CHAPITRE V
Le discours de C.avai^nac, sur les aveux de Dreyfus, avait paru à beaucoup d'esprits indécis, qui ne se résignaient pas de gaîfi? de cœur à l'injustice, une réponse topique à la lettre de Zola. Si le traître lui-môme a confessé son crime, toute celte fantasmagorie s'écroule.
La légende, depuis trois mois, courait les journaux (i ). L'anecdote devenait autrement sérieuse avec Cavaignac, ancien ministre de la Guerre, personnage grave, vertueux, incapable de mentir. Non seulement il affirmait la réalité des aveux, mais l'existence d'un témoignage écrit contemporain, évidemment d'un rapport de Lebrun-Renault. Les journaux de l'Ktat-Major précisaient que ce rapport avait été écrit « au lendemain même de la dégradation (r^) >•.
(i; Rôccmmeiil encore VHcIciir Uu<j, VKrho de Paria du 1*2 janvier 189S y étnienl revenus. Bernard Lazare opposa un déuienli formel à VEclair, déclara (juil nexistait aucun rapport de Lebrun-Renaull. Il tenait le renseignement de Korzinelti «lui avait interrotfé ^on ancien camarade.
.1 PJrlair du 9.
284 HISTOIRE DE l'aFFAIHE DREYFUS
Cavaignac, à la tribune, s'était tenu dans le vague. Il n'avait point dit quel était ce document qui eût suffi à calmer l'agitation. Il convint, dans les couloirs, qu'il ne l'avait pas vu, mais il était « moralement sur (i) » ; il laissa entendre qu'il s'agissait d'un rapport. En fait, il avait parlé seulement sur la foi de BoisdelTre et de Gonse, qui lui avaient dit ce qu'ils voulaient, sans qu'en son austère inconscience il leur en demandât davantage.
Le dossier des aveux ne comprenait encore que deux pièces : la déclaration qui avait été dictée, en octobre, à Lebrun-Renault, et une note de lionsc, sur une conversation qu'il avait eue, en décembre, avec Mercier.
Mercier, selon Gonse, « se souvenait parfaitement, sans, toutefois, pouvoir indiquer exactement les termes employés, que les paroles rapportées par le capitaine Lebrun-RenauU, le jour de la dégradStion, constituaient des aveux ». Ces paroles lui avaient paru assez importantes pour mériter d'être immédiatement communiquées au Président de la République et au président du Conseil (;>).
Comme on l'a vu, Lebrun-Renault n'avait soufflé mot de!=' prél(Midus avcMix ni à Casiiiiir-Perior, ni à Dupuy, ni à M<MT'i(M' {',{• .
Billot ne demaiHlait (ju'à (Mre trompé. La date récenle de ces pièces oxpliiinait (jue ni (ionse, ni l]ois- «lelïVe n'eussent ()l>jeclé à Pi('(iiiarl les aveux de l)reyfus.
(i) L'IhmIo SOS coiivcr^alions (<lii iS jaiiviei* iS9Si fut rappoi-lre le lendemain dans \o> Droits de l'homme, ('/élnil le In-uil puMic des conluirs.
i'.i} Casii.. Il, i3',>. La note est datée <lu (> décembre i8<»7. Klh? débute ainsi : -• Le i-énéral Mercier, <jii«' j'ai vu ce matin, se souvient parfaitement... ete. •> Elle est sitriiée : u le trénéral : A. Go.nsk. »
(3 V. t. I, 003 et suiv
LA DIXLAHATION DE BLLOW 285
D'autre j^arl, (juand Cavaignac avait parlé d'un doeumont<( contemporain o, Billol avait laissé dire; il y avait avantagea ce que celte erreur s'accréditât.
Les deux noh^s ipar une autre habileté, mais révélatrice à elle seule de la fraude) ne faisaient aucune allusion à la visite de Du Paly à Dreyfus, au Cherche-Midi, le 3i <lécembre 189^, (1).— On se souvient que DuPaty, ce jour-là, au nom de Mercier, olTrit à Dreyfus un traitement de faveur, s'il consentait à se reconnaître coupable d'amonjage. Précédemment, Boisdeffre, par Du Paty, lui avait fait savoir que Mercier le recevrait s*il voulait faire des aveux (2). Et Dreyfus, après avoir décliné l'entretien avec le ministre, avait refusé également d'alténuer, par un mensonge, la faute qu'il n'avait pas commise. C'était cette conversation avec Du Paty qu'il avait racontée, dans une sorte de monologue haché, à Lebrun-Renault. — Or, que l'incident soit divulgué, l'inanité de la légende des aveux apparaîtra aux yeux des homm(»s réfléchis (Gonse, Henry, leur croyaient celte logique et cette bonne foi), et rien ne reste <fu'une preuve terrible du malaise de Mercier, môme api es la condamnation unanime, devenue définitive.
11 parut si imporlant de faire le silence sur la visite de Du I^aty à Dreyfus qu'on Ht disparaître les témoignages écriisqui l'élablissaient. C'étaient le rapport de Du Paly à Mercier, du soir même de sa visite; la lettre de Drevfus à Men:ier, du lentlemain <le l'entrevue; la lettre de Dreyfus où, de l'île du Diable, il rappelait à Du Paty ses promesses. Picquart n'avait rien su de ces documents. Le plus important, le rapport de Du Paty, Henrv le déiruisit.
i Voir t. I, /|Si cl suiv.
['il Noie «lu cr>lonel IWuH'lior. {Hennés^ III, 5i4, Du Paly.)
11 ignorait que Dreyfus avait pris copie de sa lettre à Mercier et qu'il avait écril à Démange pour lui raconter, le soir même, son entrelien avec Du Paty (i).
Lucie Dreyfus fut très émue du discours de Cavaignac. Elle me raconta la visile de Du Paty h son mari, me montra une copie des lettres de Dreyfus à Démange et à Mercier. Tout s'éclairait. Aux preuves morales que Dreyfus n'avait pu s'accuser dun crime dont il étail innocent, s'ajoutait maintenant une preuve matérielle, l'explication simple, lumineuse, des pro])os mal compris ou mal rapportés par Lebrun-Renault.
J'écrivis une lettre publique de Mme Dreyfus à Cavaignac, avec le récit complet de ces incidents (2).
Cavaignac, surpris, mais toujours confiant dans la parole des généraux, interrogea BoisdeiTre et Gonse ([ui lui confirmèrent leurs précédentes confidences, mais ajoutèrent (jue le document « contemporain » était chez Billot, C'-est ce que Cavaignac répondit sèchement à Mme Dreyfus (3). « Ce témoignage écrit est entre les mains de M. le Ministre de la Guerre. » Mais quel témoignage ? Et de qui ? 11 ne le dit pns.
(1 (la s s , III, r)3'|. r)3r).
•j.) i\ janvier i.S«.)8. — Mme Dreyfus donnail le Icxle toinplr't (le la lettre de Dreyfus à Mercier; « Cette lettre ligure au <lr»ssierdu ministèie de la (inerre : nous <Ievie/. la eounaître: elle aurait dû vous euipèclier de portera la trilunie de la Cliaudire l'asseiiion (|ue \ousyaNez portée.... l]l e'est le lendemain du jour où il éciivail r-etle letti'e «pie mon mai'i aurait fait l'aveu que vous ave/ préseidé à la (^liaiid)re, comme la preuve de la culpabilité d'un fuartyr, d'un innocent! La démarche de M. Du Paty de (ilam pi'ouve «|ue, Ju-^quà la lin, le iîém'ral Mei'<-ier a eu des doutes sur la culpahilité d«' rinunme «pril n'avait pu faire condamner «ju'en violant la loi r{ (pj en trompaid les officiers du c(»nseil de î.,^uerie. La letlic autlienli<[ue de mon mari dément le propos «jui lui a été jjrété.
3j iT» janvier : « Je suis oldii^é de vous dii-e que nous vous trompez. Ce témoiîjrnage écril... etc. » Cavaii^Miac ne dil pas encore qu'il Ta vu.
LA DKCI.AHATION DE BLLOW 287
Mint» Dreyfus répliqua aussilùl (i) que Forzinelti, dautres encore (2), tenaient de Lebrun-Rcnaull luiinc^me (jue son mari ne lui avait point fait d'aveu. « Ces témoins auront le couraf^e de parler, d'affirmer la vérité. » EUeévoiiuait, ensuite, ces autres témoins, muets, mais éloquents entre tous, les lettres du condamné :
Demandez au Ministre des Colonies de vous montrer les lettres dont il ne in envoie plus que des copies, me privant ainsi de la vue même de cette chère écriture.
Lisez ces lettres. Monsieur, vous n'y trouverez, dans ràffreuse agonie de ce supplice immérité, qu'un long cri de protestation, qu'une longue affirmation d'innocence, un invincible amour pour la France.
N'ivanl ou mort, mon infortuné mari, je vous le jure, sera réhabilité. Ni moi, ni mes amis, ni tous ces hommes que je connais seulement de nom, mais qui ont, eux aussi, le souci de la justice, ne désarmeront jusque-là.
Quand on man([uait de preuves contre Dreyfus, rien »de plus simple : on en forgeait. C'est ce que Boisdefl're appelait : « nourrir le dossier ».
Comme Mme Dreyfus avait révélé la visite de Du Paly à son mari, et comme il était à croire que Du Paly, s'il était interrogé par son cousin Cavaignac, en conviendrait, il n'y avait plus moyen <le s'en taire. Et, comme il vaut toujours mieux aller au-devant du danger (lue l'attendre, (jons<» lui-même invita Du Paty à rédiger,
:i) iG janvier iS«)S.
(V.) Nolniumpul Clis.«()n, lauleur de l'article du Figaro, Questionné jku' un journaliste, il refit textuellement son récit : « Alors Dreylns n'a pas fait d'aveux au capitaine I^ebrun- Renault? — .le n'en sais rien; c'est possible, puis(iue des journaux bien informés le déclarent et que M. (Cavaignac l'affirme. nuiU, reridinement, il n'en a pas parié devant moi. » {Siècle du iG janvier.
(le mémoire, une noie sur son dernier entretien avec Dreyfus, au Cherche-Midi. Son rapport, lui dit Henry, avait disparu des archives, sans qu'on sût comment (i).
Complaisamment, Du Paty écrivit la noie, ûpre et inexacte, qui fut datée audacieusement de septembre (2) .
Si des esprits critiques s'étonnent qu'on ait attendu, pour convenir delà visite de Du Paty au Cherche-Midi, que Mme Dr«^yfus en ait parlé, on leur répondra par cette noie de Du Paty, antérieure par sa date à la déclaration de Lebrun-Renault en octobre. Encore mal instruits de l'alTaire, ils ne suspecteront pas la supercherie. Pour Lebrun -Renault, on le lienl par son premier mensonge.
Ces précautions prises, Gonse fabriqua une lettre qu'il était censé avoir adressée, le 6 janvier i8cp, à RoisdefTre, absent, ce jour-là, de Paris.
Il y rapportait qu'il avait mené lui-même Lebrun- Renault à Mercier, que Mercier avait envoyé Tofficier à Casimir Perier, pour lui relater les aveux de Dreyfus, et (|ue ces aveux, << demi-aveux ou commencements d'aveux, mélanges de rélicences et de mensonges », se résumaient ainsi : «< Ou n'a pas livré do documents originaux, mais simplemiMil des copies... Le minisire sait (jue
11) Rennes. IH, r>i3, l.)ii Paty; ^'(/.sx., III, 180, lUillol-lUiuprô.
