Mémoires (1(î Sciiklrkh
•') u'i octobre.
;3: •.»,"> octobi'C.
Félix Faure la lettre d'audience qu'il attendait. Ses amis le savaient à Paris, s'incfuiétaient de sa réserve à leur égard. Ranc alla le voir (i ), le questionna. Engagé d'honneur avec Leblois, Scheurer refuse toute explication ; il déclare toutefois que sa conviction, loin de faiblir, s'est fortifiée, qu'il est résolu à poursuivre la revision du procès de Dreyfus et que ses amis, comme il les en a déjà priés, lui rendront service en répandant la nouvelle.
Cet honnête savant n'avait mesuré ni l'étendue de sa tâche, ni la force des résistances qui lui seront opposées. A l'idée qu'un soldat innocent a payé pour un traître, cette nation généreuse va s'émouvoir ; et qui soupçonnera Scheurer d'agir perfidement ou à la légère ? Les propos de ses amis reviendront au gouvernement et auront raison du sot amour-propre qui hésite à reconnaître une erreur. Il escomptait une pression favorable à ses desseins : ce fut une tempête qui éclata.
Ranc, en quittant Scheurer, rencontra Paschal Groussel. C'était un vieux compagnon de luttes sous l'Empire. L'ancien délégué de la Commune aux relations extérieures, évadé de la Nouvelle-Calédonie avec Rochefort, avait étudié en Angleterre les mœurs d'un pays libre. Après l'amnistie, loin de la politique, il avait préconisé, dans d'agréables écrits, la renaissance des exercices physiques qui font des corps sains pour des esprits robustes. Puis, le goût de la bataille lui étant revenu, il fut élu député à Paris ; mais ses rares interventions à la Chambre ne furent pas heureuses. C'était lui qui, par ses attaques virulentes contre GallifTet, avait préparé à Mercier un éclatant triomphe. Il avait conçu, de longue date, des doutes sur la culpabi-
(i) 27 octobre.
Cl» IIISTOIRK DE LAiTAlIlE DREYFUS
lité (le Dn^yfus el. Tan passé, au cours de l'interpellalion de Caslelin, il eût voulu intervenir.
Dès que Grousset sut de Ranc quels étaient Jes projets de Sehcurer, il alla les raconter à quelques députés et aux journalistes qui, à la Chambre, dans la salle des Pas-Perdus, guettent les nouvelles. Le bruit s'en répandit aussitôt. On m'interroge; je confirme que Sclieurer est, en effet, convaincu de rinuocenee de Dreyfus, mais je n'en sais pas davantage.
Il y eut, ce jour-là, parmi les députés, plus de curiosité ([uc d'émoi ion. Mais la meute des chiens courants de la presse, hardis, adroits à saisir les pistes, à forcer les secrets au gîle, à faire débucher les scandales, donna aussitôt de la voix et se mil en chasse. La chasse dura trois ans.
Ces nouvellistes « aux pieds agiles » avaient pris un nom anglais, reparler, d'un mot français déformé (rapporteur). Dès le lendemain, ils se précipitèrent chez Sclieurer. 11 n'aimait pas la presse, détestait les habitudes (ju'avait créées le besoin d'informations, en élail reslé aux journalistes d'autrefois, les Nefl'lzer et l(;s Peyrat. SurjM'is parcelle invasion de questionneurs indiscrets, il ne les re<;ul point comme des ambassadeurs du (|uatriènie Pouvoir, le plus redoutable de tous parce qu'il fait l'opinion. Il conlirma seulement, avec quelque hruscjnerie, les propos de ses amis, mais dit que sou devoir était de s'adresser au gouvernement. Us lui (irent senlir (|ue celait à eux, d'abord, qu'il devait ses confidences, les pièces de son dossier. S'il refuse de leur rien dire, c'est qu'il n'a rien à dire. Un collaborateur de Drumont (i) lui rcprociia ses lenteurs. Il con-
(i; H (l.isloii M«^iy s'inslnlln dans un rauteuil... Je n'aurais jamais rvn qu'un lioninio ap|>arlenanl à un pareil Journal se pcnnîl (1<^ venir chez moi. ^ Mcnwircs «h» Schelheu.)
signa sa porte, pour avoir., au moins « la tranquillité matérielle », et se résigna à « avoir une mauvaise presse ».
Les journalistes, en effet, le traitèrent comme ils avaient été reçus par lui, avec mauvaise humeur ; et, comme ils furent accueillis, au contraire, avec empressement dans les bureaux de TÉtat-Major, ils répétèrent tout ce que voulaient Boisdeffre et ses acolytes. Il est convenu que les parlementaires sont des menteurs et les militaires, par profession, les plus véridiques des hommes. Ces guerriers, incapables de farder la vérité, étaient indignés de Tinjure faite à leurs camarades, aux sept officiers qui, à Tunanimité, la mort dans Tûme, ont condamné Dreyfus. Ils firent aussitôt leurs confidences aux braves journalistes, aux bons Français, qui venaient au secours de Tarmée insultée.
Il fut donc établi, dès la première heure, que Scheurer était la dupe d'une intrigue. Il n'a rien dans son fameux dossier. Il s'est trouvé un misérable qui a accepté, contre une forte somme d'argent, d'endosser les crimes de Dreyfus, mais qui est à l'abri, en Suisse. On le connaît « en haut lieu », Bien plus : Billot a offert à Scheurer de lui montrer les preuves formelles, irréfutables, qui ont décidé, en 1894, Tunanime verdict et « les documents qui sont venus s'y ajouter par la suite )).Mais l'obstiné sénateur n'a rien voulu entendre . On signale, en outre, que, tout l'été, il a été en correspondance suivie avec moi (1) ; ne suis-je pas Thommc de tous les mauvais coups?
Pour comble, Drumont feint de s'apitoyer sur Dreyfus. Si Scheurer possède les preuves de l'innocence du condamné, son retard à les produire est criminel (2). « Qu'il
(1) Malin du 29 octobre 1897.
(2) Libre Parole du 29.
parle, et tout de suite, sous peine de passer, lui aussi, pour un scélérat! »
Scheurer, après quatre jours d'attente, avait adressé un nouvel appel, très chaleureux, à la fille du Président de la République. Il pensait toujours que Finitiative do la réparation devait venir du gouvernement et de l'armée, « d'en haut et non d'en bas (i) ».
Félix Faure, cette fois, répondit lui-même : il recevra Scheurer « avec plaisir » ; il s'étonne que le vice-président du Sénat, l'autre jour, à la chasse, ne l'ait pas entretenu, tout simplement (2).
On a vu Billot cherchant à engager la conversation avec Scheurer, dès son arrivée. Il tenait beaucoup, ainsi qu'il lui avait fait dire par Bertin, à être le premier à recevoir ses confidences. Ouand Scheurer, à la réllcxion, pcMisa qu'il devait parler d'abord au chef de TKtat, il lui parut lovai d'en informer Billot. L(* ministre en HMidil ( ()nq)le à BoisdellVe. Aussitôt, Esterhazy m fut avisé.
Un (il télé|^naphi(jue avec, à un bout, W chef de TElal- Major gf'uéral de rarmée, à l'autre, ce traître, c'est Texact tableau de cette prodi^^ieiisc collusion.
Ainsi un nouveau dauber sur<^'-it : Scheurer va informer (lire(i(Mncnl h» Président d(^ la Ré|)ublique et, sans nul doute, linvilcr à faire venir Pic(|uart.
Bois(l(4lVe alla au j)lns pressé. Il avait déjà prescrit
(1 Prorès Zola, I, ii3, Scliouror.
( '.; LoUro (In -.iS orlobre 1897.
au général Leclerc de faire continuer à Picquart sa mission sans interruption ; il lui ordonne maintenant d'envoyer le colonel à la frontière tripolitaine (i).
Au sud de Gabès et de son golfe jusqu'à la province de Tripoli s'étendent 200 kilomètres de désert. Les pirates du sable, Ourghamas et Hammamas, y exercent, depuis des siècles, leurs brigandages. Mores s'était engagé dans ces parages malgré la défense du résident général à Tunis ; il n'avait pas tardé à y trouver la mort. On n'y chevauche pas impunément (2).
Le général Leclerc s'étonna d'un ordre aussi étrange ; il convoqua Picquart, à Tunis, lui demanda des explications. Pour la première fois, Picquart lui conta les causes de sa disgrûce. L'honnête général lui dit de ne
(1) Procès Zola, I, 809; Instr. Fabre^ 175 ; Cass., I, 197, Picquart : « On prenait pour prétexte un rapport que le général avait envoyé, quelque temps auparavant, qui signalait un rassemblement de cavaliers sans aucune importance à la frontière tripolitaine. Le général Gonse devait avoir eu connaissance de ce rapport, car il avait sous ses ordres la section dite d'Afrique. » — Cass., I, -253, Gonse :«Vers le mois d'octobre (entre le 10 et le i5), le général Leclerc signala au ministre des rassemblements assez nombreux dans le vilayet de Tripoli. Celte lettre nous fut envoyée avec une annotation, de la main même du ministre, prescrivant d'étendre la mission de Piccjuart à la frontière tripolitaine et ordcmnant d'en prévenir officiellement le ministre des Affaires étrangères. »
{2) Procès Zola^ I, Sog, Picquart : « Ce n'est pas un des points... les plus sûrs. »> — 1, 3G9, Gonse : « Nous n'avons pas l'habitude d'envoyer faire tuer nos officiers pour rien du tout... H ne s'agissait pas d'aller dans des parages dangereux, mais d'aller dans des postes où nous avons des officiers qui circulent tous les jours très facilement... Jusqu'à présent, depuis l'occupation de la Tunisie, il n'y a jamais eu d'accident. » — De même, à la Cour de cassation: « Les dangers de cette mission étaient purement imaginaires. » (I, 254.) — Rennes, 1, 172, Billot:» On n'a jamais songé à se débarrasser de Picciuart. On a dit : « 11 a été envoyé dans le sud de l'Afrique pour y trouver la destinée de Mores. » Ces procédés ne sont ni dans nos mœurs ni dans le caractère du général Billot. »>
pas se presser de partir, cl, en aucun cas, do n*aller plus loin que Gabès ( i).
O fui Henry lui-môme cpii mit Eslerhazy au fait : u Tous ces g^ns-là, lui dit-il, ne marchent pas. Mélîne et Billot et tout le gouvernement sont pris par rapproche «les élections, effrayés par Scheurer-Kestner et Reiiiach... Si on ne leur met pas la baïonnette au derrière, ils sacrifieraient toute Tarmée française. » Il lui expliqua alors son plan. « Sabre à la main ! nous allons charger (2). »
Puis, Du Patv remit h Esterhazv le canevas d'une lettre à adresser d'urgence au Président de la République, « qui est le père de tous les Français »> ; cela valait mieux que d'avoir recours à TEmpcreur Guillaume (3). Eslerhazy prétend avoir objecté au t«xte qui
fi) Procès Zola, I, 379, Picquart : « Le général Lc(;lerc me parla du prétexte pour loque! je devais aller sur la frontière et qui était je ne sais quoi, — quelques cavaliers qu'on y exer- <:ail, — et il me dit : «< Cola n'oxislo plus, cela vient dVtre (lôiuonti: tout cola 110 lient pa> d<*boul, et Je ne veux pas que v<ni.< allie: plus loin que Gahès, >• — Do niOnio, Cass.^ I, njj ; /^^/J/2('^^ \.^ii\i. — Cass., 1,254, Gonso ; » Lo gontM'al Leolerc écrivit au iniiiislre «pio tout ôtait calme sur la frontière» qu'il faisait j)arlir Pic«piart j)our Gahos. . — BoisdolTre dit seulement •( qu'il a été tenu au courant des lettres successives (jue Cionse écrivit au sujet (Idri. missions do l*ic»iuiul on Tunisie >». {Cass,^ I, 204.)
{2, ^\/.s*.s'.. I, 58'.>, Mstorliaxy.
(3) Ibiil.: Dèp. à Lo/ulrea, •m>. fôvrior i(j»k>. Eslerhazy. — Après (luolffuo ln^sitation. Du Paty ost convenu (ju'il communi<iua à Esterhazy lo c.uiovas de cette lettre, mais ce projet, dit-il, K ne contenait j>as toutes ces paroles ». (Qi.s'.<?., I, 4î>i : H, 177, 185, nj-.>. i<j3, conseil «remiuôto d'Estorhazy.) La lettre originale (rilsterhazy ;i Félix Eauie lui fut montrée plus tard: il la trouva « cliarentonnos<jue ■ et en lit lobsorvation ù Esterhazy. II, 178. pour les deux autres lettres. Du Paty en a reçu comnunii«ation, (pjand elles ont été transmises par Félix Faure au ministère d(^ la (îueire; il ne les a pas inspirées ;I. 4^1. 4î>'^^ IL n,»3). II en a, «lit-il. hlàmé la réd.iction: pourtant, il a connu la menace «le sadies^er à l'Empereur d'Allemagne lil, 178 . Il lient d Esterlia/y (pie ces lettres lui auraient été dictées (i9'->).
lui aurait Hé diclé, Du Paty affirme avoir seulement donné le sens général de Tépître. Or, elle est bien du style d'Esterhazy ; cette prose éclatante, empanachée, ix la fois tragique et bouffonne, nest pas de ce pitoyable Du Paty, mais du plus grandiloquent des Pantalon.
Félix Faure reçut ^ le 29 octobre*, la sommation du bandit.
Esterhazy a appris par une lettre anonyme (1) qu'il va être dénoncé comme Tauteur du bordereau ; il no lui plaît pas d'attendre « que son nom ait été livré à la publicité pour savoir quelle sera l'attitude de ses chefs » ; déjà, mais en vain, il a eu recours au minisire de la Guerre, son protecteur naturel :
M. le Ministre de la Guerre ne m'a pas répondu. Or, ma maison est assez illustre dans les fastes de l'histoire de France et dans celles des grandes Cours européennes, pour que le Gouvernement de mon pays ait le souci de ne pas laisser traîner mon nom dans la boue.
Je m'adresse donc au chef suprême de l'armée, au Président de la République, et je lui demande d'arrêter le scandale comme il le peut et le doit.
Je lui demande justice contre l'infâme instigateur de ce complot, qui a livré aux auteurs de cette machination les secrets de son service pour me substituer à un misérable.
