‹ Histoire de l'affaire DreyfusChapitre 10 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Méline, encore une fois, crut TAffaire finie. C'en était seulement le prologue. L'entr acte dura à peine vingtquatre heures.

Le triomphe des journaux patriotes fut très insolent.

Ils revendiquèrent l'honneur d'avoir contribué àTacquit-

tement d'Esterhazy ; Drumont rappela avec orgueil que,

le premier, il était venu à son secours ; ses juges ne

Tont pas seulement acquitté, mais félicité, embrassé.

Ce mensonge se répandit partout, devint légende (i).

Esterhazy reçut de nombreux témoignages de sympathie (2). Ces félicitations, pour la plupart, émanaient

(1) 11 ne fui démenti qu'au procès Zola par l'avocat général Van Capsel, qui donna lecture d'une lettre du général de Luxer à Billot : «« Les jupe?, questionnés individuellement par moi, au sujet de cet incident, m'ont formellement déclaré n'avoir pas revu M. Esterhazy après la clôture des débals, ni dans la salle des séances, ni h lextérieur de cette salle, soit dans la cour de riiôtel, soit dans la rue. » (lï, 2i3.)

'X II exhiba aux journalistes qui s'empressaient chez lui « une montagne de lettres, de cartesetde télégrammes ». {Échode Paris j Malin du 14 janvier 1898.)

iradmiraleui's « inconnus ». Il en reçut aussi de gens qui le connaissaient, du juge d'instruction Flory qui avait été saisi, autrefois, d'une plainte en escroquerie contre lui parle marquis de Nettancourt (i), de Du Paty (2), de Boisdeffre. Il répondit en termes chaleureux au général : « Je ne trouve pas de mots pour dire ce que j'éprouve, toute l'infinie reconnaissance que j'ai au cœur pour vous. Si je nai pas succombé dans celle monstrueuse campagne, c'est à vous et à vous seul que je le dois (3). »

Sa fureur chronique fit place pour une heure à un honnête attendrissement. Il soupira : « Il y a encore de braves gens! (4) » A l'étonnement.de ses interlocuteurs, il né parla plus de tuer tout le monde. Va-t-il provoquer ses calomniateurs en duel ? leur intenter des procès ? Nul soldat plus sage, plus discipliné : « Je ne ferai rien sans voir mes chefs. « Il se sentait tout ragaillardi : « L'avenir est à nous ! » Il se rendit chez Drumonl et le remercia.

Il n'éprouvait, pour sa réputation rcblanchie, qu'une

(i) Sceiléit Berftihis, n" 6.|

(•2} Rieu qu'une carte de visite « avec ses bien sincères félirilations .

'3 Scellés I^crtulii.'i. — Le brouillon osl daté du r.> janvier. Il rommcnce ainsi : « Mon lyjénéral, je venais de vous érrire pour vous exprimer, très mal, car je ne trouve pas de mots... etc.. Inrstiiie je rcrois votre lettre... » — Berlulus raconte {Cass., I, :*;?.\} (jue ce brouillon, ([uand ii le saisit dans la potiche d'Kslerhazy, était déchiré. Il le lit recoller aussitôt par son crreffier. '< Pendant (jue M. André était occupé à ce travail matériel, FIslerhazy, sans aucune interpellation de ma pari, dit : « Ost la lettre que j'ai écrite au i^énéral de HoisdelTre. •• Plus l;u(l, Kslerhazy refusa de nonimer son correspondant : « dette lettre est de moi; c'est le projet d'une lettre (pic j«* deslinai<;« un officier général (jue je ne croi?- pas d('v<ûr nommer. » iCaa., Il, •.>3'|: Hnti. Bertulufi, H> juillet iS<|8.

'i) l:rho de Paris antidaté du i'| jan\i«'r i^<.>N : M'ilin du i3; Atjence nulionule du r2 ; Litfre Parole (\\\ \\.

L\ CHISE MORALK 219^

inquiélude : c'était au sujet de sa lettre à M™® de Boulancy, la lettre du « Uhlan », On n'avait produit qu'au huis clos le rapport des experts qui la déclaraient apocryphe. Esterhazy réclama un certificat public. Pellieux le lui accorda aussitôt. Sa lettre, très affectueuse» qu'Esterhazy iil paraître le même jour (i), commençait par ces mots : <* Mon chei* commandant. » Elle se terminait ainsi : ^ Votre avocat a, entre les mains, copie du rapport des experts. Vous pouvez en user pour poursuivre et faire condamner, je n'en doute pas, les journaux qui continueraient, de ce chef, Tabominable campagne dont vous avez été la victime. »

Point de fête sans quelques sacrifices. Drumout et Rochefort sommèrent Billot de mettre Picquart en réforme et de me révoquer de mon grade dans l'armée territoriale '2).

Comme j'étais dépulé, Billot ajourna cette partie du programme. Mais il livra Picquart sur l'heure.

Le rapport de Ravary n'a été qu'un long réquisitoire contre Picquart ; le procès d'Esterhazy, à partir du huis clos, a été le procès de* Picquart. Il était logique que Picquart sortît de l'armée qui gardait Esterhazy.

Dès le lendemain malin, il fut arrêté chez lui par un officier de gendarmerie, avec un appareil inusité. 11 s'y attendait. Il était mis aux arrêts de forteresse, jusqu'à décision du conseil d'enquête à son égard. On le conduisit au Mont-Valérien (.3).

1, Presse antidatée du i3 janvier i8y8. — Ksterhazy publia la loltre sans y avoir été autorisée par Pellieux. (Chiustian, Mémoire y ^k)

(2 Libre Parole du 12, L'article de Rochefort est intitulé : «r (loniptes à réî^ler, »>

(3) (ms8., I, 20<*», Picqnarl. — La veille, un oflliier lui avait été envoyé pour l'inviter à se rendre à l'IuMel du gouvernement militaire. Picquart était absent. On décida alors de l'arrCler.

Zola avait prévu racquitlement d'Esterhazy. Il avait dit à Leblois et à moi, puis à Clemenceau, qu'il fallait amener l'affaire devant des juges civils, au grand jour de la Cour d'assises.

Clemenceau gardait ses doutes sur Dreyfus. Que des juges eussent consenti à condamner cet homme, môme juif, s'il n'y avait rien au delà du bordereau, il ne pouvait l'admettre. Apparemment, « le document secret n'était pas sans valeur (i)». »

Zola, plus perspicace, était certain de l'innocence de Dreyfus ; d'autre part, s'il professait une grande estime pour les promoteurs de la Révision^ il n'en avait que mieux discerné Tune des causes de leur faiblesse : c'est que l'Affaire, si simple, n'avait jamais été mise, dans son ensemble, devant le public, mais par bribes et par morceaux, ou défigurée par le mensonge.

Ici, Clemenceau pensait comme lui, et il s'en cxpri niait avec sa brusquerie couluinière, cette dure logique par où il fui si souvent injuste, même en défendant la juï^tice. Ainsi, Picquart a su toute la vérité sur Dreyfus (»l Esterhazy, mais il la dite seulement à ses chefs, parct^ qu'il a commis la méprise de vouloir « concilier les inconciliables. » Après avoir répondu à (ionse : « Je n'emporterai pas ce secret dans la tombe! » '«il devait, i)Oiir rester fidèle à sa par()l(% l)riser son épée ; il n'en a i)as eu le courage. On, s'il y a songé, des amis imprudents Ten ont dissuadé :>).

1 Aurore iUi l'ijanviei' iS«|S.

(i>; (ii.EMENCKAr, Aurore du iT) janvier. Ini<jnilc, i33.

LA CltlSE MORALE 221

Lcbloi*^. à son loiir, a a follement essayé de melire iraccoril les contradictoires, et Scheiirer, enfin, s'est laissé embarrasser lui aussi, dans le conflit des devoirs ; il a été «• misenmouvemeni, mais avec des serments de ne rien dire, et, plutôt <jue <le manquer à la foi jurée, il s'est fait bafouer o.

On eût été en droit de demander à Clemenceau, ({ui en fi\t convenu (ii : « Eussiez-vous fait mieux? » En tout cas, l'heure des rélicences était passée. Sclieurer, quelque confiance quinspirAl sa loyauté, n'avait pas donné Timpresî^ion d'un chef, à peine d'un guide. Sauf les quel(|ues initiés (|ui, d'ailleurs, l'avaient initié lui-même, on savait seulement <iu'il savait la vérité. On avait attendu en vain qu'il en fit apparaître une image saisissante et (|ui permît d'opposer aux mensonges un récit exact et comme un corps de doctrine. Mais il n'en avait rien fait, étranglé par la parole donnée, et, aussi, pane ([ue la puissance évocatrice, indispensable à une telle entnq>rise, lui manquait. Il avait laissé à chacun le soin de st» faire sa ronviction, comme il s'étail faile la si(»nne, au hasard des révélations partielles cl des iiKrideiits quotidiens. Il s'était contenté de sonner à la justice, comme on sonne à l'incendie. S'il tant s'étonner, c'est qu'il se soit Irouvé tant d'hommes de bonne volonté pour répondre à son appel.

Sans l'acte d'accusation de Ravary, \o pelii bleu était encore inconnu. Sans l'acte d'accusation de d'Ormescheville, si je ne l'avais publié, on ignorait encore sur quoi Dreyfus avait été <*ondamné.

Il était nécessaire d«* codilierces fragments de vérité, de donner aux fidèles leur Credo,

Ct'iW grande page où éclatera tout le drame, Zola en

était obsédé ; ce sera sa part personnelle à l'œuvre commune.

Sa conversation avec Clemenceau, la veille de l'acquittement d'Esterhazy, l'avait mis en verve. Il eut, en outre, une crainte d'artiste (qu*il ma avouée), point banale, qu'un autre eût son idée en même temps que lui, ou que Clemenceau, peut-être, la lui prît. Indifférent d'abord à Textraordinaire aventure, puis entraîné par elle, maintenant il se jette en avant. 11 écrivit tout le jour, d'une haleine, dans la fièvre de l'inspiration et de la colère ; et le lendemain, pendant que s'achevait la comédie du (Cherche-Midi ; et encore toute la matinée du troisième jour, fouetté parles cris de triomphe de la canaille et par le titre provocateur d'un article de Cornély : «Affaire classée (i). »

Vers le soir, il porta son ouvrage à V Aurore^ endonna lecture.

Les rédacteurs, quelques visiteurs qui se trouvaient là, virent le drame, pour la première fois, dans toute son horreur, éclatèrent en applaudissements. Zola parti, Clemenceau, dileiiante incurable jusqu'à la mort, observa : « L'enfant marche tout seul. »

(i) Ce titre, d'ailleurs, est en eonlmcJictioii avec l'article où Cornély [iroteslait contre l'iiorrihle facilité avec laquelle « certains de nos compatriotes traitent d'étrangers les gens qui ont le niallieiir de ne pas être de leur avis. L'arf^umenl étranger, c'est la nè<-lie empoisonnée, la balle» niAchée, l'arme lAche. C'est l'arme des nations entamées et des peuple^ qui s'en vont. »» Cornély, plus d'une fois, et d'autres encore, furent (ou se crurent) obligés de ruser ainsi avec le public, d'envelopper de mensonge un grain de vérité. Michelet a écrit sur celte mist^'re des serviteurs d'une juste cause, (|ui acceptent u d'ôlrc les bouffons <le la peur »>, une i)age admirable qu'il faut relire. ^névohilion^ I, \o. Comment échappenl les Libres Penaeurs.)

C'était une lettre au Présjident de la République. Félix Faure avait reçu, un jour, Zola avec bienveillance. Zola l'avait défendu contre Drumont, quand la Libre Parole déterra le crime du notaire Belluot. Il le lui rappela d'un mot, qui eût touché une âme noble, et tout de suite entra en matière :

Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez coïKiuis les cœurs; vous apparaissez rayonnant dans l'apoUiéose do cette ftMe patriotique que ralliance russe a été pour la Fi'ance, et vous vous préparez à présider au solennel triomphe de notre Exposition universelle, qui couronnera notre grand siècle de travail, de vérité et de liberté.

Mais quelle tacJie de boue sur votre nom, — j'allais dire sur voire rèjjrne — que cette abominable afTairc Droyfus! Un conseil de guerre, vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c'est fini I La France a, sur la joue, celte souillure, l'Histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel cnme social a pu être commis!

Voilà le ton, dès la première page, et ce sera le même jusqu'au Lout, non pas celui de Thistorienou du philosophe qui eût cherché à montrer ou à démontrer, mais celui du satiriste, gonflé d'ironie, ou du lyrique, gonflé d'images, qui éclate comme un volcan, sous la pression intérieure, et se décharge de l'incendie qui le consume :

Je ne veux pas (Mre coniplice ; mes nuits seraient hantées par le spectre de Finnoccnt qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu'il n'a pas commis.

Quand il se sera libéré, le spectre ne le hantera plus pour lui reprocher son silence, mais pour le remercier.

11 « crie » donc au Présidenlde la République, qui, certainement, «rignore », l'aventure de Dreyfus. Son récit, d'après Bernard Lazare et d'Ormescheville, est très exact ; il a Tinstincl de ce qui est possible ou probable, de la façon dont les événements ont dû se passer et les sentiments naître chez les personnages. Il ranime les uns et recompose les autres. Surtout, il groupe, il ramasse les faits, jusqu'alors épars, pour leur donner leur vraie place, donc leur valeur, comme un metteur en scène fait des acteurs qui ne savent encore que leur rôle. 11 court au détail original, précis, pittoresque, qu'il soit vulgaire ou tragique, mais qui illumine, qui vaut cent digressions. Il a cet autre don, celui des mots et des phrases qui font sortir de l'ombre les héros du drame, les détachent en lumière. Et tout cela coule, roule, se précipite, avec l'apparence saisissante de la réalité.

Par malheur, ce chef de l'école naturaliste est un romantique, c esl-à-dire ([u'il colore plus qu'il ne dessine, qu'il emptUe plus qu'il ne construit, qu'il ignore ou méprise les nuances, et que, tout i\ la fois, il simplifie et grossit à l'excès. Sa psychologie est élémentaire cl rudimentaire ; il bAtitses personnages tout d'une pièce ; quand il a trouvé le principal rouage d'une machine humaine, il fait de ce rouage toute la machine. Puis, ce mannequin primitif, il le surcharge d'oripeaux, de dra[)eries ; même ([uand il voit le plus juste, il accumule, pour mieux rendre sa visiou, tant irépithètes, et si éclatant(»s, si violentes, qu'elles en devicMinenl suspectes, comme des injures.

La plupai-l de ses descriptions, eoncenlrées, ramassées, sont excellentes : le désarroi des bureaux de la (luerre

LA CraSE MODALE 225

apn*s la découverle de « rimbécilc » bordereau ; Teni|iiéle de Du Paly : « Elle a él-é faite comme dans une chroni(iue du quinzième siècle, au milieu de mystères,

avec uno complication d'expédienls farouches • ;

Texploilation systématique de la sottise et de la peur par les antisémites : « Un traître aurait ouvert la frontière à l'ennemi, pour conduire l'Empereur allemand à Notre-Dame, qu'on ne prendrait pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur ; on chuchote «les faits terribles ... On ferme les bouches en troublant les cœurs. >» Et, de même, ses discussions sont solides : celle des pièces secrètes r « Une pièce qu'on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non I cVst un mensonge î... >^; celle de Tacte d'accusation :

yu'un homme ait pu être condamné sur cet acte, cest un prodige <riiiiquité. Je tU'fie les honnêtes ixens de le lire sans que leur cn»ur bondisse d'indignation et crie Irur révolte. Dreyfus sait plusieurs langues : crime : on n'a trouvé chez lui aucun papier conqinuaoltant : «rimo ; il va, parfois, dans son pays d'oriirine : criuïc ; il est hiborieux, il a le souci de tout savoir : crime ; il ne so trouble pas : crime; il se trouble: crime...

