwarzkoppcn à Scbeurer. à Trarieux (Cass., ï, ^ùù), à moimôme; Panizzardi la raconta à Casella {Procèê Zola^ II, 520).
(4) Ca,s.s*., I. Tkxj, BoisdelTrc : I, ,50?: Hennés, II, i58, Gonse.
judiciaire de 1894 est sous scellés, et la copie du dossier secret, ce serait la besogne d'une heure, incombant d'ailleurs à Gribelin.)
En fait, si Du Paty, trois mois durant (1), a été détaché du bureau des opérations militaires (2) au bureau de Gonse, c'est pour cette autre opération : surveiller, diriger Esterhazy. Et il s'y employa de son mieux, d'une sottise extrême, pensant parfois que son client relevait « du conseil de santé », s'effravant de ses propos, — (juand ce forcené racontait que « la bande voulait tout faire sauter, surtout Boisdeffre », ou quand il menaçait de cerlains documents, « gênants et ennuyeux » pour des personnalités militaires (3); — puis, lier de « l'avoir remonté (/^) » et s'imaginant le conduire par la main, alors qu'il n'était que le paravent d'Henry.
Le lendemain de l'entrevue de Montsouris, Du Paty se rencontra deux fois avec Esterhazy, d'abord, dès le matin, au cimetière Montmartre (5), et sans se nommer encore (6), car, prudent dans ses extravagances, il tremblait (i'clre suivi par (juohjue policier et il eût voulu rester un inconnu |)Our Ihoninio dont il s'était institué le sauveur. Mais Eslerliazy savait à (|ui il avait affaire.
(lomme Esl(»rliazy parlait toujonrs d'appeler l'Empereur <l*Allema^no à son secours, l)u Paty l'invita à s'adresser |)lutol au ministre de la Guerre, au chef su-
1; Ciiss., I, r>()7, Goiiso : «« Du Paly a Iravaiilé avec moi depuis fin oclohre 1897 jusinran in<>i< de janvier i8<)8. »
{'A IbiiL, \\\, Du I*aly : «« .Iv élais cliarîj^é duii travail secret, uri^onl et impojlaiit. •■
(3) Ihid., II, 17S, is:>, ron.'ieil (remjiu'le Esterhazy, Du Paty.
i'i C'est ce qu'il dit à Gribelin (Ct/ss., I, /|35).
T>) Cass.^ I, 579; II, 18"-»., Esterhazy. Du Paty ne précise pas le lieu (lu rendez-vous.
G; //>/(/., H, i.,2, Du Pat>.
préme de Tarmée, qui, *< gardien de l'honneur de ses officiers », leur doit aide el protection (i). L'aulre, qui n'avait brandi sa menace ([ue pour en arriver là, résista un peu, puis céda. Tout en se promenant parmi les tombes, Du Paty lui dicta une demande d'audience, en style noble. Esterhazy la porta lui-même au ministère.
Billot, quand il eut la lettre, en fut à la fois irrité et alarmé. 11 ne savait rien des pourparlers entamés avec Esterhazy (2). Violemment, il se refusa h le voir, mais ne serait-ce pas folie de l'exaspérer? Il prit un de ces moyens termes habituels et décida de le faire recevoir par le général Millet, directeur de Tinfanterie, Tancien protecteur de Picquart.
Esterhazy en fut aussitôt informé, d'abord par lettre officielle (3) ; puis par Gribelin, au Cercle militaire ; l'archiviste l'emmena en voiture et lui renouvela la promesse que les plus hautes protections ne lui feraient pas défaut (4). 11 revit ensuite Du Paty et se plaignit vivement de n'avoir pas audience du ministre lui-même, ou, à son défaut, du chef de son cabinet, Torcy, ou de Boisdeffre. Du Paty lui expliqua que, tout au contraire, c'était fort bien ainsi, qu'évidemment le chef de TÉtat- Major se réservait (5). Esterhazy s'amusa à l'appeler par son nom. Du Paty cessa de dissimuler; il crut à (juel(|ue indiscrétion policière (0), ne soupronnanl pas Henry de l'avoir hvré. Pourtant, il sut, peu après, d'Eslor-
(11 Casa., I, /|r)0, Du Paty; I, r)7y, Hslerha/y.
(•2) Il l'aflirmc (Caas., I, 5.^17), et cela paraît probable.
(3) Casia., I, 58<>, Ksiterhazy.
(4) Ibid.f et II, 181. Gribelin ne fait pas mention de celle promenade; il dit, en terminant son récit de l'entrevue de Montsouris, « (ju'il n'a plus revu Esterhazy (lu'au conseil de guerre ». {Cass.y I, 435.)
(5) Cas8., I, 58o, Esterhazv.
(6) /6/c/., U, i«)3, Du Paty.*
hazy lui-mt>me, qu'Henry lui adressait dos communicaiionS'chilTrécs ( i).