Si j'avais la douleur de ne pas être écouté du chef suprême de mon pays, mes précautions sont prises pour que mon appel parvienne à mon chef de blason, au suzerain de la famille Ksterhazy, à l'Empereur d'Allemagne (2). Lui est un soldat et saura mettre riionucur d'un soldat, même ennemi, au-dessus des mesquines et louches intrigues de la politique.
1) Il joint i\ sa IcUre à Félix Faure le texte de la lettre •« Espérance ».
'•>) Cette suzeraineté est de pure invention.
024 mSTOlHE DE l'aFFAIRE DKËYFUS
11 osera parlcM'haul et ferme, lui, pourdéfendrc Thonneur de dix générations de soldats.
A vous. Monsieur le Président de la République, de juger si vous devez me forcer à porter la question sur ce terrain.
Un Esterhazy ne craint rien ni personne, sinon Dieu.
Rien ni personne ne m'empêchera d'agir comme je le dis, si on me sacrifie h je ne sais quelles misérables combinaisons politiques (i).
(Juand Sciieurer, quelques heures après, se présenta à rÉIysée, il trouva Félix Faure 1res gêné, u les yeux roidis »> ainsi c|ue le corps, le ton sec et tranchant (i>). C'avait été un homme aimable et gai, bon compagnon, à la façon d'un commis-voyageur do grande maison qui se sait beau garçon, bien découplé, d'une élégance vulgaire, mais alerte, respirant la santé et Tamour de la vie ; et ce n'était pas un méchant homme, amateur des plaisirs faciles en même temps que bon père de famille, cordial, servial)le,de peu de culture, mais d'intelligence ouverte avec le i.'^oùt du travail, très peuple, dans le fond, juxju'à sou ^oAl du j)araître, et sincèrement }>atriote, bien (jue, dans lOrgueil démesuré qui lui était venu de sa prestigieuse fortune et de la fréquentation ties eni})ereurs et <les rois, il eut pris l'habitude de se confondre avec la l'rance. II était devenu trancjuillenieid (»t serein(Mneiit ridicule. Sa mégalomanie se trahissait jns(jue dans son écriture, cpiil avait grandie pour (ju'(*II(^ ressemhlAl à celle des rois, ses prédécesseurs, qu'il avîul vue sur des |)arclieniiiis. A la simj)licité républicaine d'un (irévy, à la collection, déjà trop apprêtée, de (lai'not, il HMÙi fait succéder, à TKIvsée, le fast(* et
(1 fUiss., III, \-j>.
(•-> Mânoireti de îSciieliœh.
le cérémonial d'un bourgeois gentilhomme. Il avait rêvé d'un costume. Cependant, sous les dehors brillants d'une force physique dont il était fier, il cachait une constitution usée par des excès de toutes sortes et, sous la rayonnante sottise du contentement de soi, une pauvre àme apeurée par l'obsession des secrets de famille que détenait Prumont. Il avait fait de son siège présidentiel une sorte de trône, mais qui, à chaque instant, risquait de disparaître comme en une trappe de théâtre.
Son entretien avec Scheurer fut très court. A l'offre des confidences du sénateur alsacien, il répondit par un refus net de les recevoir ; les reçût-il, il n'en pourrait faire usage. Scheurer, ainsi repoussé du premier mot, n'osa pas insister ; il recommanda seulement une grande méfiance à l'endroit des renseignements officiels. « Accordez-moi, au moins, une neutralité bienveillante. »
Félix Faure, comme soulagé d'un grand poids, la lui promit (i).
Le lendemain, Scheurer se rendit chez le ministre de la Guerre.
Billot tombait au plus bas. D'une intelligence aiguisée, il se rendait compte (jue des machinations ténébreuses s'opéraient autour de lui, mais, incapable d'y mettre un terme, il faisait mine de les ignorer. Et d'autant plus s'enhardissaient Boisdeffre, Gonse, Henry, jus-
[1} 29 octobre. —Mémoires de SciiEunER.
qu'aux derniers sous-ordre8 de Tinsolent chef d'Étal- Major.
11 y a quinze mois, Picquarl, dans un même entretien, avait rév^^é à Boisdeffre la trahison d'Eslerhazy, et signalé que le ministre, sur les cent mille francs de crédit supplémentaire alloués au service des Renseignements, en avait retenu quatre-vingt mille. « Pour ma police secrète », explique Billot (i). Quelle police? La police militaire (»st tout entière au bureau des Renseignements. Pour lui-même, raconte Henry (u). Cela suffisait à Boisdelîre pour effrayer Billot, le faire marcher, consentir à tout. S'il y eut autre chose encore, cVst possible, mais cela suffisait.
Billot, à l'en croire, se serait décidé, « après des nuits d'insomnie », à tenir Dreyfus pour coupable; cependant, il savait que le capitaine avait été illégalement condamné, et, aussi. qu'Esterhazy élait un espion (3). Or, il prend sa part dans le sauvetege du traître.
D'abord, <'omme Méline sVst inquiété de tout ce hniil, il lui ariirnie (ju'il n"a nul doiile sur la eulpabililé i\r Drt'vCu^, <iue S<lieiirer est dupe dagita tours sans scrupules, (jue ccUiî intrigue, sans consistance, a élé monléo pîu- dos juifs. 11 lui nionlre, ou lui récite, la fausse lctlr(Ml(' Pani/zai-di Ci). Il rassure également les autres niinislre^. 11 faudra (|ue le nom de Picquart éclal(* publiquenicMit (par Henry, par Eslerhazy), pour
(i) Hennés, I, r)(K», Billot.
('?.) Voii- p. T)!»*),
(3 Cdnïi., I, rH);. Jules Hoche: :>.(]\, l'oincaré. '|i Mrliiio a su prtMMMhMnnîont «le liillot «]ne dos pièces -(•( Ti'le- avaieiil élé coiinnnniquées anv jiii^e<. cl qu'il y avait «le-; preuve^ réeeiites >. Il l'avait dit (pieUiucs mois auparavant à Denianij^e, son compatriote vosi^aon et son ancien confrère, ([u'il rencontra dans la rue. toutefois sans insister, vaj^uemenli et doucement.
qu'il se résigne à leur conter, à sa manière, l'avenlure de cet officier, lui aussi, circonvenu et trompé par les coreligionnaires du condamné.
Et il accepte la besogne, plus honteuse encore, de berner Scheurer, son sniH de trente ans, de le faire patienter, sous de mensongères promesses, de gagner ainsi le temps nécessaire pour corrompre l'opinion.
Billot, pour entretenir Scheurer, Favait conduit dans un salon « d'où l'on ne serait pas entendu » et dont il ferma la porte à clef (i) ; vers la fin de la conversation seulement, il le mena dans son cabinet (2). Après quelque préambule où Scheurer vit devant lui un nouveau Billot qu'il ne connaissait pas encore, bien qu'on le lui eût souvent décrit, « faux et fourbe, à l'œil fuyant (3) », il lui fit le récit de ses longues recherches : a J'ai appris enfin qu'un officier supérieur a été mis en non-activité poui* infirmités temporaires... — Par moi. — Oui, par toi. » Billot ne bronche pas ; Scheurer nomme Eslerhazy ; le ministre reste impassible ; puis, comme le sénateur lui montre un fac-similé du bordereau : « C'est donc la pièce elle-même que tu as ? » observe Billot, faisant la béte.
La vieille amitié croule dans une seconde.
La conversation continue : u Nous avons, dit Billot,
(i)Jc suis pas h pas le récit de Scheurer dans se i^ Mémoires ; il Va résumé dans ses dépositions. {Procès Esterhazy, i54; Procès Zola, I, ii3; Inslr. Fabre, 109.) — Ce récit est, sommairement, confirmé par Billot ù Rennes (I, 1C8).
"2; Rennes, I, 1O8, Billot : « Il a passé deux heures à ma tid»le, deux heures dans la salle de billard, une heure dans mon cabinet.» — Procès Eslerhazy, i5i, Scheurer: « La conversation dura quatre heures. »
^3) Billot dit (pi'au début de la conversation, il tint ce langage : « Je suis ministre de la Guerre. Le garde des Sceaux, seul, peut être saisi d'une demande de revision. Dans ces conditions, incompétent moi-même, je ne pourrais pas en accepter le poids. » (I, 1G8.) »
trouvé trois fois des écritures exactement semblables (i), cela ne prouve rien. » Scheurer répète que le coupable, c'est Esterhazy. « Quelles preuves en as-tu ? interroge Billot. — Fais ton enquête, mais ne te laisse pas tromper. — Je fais cette enquête tous les jours depuis que je suis ministre (2) ; mes renseignements m'ont été donnés par le général Gonse, un brave homme. — Es-tu sûr que Gonse lui-môme n'a pas été trompé ? — Je ne dis pas que Dreyfus n'ait pas eu de complices ; on en a toujours ; d'ailleurs, il a avoué ses relations avec un attaché étranger. >> Scheurer proteste contre cette nouvelle invention : « Je ne te croyais pas aussi naïf. — Tu ne sais pas, réplique Billot, le quart de cette histoire. » (Il voudrait lui faire nommer Picquart.) — « Démontremoi que Dreyfus est coupable et je m'en irai tranquille. » Alors Billot patauge. Faire cette démonstration, il ne le peut pas ; des pièces ont été dérobées à l'ambassade d'Allemagne ; à son ambassade, l'Allemagne est chez elle ; quand l'alFaire a éclaté, Hanotaux en a été malade ; c'esl une des causes de la démission de Casimir-Perier ; on a clé à la veille de la guerre, u Te moques-tu do moi ? » dit Scheurer. 11 lui fait observer que le bordereau a été publié, reproduit en fac-similé dans toute l'Europe ; pourtant, rAlleniygiie n a pas bronché. « Dreyfus, interrompt Billot, a été condamné sur d'autres pièces. — Lesijuelles ? — J(* ne puis pas te le dire. »> Il élait excité, les ponnncltes rouges, l'inquiétude peinte sur son visage. Il chercha plus d'une fois à roin[)re les chiens: « J(î suis i<i dans une jésuitière. Depuis (jue Mirihel a passé ici, le nnnisière est envahi
(1) Billot n*a pas ose reprendre ce inensoiii?e dans ses dépositions.
(•>.; Inclines, l, 1G9, Billot: « Je me mis h TéLit permanent d'encpuMe... >»
par les élèves des jésuites. Il n'y a que Jean-Baptiste Billot (et il se frappait la poitrine) qui ne soit pas un jésuite (i). » Et encore : « Voici Saussier atteint par la limite d'âge. Je vais le remplacer par Jamont à la viceprésidence du Conseil supérieur. Mais qui nommer au gouvernement de Paris ? Conseille-moi. Connais-tu Riff ? Est-il -républicain ? Et Kessler ? »
Ces vulgaires roueries ne trompent pas Scheurer ; il revient à Dreyfus, et, d'une chaude parole, il supplie Billot de ne pas se fier plus longtemps aux prétendus braves gens, d'ouvrir une enquête personnelle, sérieuse : « H te faudrait tout juste une demi-journéo pour la faire ; je te donne quinze jours (2). »
Imprudente parole dont Billot s'empare aussitôt. Il promet de faire cette enquête. Pendant ces deux semaines, Scheurer, d'autre part, se taira à tous (sauf à Méline et à Darlan) de leur entretien : « Tu as déjeuné chez moi; cela, nous ne pouvons pas le cacher; mais nous ne nous sommes rien dit. » L'honnête homme souscrit à ces exigences ; en partant, sur le seuil : « Je t'avertis que, si tu ne fais pas ton devoir, je ne faillirai pas au mien (3). »
Une heure après, Esterhazy recevait ce billet de Du Paty, ou plus probablement d'Henry :
(1) Scheurer lui fit observer qu'il avait placé son fils au collège Stanislas.
(2) Procès Zola, I, iiG, Scheurer. — Bennes, I, 169, Billot : « Alors il me glissa dans l'oreille : « Tâche de faire une enquête personnelle ; fais-la toi-même ; je te donne quinze jours. »
(3) Rennes^ I, 1G9, Billot : « En me quittant, il me dit : « Consulte Pic(iuart. » Je ne lui avais pas parlé de Picquart. « — Cette assertion de Billot est démentie par Scheurer et par tous les incidents qui suivirent; la lutte de Scheurer contre Leblois fut d'obtenir l'autorisation de nommer Picquart h Billot.
Le ministre quitte h Tinstant Sch.-K., avec lequel il a déjeuné; longue entrevue confîdenlielle. Tout va tout à fait bien. L ennemi est fixé (i).
Dès le lendemain, la parole de Billot fut violée ; la presse, qui recevait l(».s communiqués de T État-Major, raconta que Scheuror avait rendu visite au ministre, mais qu'il ne lui avait fourni aucune preuve de l'innocence de Dreyfus ; la cause était entendue (2).
Atteint au cœur par cette déloyauté, Scheurer adressa aussitôt un noble appel h Billot (3). Il ne l'accuse pas de l'indiscrétion, mais son État-Major : « Fais taire les imprudents qui t'entourent ! » Et surtout, il l'invite à « courageusement, loyalement » poursuivre l'enquête promise », à ne pas permettre à d'autres de s'en mêler » :
L'armée, que j'aime autant que toi, ne pourrait qu'y perdre. Llle peut s'en tirer honorablement encore ; demain, peut-être, il serait troj) tard.
Je Ten conjure, au nom do eet intérêt sacré, foule aux pieds toute considérnlioii secondaircr, c'est digne de toi...
En quoi rarméo serait elle touchée si les géjiéraux reconnaissaient eux-mêmes c|u'il y a eu j)eul-êlre une erreur judiciaire? Ils en seraient ti^randis. et le général Mercier et les autres. L'opinion publique serait avec eux, sois-en certain.
Que si, au contraire, on parvient à étouffer ce qui ne
(i) Dép. ù Londrea, vO février 1900.
(2) Malin, Inlransigeanl, Libre Parole, Patrie, etc., du 3i octo])ro 1897.
(3) icr novemI)re.
doit pas l'être Jans notre pays de France, sauf à succom- « ber plus tard devant la réalité, songe au désastre, non seulement pour toi, mais pour cette armée à laquelle nous accordons toute notre admiration et toute notre sollicitude.
Il faut donc que nous combinions nos elTorts pour éviter un pareil malheur, et je suis prêt, tu Tas bien vu, à m'y employer de toute mon âme
Mon vieil ami, écoute-moi donc !