Par contre, et pré<'isément parct^ qu'il a commencée par très bien voir I)u Paly, « l'esprit le plus fumeux, le plus complicjué, se complaisant aux moyens des romansfeuilletons ^>, aussitôt il ne voit que lui et s'acharne <'ontre lui seul; il n'a pas besoin d'autre explication : <« Un homme néfaste a tout mené, lout fait,.. C'esl lui quia inventé Dreijfus. » Cda est matériellement inexact et le procédé romantique apparaît ici en plein.

D'Henry, pas un mot: sauf (ionse, « dont la conscience a [m s'accommoder de bien des choses »>, il réduit les

chefs au rôle de comparses. Il refuse, avec raison, d'en faire des criminels instantanés, et» très exactement,, montre comment ils furent pris dans l'engrenage : « Au début, il n'y a de leur part que de l'incurie et de l'inintelligence ». Mais il les fait par trop médiocres, surtout Mercier (i), par trop nuls, « tous menés » par le seul Du Paty, a qui les hypnotise" ».

La suite du récit (les débuts de la campagne pour la Revision, le procès d'Esterhazy) offre le môme mélange d'expressions frappantes qui concrètent les faits encore informes (2j et de lieux communs (3) ; de métaphores qui éclairent les choses jusqu'au fond (4) et de grands mots (5) ; d'imaginations pénétrantes qui ne laissent au juge que le soin d'en réunir les preuves, et d'inVentionstumultueuses qui bouillonnent inutilement, JamaisZola ne vous laisse la liberté déjuger. Il ne consent pas à laisser naître la pitié (G) ou Thorreur (7), l'admiration ou la colère ; il les impose. Plus il avance dans son discours,, moins il raconte ; il s'exclame et vitupère. Or, quand il a répété dix fois en vingt lignes le mot de crime (8), vous ne voyez plus les crimes qu'il dénonce, mais seulement Torateur furieux. Sa colère met en défiance. Un crime tout nu est cent fois plus horrible ({u'un crime habille d'adjectifs.

(i) « Mcr«.-icT dont rintclligcnce pcinhlc l)ien mi^diocrc >'.

(•.>. « L'i(i<'*c supérieure de discipline, qui est dans le sant; de ces soldais, ne suffit-elle pas à infirmer leur pouvoir même d C(iuilé ! »

3) « O justice 1 quelle affreuse désespérance serre le cœur ! »

(4) '< 11 ne SMgit pas «le l'armée, mais il s'agit du sabre... Hoiser dévolemeni la poiiifnée du sabre, le dieu, non ! »

(5) « Situ;» lion ])rodiirieuse... Spectacle infAme... Cboso ignoble... Vérité ellroyablc... Souillun'... elc. •■

(»*»; « Le malheureux s'arracliait la chair... » (7) « Le crime dont rabominalii>ii ^ran<lit d'heure en heure... >» S; « G'e<t un crime encore... c'est un crime... c'est un crime... c'est un crime enfi . »

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Cependant sa vision des événements et des hommes (dans l'ensemble, sinoadans le détail) devance rhisloire. Une chenJie pas aux faits des explications compliquées; il les regarde simplement, en face.

Avant d'écrire, d'une métaphore outrée, que « le second conseil de guerre a jugé par ordre », il a montré d'un raisonnement 1res serré que l'acquittement d'Esterhazy était inévitable. « Lorsque le ministre de la Guerre, le grand chef, a exalté publiquement, aux accla* mations de la représentation nationale, Tautorité absolue de la chose jugée, vous voulez qu'un conseil de guerre lui donne un démenti? Hiérarchiquement, cela est impossible. Le général Billot a suggestionné les juges. » Il trouve des formules que Retz ou Mazzini n'auraient pas désavouées : « Scheurer aura le remords de n'avoir pas agirévolutionnairement... Picquart et lui ont laissé faire Dieu pendant que le diable agissait. » Il fonce sur les journaux devant qui tremblent les parlementaires (i). Un souffle d'esprit républicain, un frémissement de pur patriotisme court à travers ces pages ; il aime, respecte l'armée : « il ne baisera pas la poignée du sabre ». 11 est bon, humain, compatissant, ne conçoit pas qu'on ne le soif pas : « Comprenez- vous cela ? Voici un an que le général Billot, que les généraux de Boisdeiïre et Gonse savent que Dreyfus est innocent, et ils ont gardé pour eux cette effroyable chose. Et ces gens-là donnent ! et ils ont des femmes et des enfants qu'ils aiment I »

Enfîn, et voici l'impérissable beauté de ce 'pamphlet, si vous regardez derrière la foule agitée et pressée des

(i; '< C'est un crime que de s'être appuyé sur la presse immonde, quo de s'être laissé défendre par toute la frii)ouille de Paris, de sorte <iue voilà la fripouille qui Iriomphc insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. »

évocations, des images el des faits, vous voyez la conscience du poète, qui fut, ce jour-là, celle de rhumanité elle-môme(i). Cette conscience, faile de bonlé et de bon sens, rayonne à travers chaque phrase. D'une pénétration terrible, il dénonce la raison d'État, les haines religieuses, la conjuration de la foule trompée et des gouvernants apeurés, cVst-à-dire de la force et du mensonge, et les blessures qu'il leur a faites sont inguérissables. Désormais le parti de la Justice est créé.

En conséquence, et comme il n'y a plus d'autre moyen de réaliser la vérité proclamée « qu'un acte révolutionnaire », Zola, logique avec lui-même, s'est décidé à l'accomplir ; il va provoquer publiquement « des gens qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vus, pour qui il n'a ni rancune, ni haine », mais qui figurent <« des entités, des esprits de malfaisance sociale ».

Ces « diflamalions » étaient ainsi formulées dans une suite d'alinéas qui commençaient tous parce même mot : « J'accuse: »

J'accuse le lieutenant-colonel du Paly de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de rerreur jutliciaire, (mi inconscient, je veux le croire, el d'avoir ensuite défendu son œuvre néfasle, depuis trois ans, jjar les machinations les plus saugrenues et l(»s plus coupables.

J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice, tout au moins parfaiblessedesprit, d'uni* desi)lus grandes iniquités du siècle.

J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves ceitaines «le l'innocence de Orcyl'us et de l<»s avoir étoufl'écs, tie s'éti'e rendu coupable du crime de lés<'humanilért de iès^'-justice dans un l)ut politirjue <'t pour sauver rttat-Major compromis.

il) Anatoli: Fi5an<:e : -• 11 fut un nnuiiml de la coii-cienco liumaine. » lJi.<courfi aux ohscijucs de Zola.

J'accuse le général de BoisdelTre et le général Gonse de sVtre rendus complices du même crime, Tun sans doute par passion cléricale, l'autre, peut-être, par cet esprit de corps qui fait des l)ureaux de la Guerre Tarche sainte inattaquable.

J'accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d'avoir fait une enquête scélérate, j'entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J'accuse les trois experts en écriture, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d'avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement.

J'accuse les bureaux de la Guerre d'avoir mené dans la presse, particulièrement dans VÉclair et dans YEcho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute.

J'accuse, enfin, le premier conseil de guerre d'avoir violé le Droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j'accuse le second conseil d'avoir couvert cette illégalité par ordre en commettant, à son tour, le crime juridicpr» d'acquitter sciemment un coupable...

Et, très calme dans son e.Kaltation, ayant fait son choix u entre les coupables qui ne veulent pas que justice soit faite et les justiciers qui donnent leur vie pour qu'elle soit faite », il terminait par ces deux mots : « J'attends. »

Ayant écrit son réquisitoire dans la forme d'une w Lettre à VéVw Faure »>, Zola ne lui avait pas donné d'autre litre. Ce fut Clemenceau qui l'intitula : •: J'accuse... »>

La lettre de Zola, criée par les rues, vendue, en quelques heures, à plus de deux cent mille exemplaires, remplit d'allégresse les partisans de Dreyfus, et de colère les adversaires de la Revision. Tout de suite, les uns et les autres furent d'accord que Zola devait être poursuivi, ceux-ci parce qu'une telle injure à Tarmée ne saurait rester impunie, ceux-là parce que du procès devant le jury jaillira enfin la vérité, étouffée, depuis quatre ans, sous les huis clos (i).

Méline fut trèssurprispar cette terribleattaque. Comme il était loin de soupçonner la plus petite partie de ce qui avait été fait pour rendre possible, puis pour couvrir le crime judiciaire de 1894, il s'indigna des accusations portées par Zola contre les chefs de l'armée. Il les crut aussi mensongères qu'elles étaient, de fait, incomplètes. Mais, en même temps, il vit, en vieux routier de la politique, que ce seraitfolie d'accorder à Zola le retentissant procès que l'écrivain sollicilait. S'il avait refusé de me poursuivre pour la publication du rapport de d'Orraescheville et de poursuivre Bernard Lazare pour son mémoire, il y avait des raisons beaucoup plus nombreuses el plus fortes de no pas donner h Zola le tréteau de la Cour d'assises. Loin d'éleindrc l'incendie, ce serait retendre. La seule ivponsc qu'il convenait de faire à l'insolente bravade, c'était de l'ignorer.

(1' Le intime jour ,'i3 janvier iS<)S , Cassognac écrivail dans VAutorilé : « Le vordicl du conseil de guerre n a rien n'glé. Il y aurait, peul-ùtre, inlérôl pour loul le monde à sortir des ténèbres du huis clos el à comparaître au grand soleil. •

Les autres ministres furent de Tavis de Méline et, d'abord, Billot (i) qui avait d'autres motifs encore de redouter Téclat et les révélations d'un procès.

C'était également l'avis d'Esterhazy. La lettre de Zola le bouleversa. D'abord, devant cette nouvelle tourmente, il revint à son vieux projet « d'aller vers d'autres cieux ». 11 se raccrocha ensuite à l'espoir que le Gouvernement ne relèverait pas le gant. « Dans quelquesjours, dit-il à Marguerite Pays et à Christian, on n'y pensera plus (2). »

Cependant, il n'échappa point aux ministres qu'il serait difficile de ne pas commettre cette faute. Une telle reculade devant un tel défi, comment l'expUquer à l'armée, à la foule des non-initiés, surtout aux patriotes de profession ? Ceux-ci étaient déjà en mouvement, clamant que l'armée était insultée et qu'un tel forfait criait vengeance. Quiconque osa risquer de timides objections, on le regarda de travers.

Nécessairement, les premiers contaminés par la nouvelle épidémie, ce furent les députés. Bien avant l'heure <le la séance, ils s'agitaient dans les couloirs, levaient de grands bras (3) ; les radicaux surtout (4) étaient très échauffés ; ils entrevoyaient une occasion de renverser le cabinet. Mais ils discouraient encore quand les catholiques agirent.

De Mun, allant droit à un officier d'ordonnance de Billot qui éimi venu aux nouvelles, l'envoya dire à son ministre qu'il allait l'interpeller.

(1) Rennes^ I, ij.'i, Billol.

(2) Mémoire de Ciïiustian, 7^1, 70.

(3) <*Les esprits étaient arrivés à un tel degré de surexcitalion que les propos les plus incohérents et les raisonnement* les plus odieux et les plus ridicules à la fois ont pu être tenus.» [Petite République du i4 janvier 1898.)

(^) Pelletan, Chapuis, Dujardin-Beaumetz, Clienavaz, Ber~ teaux, Alexandre Bérard, Goblet, Mesureur, Hicard, Monlaut, Sarrien, Baziile, etc.

Billot et BoisdefTre capitulèrent aussitôt. Bien que les dangers de Taventure, chaque tbis qu'ils relisaient les menaçantes articulations de Zola, leur parussent plus redoutables, ils s'y précipitèrent. Leur politique au jour le jour consistait à échapper d'abord au péril le plus prochain. — Comment faire comprendre à de Mun, à Cavaignac,sans éveiller leurs soupçons, que la sagesse était de se taire ? -r Boisdeffi^e déclara donc à Billot et Billot à Méline que c'en était fait de la discipline dans Tarmée si Zola n'était pas déféré àla justice (i). Ces Gribouilles empanachés, Boisdeffre surtout, parlèrent d'un ton d'autant plus impérieux et rogue qu'ils souhait^aient davantage ne pas être entendus.

Brisson, réélu de Tavant- veille à la présidence, ouvrit la séance, selon l'usage, par un discours. Deux craintes se disputaient ce grand dignitaire. Il avait peur pour son parti de ce réveil subit des passions d'un autre âge, de l'alliance ouvertement nouée entre l'Église et l'Armée, et de cette Ligue nouvelle qui éclatait à la fin du dix-neuvième siècle ; et peut-être sentait-il, comme on éprouve un naissant remords, que TAmc de la République n'était plus dans le gros du parti républicain, mais dans la petite, dans TinOme minorité qui réclamait justice pour rhoinmo de l'île du Diable. Mais il se disait au.ssi qu'il serait brisé à son tour, s'il risquait, ne fût-ce que d'une allusion, de rappeler la belle parole de Michelet : ^< Je définis la Révolution ravènemenl de la Loi, la résurrection du Droit, la réactiondela Justice (2). » Ces mots de justice etde droit étaieni devenus séditieux, entachés de juiverie.

(1) Je tiens ce récit d'un membre du calnMcl Méline .— Billol, à Hennés ! 1,17-3) dit qu'il « était moins disposé <|ue jamais à ao cepler la lutte révolutionnaire proposée par Zola, mais (jue le (ionvernement en décida autrement. ••

{'2. liévolulion, I, 17.

LA CRISE Morale 233

Le doyen d*Ago de la Chambre, — Boysset, ancien proscrit de Décembre, qui éimi lombé dans Tanlisémilisme( i), — s'était écrié, deux jours auparavant : « Il faut que tout soit franc et clair! » Brisson reprit la formule, qui fut d'autant plus applaudie que cette invocation à la sincérité et à la lumière permettait d'être plus obscur et plus équivoque. Il célébra Tusage qui veut qu'au début de chaque session le plus vieux député monte au fauteuil, escorté des plus jeunes. Cet usage atteste « la solidarité des générations ». Pourtant, il termina par quelques phrases vigoureuses sur w les périls de la dictature »>, " l'anarchie familière aux gouvernements qu'on appelle des gouvernements forts et qui s'effondrent tout à coup » et « le cercle sans fin des révolutions et des reculs ».

Il annonça ensuite qu'il était saisi d'une interpellation du comte de M un.

De tous les ministres, un seul, celui des Finances, Cochery, s'était rendu à la Chambre. 11 eût voulu discuter le budget. Il balbutia que ses collègues, Méline et Billot, n'avaient pas été informés de l'interpellation. De Mun lui donna le démenti : « J'ai fait avertir le ministre de la (iuerre, il y a cinq quarts d'heure, par un attaché de son cabinet ». La droite, impérieuse, cria au Président de suspendre la séance jusqu'à l'arrivée des ministres. C'était l'injonction formelle d'avoir à poursuivre immédiatement Zola. Un député normand, Goujon, observa : «« M.Zola peut bien attendre jusqu'à la fin de la séance î > De Mun riposta : v L'armée n'attendra pas î »

Quoi ? Une heure ou deux ? Et que fera-t-elle d'ici là ?

La séance fut suspendue.

(i) Il (lil ;*i un collaborateur de Druinont : <• Je ne ii>i que votre journal. •> [Libre Parole du lojanvier iHyS.)