•-'' Piôcc II' •.>.r^-.>. (In do'^sici" sori'el. — \'oir l. 1, i'rji. — l)ul*aly (lit i\[io <ett(» iioli^ lui lui (loinaiHli'c < dans nn hnl «Uml il ne SI' >uuv"n^nl jdiis -. iHt'nnfs, IJI, Tu!?.) Si Dn l'alva\ail rlé pi-ié, en s('plrnil)r<' iH[)-j, d'iM riie colle ncde, il s'en IVil étonné : (i(>ns<% en elTel, ne lui [»aila ([n'en o<toln'e de h'») dl>t<'rha/y et d<' la «•anipairne pi-oj«lér di» Scheiner ; en jainier iS.|S, an bi'nit des furieuses p<)iéini(ine'^. la <lM>>e. an roidraire, s'exjdiquait d'elle-niénie. IH* plus, si (ionse et IlenrN avaient sons les veuv «•elle note du l'i seplend>ie quarnl, le :*o orlcdne, ils lirenl venir Lebrun Renault. il< lui aurai<*nl dielé une dérlaraliofi «pii eût eadi'é n\ee ec ré.il. Leln'un-I»enanll, au lieu de se taire srr la visite de Du l'atv à l)revfus, v eùl lai! allu>i<)n, <(»nune il le lit plus lard.
jo suis innocf*nt. 11 me l'a fait dire par le cominandanl iJu Paty (le Clam, dans la prison, il y a trois ou quatre jours ( i j. II saitque si j'ai livré des documents, ce sont des documents sans importance et que c'était pour en obtenir de plus sérieux des Allemands (2). »
Gonse porta cette lettre à Billot, comme s'il venait de la retrouver, en donna connaissance ensuite à Cavaigriac. BoisdeflVe, après Tavoir reçue en son temps, la lui aurait rendue, « pour qu'il la gardât comme un souvenir et comme un témoignage des aveux(3) ». Ou bien, il en aurait conservé lui-môme une copie (4). — Boisdeffre et Gonse avaient négligé de se concerter sur ce point. — Cependant, la place de cette lettre, si elle n'avait pas été forgée après cou[>, aurait été au dossier de Dreyfus. Or, elle n'y avait pas été jointe. Gonse montra encore à Cavaignac la déclaration de Lebrun-Renault.
Billot ni Cavaignac n'eurent la curiosité de demander pourquoi, munis d'un tel'moyen de réduire Picquart au
(1) Levîooclobre 1897, Lcbruii-Henaullavail relaté ainsi lepréleiidu aveu de Drevlui^: « Je suis innocent; dans trois ans, mon innocence sera prouvée. Le ministre sait que, si j'ai livré des documents sans importance, c'étiùl pour en obtenir de sérieux dos Allemands. >» (t. Il, ^^yù.)
il) Casa. y II, i3i. On a vu 't. I, 5^17; Crjuj) qu'à la date du f) janvier i8c)5, ce n'étaient point les aveux de Dreyfus qui préoccui>aienl rKlal-Major. C'était la lettre du chancelier allemand à Casimir-Perier. Mercier, par la suite, a bAti tout un roman patriotique sur cet incident. Comment Gonse, dans une lettre de ce jour, aurait-il négligé d'en dire un mot, un seul, à Boisdeffre ? A Picquart <iu*il vit ce jour- là, pendant plusieurs heures, il ne parla pas d'autre chose, d'une agitation cxtrôme. (Hennés, ï, 383, Picfjuart ) 11 est diflhile de voir une allusion à la crise diplomatique dans les derniers mots, calmes, indifférents de la lettre: .< .le ne sais rieri depuis ce matin. » D'ailleurs, Gonse lui-même ne la [>as prétendu. Il ne dit pas un mot de Lebrun- Henault h Picquart.
{3; C«x8., I, 261 et Rennes j I, 520, Boisdeflre.
(4) Bennes y I, 35i, Gonse.
silence, les généraux n'en avaient pas usé. Ils ne s'étonnèrent pas davantage de la nouvelle rédaction des aveux, avec la mention de la visite de Du Paty.
BoisdefTre, comme Henry, n'aimait pas à produire ses preuves au grand jour. D'autre part, il n'osa pas dire à Cavaignac qu'il y avait avantage à les garder secrètes . Cet agité eût été homme à concevoir des soupçons. De plus, il voulait renverser le ministère.
Les journaux, amis ou hostiles, n'étaient pas moins gênants ; ils sommaient Billot de sortir la preuve que Cavaignac avait proclamée décisive.
Gomme TAllemagne était nommée dans la lettre de Gonse, Méline objecta, dans une note officieuse, que « des raisons analogues à celles qui avaient décidé le conseil de 1894 a ordonner le huis clos » rendaient cette publication impossible. D'ailleurs, « on paraîtrait mettre en doute l'autorité de la chose jugée ». Mais Cavaignac s'obstina d'autant plus ; le jour même où parut celte note embarrassée, il demanda à interpeller le Gouver ncment, et tout de suite.
Les radicaux et les socialistes l'appuyèrent. Que les catholiques se joignissent à eux, le cabinet était en minorité. Cavaignac y comptait. A sa grande surprise, toute la Droite, avec de Mun, soutint au contraire Méline quand, repoussant la discussion immédiate, il posa la question de confiance. Klle applaudit l'apothéose que Méline fit de sa politique : « Xous avons assuré la paix et l'ordre à l'intérieur, grandi l'autorité de la France au dehors. » Même, elle lui passa un mot sévère sur les agioteurs de la nie : « SI l'on veul, sous un<> forme quelconque, restaurer conune une nunvciUî campagne boulangiste, le Gouvernement ne s'y préféra pas. »
.Malgré ce concours de la Droite, qui parut susprcf
aux socialistes, Méline se vit refuser (i) le renvoi de l'inlerpellalion de C.avaignac à un mois ; il obtint seulement (2) qu'(Ole serait inscrite après les autres interpellations, pour cHre discutées dans cinq jours.
Gonsc prolita de ce délai pour corser encore le dossier. Le capitaine Bernard déposa qu'il avait entendu Dreyfus parler à Lebrun-Renault de « documents (3) » ; le capitaine Anthoine, que le capitaine d*Attcl lui avait raconté avoir entendu Dreyfus dire à Lebrun-Renault^ avant la parade : « Pour ce que j'ai livré, cela n'en valait pas la peine; si on m'avait laissé faire, j'aurais eu davantage en échange. » Le copimandant de Mitry, à qui la leçon avait été mal faite, plaça les aveux après la dégradation (4).
Lebrun-Renault, dans sa déclaration, n*avait point mentionné que d'Atlel fût entré dans la chambre où il gardait Dreyfus ; il ne Tavait pas nommé. D'Altel, en elïet, n'avait parlé des aveux que par ouï-dire. D'ailleurs, il n'était plus là pour rectifier. L'an passé, on l'avait trouvé mort, de la rupture d'un anévrisme, dans un wagon de chemin de fer (5).
On insinua, plus tard, que je l'avais fait assassiner.
(1) Parais voix contre 193.
(2) Par -282 voix contre 228.
(3) Kj janvier i8<j8. '< J'ai entendu ces mots : « J'ai donné ou "j'ai livré des donnnenls. » Mais je ne puis afllrmer que les termes que jVniploie sont ceux qui ont été prononcés, sauf pour le mot documents. » {Caas., II, i33, Bernard.)
(4) 20 janvier i8<>S. {Casa., II, i33, Anlhoine, Mitry.)
(5) Voir t. I, O27 et «uiv.
Depuis la lettre de Zola, la peur, de nouveau, tenait Billot et BoisdeHVe. Ils avaient voulu le procès, pour ne pas paraître s'incliner devant la formidable accusation. L\Henduedc leur faute se pouvait mesurer rien qu'à la joie, àTinsolenle confiance des défenseurs de Dreyfus.
Ces chefs dcrarmée, outre Tannée, avaient pour eux les pouvoirs publics, l'Église, la presse populaire, Timmense majorité de la nation. CTétaient eux qui hésitaient, reculaient.
On pensa d*abord à envoyer Zola en police correctionnelle, soil pour «iénonciation calomnieuse, soit pour outrage au Président dv la République. A la réflexion, cela parut trop honteux. Juridiquement, c'était impossible (i).
On imagina ensuite de traîner les choses en longueur par une instruction. Mais il n'y a pas d'instruction en matière de diffamai ion et d'outrage. Et l'euquiHci n'aurait servi que h^s desseins de Zohi ; il y eût appelé cent témoins.
BoisdelTre deman<la (|ue le ministre de la (juerre, en tous cas, se porlAt partie civile, au [)ro(ès, s'engagcAt avec les camarades. Billot consentit, s'adressa au bAtonnier d(* Tordre des avocats, IMover, qui accepta, sans regarder aux textes, séduit [)ar Téclat d'un tel rôle. Puis, après examen, il fut reconnu (jue
'i) <'ons'»il dos mim^lrcs du lÔ janvier iS<)H, ;i IKlysér. D.uis raprès-iiiidijes minisli-cs linrent une courte réunion <'nln' eux. Le procureur tçénéral Bertrand; et le procureur de la H«''puhlique Atlhaiin^ contCrt'renl au Palais.
c'était encore une sottise. Cependant Ployer resta, avec Tézenas (i), le conseil de l'Klat-Major.
11 fut décidé enfin (i>) que Billot en personne porterait plainte, mais ([ue la plainte viserait seulement les imputations de Zola contre le conseil de guerre. On avait découvert un article de loi qui ne permet (roffrir la preuve que des faits « articulés et qualifiéis dans la citation (3) ». Ainsi, le procès sera restreinte la seule allégation, qui n'était pas démontrable en fait, que le conseil de guerre avait acquitté Esterhazy « par ordre » et « commis, à son tour, le crime juridique d'acquitter sciemment un coupable ».
Cent fois, sans que la justice s'émeuve, les tribunaux militaires ont été accusés de juger par ordre. Le jour même où a paru la lettre de Zola, Cassagnac a écrit que le ministre de la Guerre avait enjoint aux juges de <( lessiver » Esterhazy et que cette lessive était insuffisante (4). L'accusation avait été familière aux « patriotes » d'aujourd'hui, Rochefort (5), Humbert(6). De-
(i) Esterhazy, Dép. à Londres, 5 mai 1900 : « C'est mon avocat qui était conseil de TÉtal- Major, qui reçut de lui des honoraires, car il n'a rien reçu de moi. » Ployer démentit que Billot drtt se porter partie civile par son organe. Note analogue, le mt^me jour, du ministère de la Guerre. On avait, en effet, à cette date, renoncé h ce projet qui avait été précédemment annoncé par divers journaux [Gauloiê, Petit Journal^ etc.) .
il) Conseil des Ministres du 18 janvier I898.
(3^ Article r)2 de la loi du 29 juillet 1881.
(/i) Auloritc <lu i3 janvier 1898.