Mais le vieil ami ne Técouta pas. Et tout le temps que va durer ce long pacte de silence, imprudemment consenti, mais religieusement tenu par Sclieurcr, le vent de mensonge souffla en tempête à travers la presse, cl souleva Topinion contre le téméraire qui troublait le ' repos du pays.
On a déjà vu à Tœuvre ces hommes, les mêmes qui, en iSg^î, républicains ou royalistes, avaient assommé Dreyfus avant qu'il fût jugé. C'étaient les gens de la Libre Parole^ puis Rochcfort, Judet, Millevoyc, les Janicot et les Veuillot, Alphonse Humbert, un autre ancien fonctionnaire de la Commune, Lepelletier,le père Bailly et les Assomptionnistes de la Croix. Il y faut ajouter quelques goujats de lettres, deux Juifs qui voulaient se faire pardonner de Tétre, Arthur MeyeretPollonnais (i), et Vervoort, le beau-frère de Rochcfort (2).
Aussi bien, pour préparer cette grande entreprise d'empoisonner l'àme française, TÉtat-Major n'avait pas attendu l'incident qui, tout à coup, comme une rencontre de cavaliers aux avant-postes, a fait éclater les hostilités. Déjà, depuis plusieurs semaines, les directeurs des journaux à gros tirage ont été pressentis
(1) Directeurs du Gaulois et du Soir,
(2) Directeur du Jour,
par Henry et par d'autres émissaires (i ). Et Targent (des fonds secrets et de la caisse noire des Jésuites) réchauffa certaines convictions (2). On nomma alors les patriotes qui (peut-être sans se vendre) se firent payer ; pourtant, aucune preuve ne fut produite, sauf que, de notoriété générale, ils étaient coulumiers de ces trafics.
Quelques-uns savaient, non seulement que Dreyfus était innocent, mais encore que le traître était Esterhazy : Drumont, Arthur Meyer (3); d'autres étaient sincères, vraiment persuadés que les sept juges n'avaient point condamné sans des preuves formelles et que Billot, Boisdeffre, tous ces gens de guerre ne leur mentaient pas. Mais tous manquèrent d'équité, car il eût fallu attendre les explications de Scheurer. En d'autres temps moins endurcis, une telle initiative, si courageuse, on en eût fait honneur à la seule générosité d'âme de celui qui la tentait. Or, toute cette presse l'attribua à une machination savamment ourdie par la famille du condamné et par les Juifs (4).
Scheurer ne connaissait pas Mme Dreyfus, même de
(1) Honry fut vu à IHcho de Paris et à i Éclair ; Esterhazy fréiiuentait depuis plusieurs années /i la Libre Parole; dès le 23 octobre, Desvernine signale qu'il se rendait aux bureaux de la Pairie.
(2) Le commandant Berlin en avait averti Fernand Scheurer. (Voir p. r>r>8.) — Au procès Zola (I, i4^), Boisdeffre affirme sous serment : " A ma connaissance, ces articles n'émanen pas des bureaux de la Cruorre. J'ai fait une enquête et interrogé les ofliciers. Je m'en tiens à leur parole. »
i3; Un de ses amis lui |)orta, avec une photographie du bordereau, des lettres «l'Eslerhazv ; Mever constata ridentité des écritures. Il eut la velléité de publier les fac-similés, puis s'en laissa dissuader par un do ses collaborateurs qui m'en a fait l'aveu.
(/i) Libre Parole {\o> 2, /| novembre, etc.; Inlransigeanl du 3i oct<^>bre, des 1, t\, 5 novend^re, etc.; Presse des 5, 8 novembre; Pairie, Croix, etc.
vue, et n'avait eu avec Mathieu que de rares entretiens; il n'en fut pas moins dénoncé comme leur complice, lié à eux par de sordides intérêts d'argent (i). Nul, au siècle précédent, n'avait reproché à Voltaire d'avoir reçu les Calas chez lui.
Il était, pour le moins, « un naïf dupé par des canailles (2) », et le plus détestable de ces malfaiteurs, c'était moi, « l'organisateur du complot (3) ». La loi nouvelle sur la Revision, dont j'avais été, bien avant le procès Dreyfus, l'un des promoteurs (on disait l'auteur), je l'avais fait voter dans le seul intérêt du traître, mon coreligionnaire, « l'encagé de l'île du Diable (4) ».
Le jury de la Seine avait acquitté l'un des gendres de Scheurer (5), accusé, lors des procès du Panama, d'avoir été corrompu par le baron de Reinach ; il en résulte que des secrets honteux nous unissent (6). Je suis « Téminence grise de la trahison », « un gorille lipomateux », « une immondice qu'il faut pousser à l'égoul (7) ».
Scheurer est riche ; il est cependant à la solde de la haute banque (8) ; « on entend un bruit vague de gros sôus (9) ». EVaussi à la solde de la Prusse (10). Ce vieux républicain, qui incame l'Alsace fidèle, est le commensal du prince de Hohenlohe, le cousin du banquier Bleichrœder, le valet du sous-préfet allemand de
(i) Libre Parole j Intransigeant des 2, 4> 5 novembre, etc.
(2) Patrie du 3i octobre; Éclair, etc.
(3) Intransigeant du i®' novembre.
(4) Matin f Jour, Intransigeant, Libre Parole, etc., des 29 et 3o octobre .
(5) Gobron, ancien député des Ardenues.
(6) Intransigeant du i«', Libre Parole des 2 et 4 novembre, etc.
(7) Patrie des 11 et 12.
(8) Libre Parole, Intransigeant du 4» du 7, etc.
(9) Patrie du 9.
(10) Patrie du 14.
Mulhouse, Tanii de tous les oppresseurs des provinces perdues (i). Rochefort, son obligé, qu'il a aidé de sa bourse à s'échapper de la Nouvelle-Calédonie (2), le traite couramment de « Prussien » : « Qu'on renvoie le sénateur Kestner au Herrenhaus, et le député Reinach au Reichstag (3) ».
Son silence (la trêve consentie à Billot) est l'indice « d'un coup monté». S'il n'est pas un « scélérat », c'est un « aliéné » : la maison de santé s'impose (4).
D'ailleurs, Méline, Billot, Darlan font son jeu, par ordre de l'Empereur allemand (5). Leur devoir serait d'arnUer Scheurer et ses amis, « pour manœuvres contre la sûreté derKtat(()) ». Il faut exterminer (au sens classique du mot), expulser les Juifs (7).
Depuis quelque temps, la presse avait signalé de
(1) Intransigeant du 3 novembre ; Journal du 6. — Mme Adam (Juliette Lamber), dans une lettre adressée au Journal, raconte que Scheurer avait eu des conciliabules, au sujet de raffaire, à Schirmeck (où il n'était jamais allé), avec un secrétaire du prince de Hohcnloho, Bodonlieimcr (qui était mort depuis plusieurs nnnécs .
(•^.1 L.'i souscription -.^j.ooo fr.) fut organisée par Gambetta.
(3) InlransUjeanl du 3 novembre 18^7. — Procès Zola^ I, 117, Scheurer: <• On m'a traîné d;ui< i.i bouc, on m'a traité de malhonnête homme, de misérable, a|»pelé Allemand et Prussien. »
Cl) Eclair et Libre Parole du l)i octobre ; Patrie du 4 ot du 12 novembre: Hclio de Paris <iu f». — Camille Pelletan écrit dans la Dépêche du 3i octobre : «Kst-ce que vous croyez qu'on a le droit de dire : <• Cet accusé est innocent, le conseil de guerre a fait une infamie...» et puis de ne rien ajouter. Allons donc'.... Je n'ai pas beso.m de dire pourquoi je ne i^rois pas un mot de la prétendue découverte de M. Scheurer-Kostner. »
(5) Inlransigeant des 3o, 3i octobre, du 5 novembre, du 17 : « Dreyfus est un misérable, Scheurer en est un autre, et Billot un Ij'oisiéme. >. — De même, Libre I*arole, CroiXy Soleil, etc.
iC) Libre Parole du i>y octobre: Pairie du 4 ^^t du 6 novembre; Jour du lO. etc.
(7) Libre Parole du 2.
nombreuses erreurs judiciaires; celte môme justice devient infaillible dès qu'il s'agit de Dreyfus. Par une coïncidence qui eût dû faire réfléchir, la Cour de cassation allait procéder à la réhabilitation solennelle de Pierre Vaux et reviser Terreur des juges de i852 (i). Les mêmes gens applaudissent aux défenseurs du forçat innocent, et traitent Scheurer d'insulteur de l'armée.
Pour son client, « la solution serait qu'une balle intelligente en débarrassât » le pays (2). L'idée de la re vison est plus absurde encore que coupable. L'Étal-Major a cent preuves, en plus du bordereau. Les fables imbéciles qui ont rempli les journaux à l'époque du procès, reparaissent l'une après l'autre ; et Ton en a inventé de nouvelles. Dreyfus remettait, dans un café du boulevard, des documents à Schwarzkoppen. A la veille de son arrestation, il traitait pour la livraison des nouveaux canons. Il a fait des voyages suspects à Bruxelles (3). L'un de ses frères est capitaine en Prusse (4).
Et surtout, le traître a avoué (5). La légende des aveux, étouffée dès sa naissance, au lendemain de la dégradation, par ordre de Mercier, ressuscite maintenant que sont dissipés les nuages d'alors et que Lebrun- Renault a signé riraposlure. Mme Dreyfus proteste (6) ; son mari est innocent, il n'a pas cessé de crier son innocence. Qu'en sait-elle? Ce mensonge devient l'argument définitif des psychologues : un soldat irrépro-
(1) L'arrêt de révision fut rendu le 16 décembre 1897.
(2) Presse du 5 novembre, signé : « L. Balby. >>
(3) Écho de Paris du i3. — L'article, qui affecte le ton d'une communication offlcicujsc, fut reproduit par toute la presse.
(4) Patrie du i" novembre.
(5) Inlranaigeanl du 3i octobre, des 1, 2, 7 novembre; Patrie, Croix , Gaulois y Éclair, etc.
(G) Lettre du 2 novembre îx VAgence nationale.
cliable n'eût jamais fait Taveu d'un prétendu amorçage.
Enfin, dans leur ardeur à écraser « le complot juif », Boisdeffre, Flenry et leurs associés révèlent ou confirment à nouveau leurs propres méfaits. Ils font raconter qu'une pièce terrible est tenue en réserve, qui s'abattra sur Scheurer comme un coup de massue (i) (c'est le faux d'Henry) — que la conviction des juges de 1894 a été faite en chambre du conseil (à l'insu de l'accusé) par des documents décisifs (2), — et qu'il existe quelque part, dans un inaccessible cofi're-fort, la photographie d'une lettre qui émane de l'Empereur allemand, où Dreyfus est nommé (3). Ce faux, stupide, invraisemblable entre tous, Boisdeifre lui-même en atteste Tauthenticilé au colonel Sloffel, à la princesse Mathilde (4) ; Henry, causant avec Paléologue, y fait allusion (5). Le bruit s'en répand partout (6).
Contre cette avalanche de mensonges et d'outrages, Scheurer est impuissant. Il avise bien Billot qu'il connaît Torigine do celle campagne, qu'Henry lui a été signalé comme faisant des communications à la presse (7). Nécessaircmenl, Billot répond que «rien n'est
(1) Éclair du 3i octobre et du i^r novembre : Libre Parole du 2; Inlronsigeanl ci Pairie du /|; Croix, etc.
(2) Patrie du i^»*; Gaulois, Éclair du 3; Inlransigeanl du 5.
(3) Libre Parole du /», Inlransigeanl du 5.
(\) BoisdefTre (Cas-."?., I, ^o) aflirme <« qu'il n'a jamais entendu parier de cette lettre autrement que par des racontars de journaux et que, par conséquent, il lui a été impossible d'en parler, comme on la prétendu, dans les salons où il n'avait guère le temi>s d'aller ». Or, j'ai établi i)récédemmenl (t. I", 349, note i>.) (ju'il en parla à la princesse Malbilde et au colonel SlolTel. Son chef de cabinet, Pauffin, en parla par la suite h Roche fort.
(5; Cass., I, 3y3, Paléologue.
(6) IbicL, 612, Louis de Turenne.
(7) Mémoires de Scheurer.
sorti de chez lui ». D'ailleurs, il fera une enquête (i). El Scheurer est lié partons les engagements qu'il a pris ; son silence condamne au silence les amis qui eussent voulu parler.
De rares journaux comprennent que le devoir de la presse est de calmer, non d'agiter l'opinion. Ils s'abstiennent de reproduire les fausses nouvelles et cherchent, péniblement, à faire patienter le public (2). Mais le public s'énerve, se fâche, comme dans une salle de théâtre où le rideau tarde trop à se lever. Il fera porter à l'auteur, aux interprètes, la peine de cet agacement.
Hanc et moi, nous faisions part à Scheurer de nos inquiétudes ; il nous répétait qu'il n'était pas libre : « On devrait comprendre (jue mon vif désir est d'être déchargé du poids qui m'oppresse. Encore un peu de patience. Je me suis engagé dans une rude voie. Je vais droit mon chemin. On me jugera plus lard sur les faits. »
Vaughan, l'ancien administrateur de V Intransigeant^ s'était séparé de Rochefort. Il fonda un journal, F Aurore^ où il fit entrer Clemenceau, Mirbeau, Urbain Gohier, rédacteur au Soleil^ Bernard Lazare (3) ; celui-ci, depuis son mémoire pour Dreyfus, avait été exclu de tous les journaux. Clemenceau l'appréciait fort, mais à condition qu'il ne parlât pas de Dreyfus (4). « Ne savez- vous donc pas que Dreyfus est innocent ? » lui dit Ranc ; et il l'envoya chez Scheurer.
C'étaient de vieux amis, mais que la politique avait souvent divisés et qui ne se voyaient plus qu'à de longs
(1) Procès Zola^ I, 117, Sohourer.
(2) Temps, Figaro, Radical.
(3) Parmi les autres collaborateurs de f Aurore : Bcrlhior, Henri Varennes, Lcyrel, Jaclard, Philippe Dubois, Descaves, Geoffroy, (Juillard: plus tard, Francis de Pressensé.
Cl) Vaughan, Souvenirs sans Regrets^ G7.
intervalles, (Ucmcnceau respectait le caracière de Scheurer ; rhonn<>te Alsacien lui avait gardé son amitié aux heures sombres où le redoutable orateur, l'homme qui avait brisé tant d'hommes, s'était brisé lui-même à la révélation de ses accointances avec un ténébreux personnage (i).