28i HISTOIRE DE L*AFFAIRE DREYFUS

Ainsi s'affirmait la main^mise de la droite sur la Chambre et sur le Gouvernement. De Mun, pour cMre obéi, n'avait plus qu'à parler, — bien moins, qu'à demander la parole. On cédait sur l'heure, rien que pour éviter le discours qui, trop brutalement, devant les électeurs, eût attesté la dictature de l'orateur catholique. On n'a pas perdu la bataille, quand on met bas les armes avant (le tirer un coup de canon.

C'est ce que fit Méline, quand la séance reprit. Il dit tout de suite que « le Gouvernement comprenait, partageait rémotion et l'indignation de la Chambre ». « Ces abominables attaques » seront déférées à la justice, « bien que ces poursuites soient cherchées et voulues pour prolonger l'agitation ».

En conséquence, Méline supplia les interpellateurs de s'en rapporter « à sa sagesse et à sa fermeté », c'est-àdire de renoncer au débat.

Tant d'humilité et de promptitude eût dû désarmer la droite, mais l'Église veut les triomphes complets. Il ne lui suffit pas que le vaincu vienne à Canossa ; il faut qu'il y attende pieds nus, en chemise, dans la cour, sous la pluie et sous le rire des laquais.

De Mun répliqua durement que sa conscience robli- ^eail à réclamer Tintervention de Billot. L'article de Zola (i^ osl « un outrage sanglant aux chefs de l'armée. C'est du chef de Tarmée que cet homme doit recevoir la réponse qu'il mérite. Il faut que le ministre de la Guerre déclare, encore une fois, qu'en son âme et conscience, cette afTaîre a été bien jugée .»

d] 11 vou Jl ^n lire des passapos. Los dôpulôs proloslèri'nl. Lavkutijon : « Ne lisez i)as cela à la tribune 1 .. Hiotthat : < Xe faites pas à M. Zola l'hunneur de la trilmiie. •• 1)k Maiiy : " Ne portez pas ces horreurs à la tribune ! Notre mépris suflit ! ..

Biiiot obéit : •< Je remercie M. de Mon de m'avoir appelé A la tribune. » Puis il baroiiilla, à son habitude, pompcusemenl : « Les auteurs de ces attaques antipatriotiques afTaiblissent, de galté de cœur, le prestige nécessaire pour assurer la victoire. » Il compara, encore, l'armée au soleil.

Jaun'-s. lon^ftemps l'orateur favori de la gauche, écoutai par ses adversaires avec bienveillance, se risqua : « Quoi ! une fois encore, Tintervention du mifiistère, au lieu d'Otre spontanée, se produit sur «ne sommatioti de la droite?... Qui sera dupe de cette diversion contre la presse ? Croit-on qu'on par^'iendra ainsi à plonger <lans l'ombre la responsabilité deloligarcliic militaire ? • 11 rappela, d'un mot, ce redoutable problème des Républiques : concilier la loi générale d'une démocratie libre et le fonctionnement d'une vaste armée avec sa discipline et ses régies spéciales. « Je vous dis que vous êtes en train de livrer la Hépubhquc aux gémi- La gauche, le centre murinuraïènt. Quelques socialistes, i peine, applaudirent.

lîillol recommenyn à déclamer. II reprocha à Jaun-s d'avoir •< renouvelé, aggravé, une partie des attaques de Zola ", i Jaurès ne l'avait pas nommé.) Il jura ensuite, que « jamais, les grands chefs militaires n'avaient été phisrespeclucuxdcla loi,plussoumisà la discipline ". — Il y a quelques jours, il avait voulu se battre avec BoisdelTre, — « Je suis un gai-dien fidèle delà République; j'ai contribué h la fonder; Je suis un vieux républicain. »

Comme on ricanait à l'e\tréme-gaucbc, Brisson couvrit Billot : « Vous demande? que le pouvoir civil soit respecté partout : il est ici, à la tribune ! ■■ Billot reprit : " Laisse/ l'armée ii son œuvre sainte, sacrée... »

23G HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS

(^ela sonnait si faux, l^homme inspirait tant de défîance que Cavaignac crut le moment venu de le renverser, rien qu'en le poussant.

Le discours de Cavaignac, à son ordinaire bref et nerveux, comprend deux parties. Il rompt publiquement avec Jaurès, au nom des radicaux qui ne veulent pas laisser dire (aux électeurs) que « la défense de Tarmée vient de la droite ». Il va démontrer, ce qui semble un paradoxe, que Billot eût pu, d'un mot, d'un seul, arrêter la campagne pour Dreyfus et qu'il nel'a pas voulu.

On savait l'ancien ministre de la Guerre enragé de ne plusTêtre et cela ôtait du poids à ses paroles. Toutefois, la seule ambition ne le faisait pas agir, mais la conviction profonde que Dreyfus était un traître et qu'on était criminel de n'en pas produire, devant le pays, la preuve décisive et irrécusable.

C'était un sot, mais sincère, logique avec lui-même et têtu.

En effet, Boisdeffre lui ayant affirmé que Dreyfus avait fait des aveux-et qu'il en existait un témoignage contemporain, il en avait déduit, par raison démonstrative, que la confession du traître suffisait à écarter jusqu'à la plus légère inquiétude d'une erreur (i ).

A cjui, d'ailleurs, fut venue l'idée que Boisdeffre mentait?

Pourtant, un véritable esprit s<-ientifique ne se sérail pas contenté de contrôler Boisdeffre par (ionse, Gonse par Mercier. 11 eût cherché à savoir pourquoi Dreyfus avait fait une telle confession à un inconnu qui le gardait: pounjuoi, à peine lui élait-elle échappée, il avait fait entendre, pendant la parade, la protestation

•i) Cass.. I. 39. (Cavaignac : «« Il y a eu un moment où je n'ai eu que la connaissance des faits qui se rallachaient aux aveux, et ils avaient fixé mon esprit. >•

LA CHISK MORALE 237

(jui avait remué les cœurs les plus durs ; pouniuoi ces aveux n'avaient pas été judiciairement recueillis ; pourquoi, au lieu de les rendre publics, on les avait, d'abord, démentis ou cachés ; et pourquoi, enfin, Boisdeffre, Gonsc, n'avaient pas arrêté Picquart, au premier mot, par cette preuve irréfutable dont ils n'avaient pas fait mystère, par la suite, à de simples journalistes.

Mais Cavaignac ne s'était posé aucune de ces questions, non point par déloyauté fondamentale, mais parce que l'esprit humain est essentiellement crédule à ce qui le flatte. Les plus audacieux imposteurs n'ont jamais péché que par excès de prudence, par crainte d'abuser de la sottise de leurs contemporaine et pour n'avoir point poussé jusqu'au bout leurs supercheries.

Il s'exaspérait donc que le Gouvernement ne fît pas usage du <t témoignage contem|>orain » qui relatait les aveux. — Quel témoignage? 11 ne le dit pas, volontairement ou non équivoque. La Chambre comprit «ju'il s'agissait d'un rapport de Lebrun-Renault (i). — Kt Cavaignac expliquait ce coupable silence par des raisons honteuses, par on ne sait quelles louches compromissions M avec les puissances occultes •>.

H déposa, en consé<juence, un ordre du jour tic blâme.

Dupuy assistait à la séance. Il avait présidé le ministère qui ordonna le procès de Dreyfus. Il savait que Dreyfus n'avait fait aucun aveu. Lebrun- Renault, Mercier, le lui auraient dit fa). Son devoir d'honnête

(i) Jauiiks, Les Preuves, 38.

(2; Cass., I, 05<j, Diipiiy; u L.'i quostion désaveux ne s'est j.tmais posée onlre Lehrun-Renaull et nous (('M-isiniir Perier «*t Dupuy). '. I. o(j3, poincaré : « Il n'a rien «lit à M. Dupuy au sujet des aveiix. » I, 330, Barlliou : •« En ce «|ui concerne les aveux, je nVn ai jamais entendu parler à cette époipie. » — Voir l. I. r>3j et suiv.

S98 HISTOIRE DE l'aFFAIRI^ DREYFUS

homme était de détromper Cavaignac ou de le démentir, de faire connaître la vérité à la Chambre.

Il eut pour et se tut.

Et de même, BarthoQ« PoiKicaré, Hanotaux.

La réponse de Méline fut très courte. Il n*eut garde d'infirmer la légende des aveux qui le pouvait servir. Mais il déclara que la procédure, recommandée par Cavaignac, pour arrêter la campagne en faveur de la Revision, équivalait à* ouvrir le procès de revision à la tribune. A cela, il se refusait formellement et se refuserait toujours. Le Gouvernement n'a qu'à appliquer la loi et à se remettre de cette affaire, qui n'est que judiciaire, à la justice.

Montesquieu n'eût pas parlé autrement par respect pour le principe tutélaire, qui est toute la liberté, de la séparation des pouvoirs ; ni Machiavel, pour couvrir un crime du manteau du droit.

C'était l'évidence que, du jour où les faits de la cause seraient portés par le Gouvernement à la tribune, où la Chambre remplacerait le prétoire, la Revision était faite. C'est ainsi qu elle se fera, dans quelques mois, par Cavaignac.

Ni Méline, qui n'avait pas voulu regarder au dossier, ni Billot, (jui en connaissait rellVoyablo vide, tout le mensonge, ne tombèrent au piège. En décidant que le Goiiverneinent n'accepterait de débat sur aucun fait précis (le TAlTaire, ni sur les expertises, ni sur les aveux, ni sur les i)ièces secrètes, ils arrêtèrent net la Révision, la Justice, et cela par la Conslilulion, par la Loi des Lois.

L'ordre du jour de Cavaignac n'eut pas 200 voix sur Soi) votants [i). Mais, sur l'ordre du jour de confiance,

ii: ibl3 voix contre •2tft).

les opposants et les abstentionnistes républicains balancèrent la majorité (i).

La Chambre suivait Méline, à la remorque de la droite, mais elle se dégoûtait elle-même.

Ce même jour, le Sénat, après le Gouvernement et la Chambre, lâcha pied, s'humilia.

Scheurer ne se sentant pas atteint d'indignité, pour avoir défendu un innocent, avait posé, à nouveau, sa candidature à la vice-présidence du Sénat. Les amis tt sages », qui ne manquent jamais aux heures difficiles, l'rn avaient dissuadé. Il refusa de leur épargner une lAcheté et fut mis en minorité. 11 réunit 80 voix (2) sur î>29 votants.

Brisson lui écrivit le lendemain : « J*avais espéré que le tlux ne monterait pas juscju'à vous (3). »

Kanut, du moins, avait parlé au flot.

.1,. La première partie de l'ordre du jour, présenté par Marty et le colonol (jîuérin, fut volée par •p.94 voix contre 128 : la deuxième partie, ajoutée par de Mun, réunit 289 voix contre 107 ; IVnsemble : 2y.i contre ii5 ^ur V>7 volants. Il y eut l'Jj abstentions. — « Les i)lus héroï<iues des radicaux sont allés jus<|u'à s'îdïstenir, c'est tout ce qu'il faut attendre d'eux pour la défense de la liberté. F.Acbelé, folie, servilisme, dégradation morale,, vénalité, by])ocrisie, voilà ce dont est faille vole de la Chambre. » (GKiiAL'LT-UicnAiU), /^e///d République ii\i i5 janvier 1898.)

2) Bien que le scrutin fût secret, on connaît les noms de la plupart de ces So sénateurs : Loubet, Ma^nin, Waldeck-Rousseau, Hanc, Fallières, Kmile Deschanel, Freyoinet, Berthelot, Rr»usf-el, Fîarbey, Labiche. Poirrier, Bérenger, Faye, Monis, Traricux, Thévenet. Combes, Haynal, Le Play, Cazot, Chaumié, henis, Antonin nubr)sl, Leydet, Morellet, Goujon, Dusolier, Hatier, Bonnefoy-Sibour, Mir. Pozzi, Barodet, Delpech, Couteaux, I)esmons. Siegfried, Thézard, Isaac, Jacques Ilébrard, Bizarelli, Jean Dupuy. Strauss, de Sal, Maxime L(fcomte, Godin.Millaud. Tassin, Campa ran, Demôle, Denoix, Cuvinot, Joseph Fabre. Develb^. Guyol, Lourlies. Silhol, Saint-Houune, Pradal, Monestier el deux membres de la droite, BulTel et Grivart.

(3j Ménwirefi de ScntunKK.

L*annonce du procès de Zola donna aux défenseurs de Dreyfus un élan que des soldats longtemps éprouvés par des marches el des combats de nuit, reçoivent de Tannoncc d'une grande bataille, au clair soleil.

Ils se redressent, oublient leurs fatigues, s'élancent en avant.

Ils ne s'étaient pas laissés abattre par Tacquittement (prévu) d'Esterhazy ; leur foi n'en avait pas été altérée. Mais que faire ? Où aller ? On sentait seulement que Tétrange situation était provisoire. Maintenant, ils regardaient vers la Cour d'assises comme les Hébreux vers la Terre Promise, oii-ils trouveront le pain, le pain de vérité. Et ils criaient : « Procès ! Procès î » comme les Grecs de Xénophon : « Thalassa ! Thalassa ! La mer ! »

Non pas que, parmi les partisans de la Révision, tous eussent approuvé également la lettre de Zola. Scheurer la trouvait peu politique, bien qu'il convînt (jue toutes les autres voies (le justice eussent été fermées systémati- (juemenl : ^^ Zola s'est mis sur un terrain révolutionnaire, alors (jue l(* concours de l'opinion (»st indispensable. Au lieu (le laisser soufflerie pays, on le picpic» au vif. « C'était éf^alement l'avis de Duclaux : « Zola, en brutalisant l'opinion, n'a pas agi en mjUKXMivrier. Il eiU fallu laisser un peu de repos à la conscience publicpie, aux <léputés h» temps de pri'parer leurs élections. Cependant les passions se senûent caluK'es, |)Mrçe (jiie c'est

i; Mcmuirei d*? S imeuiœij.

leur nalurc de couler au fond dès qu*on cesse de fouetter le liquide ( i ). » Bien qu'il fût le complice volontaire de Zola, Clemenceau partageait ces craintes (2). Mais, quelles que fussent leurs réserves ou leurs appréhensions, tous étaient décidés à la lutte.

Où donc est le Syndicat (3) ? Par qui a été commandée cette lettre de Zola, dont le principal promoteur de la Revision n*a pas été prévenu et qu'il n'approuve pas ?

Scheurer et Duclaux, quand ils critiquaient, en savants, Tacte hardi du poète, avaient, à la fois, tort et raison. C'était, en effet, un acte révolutionnaire avec tous les inconvénients, comme aussi avec tous les avantages des brusques réactions du Droit opprimé contre rinjuslice et la Force.

Pourtant, les avantages l'emportaient, selon Ranc et moi, et selon bien d'autres, des plus modérés, Monod, Dufeuille, Trarieux, incapables eux-mêmes de violence, mais qui nen tenaient pas moins la lettre de Zola pour 0 l'acte nécessaire », l'opération chirurgicale qu'il vaut mieux risquer que de mourir d'une lente infection, de l'empoisonnement du sang.

Nous n'avions pas beaucoup plus de confîance dans le jury (jue dans les autres juridictions militaires ou civiles. Celle magistrature du peuple n'est pas infaillible : presque certainement elle se trompera. Mais le

(i) Mémoire^i do ScHEriiER.

(v.; 11 le (iil à Scheurer et me Va répété. II l'indiqua dans

'Aurore : •« Je reconnais ijuc c'est une hasardeuse enlreprisc

de se placer sous le coup des lois dans le dessein d'obtenir,

au détriment de la liberté m<>me, le redressement d'une illéj^a-

lité supérieure. » ; 3 avril i8y8.^

(3; Dru mont, à propos de la leltrc de Zola : « Ce qui est hors de doute, «-'est l'existence du Syndicat'. » (Libre Parole du 14 janvier..

peuple, à la longue, ressentira quelque orgueil, unclégitime fierlé que les défenseurs de Dreyfus lui aient fait appel, lui aient remis le jugement dans cette grande cause.

