I.ACmiTTtMENT D ESTKRIIAZY IV
rûvocabU-. Nous allciidrous, forl.s île Doti-c conscience, lu juste, l'in^vilable rt'pjiralioii (i).
Traricux, dans une U'Ure à lîillut, protesta " contre le simulacre de justice » i|ui se préparait. Uc Pici|uart, ou ne savait eiirorc que les '.alomnies dont il avait étë abreuv^'lTroricux raconta commenl Picquarl avait découvert rinnoccQcii do Dreyfus et comment il en avait (■té puni (z). Miithiou riiv^la les démarcties du contrôleur gênerai Martinie, au nom de Billot (3;.
Grand symptôme d'un prochain réveil des coeurs : pour lu première fois, des femmes (/î| ont fomlé un journal et, tout de suite, au-dessus des passions, font entendre la voix de lu l'ilié.
Commcen i8i,i'|. il restait à la victoire du Mensonge un dernier obstacle : la publicité du débat. Si le témoignage de Picquart nci^t puï^ étouffé sous le huis clos, l'acquitlemenl devient impossible ou trop honteux. Pour savoir de quel côté est la vérité, iisuflit de reganler qui demande la pleine lumière (5) et qui en a peur. A leur ordinaire, les paladins de profession agitèrent le specln; de l'étranger, les susceptibilités inquiètes de l'Allemagne. Or, toutclu presse allemande afiirmaitque« nulle objection ne viendrail de Berlin i> un débat au grand jour (6) ».
(i: Temps (Iti jj.iiivier iKf|S.
i-i'i Tempu ilu (i,
i3) Siéde (lu Ti,
^i) .M.ii't^uiTili; Duriiiiil. (Jli^niencc Riiycr, Séverine, M°" Coii!^tant ilti-ailuimiDlC', DunicI Lc:iU(^ur, lli'^Iënc Si'c. etc. — Le (irAniier nuiiii>ro de \n Fronde parut Jo <j diiceiiibre tSy?.
5, Ituni-, Jiiurùs, [.iii:ri>ix. Yves Uuffll, <ltcineni-e.-iu, !.. V. .Meunier, eto.., jiuxi|ucli' Hc joignirent (kti'n^ly et Ciissiifinoc.
:r>) Uazellr lie l'<^ogne. iiazelfe de r AUemagne duXord,Po*I.C\c, <lu 5 j.-invioL': lua-i Ii'K juui-niiui publient In mémo noie oftirieuso : ■■ Si !■■ cupitiiirio Ili-eyriH ii trulii. re ne pi'ut ûtrc fjucn
Autre argument : les secrets de la défense nationale ne sauraient être livrés en pâture à la curiosité publique.
Je fis observer à Billot, dans une lettre ouverte, que le huis clos n'empêcherait pas ces secrets d'être conçus de l'accusé, de Thomme qui avait écrit : « Je voudrais être tué comme capitaine de Uhlans en sabrant des Français ( i ) I »
La clameur fut telle que Billot parut ébranlé. Mais Boisdeffre et Ejrterhazy veillaient. Si le huis clos n'est pas prononcé, toute l'œuvre si péniblement échafaudée s'écroule. Sur quoi, Billot proposa, à son ordinaire, une transaction : Esterhazy et les témoins civils, moins Leblois, seront entendus en audience publique; Leblois et les témoins militaires (Picquart, Gonse, Henry) à huis clos. Boisdeffre accepta cette transaction, mais Esterhazy déclara aussitôt « qu'il fallait englober les experts dans le huis clos ». Boisdeffre et Gonse, qui trouvaient le rapport de Belhomme très probant, commencèrent par rejeter cette nouvelle exigence. Esterhazy se fâcha et, encore une fois, eut gain de cause. Du Paty lui écrivit : « Convenu ; les experts seront entendus à huis clos. » Los révélations de Cuers gênaient également Esterhazy; Du Paty le rassura : « Pour l'en-
faveur d'une autre puissance. Il se peut que le gouvernement français ait intérêt à jeter là-dessus un voile i^pais. Du c*Mé de l'Alleinagne, il n'y a absolument rien (pii em[)cche de jeler sur les débats la lumière la plus vive de la publicité. »>
■Il " Vous avez promis au Sénat de verser tout le dossier Dreyfus au conseil de guerre. Dès lors, ces pièces secrètes si graves, si redoutables que vous n'avez i>as voulu les montrer au-\ patriotes les plus éprouvés, elles seront connues du commandant Esterbazv... To\is les autres secrets dont la divulgation, dit-on, compromettrait les intérêts de la défense nationale, seront comius du commandant Esterhazy.... Mais la France ne connaîtra pas les dépositions décisives, et un cauchemar douloureux continuera à peser sur la conscien<'e de ce noble pays. » 7 janvier iSUjS.
Irevuc (le Bâio, appelez ou Ilcnry ou le général Gonse. Ils en parleront, durcsle, les premiers (i). »
Trarieux avait demandé à Billot que « la partie plaignante, assistée de son défenseur, pût intervenir à laudience ; sinon, il n'y aura pas de débat contradictoire (2) »).