Plus lard encore, au soir, Eslerhazy conféra de l'audience du lendemain ave(! Henry, qui raltendait à sa porte, dissimulé dans une voilure (2). Henry lui fil répéter son rôle.
C'était, depuis longtemps, la préoccupation dcGonsc et de BoisdefTre : comment défendre Esterhazy quand il sera publi([ueinent accusé, cjuand il suffira de rapprocher du borilereau Técriture de leur protégé pour que Tévidence du crime apparaisse aux yeux non prévenus ?
Le système» auquel oii s'arrêta est peut-être le résultat d'unt' collaboralion ; il est, plus vraisemblablement, J'dMivre (rilenry. Ou y icconnaîf ses grosses malices, rudiinenlaircs, cl la vuli^arité puérile <le ses inventions. 11 est peuple; il sait avec; quelle facilité le peuple se prend aux gros mensongers, (irand lecteur du Pelil Journal, que dirige son ami Judet, il est imbu de la même littérature (|ue les deux à trois millions de lecteurs de ces l'euilletons romanesques qui, avec les (•om|>t(\s rendus détaillés îles grands procès criminels, ont fait autant ([uc lalcool pour gAtei* l'esprit français. Il leur servira une tranche de leur pAture babituelle. Us l'avaleront (^t h» digéreront comme le reste. Que comp-
(1) Oz.ss.. II, 35, Du Poly.
■>.] Ihid., 1, .Vvi, Ksterha/y.
tent les quelques centaines de délicats qui répugnent à celte grossière nourriture ?
Esterhazya prétendu <juc son plan de défense lui fut, jusque dans les plus minutieux détails, imposé par Du Paty, au nom de Boisdeffrc, quïl le trouva absurde, mais que, rabroué par le porte-parole de TÉtat- Major et soldat avant tout, il s'inclina, obéit (i).
Il est manifeste, au contraire, qu'Henry se concerta avec lui, obtint de lui des indications que nul autre n'eût pu fournir. Il connaît, d'ailleurs, par le menu, J'enquôte de 1894 ; il y a trouvé le germe de quelquesunes de ses inventions.
Du Paty, évidemment, fut infonné des arguments qu'Esterhazy allait faire valoir. Et il y souscrivit, les trouvant ou de bonne guerre ou plausibles, et sans apercevoir les perfides maladresses qui, plus tard, quand elles seront relevées par des esprits critiques, mais insuffisamment informés, les égareront sur sa propre piste (2).
Esterhazy (le 25 octobre) débita au général Millet ces bourdes (3). La lettre (il la montra) d'une amie inconnue, « fée bienfaitrice >> ou maîtresse qui se venge d'un infidèle, Ta surpris dans le calme des champs : il a appris ainsi le complot tramé contre lui par Picquart (4),
(1) Cas8,, I,58i, Esterhazy.
{2) Inslr. Tavernier, 23 juillet, Du Paty : « Esterhazy a intére^t à me compromettre. Henry a le môme intérêt pour écarter rqrage qui plane sur lui. Tous deux se concertent. »
(3) Lettre du 2.5 octobre 18^ au ministre de la Guerre : « Suivant les instructions de M. le Directeur de rinfantcrie, j'ai l'honneur de vous adresser le récit de ce que j'ai dit à cet officier général. »» {Procès Esterhazy, 12^.}
(^i) Le nom, dans la lettre d'Esterhazy h Billot, est orthographié : « Picard. »* On en déduira qu'Esterhazy n>st pas au courant des choses ni des hommes du minislèrci 11 savait, au contraire, que celte orlhogra])ho irritait particulièrement Picquart. — (Voir p. 209.)
jusqu'au nom do cet homme (i). « Son premier mouvement a olé de le rechereher, de le luer ; mais Picquarl n'était pas à Paris ». Il s'est reporté alors au fac-similé du bordereau publié, l'an passé, par un journal. Si l'ensemble de celte écriture diffère de la sienne, certains mots sont d'une ressemblance si frappante qu'on les dirait calqués. Précisément, « dans l'un des documents publiés à ce propos, il a lu que le bordereau a été écrit sur papier calque ». Or, « malheureusement pour lui, son écriture traîne depuis longtemps chez les banquiers, les préteurs d'argent, les marchands bijoutiers et autres gens avec lesquels Dreyfus pourrait avoir des accointances ». « Au moment des duels Mores, Crémieu, Ma ver, il a reçu de nombreuses lettres d'officiers israélites ; il leur a répondu par un mot de remerciements ; Dreyfus était peut-être du nombre. » Mais surtout, et ses souvenirs sont, à cet égard, très nets, il a reçu, au commencement de 1894, l'année du bordereau, une lettre signée d'un officier du ministère, le capitaine Bvd (î>), a qui avait un travail à faire sur \c coinhal (IKupatoria >> ; Brô « pour avoir des ivnscMgneirients circonslanciés », s'adressait, naturell(*m(Mil, au fils du héros dr cette rcMicontre. Esterhazy écrivit, en consécjuencc, '< une iiotic(* assez volumineuse sur Kupntoria >, bourrée» de niol< technirpies, el Tenvoyji à sou corn'Sj)oiidanl, non pas au ministère, mais à une adresse particulière (|u"il ne saurait plus préciser (3).