Sans doute, dans ce pays déshabitué, depuis plus d'un quart de siècle, des révolutions, qui en était lassé pour en avoir trop fait, et qui s'était cramponné à la République pour en éviter de nouvelles, l'acte de Zola va effrayer Jcs classes moyennes et les paysans, augmenter leurs colères, les rejeter plus [vivement vers Tarmée, gardienne de l'ordre matériel. D'autre part, il remuera le prolétariat des villes, la jeunesse des Écoles.

Il ne les gagnera pas, du soir au matin, à la Revision ; mais il parlera à leur imagination, les préparera à la venue de la Justice.

Les passions, selon Duclaux, si Zola ne les avait point fouettées d'un tel coup, auraient coulé au fond. Apparemment. Mais quelles passions ? Les pires auraient-eUcs coulé? Elles étaient triomphantes. L'armée, peut-être, eût repris son paisible sillon. Mais l'Église? mais les Congrégations?

Ce silence soudain, après ce grand effort, eût paru un aveu de découragement, d'impuissance, et, pire encore, l'aveu d'un doute : « Après tout, Dreyfus est coupable. »>

La constitution de Renan : Un aréopage, une académie dhonimes 1res instruits, très équital)Ies, absolument désintéressés, sauf du bien public, pour donner à un pays des lois et pour les appli<juer, n'est qu'un léve. Chacune dos grandies élapes {\c rhumanilé, avant do la franchir, il a fallu cent batailles. Le moinh* lui-inènie, d'où est-il sorti? Do révolutions succossivos.

ICtrange révolutionnaire, en tous cas, et duno espèce nouvollo, (jue cet honimo juscju'alors si éloigné do la

place publique, qui, bien loin de faire appel à la force, ne fait appel qu'à la loi, cl donl l'intolérable audace consiste à réclamer des juges. Une juridiction dexceplion a, par deux fois, rendu dans l'ombre des verdicts d'où est sorti tout ce (rouble. « Procédures secrètes faites sur pièces que l'accusé ne voit pas, pièces non communiquées, et témoins non confrontés », tous ces abus « barbares » que dénonçait le mémoire de Dy Paly l'ancien pour trois hommes condamnés à la roue (i), la justice militaire les a rétablis. De telles pratiques, qu'on croyait abolies, sont impossibles avec l'ordinaire justice civile. Zola s'adresse à elle.

S'il fut jamais une agitation légale, ce fut celle-là.

Mais, précisément, ce qui, toujours, a manqué à la France, l'une des patries du Droit idéal, c'est le sens de la loi. «

« Notre forteresse, c'est notre loi I » disent les Anglais.

Les vrais révolutionnaires, au sens exact du mot, ce sont ceux qui violent la loi, ou qui, — parce qu'ils sont la Force et le Nombre, — couvrent systématiquement l'illégalité.

Que demande cet enragé, ce fol, ce mauvais citoyen ? Simplement que la France, la République, rentrent dans la Loi.

Comme il m'arriva d'exprimer ces idées, je fus accusé d'avoir dit, dans les couloirs de la Chambre, que Méline, en se refusant à faire la Revision, provoquerait « un chambardement général (2) ». Pour authentiquer ce mensonge, on nommait les membres de la Droite f3)à qui

'1) Mémoire^ 117. Voir co que dit Michelet [Révolation, I, 217) <le ce «• passage vraiment éloquent »>. 12; Libre Parole, Soir, Intransigeant y etc., du 19 janvier 1898. (3) Georges Berry, Dupuytrem, René Gautier, de Lanjuinais.

j'aurais tenu ce propos. Ils eurent la loyauté de joindre leur démenti au mien (i). Ce mot n'était pas de mon vocabulaire, mais il resta.

Moins d'une semaine après la lettre de Zola, Clemenceau constatait : « Le Syndicat grandit {2). »

II grandissait, en effet, et par la seule vertu du plus puissant ferment qui soit au monde : l'action.

En quelques jours, des centaines d'adhésions arrivèrent à Zola, à la pétition pour la Revision (3) que luimôme il avait signée, le second, avec Duclaux (4). Et ces adhésions étaient publiques. Soi-même, on donnait son nom, on se proclamait « ami du traître » et « vendu aux juifs ».

Les cercles catholiques avaient organisé des manifestations que la police, d'abord, laissa faire. Chaque soir, des bandes de jeunes gens, étudiants ou se disant tels, manifestaient dans lès rues et « conspuaient » le Syndicat.

Et, chaque matin, les journaux publiaient de nouvelles listes de protestation ; maintenant que la foule

1) Afjenre naiionale du 21 janvier 1898. (2} Aurore du 18.

3 Ello ('Mail ainsi conçue : " Les soussijj^nés,protestanl conlrc la violalion des formes juridiques au [)rocès de i8<yi, contre les inif|uit<^s qui ont entoure ralïaire Ksterhazy, persistent à demander la Revision. •» Les signatures lurent recueillies par un groupe de jeunes écrivains, Gregli, Elie et Daniel Ilalévy, André Rivoire, Jaccfues Bizet, Marcel Proust, etc.

4j 11 y en eut une autre sou s forme de pétition à la Chambre demandant : <« le maintien des garanties légales des citoyens contre tout arbitraire... »>

LA crisf: morale 245

ameutée faisait publiquement l'appel des traîtres et dos flétris, il se trouva jusiju'îY trois raille citoyens pour répondre : « Présents (i). »

Toutes ces convictions jusqu'alors captives, qui s'étaient formées en silence depuis trois mois, mais non sans soulTranco, l'acte de Zola les a délivrées. Elles se fussent fait honte désormais, si elles étaient restées cachées, si elles n'avaient pas réclamé leur part d'opprobre.

Rien ne les y obligeait hier. Aujourd'hui, le courage de Zola, s'ofl*rant aux coups, eût transformé leur sympathie muette en lâcheté. La joie fut de crier sa pensée, de l'avoir criée.

Dans cette histoire de la conquête de la justice, il faudrait pour être juste dire tous ces noms, illustres ou inconnus, ou n'en dire aucun. Citons seulement quelques-uns des premiers inscrits : le grand chimiste Grimaux, Anatole France, le vieux Frédéric Passv, à demi- aveugle, Tapôtre de la paix ; des artistes. Galle, Claude Monet, Clairin, Holl, Carrière ; quelques poètes : Ratisbonne, Bouchor, Barbier ; des philosophes: Séailles, Desjardins ; des médecins, Hervé, Delbet, Reclus, Richct ; surtout des membres du haut enseignement, des savants, (Charles Friedel, Havet, Darlu, Bréal, Gaston Bonnier, Charles Lauth, Alexandre Bertrand, Emile Bourgeois, Péraut, Lucien Ilerr, Stapfer, le fds et le gendre de Renan (2).

On évoquait les grands disparus. Qui eût combattu pour la justice? Hugo, certainement (3) et Renan. Pour

(1) Livre (Vhommatje des Mires françaises à Zola, 33 à On.

(2) u La lislo dos inlellectucls est faite d'une majorilc de nigauds. >> Bahrès, dans le Journal du i"' février i8c)8.)

(3) « Si Hugo était iii ! » disait Mme Lockroy qui avait été sa belIe-fUle. ^Ajalueiit, dans les Droits de f homme du 3 février.)

d'autres, on disputait. Leurs familles, leurs élèves, la famille intellectuelle, celle de Taine, celle de Pasteur étaient divisées.

Les protestataires furent accablés d'injures, nominativement dénoncés comme de mauvais Français. Ils n'en éprouvèrent de tristesse que pour ce peuplç aveuglé. Ils eurent le sentiment d'être de ce petit nombre de justes qui, si souvent, à eux seuls, ont sauvé l'honneur d'un pays coupable. Une allégresse les poussait en avant : la certitude de la vérité. Ils trouvaient leur consolation des outrages dans la satisfaction du devoir rempli, leur récompense en eux-mêmes. Quiconque, plus tard, a cherché une autre récompense que d'avoir eu sa place dans une telle bataille, est indigne d'y avoir combattu; il déchire, lui-môme, la meilleure page de sa vie.

Comme les premiers pétitionnaires pour la Revision étaient des hommes de lettres et des hommes de science, on les désigna du nom d'intellectuels. Le mol traînait, depuis quelque temps, dans de petites revues littéraires ; de jeunes contempteurs de la politique î^e l'appliquaient pour marquer leur supériorité sur le reste <ios humains. Il fut repris, on ne sait par qui (i), avec une nuance marquée de dédain, celui du Sabre pour la Raison (2). Mais les hommes qu'on désignait ainsi, acceptèrent réliquelleavoc joie, comme firent lesGueux «le Hollande, et non sans un certain orgueil qui, chez

(1) Anatole France observa que c'était du mauvais français ; ce mol '« voulant dire : qui api>artient à rintellecl, ne peut s'appliquer qu'à une faculté de l'esprit >» ; « on ne [)eut pas en faire une qualité des personnes >». — Le mot avait cependant été employé dans ce sens, dés 1879, par Maupassanl.

•y.) (^HHisTiAN ScHEFER, La Crise aclucUe y 79 : « Ln flétrissant du nom d'intellecluels... »

quelques-uns, demi-savanls ou demi-lettrés (i), ou grisés d'un bruit insolite, ne laissa pas d'être agaçant. Il était bien d'avoir quitté son cabinet, son laboratoire, sa chaire, pour descendre sur la place publi(|ue et protester contre les violences du pouvoir et de la foule. On eût souhaité parfois, chez ces intellectuels, plus d'intelligence des sentiments et des passions qui animaient le gros du peuple ; il se trompait, mais son erreur était noble : se refuser à croire que les chefs de Varmée et de la République fussent capables, de propos délibéré, par intérêt personnel ou de caste, ou de parti, d'affirmer la ^culpabilité d'un malheureux qu'ils savaient innocent. Le patriotisme, môme s'il s'égare, il faut le saluer.

Cette aristocratie de la pensée ne fut pas indemne des travers qui sont ceux des autres aristocraties, cellesci trop fières de leur argent ou de leur naissance, elle de sa culture. Ici encore, les vrais savants furent les plus modestes, comme un descendant authentique des croisés a moins de morgue qu'un duc du pape ou qu'un marquis portugais.

("était chose offensante qu'un parti s'attribuât le monopole du patriotisme, accusât l'autre d'être traître à la nation. Il n'y avait pas moins d'injuste prétention à considérer tous ses adversaires comme des êtres de conscience et de moralité inférieures.

Beaucoup de professeurs de l'enseignement secondaire, qui eussent voulu élever la voix comme leurs confrères, plus libres, des Facultés, se taisaient pour éviter de cruelles disgrâces. Bambaud, ministre de l'Instruction i)ublique, les eût envoyés « pourrir au

( 1 Barrés ( Journal j du i«' février) les appelait les u demi-inlellecluels ».

fond de la Bretagne (i) ». Toutefois (il faut le dire) le plus grand nombre des hommes d'étude, écrivains, professeurs et presque tous les artistes (2) partagèrent eux-mêmes Terreur populaire, quelques-uns, assuré* ment, parce que les basses passions ne leur étaient pas étrangères, la plupart pour des raisons qui n'avaient rien de honteux. Le plus commun défaut, c'est le défaut de jugement. L'absence d'esprit scientifique est fréquent chez les lettrés, même chez les savants. Sortezles de leurs étiides coutumières, ils ne raisonnent pas mieux que la foule ignorante et grossière. Les uns ne se donnèrent pas la peine de juger» par eux-mêmes, trouvant plus commode d'accepter des opinions toutes faites ; aux autres, l'intervention d'un profane, leur propre intervention dans une question de justice militaire, « parut aussi déplacée que le serait celle d'un colonel de gendarmerie » dans une question littéraire ou scientifique (3).

Il était facile de montrer ce qu'une pareille spécialisation des esprits avait d'excessif. Un romancier donnant des leçons de tactique à un général serait ridicule. Quelle compétence spéciale exige la solution juridique de l'affaire Dreyfus? Elle eût été de la compétence du jury, c'esl-à direde tout le monde, si Dreyfus (ou Esterhazy) avait été accompagné d'un complice civil.

La jeunesse des Écoles se divisa, dans les mêmes proportions, à peu près, que ses maîtres. Le Comité des étudiants ayant protesté contre Zola, d'autres étudiants, de la même association, blAmorent ce ce mité, félicitèrent l'écrivain.

(1) Confes?ion d'un universitaire à Clemenceau. {Aurore du 18 janvier 1898.)

(2) Rodin, Falguièrcs, IltMiner, Pu vis de Cha vannes, etc. {2} BuL'NETiÈnE, Après le Procès^ 1, note I; G. Schhklii, 81.

En province, partout où il y avait des facultés catholiques, la scission fut très nette. A Lille, les élèves des établissements libres brûlèrent Zola en effigie. Les élèves des Facultés de TÉtat répondirent par des contremanifestations (i). Les uns et les autres, ils avaient, pour début dans la vie, la plus grande airaire judiciaire du siècle. Toutes ces têtes chauffaient.

On ne parlait plus que de l'Affaire. Elle occupait tous les esprits. Deux ans durant, les livres, les romans même, furent délaissés. Quel roman comparable à celui que chacun vit au jour le jour ! On ne lisait plus que les journaux. Ils s*élevèrent, dans les deux camps, à des tirages qu*on n'avait pas encore <:onnus.

Duclaux publia ses Propos dun Solilaire. Il admit que « Dreyfus avait été jugé et condamné conmie s'il n'était pas juif ». Et, partant de là, il passa au crible de sa critique la méthode de l'Étal-Major : s'imaginer que plusieurs incertitudes font une certitude (2).

Depuis un an, Anatole France esquissait la psychologie de rhistoire contemporaine dans une série de contes légers et profonds (3). Il fit entrer les types représentatifs de rénorme Affaire dans ce petit roman, ou, plutôt, il dessina aux marges de cette histoire des croquis si défînitivement exacts qu'ils parurent des caricatures. Sans colère, avec un élégant détachement des

(1) 19 janvier 1898.

(7) Siècle des i-i janvier et jours suivants.

(3j L'Orme du mail, le Mannequin d'osier ^ Winneau damélhij&le.

choses qui ajoutait à son ironie, il pénétrait au iréfond des sottises et, sans avoir Tair d y toucher, en démontait le mécanisme. Comme dans la plupart des affaires des hommes, il y avait dans celle-ci beaucoup plus d'ignorance et de bêtise que de malice. Lui-même, sous les traits du philosophe Bergeret, s'il tenait pour la Justice, il n'espérait point qu'elle serait victorieuse, et il rappelait tant d'anciennes défaites du Droit, sans inutile amertume :

Les vérités scientifiques qui entrent dans les foules s'y confinent comme dans un marécage, s'y noient, n'éclatent point et sont sans force pour détruire les erreurs et les préjugés... Jamais la vérité n'entame beaucoup le mensonge. Elle est le plus souvent exposée à périr obscurément sous le mépris ou l'iDJure. Le mensonge étant multiple, elle a contre elle le nombre. Le peuple, le pauvre « Pecus» ne réfléchit pas. Il est injuste de dire qu'il se trompe, mais tout le trompe. Son aptitude à l'erreur est

considérable Cependant, to.ut est possible, même le

triomphe de la vérité (i).

Ces chroniques paraissaient dans l'un des journaux (2) qui soutenait avec le plus de passion la chose jugée, l'infaillible Étal-Major.