La question juridique est sujette à controverse. Le code militaire dispose « que les tribunaux statuent seulement sur l'action publique (3) ». Cependant, la jurisprudence et les commentateurs acceptent des exceptions à la règle, u quand les faits de la poursuite peuvent servir de base à une action ultérieure » ; le plaignant peut, alors, se faire représenter aux débats par un avocat ou un avoué. Dans le procès intenté au général Cremer et à de Serres, accusés d'avoir fait fusiller Arbinel sans jugement, la veuve du condamné avait été assistée d'un avocat (4). Point de débat contradictoire si la partie plaignante est absente.
Bien que les chances fussent nulles de faire admettre cette prétention, cjui n'avait pour elle que d'être équi-
(1) Dép. à Londres, 1" niarï» içfcjo. — Selon Eslcrliazy, Boisdcffre aurait envoyé Pcllicux chez Tézenas pour régler cette qucàlion des experts. Tézenas afllnns qu'il causa seulement, à celle époque, avec Du Vfiiy.
{2) Lettre du G janvier i81»8.
(3) Article 53.
(4) 18 juillet iS-ji. ^ VixADiEn-FoDKnt, Commentaire du Code de Justice militaire, 70 ; D.\lloz, Répertoire, 2o38 ; Pandectes françaises, ix), 182 et i83 : Leglerc, Code de Justice mititaire annotée art. 54.
table et sensée, Mathieu Dreyfus décida de tenter l'entreprise. Démange se présentera pour lui à la barre et, pour sa belle-sœur, un jeune avocat que Leblois lui avait désigné, Fernand Labori, qui avait plaidé quelques aflaires retentissantes (pour les Jeunes Turcs, pour lanarchiste Vaillant), procédurier ingénieux, orateur inégal, mais sonore et vigoureux, le geste large du théâtre, la parole vibrante. Sa qualité maîtresse était la fougue; il la cultivait; emporté de tempéramenti il Tétait encore par système. Avec cela, subtil, positif, avisé, et, sous un air de témérité, prudent et calculateur. Le prétoire, avec le trantran des affaires courantes, paraissait à cet esprit entreprenant, remuant et personnel un champ trop étroit pour ses talents et son ambition. Il avait été candidat à la députation dans la Marne, en 189.3, porté par des républicains modérés et avec Tappui du parti catholique (1) ; il avait été battu par Mirman; maintenant, il cherchait sa revanche els'était oflertau ministère pouraiTronter la lutte, à Reims, contre le chef du parti radical, Bourgeois. Labori n'avait pas encore la certitude que Dreyfus fût innocent (2) ; il inclinait seulement à le croire. Et, sentant les périls de la lûche qui lui était proposée, il n'accepta d'abord le dossier qu'à la condition, qui ne fut pas discutée par Mathieu, « de se faire couvrir par une commission d'office ». On appelle o avocats d'office > les avocats désignés (par le tribunal ouparlebùtonnieri aux parties pauvres ou qui n'ont pas trouvé do défen-
(1) L.vuoiu, Grande Revue du r' n(»veinl)rc i<K)1.
(•2) « Des le début, ])ar les [)ièces secrètes, par les fornie> violées, par !e3 obstacles entassés devant ra'uvrc de Justice, la (pieslion iniime de rinnocence de Dreyfus devenait, en quelque sorte, secondaire. Sur le fait, ma certitude ne fut complète qu'aprèr; Ics dt'bals du procès Ksterbazy. >■ {Même arUrie.>
L ACQUllTEMENT D ESTERHAZY I99
seur;ils plaident graluitenicnl. Démange, avec sa loyale franchise, objecta que les deux avocats devaient so présenter dans les mêmes conditions ; or, il tenait, comme par le passé, à prendre toute sa responsabilité et il ne faisait pas consister la délicatesse à décliner dos honoraires dans la plus noble dos causes, alors que les avocats en rec^oivent, légitimement, pour les plus douteuses. Labori renonça à ce qu'il considérait, à bon droit , a comme une sauvegarde (i) ».
Le i«^ janvier, un journaliste italien, Casella, enti-etint Schwarzkoppen à Berlin. Le colonel allemand, « aide de camp de TEmpereur et Roi », rappela a son interlocuteur la déclaration explicite du comte de Munster ; il ajouta : « Lo bordereau n'est pas de Dreyfus. Je sais que Dreyfus n'est pas coupable. — Avez-vous connu Eslerhazy? — Je le crois capable de iowV (*?.). »>ll n'en voulut pas dire davantage, mais, comme Casella repartait pour Paris, il lui remit une lettre pour Panizzardi.