(5) .< L'arrêt, naturellement, avait été rédigé d'avance. » [AvenUires de ma vie, III, i.'|i.) « Au conseil de guerre, les officiers transformés en juges condamnent ou acquittent, pal* ordre supérieur, sans tenir aucun compte de l'acte commis. Procédure monstrueuse. » {Intransi(jeanl du 18 août 1897.) Etc.
(6; « La justice militaire ne mérite à aucun degré le titre de justice. » (Éclair du 26 septembre 1897.) Dans le Père Duchéney les offîciers sont constamment traités d'assassins, de gredins, de bandits. (12 avril 1871, etc.).
puis Juvénal (i), c'est un thème à déclamation classique.
Cet étranglement du procès fut délibéré en Conseil des ministres, sous la présidence de Faure. La vague procédure, dont on s'était avisé, permet de soustraire au jury toutes les autres accusations de Zola, les plus fortes, contre Mercier, Billot, BoisdelVre, ( ionse. Du Paty, Pellieux, Ravary, les bureaux de la Guerre et les experts {'2). Dès lors, quoi qu'il advienne, la Revision ne pourra pas sortir de Tinslance. Le nom de Dreyfus n'y sera pas prononcé. Seul, Esterhazy sera sur la sellette.
L'assignation fut lancée le surlendemain (20 janvier). Mais, dès que les ministres eurent pris leur décision, le 18, Esterhazy en fut informé.
Il était déjà, ce jour-là, de fort méchante humeur. Pellieux, comme on l'a vu, avait publiquement confirmé à Esterhazy que les experts contestaient l'authenticité de la lettre « du Uhlan ». Mme de Boulancy avait aussitôt écrit à Pellieux : « Vous dites que cette lettre est fausse et vous ne nommez pas le faussaire (3) 1 » Et, comme le général ne lui avait pas répondu, la laissant ainsi exposée à d'outrageants .soup(;ons, elle venait de déposer, entre les mains <lu procureur de la République, une plainte contre le faussaire inconnu (/|). Esterhazy s'inquiétait fort de cette aifaire. Maintenanl, Billot le livrait à Zola, aux « dreyfusards », à leurs témoins !
Il avait d'autant plus sujet d'être eilVayé qu'un journaliste anglais, Rowland Strong (b), l'avait mis on rap-
(1) Satire XVI, Mililiœ (lommoda.
(2) Rennes^ I, ij'i. Billot : « J'ai pcns<^ que nous avions 1 Ame assez haute et que nous éliorn^ trop supérieurs h de si basses injures pour nous y arrêter. »
(3) Lettre du i3 janvier i8y8.
(4) 17 janvier 1898.
(5) Cass.^ I, Tx/j, Esterhazy; 741, Slron*?; 78'), femme (férard.
port avec un do ses compatriotes qui savait beaucoup (le choses. C'était ce malheureux Oscar Wilde, penseur subtil et profond, qui avait été condamné à Londres pour sodomie (i), et qui, réfugié avec son complice à Paris, après avoir purgé sa condamnation, y traînait une existence misérable sous le nom de Melmott. Wilde avait gardé des relations avec un autre Anglais à qui Panizzardi avait fait quelques confidences. L'Italien lui avait notamment raconté la dernière visite d*Estorhazy à Schwarzkoppen. Wilde en informa Eslerhazy (îî), qui fut pris de peur h Tidée que Panizzardi avait bavardé avec d^aulres, et que tant de cadavres mal enterrés sortiraient du tombeau. Panizzardi avait dit aussi que rÉlat-.Major allemand possédait de nombreuses lettres d'Esterhazy, que lui-môme en avait des photographies et qu'on pourrait peut-être les communiquer à un journal (3).
W^ilde, convaincu qu'Esterhazy était un traître, s'intéressait d'autant plus à lui. 11 s*amusait fort de la surprenante tragi-comédie que lui donnait le forban, et goûtait, en artiste, ses colères où éclatait tout TEnfer. Pour cet Anglais, le plus raffiné et le plus perverti des
-— Slronp: fit de nombreuses démarches en faveur d^Esterhazy ; Léon Daudet lui dit : «Il se pourrait qu'Eslerhazy ne fût ni un traître ni un bandit, mais il est certainement l'auteur du bordereau. » (I, 7'|3.)
(i) Casa., I, 787, Gérard : « Mme Pays m'a raconté avec quelques détails les faits qui ont motivé cette condamnation. »
{'?.) Caas.. I, 7^4 1, Slrong. — Le témoin ne désigne Wilde que sous son ])seu(lonyme ; il aurait honte d'avouer ses relations avec l'auteur de iJorian Grey cl de l'admirable poème: Ira Ballade (Je la prison de lieadimj.
(3) Blacker lit le nuMne récit au député Grandmaison, et lui proposa « de s«» charfçer de ces documents, s'il les pouvait obtenir, pour les communiquer à qui de droit. » {Cass.^ I, 7^; Rennes, II, •>r»7, Graridmaison.) Du Paty dit qu'FJsterhazy « était parfaitement renseigné sur le camp adverse », {Cass., II, n/i.)
hommes, le spectacle d'un espion passé héros national n'était pas dépourvu cragrément.
Esterhazy, cachant à peine sa terreur sous d'éloquentes invectives, expliqua à ses amis anglais que a le procès intenté à Zola était une lourde faute (i) ». Il eût fallu mépriser cet insullour, puisque Tabsurde et déplorable Révolution a supprimé jusqu'à la Bastille. Dans un pays où il y a une tradition, une forte hiérarchie des chefs (2), Zola serait déjà dans une forteresse. Décidément, la France, en proie à l'anarchie, était tombée bien bas. Billot n'a t-il pas refusé à Esterhazy jusqu'à Tautorisation de poursuivre Mathieu Dreyfus et le Figaro^ de me provoquer en duel ainsi que Clemenceau (3)?
Esterhazy ne tint pas seulement ces propos dans les restaurants de nuit et les bureaux de rédaction, mais il porta ses doléances à Pellieux (4) qui, maintenant, remplaçait Du Paty comme intermédiaire (5), et qui avait pris en affection l'homme qu'il avait sauvé. Le général le recevait chez lui, dans l'intimité, et sa femme cherchait à le réconcilier avec Mme Esterhazy (G). Il était entré, depuis peu, en relations avec Tézenas (7), et tous les trois s'indignaient, prévoyaient des catastrophes.
Les capitulations successives de Billot n'avaient point rassuré BoisdelTre. Il se doutait bien que le ministre
(1) Il l'écrivit aiii^si, le «28 janvier, à (Ihriplian (|ui étail reparti pour Bordeaux.
(2) Voir p. 322 l'article de Drmnonl, dans la Libre Parole du 1" février 1898.
(3) Cass.^ 1, 587, Esterhazy.
(4) Cass., 1, 741, Stronj?.
(r>) Esterhazy, Dép. à Londres, 5 mars 1900 ; Mémoire de Christian, 96, etc. {()) Mémoire, ifi.
(7) Esterhazy, Dép. à Londres et Cass., II. 17O.
humilié ne l'on détestait pas moins et cherchait de sournoises revanches. Billol . au Sénat, quand certains républicains Tobjur^uaienl, jouait l'honinK» qui se sacrifie à la solidarité militaire. Il répétait, en des termes plus soldatesques encore : (< Nous sommes dans la boue, mais ce n'est pas moi ([ui l'ai faite. » Il avait écrit à une vieille amie de Félix Faure : « II faudrait amener Mercier à avouer qu'il s'est trompé ; sinon, nous sommes tous obligés de le couvrir (i). » Ailleurs, chez la veuve de Carnot, il convenait qu'Esterhazy était coupable (2) ; en tout cas, c'était un gredin ; et il eût voulu le « rendre à la vie civile (3) », « le chasser de l'armée (4) ». Par malheur, Esterhazy ne pouvait pas (Mre mis à la retraite d'office, parce qu'il n'avait pas encore trente ans de service, et il refusait de demander sa retraite antici- . pée, comme Billot l'y avait fait inviter par BoisdefTre (5), en lui promettant le maximum de la pension (6). Opendanl, BoisdelTre se sentait plus fort avec Billot qu'avec Cavaignac. Billot n'était pas dupe, mais marchait sous la menace. Cavaignac était dupe, mais, d'une probité puritaine en matière d'argent, il défiait tout chantage, et, d'une infatuation qui tournait à la folie, il n'en faisciit qu'à sa tête.
L'intérêt de BoisdelTre était donc de garder Billot, mais en le harcelant tous les jours, en le faisant traquer, insulter par la pnîsse. C'est à quoi il avait laissé employer Esterhazy par Henry. Les journaux « patriotes », alimentés par Esterhazy, le tenaient, depuis deux mois, pour le représentant autorisé de
(1) Loltrc à Mino P... (notes inédites de Monod.)
(2) Casa., I, 2<j'|, Poinc-iré.
(3) Ibid.. I, 5'48, BiUot.
(4) /6/V/., II, 176, Pellieux.
(5) Ibid., I, r>48, Billot.
(6) Jbid.y II, 176, Pellieux.
rÉtai-Major, attribuaient à BoisdettVe lui-mc^ie ses communications( i). Esterhazy travaillait surloul avec les gens de Vd Libre Parole et de ïlniransigeanl (2). Il leur faisait raconter que Billot était endetté et, par ses dettes, à la merci du Syndicat.
A chacune de ces attaques, Boisdeffre arrachait quelque concession nouvelle û Billot.
Mais Esterhazy trouvait que le procédé finirait par s'user, que, le plus sûr pour lui, c'était de se débarrasser de Billot, et, par surcroît, de tout le ministère Méline, trop mou, pusillanime, incapable d'une résolution virile. Il se concerta à cet effet avec Pellieux et avec Tézenas, et leur dicta, pour être communiqué à Boisdeffre, un plan de campagne.
Il explique d'abord, en peu de mots, mais saisissants, que, dans les conditions oii s'engage la bataille, elle est d'avance perdue : « Le général Billot promettra de venir à l'audience de la cour d'assises, mais il n'y viendra pas. » Et rien que « des témoignages hostiles » seront produits à la barre, « aucun témoignage favorable «(car il n'imaginait pas que Zola aurait l'audace de citer, luimême, les chefs de TÉtat-Major). Dès lors, « l'avocat général sera obligé délaisser entendre aux jurés que, de la meilleure foi du monde, les juges du conseil de guerre ont pu se tromper ». Ce sera le procès non pas de Zola, mais u de Boisdeffre et du haut commandement», « et Zola sera acijuitté, le procès Dreyfus revisé,
(1) Cass., II, iS5, Boiaandri^ : « Le coniinnndnnt l-^storliazy a toujours été coiisitlrré par la presso coinmc !«' (l'MrL^uc do ses chefs; la presse est humiliée iïn voir luainlenanl llétrir cidui qui a été accrédité ])rès d'elle. ^ {(^^onKeil dEnquctC}
['i) « Le commandant Hiol, M. de Boisandré, de la Libre Parole, M. Charles Roi^er (Daniel (lluulier) de Vinlransitjcanl, ud j)Ourront pas ne pas témoii^ner de ces faits. » {Oép. à Londres^ 5 mars k)oo.)