Clemenceau, dans sa longue carrière parlementaire, n'avait fait œuvre que de destructeur. Pourtant, il ne s'était pas alla({ué aux choses de Tannée. Il lui avait imposé, un jour, un chef de son choix. Boulanger, mais il avait contribué aussi, sur le tard, à en débarrasser la République. S'il savait beaucoup de généraux imbus d'idées rétrogrades et cléricales, il les croyait sincèrement attachés à leur tAche, tous dominés par le sentiment du devoir. Il avait pensé, en conséquence, qu'il les fallait laisser tranquilles et il n'avait combattu, mais par passion politique, que Miribel et ( lallirPei. Il ne suppose pas que les juges militaires sont infaillibles, mais il ne met en doute ni leur loyauté ni leur souci du droil. Ainsi, il a <tu Dreyfus coupable, parce que condamné, el sosi indij^né que les jurisconsultes aient assimilé lu trahison à un crime politique : ^ \ous n'avons même pas été capables d(* fusiller Bazaine (•>). »>
Nulle intelligence plus prompte el plus brillante que la sienne, mais d'une extrême légèreté. Des esprits bien moins pénétrants que le sien ont été frappés, depuis trois ans, di» lanl d'indiecs qu'une erreur judiciaire a été commise. Il n'y a pas pris ^ard(\ peut-étn* parce ([ue toute sensibilité profonde* lui fait défaut.
Sclicurcr, esclave de sa parole, ne donna à (Uemen-
(i) Le jo «ItMombro i8<j-.».. r)éroul«»(le nvail dénoncé C.loinenceaii roinine lo complice de ('.onndius Ilerz. (•>.) Juslicc du i>.'> décembre i^jf^.
ceau aucune preuve de Tinnocence de son client ; mais son attitude, sa résolution, son calme sous lorage, troublèrent son visiteur. Artiste, il pressentit un beau drame ; fils de V Encyclopédie^ une belle bataille contre un retour offensif du moyen âge. Cela lui suffit. Il continua à écarter l'idée que l'homme de l'ile du Diable n était qu'une victime. Mais il déclara, dans deux vigoureux articles (i), qu'il n'y avait qu'un moyen de délivrer le pays de ce cauchemar : la pleine lumière. « S'il y a des présomptions notables d'erreur, le procès doit être revisé. »
Cassagnac, de môme, seul parmi les journalistes de droite, se prononça, et plus énergiquemcnt encore, pour la revision. Il renouvela sa protestation contre l'usage des pièces secrètes : « Il y a un trou béant, noir, insondable dans ce jugement. Toute condamnation dans les ténèbres est un assassinat juridique. Vainement viendra-t-on arguer du secret d'Etat ; ce secret d'Etat serait une lâcheté... La pensée de l'innocence de Dreyfus m'a toujours hanté; elle m'épouvante (2). »
Quelques journaux républicains osèrent reproduire ce défi à « l'opinion prévenue et déchaînée >♦. Ce fut tout. Les socialistes gardèrent une attitude expectante.
Henry pensait toujours n'avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire.
Il combina alors, avec Esterhazy, l'un de ses coups les plus audacieux.
(1) Aurore des 2 et 8 novembre 1897.
(?) Autorilé du l«^
Celle femme mystérieuse, fille de son cerveau nourri de méchants romans {Speranza, puis Espérance)^ tantôt associée à Picquart et tantôt le trahissant, avait continué à proléger Eslerhazy. Maintenant, à une nouvelle entrevue, où elle arrive étroitement voilée, elle lui confie, pour qu'il s'en fasse une arme, « la photographie d'une pièce que Picquarl a dérobée dans une ambassade étrangère et qui compromet gravement de hautes personnalités diplomatiques (i) ».
Précédemment, Esterhazy avait enlretenu Du Paty de Guénée el de divers inconnus qui le renseignaient sur les manœuvres de ses adversaires (2) ; il lui confia, sur ces entrefaites, qu'une femme élait sa principale informatrice ; mais bien loin d'en faire une héroïne de roman, il la représenta sous les traits d'une femme du monde ou du demi-monde qui lui portait intérêt (3). Il ne parla point davantage de rendez-vous nocturnes, sous le voile, aux lieux même oùil avait coutume de se rencontrer soit avec Du Paty, soit avec la marquise, ce (jui où\ pu éveiller h^soupron; l'avonlure était piquante, mais bnnalo. M(Mn(» un jour que Du Paty le questionna
(1) Casa., III, 473, EslcHiazy, leltro à FVlix Faure. — De mOmc, Procèa Eslerhazy, 11*5. — On a vu p. 578, note 1) que, dans tous les prcmior;^ récits d'Kslorlia/y. « Espérance >» el la « (laiïie voilée >> no sont (pi'un seul personnage: il ne distingue entre elles (pi'à son procès. — Ileiirv, à l'eniiuéte Pellieux ('->.S nov. i.S<)7), dit (pic << celle i)ièce n"a pu sortir du ministère (pie par la faute ou |)ar la riétrligenco de Pic(piarl. » — Jnsir. 7'(//'('/7J/>r, 1 3 juillet. Du Paty : <• Henry avait les éléments nécessaires pour pouvoir inspirer k Eslerhazy riiistoire de la dame voilée. »
(•>) rVA.s's., I, Yi\)'' 11. !♦>> '- In>ilr. Turrrnicr, v.ii juillet iS^o, Du Paty.
(!{) EiKiui'le JicnoïKird, «j sc])t«Miil»re iS<.)S, Du Paly : •< A un nionicnt donné. Esteilia/.y a même cité l(» nom. • — De même, Ca.<s., I. '/,(). — Inslr. Taveriiu'i\ jf) juin iS<,k.). '^ Eslerhazy ne ma jamais parlé de la dame voilée, mais dune inconnue i\\x\ le l'enseignait: ce n'était pas invraisemblable: je l'ai cru. »
LA COLLUSION 6él
de plus près, il nomma la dame, du premier nom qui lui vint à l'esprit. El comme les renseignements qu'il était censé recevoir d'elle se trouvèrent exacts, le pantin dont il tirait les ficelles fut aisément trompé. Esterhazy dit encore, mais incidemment, que son amie lui avait promis un document important qui l'aiderait à se tirer d'affaire.
Ainsi Du Paty connut assez de cette nouvelle fourberie pour en être dupe, mais Esterhazy lui cacha avec grand soin les détails pittoresques qui, par la suite, donnèrent à cette histoire sa saveur et sa popularité, en même temps qu'elles désigneront à une critique hâtive le sot et antipathique marquis comme l'inventeur de la fable. En effet, s'il n'était pas incapable d'ourdir de louches machinations, il se fût gardé de conseiller cellelà, comme il s'en défend avec raison, parce qu'il avait déjà été soupçonné d'avoir pratiqué la pareille et qu'il ne se fût pas mis de gaîté de cœur en état de récidive (i).
Du Paty, quelques années auparavant, fréquentait, avec d'auti'es officiers (2), chez cette vieille comtesse de Comminges dont Picquart était l'ami ; il courtisa sa nièce. Quand la jeune fille fut fiancée à un autre, son père reçut à son sujet une lettre anonyme et bassement mensongère. Il en accusa Du Paty et porta plainte au préfet de police (3).
Le général Davout étant intervenu. Du Paty protesta qu'on l'accusait à tort (4) et qu'il était lui-même victime d'une intrigue ; puis, il rendit les lettres
(1) Instr, Tavernier^ i5 juillet 1899, Du Paty : « C'est la similitude avec les faits présentés par un rapport odieux qui montre clairement qu'on a inspiré cette histoire à Esterhazy dans un but hostile à mon égard. »
(2) Le capitaine Lallemand, le commandant duré, etc.
(3) Lozé.
(4) Cass.^ I, 346, Cuignet : « Je crois que Picquart avait fait
642 HISTOIRE DE L AFT'AinE DREYFUS
qu'il avait recrues, sauf une seule; une femme la lui avait volée el ne la voulait restituer que dans un lieu éearlé, la nuit, contre argent comptant. I! convoqua, en conséquence, divers membres de la famille de Comminges sur les bords de la Seine, à l'endroit où fut jeté plus lard le pont Alexandre; c'était le soir du Vendredi Saint. Une femme voilée y vint (i). Du Paty l'abonla et, après quelques instants d'entrelien, il rapporta une enveloppe où se trouvait la letlre (2).
connaître à la famille de Comminges l'existence de lettres comproniell^nles écrilos h Du Faty. C'est cette trahison de Piccluart qui avait motivé la rupture entre lui el Du Paty. » — Du Paty déclare riu'il n'existait aucune inimitié entre Picquart cl lui iCaas., I, 4'5^: 11,32). Leurs rapports, en ofTet, furent toujours corrects, mais PiCvpiart n'estimait pas Du Paty.
(1 « Abritée sous un parapluie. »> {Procès Zola, I, io3, Leblois.) — Du Paly lui aurait remis cin<| cents francs.
•>) Procès Zoia^ 1, io3, Leblois ; Cass., I, S'iO, Cuignet. — Celle histoire fait l'objet «l'un dossier h la. préfecture de police, dossier qui était connu d'Henry, <lonl il fut question au procès Zola I. 03 , ol qui fut versé plus lard /\ la Cour de cassation. — Du l*.Uy, ;i rin>lnulion T.ivtM-nior ii5 juillet i8<r9 . proteste rniblcinnil : il conNicnt de la scrne finale, mais en rejette la rrspoMs.ihilit»' >nr It^^^ Coinniiiit^os : .. Pendîinl l'hiver île 1891 à i^.r% j •*i «'b* alliré ilans une Innùlle où se trouvait une jeune lllic en A^e d'iMre niaiirc ; des pourpailers furent engagés entre moi el une sumip in.iriôe de celle ji'une personne. en\ue d'un niari.«i,M» : j'ai <('lt«' ronospond.inco. Mai< la famdie, dont la situation de fortune était modeste et dans tous les cas fort infeiienre à la mienn<\ avait «les vues difl'éientes et songeait à tni parti beancoui) pins avantageux sous le point de vue matériel. Le> poin|)arler> n'aboutiient done pas : la jeune persoime lit quelque^ (linienlté^ipoiir aceepter 1m <léeision de ses parents; el (pielijiinn de son entonraue, pour modifier ses sentiment.^, iin.'iL'ina un procédé ronianessjjne an cours duquel eurent lieu de< niaineuvres à mon égard, préei>émeid inverse-^ de celles exposées pai- b^'oniniaînlanl Cnignel. » — Du Paly, ajoute qu'il a eoiweix'é des » pièces prohantes ». Le rapport de la Préfecture fnl ' oldenn •: pour parer h la <li\nigation (le ce< lettres. — Kntin le m'Miéral Davonl, duc d'AinT<la'dt. grand clruK'elier de la Lésion d'honneur, ■ voulut l)ien ap|>orler son concours pour
Cette affaire bizarre dont s'était occupée la police, Henry, comme bien d'autres, la connaissait (i). Il lui parut ingénieux et commode de la remettre en scène à son profit et au plus grand détriment à la fois de Du Paty et de Picquart. D'abord, toutes les communications qu'Henry a faites à Esterhazy, celui-ci les attribuera à la dame voilée, et, comme tout le monde, depuis le dernier rustaud delà Basse-Bretagne jusqu'au Président de la République, acceptera, les yeux fermés , la divertissante histoire, ou fera semblant de ne pas la mettre en doute, les soupçons ne s'égareront pas sur lui. Puis, quand Topinion sera revenue de son premier affolement de crédulité romanesque, c'est Du Paty qui sera accusé d'avoir caché sous les jupes de l'inconnue son pantalon rouge et ses bottes éperonnées, parce qu'il est notoirement un détraqué et parce que les amis de Picquart ne manqueront pas de raconter l'aventure similaire où l'extravagant personnage a joué autrefois un rôle (2). Plus tard, c'est la marquise Du Paty
terminer cette affaire ». Davout, en effel, écrivit par la suite à Du Paty : « L'impression que j'ai gardée de mon entrevue avec M. de Coinminges a été si loin de vous ôtre défavorable que je vous ai, depuis, servi de témoin pour votre mariage et présenté au Cercle de l'Union. » (8 février 1898.) Cette lettre fut publiée dans les journaux, avec l'autorisation de Davout, après avoir été communiquée par Du Paty à Billot et h Boisdeffre.
(1) Pic<iuart la connut par la comtesse de Comminges {Cass.^ I, 2i3), Henry par la police. Du Paty dit qu'il la leur raconta luimôme [h sa manière) « comme exemple d'intervention de la police dans les atlaires d'ordre privé » {ïnstr. Taoernier^ i5 juillet i8î)9).
(•2) C'est ce qui arriva en effet. Le Préfet de police communiqua fi Baiilion le dossier de l'affaire Du Paty-Comminges; Bartbon en donna connaissimce à Méline, à Billot et à Milliard, « parce qu'il paraissait jeter une certaine lumière sur la remise du document libérateur à Esterbazy dans les mOmes circonstances ». {Cass., I, 337, Barthou ) Picquart, lui aussi, tomba en plein au pièi^e d'Henry : « Dès que j'ai entendu parler d'une
qui sera dénoncée comme la dame' voilée par Esterhazy lui-môme (i). Enfin, après Du Paty, ou en même lemps que lui, Picquarl sera atteint à son tour, quand le père Du Lac signalera à Boisdeffre Tune de ses pénitentes, celle dont il connaît Tamitié pour Tancien chef du bureau des Renseignements et les tristesses conjugales (2). Et, tout ce temps encore, Henry, à son ordinaire, restera dans Tombre.
Esterhazy adressa donc une seconde lettre à Félix Faure (3). II y constate que u ni le chef de l'État ni le chef de Tarmée ne lui ont fait répondre un mot d'appui ou de consolation » ; apparemment, des « considérations de politique parlementaire les en empêchent ». Ainsi, « les services rendus depuis cent soixante ans à la France par ses ancêtres, le sang versé, la mémoire des braves gens tués à Tennemi, tout cela serait payé dlnfamie pour servir de pareilles combinaisons ». Non, cela ne sera pas. « On laccule à user de tous les
(lame voilée, j'ai pensé h Du Paty, et lorsque j*ai vu que les rendez-vous se donnaient près du pont Alexandre-III, je n'ai plus ou aucun doute. Du Paly ayant organisé une scène de daine voilée au Cours-la-Heine, en 1892. » (Cas.?., 1, 2i3.) Ce furent ensuite Mlle de Corarainges, qui raconta l'aventure à Tenquôle de Bcrtulus, et Leblois, qui la révéla publiquement au procès de Zola. (I, 102.) Bientôt, pour la presse du monde entier, la dame voilée fut Du Paty; des centaines de desi^ins, de caricatures, le montrèrent sous ce déguisement saugrenu. Avec Zola, Ranc, Clemenceau, Jaurès, Yves Guyot, etc., je suivis alors (et je m'en accuse) l'erreur conmumc {Vers la Justice, le4i faussaires, i""" série). Il n'y a, d'ailleurs, dans toute cette série d'articles. (\uh remplacer le nom <le Du Paly par celui d'Henr}*. L'Ktat-MaJor, prcs(pie tout entier, accusa ou lâcha Du Paty.