Casella avait fait lo voyage à la demande de Mathieu Dreyfus ; il lui donna rendez-vous dos son retour, mais somit volontairement en retard. Matthieu, introduit dans la chambre iXi^ rilalien, y aper<;ut sur une table, où l'autre l'avait laissée en évidence, la lettre de Schwarzkoppen à Panizzardi. Il hésita, puis refusa de comprendre 1 invite. Le compatriote de Machiavel lui en marqua quelque dédain, puis porta la lettre à Panizzardi. Schwazkoppen rappelait à sou ami qu'il lui avait remis, avant de quitter l^aris, les photographies des pièces mentioimées au bordereau : <« (^.omment cette
(1) « J'ni fait à Démange, s^ur fta demande ])cr:?onnelIc, le sacrifice de ne pas me faii-e couvrir par une commisF^ion d'office... J'ai renoncé à celte sauvegarde par déférence confraternelle. •!
(2) Procès Zola, H, TuS, CaHclla.
sans voir^ sans savoir, sans vouloir ni voir ni savoir.
Le principe même de la Révolution, c'est la souveraineté du nombre. Mais le nombre est faillible, autant •que l'individu. Son droit souverain, sa capacité déjuger ne sont point corrélatifs. Et, nulle part plus qu'en matière judiciaire, il n'est sujet à erreur. D'avance, il a condamné Dreyfus ; d'avance, il acquitte Esterhazy.
L'acquittement paraît plus monstrueux que la condamnation; mais la fermentation aussi est plus forte, la folie plus intense. Et ces juges ne le sont que de nom. Ce sont des soldats imbus de l'esprit de corps, façonnés par la discipline (i).
Vous crovez élre dans un tribunal : or, vous êtes à l'exercice, sur un champ de manœuvre, sur un champ <le bataille. Le général a levé son épée : <« Chargez î » Les colonels lèvent leurs épéesetrépètent : « Chargez! » Ainsi de suite, jusqu'aux chefs d'escadron, aux simples capitaines.
Ce qui ne paratt pas moins extraordinaire, mais ce qui n'est pas moins exact, ces soldats, qui vont acquitter ce traître, se croient, se sentent libres. Us prolesteront, avec une sincère colère, et, de plus, avec une raison apparente, quand on les accusera d'avoir acquitté par ordre. Au fait, leur libre arbitre est-il beaucoup plus étroit que celui de la plupart des hommes, dans toutes les circonstances de la vie, dominés, diriges, poussés par des causes et des mobiles qu'ils ignorent, par l'atavisme, par l'éducation, par le milieu ?
J'ai souslesyeux la leltre d'un oldcier, camarade de régiment d'Esterhazy, qui, depuis quinze ans, professait
(i) Nai»oIéoii élail opposé à rinslilnlion de< oons<Ml:4 de piuMTo. sur le leriiloii'e de la Répul>li(iue. Il proposn d'allril>uer aux cour?* impériales u la connais-^aïue de tous les criines el délit** coriHiiis à l'inlérieur ». K'onseil dKtat, •.>! février iHtx).)
l'acoiittement d'esterhazy 203
pour lui un grand mépris, qui, déjà en Tunisie, Tavail cru espion, qui était convaincu de l'innocence de Dreyfus, homme de science, d'ailleurs, et d'esprit philosophique. Quatre jours avant le procès (i), il écrit : « Cependant, si j'étais membre du conseil de guerre, j'acquitterais. » Et cela, il l'écrit sans embarras, l'esprit en repos.
" Au lendemain de la dénonciation d'Eslerhazy par Mathieu Dreyfus, un général dit à un diplomate : « Enfin I ce misérable va être démasqué. » Or, dans le dossier qui est là, sur cette table, devant les juges, il y a un certificat donné par lui-même, depuis huit jours, à Esterhazy. 11 s'en excuse d'un mot : « La discipline a de dures exigences. » El, le soir de l'acquillement, un des juges, qui avail connu Esterhazy, ses friponneries el l'ignominie de sa vie, dira, la conscience plus légère : u Je tcemblais de le trouver coupable î »
L'alTaire fut vivement enlevée, en deux jours (2), à deux séances par jour.
Le conseil repoussa, d'abord, les conclusions de Lucie €t de Mathieu Drevfus, tendant à être autorisés à intervenir dans les débals, subsidiairement à v assister.
Labori plaida au fond ; Démange, en quelques mots, invoqua, a au-dessus do la loi silencieuse, les règles immuables de la justice )>. Non seulement le commissaire
(1) Lettre du G janvier i8y8 à X...
(2) 10 et 11 janvier i8y8.
du Gouvernement leur répliqua (i), mais ravocat d'Esterhazy, comme s'il eût redouté de voir accueillir la requête des plaignants.
A l'unanimité, les conclusions furent rejetées, et, notamment, par ce motif que le conseil n'avait pas à statuer sur le cas de « Tex-capitaine Dreyfus, justement et légalement condamné (2) ». Les juges eussent pu s'en tenir à cet arrêt: ai Dreyfus est coupable, Esterhazy est innocent.
Le greffier appela les témoins, qui se tenaient dans une salle voisine. Pour la première fois (3), Picquart y vit Scheurer, Mathieu, Lucie Dreyfus. Il dit à Mathieu : « Vous n'avez pas à me remercier ; j'ai obéi à ma conscience (4). >> A Scheurer : « Je serai mis en prison, condamné, déporté. Peu m'importe. Je ferai mon devoir, Dreyfus est innocent, je le jure (5). »
Les témoins militaires s'écartèrent de lui, méprisants, mais s'empressèrent autour de la fille Pays.