(i) Assritiofi <iiii irompr«-hern pas Kslcrhazy de dire plus lard (lu'il faisait partie du fonfre-cspifwinaire. Étrange agent qui ne eonnaît j>as le iioiii du surce>«seni' de Sandherr!
{■?.) Pour liraiilL autre fauto interdioniielle.
(3) (!e manque simulé de mémoire est bien dans la manière d'II(Miry. "J<' devais, d'après ma consigne, explicpie Esterhazy, ne plus me rap[>cler si c'était rue de Chàleaudun ou rue l.afayetle. " {Dép. à Londre.'i, lùlil. de Bruxelles, 56). Hadamard, le beau-père de Dreyfus, «lemeurail rue de C.hAteaudun.
Cette notice serait-elle tombée sous les yeux, etître les mains de Dreyfus ? Alors tout s'explique. Muni de cette pièce, le Juif a décalqué l'écriture d'Esterhazy pour fabriquer le bordereau.
Au surplus, Esterhazy n'est « qu'un simple officier de troupe, aussi peu répandu que possible dans le inonde militaire » ; comment aurait-il connu les documents énumérés au bordereau ? « Un seul a été entre ses mains, le projet de manuel de tir, ou le manuel définitif. » Un officier juif le lui a prêté; — Bernheim, au contraire, refusa de le lui prêter ; — mais c'est « à une époque bien postérieure aux seules manœuvres pour lesquelles il ait été désigné (i) ». (Manœuvres de cadres, en mai ; Esterhazy sait, par Henry, que la fausse date d'avril a été attribuée au bordereau.) A une époque où l'expédition de Madagascar n'était pas décidée, il n'en pouvait rien savoir. Autre argument : « Un homme de l'éducation d'Esterhazy et élevé dans son milieu, sadressant à l'attaché militaire, ne l'aurait pas appelé « Monsieur » ; il lui eût donné son grade ou son titre. » Aussi bien, il n'était pas seulement désigné par son écriture et sa situation gênée « pour être la victime de cette affreuse machination » ; mais les Juifs
(i) Ainsi, c'est bien Esterhazy qui raconte le premier que Bernheim lui a prêté le manuel. Cela n'empêchera pas Pcllieux de dire, au procès Zola : « Oaï a voulu prouver que le commandant Esterhazy avait eu cette pièce entre les mains, et on a appelé au témoignage d'un lieutenant Bernheim qui, par hasard, s'est trouve être israélite, et qui est venu déposer. Cet officier a été obligé de reconnaître (ju'il n'avait pas communiqué à Esterhazy le manuel, mais un règlement d'artillerie sur les pièces de siège... etc. » (11, 12). C'est cette version qu'Esterhazy adoptera, dès qu'il sera informé des déclarations de Bernheim; il dira alors qu'il n'a eu que ce règlement, « qui vaut 80 centimes et qu'on peut trouver dans toutes les librairies » (Cass.j II, 99, Enq. Pellieux ; Procès Esterhazy, i3i.)
(50(î HISTOIRE DE i/aKFA1RE DREYFUS
connaissaient aussi « ses rapports, peu fnM|iienls, mais très ouverts, avec Sehwarzkoppen, «jui a rencontré ses parents à Carlsbad >» ; '< il se cachait si peu de celle relation qu'il alla, en plein jour, h plusieurs reprises, en uniforme, à rambassade d'Alleinagno, pour rendre service à son colonel ».
Millet y*couta, " sans souffler mot », ce bizarre rcM-it; il dit seulemcnl à Esterhazv d\Scrire en détail au ministre ce qu'il venait de lui conter (i). C'est ce que fil le soir môme Esterhazv (2), d'accord avec ses amis et de Tassentiment formel de Boisdeffre. Il termina sa lettre par ces phrases, qui sont bien de son style, matamon» qui retrousse ses moustaches et regarde vers la porte de sortie :
Parler plus loiigtenî[)s sur ce sujet semblerait un plaidoyer, ce qui est loin de ma pensée. II me reste à vous demander si, dans le cas où une allusion serait faite publiquenieiil à ma personnalité, vous prendriez la défense de mon honnenr, on si je no dois coinpler cpio sur moi-mi^ine. M;i vir j'st hcMiK'oiip nioiiw que rien, mais j'ai un héritage (le irloirt' à (l/'f^mln'. Au iH'soin, je mailresserai ti IKnipevouv (rAIlematr?i<'. OiKMrpie (Minenii, c'est un soldat. Il sait co (|ue représente le nom que jo porte, et je ne doute pas (pril auto?"is(' oriicicllemeiil son aide «le campa prolester contre l'infamie dont je suis victime (3).