(i; Crts.s., 11, i8:>., Cons. iVenq., séance du 2^1 avril 1898, Esterhazy : -' Du Paly, quehpies jours ai)rès, arriva avec une dame voilée au pont Alexandre. » Kslorhazy fit le môme récit à Tézenas.
12) Voir p. 57',.
(3) Procès Esterhazy, i25, Esterhazy: «, le prévins le ministre, le Président de la Hépubli<pie. » (Cass,, 1, 582: Dépos, ù Londres.)
moyens en son pouvoir », « à faire arme de tout dans cette lutte désespérée, où tous les appuis lui manquent et où sa cervelle éclate ». Soit 1 En conséquence, il prévient le Président du nouveau secours que vient de lui porter « la femme généreuse » qui le protège. Cette pièce volée, si grave, quelle est-elle ? Il se garde de le dire, bien qu'Henry lui eût déjà décrit toutes les pièces de ses dossiers, y compris ses propres faux (i); mais les menaces vagues, obscures, sont terrifiantes entre toutes : « Si je n'obtiens ni appui ni justice, et si mon nom vient à être prononcé, cette photographie qui est aujourd'hui en lieu sûr, à l'étranger, sera immédiatement publiée (2). »
Ce môme jour (3), appuyant Taudacieux, la Libre Parole racontait qu' « un haut fonctionnaire du ministère de la Guerre avait livré des documents à Scheurer ».
Nulle tentative d'intimidation mieux caractérisée (4). Une telle lettre ne comporte qu'une réponse : un mandat d'arrêt porté par deux gendarmes (5). Félix Faure (affolé, sans doute, par d'autres menaces, plus précises et plus personnelles) capitula sur Theure.
Non seulement Esterhazy n'est pas arrêté, ni interrogé, ni même requis de restituer la pièce secrète qu'il prétend détenir, mais le Président n'ose pas faire connaître à ses ministres civils, au garde des Sceaux directement intéressé, le chantage dont il est l'objet. Il a la
(1) Dép. à Londres^ 26 fév. : « Reinach, dans ^une brochure absolument stupide, s'étonne que j'aie connu le faux Panizzardi; mais je connaissais, sinon de vue, du moins pour en avoir entendu parler, toutes les pièces du dossier. »
(2) Lettre du 3i octobre i8<j7 {Cass., IH, 473). (3} Libre Parole du 3i, article signé : C^ Z.
(4) Article 179 du Code pénal.
(5) Esterhazy le dit lui-même (Cass,, I, 583; Dépos, à Londres^ 96 février 1900).
pudeur de ne s'en ouvrir qu'à Billot et à BoisdefTre, el, du coup, devient leur complice.
Ce n'étaient pas des imbéciles. Dés lors, aucun d'eux ne crut que Picquart eût dérobé un document qui, révélé, pourrait déchaîner la guerre (car il n'existe pas de tels documents), qu'une femme lui a soustrait cette pièce, et que, pour se venger d'un infidèle, elle l'a donnée à un traître. Mais ils feignirent d'y croire (i). Ils savaient, au surplus, que le crime qu'ils imputaient à Dreyfus, c'était Esterhazy qui l'avait commis. Ils étaient les premiers de l'Etat et de l'armée.
Ainsi, ils accueillirent la fable d'Esterhazy et d'Henry comme l'expression de la vérité. Et, sans retard, au lieu de sévir contre le maître-chanteur, on frappa, à nouveau, sur Picquart. Billot, dès le lendemain (2), fit télégraphier par BoisdefTre au général Leclerc « que Picquart s'était laissé voler par une femme la photographie d'un document secret de la plus haute importance et compromettant pour un attaché militaire élrani»;er; le ^ouvorncinon^en était informé ». On ignorait toutefois quel était ce document. Leclerc était invité, d'urgence, à interroger Picquart.
(1) Procès Zola, 1, i3S, noisdcfTre : <c .lai à .inirnier que jo. ne s^ais absolument rien sur la p<Msonnalité de la dame voilée el sur la dame voilée, el que je n'iMi ai entendu parler que parlej^ jouruîuix. " — Men-ioni.n». puisque, dès le 3i octobre 1X97. il a connu la lettre (THstcrhazy à Kauro, quil a télégrapbié le lendemain au général Lo<'lerc, etc. -Il en convient plus lard : «. J'ai eu connaissance de Tincidenl : nous avons chercbé vainement... »i (Cas.'i.J, '2\Vi.) — De même (ionsc (1, 5t)7). — Hillol se «lérobe : (^ La femme voilée existe. On a dit (pie c'était une personne ayant eu des relations avec J*icquait, cliez (jui celui-ci aurait oublié ce document. — Vous n'ave/. pas cru devoir ouvrir une procédure judiciaire sur cette disparition.' — Non. A défaut d'indications précises, ce n'était pas le cas. » (Cass., I, la, i3.)
(•.>.i ICI' novembre. (Cass., I, r.i, Billot.)
Celui-(!i se Irouvait précisément à Tunis, où il était venu prendre les ordres du général au sujet de sa mission à la frontière tripolitaine. Il écrivit une déclaration très nette : aucune femme n'a pu lui dérober de documents, attendu qu'il n a jamais sorti du ministère aucune pièce de son service ; il n'a jamais eu de relations avec des femmes employées à l'espionnage ; il ne les connaît môme pas de vue. Il rentra alors à Sousse, attendant. Leclerc lui recommanda de persévérer « dans une franchise absolue (i) ».
Une instruction judiciaire s'imposait contre Esterhazy, délenteur, de son propre aveu, d'un document' volé. Billot fit charger Henry d'une vague enquête (2). Gonse, par contre, prescrivit de saisir, h la poste, toute la correspondance de Picquart.
La presse fait l'opinion et l'opinion est devenue la conscience des Assemblées.
Scheurer s'en aperçut dès qu'il retourna au Sénat. Jusqu'alors, il n'y avait compté que des amis. L'accueil fut froid. Les plus fermes républicains lui en voulaient d'avoir provoqué un pareil trouble, et avec une telle maladresse, annonçant, laissant annoncer des révélations décisives qui étaient sans cesse retardées. Il devenait compromettant. Trarieux, Bérenger, pour s'être
{1) Procès Zola, I, 290; fnsir. Fabre^ 171 : Cass., I, 198; Rennes^ I, 4G1, Picf|uart.
(«; Procès Zola, I, i38, BoisdolTre ; Cass,, I, 15, Billot; I, 264, Boisdefrrc ; I, 567, Gonse; Enq. Pellieux, 28 nov., H^^nry.
entrel(Mius avec lui dans la salle des séances, ont été dénoncés par Drumont. L'avertissement nefut pas perdu pour Freycinet;unjour(jueScheurer s'assitàson côté, il dit qu on serait mieux dans un coin discret de la Bibliothcque (i). D'autres s'assurent, avant de lui parler, que les journalistes ne les observent pas. Le duc d'Audiffret-Pasquier, qui le recherchait, ne le connaît plus. Toute la droite s'écarte de lui, sauf Grivart et Buffet qui le félicita de son courage. Le vieux parlementaire fit tristement allusion à la violence de la presse royaliste et de ses collègues : « J'ai trop vécu; ce n'est plus mon parti (2). »
La Chambre était à six mois du terme de son mandat; d'autant plus, le souci de la réélection paralysait les courages, énervait les énergies.
L'affaire Dreyfus, dès l'origine, avait pesé lourdement sur les députés, non que le souci d'une erreur judiciaire les tourment Al, mais par la crainte des haines et des fureurs que soulevait le drame. Quelques-uns seulement se plurent à exploiter les passions; la plupari les déteslaieni, mais sans ressort pour y résister.
Jamais session parlementaire ne s'était ouverte sous de plus favorables auspices, dans une sécurité plus profonde. Le gouvernement de Méline a dépassé en durée les plus longs ministères; il a la double consécration du temps et du Tsar. Et voilà que cette histoire
(1) Mémoires de Sciikuhkh.
(j) Lo 3 novembre, nrélnnl al)senti^ de Paris pendiint les vacances de la Toussaint, j'y revins, de Nancy, avec BulTet. 11 m'honorait de son amitié. iVndanl prescjue loiilc la durée du trajet, ii >e fil raconter, m'écoulant avec une grande émotion, ce que je savais de l'AITaire. Avant mon départ, je n'avaib pas moins vivement ému la princesse Mattiilde. Dés mon retour, je fus informé de la démarche <pie HoisdefTre avait faite auprès d'elle. (Voir p. 030. »
reprend ! Scheurer et ses amis, s'ils Tavaient fait exprès, n auraient pu choisir une heure moins opportune. Estce que Tinnocent (s'il est innocent) ne peut pas attendre les élections ? Qu'est-ce que cette Justice qui trouble, dérange les combinaisons des candidats ?
Ainsi raisonnent les amis du ministère ; mais ses adversaires, radicaux et socialistes, ne raisonnent pas avec plus de noblesse. Seule, la politique les obsède. La cause de la re vision n'est pas. populaire; il suffit. Si Méline suit le courant, ils le suivront avec lui (i).
Cependant, malgré la mauvaise humeur qui est générale, la grande majorité des députés attend le verbe ministériel, soulagée et rassurée si Méline et Billot déclarent que Dreyfus a été bien jugé, mais capable encore de sang-froid si le Président du Conseil, que ses adversaires eux-mêmes tiennent pour un honnête homme, et si le ministre de la Guerre avouent que Dreyfus a été illégalement jugé et qu'il existe, en sa faveur, des présomptions d'innocence. La Chambre, non sans ennui, eût laissé la parole à de nouveaux juges.
C'était encore Tespoir de Scheurer. Si le Président de la République a refusé de l'entendre et si Billot a rusé avec lui, Méline, du moins, fera son devoir. Il
(i) Dépêche du 3i octobre 1897: « L'accusé, (^cril Camille Pelletan, était trop soulenu pour ôtre de cçux que l'on condamne sans motifs. Les preuves que le conseil de guerre, si sollicité qu'il fût, a jugées suffisantes, semblent ne laisser aucune place au doute. On parle des tortures du condamné; mais il y a un autre intérêt en jeu : l'honneur du conseil de guerre, •»
nVsl ni un p«irvonu dr.la poliliqiio grisé par Je pouvoir ol jaloux <le popularité, ni un soldai retors, prisoiinîrr (le ses subordonnés, mais un vieux républicain, lanii et le collaborateur de Ferry, el, jusqu'à ce jour, dune loyauté insoup^jonnéo.
Scheurer se rendit, en conséquence, chez Méline (i; et, tout de suite, il apprit un nouveau mensonge de Billot : il aurait interdit au ministre de la Guerre de rien révéler de leur entretien au Président du Conseil. Scheurer protesta qu'il avait, au contraire, averti Billot de son intention do saisir lui-même Méline. Et tout ce que Leblois lui a pc^rmis tle dire, il le dit, not'iminent que Billot sait, depuis longtemps, à (pioi s'en tenir, puisque le véritable auteur du bordereau a été découvert au ministère de la Guerre.
Méline feint d'ignorer que l'homme, qui va être dénoncé par Scheurer, la été dé^h par un ofûcier. En tout cas, Billot lui avait parlé du faux d'ilenry. Il observe, en eiïet, qu'il existe d'autres preuves que le bordereau contre Dreyfus :u le témoignage de deux hommes ([ui n'ont aucun intérêt à lroniper(*.>! ». C'est la lettre de Paiiizzardi à Schwar/koppeii, et Méline la juge authentique. Il croit tout C(^ (pie lui dit Billot (3).
Scheurer lui nionlrc alors des fac-similés du bordereau, des letln^s de Drcvfus el d'Eslerhazy. Méline regarde d'un œil <Ii<trait; il tronvi» (\\w. l'écriture de Dreyfus ressemble plus que celle dEsterhazy à celle du border(\ui; (Tailleurs, il n'est pas expert.
Sch<nner, très dé(Mi, supplie Méline» de surveiller lui-
(i) '?. novomhro. — Mt'nwireu : Procès h.^ierhazy, i54.
(■> ^f ('moires do S<:nKrni:i{.
?t (lliMiuhriMlcs Dépiilrs, i3 (iLToinbre i<K>o, Méline : u M. Jiilcîi- Louis Bivton a ou i\iison <le dire (|ue le général BiUot, c'(>tnit iin)i. )•
môme l'cnquôle de Billot ; il atteste que Dreyfus est innocent. Méline reste froid.
Il parut évident à Scheurer que Télroite consigne de Leblois ôtait toute force probante à ses discours. Il supplia donc Tavocat de le dégager. Celui-ci accepta de montrer lui-même les lettres de Gonso au Président du Conseil et il accompagna Scheurer au ministère (i).
Mais Méline refusa de recevoir Leblois tant qu'il n'aurait pas fait, d'abord, ses confidences à Billot; ce fut dès lors Scheurer qui, sous le sceau du secret, pendant que Leblois se morfondait dans un salon d'attente, lui raconta l'histoire de Picquart (2) ; il conclut en demandant que Picquart fût mandé d'urgence à Paris. Méline objecta, avec raison, que seul le ministre do la Guerre pouvait rappeler un officier en mission; or, Scheurer lui a fait promettre de ne pas nommer Picquart à Billot.
Scheurer, en s'en retournant avec Leblois, le con-. jura de passer par les exigences de Méline et d'aller chez Billot avec lui. Ils reviendront ensuite ensemble chez Méline et ne laisseront pas à l'État-Major le temps de poursuivre ses manœuvres.
L'avocat consentit, puis se rnvisa, à la porte même du ministre de la Guerre : raconter ix Billot une histoire qu'il connaît de reste, lui montrer les lettres de Gonse, ce serait « se jeter dans la gueule du loup », perdre Picquart. Malgré les prières les plus vives, il resta inébranlable.
