‹ Histoire de l'affaire Dreyfus (volume 4)Chapitre 12 sur 22 · HENRY ET LES CORNETS · texte numérisé non relu

HENRY ET LES CORNETS

La consigne de Picquart au sujet des cornets fut toujours enfreinte par flenry. Nous avons son aveu etscelui de Lauth, dix fois répétés.

A Tenquète Pellieux, le 28 novembre 1897, Henry dépose : « C'est toujours moi qui reçois ce genre de apîers, j'en fais un triage. )> Et Lauth : u Henry continuait à faire, le soir de ta première livraison^ le priemîer triage ; il remettait le lendemain tout le paquet au chef de service. »

Mêmes dépositions d'Henry, le 10 décembre, à Tinstruction Ravary.

En février, au procès Zola, les explications de Lauth deviennent confuses, car Picquart vient d'exposer la consigne qu'il avait donnée. Mais l'aveu transparaît quand même, puis éclate.

Lauth confirme la déposition de Picquart :

Néanmoihs, toujours, dit-il, avant de les doihicr aTi chef de service, Herii^ faisait son premier triage et retenait une certaine partie des pièces qu'il remettait lui-même au chef de sel*vice, quelquefois un ou deux jours après avoir donné le restant qui devait m'etre transmis (I, 34i).

Si ce témoignage de Lauth devait être admis tout entier dans son bizarre contexte, il en résulterait, non seulement que la consigne de Picquart aurait été nulle et non avenue, mais que Picquart s'y serait prêté lui-même en laissant Henry maître des cornets et en se bornant à transmettre à Lauth les documents en langue étrangère.

Cela est absurde en soi ; et les choses, en fait, ne se passèrent pas ainsi.

Il est manifeste que ce que Lauth veut dire, en son jargon, c'est qu'Henry procédait, au préalable, — <' néanmoins, toujours » — à l'inspection des pièces.

Dans la phrase suivante, il patauge de même, mais se trahit encore : « Henry a pris livraison du paquet (celui où se trouvait le petit bleu), mais il ne se rappelle plus, il ne peut pas affirmer s'il a enlevé tous les papiers qui lui revenaient, ou non. »

Or, tous les papiers revenaient à Picquart. Ici encore, il s'agit d'un examen préalable, mais trop sommaire.

Dans la même audience, Henry affirme, « sur tout ce qu'il a de plus sacré au monde » : i° « qu'il était le seul à recevoir les papiers », ce qui est exact; sa fonction, en effet, était de recevoir les paquets, puis de les remettre à Picquart ; 2« « qu'il n'a jamais vu le petit bleu dans le cornet », ce qui est encore exact, car, s'il l'avait vu, il l'aurait supprimé; mais ce qui implique qu'il regardait, d'abord, dans les paquets.

A l'instruction Fabre, Gonse dépose, à son tour, « que les paquets étaient remis à Henry, qui en opérait le triage et remettait le tout à Picquart qui, après les avoir examinés, les rendait à Henry et à Lauth pour les reconstituer » (89).

Si telle avait été la consigne de Picquart, elle eût été absurde : ce premier triage, à quoi eût-il servi, puisqu'Henry remettait ensuite le « tout », tous les fragments, à Picquart qui les rendait à Lauth et à Henry ? Cependant Gonse dit la vérité : c'est bien ainsi que procédait Henry; il ne remettait les cornets à Picquart qu'après les avoir inspectés.

C'est ce que confirme, de nouveau, Lauth : u Avant de remettre les paquets, Henry faisait toujours un premier triage. »

Il est vrai que Lauth ajoute : « Henry enlevait tous les fragments portant de récriture française. » (46.) Apparemment, s'il en avait été ainsi, Picquart s'en serait aperçu, et il aurait rappelé Henry au respect de la consigne. Cette consigne, Lauth lui-même, au procès Zola (1, 34i), Tavait résumée en ces termes ; « Le colonel Picquart, comme c'était son droit, a demandé qu'après avoir i^ris livraison, Henry lui fît passer les paquets. »

Henry répète, de même, au juge Fabre « qu'il était seul à recevoir ces fragments de l'agent et qu'il n'a vu, à aucun moment, les fragments du petit bleu dans les papiers » (47).

Devant la Cour de cassation, Gonse et Lauth se taisent sur ces pratiques d'Henry ; mais ils les relatent de nouveau à l'instruction du commandant Tavernier (i«^ et 3 octobre 1898). Lauth, le 5 novembre, s'embrouille même dans de nouvelles contradictions : « J'ignore la teneur exacte de l'ordre que le colonel Picquart avait donné à Henry pour faire passer par son intermédiaire les paquets provenant de l'agent et qui m'étaient destinés. » — Au procès Zola (I, 341), il avait relaté très exactement la consigne de Picquart et n'avait pas encore imaginé de faire du chef de service un intermédiaire entre ses subordonnés. — Picquart, selon Lauth, « aurait essayé lui-même de reconstituer les papiers, puis y aurait renoncé après deux ou trois expériences peut-être ». — Quoi qu'il en soit, « certainement, dès V origine, Henry a dû continuer à trier les papiers », et (c Picquart, certainement, a dû s'en apercevoir à la longue ».