(1) (lass., I. r>Si, Ksl(Mh;i/,y.
{'?.) Lettre du 2;') or/o/;rt' \Hty>. (Dnxior de la Gourde c^'issatioii, li.issc ir •.>.. .umrxos an n' j'i.i — Mémo ivcil, plus lard, avec de léL'<M'f-i \ariaiih's, aux ciuiur'lcs et à s<ui j»ru<ès.
C)! KslcrliM/.y dil laiilûl i^'//x.s-.. 1, ')S\\ «pio tout \c loxlc de >im éjuln» à Hillol lui fnl. «li^tlé inol à mot par Du l'aly ; lanlôl \I)i'p. à Londres:. i«'' niar-^.' (pi' >< on » lui a iTinis — on, cC-l II«Mny — lo hronilloii .. écril. lui a-t-oii dit. delà main ou, soii> la di('té(5 d(^ (îOiisc pour- «pTil lapprennt^. »: et, encore (/V.sso«s dr ruff'tiîrc iJmifus, 17(1, «pic le hronilloii, de récriture conlrefait»' de Du l'aly, porte, in fine, relie note autographe
Les patroDs d'KslerhazycompI aient quo Billot remettrait aussilôl cette lettre à Boisdclîre ; dès lors, le chef de rÉtat-Major générijl sera, lui aussi, régulièrement saisi de l'affaire ; on marchera (i).
,Mais Billot, au rapport <lu lendemain, n'en dit rien à BoisdelTre, ce dont celui-ci s'inquiéta ; et, selon Thahituelle filière, Boistleffre en informa Gonse, (jui avertit Henry et Du Paty , qui, tous deux, avisèrent Esterhazy (2).
de Du Paly, de son écriture natureUe : « Copiez votre lettre et sachez-ia bien ; réclamez le manuscrit de la plaquette. » On ne voit pas la corrélation entre cette noie, d'ailleurs authentique, et la lettre d'Esterhazy à Billot. Au surplu.^, la lettre à Billot est datée du a5 octobre, et la plaquette (voir p. 68a) ne fut remise <^ Esterhazy, selon son propre récit, que plus tard. — Il dit en effet (D^p. à Londres) que Du Paty lui remit la plaquette dans les premiers jours de novembre, que la fille Pays la porta à rimprimerie de la Croix (le 5 ou le 6, précise le Père Bailly), que le Pèï*e Bailly refusa de publier l'article et que Du Paty le réclama alors pour le remanier. — C'est Ih, déjà, une preuve pércmploirt» «pie la note où il est question de la plaquette à réclamer (5 ou 6 novembre) ne fait pas corps avec le brouillon de In lettre du 25 octobre, qui, dés lors, ne peut pas être de Du Paty. Mais, ici encore, Esterhazy a dû finalement se convaincre lui-même de mensonge. Relatant ces incidents devant la Cour de cassation : * Je vous dépose, dit-il, le texte qui m'a été donné et je vais vous déposer la note. » (I, 58i.) Et, en conséquence, il déposa deux pièces (liasse n" i*, annexes au n" y\).
(1/ r'ass., I, 58i, Esterhazy.
(2) Ibid. : « Au bureau de poste de la rue du Bac, Henry me prévint que le général de BoisdefTre n'avait pas encore reçu du général Billot communication de ma lettre. J'insiste sur ce fait que, si le colonel Henry était informé de ce retard, il n'avait pu l'élre que par le général de BoisdelTre a//cndanl donr l'effet de ma lettre et. par conséquent^ en connaissant V emploi. Ilonry me dit : «< Le ministre va garder ça pendant cinq ou six jours avant de prendre une décision, selon son habitude. . . »> — Du Paty écrivit, dans raprès-mi«ii, à Esterhazy : H Votre lettre n'est pas encore arrivée au général de Boisdcffre ; il a été décidé que vous le saisiriez directement; trouvez-vous ce soir, à onze heures, à Tendroit ordinaire, pour lettre à lui adresser. »» {Dép. à Ixtndres^ Édit. de Bruxelles, 55.)
60d HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
11 fui décidé qu*Eslerh«zy brusquerait les choses. Il demandera dire(;lenu*nt à BoisdeiTre d ouvrir une enquête sur la lettre du capitaine Brault. Si Brault n'a pas écrit à Eslerhazy pour lui demander des renseignements au sujet du combat dËupatoria, on en déduira que la lettre était Tœuvre d'un faussaire et que ce faussaire était Dreyfus.