J'adressai une lettre ouverte au ministre de la Justice sur la communication de pièces secrètes au procès de Dreyfus (3). Billot, Mélîne, affirmaient que Dreyfus avait été régulièrement condamné. Je démontrai (par les récits imprudents des journaux de l'État-Major ; par la confidence de Salles à Démange, que je racontai pour la première fois ; par le rapport de Havary lui-

(1) L Anneau d'amélhysiCy i5i, 198, 2G1 . ''j) D.in!^ VÉcho de Paris, (3 Siècle du 14 jonvior 1898.

iiHÎmc qui désignait la pièce secrète) que l'illégalité élait certaine, flagrante. En conséquence, je demandais au garde des Sceaux de saisir la Cour de cassation.

Le ministre (Milliard) laissa ma requête sans réponse. Je constatai, dans une seconde lettre, cet aveu par le silence.

Dreyfus, jusqu'alors, élait apparu dans les récits des journaux comme un être sournois et bas, qui toujours avait répugné à ses camarades, suant le mensonge et la trahison, si bien qu'il était incompréhensible qu'on ne l'eût pas soupçjonné, surveillé plus loi. Il avait eu des amis avant le drame ; mais depuis, sauf deux ou trois, ils ne le voyaient plus qu'à travei's sa condamnation et, lAchement ou inconsciemment (mais rien de plus humain), ils ajoutaient à sa flétrissure leurs médisances.

J'obtins enfin de Lucie Dreyfus qu'elle me laissât publier les lettres du malheureux, ces preuves morales qu'elle n'avait plus le droit de ne pas verser au dossier, dans ce grand débat devant le monde (i).

BoisdeiTre, Gonse, Lebon, Picquart (à l'époque où il croyait Dreyfus coupable) les avaient lues d'un œil sec. Les scribes obscurs du ministère des Colonies, qui les transcrivaient tous les mois, depuis que Lebon avait prescrit de ne plus communiquer les originaux, avaient clé plus psychologues (2). Plusd'unefois, enaccomplis-

[i, Les Lettres d'un Innocent parurent dans le Siècte^ 19 janvier i8<j8 et jours suivants.

■'2) Hanc protcfila, tï nouveau, contre cette ineplc précaution : «. A qui forez-vous croire, sordides tyranneaux du ministère des Colonies, que Dreyfus, dans les rares et courtes entrevues qu'il a eues avec sa femme, sous l'œil inquisilorial des geOlior*, ait pu convenir avec elle de signes orthographiques de convention, d'un lantrage cliiffré, la chose du monde la plus compliquée ! Geôlier, soil ! monsieur Lebon, mais non pas bourreau et tourmenleur de femmes \»{Iiadical du 20 janvier 1898}.

sant leur besogne, des larmes leur monlèrent aux yeux. Maintenant, tous ceux qui les lisent en sont remués.

Dans ce monument, Tun des plus beaux qui soit de la misère humaine, pas un mot de haine ou do révolte ; rien qu'une clameur continue, inlassable, vers la Justice, qu'un long cri de douleur et de vérité, et toujours le môme, « comme si la protestation de la conscience, à force de se répéter, ressemblait enfin à une plainte de la nature (i) ».

Ce cri déchira bien des cœurs, entra dans bien des cerveaux.

Les hommes d*Esterhazy eux-mêmes, Drumont, Rocheforl, Judet, se turent devant ce sanglot. Par prudence, ils ne reproduisirent pas une ligne de ces lettres trop éloquentes, où Tinnocence éclatait. Il n'y avait pas que des brutes parmi leurs lecteurs. Même enragées de haine contre les juifs, les femmes n'eussent pu retenir leurs pleurs. Et c'est l'habitude des bourreaux de mettre un bâillon à leurs victimes.

D'autres aussi se turent, non par calcul, mais par simple lâcheté: les grands et les petits maîtres de la critique littéraire. Ils s'agenouillaient devant « toute la souffrance humaine » des héroïnes de roman. De cette sublime, mais vivante douleur^ ils détournèrent les yeux.

L'horreur du décor, de Fîlot perdu, où l'innocent agonisait dans le tombeau, ajouta à la pitié.

(i) Jaurès, Les Preuves, 53. -— « Ces leltrcs sont admirables. Je ne connais pas de pages plus hautes, plus éloquentes. C est le sublime dans la douleur, et, plus tard, elle resteront conmie le monument impérissable, lors(iue nos œuvres, h nous écrivains, auront peut-être sombré dans l'oubli. I/bomme (jui a écrit ces lettres ne peut <Mre un coupable. Lisez-les, monsieur Brisson, lisez-les un soir, avec les vôtres, au foyer domestique. Vous serez baigné de larmes. » (Zola, La Vérité en marche, vio.)

Faure, Mercier, comprirent quelle faute ils avaient commise en mettant Thomme là, sur ce rocher, au milieu de Tocéan, si haut, concentrant les regards ; on 1 y voyait de toute la terre.

Le peuple des villes ne prit pas feu.

Cela étonna fort, et surtout à l'étranger, où Timpétueuse générosité du prolétariat français était légendaire, toujours prompt à prendre le parti du faible contre le fort, enthousiaste des belles causes, ivre d'idéal. Visiblement, ce génie fléchissait.

Il y avait à ce phénomène une cause profonde, physiologique : l'alcoolisme. Il affaiblit les facultés intellectuelles et morales, pèse d'une lourde tyrannie sur la pensée. La plume, la parole, ne s'adressent plus à des esprits aussi libres qu'autrefois.

Une autre cause, c'était, depuis trop longtemps, depuis trop d'années, que dis-je ? depuis trop de siècles, une accumulation trop lourde de déceptions dans la lutte du travailleur contre la misère et la tyrannie. A vouloir d'un coup d'épaules, comme ils en eurent tant de fois l'illusion, renverser la montagne d'iniquités, inaugurer le règne de la justice, le millénaire qui fuit toujours, combien étaient morts à la peine, déportés, fusillés ! Maintenant, ils s'étaient bronzés. Ils ont tant souffert, tant vu souffrir, vu tant d'actes arbitraires et de cruautés ! (Qu'importe une misère de plus, une injustice de i)lus, accidentelles ? Celles dont souffre le peuple sont permanentes.

Et, surtout, quand la victime appartient à la classe

ennemie, non seulement un bourgeois et un riche, mais un juif et un officier. Le faubourg, lui aussi, eut ses Ponce-Pilale : » Dreyfus nous aurait massacrés comme les autres. C'est une querelle de soldais. Laissons les bourgeois s'occuper des bourgeois. Ce n'est pas notre affaire. S'il s'agissait d'un ouvrier, qui s'en occuperait (j)? »

Ce fut l'argument empoisonné. Dans Tégoïsme ambiant, il porta longtemps, aiguisa par les antisémites, par Rochefort qui avait conservé une clientèle ouvrit^re et ne se lassait pas de dénoncer le complot des puissances d'argent en faveur de leur juif. Les promoteurs de l'entreprise, qui sont-ils ? Des bourgeois, sénateurs et députés, qui ont voté les lois sur les menées anarchistes, les lois scélérates (2)r

D'autres encore, démocrates chevronnés, que le peuple croyait des esprits généreux, parce qu'ils en avaient le vocabulaire, entretinrent ces rancunes : <i Et il ne se trouve pas, clamait Pelletan, dans ce pays, jadis fameux par son bon sens, un formidable entraîneur national pour crier à tous ces gens-là, cléricaux et hommes d'argent : Vous nous écœurez et vous nous indignez les uns et les autres I Vous livrez la patrie française, les uns et les autres (3) ! »

Les députés socialistes dénoncèrent, dans un manifeste, (' l'équivoque antisémite » et riusolencc de l'Élal- Major, « recruté par les Jésuites ». Mais, comme Jaurès, lui-même, et (iuesde, Deville, Viviani, Millerand,

(i) C'est ainsi «nie les socialistes eii\-m<>mes ri''snmènt la pensée des ouvriers : Clemenceau, Vlniquilé, i3S: Jaukks, Les Preuves, 12; Lagahdelle. Le Socialisme et V Affaire Dreyfus, dans le Mouvement soeia'listey n" 3.

(2] Scheurer, Trarieux et moi.

;3; Lanterne du 21 janvier iH<jK.

LA CBI3E MORALE 255

Rouanet, croyaient encore politique de ne pas se brouiller avec les démagogues, ils ajoutèrent: « Dreyfus appartient à la classe capitaliste, à la classe ennemie... L'affaire Dreyfus est devenue le champ clos de deux fractions rivales de la classe bourgeoise : les opportunistes et les cléricaux. Ils sont d'accord pour duper et mater la démocralie. Entre Reinach et de Mun, gardez votre liberté entière (i) ! »

Ranc, Lacrqix, Clemenceau s'inscrivirent en faux contre un tel acte de faiblesse : « Erreur ! Mensonge ! L'affaire d'un seul est l'affaire de tous î » Mais le peuple fut lent à les entendre.

On voudrait dire qu'un grand mouvement de pitié, de bonté, l'entraîna. Il non fut rien. Les groupements socialistes furent presque seuls à se mettre en mouvement, et ce qui les décida, ce fut l'argument pratique : l'intérêt. Il renversa, retourna l'argument d'indifférence, né de la haine des classes. Non seulement il importe au prolétariat de « décourager les violences et les illégalités des conseils de guerre avant qu'elles deviennent une sorte d'habitude acceptée de tous » ; mais il dépend du peuple que Dreyfus, ce bourgeois, ce soldat obstiné, devienne entre ses mains un instrument sûr pour frapper « les États-Majors rétrogrades » , pour «précipiter le discrédit moral et la chute de la haute armée réactionnaire (2) ».

Si les socialistes, mais nullement tous les socialistes, nullement la majorité des travailleurs, entrèrent dans l'Affaire, ce fut dans ce dessein. Les chefs, qui les poussèrent dans la mêlée, orateurs et écrivains, furent toujours réduits à s'excuser d'être accessibles à la pitié :

(1) 19 janvier i8<^)8 (dans tous le» journauxi,

(2) C'estce (|ue répétera sans cesse Jaurès. (Les Preuves ^L Intérêt socialiste^ 11 el suiv.)

« Nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder des entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de rhumanité (i). » Et la haine des classes est si forte, il semble si étrange de venir en aide à un bourgeois, que ces mêmes chefs s'appliquent à dégrader Dreyfus de sa bourgeoisie : « 11 n'est plus ni un officier, ni un bourgeois.'Il est dépouillé, parTexcès môme du malheur, de tout caractère de classe. Il n'est plus de ces classes dirigeantes... Il n'est plus de cette armée... Il est seulement un exemplaire de l'humaine souffrance... Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l'autorité (2) ». Le vrai sentiment <les socialistes, on le trouve, et dans leur vrai langage, chez Allemane, ouvrier typographe, ancien condamné de la Commune, quand il félicite Zola « d'avoir craché leurs vérités aux puissances du jour (3). » C'est contre elles qu'il faut marcher, contre « le sabre et le goupillon (4) ».

Celte rude formule va balancer, d'ici quelques mois, l'autre formule : « l'honneur de l'armée. » Académiques ou populaires, exacts ou trompeurs, ce sont également des mots nilés.

I)irai-je ([ue la fibre sentimentale ne fut pas touchée? Klle le fut aussi ; [)lus d'un ouvrier s'apitoya sur ce •< [)auvre b de riche ». Des femmes du peuple, restées pratiquantes, prièrent, brûlèrent des cierges pour le malheureux. Mais le mouvement fut surtout politi<|ue.

Dans les réunions publiques (la première, dès h;

il Jauhès, I^a Preuves^ i3.

2) Ibid., ii>.

3) Aurore du i5 jnnvior i8<)8, loltrc à Zola. 4 TiUin, Petite liépuhlùjue du i5.

LA CRISE MOHALE 257

i5 janvier, deux jours après la lettre de Zola), on discute peu le cas de Dreyfus ; le cadre d'une afFaire particulière est trop étroit pour ces rêveurs du redressement total. Les orateurs libertaires et socialistes, Sébastien Faure (d*une élégance aussi raffinée dans ses violences oratoires que de Mun lui-même), Broussouloux, Martinet, Tortelier, sonnent le tocsin des guerres civiles : « Nous sommes le syndicat des opprimés, le syndicat de la révolte I « II ne suffit pas d'abolir, les conseils de guerre, mais « les frontières qui font les patries étroites et mesquines (i) ».

Les diatribes contre le capiUd étaient bien usées. Celles contre l'armée, inattaquée jusqu'alors, eurent le ragoût de la nouveauté. La plupart des écrivains socialistes apportèrent, dans leurs attaques, une violence extrême. Jaurès, presque seul, sut rester sur les hauteurs, même dans ses appels les plus virulents aux officiers républicains et aux soldats : « Vous savez bien, leur disait-il, que, dans l'armée de la République, depuis vingt ans, les républicains sont suspects ; (jue nobles et jésuites recrutent la haute armée et que nul ne monte s'il donne son cœur à la République (2). >»

Mais, autour de lui, on parla d'un autre style. Depuis longtemps, les mots, dans les querelles de presse, avaient perdu leur valeur. La vieille urbanité fran<;aise mourait des coups répétés d<* Cassagnac et de I\ochefort. Ils avaient fait école. Pour se faire entendre, il fallait crier^ injurier, — d'un horrible mot: « engueu 1er ».

Plusieurs de ces écrivains sorl^ûent des séminaires, du parti catholique, cherchaient, même à leur insu, à

'i) M.'initosto liii |»arti ouvrier j^oriaKsle r»*vululionniiire. i-i) Lanterne du iv> janvier i8<j8.

258 llIftTOinE DE L AFFAIRE DREYFUS

le faire oublier (i); d'autres étaient des artistes exaspérés (2) . El tous, d'une manière bien française, généralisaient. Eux aussi, comme Drumonl et ses congénères, identifièrent Esterhazy et Tarmée. Les premiers promoteurs de la Revision ont réprouvé cette assimilation comme un blasphème, un sacrilège. Ces nouveaux venus la trouvèrent commode.

Ils s'excitèrent entre eux, à l'exemple d'un liomme tout neuf dans le parti républicain, hier encore monarchiste déclaré (3), qui, d'ailleurs, rédacteur à V Aurore, continua quelque temps à écrire au Soleil, qu'aucune considération politique ne put jamais arrêter, et qui avait gardé, en changeant de camp, toutes les haines des royalistes contre les institutions et les chefs de la République. D'une misanthropie farouche, où il se complaisait et dont il se faisait une vertu, jaloux de toutes les supériorités, se croyant méconnu et persécuté, d'un immense orgueil, dur et sec, sans pitié sauf pour les b'ôtes, Urbain Gohier dénonçait les généraux « en bloc », Ils dilapident les millions de la défense nationale, (t n'ont jamais connu quela fuite ou la reddition o, tous *< fuyards et capilulards », « Kaiserlicks »>, « qui n'ont reuiporlé de victoires que sur les Français », <^ généraux de débArles » avec leur cortège de filles entrole nues et de « chasseurs de Sodome (^) ». Il savait sa langue, écrivait d'un style nerveux, saccadé, qui était

(i) Turot, Guiiinudc.'iu.

{•?: AjallxM'l ('( rivil, lo v3 j;invioi* 1898, dîins U:^ Droits de VUomme : « On ik» pourrait pas deinandei" dos coinplosaux ^«'miôpaux do qnidi*p<'nd W. sort de millions d'honnnos. Allons donc ! La guilloline pour ces trénéraux 1 .