LA DKCLARATION DK BULOW 299
10 chef de l'État-Major et les tribunaux militaires convaincus daniisémitisme, de passions religieuses, d aveuglement, sinon de partialité, et déshonorés ». Au contraire, avec un autre ministère, «on pourra compléter l'assignation et présenter le procès sous son vrai jour, comme celui de lor cosmopolite contre Tarmée française, contre la France ».
Ainsi Esterhazy ne voulait pas que les jurés fussent exposés à choisir seulement entre lui et Zola. Cela était trop chanceux. Il exigeait queTarméc, encore une fois, s'identifiât avec lui, afin que les jurés eussent à opter entre elle et un pamphlétaire. Dès rorigine, l'heureuse tactique de l'État-Major avait consisté à mettre en cause l'honneur de Tarmée. On ne change pas de tactique au mifieu du combat.
Vue très exacte des choses et que l'événement va confirmer.
Et l'admirable, c'est qui! ne semblait^nullemenl préoccupé de lui-même, soldat prêt à se faire tuer pour les chefs, mais seulement de Boisdeiîre et de l'armée.
« Que faire, continua-t-il, pour empocher un désastre ?
11 eût fallu renverser [le ministère avant qu'il ne saisît la cour d'assises. Pourtant, il n'est pas trop tard pour agir. Il faut le renverser demain, et tout entier, car il est tout entier complice. »
Et, comme il connaissait à merveille son terrain parlementaire, il indiqua l'opération : « L'union momentanée des radicaux et de la droite, sur le terrain patriotique, par l'entente entre M. Cavaignac et M. de Mun. »
Il termina par cette impérieuse flatterie, d'une belle sagacité :
Le général de Boisdeffre porte ombrage aux civils, et notamment au Président de la Hépublique. De là, la phrase
do Mélinc : « Nous assistons au rc^veil de Tesprit boulangiste. » Cette phrase, en ni^me temps qu'elle est très significative, est très dangereuse; si la bourgeoisie venait à y ajouier foi^ loiil sérail perdu.
Il faut que M. le général de Boisdeiïre produise, enhaut lieu, celte impression très nette qu'il agit par pur patriotisme et qu'il pousserait, à la rigueur, le désintéressement personnel jusqu'à donner sa démission pour parler plus librement, pour tout dire et tout démasquer.
Éviter de se placer sur le terrain, où veulent nous entraîner nos adversaires, d'une nouvelle lutte entre Télément civil et l'élément militaire ; se maintenir sur le terrain de la lutte entre le sentiment patriotique cl le syndicat cosmopolite (i).
Pellieux porta à Boisdelîre le plan du Napoléon des escrocs et BoisdelTre l'adopta.
Zola se préparait à son procès. Deux anciens bAlonniers, pressentis par des amis communs, déclinèrent sa défense. Barhoux, vieux réjniblicain, <^s[)rit pénétrant et vigoureux, (troyait à rinnocenre de Dreyfus; il m'avait olTert de plaider pour moi conlre Hochefort (?►), heureux d'une occasion d'élever la voix dans celte grande lutte, de dire très haut son horreur <le cette barbarie renais-
(i) Ksforhazy gnrda dcMix ropios do son plan : l'iino do In main de .loanniairo, sorrôf.'iii'o de Tôzonas ; l'aulro <ïn'il avait fait fairo par Christian. Co sont cos doux copies qui furonl saisies par lierlulus. {Casfi., I. 27/): H, 230, scellé 4, cote 0 ; liennes^ l, 3',3.)
(2) Il ne voulut jamais accepter d'honoraires.
LA DEGIAHATION DE BLLOW 301
santé : ranlisémilisme; mais il avait gardé, avec les passions libérales des bourgeois (ranlrefois, leur souci delà correction et, très classique, académique, épris de modération, l'acte roman licjue el révolutionnaire de Zola Teffrayait. Du Buit, austère d'apparence, Tair profond, répondit : « J'accepte, mais à condition de plaider la folie (i). »
Au contraire, parmi les jeunes avocats, Félix Decori el Labori souhaitaient d'être chargés d'une telle cause. Zola se rendit d'abord, mais sans le rencontrer, chez Decori, réputé pour sa force oratoire et sa connaissance des mobiles, le plus souvent extérieurs à TafTaire, qui émeuvent les jurés. Leblois l'engagea, le jour même, à faire choix de Labori qui donnerait un grand éclat au rôle de justicier, sur celte vaste scène des assises pareille à un IhéAtrc populaire. Labori accepta aussitiM. Il fut décidé, un peu plus tard, (pr Albert Clemenceau, frère cadet de l'ancien député, se prése^nterait pour le gérant de V Aurore, Perrenx, et que Clemenceau lui-même plaiderait pour le journal, bien qu'il ne fût pas avocat (2).
On constitua, ensuite, une manière de conseil de défense, dont je fis partie, avec Trarieux et Leblois, mais dont Tâme fut Mathieu Dreyfus. 11 conservait un sangfroid imperturbable, à travers tant de péripéties, exactement renseigné sur toutes choses, fort politique, très ferme aussi, et, après avoir vécu si longtemps, comme un paria, loin des hommes, manieur d'hommes très habile, parce ([u'il savait Fart de ménager les amourspropres, ([ui ne faisaient point défaut, et que, sans nulle
(1) Ce propos fut colporté au Palais el reproduit dans ClntransUjeanl du i**"" février i8<.)8.
(2) Il dut solliciter l'autorisation du président Delegorgue qui commença par contester qu'il y eût des précédents. {Aurore du 20 mai i8<j8.)
802 HISTOIRE DE L AFFAIKE DHEYFUS
vanité, n'ayant au cœur que Taniour de son frère et la passion de Thonneur, il ne se souciait point de paraître diriger la redoutable entreprise.
A Tassignation de Billot, Zola répliqua par une lettre simple, sans colère (i). 11 énuméra tout ce qu'il avait pu dire impunément (puisque Billot ne le relevait pas) : que Pellieux et Ravary avaient fait une enquête scélérate, que Merciers'étaitrendu complice d'une des plusgrandcs iniquités du siècle, etc.. « Vous voilà bien tranquille, n'est-ce-pas ?... Eh bien ! vous vous trompez, on vous a n>al conseillé... » Il avait écrit à Félix Faure : « Quand on enferme, la vérité sous terre, elle s> amasse, elle y prend une force telle d'explosion, que le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. » L'explosion, quand même, va se produire. « La liberté de la preuve, voilà la force où je m'attache. »
On apprit bientôt que Zola citait près de deux cents témoins (2). C'étaient tous les chefs de l'État-Major et leurs collaborateurs : Mercier et Billot, Boisdeffre et Gonse, Du Paty et Henry, Lauth et (iribelin ; les sept juges qui avaient acquitté Esterhazy, et Esterhazy luimême ; Pellieux et Ravary ;Picquart et Loblois ; Lebrun- Renault et Forzinelti ; Démange et Salles, les experts de» deux procès; Casimir-Perier ; les ministres de 189^1; Liicie Dreyfus, Schcurcr-Kestner et des hommes politiques de tons les partis, Ranr, Jaurès, Trnrioux, Thcvenet; puis, le groupe des intellectuels, Duclaux, (irimaux, Séailles, Anatole Franco, et des savants, des archivistes, des processeurs à l'École doi^ ('hartes et au Collège (le i'^raucepour faire Texpcrlise scienlifiriiK? du bordereau : Paul Mevcr, (iiry, Havct, les <lrux frères
1) M janvier i8y8.
'2) Sitrnilication au paniucl des im cl 2i» janvier.
LA DKCLA RATION DE lUJLOW 303
Molinier, Héricourt; des journalistes, Yves Giiyol, Qiiillard, parmi lesquels se dissimulait un inconnu, l'ilalien Casella ; des diplomates étrangers, Polacco et Paulucri, secrétaires à l'ambassade d'Italie ; de Biilow- Schlatan et de Groeben, serrét^iires de l'ambassade d'Allemagne ; Dumba, conseiller à Tambassade d'Autriche; les attachés militaires Frédérickz, Panizzardi, Schneider, Douglas, Dawson; et rancienattarhéallemandjSchwarzkoppen.
11 parut prudent de ne citer ni Mathieu Dreyfus, ni moi, qui passais pour le chef du Syndicat. On le répéta d'autant plus.
C'éUiit la première fois que tant de témoins et de telle qualité étaient convoqués devant les assises. Les amis de Zola exultèrent : u Voici le crime lui-même à la barre. » Les adversaires de la Revision s'indignèrent d'une telle audace : « L'appel aux diplomates, aux officiers étrangers est d'un mauvais Français. »
La signilication de Zola au parquet reprenait comme w faits connexes » à ceux que Billot avait retenus « et comme indivisibles d'avec eux » les autres articulations de sa lettre à Félix Faure. Zola est poursuivi pour avoir dit qu' « un conseil de guerre vient, par ordre, d'oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ». 11 a donc le droit de montrer que le traître, c'est Esterhazy, que Dreyfus est innocent.
L'échéance fixée pour Tinterpellation de Cavaignac approchait. Méline vit le danger : « Tunion patriotique », comme disait Esterhazy, des radicaux et de la
droite. La droite désirait le garder au pouvoir, à son service, mais à condition qu'il fît sa politique. Les radicaux Taccusaient « d'une double domesticité : à regard de la haute banque israélite, et du militarisme clérical (i) ¥i\ Mais, s'ils s'effrayaient delà mobilisation triomphale des moines et des prêtres, leur grossière démagogie frémissait encore plus à l'idée de contredire la foule qui voulait que Dreyfus fût coupable. Ils hurlaient, toujours plus fort, avec elle. Pclletan (ancien élève de l'École des Chartes) écrivait : « Je suis de ceux pour qui le crime de Dreyfus semble de moins en moins douteux (i), » Avec Goblet, il s'en allait répétant que « le procès d'Esterhazy avait été la chose la plus imprudente du monde, puisqu'aucune charge sérieuse ne s'élevait contre lui, au sujet du bordereau. »
Quelque jugement sévère qu'on porte sur Méline, il en fit toujours beaucoup moins que les radicaux n'en . exigèrent de lui.
Sûr de tomber, s'il fait entendre des paroles de sagesse, Méline l'était-il de tomber utilement? Il se croyait nécessaire à la Ré{)ubli([ue, .surtout dans cette crise. Lui renversé, son œuvre, lente, patiente, de deux années, s'en va avec lui. (^îe j)etit homme mince, fluet, de santé <îhélive, <Ie vie rangée, Ir^s simple dégoûts, tenait AprenK^t au pouvoir. L'idée d'une erreur judiciaire possible, il ne l'admettait pas, mais il ne la repoussait point davantage. Ce n'était point son affaire, mais celle des tribunaux. 11 restait froidement, obstinément, Pilate. A s\»n tenir à la vérité légale, il ne charge son àme d'aucun mensonge. 11 serait bien sot de ne pas la proclamer une fois de pins, mais, rette fois, avec vio lence, eu se mettant au diapason des furieux et des plus
(i) Lanterne du lO janvier i8<)8, article de CamiUe i^elIeUui. (a) M(>me article.
furieux de tous, de reux qui jouaient la comédie de la colère.