Dans le premier interrogatoire que Du Pat y avait fait subir à Dreyfus, au Cherche-Midi, il lui avait montré la photographie de cincj mots du bordereau (i) : « Il me semble vaguement, avait dit le malheureux, — mais il se rétracta aussitôt, — que cette écriture ressemble à celle du capitaine Brault (a). » Récemment, un rapport de Guénée a signalé à Henry (|ue dans la maison habitée par le beau-père de Dreyfus a demeuré un nommé Braut (3). Or, « c était cette exclamation de Dreyfus, cette homonymie et cette demeure qui avaient suggéré le roman d'Eupatoria (^i) ».
Il y avait bien des objections à faire à celte défense i^napliologi(|ue (rHsleriinzy bAlic* sur un propos furlif (le Drevl'us. PouiMinoi Drevlus aurait-il choisi Esterhazv pour lui cinprunler son écriture? La ressemblance entre récriture d'Eslerhazy et la sienne ne suffisait-elle pas à motiver un autre choix? Si Fauteur du bordereau, quel (|u'il soit, a eu 1 inlenlion de dissimuler son écriture, pourquoi ne s'esl-il pas servi simplement de la
(1) <« Je vais partir en inaïKruvres. »•
;•.'. Voir l. I*'^, ir)7.
(3) Kstcrha/.y. Dcp. à Londreti, Kdil. de Bruxelles, 56. — Sohm Kslcrh.i/y, ce Hranl était nu .-inii d'IIadainaid; ils ne se (ronnaiss.'iiciit inéino pas. L'iiinncublo qu'iN liabilaieni est, en fait, «•Dniposr de diMix inais(nis, Tiino ayant son entrée au &3 do la rue de (àh.Ucaiidun, où hal)itait Iladamard, l'autre au 62 do. la nie do la Victoire, où habitait Biaut.
/i) l>lcrha/y, Dép. à Londres, i^'^ mars 1900.
machine à écrire? Si Dreyfus, cependant, a décalqué récriture d'Eslerhazy, pourquoi n'a-t-il pas, à la première interrogation de Du Paty, dénoncé Esterhazy comme lauteur du bordereau ? Pourquoi s'est-il laissé condamner, dégrader, enfermer, depuis trois ans, sur un rocher, sans nommer Esterhazy ? Pourquoi, au lieu de nommer Esterhazy à Du Paty, lui parle-t-il de Brault, le dernier nom qu'il devrait prononcer, puisqu'il livrerait ainsi le secret de sa machination ?
Nul ne fit ces réflexions si simples. Le génie d'Henry, c'est sa confiance illimitée dans la sottise des hommes qui, sans réfléchir, sans discuter, acceptent les histoires les plus niaises quand elles servent leurs passions. Et sa force, c'est de bien connaître les chefs : ils couvriront ses inventions de leur nom et de leur prestige, quand ils croiront en pouvoir tirer profit, un répit d'un jour.
Esterhazy parait avoir trouvé que cette histoire était par trop bête, donc dangereuse. Il hésita à réclamer une enquête. Mais Boisdeffre ayant dit à Gonse (27 octobre) qu'il n'avait rien reçu d'Esterhazy, Henry et Du Paty le chapitrèrent. « Le général, lui écrit Du Paty, attend la lettre convenue pour Brô ; il marchera aussitôt ». Et Henry : « Du Paty a dû vous dire d'envoyer de suite au général B. la lettre Brô ; il ne peut rien faire sans cela ; au trot ! Urgent. Il attend (i^. »
Esterhazy obéit. Ce même jour, enfin. Billot saisit
(1) Dép. à LondreSy \^^ mars. — Esterhazy montra ces diverses lettres, et celles qui seront reproduites plus loin, au consul de France devant lequel il déiK)sait et qui les transcrivit dans le texte ofllciel. Esterhazy attribue tous les billets anonymes à Du Paty, qui les aurait écrits d'une écriture contrefaite ou fait copier par sa femme. Selon Christian [Mémoire, ia>;, Esterhazy lui aurait dit qu'il avait brûlé tous les billets de Du Paty, sauf un seul, un jour qu'il craignait une perquisition. Il n'aurait donc gardé que les billets d'Henry : pourquoi ?
Boiscleffro de la lettre qu'il avait reçue d'Esterhazy (i).
Cependant, on poussa, jus([u'au bout, la comédie jug"ée bonne. Il fut convenu qu'Esterhazy demanderait à Braull s'il ne se souvenait pas d'avoir prôté la notice sur Eupaloria « à un officier du ininislère de la guerre »>, et de la lui avoir envovée à son domicile (*2). Hcnrv écrivit à Esterhazv d'adresser sa h^ttrc à Toulouse : « Brô est à Paris, mais vous l'ignorez. » Il lui annonce que « le général va faire interroger cet officier cl qu'on en établira un procés-vcrbal (3) ».