11 s'isola, près d'une fenêtre, « regardant courir les nuages au-dessus des arbres du vieux jardin » et, d'un geste fréquent, passant sa main sur son front (6).
C'était le premier contact direct [entre les deux partis.
Picquart avait pratiqué ces hommes, ses chefs ou ses subordonnés d'hier; mais il commençait seulement à les connaître; ils étaient des inconnuspour Scheurer et, sauf Du Paty, pour Mathieu. Gonse circulait, ennuyé
(1) Les instructions lui furent données A la suite d'une conférence qui eut lieu entre Méline, le t^^arde des Sceaux Milliard et Billot. Saussier fut « jirévenu ». {Hennés, lil, ^187, Itillol.
(2) Réplique du commandant Ilervieu ; juj^emcnt.
(3) Inslr, Fabre, 67, Picquart ; ii'|, Sclieurer. /i) Souvenirs de Matiiiel' Deyius.
(5; Mémoires de Scueirlu.
(0) Varennls.. dans r.lwrort' du !•> février i8<j8.
L ACQUITTEMENT D ESTERllAZY 205
(réire là, mais Eslerhazyavail exigé qu'il déposai (i). La figure de Laulh, taillée au couteau, dure, méchante, surun corps mince et souple, respirait la haine. DuPaty posait, le corps droit, la lôte haute, le monocle dans Toeil. Et Henry, avec son aspect de boucher, le sang toujours au visage, lourd, massif, frôlait Mathieu, semblait chercher une querelle (2).
Leblois était parti Pavant-veille pour Strasbourg, où son père, le vieux pasleur du Temple Neuf, venait de mourir. Il l'enterre aujourd'hui, mais il sera là demain.
Le greffier appela les témoins, qui défilèrent devant le conseil, puis rentrèreni dans leur chambre. Le rapport de Ravary fut lu par Vallecalle, en leur absence. Trarieux, Jaurès, d'autres spectateurs encore, observèrent que les mêmes faits avaient été invoqués comme des charges contre Dreyfus et, maintenant, étaient portés à la décharge d'Esterhazy (3).
Le commissaire du Gouvernement avait précédemment réclamé le huis clos; le conseil rendit aussitôt son jugement, à la majorité <le cinq voix contre deux : «« Les débats seront publics jusqu'au moment où leur publicité paraîtra devenir dangereuse pour la défense nationale Cl). > On a vu que ce moment avait été précisé par Esterhazy : jusqu'à l'audition des témoins militaires et des experts.
A la séance de l'après-midi, le général de Luxer interrogea Esterhazy, d'une voix sèche ; l'accusé, très calme, avec une parfaite désinvolture, raconta, pour la centième fois, son roman de la " dame voilée ». Le gé-
t.i) Noie do Du P.itv à Eslcrhazv : •• Le tjénôrol se fora «iler, c'est entendu . »>
{•2} Souvenirs de Mathïku Diîeyki'S.
'3; Procèii Zola. I. !JSS. Ouillard :3yn, Janivs.
{\\ Proaès Zola, I, •li't';, Pellieiix : ■• I.a inoillenre preuve ijue le conseil a été indépen<lanl. eesl quil a refusé lehuitfclos. »
néral montra quelque curiosité : « Quel intérêt avaitelle à vous renseigner? — Elle semblait poussée par un besoin impérieux de défendre un malheureux. — Pourquoi se cachait-elle, ayant quelque chose à dire dans rintérôt de la vérité ? — J'ai juré de ne pas chercher à savoir d'où lui venaient ses renseignements. ^> Luxer observe que la police a cherché en vain les cochers qui l'avaient conduite à ses rendez-vous. Eslerhazy, décidémeniy trouve le beau général trop béte et répHque, transcendant d'ironie, mais en gardant une attitude très militaire : « Tout ce que j'ai dit est aussi vrai que je suis innocent (i). »
Siir tout le reste, il fit à peu près les mêmes réponses qu'à Pellieux et à Ravary. Cependant, il ajouta à ses mensonges ordinaires une sottise qui eût suffi, à elle seule, devant des juges non prévenus, à le convaincre de son crime. Il racontait les prétendues perquisitions qui auraient été faites chez lui, à Tautomne de 1896, « des cambriolages opérés sans mandat, sans droit, pendant des mois, au mépris de toute justice et de toute protection due à un citoyen ». Il s'en était apen^u à son retour de la campagne. Les armoires étaient forcées, ses correspondances bouleversées ; un carnet de notes, prises par son père en Ciimée, avait été volé.
(« Ou'avez-vous supposé ? »> lui demanda Luxer. Il n'avait rien supposé du tout, puisqu'il n'y avait pas eu, chez lui, la moindre perquisition. 11 répondit : <« ^ue c'était Mathieu Drevfus ! »
Pour qu'il eût pu faire alors une telle hypothèse, il eût fallu que, déjà, il se crût soupçonné, par le frère du condamné, d'être l'auteur du bordereau. Or, àrautonuie de 1896, Mathieu Dreyfus ignorait son nom.