Le pauvre Scheurer se rabattit de nouveau sur Mé-
(i) 3 novembre.
(2) Ni Leblois, ni, par conséquent, Scheurer ne connaissaient le petit bleu. (Voir p. 52i.) Leblois savait sçulement qu'une « pièce interceptée avait mis Picquart sur la piste d'Esterhazy». II connut seulement le petit bleu par le rapport Ravary (Instr. Fabre^ 120).
Une; il lui écrivit (i) que rheure éUiit trop grave pour sarn^ler à un vain formalisme el lui demanda en grAce de recevoir lui-même les communications de Leblois. Il se rendit ensuite (2) chez le ministre de la Justice; mais, au premier mot, Darlan observa que la loi qui fait du garde des Sceaux Tun des juges des requêtes en revision, lui impose de n'en pas connaître à l'avance et en secret.
El la presse hurlait toujours. Son autorité morale, qui lui avait paru, comme à ses amis, Tun des principaux éléments du succès, Scheurer la voyait s'en aller par lambeaux, en pure perte.
Au Sénat, ce jour-là, il sentit une hostilité, mêlée d*ironie, qui lui fil mal : « Parlerez-vous bientôt? — J'ai engagé ma parole. — A qui ? — A Billot. » On haussait les épaules (3).
N'y pouvant tenir, il se rendit à la présidence du Conseil, où il ne rencontra qu'un secrétaire de Méline. Il lui signifia qu'il était excédé des procédés de Billot : « Tous les jours, le minislro me fait attaquer dans sa presse; je considère que la IrOve est' rompue el je vais informer les journaux des causes de mon silence. »
Une heure après, Méline le convoqua pour le lendemain malin; mais, déjà, Scheurer avait adressé au Figaro une courte noie. 11 s'y disculpait simplement du long retard qu'on lui reprochait : u J'ai fait part au gouvernement des éléments sur lesquels se fonde ma conviction. II est naturel que je lui laisse le temps de prendre les mesures nrcessaires '§). »
Une communication, d'un tout autre ton, parut à la
(1) 4 novembre,
(?) T) novembre.
(3) M(^nioires «le Sciikuher.
''1) Figaro du G novembre.
môme heure, dans le Matin : « Il est temps que cesse cette comédie » ; Scheurer, non content d'ôtre la dupe et le complice d'un « homme de paille », fait dire que, s'il ajourne ses révélations, c'est que le ministre de la Guerre Ta prié d'attendre; « il dira bientôt que, s'il ne parle pas du tout, c'est que le ministre lui a ordonné le silence ». Or, « le gouvernement tient depuis longtemps, toute la trame du complot ». Si le vice-président du Sénat « s'obstine dans son inexplicable mutisme », il faut que le gouvernement soit sommé de parler.
Scheurer, dans son entrevue (la troisième) avec Méline, l'aborda vivement : « Le ministère de la Guerre sortira déshonoré de cettp affaire. Ce n'est pas par la violence, le mensonge, la calomnie que l'on défend une juste cause. En ayant recours à de telles armes, l'État- Major me donne une preuve de plus que Dreyfus est innocent. — Quoi ! interrompt Méline, vous pouvez croire que Billot sache Dreyfus innocent et ne fasse rien pour que justice lui soit rendue ? — Certains militaires, répond Scheurer, ont de leurs devoirs une autre conception que nous. Ce qu'ils appellent « l'honneur de l'armée » leur semble, parfois, plus important que l'honneur tout court ». Encore une fois, il offre à Méline de lui faire connaître la correspondance de Picquart et de Gonse : « M. Leblois, dit Méline, a commis un abus de confiance en vous remettant ces lettres. — C'est affaire entre M. Leblois et sa conscience. — Eh bien, non, riposte Méline, je ne veux pas connaître ces lettres. — Vous parliez autrement il y a peu de jours; les intérêts les plus sacrés de l'État exigent que vous en preniez connaissance. — Non, non, je ne veux pas les lire ! — Ah I s'écrie Scheurer, se levant et marchant vers Méline très pâle, ni Gambetta, ni Ferry, ces hommes d'État, n'auraient refusé de m'en tendre. »
Pourtant, Méline s'obstine : « Saisissez le garde des Sceaux d'une requête. » Scheurer, en vain, lui montre les inconvénients de cette procédure : « Je vous apporte les moyens de faire justice vons-méme, sans bruit, sans scandale superflu ; c'est vous-môme qui me provoquez à la bataille ». El il le conjure encore : « Donnez-moi la preuve, l'une de vos fameuses preuves que Dreyfus est coupable et je vais, en sortant de votre cabinet, confesser mon erreur sur la place publique ». Mais tout fut inutile (i).
Un peu plus tard (2), à l'issue du Conseil des ministres, Barlhou, ministre de l'Intérieur, fît une communication verbale aux journalistes. Il déclara que Scheurer, en effet, s'était entretenu avec Méline et Billot de Tallaire Dreyfus, « mais qu'il ne leur avait communiqué aucune pièce » ; dès lors, u le gouvernement ne peut s'en tenir qu'au fait existant, c'est-à-dire au jugement qui a condamné Tex-capitaine ».
Cette note contenait une grave inexactitude, puisque Scliourer avait apporté aux deux ministres récriture d'Ksleihazy et olTorL à Méline les lettres de (jonse. Bien plus, selon certains journaux, Barthou aurait ajouté : « Et le gouvernement considère que ce jugement a été aussi régulièrement que justement rendu (3). »
La Chambre, bien que nerveuse, attendait^ comme on a vu, la parole du gouN erncMuent. Seuls, les f)atrioles diî profession s'agitaient. Déjà, deux d'entre eux, Mirnian et Castelin, avaient éeiil à Méline et à Billot qu'ils les ([ueslionneraienl sur leurs rapports avec Scheurer. Méline les pria de n'en rien faire; ils y consentirent,
(1) Mcnioirea de SciiKunKH.
('-> t^e inomc joui', () iiovnnhrc.
(3) Patrie^ Libre Parole, Gaulois, Inlransigeanl du (î ei du 7, etc. Ln vorsi<jn <* tronqnée ■ parut dan< le Temps (antidate^) du 7.
mais lui demandèrent, en retour, de préciser le sens de roffîcieuse communication : qu'est-ce que le ministre de l'Intérieur a dit exactement aux journalistes? Méline leur promit d'en conférer, au prochain Conseil, avec ses collègues (i). En effet, le point précis d'aiguillage étaii là : Le gouvernement se bornera-t-il, correct et juridique, à constater le fait existant, ou vat-il, s'échappant de la neutralité, déclarer que la condamnation de Dreyfus a été juste et régulière, repousser, sans autre examen, la re vision ?
Les incidents de ces derniers jours avaient été portés, par la filière habituelle, à la connaissance d'Esterhazy (2) et d'Henry. Ils agirent en conséquence.
Le résultat de la dernière lettre d'Esterhazy à Félix Faure ne s'était pas fait attendre : Picquart a été mis en demeure de s'expliquer; il a été interrogé siir le prétendu vol d'un document secret; ordre a été donné de saisir sa correspondance. C'est bien là, à l'Elysée, qu'il faut frapper.
D'accusé devenu accusateur, et accusateur redouté, qui est obéi sur l'heure, Esterhazy écrit aussitôt ime troisième lettre au Président de la République (3)' il le
(1) 8 novembre.
(2) Casa., 1, 58-2, Esterhazy.
(3) 5 novembre. — Cass., I, 582, Esterhazy : «« On me fit faire la lettre du document libérateur » On, c'est, d'habitude, dans le langage d'Esterhazy, Henry. En tous cas, il ne met pas en cause Du Paly, qui affirme n'avoir pas dicté cette lettre; il la connut seulement par Gonse, cpii la lui communiqua quand Félix Faure l'eut renvoyée à Billot. (Voir p. G58.)
prévient, toutefois « qu'il s'adresse, pour la dernière fois, aux pouvoirs publics ».
Et, brandissant d'un geste impérieux le document libérateur : « Cette pièce est une protection pour moi, puisqu'elle prouve la canaillerie de Dreyfus (i), et un danger pour mon pays, parce que sa publication, avec le fac-similé de récriture, forcera la France à s'humilier ou à faire la guerre. »
Il insiste sur cette menace : « Que dira le monde entier quand cette lettre deviendra publique? Que pensera-t-on dans le monde quand on saura la lâche et froide cruauté avec la(iuelleon m'a abandonné ? Mon sang va retomber sur vos têtes. » Non, il ne laissera pas son honneur servir de rançon aux querelles des partis, il le défendra par tous les moyens si Félix Faure ire se décide pas à « forcer les Ponce-Pilate de la politi(|ueà faire une déclaration nette et précise au lieu de louvoyer pour conserver les voix de Barrabas >». « Toutes les lettres (jue j'ai écrites vont arriver entre les mains d'un de mes parents qui a eu l'honneur, cet élr, de recevoir deux Ernp(M*eurs. »
Félix Fauro n'en a rcru qu'un seul !
11 termine par celte sonore et burlesque péroraison :
Je pousse le vieux cii frain^ais : << Haro à moi, mon prince, à ma rescousse ! ■ .le vous l'adresse à vous. Monsieur I(^ PrcsidenI, qui, avanl d'clrc le chef de TKtat, êtes un houuèlo houiuie, el <|ui devez, au fond de votre i\me, élre profoudciuenl écceurc dcî la lAchelé (pie vous voyez.
(^)u'on me défcude cl je rouvcTrai la pièce au ministre
(il (Uia.'i., I, 7>H2, Ksterhazy : • Je n'avais pas maUSriellemcnt ce docutnenl, mais j(^ le coiiriaissais. » ('/est l'évidence que nie d'ailleurs Roi^et. [Casa., I, loo: Hennés^ I, 822, elc.j II est vrai qu'Ksterha/.y, à sou procès, avait dit qu'il ne connaissait pas la pièce (i25i.
de la Guerre sans que personne au monde y ait jeté les yeux ; mais qu'on me défende vite, car je ne puis plus attendre, et je ne reculerai devant rien pour la défense ou la vengeance de mon honneur indignement sacrifié (i).
Ce brevet d'honnête homme, décerné par un espion au pauvre homme que Drumont poursuit de ses menaces, et surtout, avec le « Haro »> si bien amené, ce titre de prince qui, jadis, a fait aller le bourgeois gentilhomme jusqu'à la bourse tout entière, Félix Faure n'y fut pas insensible. Mais il fut surtout épouvanté de Taudace croissante de son étrange solliciteur. Il communiqua aussitôt cette nouvelle lettre à Billot et à Boisdeffre qui, tous deux, venaient de recevoir des missives semblables (2); et, encore une fois, pleine et entière satisfaction fut accordée au bandit.
La lettre d'Esterhazy, le soir môme où elle fut trans-. mise à TÉtat-Major, donna lieu, dans le bureau de Gonse, à une scène de haute comédie (3). Gonse, en
(1) Cass,, m, 474.
(2) Ibid.j II, 268, Enq. Berlulus, Esterhazy.
(3) Du Paty, à l'instruction Tavernier {17 juin 1899), a d'abord placé la scène au 3 novembre ; il rectifie ensuite (21 juillet) cette erreur de date; la scène eut lieu le 5 novembre 'au soir; en effet, le lendemain 6, il fut chargé par Billot d'écrire au Gouverneur de Paris une lettre où il était fait mention de la lettre d'EsterhazV. — Gonse, devant Tavernier, convient de cette scène, sauf des réserves insignifiantes de détail; ainsi, il n'aurait pas entendu la phrase sur u Thabit militaire »; d'ailleurs, il avait déjà raconté à la Cour de cassation (21 janvier) ce propos de Du Paty : « A moins (luc ce ne soit la pièce Ce canaille de !)...>»; mais, sur le moment, Gonse n'avait pas attaché grande importance à ce propos (I, rj67). — Knfin, Rogct fait, lui aussi, le même récit qu'il tient d'Henry. 11 y a donc accord entre les témoins de la scène. Seulement, de cette remarque judicieuse de Du Paty sur la pièce « Canaille de D... », Roget conclut que c'est Du Paty qui a remis à Esterhazy le document libérateur (I, 102). « C'est, ajoute Roget, Tétonne-
présence dllenry, la fait voira Du Paly. Henry, « d'un air ingénu », demande quel peut bien être ce lerrifique document dont Esterhazy ose menacer Félix Faure. Du Paty s'étonne de la question : « Du moment, dit-il, où il est question de la canaillcrie de Dreyfus, il ne peut s'agir que de la pièce : Ce canaille de D,., « — 11 n'en connaissait pas d'autre qui pût s*appliquer au Juif ; c'est pourquoi Henry, faisant la héte, avait voulu que Du Paty lui-même, devant G(mse, désignât la pièc*^ secrète. — Et Du Paty, bel esprit, se tournant vers le rustre :
En vous voyant sous Thabit militaire, J'ai deviné que vous étiez soldat.