11 laissa Cavaignac reprendre, d'un Ion hargneux, son thème familier. Enfin renseif^né, Tant'ien ministre radical dit qu'il n'y avait pas un seul, mais deux documents qui attestaient les aveux de Dreyfus : une lettre du général (jonse, du 6 janvier i8()5 ; une déclaration, «signée plus tard », de Lebrun-Henault.
<( Pourquoi .Méline, Billot, s'obstinent-ils à s'en taire si quelque cause inexplicable ne les retient pas ? » Il appartient à la ('hambre de « briser les liens qui entravent Faction du Gouvernement ».
Méline, du premier mot, eut gain de cause. Cavoignac s'était ganlé de donner la date, trop récente, de Timposhire qui avait été arrachée* à Lebrun-Renault. Méline, d'une équivoque frauduleuse, qui porta d'autant plus, précisa : « La déclaration du capitaine Lebrun-Renault, recueillie le jour même de l'exécution du jugement de Drevfus.... » Puis : ^< Je reconnais, et tout le monde le sait, que cette <léclaration existe. »
La Chambre n'en demandait pas davantage : donc, Dreyfus a avoué; donc, le jour même de la dégradation, Lebrun-Renault a recueilli ses aveux.
Kt, comme beauroup avaient trouvé faible et trop peu fier l'argument diplomati([ue qu'il avait récemment invoqué pour ne rien publier, il en donna un autre qui témoignait chez lui d'une profonde ronnaissance de ces Ames apeurées devant le vrai Iropdurà supporter: « Iln'est pas douteux que, si cotte déclaration était lue h la tribune elleserait discutée, f'artoul est discutédanscelteafTaireî »
Toiite la mentalié tcatholique est lu : ne pas discuter, croire. L'esprit du mal, c'est l'esprit d'examen (i).
^1) « Lo libre cxainon est la peste qui corrompt tout, qui dissout la hi/'rarchie, qui emp<^che<iue l<» rhof soit obéi... Tout
Trois cents républicains éclatèrent en applaudissements.
Il y avait, avec plus de sottise, plus de probité intellectuelle chez Cavaignac. S'il «lait sans critiquie, du moins essayait-il de fonder ses croyances sur les faits.
Maintenant, Méline se lance dans un réquisitoire contre les promoteurs, de la Revision, et d'une lelle virulence, avec des mots si aceibes, qu'amis et adversaires, il étonne tout le monde. On le savait déjà un autre homme que, longtemps, on lavait cru, quand on l'appelait le « doux » Méline. Nul ne lui supposait tant d*ûprelé. Il s'acharna contre Zola, reprenant, mais avec son autorité, les lieux communs de la presse : « On n'a pas le droit de vouer au mépris les chefs de l'armée. C'est par de pareils moyens qu'on prépare de nouvelles éditions de la Débâcle ! » Est-il, n'est-il pas sincère, quand il s'écrie : « Les experts, eux-mêmes, n'ont pas trouvé grAce devant Zola. » Et, tout en colère qu'il paraisse, il reste subtil : « Pourquoi nous ne poursuivons pas tout Tarlicle ? Je ne suis pas embarrassé pour le dire : Parce que l'honneur de nos généraux d'armée n'a nul besoin d'être soumis à l'appréciation du jury, parce qu'il est au-rlessus de tout soupçon î » — Quoi ! deux catégories d'honneur dans l'armée : ThonncMir insoupçonnable de M(»rcier el de HoisdolVre ; cl l'honneur, sujet à caution, des moindres clx^fs, des ju^es militaires qui ont acquitté Kslerhazy, de Luxer, de Bougon I — (( Et pourquoi nous nt» poursuivons pas l'oulnige aux juges de Dreyfus? Parn» (jne nous n'avons pjis voulu permettre (|u'on iniroduisît, indireeh'monl, en dehors de la loi, un [)ro('è3 en revision ! •> Dérision amèrc^
le mal vioiil diilibro cxainon. C/o^l le liluc (^x.uin'n <|Mi «Mo .nix pruplos lo hoiilipur cd liiiil par 1<'S iMirHT. » (Ivni.r «In i"' juillet i<K)v..)
LA DÉCLARATION DE bULOW 307
puisque Billot, on proclamant que Dreyfus a <!»Uî justement condamné, a imposé Tacquittement d'Estcrhazy dont la condamnation eût été la revision immédiate et pacifique ! Mais tous ces faux-fuyants, débités sur un ton d'extrême violence, ravirent la Chambre, et les applaudissements devinrent des acclamations sans fin, quand Méline fonça sur les socialistes, leur reprocha de causer, par leurs attaques contre l'armée, <« une grande satisfaction à tous les ennemis delà France ». Une fois de plus, il déclara que le Gouvememenl n'avait pas h connaître de TAlTaire, ce qui eût pu être exact si la justice avait été laissée libre. Et, volontiers, il céderait sa place à Cavaignac, il le remercierait môme de la prendre, s'il le pouvait faire « sans inconvénient pour le pays ». Mais « ce que nous défendons, ce sont les intérêts permanents du pays, c'est notre puissance militaire, c'est le bon renom de la France devant l'Étranger » ; une telle tâche, on ne la déserte pas, « et nous resterons comme des soldats, à notre poste ».
Celte image militaire porta, au plus haut degré, l'enthousiasme. Sauf le petit groupe de Textréme gauche, toute l'assemblée fut debout, applaudissant avec frénésie. Jamais Berrjer, jamais Gambetta ne connurent pareille ovation.
Cavaignac essaya de se relever. Il dit, mais d'un ton où pensait un amer désappointement, que « le résultat moral (ju'il avait poursuivi se trouvait atteint ». Dès lors, vaincu et vainqueur à la fois, il retirait son interpellation.
Aussit(^t, Jaurès la reprit.
Une révolte bouillonnait en lui depuis trop longtemps. Trop longtemps, il avait contenu, retenu le cri de sa conscience, asservi son génie h la médiocrité des com-
binaisôns électorales de son groupe. Précédemment, quand il répondit, pour la première fois, à Cavaignac, il s*était, pour complaire à ses amis, tenu dans des généralités philosophiques. Et^ tout à Theure encore, les politiques du parti Payaient conjuré de prendre garde, de se ménager, de ne pas les engager. Ils voyaient, eux aussi, se dresser, non plus à Thorizon, mais tout près d'eux, un passé qu*ils avaient cru aboli et qui ressuscitait : rÉtat militaire et clérical. Ck^tte alliance de la Croix et de rÉpée, si elle triomphe, c en est fait non seulement des réformes laïques de la République, mais encore des conquêtes essentielles de la Révolution. Seulement, cette alliance se réclame du patriotisme, d*un patriotisme nouveau qui consiste exclusivement à croire que les conseils de guerre sont infaillibles. Voilà le ciment, la base même de cette formidable coalition. Évidemment, pour abattre un arbre, c'est au tronc, à la base qu'il le faut frapper. Quoi ! proclamer que Dreyfus est innocent ! donner raison à Scheurer, à Zola, me donner raison !
Mais Jaurès, enfin, éclata. 11 dénonça d'abord la diversion de Méline contre les écrivains socialistes. Ceux qui préparent les futures débâcles, « ce ne sont pas ceux qui signalent à temps les fautes », mais ceux qui les commettent, « hier, les généraux de cour protégés par TEmpire ; aujourd'hui, les générau\' des jésuitières protégés par la République ! »
Puis, quand le tumulte causé par ces paroles se fut apaisé, et sourd aux avertissements désespérés do Brisson qui lui enjoignait « de survoilier son langage », il prit Méline corps à corps ot l'invita à regarder autour de lui. Sont-ce des socialistes « ceux qui ont enlre[)ris, les premiers, la campagne contre les décisions dos conseils de guerre? » Sont-ce des socialistes encore, n ceux
qui déchaînent clans les meetings et dans les rues, l6s haines de sectes et les passions religieuses » ? Ainsi, le (jouvcrnement se trouve « dans celte situation singulière qu'il ne peut plus prononcer une seule parole sans poignarder, sans flétrir une partie de ceux dont les suffrages le font vivre ». Or, pourquoi tout cela ? « Parce que la question (jui est posée devant le pays ne peut pas être résolue par des incidents ou des polémiques de séance ».
Et alors, il fit, hautement, sa profession de foi, identique à celle de tous ceux qui, depuis des mois, criaient vers la justice : « Savez-vous ce dont nous souffrons ? ce dont nous mourons tous ? Je le dis sous ma responsabilité personnelle : Nous mourons tous, depuis que celle aftaire est ouverte, des demi-mesures, des rélicences, des équivoques, des mensonges, des lâchetés ! Oui, des équivoques, des mensonges, des lâchetés ! »
Il ne parlait plus, il tonnait, le visage empourpré, le bras tendu vers les ministres (jui protestaient, vers la droite qui beuglait. Mais plus les clameurs devenaient furieuses, plus haut s'élevait sa voix, comme un grand cri d'oiseau de mer dans la tempête : « Il y a, d'abord, mensonge et lûchelé dans les poursuites incomplètes dirigées contre Zola. « ^Brisson le rappelle à Tordre.) « Le huis clos, tout au moins, a besoin de ce correctif nécessaire de la libre crilique au dehors. » (Les clameurs redoublent) : <t Mais, enfin, puisque vous portiez ce document au jury pour que le jury décidât, de quel droit avez-vous fait un choix enlre les diverses parties de cet article ? »
II V avail sur les bancs de Texlrème droite rovaliste un certain comte de Bernis, député du Gard, qui avait la spécialité des interruptions grossières qu'il poussait d'une voix rauque et qu'il accompagnait d'une espèce
310 HISTOIRE DE l'aFFAIUE DREYFUS
de rire nerveux. 11 profila d'un instant de silence relatif pour crier à Jaurès : « Vous êtes du Syndicat ? » Et, insistant : « Je dis que vous devez être du Syndicat, que vous êtes probablement Tavocat du Syndicat! — Monsieur de Bcrnis, riposta Jaurès, vous êtes un misérable et un lâche ! »
Bcrnis, pour lancer son injure, s'était [dacé dans l'hémicycle, au pied de la tribune. D'un mouvement soudain, comme un flot, vingt socialistes furent sur lui, des hauteurs de Textrême gauche, pendant que les députés royalistes accouraient à la rescousse. Des sénateurs venus pour assister à la séance, le vieux BulTet, sont bousculés, renversés. Les huissiers s'interposent, emmènent Bernis que Gérault-Richard a traité de gredin et souffleté. Mais Bernis s'échappe, escalad(% d'un bond, la tribune, d'où Jaurès, ayant ramassé ses papiers, s'apprêtait à descendre, et, par derrière, le frappe d'un coup de poing (i). Brisson, qui, depuis le début de Tignoble bagarre, agitait en vain sa sonnette, lève la séance. Mais les rixes continuent. Les spectateurs des tribunes, après s'être fort divertis, s'injurient à leur tour et se gourment. Des socialistes, Pajot, Coûtant, Chauvière, debout, devant le banc des ministres, les insultent. Des radicaux, Cha[)ais, Alphonse Ilumbert, me menacent d(^ la parole et du geste.
La troupe entra, lit évacuer la salle.
Alors, pendant une h<'ure encore, on échangea des coups et des injures dans les couloirs.