(1) Procès Eslerhazy, conipto rendu striiofi^mphiquo), iar>.
l'acu^littement d'estebhazy 207
Une lueur traversa l-clle le cerveau du général, ou demanda- l-il» sans penser à mal, à quelle date exacte Taccusé s'était rendu compte de ces incidents ?(i) Esterhazy, en tous cas, s'elTraya de sa bévue et, cherchant à s'en tirer, s'embourba davantage. Il dit qu'il avaitconstaté « ces actes abominables », au moment même où il avait été dénoncé par Mathieu (quoi î plus d'un an après le départ de Piccjuart !), mais que déjà, en octobre 1896, il avait eu les preuves d'un premier cambriolage ; seulement, il l'avait mis sur le compte de domestiques^ qu'il renvoya. On avait pénétré chez lui « des masses de fois ».
Luxer, n'y comprenant plus rien, n'insista pas. Si les plaignants avaient pu suivre les débats, poser des questions, Estorhazy, enserré, quelque souple qu'il fût, était pris.
On glissa sur les lettres à M™^' de Boulancy : « Il y en a une que je nie formellement. » Il refusa de dire ce qu'était le document libérateur : « Le ministre m'en a accusé réception. »
Sur une observation plus dure de Luxer, il reconnut qu'il était endetté, qu'il avait une liaison irrégulière, « mais c'était une faute et non un crime » ; enfin, il demanda que lecture fût donnée de ses notes, qui étaient excellentes (2).
11 avait parlé avec sa verve ordinaire, jouant très bien le personnage du reître calomnié. Le public lui était très sympathique.
Au contraire, les dépositions de Mathieu et de Scheurer
(1) Les rédactleurs judiciaires présents à l'interrogaloire comprirent la faute qu'avait commise Esterliazy : « Puisqu'il ne savait pas la cau<e de ces cambriolages, pourquoi ne s'adressait-il pas tout uniment au commissaire de police ? Personne ne songea à lui poser la question. » {Fronde du 11 janvier ; etc.^
(2) Procèa Eslcrhazu, littJ.
furent accueillies par des rires ironiques el des rumeurs.
Pellicux, en civil, était assis derrière Luxer (i), entouré d'officiers qui donnèrent le signal des manifestations hostiles.
Mathieu, très maître de lui, énuméra les preuves qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau, le convainquit, à plusieurs reprises, de mensonge (2).Tézenas le harcela au sujet des fac-similés qu'il avait fait répandre à profusion : c'est pour chercher à « fausser la justice » ; des sommes énormes ont été dépensées : « Vous avez le droit de défendre votre frère devant les juges, mais pas ailleurs » (c'esl-à-dire : devant l'opinion). Mathieu, bravement, répondit : u Je le défends partout. » On le hua (3).
Pendant qu'il déposait, il regarda fixement Esterhazy qui détourna la tête.
A la pensée de son frère, ruiné, brisé par le crime de ce misérable, les sanglots lui montîiient à la gorge. Mais il les refoula, parla d'une voix liante el claire. Toutes les puissances sociales, qui s'étaient coalisées pour perdre son frère, l'éUiient, h nouveau, pour sauver le traître. Son patriotisme ardent d'Alsacien n'en fut pas diminué. Sa fermeté, sa droiture ne se démentirent jamais.
Scheurer, avec sa simplicité ordinaire, d'une voix grave, raconta la genèse de sa conviction, ses longues recherches el ses pénibles démarches. Quand il eut achevé.celle sorte de confession publique, il attesta, très haul, sa certitude ([ue Dreyfus étail innocent. 11 parut faiblir sur ratlribiilion du bordereau à Eslerhazy, quand
(il Procès Zola. I, 27!?, Pelli<Hi\.
(>) Nolamiiienl nu sujet do sa lellro do juin iSy'i à Wcil. PJslorliazy aflirinait <iu'ollc ôlail do iS(p. Luxoi' rooonnul luimôiiic quello olail (tnnloinpor.iiiie du lM)rd<'roau {i^i'>). 3; Procè< J'Js!crlni:ij, i/iT».
L ACyUlTTEMENT L> ËSTERHA2Y 209
il dit L'ciic parole d'IiunnOti- liommc : » Étant un homme, jo puis me li-ompi-r. ■> Il expliqua sa pcnste : « H importe peu que le borilcrcau soit attribué à celui-ci ou à un autre ; Dreyfus n'en est paslaiitcur. lUesofficiers ricanèrent ( i ). Il les interpella : .■ Ali 1 vouf trouvei! cela drùlc '. ■•
Pour la prumii-re fois des» longue vie, les militaires, chamarrés, couverlsdedéi-onilions, produisirent sur lui une impression pénible. Il en ressentit une nouvelle amertume contre les hommes qui lui avaient fait iierdre ses chères illusions (:!'.