(3) I! s'était prés(Mdc, en iS^jfi. aux élections iniinlcipales comme <« conser\ateui" libéral ••. Le '>.i août iS<)7, il écrivait dans le Soleil : «. Naj^uère, pour nos maîtres, I Kj^Hisc était lennemie ••

/, Aurore d(»s iS janvier, 3, lO. iS, 23 février, \ mars iîmjS, etc.

riiomiin,' mi^mi-, If loup maigre cl sauvage, cherchant Ih proio. Parfois, des Uiéos hanlies traversaient sq prose ii>euiiri(>ro. comme des éclairs lumineux. Puis, il retombuilà l'inventive monotone, souvent atroce. D'ailleur", inexact, superfiirici, acceptant tle toutes mains, sans examen, les anecdotes scandaleuses, les pires médisances. |K>urvu qu'elles servissent ses rancunes. 1! se croyait un autre Kainl-Jusl et n'étail qu'un autre Rmrliefort, Rochefort cndcl. Ilien que pauvre, proh?, désinti^ressé, plein de courage, toujours prtH à se ballre, il fit si bien (|uc ton! de fureur parut suspecte. Celle rage chronique, systématique, sembla d'un provocateur. Il connut iiii-mi'me ce soupçon qui s'altachail à lui, le mApi-îsa avec raison, s'en exaspéra davnniage. Uien n'en doit rester. Il était absolument sincère. Mais il ne l'eût pas été qu'il n'eût pas écrit autrement, ni fait plus de tort h la cause qu'il croyait servir et pour laquelle il fût movl bravement, fièrement, en homme libre.

des violences de Gohier, d'autres encore, ne tui-enl pas scuIcmenL exploitées par les adversaires de la Revision, comme une preuve que cette entreprise de justice n'élail qu'une campagne contre l'armée; elfes rejetèrent au-^si vers ta réaction militaire des milliers d'ouvriers, imbus d'internationalisme, mais qui continuaient, ipiand pu'isaitle clairon, h chanter et fi battre des mains (i .

Le vieux virus césarien se réveilla, el, très vite, une fois de plu-i. enfiévra, enflamma l'organisme.

Le paysan a\ait lu dans le Petit Jotimif ^:(1 que les

1} V]i:j.i|! tti.;». I.ei ChiUimcnli:

I*, Titiis liiiiniiics sont rcsponsnldcs ili; celle iMmiMtRnp : Morinnni. |iri'-sjildiL ilii l'Onfeil il ad min ist ru lin n du l'rlil Jtnrnal, cl SUD j>riiii:l[i.i[ <'<i)lHl)ur,it«ii['. Alhcil ICIlissfri, <]ui Mvni(int

défenseurs de Dreyfus Iscariole étaient les complices de Tétranger, payés pour provoquer une nouvelle guerre avec rAllemagpe. Il était encore moulu de Tlnvasion Quiconque lui eût parlé de justice, il Taurait chassé à coups de fourche.

Les classes moyennes, il y a un demi-siècle, s'étaient séparées de la haute bourgeoisie quand celle-ci, après avoir voulu tout le pouvoir pour les seuls privilégiés de la fortune, avait passé à Tennemi. Elles formèrent alors les cadres de la démocratie ouvrière, comme les sous-officiers de Tancien régime avaient formé les cadres de l'armée de la Révolution, après le départ des grands chefs pour Coblence. Cette moyenne et cette petite bourgeoisie étaient, pour les deux tiers, répu- . blicaines. Comme elles se renouvelaient ^ans cesse par Tafflux régulier de ceux des ouvriers qui, enrichis par le travail et l'économie, devenaient, à leur tour, patrons et bourgeois, elles restèrent longtemps en communion d'idées avec le peuple. Puis, à leur tour, elles hésitèrent. Les évolutions poUtiques s'étaient faites à leur profit. Les révolutionnaires heureux se sont toujours scandalisés des révolutions qui se font après la leur. La nécessité d'une évolution sociale leur échappa. Ces bourgeois, pourvus et apeurés, s'éloignèrent du peuple précisément h l'heure où ils eussent dû se pencher vers lui avec le plus de sympathie. Las de politique, de tant

que Dreyfus était innocent, et leur porle-pamies, .ludel, ;nirien norninlien, nnii (ril.?nrv et de Druinont, illuniiMé, haineux, fielleux, (jui voyait partout des endiùches et des coniplols.

d'eflbrts qu'il croyait infructueux, Touvrier avait tourné toute sa passion du mieux vers les questions sociales ; et comme partout, même dans la science, les utopies sont les précurseurs du progrès, il s'était engoué du collectivisme allemand. Les classes moyennes s'effrayèrent, opérèrent un mouvement de recul.

Cette bourgeoisie républicaine, se sentant menacée dans ses intérêts, se trouvait donc, quand l'affaire Dreyfus éclata, dans une disposition d'esprit assez fâcheuse. Tout ce qui apportait un trouble nouveau lui donnait de l'humeur. Au surplus, depuis la loi Falloux, elle n'était nullement à l'abri des influences cléricales et monacales. Depuis quelques années surtout, elle n'était point exempte d'antisémitisme.

La maladie ne s'était pas répandue seulement parmi les commerçants et les industriels, les petits rentiers et les petits boutiquiers (ceux-ci, de tout temps, hostiles aux juifs qui leur faisaient concurrence), mais encore aux professions libérales. Les microbes sortis de l'encrier de Drumont avaient empoisonné toute l'atmosphère ; tous respiraient cet air vicié.

En même temps, quelque chose de l'esprit de la Révolution s'était évaporé. Pas de bourgeois, il y a cinquante ans, qui ne fût un lecteur assidu de Voltaire. On ne le lisait plus. Flaubert, qui n'avait visé que Homais, avait atteint Voltaire. Déjà, le romantisme (qui eut pour adversaires les républicains de race) avait obscurci l'esprit français, abreuvé, jusqu'alors, aux sources claires des classiques et de l'Encyclopédie. Enfin, deux philosophes, de valeur très inégale et partis de conceptions très différentes, mais puissants l'un et l'autre, Auguste Comte et Taine, avaient porté successivement une critique destructive dans l'histoire de la Révolution, l'un qui n'avait pas cessé de l'admirer, bien qu'il lui re-

202" IIISTOIHK DE L AFFAIRE DIUCYFUS

prochât uti icléaKsme ingénu, laiilre brûlant d'une haine rarsomrée, mais qui ressemblait à de Teffroi. Où de Maisirc et BonaW avaient échoué parce qu'ils étirent catholiques, Taine réussit. Il n'était pas suspect de cjëricaKsme ni de faire œuvre de parti, puisqu'il était homme de science et « athée (i)» ; donc, ce sombre tableau des Origines de la France contemporaine était véridique. Peu de liyrcs ont exercé une telle influence. La Révolution, jusqu'alors, avait été, pour Timmense majorité des Français, une religion. Elle cessa de Fétre. Grand bénéfice, dès lors, pour T Église et pour la légende, contre-révolutionnaire par excelleitee, cteNapoléon. A Texemple des nobles d'autrefois qui avaient, de leurs propres mains, ébranlé leur maison et prépan; leur ruine, c'étaient des fils de la RévoluHon qui secouaient les colonnes et ouvraient la brèche à Tennemi. Non point, sans doute, que l'esprit d'examen doive s*arrôter devant la Révolution, fille de l'esprit d'examen, et que rattachement superstitieux au « bloc « se distingue essentiejlement de tout autre fanatisme. Jamais hommes ne furent plus divisés entre eux quv ceux de cette tragique époque, qui se tuèrent les uns les autres, décaprtanl la France, cl ouvrirent ainsi la voie au despotisme, moins par l'horreur de leurs excès que par la suppression d'eux-mêmes, des caractères qui aiiraienl ollert à la lyrannie une résistance efficace. 11 est arlifi- <iel de les réconcilier dans la mort. Mais Taine, après Auguste Comte, en créant la métaphysique révolutionnaire, avait mis en cause les principes mêmes sur- (| ni repose la France moderne.

(r) " L'accusation » (l'atliêi>ino fut porîcc contre Taine par lévéque d'Orlènnh, Dupanloup, au moment -le la jmhlicalion «le son I/ishire de la liilérature aimla'iAe. {Ai.'crli'ise ment aiid' jx'rca île famille, i.Sr>3.)

LA CKISf: MOKALE 203

On les croyait sacrés, irréfutables, démonlrés par toute rhistoirc et par la raison ; or, un philosophe les bousculait comme de la logomachie, les criblait de sarcasmes.

Le coup porta si loin, si profondément, que TÉglise, en retour, pardonna à Taine son impiété^ son matérialisme radical, son « Dieu qui n'est qH*unc généralité quelconque (i) »..

L'homme le plus rare est celui qui juge les choses en elles-mêmes, désintéressé du résultat, quel qu*il sôit, sauf de réaliser l'exacte vérité. L'immense majorité des hommes commencent par voiries choses(et fort sincèrement) à travers leurs croyances politiques et religieuses, leurs passions, leurs intérêts de caste ou de classe, leurs intérêts personnels. «< Otez, leur dites-vous, ces verres de couleur. » Us protestent, avec colère, qu'ils n'ont point de lunettes sur les veux.

La noblesse et le clergé furent tout «le suite unanimes contre la Revision, parce qu'ils la tenaient pour contraire à leurs intérêts et à une religion qui a dit ana- Ihème à Fesprit d'examen. II existait une pltfs grande diversité d'opinions et d'intérêts parmi les classes moyennes. Dès lors, la scission, que l'Affaire opéra dans la nation, ne fut nulle part plus profonde ni plus cruelle.

Au début, on en avait discuté comme de tant d'autres événements, en apparence ou en fait plus considérables. Bientôt, on ne s'entretint plus d'autre chose. Pais, après la lettre de Zola, il parut impossible, aux uns comme aux aulres, «l'en parler avec modération, tant le

(i) « Individuoli^ôc A caiift« «le la nature de l'ospril humain. •► (Notes philoHophiq lies, dans la Revue de Paris du lô juillet 1902.) — Ailleurs : «« Dieu n'est cause de rien dans le nïonde. » {Correspondance, I, 35î>.) — Voir Littér. Angl., V, 298, ^, etc.

fond de chacun fui bouleversé par l'extraordinaire aventure, et les conversations dégénérèrent en querelles. Un dessin contemporain traduit exactement la psychologie de cette crise. Un hôte et ses convives, qui se sont assis gaiement autour d'une table bien servie, tout à coup s'invectivent et se prennent aux cheveux; la vaisselle vole en éclats, la table est renversée : ^( Ils en ont parlé (i) ! »

Pour en venir aux coups, que se sont-ils dit ?

Tant qu'ils se sont opposé seulement les arguments de fait, ceux qu'ils ont trouvés dans les journaux des deux camps qui se vantent chacun de détenir la vérité et s'accusent réciproquement de mensonge, le débat s'est poursuivi sur le ton de la conversation. Mais il faut choisir, et comment ?

Le vieil argument des défenseurs de la chose jugée (les sept officiers, etc.) avait énormément grossi. Les sept officiers étaient devenus quatorze (avec ceux qui avaient acquitté Esterhazy, donc recondamné Dreyfus) ; et, de plus, le ministre de la Guerre, TÉtat-Major, le Gouvernement et les deux Chambres. Tous ces hommes, militaires ou civils, sont-ils des scélérats ou des imbéciles ? Toute la France officielle est-elle pourrie ou abrutie ?

Pas de famille sans officier, sans soldat, d'où un terrain merveilleusement préparé à l'opinion irraisonnée, beaucoup plus forte que tous les arguments, qui s'était cristallisée dans la magique formule : Thonneur de l'armée.

Cette bourgeoisie fut toujours très patriote. Par malheur, depuis la «^nierre, son patriotisme s'était singulièrement rétréci. Le temps était loin de la Marseillaise

U) Dessin de Carari d'Ache, dans le Fitjaro du i^i février i8<>S.

de la Paix. D'être intervenue dans toutes les affaires du monde, pour y tenter de grandes entreprises désintéressées, la France n'a recueilli que des déboires ; elle n'admet pas qu'on intervienne dans les siennes. Ôr, Télranger attribuant le bordereau à Esterhazy, il est de Dreyfus. — C'est le patriotisme humilié des vaincus. — Si vous ne comprenez pas pourquoi, c'est que vous n'avez pas le cerveau fait comme celui des vrais Français : <i II y a une frontière entre vous et moi, dit Barrés à Zola, Vénitien déraciné. Quelle frontière ? Les Alpes (i). »>

Montée à ce ton, la convei'sation n'est plus qu'une rixe. La riposte n'est pas moins vive : « Pour le patriotisme, il faut une pairie. Il n'y a pas de patrie sans justice. Ceux-là seuls aujourd'hui sont des patriotes clairvoyants qui montrent la France elle-même menacée par le privilège d'infaillibilité galonnée qui, hier, nous a perdus, qui, demain, nous conduirait aux abîmes. Les bons Français, c'est nous (2). »

Entre des manières aussi opposées d'envisager un même fait et les conséquences qui en résultent, il n'y a pas de conciliation possible. Peut-être, si la division portait seulement sur une question judiciaire ou politique, il y aurait moyen de continuera vivre ensemble. Mais le fossé s'élargit encore.

D'une part, certains adversaires de la Revision se persuadèrent que leurs contradicteurs, amis d'hier et d'avant-hier, défendaient sciemment un traître, parce qu'ils étaient payés ; Zola, pour sa part, n'a-t-il pas touché deux millions (3) ? Et ils rompirent avec ces

(i) Journal du 1" février; Scènes et doctrines du nationalisme, 4o. — Guinaudeau (dans VAurore du 2 février) dit que Barrés était lui-inùine d'orij^ine juive : ^ Son nom est un nom sémite de Lisbonne. >«

(2} Glemenceal', Aurore du 17 janvier 1898.

(3) C'était le l)ruit public. Cependant, on variait sur le chifTre.

26d IllSTOIHE DE L AFFAIRE DREYFUS

vendus. Les défenseurs de Dreyfus, d'autre part, accusèrent leurs adversaires de sacrifier^ de propos délibéré^ un malheureux^ dont Tinnocence était manifeste^ soit à de basses préoccupations personnelles, soit à une conception abominable d'un prétendu intérêt public. Dèsr lorsy ils tiennent, eu» aussi, que le conflit ne porte plus seulement sur un fait, mais sur ce qui constitue essentiellement rhonneur. La crise devient mcwrale. C'est la vieille lutte du Droit contre k Raison d'État. On peut rester l'ami d'nn homme qui manque de jugement, mais non d'un homme qu'on n'estime plus, d'un individu sans conscience ou d'un lâche.

Des familles se brouillèrent^ de vieux liens d'affection furent brisés à jamais.

Ainsi, la bourgeoisie se divisa en deux camps hostiles ; celui des défenseurs de Dreyfus était, de beaucoup ^ le moins nombreux.