[\t^ B<'rFUs ('nv(>y;» le Iciidcniiiiii ses Icmoins h Jaun'?^. Pello- Uiu et (iroiissel répondiroiil aux léiinuns de r»eriiis << (|u on rrap|>anl Jaurès à I*irnj)!'(Aisle, il s'élail placé en deliois de tout droit à une réparation par les armes >».
Celle Chambre clail lombée en un loi discrédil que ce ,. tuniulle de mauvais lieu ne causa pas beaucoup plus de scandale que les récenles balle ries entre anarchistes et antisémites au Vaux-llall.
Elle eut honte d'elle-même. Le surlendemain ( i ), quand la discussion reprit, ce fut dans le plus grand calme.
Jaurès démentit, d'abord, qu'il eût traité, Tavantveille, ses af<resseurs de <i bouchers », Des journaux lui ont prêté ce propos. Les groupes de la boucherie s'en sont émus (tels, les corroyeurs d'Alhènes). 11 tenait à rassurer la corporation.
Son discours, d'une simple ordonnance, fut écouté « dans un silence passif (:i) ». 11 montra que toute la politique du Gouvernement tenait en trois petits mots, selon une heureuse formule de Lacroix (3) : Contre la preuve. Un dialogue s'engagea entre Mélineetlui, mais où le minisire, aux questions précises de rinlerpellalcur, répondit seulement par le refus de répondre. « Pourquoi poursuivez-vous seulement les attaques contre les conseils de guerre ? Pourquoi laissez- vous l'honneur de l'armée à peine couvert par ce pauvre haillon de justice incomplète? Les généraux sont-ils seuls juges de leurs actes ? — Us relèvent du Gouvernement et de la loi. — Oui ou non, les juges du premier conseil de guerre out-
ii 24 janvier iS«>S. — La veille, un dimanche, le Gouvenicmeiil av.'iil redoulé «les niani Testa lions ; les rasernes furent consignée», beaucoup de troupes déployées dan» la rue. Hien ne vinli.
(2) Procès Zola, I, H</», Jaurès : « Dans reuscuible de la (chambre, silence passif. »
.3) Radical, du 24.
ils été saisis de pièces secrètes sans qu'elles aient été communiquées à l'accusé ? Cette question est la plus poignante de toutes. Oui ou non, a-t-on respecté ou violé les garanties légales qui sont le patrimoine commun que tous les citoyens doivent défendre, même au profil d'un juif? — Je vous réponds que nous ne voulons pas discuter Taffaire à la tribune et que je neveux pas servir vos calculs. — Pourquoi vous réfugiez-vous systématiquement dans le huis clos ? S'il est vrai ([ue, sans un péril de guerre, sans un froissement mortel, nous ne puissions plus publier qu'un officier français a communicpié des renseignements à tme puissance voisine, je demande à quoi servent tant de sacrifices, toutes ces combinaisons de prudence, ces négociations d'assurance dont on parle si souvent ? Mais ce n'est pas vrai, puisque, Tun après Tautre, tous ces documents si redoutables, le border<?au, la pièce secrète, la carte-télégramme, les rapports des experts sont divulgués, et par les accusateurs euxmêmes, sans que la sécurité du i)ays soit menacée. De quoi donc avez-vous peur si ce n'est de convenir que rÉtat-Major lui-même a couru des doules sur la culpabilité de Tun ou sur Tinnocence dc^ l'autre? — Le (iouvernement ne veut pas se subsliluer à la jnslicc du pays. »
Et « celte mimique de sourd-niU(»t (i) », iMéline ne la porta même pas à la tribune, (^^s courtes phrases dédaigneuses, il les dit de sa place, pour bien nioiilrer sa résolution «« de ne pas servir les calculs n des partisans d(» la Révision.
Jaurès avait pris la précaution de déclarer (jue, sur le fond même de lalVaire, il n'avait pas encore de certitude : « J'affirme sur l'honneur (jue, si je l'avais, je
(i) Cllml.nceai", Aurore «lu ■.».<) janvi<M' 1<S<)S.
dirais tout haul loiilo ma pensée. » S'il presse ainsi Méline, c'est qifil distingue entre la question de fait (Dreyfus est-il innocent ou coupable?) et la question de droit : de la loi bafouée», et violée.
Mais Méline savait que l'aveu public de la coniniunication de pièc<»s s^'crèles entraînerait la nullité du procès ; (*n consé<ju<»nce, il refusait le « oui » ou le « non » dont Jaurès se déclarait prêta se contenter.
Dupuy, quelques jours auparavant, avait eu un long entretien avec Mercier. Celui-ci lui avoua l'emploi illégal des pièces secrètes. Duj)uy s'en tut. Se taire n'est pas mentir. Je demandai à Barthou de m'entendre pendant une heure : « Vous serez édifié ; vous ne pourrez terminer cette alïaire que par la clarté. » Il refusa. Trarieux fit la même tentative sans plus de succès.
Cela était nouveau dans l'histoire du parti républi-. cain. Hon pour des vieux comme Scheurer de ne pouvoir plus dormir à la pensée d'un innocent au bagne. Les jeunes (les Deschanel, les Lavertujon, les Poincaré) s'en accommodèrent fort bien. Peut-être ( îambetta a-t-il opposé trop tôt la politique des résultats à la politique lies principes. Par résultat, ils entendirent leur avantage personnel, tit, trop tôt, ils étaient « arrivés >^, comme Jaurès le leur rappela un jour (i ), « quand Touragan du Panama passa sur leurs aînés ». Ils s'étiuent gardés alors de prendre part à la lutte, se tenant à égale distance des sycophantes et des accusés, « ne portant pas les coups, n'en recevant pas non plus », et se bornant à féliciter, " par de discrets sourires », les démolisseurs qui leur déblayaient le tcM'rain. Maintc>nant (ju'ils tenaient, \r< uns le pouvoir, les autres les avenues du pouvoir, ils n'entendaient pas y renoncer pour une
(i) Discouiî? du 3 juillet 1897.
314 HISTOIRE DE L AFFAIKE DHEYIUS
chimère de justice. Il leur arrivait encore de parler, parfois, un langage républicain ; ce qui avait fait, jadis, la beauté de Tâme républicaine leur était étranger. Ils avaient posé ce principe que la politique doit être positive, égoïste, et que la générosité est une duperie.
Ils étaient trop intelligents pour ne pas donner raison à Jaurès contre Mélinc ; mais ils votèrent avec Méline contre Jaurès (i); puis, « dans les couloirs, là oii l'ûme parlementaire retrouve son élasticité et sa liberté », ils entourèrent Jaurès : <r Quel dommage que celte atTaire ait éclaté quelques mois avant les élections (2) ! »
Ils se pardonnaient à eux-mêmes leur lâcheté parce qu'ils avaient le courage de l'avouer.
Goblet, au nom des radicaux, ne trouva à dire que ceci : « Vous avez accordé le procès d'Esterhazy aux défenseurs de Dreyfus et le procès de Zola à la droite. »
L'Europe, le inonde, ne compicnaieii! plus rien à la France, la regardaienl « avec stupeur el délrt'sse (3) ».
Du premier jour, Tolstoï, questionne par un jtumc^ écrivain, avait répondu : •< Les t^rantls nialhours ont, parfois, leur utilité ; il (»st trôs bon (pfiin cos de conscience se pose [>oiu' lu l'iaiice (]} -. ('elle cunscienci*
(i, L'urtlr<' «lu jour de coDli.iiHM* lu! voir par iU'x» \nix cuiiIin' 126. — Lanjuiii.-iis. au nom d»' la druih'.i'ciiicrcia Môliiir d'avoir ivre à la juslire un des irisuUeurs de rannoe.
:> Procès Zola, I, S»/), .lauiv>.
i3 Lettre de BjoMii!-uii à Zola, de Home, le lô jaii\i«'r ISijS. V Andiu': HtAr.MEE{, Xoles sur la liussie^ H\.
française, si lumineuse autrefois, comment s'est-elle obscurcie ?
D'autant plus, la lettre de Zola, traduite dans toutes les lani^ues, avait excité Tenthousiasme. Pendant que la <« presse immonde », ainsiqu'il ravaitqualiliée, déversait sur lui un (lot inint(Trompu d'injures et de sales outrages, et que les bandes de (iuérin venaient, chaque soir, hurler à mort devant sa porte, des félicitations ardentes lui arrivèrent de tous les pays, par ballots, trente mille lettres et adresses, signées d*admirateurs pour la plupart inconnus, de femmes et déjeunes filles qui pleuraient sur Dreyfus, ne pensaient plusqu'àce roman merveilleux. 11 entassait, dans des caisses, ces témoignages si touchants, laissés sans réponse; il y eût fallu des mois. «Combien je vous envie, lui écrivit Bjœrnson, combien j'aurais voulu être à votre place, pouvoir rendre à la patrie* et à l'humanité un service comme celui que vou^: allez lui rendre ! »
La certitude de l'innocence de Dreyfus était universelle, sans distinction ni de classe ni de religion, hors chez les antisémites. Beaucoup de prêtres catholiques, même de moines, avertirent leurs frères de France qu'ils faisaient fausse route (i).
Une voix très haute s'éleva, en Russie, celle du grand jurisconsulte Zakrewski, sénateur de TEmpire. La condanmation irrémédiable qui sortira de celte crise, c'est celle « des mystérieux tribunaux d'inquisition, oii retentit le cliquetis des sabres (2) >».
Pour ritltat-Major russe, il fut édifié, dès que fut prononcé le nom d'Ksterhazy qui avait vendu plusieurs fois
(1 r/est ce, ((lie \c. V. du Lac a dit à Comély, ce que m'a dit je 1*. (iariiier.
(•2} /.uridilrhesliaya Gazela, du r' février 1898.
310 mSTOlUE DE L AFFAIHE DUEYFUS
(les n»nsoigncincnls à l'un do srs ag(Mïls soctcIs (i).
Ici encore», le mal vint de la presse, des journalistes inleinpcranls, au ton trop doctoral ou haineux. Ce fameux bon sens français, cc^t esprit fran<;ais, plus fameux encore, que sonl-ils devenus? (le pays de Voltaire a donc rhCi dans la démence* ou lindiécillilé fmale ?C(*s joies méchanles blessèrent cruellement. Les moins chauvins, les premiers apôtres de la Revision, s'irritèrent de ces dénigrements cjui desservaient une juste cause et (pii étaient injustes. 11 y avait, sans doute, dans les prisons de l^oméranie îles \iclimcs d'erreurs judiciaires. Qui, jamais, s'était levé pour h's défendre? ^)uand TAujijflelerre se vengea sur Byng, à la faijon de Carthagc, parce qu'il avait été malheureux à la guerre, la même folie l'avait aveuglée, et Pilt n'avait pas été moins outragé que Scheurçr.
Les rapports, nagucTO très cordiaux entre l'ain bassade d'Allemagne et Hanolaux, s'étaient fort refroidis. Munster cachait à peine sa mésestime au jeune ministre. Le vieux gentilhonunc* n'était point senlimental, mais il avait le culle <lc rhoinieur.