Brault, absent de Toulouse, ayant tardé à répondre, Esterhazy lui adressa ime dépêche comminatoire : (( Votre silence plus prolongé me confirmera que vous avez communiqué ma notice à un tiers de votre grade. » Sur quoi, Brault répondit à Esterhazy qu'il entendait son nom pour la première fois, ne s'était jamais occupé d'Eupatoria, ne lui avait point demandé
(i) Dép. à Londres, i*' mars.
(2) Celle lellre, du -jy octobre, fui produite à TcnquOte Pcllieux. à rinslru<li<)n Havarv et au f)ror6s E?=tcrhazy. En voici le texte : <« Mon cher cainar.ul(\ f)enneltez-moi défaire appel k vos souvenirs pour un renseignement du plus grand intér<>l pour moi. Kn lévrier i8<y|. je vous ai envoyé, sur votre demande, une notice relative au rôle joué en Oimée j»ar le 4* hussards à Eupaloria, un des régiments qui se trouvaient alors sou« les ordres de mon père. IJien cpie j(^ vous aie envoyé ce petit travail chez, un de vos amis, rue de Lalayette ou rue de CluMeaiidun, si mes souvenirs sont exacts, parce cpie vous alliez partir en permission, je n'ai pas reçu de réponse de vous. J'aurais grand intérêt à savoir, le j)lus tôt possible, si vous n'auriez pas le souvenir d'avoir à celle époque, ou par la suite, prêté ce j)elil travail, sans valeur pour eux, à un de vos camarades du ministère delà (iuerre. Veuillez agréer, etc.. »
(3 Dép. à Lonilrea, l'f mars k.joo. — .\ son i)rocès, comme aux. enquêtes précédentes, Esterîiazy raconte : u J'ni cherché au ministère «le la Guerre; le capitaine Brault n'y était plus; il élail parti sans laisser d'adresse, mais j'ai su (piil était en garnison à Toulouse. >» iv.7.) — ««Je finis par découvrir qu'il était à Toulouse. > {dans., II, y3.j
de notice sur ce combat et ne connaissait personne II l'adresse indiquée (i). Estorhazy fit part de cette lettre à Billot et h Boisdeffre. Puis, Gonse fit régulièrement interroger le capitaine, qui confirma ses dénégations; un commissaire aux délégations (2) fui chargé de rechercher Fautre Braut, qui avait bien habité dans la môme maison que le beau-pére de Dreyfus, mais qui (Henry s'en était assuré) avait déménagé et disparu (3) .
Ainsi, tout était soigné jusqu'aux moindres détails. On prenait d'ailleurs toutes les précautions. Henry el Du Paty remirent, chacun, une grille à Esterhazy pour leur correspondance (4). Et, 'comme Gonse craignait qu'Esterhazy fût surpris, un jour, par quelque ami de Dreyfus, en compagnie d'un officier de TÉtat-Major, il le fit prier par Henry de désigner un intermédiaire (5). Il eût voulu le marquis de Nettancourt, à qui BoisdelTro avait déjà pensé et qui faisait partie du même cercle que Du Paty, ou quelque officier de troupe. Esterhazy proposa sa maîtresse, qui fut acceptée. Du Paty la reçut chez lui, en présence de sa femme. La marquise ellemême porta des lettres à Esterhazy, rapporta les réponses (6). Elle l'attendait, au rendez-vous fixé la veillé,
(1) Lettre du 3 novembre produite aux enquêtes et au procès Esterhazy.
(2) Bernard.
(3) Dép. à Londres^ Édit. de Bruxelles, 58 et 59 : « II était morl, écrit Esterhazy, ou disparu. »
(4) Cas8., I, 584, Esterliazy. — Ces grilles furent saisies par Bertulus. (Cass., II, 235, cote 5 du scellé 4.)
(5) Esterhazy (Dép. à Londres^ 26 février 1900) donne le texte du billet d'Henry : « Le général Gonse demande que vous désigniez si possible un intermédiaire sûr pour communiquer. On a pensé à votre beau-frère. Réfléchissez et répondez ce soir; urgent. Vous donnerez la réponse à D. P. »>
(6) Cass., I, 182, {Cons. (Venq.), Esterhazy : « Quelques jours après l'entrevue de Montsouris, Du Paly arrive avec une femme
dans un fiacro, jouant, elle aussi, à la daine voilée. Elle écrivait elle-même les notes qu'elle lui remettait, afin, dit Du Paty à Esterhazy, « qu'il pût jurer devant Dieu de ne lui avoir jamais écrit (i) ».
Pendant que cellecollusionse poursuivaitavec activité et méthode, Scheurer s'apprêtait à offrir au gouvernement riionneur de faire la revision.