Son?' Tancit^n régime, la noblesse et la haute bourgt'oih^ie sétaienl, le plus souvent, désintéressées dos affaires publiques, qui étaient les affaires du Hoi. Le (loiîvernement n'était pour elles qu'un sujel<renlretiens, nm'\> moins passiorinanl que la littérature cl l'amour. Déjî'i, à la veille de la Révolution, ces «leux classes s'étaient fort rapprochées.

yualrc-vingl neuf les séi)ara. La nuMesse y avait fort aidé, mais inconsciemment, par goût pour les idées nouvelles et par une certaine générosité dVsprit. Le (lOuvernement libre eût dû s'établir par elle ; il s'ét^ablit sans elle, puis contre elle, quand elle refusn, sauf les-

LA CRISE MOHALE 267

pace d'une uuit, de s'y associer. Dès lors, quand elle revint de 1 émigration, elle élait devenue, sauf de rares <*xceptions, rétrograde ; et comme la philosophie, en passant de la théorie dans les faits, lui avait coûté ses privilèges cl ses biens, elle se donna à TÉgli^ en qui elle avait reconnu Tirréconciliable ennemie de k Révolution. Pourtant, elle ne se mêla pas beaucoup plus aux affaires ; l'exemple de l'aristocratie anglaise — qui a toujours compris ses pri^vilèges comme un devoir^ — fut perdu pour elle, ou il était trop tard pour qu'elle se corrigeât et qu'elle fît consister sa prérogative dans une lâche plus large que le service du Roi ; même quand il n'y aura plus de Cour, elle restera une noblesse de cour. La Révolution de i83o, puis TEmpire, lui permirent de cacher, sous un vernis de fidélité et d'honneur, son incapacité et sa paresse. — La haute bourgeoisie, au contraire, était demeurée libéi*ale et fidèle aux principes <le 1789. Son apogée fut à la Monarchie de Juillet, où vraiment elle fut souveraine, mais d'où date auesi sa décadence. Ayant refusé de partager le pouvoir avec la démocratie, elle le perdit. Elle fit alors faillite à ses principes, dans le vain espoir de le reprendre,, et s'étant alliée^ par peur du socialisme, avec la noblesse et l'Église, se soumit à la direction de l'une et prit les préjugés de l'autre. Ces deux classes, également égoïstes, acceptèrenl l'Empire , (|ui garantissait Tordre , mais cependant le boudèrent. Elles échouèrent ensuite, après la guerre, à n»slaunM- la monarchie. Elles se consolaient, depuis vin^t ans, de leur défaite par des épigrammes contre les p<4ites gens qui, maintenant, dirigeaient l'État, et brouillonnèrent dans les mauvais coups <|ui furent tentés contre la République. Elles restaient monarchist<»s, bien que sans grand espoir de restaurer la Royauté, mais elles étaient surtout cléricales, repre-

liaient, sans se lasser, l'éternelle comédie des réactions : <( La Religion sera un des grands points à mettre en avant (i). » Leur mentalité si libre, il y a un siècle, quand tous « les honnêtes gens » se piquaient ouvertement d'impiété (2), était devenue catholique.

Cette transformation était Toeuvre des Jésuites. La Compagnie, en effet, avait toutsimplement repris au dixneuvième siècle, avec les mêmes procédés et dans le mêmedessein,rentreprisequiavait marqué, au seizième, ses débuts dans Thistoire. Elle s'était heurtée, alors, à une France, non pas, sans doute, aussi hardie que celle de TEncyclopédie, mais déjà si émancipée que l'une des causes principales qui expliquent Tinsuccès relatif de la Réforme au pays natal de Calvin, c'est que les lecteurs de Rabelais étaient de cent lieues en avant des Allemands et des Suisses, — j'entends trop avancés dans le libre examen et la philosophie rationnelle pour s'arrêter à un simple changement de religion. Convertir, abêtir de tels hommes, il n'y fallait pas songer. Les Jésuites leur prirent leurs enfants. Le pape avait à peine approuvé leurs constitutions qu'ils se mirent à fonder des collèges, c'est-à-dire à faire jouer la grande machine que Michelet appelle u l'inquisition préventive » : rÉducation (3). Aussitôt, le siècle commença u à baisser de cœur et de morale (4) »> jusqu'à la Ligue.

(1) Maric-Anloinclte à Meicy, 3 février 1791, dans le recueil de Feiillet de Conçues (I, 4'i7 .

2) Mercieh. Tableau de Paris^ III, 4<) : « Depuis dix ans, le beau monde ne va plus à la messe ; on n'y va que le dimanclie, pour ne pas scandaliser les laquais, et les laquais savent (jue l'on n'y va ((ue pour eux. » — « Prescpie tous les ireiis d'étude cl de bel esprit, écrit d'Argenson, se déclarent contre la religion. » Voir Taine, Ancien Réijime, HjC).;

i:^ Histoire de France, VI 11, (jH.

4 Ibiii.y X. 147.

LA CRISE MOHALE 269

C'est celte môme œuvre d'asservissement intellectuel qu'ils avaient recommencée sur les petits-fils des contemporains de Voltaire ; ils Tachevèrenl dans le môme laps de temps, en moins de cinquante ans(i).

Simultanément, et sous la môme influence, le clergé, si libéral à la veille de la Révolution, et, s'il faut en croire des témoignages autorisés, si incrédule (2), avait subi la môme déformation. Aux « vicaires savoyards », frottés de philosophie, qui inclinaient au simple déisme, avaient succédé des prêtres, ignares pour la plupart, et qui avaient supprimé, comme au Moyen Age (3), les relations directes du fidèle avec son créateur. Non seulement la Vierge Immaculée, les saints intercesseurs, rimbécile Saint Antoine de Padoue, détrônèrent Dieu le Père et jusqu'à son Filsdont on n'adora plus qu'un sanglant viscère ; mais le prêtre et le moine s'interposèrent comme les médiateurs obligatoires entre leurs ouailles et cette répugnante imagerie. Ces dogmes nouveaux, ce marianisme aiîadissant, que saint Bernard (4), saint Bonaventure lui-môme (5), saint Thomas d'Aquin (6) avaient si sagement combattus, devinrent presque toute la religion. Le pur christianisme de l'Évangile tomba ainsi au plus grossier fétichisme.

En môme temps, l'autorité du confesseur, presque

(â) Les constilulionsd«*s Jésuites furent autorisées en i54o; la Ligue éclata en 158.^) ; la loi Fallouxest de i&V) ; raffaire Dreyfus éclate en 1894.

(2; Bachaumont, Mémoires, III, 253; La Fayette, Mémoires^ III, 58; Chateaubkiand, Mémoires, l, 246; Montlosieh, Mémoires, I, 37 ; Mercier. IV, i.'|2, etc. [apud Taine, Ancien fiéyime, 383.)

(3; Lea, ffistoire de VlnquiaUion^ (trad. française de Salomon Keînach), II, 5i.

(4) Épîlre i7.'i aux chanoines de Lyon.

(5) Speculi beatœ uinjinis, ch. i, 11, viii, ix.

• 61 Somme ihéoloijique, 1, 11, O, 81, art. 4 ; 111, Q, 14, etc. — Voir Lea, lll, 718 et suiv.

nulle au dix-huitième siècle, s'était de nouveau consolidée. Hommes et femmes, surtout les mères trop souvent frÎToles, payaient leurs faiblesses en livrant leurs enfants (i).

On a déjà montré que, du premier jour, rAffaire parut à la Congrégation une occasion unique, sinon de renverser la République, du moins de mettre la main sur le pouvoir. Une fois le principe posé et admis que Tarmée est menacée dans son honneur, on engagea, sans relard, l'opération politique et religieuse. Ce n*est pas, cette fois, pour sa propre cause que TÉglise part en guerre, mais au secours de l'armée. La lettre de Zola lui fut un thèmeadmirable pour prêcher, dans ses cinquante mille chaires, la sainte Croisade contre les ennemis de Tarmée et du Christ, — les mêmes. Cela seul eût dû suffire à ou vrir les yeux au Gouvernement et au parti républicain . Puis, à son propre étonnement, le monde des salons se mobilisa. Prises, tout à coup, d'un goût violent pour les affaires publiques, dont elles s'étaient exclues ellesmêmes, depuis tant d'années, la vieille noblesse et la haute bourgeoisie crurent que leur heure allait enfin sonner. 11 ne leurpanit pas impossible, dans l'universel désarroi, de restaurer l'ancien régime par Tétroile union

(i) L'exlrciiie indnlg«'iicc pour irs péclu^s de la chair Tut lonjours l'un défi ressorts de la politique des Jésuitei*. (MiniKi.ET. le Prélre, fa femme et la famille.) Uenan, dem('^me,d^s iSTkj, signale le pùril : « On s'eniparail de l'esprit «le la mère, on lui ex]>osait le poids lerribleifue ferait peser sur elle de va ni Dieu l'éducation «les enfanl'*. IMiis. on lui oiTrail un nioven fort commode pour «!'chapper h celte responsahilité, c'était de les confier à la Société... La mère n'était j)eut-ètre [)as fA<*hée de se voir débarrassée de soins austères. Tout le mond<'. de la sorte, était content; la mère était, à la fois, tout entière à ses i)laisirs ot sûre de a:aLmer le ciel, l«' révérend I*èn» le t^arantissait. >• iLa pari de la famille et de VElol danaVhdnraium, «'onférenre <lu \\) avril lS*»*», dans la lié for me inlelleehielle et morale, !i33».

de Tarmée et de l'Église, à leur profit. Le duo d'Orléans^ à (jui Dufeuille avail donné sa démission, l'avait remplacé par le fils du vieux Bunel(i), qui avait les préjugés de son père, mais de cœur sec et d'esprit étroit. Les autres membres Je son bureau politique étaient plus médiocres encore, gentilshommes sans culture et bourgeois qui rachetaient leur roture par la servilité. Ils professaient pour les libéraux de i83o le même dédain que les jeimes républicains cyniques pour les vieilles barbes de i8/|8. Ces étourneaux et quelques moines de boudoir entraînèrent les salons. Le plaisir est une tour d*ivoire comme Tétude. Au même instant que les savants sortaient de leurs laboratoires pour se jeter, épris de justice, dans la mêlée, les gens du monde délaissèrent leurs passe-temps favoris et leur» loisirs dorés pour combattre Tabominable entreprise du Syndicat. Peut-on se retenir quand la France est menacée, quand on insulte l'armée où les beaux fils de la société, dédaigneux du travail civil, ont accaparé les meilleurs emplois?

Le peuple, depuis la Révolution, s'est cru le monopole du patriotisme. Les nobles, à ses yeux, n'ont pas ce<»8é d'être les émigrés, les gens de Coblence, ceux qui sont revenusdans les fameux u fourgons (2)». Il abjurera son erreur (juand il les verra, dans une telle aventure, venir à lui, voler, des premiers, au drapeau. Les bons Français, désormais, ce seront eux, et les mauvais, ce seront

1) iT) janvier 1H98. — Ln démission de Dufeuille est du i5 décembre 1897.

(2) En 1870, hor:a do nobles exceptions (Charetle, (lathelineau, Polignac, Coriolis, Cazenove de Pradines, d'autres encore que les amis de Oambelta enloiirèrent toujours d*un grand respect), la noblesse se pronon(;a contr*» la lutte à outrance, poursuivit de calomnies et d'injures le (iouvernement de la Défense nationale.

272 HISTOIWE DE L AFFAIRE DRFYFUS

les juifs, les protestants, les francs-ma(;ons, défenseurs du traître et complices de Tétranger.

Ici encore apparaissent les résultats de l'éducation jésuitique qui autorise, pour une bonne fin, prescrit le mensonge. De même que les élèves des pères, quand ils passent un examen devant des professeurs de l'Université, n'éprouvent aucun scrupule à célébrer les principes de 89, qu'ils ont appris à détester, et, dépassant le but, à vanter Marat ou Robespierre, de même les nouveaux ligueurs se mirent à parler le plus pur jargon révolutionnaire et, volontiers, eussent coiffé le bonnet rouge, s'il avait été encore de mode. La patrie en danger^ l'or de l'Angleterre, toute la phraséologie de 92 a passé du club des Jacobins au Jockey-Club. Nécessairement, ils avalent toutes les sottises imprimées de leurs journaux, celles qui se colportent et qui sont pires encore, et celles qu'ils inventent eux-mêmes, par exaltation d'esprit ou par gageure. Nul esprit critique, nulle défense contre l'absurde, et, s'il est possible, encore moins de générosité, de vulgaire humanilé, surtout chez les jeunes. « Les conservaleurs, disait un jour le prince Napoléon, sont de méchantes gens (i). » Ils apportent dans la politique, avec leur frivolité, leur brutalité d'hommes de sport. Seuls, une douzaine ou deux de vieux orléanistes, qui n'ont pas tout oublié du libéralisme d'aulrefois, s'abstiennent de prendre part à ces vilenies, sans pourtant (ju'ils élèvent la voix, car il ne faut pas ([uitter son parti, son monde, surtout quaiul il se trompe, et le juif ne vaut pas la rupture d'une seule relation sociale. Mais les femmes, pour la plupart, sont impitoyables. Leurs aïeules, les belles et tendres amies des philosophes, Mmech» Luxemhourj^, Mme de

Il II U'iiaU souvent ce piMjpus qui élofinc (ImI)oi(I. iikhs qui est très profond: il nie In leiiu à nioi-rnènie, onlévrior iSS:^.

Bouf fiers, Mme dlioudelol, Mme de Lauzun, Mme de Choiseul, pleuraient sur les Calas, sur Lally, dînaient avec Mme Legros, l'épicière (i). La môme bonlé, le môme dévouement aux belles causes, animaient encore les grandes chrétiennes qu'étaient leurs mères et leui-s grand'mères, la duchesse Alberlinede Broglie, Mme d'Haussonville, Mme de Barante. Le dur catholicisme romain a la ri ce lait. Celles-ci s'engouent des bandits et des bourreaux. Elles se délectent de la prose meurlrière de Drumont el des pitreries sinistres de Uochefort, ralîolent de Barrés; et il n y a plus de belle compagnie sans le dessinateur Forain qui, pour crachoir, avait, hier encore, dans son atelier, un képi de général; aujourd'hui, c'est moi qu'il représente avec ce même crachoir, dans mon cabinet, après m'avoir conté, quelques jours avant, (ju'ayant assisté à la dégradation de Dreyfus, il le croyait innocent. Les plus grandes dames s'encanaillent avec Guérin ; leur langage, qui n'exagère pas leurs pensées, ferait horreur aux amazones du Dahomey. L'une d'elles se îait une répulxition de patriotisme et d'esprit en souhaitant que « Dreyfus soit innocent, afin qu'il souiïre davantage (2) ». Le faubourg Saint-Germain profita de l'occasion pour rompre avec. les quelques juifs qui avaient forcé ses portes: «Gardez-vous vos juifs »? demandait une vieille Philaminte. On ne garda que ceux dont les filles, dotées à millions, avaient refumé les terres hypothéquées del'arislocratie.On s'éloigna des Rothschild qui, sans intervenir dans la lutte, refusaient cependant de désavouer les

(1) Geffrov, Gustave et la Cour de France^ 1, -267, 281; Taink, Ancien liéginie, 388, otc.

(2) Il y eut qiuMciues exceptions. .le pourrais citer cinq ou six très grandes dames qui furent, selon la jolie expression de Tune d'elles, des « dreyfusistes douloureuses ».

274 HISTOIRE DE L AFFAIHE DUEYFfS

défenseurs de Dreyfus. Le duc d'Orléans passa ouverlemenlà ranlisémitisme ( i )., et, pelil-fils d'une protestante, tourna le dos aux prolestants, moins répugnants que les juifs, mais qui ne valent pas mieux, qui ne sont pas « de vrais Français (2) ».

Ainsi, au seuil du vingtième siècle, recommençait la Ligue, explosion subite, en apparence, et (pii parut telle aux esprits superficiels, mais qui, en fait, avait été préparée, couvait depuis longtemps. Le cas de Dreyfus ne fut que le prétexte, comme cela fut avoué par le pape lui-même (3). Ce qu'on voulait, c'était étrangler la société laïque, « reviser la Révolution, faite au seul profit delà bourgeoisie et confisquée par les Juifs i/i) »>, abolir les dieux étrangers, les « faux dogmes de quatre-vingt neuf (5) ».

Tout de suite, les meneurs, moines et nobles, lancèrent le désordre dans la rue et, d'abord, selon la vieille tactique, contre 1rs juifs.

1) niscoiir-i «le S.ui Heiiin,

2) Kn.NKM HiAAi LT, Lc Pi'ril proiealanl, n\ : " L«' palriotisinc des protcst.intî^ osl des plus douteux. Ils ont loujours ét<* tels «prils sont encore de nos j<»urs : (\e< iônoIIôs et «les antipa- Irioles. "!>/): " l.cs religions sont des r.'ues: or. je prol«*sl.Mntisnie est une iinporlali(»n allemande, anlifrafn.aise ; les proleslants s'a])pli(pienl toujours à faire à la l'ranre k* plu< déniai possible. .) Le livre de Henault. laiuM' |»ar tf»uh' l.-i pi^s-c royaliste, fut enle\é, en p<Mi d»' l<Mups, à vingt «'dilions.