L'attitude end)arrasséc d Hanotanx Irahissait son iiKjuièlc r()nscicncc. 11 avait été él(»vé à une trop noble école pour ne pas se condamner lui-mcinc. Il élail aussi tro|) renseigné pour ne pa^ savoir que louiez l(\s chancelleries étaient inslrniles des déclarations calégorique^s de rAllemagne et de l'ilalie et (ju'on le jugeait en conséiiucnce. (lomme il n'était pas vraisemblable tiu'lia-
i' Le l'ail a é|«'' allirmé. à j>lii-ieur< rrjuiHCH, |i.ii- !,• tr^'iiéial «le Ho-ien, allat'Iié militaire <1«.* Hus>ie i^ \\rvi\r. Je i«'\ ioiidrai Mir les relalion- (l"|]«il<'riia/,\ cl d IIimiin a\('r i.i Hiis-^ie. 'V(»ir |i. r)()'.. — A Home, PriiiHMaiio, rlu-r de I Liai Major L(éiiéial, ([iiaiid il j)arlail (ll.isleriiazy, rappelail (hi\ ei lemeul : «//^(•x/u hirhune ce brit^and .
nolanx no fi\l pas pcM'suadé de l'absolue loyauté des deux ambassadiMirs, il on résiillail qu'il se rendait eonsciemmenl <*<)inpliec (ruu crime.
Sa chute, dans l'estime du monde, fut aussi rapide que l'avait été sa fortune.
La même réprobation atteignait Félix Faure.
Il croyait se hausser au rang des rois par un crime d'État. Mais les rois sont des ^entilhommes qui n'ont qu'une parole et qui n'admettent pas qu'on la mette en doute.
Un des secrétaires de l'ambassade dllalie raconta h Zola les contidenres finales de Sclnvarzkoppen à Panizzardi, précisa que le général de Srhlietïen avait, à Berlin, dans ses archives, plus de cent lettres d'Esterhazy, beaucoup plus graves que le bordereau (i). Zolatira de cette conversation un récit que le philosophe Nordau porta, de sa part, à Schwarzkoppen dont il avait été le médecin. Celui-ci écouta la lecture sans broncher, mais Nordau ne put obtenir qu'une affirmation formelle au suj(»t de I)reyfus : « Pour le reste (c'est-à-dire en ce qui concerne* Esterhazy ), tant qu'on m'ordonnera de me taire, je melairai. »> Nordau essaya, sans succès, de voir 1* Empereur allemand.
S'il avait cédé à son tempérament impulsif, surtout s'il avait connu le bordereau annoté, le faux des faux, l'Empereur, peut-être, eût éclaté. Le vieux chancelier (le prince de Hohenlohe), le ministre des Afl'aires étrangères, Hulow, d'autres encore, lui firent sentir la gravité d'une manifestation personnelle, si la France, dans la fièvre des esprits, n(» Teùt pas acceptée comme sincère (i>). Guillaume II se rendit à ces avis, mais
[i] La Vérilé en marche, Km.
(2) V'ors la mi^nc «'»p(Mjuc, In oonilosso de Biilow écrivit à sa vieille amie, Mme <ie Moysonhurj?, Vauiourdf^fi Mémoires (Tune
318 HISTOIRE DE l'aFFAIHE DREYFUS
exigea qu'une déclaration nouvelle, et, celte fois, officielle et publique, de son gouvernement, dégageât, avant Touverlure du procès de Zola, la responsabilité de FAUemagne.
Le minisire des Affaires étrangères fit en conséquence, devant la commission du budgel du Reis<^htag, la réponse suivante à une question du dépuUî libéral Richter :
Vous comprendrez que je n'aborde co sujet qu'avec de grandes précautions. Agir aulremenl pourrait être interprété comme une immixtion de notre part dans les affaires intérieures de la France, et nous avons constamment, et avec le plus grand soin, évité jusqu'ù Tombrc d'une pareille immixtion. Je crois d'autant plus devoir observer une réserve complète à ce sujet qu'on peut s'attendre à ce que les procès ouverts en France jettent la lumière sur toute ralTairo
Je me bornerai donc à déclarer de la façon la plus formelle . et la plus catégorique, qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus, actuellement détenu h l'île du Diable, et n'importe quels agents allemands, il n'a jamais existé de relations ni de liaisons de quelque nature qu'elles soient.
Les noms de Walsin-Esterhazy et de Pirquart, je les ai entendus, pour la première fois de mon (»xis|(Miee, il y a six semaines.
(En eiïet, le chef de l'Etal-Major allemand n'entretenait pas les secrétaiies d'Etal aux Affaires élrani^^ères (le ses histoires d'espionnage.)
Bulow ajouta (jue «* la légende courante^ d'une lettre d'un agent mystéricMix, qui aurait été trouvée dans un panier à j)apiers, ferail. peut-être, bonne ligure* dans
idèuliale : « Allen iran ZoUnicnatjl liai ial ivdhr. » Tout <<' «pK* ZoI.ï a (lit est exnel. » <i\olefi inêdilea do Monod.:
les (lessouR d\in roman de portière (i) ; mais que, naturcUemeni, elle élail imaginaire el fausse de tous points. »
En d'autres termes, Schwarzkoppen n'a point reçu le bordereau qui a élc^ porté intact au ministère français de la Guerre, après avoir été vole, dans son enveloppe, à l'ambassade d'Allemagne.
DOrmescheville avait écrit, dans son acte d'accusation, que « Dreyfus pouvait se rendre en Alsace, en cachette, à peu près quand il le voulait, et que les autorités allemapdes fermaient les yeux sur sa présence. » Bulow releva ce mensonge: « Bien moins encore, ditil, je n*ai entendu parler de facilités particulières qui auraient été accordées, de la part de T Allemagne, à Texcapilaine. »>
îl constata enfin que « l'affaire Dreyfus, si elle avait fait beaucoup de bruit, n'avait Iroublé en rien, usa connaissance, les relations uniformément tranquilles entre l'Allemagne et la France ».
Cette déclaration catégorique fut télégraphiée aussitôt par les agences officielles, dans le monde entier.
(Tétait le jour même, 9.\ janvier, où Méline, devant la Chambre, avail,une fois de plus, repoussé la Révision, couverl Ksierhazv.
Quehjues jours après, l'empereur Guillaume se rendit chez l'ambassadeur de France, le marquis de Noailles, lui répéta les déclarations de Bulow ; Munster les rominimiqua verbahMuent îi Hanotaux (2).
;i) In eineni hintcrlreppen Homnn.
X 20 janvicM* 1S98. — îiocheforl écrivit que '< s'il sorl^nil do cotte visite quelque complication (liploiiinti(iuo, il no donnerait pas cinquante centimes de la peau des syndiqués... La bande Reinaoli nous dit : « Prenez garde à vous ! *> Nous ne saurions trop lui c«mseiller <le prendre prarde A elle. >• -Jnlransigeant du 3i janvier.' — ll^inolaux nosa pas démentir la visite qu'il avait
320 IIISTOUŒ DK L AFFAIRE OrtEYFUS
Le i'"" février, lo comte léonin, soiis-secrélairo d'État aux AiTaires élrangèros, fit à la Chamlm» des d(*putés italiens une déclaralion analogue (i).
Précédemment, Tornielli avait adressé à Ilanotaux un second démenti au sujet de la prétendue lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen où Dreyfus était nommé (lo faux d'Henry) ; il croyait savoir iju'il en avait été fait usage au cours des procédures contre Ksterhazy ; il protestait à nouveau, «l'un ton toujours amical, mais plus vif, où montait un peu d'irritation (•>).
i^]t. encore une fois, Hanotaux, Méline, Félix Faure, firent semblant de ne pas entendre. Croient-ils, vraiment, comme le déclare Drumont (3), qui n'en croitrien, que Bulow, au nom de l'Kmpereur, a menti comme un laquais? que les Italiens, eux aussi, ont menti?
La Fi'anc(% intoxiquée de mensonf^(»s, n'en douta pas.
rcçuo de Munster. Il fit publior dans VA(/ence Uavna du 29 janvier une nri^tonduc d<''|)(>('he de Berlin : « I.cs journaux allemands démentent que l'ambassadmir ail <omninni<|ué au minisire la déclaration de lîulow. » Aucun journal allemand n'avait j)ailé de cclt<' communical'OFi ; auciu) ne l'avait «lémenlie. {Tenipa. Sièric, etc., du .'^i JanvitM* \>^,^.}
I) Sc^nnce du r' lévi-ifM' iSfjS : u D'ailleurs, je juiis afluMuer de la façon la |»lus cvjjliritc ((U(» ni notre attache mililaire, ni aucun a;;<'nt ou re|)réscntant du (iouver?iemerd it.di<Mi n'ont eu, jamais, aucun rapfiort direct ou indii'erl avec Di'c^vfu^. •• (Kn réponse ;i une question du dé]»ulê |)el ImmI/oj
,->. rV/ss..I, ',01, |(Mlre (du iT) j.uivier ;St,s de ToiMiielli à Hanotaux : ■ (l'est pou?<pioi. d.ins le UMMiie hnt amiral, je i»ense qu'il ne saurait être» snpeillu que je dt''elare une l"oi-« de \)\u< à N'oli'c l-i\c<'llenee que le eolonri Pani/./ardi n'a jamais eu ni directement, lu indii-ecleiiKMil, ni de p!'è->, ni de loin, dr rapjiorts avee Alfred l)revfns. don! il ,» ,Mppii< l'c^iislenre uniquement j)ar h' procès que toul \c momie eonnaîl. — ll-nudaux dit lui-même qu'il avisa l'.illol el Méline fl<i.'i.<., l, r//, .
(3) Lihre Parole du '.tS j;in\ icr. - l)e m<''ine, .ludet : « L'Alh»mairne i>ré|)aie la <::uerre. » [Pi'lil .Joiirnul.)
Lv Di-:f:r.An.\TioN dk nuLOw 321
ronimont oinp(V*her lajiislico? Celait, depuis quatre ans, dans cetle» alTairo, toute la pensée de l'Élat-Major. Deimis que le procès élait annoncé, le gendre du ministre de la gu(Tre, Wattine, sul)sti(ul du procureur de la IlépuMique, ri Thévenel, Tun de ses officiers crordonnance, allaient fréquemment chez Tézenas et se eoncerlaienl avec lui (11. lilt Du Paty s'y rendait également, <i pour garder le contact avec Ksterhazy (î>) »>, envoyé par (lonse qui rendait compte à Hoisch^nVe.
Zola avait cité, connue lémoins, les chefsde l'Ktat-Major el loijs les officiers du hureau des penseignemenls, non seulemenl Pic(piarl, juais tous les accusateurs de Dreyfus, ceux-ci pour être confondus par celui-là.
Cette perspective épouvanta HoisdelTre. Il dérlara h Billot que le devoir du ministre d(» la (iuerre, représentant de l'armée, était iW se préscMiler seul à la harre ; tous les autres (îhefs, généraux el officiers subalternes, recevrai<»nt du ministre lui-même Tordre de ne pas comparaître (3i. 11 fit annoncer par Rocheforl, pensant forcer la main à IMlIot. ({u'il en était décidé ainsi : («Les officiers ont reru une instruction formelle de l'autorité militaire de ne ï>as réjmndre à la citation {f^). >>
(1 CaA.t.j 1, r>S7, F<lorlia/.y.