Dès son retour à Paris (2), une première déception l'atteignit. A Fribourg, lors de leur dernier entretien, Leblois l'avait autorisé à se réclamer du témoignage de Picquart et du sien. Maintenant, cette licence qu'il a donnée, après tant de résistance, Tavocat la retire à nouveau, brusquement. Pour l'heure, il ne lui permet i)lus que de nommer Esterhazy au Président de
voilée au pont Alcx;m(lie-Ill et nie fait connaître qu'il ne peut plus avoir avec moi de relations directes: Mme Pays e>l acceptée comme internuMliaire. >■ l)e même, Cass., I, 58i. Plus tard (I)ép. à Londres, 2() février), il ditcpril rencontra «1 tous les jours '> Mme Du Paty, à une heure. fixée et à un endroit désiiçné la veille. — Précédemm<Mit, à l'enquête Hcrlulus, Esterhazy avait affirmé qu'il avait vu Mme Du Paty i»ourla première fois le jour où il était allé deman<ler au colonol de lui servir de témoin contre Picciuart (il, ^'ij. — Mari^uerite Pays dit l<inlôt qu'elle n'a vu Du Paty et la mar<piise que deux fois {Cass.^ I. 7117% tantôt (ju'elle n'a jamais vu Mme Du Paty (II, s.'io)- — Cass., i, /i'i4. Du Paty : u Mes relations indirectes ont <mi heu par des intermédiaires, dont les uns m'unt été désignés ou imposés ]vir m(;s ch(»fs, et dont les autres se sont inq)Osés à moi ou m'ont été inq>osés par les circonstances. » Au conseil d'enquOte dKsterhazy, Du Paty convient «pie Marguerite Pays fut l'un des intermédiaires choisis II, 18.");.
(1, Dép. à Londres^ 2G février iç^x).
(2) 23 octobre i8t>7.
la République et aux ministres ; il pourra réclamer de Billot une enquête « loyale » ; en cas de refus, il saisira l'opinion. Mais le nom de Picquart ne doit même pas être prononcé. Ainsi lié, comment Scheurer pourra-t-il justifier que le traître, c'est Esterhazy ? « En vérité, observe-t-il doucement, ce n'est pas facile (i). »
Leblois, lui aussi, n'était pas à l'aise et sa situation n'était pas commode ; surtout, il Ta lui-même empirée.
Déjà, lors de ses premières conversations avec Leblois, puis, pendant les longs mois de son séjour en Alsace, quand il correspondait avec lui, Scheurer s'était impatienté de l'éternel « donner et retenir » de l'avocat. Le plus droit et le plus résolu des hommes, une fois qu'il avait pris une décision, il ne s'expliquait pas ces variations agaçantes. Tantôt Leblois semble séduit par la perspective de jouer son rôle, au côté de Scheurer, bien qu'il ne se dissimule aucun des dangers de l'entreprise, mais parce qu'il en a certainement aperçu la beauté. Tantôt, au contraire, il veut être seulement l'avocat de Picquart, il n'a d'autre mission que de le défendre, et « c'est méconnaître ses intentions et les faits » que le croire animé du seul désir de substituer le traître à l'innocent (2). Ainsi, tour à tour plein d'ardeur et plein
(i) Mémoires de Scheurer.
(2) Procès ZoIqj I, 97, Leblois : « Je suis Tavocat du colonel Picquart. » C'est ce qu'il ne cessa de dire à Pellieux, à Ravary, à Fabrc : « Vous n'avez en réalité, lui dit le juge, songé qu'à une chose ; amener le gouvernement à poursuivre Esterhazy pour trahison? — Je proteste, n^pond Leblois, contre cette interprétation de mes actes; elle est contraire aux faits et à mes intentions. » (196.) Fabre lui rappelle la décision du conseil de l'Ordre qui l'a frappé pour avoir fait à Scheurer une communication (juil n'avait pas le droit de faire, comme avocat ; Leblois répond que *< l'interprétation donnée par le juge ï\ cette décision devrait, si elle était fondée, lui assurer le
d'incertitude, combaUif et ergoteur, voulant et n^ voulant pas, il n'a pas plutôt poussé Scheurer en avant qu'il le rappelle et Farréie.
Scheurer ignorait, en effet, que Leblois n'avait riesL dit à Picquart de leurs pix>}ets (i).
Au début de Tété, lavocat avait écrit deux ou trois fois À Picquart, pour lui faire préciser quelques détails (2) et raviser qu'il s'était méaagé un sûr accès auprès du gouvernement, grâce à des amis influeikts, que, d ailleui*s, il ne nomma pas. Mais Picquart avait repris son service sous un chef et parmi des caoïarade-s qui Teslimaient. Les autres, ceux qui veulent que l>reyfus soit et reste coupable, il les oubliait avec ces i^ais soldats, datas le paisible accomplissement de soa devoir militaire. Le nuage avait passé. Il répondit en conséquence à Leblois « de ne plus le mêler à cette affaire et d« ne pas continuer à s'en occuper » ; il lui renouvela seulement <( la consigne d*agir si jamais il était à nouveau menacé (3) ». Au surplus, quand il viendra en congé, à Paris, il v(M*ra par lui-même ce qu'il convient de faire.