Le gérant de la maison où demeurait Eslerhuzj- fut confi-onté avec Margucrilel'ajs, «rentière », ijui niâtes propos qu'elle lui avait lenus'. Autant maintint sa déposition. Leconimissairellervieuintcrvinlduremenl" Vous ne me paraissez [las très bienveillant ? Je ne comprend!^ pas poun(uoi vous déposez ainsi. ■> Le témoin répliqua ; * Je n'ai pas à élre bienveillant ! » et demanda si sa pai-ole ne valait pas telle de la maîtresse irEstcrhazyi3,
Weil en savait long ; mais Drumonl l'avait averti " qu'il ne lui éch.qiperail pas, s'il se permettait de hausser le Ion ('il "■ " raeonta seulement les démarches (ju'il avait faites pour venir en aide à listerhazy. Celuici l'insulta : " J'ai failli mettre deux fois l'épée à la main pour lui; je lui ai sauvé l'honneur deux fois. ■>
Apn'-s la déposition du dii-ecleurdc VAlibi-offii-e, le conseil prononea le huis clos: et te procès de Picquarl commença.
{'.f. <■ eonirasie outrajjeanl l.\ " entre la publicité de
11) Proi:ft KehrliiK'j, ir>',.
(u) Mémoire» ili: Siiiiechkii.
i3i l'roffès t's(cMii:y, itki. — l,a déposition d'Autunt fut contirriH^e par sou fils cl jiiir i'éditvur Slocli.
■',) Litre Parole ilii 'jjnnvicr i898.
Cil Procès /.olii. I. :tij'. Juuris; Henné*. IM. V^. Trarieiix: lut-. treUc Zola a l'élix t-'iiure : ■■ Un a va fotlr rlio-c ii-noWc... ■■
lallaque contre un homme el le huis clos de sa défense indigna seulement quelques républicains.
{I S'il ne savait rien des accusations portées contre lui, n'ayant pas assisté à la lecturedu rapport Ravary ( i), Picquart ne se faisait nulle illusion sur 1 issue du combat; mais, fort de sa conscience, sûr de sa mémoire, sûr aussi qu'à se tenir ferme à la rampe de la vérité, il ne risquait que de nouvelles persécutions, il développa jusqu'au soir son réquisitoire contre Esterhazy. Les juges, qui avaient cru le voir paraître en posture humble d'accusé, furent surpris d'entendre un accusateur. Un seul. Rivais, sembla favorable. Les autres étaient hostiles, ne comprenaient d'ailleurs pas grand chose.
Pellieux n'était pas intervenu à l'audience publique (2). Dès que le huis clos fut prononcé, il prit une part active aux débats, et, de sa voix hautaine, ironique et dure, chaque fois que Picquart parlait de Billot ou de BoisdeiTre, il l'arrêtait, lui défendait de mêler ces grands noms à une telle affaire (3).
Quelques officiers, admis à assister aux débats, lui faisaient des signes désespérés pour qu'il se lût des grands chefs. Mais Picquart poursuivit son récit. Certaines interruptions, que Pellieux fit en ricanant, lui parurent inintelligibles, parce qu'il ignorait tout des mensonges d'Henry et de Lauth. Il ne comprit qu'après l'audience, quand il lui, dans les journaux, le rapport de Ravary (4).
(i) Procès Zola, TsyG; Hennés, I, .'|7(», Pio(|uart.
(2) Procès Zola, I, 27O, Pellieux.
(3) Pellieux convient qu'il est intervenu rréquenuncnt. {Procès Zola y I. 274 )
Cl) Procès Zola, I, 296: Cass., I, ?.o7^, Picquart.
!. ACQIITTKMKNT l> ËSTEKHAZY 211
Luxer lui réi-liiraa les lellreii de Gonse (i); Pic quart les remit aussitôt; mois il nVit Tut pas donné lecture.
Tout ie temps qwil |>arla, Estcihazy, l'œil sombi-c el mauvais, a^îlé de inouvetnenlis nerveux, seiubluit un si'rpcnl il qui l'on murclie sur la queue, qui se retourn» pour mordre el qui n'ose pas.
Tézcaas fui surpris, mais sa conviclion préétablie qu'Esterhazy clail la victime d'une machination Tul plus forte que Tt-vidoncp.