Henry ne bronche pas, mais u d'un air déplus en plus ingénu » : « En quoi, demande-t-il, cette pièce prouve-t-elle la culpabilité de Dreyfus?» — En effet, elle ne la prouvait nullement. — « Mais vous le savez bien, farceur, réplique familièrement le marquis, puisque c'est vous, en iH</i, ([ui avez été chargé de constituer le [xîlit <lo^>ier. •<
Observation lopiqiie, qui cloua, selon Du Paty, la bouche à Ileiirv (*t (lui donna àiionse»» l'idée de vérifier le petit dossi(M* ^>. 11 h' tira de son collVe-fort, où il était enfermé dnn< uik* (Miveloppe ck>se qui portait au dos la signature d'Henry. 11 en vérifia le conlenu : un bordereau énuméralifdes |)ièces incluses, é< rit et signé par Henry; une parlie des pièces du dossier secret ; enfin, des photographies, inconnues i\i\ \)\\ Paty, (ju'il compta : '« \'otre compte y est ". dit-il à Henry (i).
iiH'nt rxpriino pai* H«'mv «l.iiis (clIc clrronslMiico (pii a Tait qu'il -"est souvenu «lu lait poui' !iir 1(» révôN'i* quand j'ai fait mon «Miquèlo. >■
1 In^lr, TnvL'r!W'i\ 17 juin iSf»»». I>u Patv. — Plus lanl, Henry (lira à lUllot <pi'un ncn <:oniniai>salt |»as le compte. « Et?l-ce
C'est une question de savoir si Icconiple y était (i;, si Henry, autrefois, n'avait pas déjà soustrait Tune des photographies de la pièce Ce canaille de Z)... En tout cas, Henry, un peu plus tard, se fit remettre le dossier par Gonse et Tenferma dans sa caisse (2). Et, peut-être, fît-il observer à Gonse qu'il y avait d'autres pièces qui prouvaient la « canaillerie » dxî Dreyfus^ mais que ce bavard de Du Paty, par bonheur, ne les connaissait pas. C'étaient le bordereau annoté et la lettre de TEmpereur allemand à Munster; le Juif, en effet, y était qualiCé également de « canaille », et par l'Empereur luimême, non par un simple attaché ; et ces pièces étaient autrement conpromettantes que la vieille pièce, connue de tous depuis Tarticle de r Éclair ; Esterhazy pouvait bien publier celle-ci une fois de plus, sans aucun inconvénient, si, toutefois, c'était bien là sa sauvegarde. On voit Henry s appliquant à effrayer Gonse, et, par lui, Boisdefîre, Billot, Félix Faure, à l'idée (fue Tune des terribles photographies du dossier ultra-secret serait tombée aux mains d'Esterhazy. Ce n'était pas le facsimilé de récriture de Schwarzkoppen qui « forcerait la France à s'humilier ou à faire la guerre ». Esterhazy,
moi, demande Du Paly à Tavernier (27 juillet 1899), ^1"* avais la garde du dossier? Suis-jc le chef de service qui a osé prétendre qu'on ne savait même pas le nombre exact de ces photographies ? ')
(1) Esterhazy {Dép. à Londres, ^G février 1900) dit que la photographie de la pièce Ce canaille de D..., fut remise j)ar Gonse à Ilcnry. — Inslr, Tavernier, 28 juillet 1899, Du Paty : « La signature d'Henry était intacte sur l'enveloppe fermée. Henry en a préparé une semblable. Je n'ai pas assisté à la remise des documents dans cette enveloppe, métant absenté pendant <|ue le général Gonse remettait les pièces. >»
(2) Cass., I, 390, Paléologue : « Pour me convaincre, Henry m'annonça (pi'il allait me montrer différentes pièces et il ouvrit son coITrc-fort. Il venait d'étaler des documents... etc. •> Cette visite de Paléologue à Henry est du 17 novembre.
Saussier, « qui le reçut avec la plus grande hienveillaiice (i) ».
Saussier Tavait connu par Weil et il Tavail protégé, moitié par faiblesse, moitié parce qu'il le savait informé de quelques-unes de ses aventures galantes de vieux soldat et très lié avec Drumont. Maintenant, un grand scandale va éclater autour de ce fûcheux personnage, et Saussier craint que quelque éclaboussure n'en rejaillisse sur lui, au terme de sa belle carrière» moins de deux mois avant de prendre sa retraite. Sans doute, sa vie a été celle d'un honnête homme, et, s'il aima les femmes, s'il les aime encore, est-ce un crime ? Pourtant, il a peur que ces histoires ne soient racontées. Plus jeune, il s'en fût amusé ; à soixante-dix ans, il en sera ridicule. Mieux vaut ne donner à Esterhazy nul sujet de plainte. Au surplus, Kllot, Boisdeffre affirment que l'individu, pour taré qu'il soit, n'est pas un traître.
Mais il a toujours cru que Dreyfus est innocent !
Un combat, il faut le supposer, se livra dans sa conscience, combat très court. Il avait la bonté molle des hommes gras. Après tout, ce "be sont pas ses affaires.
Il a toujours été Je plus discipliné des soldats et le plus respectueux. Quoi ! il ne mettra môme pas aux arrêts cet officier (jui menace d'un document volé le Président de la République, et de faire appel à l'étranger, et d'exposer son pays à une humiliation ou à la guerre I
S'abaisser à un tel rôle dut lui paraître très pénible. Il s'y abaissa, toutefois, puisque Esterhazy sortit de chez lui indemne, libre, la tête haute.
Esterhazy, feignant l'exaspération, refusa de préciser
(i) 7 novembre. — Cass., II, 95, Enq, PelUeux ; Procès Ester' hazy, 125, Esterhazy.
(|uel olail ledocumonl dont il était muni (i) ; bien plus, sur le conseil <rilenry(!>.\ il dit l'avoir mis lui-mOme en sûreté en Angleterre (3). Le gouvemeurde Paris observa qu'il eût suffi de faire photographier la pièce protectrice; il ne lui fil d'ailleurs aucun reproche « pour avoir quitté la France sans autorisation »; il écouta, sans y objecter, la fable de la dame voilée.
Ce même jour, tant pour appuyer, au besoin, son imposture d'un semblant de pi-euve que pour expliquer à sa femme sa longue absence, Esterhazy lui fit parvenir, par l'agence postale, une lettre datée de Londres /|).
Mais Saussier ii'a-t-il pas eu à subir d'autres propos, vaguement comminatoires (5) ?
S'il les entendit, habile à comprendre à mi-mot, il ne protesta pas; mais il adressa à Billot un rapport où il excusait Tattiludc d'Eslerhazy. Puis, le surlendemain, il le fit revenir et lui dit, paternellement, qu'il comprenait ses colères (G), mais qu'il l'engageait à ne plus écrire dépareilles lettres et à retourner la pièce au
(il Procès Ealcrhozi/, iC» : .. Lo iroUNcrneiir me demanda des «lélnils. » C<ifi.<., 1, .%.S3: II. v/t : . MijJirré l'état d'exaspération uiije nie trouvai-, j'ai prmssé la di^?crélion jii?i«|ua ne pas dire au i^M>u\eineur quelle était la naUne de cette pièce. '> — Rapport de Saussier au mini-^tre de la GiKMn».
(•>) f)ép. à Londres. \\>. février i(K>o.
(3) 0/.s\s\, II. <>>, Enq. P('!li('UJ\ !'NI<'rIia/.y.
Cl) Il le reconnaît à riustruclion Uavary (Ca.s-.s\, II, n*r et à son procès l'M't). — Mme Fsterlia/.y, le jour où son mari fut dénoncé par Mathieu Orevfus. le erovait en<-<)re à Londres « pour réirler do< anaire^ de lamillo -. Elle le dit à plusieurs journalisl<vs {Tcmp.'i, Pairie, Jour du 17 novembre). Et elle donna son adresse : •>, Ilanway Stieel, Oxford Street. Celait celle du corres|)ondant de VAliiti-Offh'c.
(.">» La corrospondanee (ILstorhazy abonde en anecdocles sur Saussier.; on nen peu! rien ciler. ni les noms «jui sont authentiques, ni les détails, d'oidin.'iire obscènes, <|ui. manifestement, son! inventés.
(«)) <;ns-.s'.. I. TiH^ : />('';>. à Londres. \r.> février i<joo. Esterhazy.
minisire. Esterhazy répondit qu'il le ferait, mais à son heure (i).
Ainsi, Saussier lui-même glissa dans la collusion.
Pour la première fois, au Conseil des ministres du 9 novembre, il fut question, pendant quelques minutes» de raffaîre Dreyfus.
Méline, brièvement, rapporta dans quelles circonstances il avait promis h Castelin de faire connaître la pensée du gouvernement par une note officielle. Barthou Tavait préparée d'avance ; il y avait inséré la formule exigée: que « Dreyfus a été régulièrement et justement condamné ».
Darlan objecta qu'il pouvait être saisi de deux sortes de requêtes : en annulation, en revision ; il en sera le premier juge ; dès lors, il ne saurait déclarer, d'avance, que Dreyfus a été « régulièrement » condamné.
Félix Faure intervînt durement : « Vous devriez être le dernier, vous, garde des Sceaux, à ne pas prêcher le respect de la chose jugée. »
Il sait que Dreyfus a été condamné, en violation de la loi, sur des pièces secrètes; mais Esterhazy a réclamé « une déclaration nette et précise ».
Méline, lui aussi, connaissait la forfaiture (2), et, de même, Billot, Hanotaux, Lebon. Tous quatre se turent, Hanotaux après un instant d'hésitation, comme s'il eût eu la fugitive pensée de libérer sa conscience.
(1) Cafift., Il, ç)6, Enq. PeUieux ; 260, Enq. Derfalus, Esterhazy.
(2) II connaissait aussi le faux d'Henry. (Voir p. 65o.)
La rédaction de Barthou fut adoptée : « C'est la seule formule, dit-il, à opposer aux journaux (i). »
Pourtant Darlan se risqua à obseirver qu'une interpellation, sans doute, lui serait prochainement adressée et qu il lui serait difficile d'y répondre, si Billot, au préalable, ne lui communiquait pas le dossier de 189^.
Billot y consentit ; Darlan, naïvement, espérait trouver dans le dossier la pièce secrète, la preuve que le jugement était illégal.
Mais pas un mot ne fut dit, ni des lettres d'Esterhazy à Félix Faurc, ni de l'enquête de Picquart, Tannée précédente. Ces deux noms, les ministres (sauf Méline, Lcbon et Billot) les apprendront seulement, la semaine suivante, par les journaux.
Darlan, dès ce jour, fut suspect.
Au Conseil de cabinet qui suivit (2), il réclama à Billot le dossier qu il avait vainement attendu. Billot allégua qu'il était sous scellés. Darlan offrit d'aller luimême en prendre connaissance au ministère de la Guerre, en présence de Méline, de Billol et de Boisdeffro. Un procès-verbal en sera dressé. Cela fut admis. Puis, deux jours après, au Conseil ([ui se tint à FÉlysée, comme Darlan s'élonnail de n'avoir pas été convo([ué au minislère, Billol riposta qu'îi la réflexion il valait mieux ne pas rompre les scellés ni regarder le
(>j Casa., I, 3!^G, Barlhou : « Le cabinet estimait qu'il devait faire respecter rauloritt'? de la chose jui^ée. La décision rendue par le conseil de fruerre avait pour lui la vérité de la force léirale. Il ne prenait à son compte ni la culpabilité de Dreyfus ni la léi^'ularité de la procédure, mais il devait les respecter et les faire respecter tant «lu'elles n'auraient pas été contredites par une décision rendue conformément aux dispositions de la loi. Et cette même note citait les termes mômes de l'article 443 du Code d'instruction criminelle. »
('i) n novembre.
clossier(i). Méliiierappiiya (2); rinlérêtmanîfesle des ministres est de ne pas connaître du fond de cette affaire. Un soldat françs^is a-t-il été condamné injustement, en violation de la loi ? Ces sortes d'incidents ne sont pas du ressort des hommes d'État.
Dix-neuf cents ans auparavant, c'avait été, après quelque honorable hésitation, la politique d'un gouverneur de la Judée.
Esterhazy l'emportait; Henry ne lui avait pas menti : rÉlat-Major, le Ministère, le Président de la République, entraînant l'opinion, prennent position contre Scheurer, contre Dreyfus.
Il n'y avait plus pour Esterhazy et Henry qu'à attendre les événements. Ils crurent qu'il fallait profiter de l'occasion pour écraser Picquart. Et ils fabriquèrent deux faux de trop.
A la demande de Boisdeffre, la poste communiquait au bureau des Renseignements (à Gonse et à Henry) les minutes des dépi^chcs qui étaient adressées à Picquart. Deux télégrammes (3), relatifs à des affaires privées, échauffèrent les imaginations : '< Il faut qu'AHce renvoie immédiatement les lettres de Berthe... Écrivez
(1) Cass., I, 336, Barthou : «< L'attitude générale (qui avait été adoptée au Conseil du 9 novembre) explique <iue nous n'ayons pris connaissance d'aucun dossier. >»
(•2) Chambre des députés, i3 décembre 1900, Méline : «J'accepte la responsabilité de la conduite du général Billot et de la direction donnée par lui à ralTairc. »>
(3) Du 5 novembre.
désormais avenue de la Grande-Armée (i). » Henry fit saisir au bureau que révélait le lélégrammc intercepté, toute la correspondance de Tunisie ; il y trouva deux lettres de Picquart, en style convenu, qui n'avaient trait d'ailleurs ni à Esterhazy ni à Dreyfus et dont le destinataire était désigné par un numéro et par des initiales (2). Un agent guetta la personne qui les viendrait réclamer : c'était la comtesse Blanche de Comminges (3).
Le cabinet noir continua à retenir les lettres de Picquart (4), qui prenait ainsi figure de suspect, presque (l'accusé.
Esterhazy commença par adresser h Picquart, sous la dictée <l'IIenry (5), une battre de menace (6). Il en fit
(0 Canfi., 1, 3^5. Cuicrnot. — Piocjuarl dépose qu« «sa corrcspondanco a rej^.sé de lui parvenir à partir du 7 novembre ". [Cass., Il, i^tiVO.) La date coïncide avec celle que donne Cuignet.
(9.) i<> novembre. — Procès Zola, I, 266, Pellieiix : « II a été relire de la j»osle restante de laveniie de la Grande-Armée des lettres qui j>oil.iieiil l'indication u p. p. . cl un certain numéro. •■ Pellienx ajoute <|u«' ces lettres furent retirées par Mlle do Comnnii^('< : .. Lr cnlniuM Picquart nit^ l'a avoué et m'a tlit que, si! ."i\.hI l'ait retir<M' res letti'cs de la poï-le restante, î^'il s'était fait adresser de- Icllro poste re-Jtanle. c'est parce qu'on retenait sa corresj)ondanee au ministère de la Guerre. »> — De mémo CuiiriH't Cass., L a'i"»».
(3 Jn.'ilr. Itararij, lu déc, Henry : « La Sûreté nous a informé ([ue celte dame de (iOnmiinpres recevait du colonel l*ir(pi.irt des lettres «|u'ell«» allait retirer elle-même au bureau de l'avenue de l.i Gran»le-Armée. ^' Ge rapport de police, ainsi qu'il fut ron-ilaté j>ar lierlulus et par Tavernier, est postérieur à l'envoi «les déjK'-ehcs lUanrhe i;\ Speranza. Du Paty en tira arirument Heruu's, 111. 7^^"} |H»ur >e disculper dans l'alTaire des léIéi::iaFnni<'s. L«' fait est exact, mais l'arprument est sans \aleur. qui! s"ai:i><e d*» Du Paty ou d'Henry (pii, tous deux, savaient que Pirquart élail l'ami de Mlle de Gomminercs.
(Il Linq. Pellieux, \>.- nov. ; Procès Zola, 1, 3io, Picquart.