/•'. Casx., I. Çi\y I)n Viiiy. II raconte que Ooiîpo lui donna, un jour, pour Ti'zcii.'is, une note. «« à faire passer <lans la- presse », mais qu'il la jiarda. (îonse ronvient qu'il envoya Du Paty rhez Té/.enas Canii., II, u^ : Hennés^ II, lOi); mais il n'a aucun souvenir lie « l'arlirle •». (Ih i«H.».;
3 i> plan fui «liscuté dans lous les journaux. (I,anUrne du '.»0 janvier iS<|N, finiilois du 3o. Lihre Parole du 1*^' février, etc.) '1) Inlran}tiff<*iinl du iî^ janvier.
32i IIISTOrHE DK L AFFAIRE DREYFUS
Hillol, non senlomenl, ne voulait pas être seul à comparaître, fût-ce à cheval comme les révisionnistes Vy invitaient (i), mais il était bien décidé à ne pas déposer du tout. La loi (•>.) donne au garde des Sceaux le droit «rautoriser Taudit ion des ministres ou de la refuser; Billot s'entendit avec Méline pour que l'autorisation du garde dès. Sceaux lui fût refusée. Cela parut à Boisdeffre la marque certaine de ce qu'on appelle, en argot militaire, un « lAchage ». Billot chercha à lui expliquer que la loi, malheureusement, oblige les témoins, quels (fu'ils soient, sauf les ministres, à déférer aux appels de la justice (*^!. Tout ce qu'il peut faire, c'est de ne pas délier les officiers du secret professionnel. Ils se rendront h la <( grotesque citation de Zola (4) », mais il leur sera loisible de rester muets.
BoisdetTre ne se résigna pas encore. 11 fit marcher Drumont : « Que se passerait-il en Allemagne, si un passionné d'immondices, un spécialiste d'œuvres lubriques », insultait les chefs de l'armée prussienne? Mais Billot et tout le Gouvernement sont atteints de " démence imbé(!il(î ». Ce sont d(»s « cotpiins ». S'ils avaient eu scMilement une* parcelle « (réncrgic el (Thonnéteté »>, ils eusscmt fait arréler Mathieu î)n\vfus et les nicneursdu Syndical Or, ils jouent double jeu '« comme c(» P'oulon ((ui, an mois i\r juilh^t \'J^[), faisait de falla-
11 Aurore du '.] lV'vri(M' iS,S.
(•> Ai'li<I<' 1' (in (liMTcl «le lui du \ in.u |S|). '.\ iN'Ih'tau, Uml Im-Mlr «pi"il fnl à I.i lî(»visi(»n, |)rolostn ('()nlr(» ci'lh^ LTi'rNc projetée des léinoin^ militaires : " Ce serait un rcmiMl'h'tat inililaire... Noii*^ serions nu pay< e<)iiqiii> |>ai' sa pro|iro année, »* I.nnicnu' {\\\ •>r» jamier |S(».S.
l'i « I/iriforinali<»ii armoiieaul «pie Hillol c.rii/c (pie les (»riiriers, atlciiils par la uio(e<<pie eilati<ni de Z(da, eompai'ai^sent doAanI la roiir dassise<. saiifà déclareiwiniU unul p;»^ le droit de parler, coMlirnie eo «pie ikuis avons dit du double j<'U «pie j«)ue le niinistre «le la Chutim». •• [Lihre Parole «lu i' f«''\ri«'r.
LA DKr.l, A DATION DK BULOW 323
cieuscs promesses an peuple ol envoyait, en môme temps, des messa^^es il l'IlAtel de Ville pour raconter qu'il se mo({uail de la naïveté de ceux qui récoutaient. Foulon fut pendu à un réverbère, et c'est le sort, peutétre, (pli altend, dans l'avenir c«ux (jui, à force de canailleries, de fourberies et de trahisons, semblent prendre A tûchi* d'exaspérer le Français (i). »
Ces injures et ces menaces firent la joie des officiers. Méline et Hillot réfléchirent qu'il était difficile de conl(Miter Boisd<»n're. Ils n'avaient consenti aux poursuites qu'à son impérieuse demande, tout en se rendant compte (pie celait une faute. Maintenant, il leur en faisait tçrief et les faisait insulter.
Ainsi, chacjue faibl(»sse, chaque capitulation du Gouvernement s(» retournait contre lui.
-I^e cas de Pic(piarl était plus simple. BoisdefTre tenait ce principal lémoin d(» Zola. Il va achever de le di.scrcMliter avant l'audience et lui ofi'rir ensuite de s'v dcVhonorer.
Répïli(Tement, comme Picquart était, depuis un an, lieutenanl-cnloncl au \'' r(*f>;inient do tirailleurs (iî) et ne complail plus au ministère de la (luerre, .ses juges naturels élaicul î\ Tunis (Vêtaient le général Lefèvre et de.s camarades (jui rc'^limai(Mit. BoisdelTre et Billot se tinNrent d'embarras en h» qualifiant faussemeid, sur l'ordre d'informer. «« d'officier d'Klal-Major, délxiché provisoi-
(i IJhre Parole du i«' février iftjS. •») Prot'vs Ziiln, I, SCx), l»irqiiarl.
remeni au 4® tirailleurs (0 »>, ce qui le rendit juslicinl>lc du gouvernement de Paris. Ils purent ainsi le déférer à un conseil d'enquête qui élait sûr, puisqu'il était présidé parle général de Saint-Germain, ami personnel de Mercier, et qu'il comprenait, avec le général Dumont et le commandant Audry, le colonel Boucher, ami intime de BoisdelTre qui le tutoyait (?.), et ce capitaine Anthoine qui venait de faire, au sujet des priHendus aveux de Dreyfus, une déposition suspecte (3).
Cette fausse qualiCication de l'inculpé, Tîncompétencc qui en résultait du conseil d'enquête, rendaient nulle toute la procédure. Mais ce lomlain lendemain, où Picquart pourra se pourvoir devant le Conseil d'Klat, importait peu i\ Boisdeffre. L'essentiel, c'était de frapper, d'intimider par un tel exemple quiconque, sous l'uniforme, aura souci de la vérité.
Le rapport du général Dumont (4) reprit toutes les vieilles accusations d'Henry. Picquart était accusé d'avoir communiqué h Leblois le dossier secret <lo Drevfus et deux dossiers confidentiels, de lui avoir remis quatorze lettres de (ionse cl d'avoir fait à Lauth (les proj)Osions fallacieuses.
Comme il existait deux dossiers relalil's aux pip^eonsvovai^reurs, (irihclin cl Hcnrv remirenl au conseil, au li(Mi de radniinislralif (pie Picquart avait couununiqué h L(»l)lois, le sccn^t qu'il ne lui avait jamais moutrc (5).
(i^ Ca.'in.. II, l'M): rnppoii dr Bouclior h Hillot : iollro an pouvorinMjr do Pari>. — Cufin., 1, -Mt-j. i'icqnarl : ■< {>[[(' i\\\:\\\lv n'cxi>it(> pns, à ma roimai^samr : j'ôlais liiMilcnaiil-oolonol an i^i" tiroilioui's (M toul lion mire l'I-tal-Majoi" «le l'a!iM«''o «'t moi élait (»f(aiomoiit rompu. •»
(:>) (mss.^ I. -MiH, Pioqiiarl.
{3i \'()ir p. '.>[)],
(/i; Du 3(> janvior 1S9S. ifUifij;., II, i',«j o| <u'\v.
(?) r.r/.s.s'., I, 208, Pic<piarl.
LA IlKCLAHATlON DK IULOW 325
l^icMjiiarl, (lès (|uc l'aiulicnce lui uuv<M*le(i), s'apon;ul (le la fraude. 11 dmianda qu'on aiunlrdl à Leblois le dossier vorsr au déhat ; Lchlois déclara ne pas le reconnaître et fit, avec beaucouj) de précision, la <lescri|)tion de Taulre dossier. Il demanda ensuil<^ (|u'on ni décrire par Urihelin cet aulre dossier; larchiviste en fit une d(»scri|)lion i(l<Mili(pie, tout en jurant (jue celle liasse n etail jamais sorlie de son armoire (2).
Il cM détruit, de même, les autres accusations s'il avail pu obliMiir la conl'rontalion de Leblois avec (iribelin, Laulli et Henry. Mais le général de Saint- (îeruiaiu allégua le règlement des conseils d'enquête qui prescrit, en elVel, que les témoins seront entendus séparémenl.
Henry, (jribelin el Laulli répétèrent les dépositions qu'ils avaient déjà laites (levant Pellieux et Kavary, avec, de légères variantes et sans apparente acrimonie.
Gonse, au contraire, lut agressif. .11 dit notamment qiie l'ancien chef du service des renseignements avait connnis, en i^\]^\, de graves indiscrétions et qu'au lieu de Tenvover en Tunisie, il ei\t fallu le relever de ses fonctions (oi.
(iallilTet s'était olVert à déposer en faveur de Piciiuarl. Il le fit avec crAnerit*. Il dit ([U\\ Tavait eu sous .ses ordres pendant cinq ans et l'avait fort apprécié : « S'il a commis une faule,jesuis profcmdément convaincu qu'on ne p(»ut l'attribuer qu'à une fausse conception de s(^s devoirs et de s(»s droits. Iiuligné des accusations dont il a élé l'objet dans la |)rrsse el dans le rapport de Havary, je n'ai pas hésité à lui écrire ([ue j'étais tout dis|)osé à me faire son défenseur devant le conseil d empiète el
(I 1" iV'Niirr iS<».s.
'M CViK.s'., I. ••«>), Pir(|unrt.
'.h Ihid.y M, iTm, iTiO, ir>7, (»lc. '<>onseil (nCnquOtC;
326 HISTOIRE DE l'aFFAIHE DREYFUS
qu'il me trouverait toujours prôt à lui serrer la main ( i ). » Enfin, Picquart réjpondit point par point à toutes les imputations qui étaient dirigées conlre lui cl il fit le récit des machinations donl il avait élé victime. Il s'attacha surtout à établir sa pleine droiture militaire : «J'ai été mis sous la surveillance de la police, insulté grossièrement par les journaux ; je n'ai jamais voulu adresser la moindre plainte ; j'ai tenu à être correcl jusqu'au bout I » Il termina, avec une émotion contenue, parées paroles : « Si l'on veut me mettre à la porle de l'armée, je m'inclinerai, fort de ma conscience. Le conseil appréciera si le lieutenant-colonel Picquart doit ôlre chassé de l'armée alors que le commandant Est(»rhazy se promène encore aujourd'hui avec sa croix et son grade (2). » Le conseil, à la majorité de quatre voix conlre um», prononça « qu'il y avait lieu de mettre Picquarl en réforme pour faute grave conlre la discipline ».
Selon l'usage, Picquart eût dû être mis aussitôt en liberté. Il fut reconduit dans sa casemate. Selon l'usage, encore, Billot eût dû statuer immédialcmenl ; il élait libre d'accepter, de repousser, ou (Valtéiincr les propositions du cons(*il. Mais il s'en gai'da, espéraul ipi'à retarder la solution (lélinilive, il déciderait Pici|uarl à ruser avec la ^él'ilé, (juand il coinparaîtrail aux assises, et à aclieler ainsi (juc^Kiuc iudnlgcMice.
Les i< patriotes » triomplirrciil, à la iionvcllc (|i:e le conseil d'entjuète avait conclu à chasser Piccpiail de