Le lendemain midin, comme Piequart complétait sa dôpositionj il fut ti'llcmenl harcelé par les deux (généraux et d'un tel Ion, avuc une animosité si acerbe, que le commandiinl Hivala intervint : •• Je vois, dit-d, qu« le colonel Picquarl est le véritable accusé. Je demande qu'il aoil auloriséà pré.senler toutes les explications nécessain^s pour sa défcn.se. ••
Luxer y consenlil, l'icquart put achever sa démona- Iralion: et, comme il savait mainlontint de quelles calomnies il aTait été accablé, il insista « [lour t^tre eonfronlé avec lou.s les témoins donlle.'^ allégations seraienl contradidoiiTs avec les siennes ou tendraienl à l'incriminer n. Il se retira, et le conseil entendit Gonse, Lauth et Henry, qui le chargèrent avec violence. Quand Henry eut terminé, Picquarl fut rappelé et confronté avec lui. Il le prit de IW's haut. Notamment, il somma Henry de pivciser sim imposture au sujet du dossier secret et de la pièce qui était devenue le document libérateur : <• A quelle époque mavez-vous vu compulser le dossier avec Lelilois ? .1 Henry bredouilla que c'était à l'automne, el Pellieux, lui venanten aide, observa que, vraiment, il était difticile. à celle dislance (d'un an),
'ij CoM.. I, înfi. l'k'iuarl. — Le:; IrUreii furent versées au
212 HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFl S
de donner une date exacte. Mais Picquart insista. Henry finit par dire que c'était peu après son retour de permission, en octobre (i). « Écrivez, Messieurs les juges, dit Picquart; consignez cette date : à cette époque, Leblois n'était pas rentré à Paris; vous Tenlendrez, vous me confronterez avec Gribelin. »
Mais les juges s'en gardèrent, et Picquart ne fut confronté ni avec Gribelin ni avec Lauth. Leblois fut entendu conlradicloirement avec Henry, mais la question de la date, ([ui emportait le reste, ne fut pas posée à nouveau; et Leblois ne la souleva pas, pour n'avoir point à dire à des officiers qu'il avait passé ses vacances en Allemagne. Le débat porta sur le point de savoir si le dossier secret « se trouvait ^> sur la table de Piccpiart quand Leblois était venu voir son ami (à une date indéterminée). Henry l'affirmait; Leblois dit qu'il n'en savait rien, qu'il fallait le demander à l^icquart. Henry, prudent, sans faire aucune mention de la pièce Canaille de Z)..., dit que Leblois [avait certainement vu une grande enveloppe avec les mots : m Dossier secret »> ; Leblois le nia formellement (2:. réclama un supplément d'enquête ; Pellieux etTézenas s'y opposèrent.
L'honorabililé d'IIenrv et de Gribelin « rendait leur témoignage inaltaciuable i3;. > Les menteurs, c'étaient Leblois el Pic(jiiarl.
Il) Proci'.'^ Zola, I, ^(jo; ('.(tss ^ I, '.>.o(), I^icqnarl.
ri) Le «liHail do cet incident entre Lebîois el Henrv devant le conseil de 15'uerre a donné lieu, enl'-e les mêmes témoins, à une nouvelle confrontation au prccès Zola : « llenrv, dépose Lehiois, n'a pas ])arlé de idiototi^rapliies et n'a ï>as f)récisé la date : il a dit (pi'il y avait un dossier, une env(*l<)ppe sur la<iuene se trouvait les mots < «lossier secret » et il na |»as dit «ju'une photograjdiie était sortie de «'cite enveloppe. » 'I, 30i.,i ' Leblois, déclare Henry, a dit que. devant mes aflirmations i)iécises, il ne pouvait pas me donner un démenti. >»
(3) Inslr. l'abre, .'|3. Pellieux.
r. ACQllTTEMENT niiSTKBIlAZV 213
Doposrreiil ciisiiilc Ciiré cl Miilol, Du l'aLy et Borlillon, sur les questions que Picquarl leur avail posées au cours lie son ciiqii?lc: Junck et Vuldanl, qui confifmèrenl les dires (le Laulli cl (l'Henry; le commantlanl Bergougnan, ami d'Eî-lerhazy ; et l'expert Belhoinine « pondant quelques mtnules (i) ». Los autres experts el le tieutcnanl Bcrnhcim (2), qui aYail été couvo<[ué au sujet du manuel, ne furent pas entendus.
l'eliieux fil communiquer au conseil de guerre le rapport des experts sur les lettres » M"" de Boulaney. Il pensait que, (. dans l'intérèl d'une bonne jusiice, il ne devait !iiil>sistcr aucun doule dans l'esprit des Jugesi^S) ».
Eslcrhazy éi-oulail distraitement, lair d'un spectateur qui s'ennuie au théillro, ;'. une méchante pièce.
Vers le soir, l'un des secrétaires de Té/cnas entra dans la salle des témoins et annon(;;i quePicqnart serait arrClé après l'audience {\h
Une bronclia pas, demanda à Mathieu des nouvelles de son frère (û).
Le commissaire du gouvernement |)rononija quelques paroles, abandonna l'accusation. Cependant Tézcnas plaida longuemenl, cinq heures d'horloge.
i]; Enlerli.n/ï, î'q'. 'î l.omlres, i" mars ii.iiiii.
iji Ln ili-fcnsi- et riici' 11 talion rriionir^rciil h son ir'itii>ît!n.if;c {Renntt:. III. l'iH. Ileriilii-itiii.
,:n Letlrc .If l'.-lli.-ii\ (du u janvii-r iSaSj .-. Ks[eili.i/.y, M.'mo Jéclaralion nu i>ro<-i-s Zr.ln ill, «Hi.
iji Cui«,. I. -l'f', l'ic'.|n;iH. — lU-s ly veille, Vlir.h» de Paru fiiin'inriiil iiii'rl scrnit iK-frri: à 1111 l'Onsi'il (IV[ii|u<>tc.