(r> Cdna., IL i8*.>: Dép. à Londrea. 9.6 févriengoo, Esterhazy.
<*») Le 7 novondu'c Irifilr. Fahrc, ulk»).
parvenir une copie à Boisdeflfre (i), et celui-ci, pour que la comédie fût complète, l'en fit blAmer. Saussier reprocha à Estorhazy de n'avoir pas tenu sa promesse de ne plus écrire (2). La lettre était outrageante : « Vous avez, disait-il à Picquart, soudoyé des sous-officiers pour avoir de mon écriture, détourné du ministère de la Guerre des documents confiés à votre honneur, pour en composer un dossier clandestin que vous avez livré aux amis du traître. J'ai aujourd'hui en ma possession une des pièces soustraites à ce dossier. » Il le sommait de se justifier. Le nom de Picquart était mal orthographié sur l'enveloppe (Piquart) (3) ; malice coutumière d'Henry, trop souvent rééditée. La même orthographe défectueuse fut employée dans un peiit bleu anonyme, en majuscules alphabétiques, qui fut adressé à Scheurer : « Piquart est un gredin ; vous en aurez la preuve par le second bateau de Tunisie (4). »
Esterhazy procéda ensuite à une opération plus importante. (10 novembre.)
D'abord, dans la même matinée, il envoya à Picquart une lettre anonyme et une dépêche, La lettre, écrite en caractères d'imprimerie, était ainsi conçue : « A craindre ; toute l'œuvre découverte ; retirez-vous doucement ; écrivez rien (5). » La dépêche portait : « Arrêtez le demi-dieu ; tout est découvert ; aflfaire très grave. Spe-
(il Cas8.^ II, 9G, Enq. PeUieax^ Esterhazy. i'j^) Ibid,
(3) Procès ZolOy I, 291, Picquart.
(4) Mémoires de Scheurer. — La carte (du 9 novembre) fut velrséo par Leblois h l'enquête Pellieux [Procès Xola^ ï, 243, 270, Pcllieux).
(r>) Enq, Pellieux, 27 nov. 1897 ; Procès Zola, I, 292, Picquart. — Toutes les lettres qui lui furent adressées à celte époque furent retenues, sauf celle-ci n qui arriva, seule, avec des journaux ».
ranza. >> — Le demi-dieu, c/élail, maintenant, Scheiirer (i); Speranza, après avoir livré les secrets de Picquart à Eslerhazy, était prise de remords ; elle avertissait Picquart pour essayer de le sauver après avoir tout fait pour le perdre. Seulement, comme elle a rompu depuis quelque temps avec lui, elle n'est plus informée de sa résidence exacte ot elle adresse son avertissement en Tunisie, sans préciser (2). Et, encore une fois, le nom de Picquart est mal orthographié, par une vieille habitude de faussaire, qui, dans l'espèce, était une faute, car Speranza, naguère, a écrit correctement le nom de son ami (3). Esterhazy, pour que son écriture ne traînât pas dans les bureaux de poste (4), fit copier par la fille Pays (5) le texte de la dépêche. Il la déposa lui-même au bureau de la rue Lafayette (6), où il
(1) Procès Zola y I, 96, Lcblois.
(2) Enq. PelUeux, 27 nov. 1898, Picquart : « J'habitais Soussc et tous mes amis le savaient pertinemment. »
(3) Dans la lettre du i5 décembre 1897.
(4) Cass., I, 796, Pays.
(T>) Elle l'avoua, le 15 jiiillot 1S98, au jucrc d'instruction Berlulus : «. C/osl moi ([ui ai érril le téléjj:rainmc Speranza. » -Cass.^ I, '.>23, Hortulus: II, i>33, procès-verbal signet : Pays, Bertulu?, André.) Puis, le 18 juillet, elle se rétracta (II, 289). Oi\ ce même jour, Henry déclara à Berluhis que les auteurs des deux télégrammes étaient Esteilia/.y o[ Du Paty (O/ss., I, -riCt), ■• (lue le faiiv SjKTunza él-ait de Mlle Pays cl que le faux Blanche venailde Pu Paty " {Hennés, I, 345). S'il ("^saya dé<iuivoquer par la suite. Hertulus ne l'en obligea |>as moins à confirmer ses déclarations dans une déposition signée Cass.,1, 229). Cbrislian Esterhazy «léposa alors qu'il tenait d'Eslerhazy et de sa maîtresse que l'écriture du télégramme Speranza était de la fdle Pays (II, 2l^)i et il le maintint, avec énergie (!^'|2), quand il fut confronté avec le<'ommandant. (ielui-ci nia «le la fa(;on la plus absolue (l'/iS). Mêmes dénégations de Marguerite Pays (juand Berlulus procéda ;\ la comparaison erdre récriture do la dépêche et celle de diverses lettres émanant d(» l'inculpée (25G;. Enfin, dans sa déposition h Londres (2G février 1900), Esterhazy adopta la version d'IIenrv.
{ùj Enq. Pellieux^ 9,8 nov. 1897. Henry : < Voici les renseigne-
aperçut un policier en disgrâce, SoulTrain (i); rencontre heureuse qui lui permettra, plus tard, comme à Henry, d'attribuer cette dépêche à l'ancien agent de la sûreté, « devenu celui du Syndicat (2) ».
Mais cette dépêche ne faisait intervenir que la capricieuse « dame voilée (3) )>. On décida de compromettre également Mlle de Comminges, puisqu'on la savait Tamie de Picquart. En conséquence, Esterhazy expédia, le soir même, à dix heures, un [^autre télégramme ainsi conçu : « Lieutenant-colonel Picquart, Sousse. On a preuve que le bleu (4) a été fabriqué par Georges.
mcnts que donne la Sûreté : ce télégramme a été déposé au bureau de la rue Lafayette. » — « Il m'a été prescrit, dit Esterhazy, de le porter au bureau de la rue Lafayette. » (Dép. à Londres, 26 fév. 1900.) La dépêche (n^ 47.85i) fut expédiée à midi 20 {Cass.^ II, 262). Esterhazy donna une prétendue adresse de l'envoyeur : « Mme Keller, Grand-Hôtel. »
(1) Procès Esterhazy, i36 : « Connaissez-vous Souffrain? — Non. >) — Cass., II, 288, Christian : « La présence de SoufTrain au même guichet a été trouvée étonnamment heureuse ; plus tard, on s'est empressé de diriger les soupçons contre lui. »
(2) Esterhazy : « J'appris que Tenquéte (du ministère de la Guerre) TattriJjuait à SoufTrain. » {Dép.^ 3o.) — Inslr. Ravary
10 décembre 1897 : « Ravary : C'est môme grâce à vous qu Ton a pu découvrir que le télégramme Speranza est de SoufTrain. — Henry : C'est la Sûreté générale (jui nous a informés. » — Picquart, dans sa plainte au procureur de la République, désigne SoufTrain comme auteur probable de la dépêche (4 janvier 1898) .
11 explique ensuite que cette piste lui a été indiquée par le général de Pcllieux (II, 9a\, 2i5). Roget répète, ici encore, la version qu'il tient d'Henry {Cass., I, io3). Cuignet convient que SoufTrain, h l'enquête Bertulus, a établi un alibi probant (il établit seulement que la dépêche n'était pas de lui), et, dès lors, que l'expéditeur doit être Du Paty, qui, pour l'occasion, se serait afTublé d'une barbe noire {Cass., I, 346).
(3) A l'enquête Bertulus, Esterhazy dit «< que la dame voilée lui a affirmé n'avoir aucun contact avec la personne qui signai Speranza » (II, 224). De même, lors de son procès (126). II s'amuse, ou veut accroître la confusion de l'affaire.
(4) Picquart observe {Enq. PeUieux.'ij nov.) que le pelil bleu n'était connu que de Billot, de Boisdeffre, de Gonse, d'Henry,
670 HISTOIRE DE l'aFFATRE DREYFUS
Blanche \) ». (loorj^cs est le prrnom de Picqiiarl, Blanche celui de la ooinlesse de (^oinminges. Elle n'avait pas cessé de correspondre avec Picquarl ; elle connaissait donc ses déplacenienls. L'un des faussaires ordinaires «l'Henry avait imité son écriture (i>), sur quelque lettre d'elle saisie à la poste ou volée. Faux grossier, d'ailleurs : le confident d'un crime n'avertit pas en ces termes, en clair, l'auteur du crime que tout est découvert (8).
Ordre ayant été donné précédemment de saisir les télégrammes à l'adresse de Pitrquart, ces deux dépêches n'ont élé fabriquées que pour être interceptées. En elîet, elles furent, le lendemain, communiquées, en
(le Lauth, de Junck et de Grihelin. 11 n'en avait parié h personne, ni h Mlle de (.ommiuires, ni «^ I.eblois. Ksterhazv raconta i\ Pellieiix (UiAfi., Il, 9', et à Ravary que la • dame voilée •• lui avait révêlé l'exislence du pdii bleu. — Pour Du l»aty, il connut seulement le texte du pelU bleu le 19 novembre et il l'établit à Tinstruction Tavernier •>'> juillet 1899}.
;i Ka dépéclie n^ .'|0.<H)^- f>*t expédiéo 5 10 heures et demie du soir. ain<i «iiie cela a été vérifié, cl non le matin. cornuK' cela csl im|>riiiié jKir «mtcht aux pièces annexes de la (lour de cassation II. •'»'»> . — r.lni-lian <lép<>sc «ju'il lient d'Ksterlia/y et d«' la llllc Pas s <ine le second télétrramme a élé expédié à radre^hc exacte de Picquarl pour (lu'aucunc confusion ne lût possible » '^V/x.s'.. H, '.>3[) .
.> J'Jrni. Pellirii.v. 3n uov. istj-j : ln.<lr. Hnoanj, ity déc. 1ÎS«I7, Picquarl : •» Cela a 1 air d un<' é<rilurc d'bomme, mais le c de colonel est pai-eil aux c de Mlle de C.oinniinj^cs. »
3; Cfififi., I. 3'|r>. (luiLinet : ■ Les amis de Picquarl n'auraient pas élé assez naïfs pour lui ailie-«i«M* en clair des télégrammes (\o cette natuie, alors surtout qu il< as aient, avec lui, un moyen de ccurespoudi*' eu ^lyle conveiui. •• — A l'enquête Pellieux i>..S iiov. . Ib'iuy dit ■ cju'il na am*une indication sur la déprelie liUuirhf. > - \ lin^liiictioii Havary 10 déc. , il «léiH)-»»' : (!rlt«' dépêche (MM.uiail d'une dame Blancbt^ de CouiuuiiL'e^, (lerueuraiit à Paiis, iS<i. rue de l'iniversilé. La diiMMlioii (le l.'i Sùrt'lé muis eu a iuloruiés. » Kslerbazy dit qu'il ne coruiait i>as Mlle «le ( !(uuunuL:<'s. ■• [»nrce «[u'il ne fré^iuiMile pas dau.s le <bMui-monde ".
copie, à Gonse qui les remit à Billot. Tous feignirent un grand scandale.
On fît photographier les originaux (i) et la Sûreté générale fut invitée à rechercher les mystérieux associés de Picquart. Ces deux dépêches avaient convaincu le directeur de la Sûreté, René Cavard, que Picquart était l'associé d'un abominable complot. Il le dit à Henry.
Mais Picquart, ayant compris que le coup venait des amis d'Esterhazy (2), adressa une plainte en règle à Billot et le pria d'ouvrir une enquête (3). Il dit, nettement, « que la personnalité d'Esterhazy et ses accointances étaient trop connues du ministre » pour que celui-ci pût s'étonner de son refus « d'avoir avec lui aucun rapport d'aucune sorte ». S'il a demandé au colonel Abria des spécimens de récriture d'Esterhazy, c'est avec Tassentiment du ministre. « Il n'a jamais composé de dossiers clandestins ni pour luimême, ni pour personne. » Esterhazy n'a aucune qualité pour détenir une pièce d'un dossier « et peut être poursuivi de ce fait ». Enfin, il rattache les deux télégrammes à la lettre menaçante qu'il a reçue, au prin-
(1) Enq. PelUeux, 28 nov., Henry.
(2) Il reçut le télégramme Blanche le 11 novembre, à 8 heures et demie du matin, le télégramme Speranza (qui fut réexpédié de Tunis à Sousse, à cause de la fausse adresse), le 12 novembre et la lettre anonyme le 17. Ne pouvant, ce jour-U'i, porter la lettre anonyme au général Leclerc, il la déchira M pour ne pas rester un instant en possession d'une pièce qui aurait pu être extrêmement compromettante en cas de fouille ou de perquisition ». {Enq, Pcllieiix, 27 nov. ; etc.)— De même, quand il avait reçu la dépèche Blanche, il n'y avait rien compris et l'avait déchirée. Il comprit seulement quand il reçut la dépêche S{}€ranza et demanda une nouvelle expédition de l'autre télégramme.
(3) Lettre du i5 novembre 1897. J^f^^l- PeUieux, 27 nov. i8y7 ; Procès Zola^ I, 2<ji ; Cass.^ I, i<hj; Rennes, I, 463, Picquart.)
temps, d'Henry; on veut jeter sur lui « le soupçon d'une monstrueuse machination » ; ladépôclie signée Blanche « ne peut provenir que de quelqu'un qui connaît un fait des plus secrets, la carte (|ui a, pour la première fois, appelé son attention sur Eslerhazy » ; or, « cette carte n'est connue que d'un petit nombre de personnes liées par le secret professionnel ».
Il tenait le coupable dans ce cercle étroit ; il en sortit lui-môme; et le coupable, momentanément, échappa.
Il ne désigne encore personne, mais il a déjà fait son choix entre les deux officiers « qui ont un intérêt immédiat et direct à le compromettre (i) ». Henry ou Du Paty? 11 avait encore quelques illusions sur Henry. Il conclut, dès lors, que le faussaire était Du Paty, acharné à défendre son chef-d'œuvre : la condamnation de Dreyfus, et (jui avait des causes d'animosité contre Mlle de Comminges (2).
Or, Du Paty proteste qu'il ne savait encore rien du petit bleu (3) ; en tout cas, il ignorait que la cartetélégramme avait été « grattée » par Henry, donc fabric|uée par Pic(|uarl.
Doux jours après ('§), Henry fut promu lieutenant-colonel.
Scheuror eut une dernière enl revue avec Méline, à l'issue du C.onseil des ministres du 9 novembre. C40mme