-3) \'oir p. r»'|.

V DniMONT, Libre Parole du 11 lévrier i8<)X. r»; Emmêle sur le monarefiie. lettre de IV\rL lîoim.i:!.

LA CHISli MORALE 276

L'avantage du désordre systéniatiquemeni provoqué, c'est que les gens ])aisil)les en veulent moins à ceux qui le font qu'au Gouvernemenl qui n'a pas su Tempécher et aux téméraires qui en sont le prétexle. Très vite, ils prennent peur, réclament un sauveur. Or, César sera le serviteur de TKglise, ou il ne sera pas.

Four la chasse aux juifs, préface à des troubles plus profonds, elle réjouira les non-juifs ; elle sera un avertissement à quiconque osera se déclarer pour le traître; elle provoquera le réveil de l'antique barbarie.

Dès la semaine qui suivit la lettre de Zola et presque tous lesjours, pendant plus d'un mois, des manifestations tumultueuses éclatèrent dans beaucoup de grandes villes. — Le 17 janvier, à Nantes, trois mille individus, les jeunes gens des cercles catholiques, les bateliers du port, parcourent les rues, en poussant des cris de mort. Après un temps d'arrêt devant l'hôtel du corps d'armée et devant le cercle militaire, où la foule acclame les officicM-s (*t les soldats, elle se rue contre les magasins des juifs, casse les devantures et les carreaux, cherche à forcer la porte de la synagogue. Le receveur principal des postes s'appelle Dreyfus ; la foule réclame sa démission, — Le même soir, à Nancy, la populace assiège la synagogue, envahit les boutiques, brûle des paquets de journaux. — A Rennes, les braillards, genlillûtres cléricaux et paysans, près de deux mille, armés de bâtons, donnent Tassant aux maisons d'un professeur juif, Victor Basch, et du professeur Andrade (pii avait adressé une lettre publique à Mercier. — A Hordeaux, il faut la garde pour empêcher les manifestations de tourner au pillage. — Tout le temps, les cris de «' Mort aux Juifs I Mort k Zola ! Mort à Drevfus ! • se mêlent aux cris de « Vive Tarmée ! » — Mêmes scènes et plus violentes encore

276 HISTOIRE DE L AFKAIHE DHEYFUS

les jours suivants, k Tournon, à Moulins, à Montpellier, à Angoulôme, à Privas, à Tours, à Poitiers, à Toulouse, à Marinande. — Le 19, nouvelle émeute à Nantes, où les dragons doivent charger; il faut fermer les boutiques et les bazars tenus par les coreligionnaires du traître. — Le 20, bagarres à Lille. — Le 21, à Angers, la troupe de ligne est sur pied toute la nuit; le môme soir, à Rouen, charges de cavalerie contre les émeutiers. — Le 22, à Chàlons, la gendarmerie défend avec peine les magasins des juifs contre les assaillants. — A Besançon, la synagogue est presque forcée. La foule hurle toute la nuit : « A bas les juifs ! » A Sainl-Malo, le mannequin de Dreyfus est brûlé en place publique. Ailleurs, ceux de Zola, de Scheurer, le mien. — A Marseille, à la même date, j)lusieurs milliers de gens sans aveu, la lie du porl, les nervi^ conduits par la jeunesse dorée, acclament les officiers au balcon du cercle militaire, et, de là, tout le long de la Cannebiére, et dans les rues avoisinantes, cassent, à coups de pierre, les glaces des magasins, arrachent les grilles du leni[)le et poussent des hurlements de moil conlre IiMabbin. — Dans toute la Lorraine, à Lunéville, à Kpinal, à Har-le-Dur, dans les moindres villages, les juifs sont hués, boui'rés de cou|>s ; on leur jette de la i)Oue : ils ripostent à coups de pierre ;des agents «pii interviennent sont blessés. Des boutiques sont défoncées, saccagées. Les fommes sont de la fête, et les j)lus enragées. — l)agarres encore à (Irenoble, à NiorI, au Havre, à Orléans. — Partout les malfaiteurs s'en mêlent, profilent du tuuiuilt* pour travailler de leur état. Pen<lant (pie les o ])alri<)les •>, à Bordeaux, lapident les maisons juives, les voleurs fouillent leurs poches. La police arrête plu>ieurs récidivistes. Au bout de quel([ues soirées de ce licnre, la force publique, insuffisante, harassée, perd patience

et brutalise tout le monde, juifs et chrétiens fi).

A Paris, Guérin exerçait ses troupes, tantôt au quartier latin, tantôt sur les boulevards. 11 fit promener tout un jour uno p;\ncarte avec ces mots : « Zola à la potence! Mort aux juifs! » Le soir, dans les réunions publiques, il déclarait, par une parodie catholique de la Commune, que des otages étaient choisis parmi les amis du traître. C/étaient Bernard Lazare et moi (2). Mais il trouva à(jui parler. Le 17, avec Alphonse Humbert, Thiébaud, Le Provost de Launay, le vicomte de Pontbriand, il avait organisé un meeting d'indignation. Thiébaud s'étant écrié : « C*est la Révolution qui commence! » les socialistes se précipitèrent à Tassant de la tribune ; on s'assomma pendant une heure ; le sang coula.

Ce ne sont là pourtant que des feux de paille si on les compare à la conflagration qui a éclaté, de l'autre coté de la Méditerranée, en Algérie. L'antisémitisme, depuis quelques années, y avait beaucoup grandi. Les juifs d*Algérie, naturalisés en bloc par le décret du 1^ octobre 1870 (3), étaient très reconnaissants à la République de les avoir faits Français. Us s'attachèrent particulièrement au groupe politique qui les avait appelés d'un coup à la cité complète. C'était celui des amis de Crémieux et do Gambetta. Les autres groupements, d'ailleurs républicains, leur en voulurent de soutenir un seul parti de leur vote et de leur argent. — La population

(i) Déi)<>clios de VAyenre Ilavas. Mêmes récils dans la Libre Parole, Vlnlransiyeanl et I;i Croix des 17, 18, Hjjanvier 1898, etc.

(2) « Dès ce soir, MM. Ueinach el Bernanl Lazare font nos otages. »» (Déclaration de Guérfn /i un rédacteur du Fujuro^ 19 janvier.)

(3, Signé : r.nKMiEUx, Gambktta, Gl.\is-Bizoin, Fouiucnox. Dès i8t)9, le Gouvernemenl impérial avait soumis au Conseil d'État un projet analogue.

' d'origine française ^tait dix fois plus nombreuse (i).-^ ' Pour les griefs économiques, tant iiilaginaires que réels, c'étaient les accusations séculaires, les mêmes qui se produisent Y>artout où chrétiens et juifs sont en présence. Beaucoup de juifs algériens pratiquaient Tusure, mais à un taux qui n'était pas supérieur au taux ordinaire des usuriers chrétiens, et qui était inférieur à celui des usuriers kabyles. On leur reprochait de rester, dans la nation, une classe fermée, de ne pas s*e mêler à la vie commune (2). Mais, quand ils voulaient s'y mêler, on les repoussait. Les Arabes méprisaient leurs cousins sémites, mais pas beaucoup plus que les chiens chrétiens. Les étrangers, non naturalisés, très nombreux, Espagnols, Maltai», Italiens surtout, les détestaient. La pâte dont est fait l'antisémitisme est toujours la même ; le levain seul fut plus violent sur cette terre brûlante d'Afrique.

Les troubles commencèrent à Alger, le 18 janvier. Des étudiants s'apprêtaient à brûler Zola en effigie ; la police intervint (3) ; les jeunes patriotes parcoururent les rues en poussant des cris et, tout de suite, une foule se joignit à eux, où dominaient les étrangers et les indigènes, pour acclamer l'armée, mais aussi pour se ruer sur les magasins et les bazars des juifs. Ces désordres se répétèrent quatre jours de suite. La gendarmcM-ie à cheval laissait faire (4). Les manifestants s'écartaient sur son passage, l'applaudissaient et se reformaient der-

(1;. Population française d'origine: 3i8.i37 : i)Oi>iilalion française juive : r)o.7o3 Chambre des Députés, séance du i<) février i8y8, discours de Bourlier, député d'Alprer )

'2 Chambre Jes Députés, séance du 19 février iSç)8, discours de Jaurès.

(3) Chambre des Députés^ séance du vj février iS»/;. discours «le Paul Saniary ; Télégramme aUjérien du 20 janvier, article de Charles Marchai, vice-président du Conseil général.

Cl Tempri du v) février i8y8.

r.A CRISE MORALK 279

rière elle pour donner la chasse aux juifs. Les boutiquiers chrétiens arborèrent des pancartes indicatrices : « Maison catholique. Pas de juifs dans la maison. — IVous sommes tous chrétiens et catholiques ! — Vive la France ! A bas les juifs ( i) î »

Les émeutiers ainsi renseignés n'assaillirent que les magasins de la concurrence. <^ Qui avait donné ce mot d'ordre ? Ah ! personne, si ce n>st le Christ lui-même, le Christ qui aime les Francs, et auquel il faudra bien revenir, puisque lui seul est le sauveur. La protection fut claire, palpable, évidente. Pas une maison fran<;aise ou même étrangère, ni arabe, n'a soulTert le moindre dégîU, tandis <pie, à côté, au milieu de la sérénité parfaite des éléments français, on .saccageait tout chez les juifs, et cela, très souvent, entre deux magasins nonjuifs. Il n'y a pas eu une seule méprise if>.). >»

Le général Varloud, qui commandait à Alger, était un vieux républicain. Le cœur lui levait quand ces misérables, se jelant à la tête de son cheval, criaient : u Vive l'armée '3; I »

Le préfet (Granet), le gouverneur (Lépine), avertirent le maire (Cuillemin; qu'ils lui retireraient la police s'il ne faisait pas respecter l'ordre. Le maire crut s'en tirer par des proclamations : « Vous avez été indignés des agissements infûmes de ceux qui essayent «l'atteindre cette chose sacrée: l'honneur <le l'armée française. L'émotion soudaine de la mère-patrie a vibré du premier coup dans vos cœurs. Mais ne faites pas dégénérer en désordres de la rue et en attaques contre les propriétés

;i Croix (lu •.>S j.'MiNier iHt^S: Gazelle de France du lofévrier, arliclc de HoLTor L;uiil)('liri, conseiller nuinici|>nl roynlii*le de r-ni'r'. qui félicite les .lutijuifs du réveil de la loi.

i'2) <>o/>,du •>.8 j.niviiT.

3j Déclnralion du <:énéi'ol Varloud. {Radical du 21 avril 1902.)

TexplosioD de ces beaux sentimeDls. » Et encore : « Vous avez montré superbement votre furie fran-' çaise; montrez maintenant que vous avez le calme et la force (i). »

Les principiaux meneurs, Pradelle, Lebailly, un tout jeune boinme, Max Régis Milanô, de famille italienne, naturalisé de la veille, continuèrent à montrer leur furie. I^e 22 au soir, ils haranguèrent la foule (six mille personnes) qu'ils avaient convoquée dans un cirque. Régis proposa « d'arroser de sang juif Tarbre de la liberté ». L'avocat Langlois : « Les Juifs ont osé relever la tête; il faut les écraser. » Morinaud, de Constantine : « Les ancêtres des juifs n'étaient pas dignes de cirer les babouches des Arabes (2). » Ainsi grisée, la canaille, armée de nerfs de bœuf et de malraques, descendit vers Tun des quartier» juifs, celui de la Lyre. L'accès en était gardé par la troupe. Il fallut remettre Topération au lendemain.

Le jour suivant, quand la bande des émeutiers monta vers la rue de la Lyre, troupe et police étaient ailleurs. Les juifs seuls faisaient le guet. Ils se défendirent à coups de bâton et à coups de pierre. Un des émeutiers, Cayrol, maçon, reçut un coup de couteau dont il mourut une heure après. Repoussé de ce côté, « le flot des manifestants envahit alors la rue Bab-Azoum » et la livra au pillage, comme une ville prise, ainsi que la la rue Bab-el-Oued (3). Le gouverneur Lépine étant arrivé sur les lieux, avec un détachement de zouaves, « la

(1) Proclamalions des 21 et 22 janvier i8<j8.

(2) Dépêche algérienne du 2.'|.

(3) Pèlerin du C février. — Mômes récits dan? les journ.iux d'Alger {Dépêche, Télégramme, etc.), dans ï Agence llavas, etc. Mais je préfère citer le récit des Assomplionnislcs, identique et plus instructif.

mêlée continua autour de lui (i) ». La police était exténuée ; plusieurs agents, frappés, blessés, étaient hors de service ; il fut lui-môme atteint par un projectile « au milieu des hurlements d'une foule en délire (2) »>. « Gin* quante boutiques furent dévastées en un instant (3) »; pas une boutique juive n'échappa, k Les pillards étaient encouragés par l'approbation de tous les véritables colons. Ces barbares modernes vont-ils ouvrir un nouveau chemin au christianisme, comme autrefois les hordes d'Attila (4) ? » Les destructions continuèrent toute la nuit, au milieu de feux de joie qui risquèrent d'embraser tout le quartier. Le lendemain, au retour des obsèques de Cayrol, « la foule assomma deux juifs, qui refusaient de céder leur place dans un omnibus (5) », et un troisième qui portait un pain (6). L'un deux, lapidé, le crAne fracassé à coups de matraque, ne tarda pas à expirer. Le gouverneur, qui avait suivi les obsèques de Cayrol, n'assista pas à celles de Schebat Aaron. C'était un volontaire de 1870. — Mêmes scènes h Blidah, à Saint-Eugène, à la Maison-Carrée, à Bouffarick, à Mostaganem, à Mustapha '7). — En quatre jours, i58 magasins furent saccagés de fond en comble, toutes les marchandises volées, jetées au vent ou dans la boue, brûlées au pétrole, avec les livres de comptabilité el les correspondances [S), — Sur 5i3 individus arrêtés, pen-

(1) Pèlerin du ft février 1808.

(2) Chambre des Députée, séance du 19 février 1898, discours «le Lépine.

(3: JbUi.

\!^) Pèl'rin du ft février.

(5) Libre Parole <lu i5 février, article de Max Régis intitulé: « Nécespilé des Irouljles d'Alger. »

(6) 11 s'appelait ZérafTa. Déjiérhe Havas.)

(7) Dépêche algérienne du 25 janvier. De même VAnl'juifyjouvnal de Max Hégis.

(8) Temps du ly février.

(lant ces troubles, la justice compta 4^ juifs, coupables de s'être défendus, 176 Français catholiques, i84 Arabes et 112 étrangers (1). — L'incendie, parti d'Alger, s'étale bientôt sur le reste du département, gagne Constantine et Oran. Partout, la foule ensauvagée, encouragée, bfttonne les juifs, vole et détruit, envahit les synagogues, souille les vases sacrés et déchire les rouleaux de la Loi. •

Le principal héros de ces scènes bestiales, le jeune Régis, fut porté en triomphe ; les belles Algériennes s» disputèrent ses faveurs. Le «moine» de la Croix remercia « le Christ, qui a tout couvert de sa protection, sauf le traître ». — Le Christ avait dît : « Aimez-vous les uns les autres. » — Et Drumont exulta, ayant enfin trouvé des électeurs digneç de lui.

(1) Chambre des Députés, séance du 19 février 1898, discours de Barthou, ministre de l'Intérieur:

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