[ru Soiiiviiirs '11' M.ATiiiËr Duevki'h.
11 était malade (d'une cruelle sciatique), se traînait à peine : il avait fallu le porter à l'audience. Et, suivant les débats avec une attention soutenue, paraissant, pour la première fois, à une barre de conseil de guerre, il avait été ému par le ton sec et dur de Luxer inl^rrogéant Esterhazy. Celui-ci le rassurait : «^ Mon acquittement est certain. — Il faut faire, lui dit Tézenas, comme si vous pouviez être condamné..» El, comme il eût fait aux assises, il plaida à fond, méthodiquement, sur tous les points. 11 affirma rexistence do la dame voilée (qu'il idenlifiait, à part lui, sur des propos intentionnellement échappés à Esterhazy, avec lamanjuise Du Paty). A la vérité, le rapport des experts le gênait ; il le trouvait obscur, incompréhensible. Mais sa foi n'en fut pas ébranlée. La preuve de la machination, c'est l'histoire du manuscrit d'Eupatoria (il y insista beaucoup) et, encore, les procédés suspects de Picquart, convaincu de mensonge par ces témoins irrécusables : (ionse, Henry, Junck, Lauth, l'élite de l'impeccable Ét^l-Major.
Celte plaidoirie , si minutieuse , donna aux juges rillusion qu'ils allaient statuer dans la pleine cl entière liberté de leur conscience. Us se re tirèrent dans la chambre du conseil. Les gardes emnieiièrent Esterhazy. En traversant la salle des témoins, comme il passait devant Picqnarl, il salua.
La délib.'ration dura trois minutes (i).
Les portes de la salle furent rou\erles au public et
[i] ■* Apivs l.i j)l.ùdninc do M' Tézenns qui prit lin à S h. ô. le conseil se relira pour déliliérer. 7>o/x niinutea sécoulenl, et les juges rentrent dans la salle d'audience. » (7Vm/Ks- du i3 janvier 1898.) — Jearnnaire, secrétaire de Tézenas, à un rédacteur du Soir : •■ l'elte délibération n'a pas duré plu-^ de trois minutes, juste le lemp^ matériel de poser les (pie>tions. ,1e n'avais pas eu le temps de rantrer nïe< papi^'r-^ (jue les ju^es reidrai«*nt. •>
l'acquittement d'esterhazy 216
aux témoins : Picqiiarl se plaça au premier rang.
Le général de Luxer donna alors, d'une voix ferme, lecture du jugement : à Tunanimilé, Esterhazy était acquitté (i).
Un tonnerre d'applaudissements et de cris éclate : « Vive la France l A bas le Syndicat l »
Le président fait à nouveau évacuer ta salle, pois, suivi des juges, se retire (•>). On introduit alors Esterhazy. Le greffier, devant la garde assemblée qui présente les arme^, donne lecture du jugement : « Au nom du peuple franeai^s... »
Esterhazy, insensible, sans un muscle qui tressaille, reçoit alors les félicitations de ses amis, journalistes, officiers, et d'inconnus, de femmes qui tiennent à honneur de lui serrer la main. Un vieil adjudant à moustaches blanches, la poitrine constellée de décorations, lui donne l'accolade. Émoi ion factice chez quelquesuns, sincère chez [)resque tous. Tous ces yeux pleins de larmes ne sont point menteurs.
Saussier, vite prévenu, s'est empressé de signer et d'en vo ver l'ordre de mise en liberté.
Esterhazy a peine à se frayer un passage à travers la foule pour rentrer à la prison, y procéder à la formalité de la levée d'écrf)u et revêtir, modestement, un costume civil.
Mille à quinze cents hommes assiègent les abords du Cherche-Midi, poussent des acclamations ; les mains se tendent vers le] Iriomphateur. Quand [\\ franchit [le
1 Procès Zola, I, j'ij, Pellioux : « Si j'ai participé à celte œuvre dacquiUemciit, j'en suis lier, ^ — L'un des juges, Bougon, éoiira plus lard : « Dans le doule, onac(iuitle: condamner, ce sérail infâme. >• Progrès de roise du 29 novembre i<jo2 )
12; Les journaux [Libre Parole^ Intransigeant, Patrie, clc.) inventèrent (jue le général <ie Luxer el les juges félicitèrent Esterhazy, Terni »rassèrenl. — Voir p. 217, note 1.
seuil de la prison, une voix forte s'écrie : « Chapeau bas devant le martyr des Juifs 1 » Et tous se découvrent.
Picquart, Mathieu, ont pu disparaître, sans être reconnus, dans la nuit*
Mais ce peuple en délire veut revoir encore son héros; il attend dans la rue étroite, les rangs pressés, brise la barrière trop faible de la police.
Enfin, rhomme apparaît, entouré d officiers et d^amis, et un cri immense s'élève, s'étend, de rue en rue, à travers Pdris: « Vive Eslerhazy ! Vive TArmée (i)! »
(i) Tous les journaux du lendemain.