En conséquence, Tavernier écrit dans son rapport :

Picquart prescrivit au commandant Henry de ne plus remettre à Lauth les débris de manuscrits et ordonna que ces débris passeraient désormais par ses mains avant d'arriver à Lauth.

Henry n'en continua pas moinÈr à faire chez lui an triage (i) et à retirer deê paquets les fragments de papiers écrits en français. Si, parfois, il en laissait quelques-uns dans les paquets qu'il remettait au colonel, il en avisait le capitaine Lauth.

Tavernier n'explique pas pourquoi Henry laissaitpar/b/s des pièces françaises dans les cornets et^ alors, en avisait Lauth. Était-ce pour faire croire à Picquart qu'il ne procédait pas à une première visite des paquets? La^ith, avisé, était-il son compère?

Tavernier, qui va conclure que le petit blea est un document forgé ou falsifié, ajoute :

N'y a-t-il pas lieu de s'étonner que l'attention d'Henry, qui procédait toujours à ses triages avec grand soin, n'ait pas été attirée tout d'abord par la couleur des débris du petit bleu ? Si on admet que, pour une raison quelconque, Henry ait laissé le débris dans un paquet, on se demande pourquoi, contrairement à son habitude, il n'en a pas averti Lauth.

Dès lors, Tavernier incline à roire qu'Henry était abseiit quand est arrivé le cornet qui renfermait le petit bleu. Lauth, à Rennes (I, 6i8)v semble se réfugier, ainsi que Roget (I, 269), derrière cette dernière invention. Lauth oublie qu'il a reconnu précédemment {Instr. Fabre, 28) que « cette pièce lui a été remise par Picquart, qui, lui-même, Vavail reçue, avec les peUU paquets, des mains (THennj ».

Quand Henry convient qu'ilprocédait/ou/owrs, sous Picquart comme sous Sandherr, à la visite préalable des cornets, et quand Lauth, Gonse, Rog«t, Tavernier, confirment cet aveu, il est manifeste que les uns et les autres poursuivent le même but : faire croire que Picquart a fabriqué le petit bleu, puisqu'Henry n'en a point aperçu les fragments dans le cornet. H s'agit de convaincre Picquart d'un faux, d'une supercherie : qu'importe dès lors

(1) Laulh : « Cela ne pouvait constituer qu'un fait anormal et foui à fait en dehors de ses habitudes s'il ne l'avait pas fait. »

à Hbrii'y d'àVoUet* qu'il a enfreint la consigne ? Qui lui reprocherait d'avoir violé la consigne d'un faussaire ? Par malheur, le pelil bleu est authentique, Picquart, à l'instruction Tavernier, ne dit pas qu'il a « toujours )) examiné lui-môme les cinq ou six cornets que la rattiasseuse apportait une ou deux fois par mois ; très exact et très véridique, il dît seulement <( qu'il les exattiiiia so«ye/zf lui-môme, notamment pendântl'es absences d^Henry ; qu'il les distribuait au fur et à mesure à Lauth, qui les reconstituait ; et qu'il resta parfois à son bureau au delà de l'heure habituelle, pour les attendre » (28 septembre 1898). Il" est nécessaire d'obsei*Vei% pour ne paë se méprendre âur lia portée exacte de cette déposition, qu'Henry, pendant lies neuf premiers mois de la direction de Picquar , fut seul à recevoir les cornets et qu'il s'était arrangé pour ne l'es recevoir que de nuit. {Enquête PelUeax, Lauth.) Plus tard, d'avril à novembre i-B^e, quand la ramàssettse fut également en rapports av^ec Eauth, il était indifférent à Henry que les cornets fussent ou non examinés en premier lieu par Picquart, puisqu'Esterhazy, depuis la dé^ couverte du petit bîeii, avait cessé tous rapports avec Schwarzkoppen.

En fait, comme Picquart avait pleine et entière confiance en Henry, il le chargeait de l'examen des cornets, quattd iln'y procédait pas lui-même. Henry n'en prenait pas moins ses précautions ; les paquets que Picquart lui donnait à dépouiller, il les connaissait déjà, de la veille. Une seule fois, il n'attendit pas la tombée de Ifeinuit pour âô rencontrer aVec la Bastiari, procédiâ à une instruction trop sommaire ; et, ce jour-là, le petit bleu était dans le cornet!

Page 1