‹ Histoire de l'affaire DreyfusChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lo nialiii du 7 IV^vrirr, Aiiatolo France ot le philosophe Sraillrs, <hHix des lénioins ilo. Zohi, déjoinièrent 4»nsfMnble. Séailles <lit à sou ami <:<* qu'il se proposait de déclanMT (jue la justice esl iutau^ilile;(|u'ellene peut <>ln^ sacrifiée ni à la passion ni à rinlérèl, île (pud<pie nom qu'on les décore ; (pie le patriotisme ne eonsisie pas à s'obstiner dans uutî douloureuse erreur. « Kl si, continua-t-il, le pré^i<l(Md me reproche de tenir un langage séditieux : «« Après <r(^ que vous venez de dire, oserezvous expli<[uer le Phâhm à vos élèves ? — (Test précisémenl pour cela, hii réjiondrai-je, qu(» je serai qualifié à leur en l'aire comprendre les beautés. >»

Puis, ils se riMidireut au Palais île Justice, fendant, avec peine», un<» ioule compacte et déjà bruyante.

Le P/u'don élfiil très loin de la pensée du magi^tral qui avait été désii^né pour présider les assi>es.

C'était un ^mos homme rond, nommé iJelet^orgue, (|ue nous avons déjà vu au procès de Mores, (pii n'était pas méchant et ne manipiait ni de sens ni d'es[)ril, mais

340 HISTOIRE DE l'aFFAIHE DUEYFUS

dallure commune, le teint lleuri du gourmand, les lèvres pincées, qui cachait, sous une gravité molle, l'orgueilleux plaisir de présider cette grande affaire, comptait en tirer honneur et profit, aux petits soins avec les journalistes de la presse criarde, la voix dure, soit qu'il déclâmûl, soit qu'il réprimandût, soit qu'il plaisantât, volontiers insolent, et IMiomme du monde le mieux fait, dans un tel procès, pour ne pas accroître le renom du magistrat-fonctionnaire que Ton décore du nom de juge. 11 avait, pour assesseurs, le conseiller Lauth, chauve et rougeaud, et le conseiller Bousquet, hirsute et pûle, la -barbe blanche comme la crinière, Tune embroussaillée, l'autre inculte, ancien député qui avait accepté, un jour, d'être ministre de la Justice et avait rendu la simarre au bout d'une heure, la trouvant trop lourde.

Le ministère public était occupé par l'avocat général Van Cassel, rechigné et brutal, dont on racontait que, substitut dans le Nord, il avait tiré lui-même sur un fou qui, s'étanl échap[)é, avait grimpé eu haut d'une tour (i).

Au banc des accuîàés, Zola, rêveur, le meiilon appuyé sur sa canne (2) ; le gérant P(MU*cnx, l'air d'un ouvrier endimanché ; Vaughan, et, dmière eux, Labori, avec deux secrétaires, llild et Munira, et les frères Clemenceau, deux exemplaires d'un même homme, Vendéens

11) Van(^'iss(»l ('Init subsliliil ;i S.iiiil-Omer. Lr Inii jeL'nl (1(»3 briques el des plAlras sur It's irciui.nuM's «pii ciilour.iieiil la lour. Le sous-prél'cl Hilî lil ouvrir le IVu sui* !«', malheureux, qui fut blessé. Le substitut \ an (^as-;<'I prit pari .'1 la sah e, avec un revolver. La Cuur «le Douai lui inlliîj:ea une aiuenJ»' 10 tlécenibie 187.^1.

'■'2 II rerut, pendant celle première audicnco, des r«'nlain('s de déprehes. •« A (piatre heures, il y cii a bien un kilo. Aliuht JÎATAiLLi:. dans le Fhjiiro du H février i^j^.}

.111 type calmouk, les traits énergiques, les yeux vifs et pénétrants, qui promettaient la bataille.

Jamais foule plus nombreuse, agitée de plus de passions, n'avait envahi la salle des assises. Les avocats s'y (^ntassaienl, <juelqucs-uns grimpés sur les hautes cloisons qui enlourenl l'enceinte réservée et sur les entablements <les fenêtres ; el, mêlés à eux, pressés î\ étouffer, dans l'émotion du spectacle qui absorbait I*attenlion du monde, des femmes élégantes, des journalistes, des officiers, des oisifs, des comédiens, le « Tout-Paris des premières ».