Leblois comprit aussitôt qu'il était allé trop loin ; mai? il n'osa pas avouer à Picquart combien il l'avait déjà engagé, et se tut. Il craignait les reproches du colonel, et, pis encore, quelcjuc désaveu (jui eût tout compromis. Deux mois durant, il ne lui écrivit pas un mot (^1). Son propre frère, officier (rartillerie, se rendit
bénélicc de la niaxiiiic : Aon bis in idem. D'ailleurs les évéucmenls ont [nouvc que Pic<iuarL avait besoin d'ôtre défendu. >» {Inir. Fahrt', m», 177, 181, i<jG, etc-
1 Enq. PelliciLV, 3o nov. 1897, Picquart; Inatr. Fabre, i38, Leblois.
(2) Enq. Pellieux^ 3o nov., Picquart,
(3 Hennés, I, 4^1, Picquart.
;4) Enq. PelUeaXy 3o nov., Picquart .
LA COI4^USiON 615
à Tunis; il ne lui confia aucun message. — Ce voyage fut connu d'Henry et d'Estcrhazy, qui le rattachèrent au complot de la «bande (i) ». — Pour le congé de Picquart, BoisdefTre avait pris ses précautions.
Picquart, exactement informé, n'eiU-il pas ratifié, dés lors, les démarches de Leblois ? Il la fait plus tard. N'eût-il pas délié Scheurer d'un secret trop étroit s'il avait connu le nom de l'homme, de son xrompatriot^ alsacien qui avait pris en main la cause de l'innocent? Il s y refusera par la suite. En tous cas, Leblois qûA dû lui rendre compte.
Silence invraisemblal>le, désastreux et combien inutile, puisque Boisdeffre et ses collaborateurs sont persuadés que Picquart, par Leblois, a tout divulgué a Scheurer, et que cette conviction centuple leurs hain(»s î
Ainsi pris entre sa conscience et son amitié, Leblois se désolait, appelait le hasard au secours. En attendant, il s'efforçait de tout concilier, car il eût voulu à la fois sauver Dreyfus et ne pas compromettre Picquart, et il aggravait le mal. Il s'en rendait compte, en souffrait cruellement. 11 cherchait parfois des chemins de traverse pour sortir de cette impasse ; alors il s*embourbait davantage, et Scheurer avec lui.
Cette loyauté impeccable de Scheurer, ces variations perpétuelles de Leblois, c'esf, en effet, la défaite assurée dans une telle bataille et contre de tels adversaires. Leblois, avocat, renouvelle l'erreur de Picquart, soldat. Le professionnel a parlé trop, l'homme trop pou. Et cependant, bribe par bribe, lambeau par lambeau, il va falloir, l'un et l'autre, qu'ils disent tout, qu'ils se laissent tout arracher. Mais trop tard. La bombe, éclatant tout à coup, eût tout emporté. Ils tirèrent à chevrotines.
(i) Cass., 11,97, Enrj, Pellieux^ Estcrhazy.
Cet entretien entre Scheurer et Leblois eut lieu à l'heure mOme où Eslerhazv se rencontrait à Monlsouris avec Du Paty. Le justicier avait déjà perdu roffensive.
D'une grande bonté, il n'en voulut pas à Tavocal, s'avouant que, prescfue tout ce qu'il avait appris de lui, il le lui avait extorqué (i). El il continuait à avoir confiance dans l'autorité de sa propre parole, dès qu'il aura révélé la vérité aux républicains qui sont au pouvoir.
Il écrivit donc à Lucie Faure, la priant de lui ménager un entretien avec son père : « Le plus tôt sera le mieux, car la maison commence à brûler ».
Le lendemain (!>), il chassa avec le Président, qui luî lui dit rien du billet qu'avait riMju sa lîllc. D'autre pîui, l>ill(>l s'impalienlait. Déjà, il avait fait prier Scheurer de venir h» voir, clait passé chez lui. Le soir, il euLla lellre irKslcrhazy dcmandanl audience, mais rien de Scheurer. Il le pria à déjeuner pour le jour suivant (3). Il signa: « Ton vicMl ami. Dumanet ». Scheurer déclina l'invitation, car il voulail, (rîd>ord, entretenir le Président de la République; il répondit : « Je le préviendrai dès (pie cela sera possible ; mais il ne faudra pas faire le malin avec moi. »
Deux jours se passèrent sans que Scheurer re(jût de