A rùlé, dans les couloirs, et dans la salle qui leur était alTectée, les témoins de Zola, en deux camps tranchés, les officiers d'un côté, de l'autre les « inlellecluels » el Picquart. Entre eux rôdait, comme un loup maigre, Ksterhazy en civil, a portant le crime sur sa figure (il ».

Les officiers s'écartèrent de lui ; aucun ne lui serra la main (;^). 11 se raballit sur Gribelin. Aussitôt, (îonse dépécha Lauth à l'archivisti» : « Le général vous prie de ne pas parler au commandant Esterhazy i3). »

S<'heurer salua Lucie Dreyfus, lui présenta Picquart: « Vous devez, lui dil-elle, bien soulTrir. — Non! Madame, j'ai souffert pendant de longs mois, alors que je me taisais. Maintenant, je vois poindre la lumière, et j'en suis heureux ■ \). •»

Au dehcM's, les bandes que (îuérin avait formées et traînait après lui, occupaient les abords du Palais, huant ou ac<*lanian( lour à tour.

1 MêmnirPH ih* Sciiecrhr,

i-j. U.\N<:. lèmoin onilairo, dans le Afalin du •.»..'> février iS«|S. — Hennés, II, H»i, (hiiwo.

3. PiiiiJPPK Dnuns, fnipreiiiiionii (Fun iémoin^ dans YAnrore du S février.

.^! Mémoires d<» S<:uKvnEn,

B42 HISTOIRE ftE I, AFFAIRE DREYFUS

Elles <^l^iont composées de poriefnix et de bouchers, de rôdeurs et de malandrins de loule espèce, pareilles à celles qui, jadis, à la veille de la Réforme, terrorisèrent le pays rhénan et furent surnommées les Jiulon'Schlœget\ les rosseurs de Juils. L'iîlxit-Major les subventionnait (i).

Le matin, quelques jeunes gens avaient déposé une couronne au pied <le la statue de Voltaire: u Au défenseur de Calas. » La veille, la Cour de cassation avait fait afficher l'arrêt de réhabililalion de Pierre Vaux.

On procéda au tirage au sort des jurés. Cr furent tous <ie petites gens, de ce (pi'on appelait à Florenr*e le />opulo miniiio : deux négociants, un rentier, un marchand de nouveautés, un marchand de vins, un entrepreneur de couverture, un monteur en cuivre, un employé, un Iréfilenr, un mégissier, un grninelicr, un uiarnîclier. Kt, tout (!(» suite, l'avocat général dcnianda que I(» débat fut limité, |»ar arrél. ixw seul gn(*f relevé par P>iIIol, roir<'ns(» aux juges (rF.slorlia/y, <|U(*Ic{iies lignes sur quinze j>ages. Le niiiiislrc n mépri«^<' les autres inq^utalions de Zola. « On n'a pas le (hoil <ie niellre indireelc*nienl en «pieslioii la cho^e jugée. Ou vcMit proviXjuer un(» révision ré\nluti(Hinaii(». •> l.aOour ne s y prèl(Ma j>ns (*.>i.

i HcM-lnln*- s.ii»-i(, j»lii^ (.ii'd, clie/. I!>h'rli.n/v \\\\c r;iil«'-ir>|«'«î^ramine de (iinM-iii «jiii «hMiininl.iil «le ImilkmiI .'i P-iiilliii idi» Sailli Moi'i'li. (M'hiici la roiinmiirKjiia à l.-U'rlia/v (nAi^ ij. srcllr •» : <'ol«' M), s<M'||é i(»; <.''/.s.s'., il, •>!»ri.)

r> Pr(ti'i'!< Zolii. «'omph' icikIii sh''n(ii:ia|»lii«iin\ 1. '.Î7 à '|i. \'an (;;i^;^,.| — pour la jôiy-ienomic des qnin/»' aiidirnci^^, \i)ir Ainri'.i r.AT\U-i.r., /.'• /'/''nv-s /o/i/, nA huii<' \\ II dr- Cnir^r^ '-ri-

F.K PROr.ES DE ZOLA 343

Lal)ori, pui?* All>orl Clomenrcaii répliquèrent, celui-ci très calmo, en (|uelques mois précis, exacis, d^aulant plus forts : cohii-là, ton! h l'oppose, par une envolée de phrases sonores, impétueux, avec un air de défi : *< Vous croyez que cela larrél demandé par le ministère public; va ét.ranp^ler l(* débat? Allons <lonc! C/est <*omme si l'on voulait se placer au milieu d'un torrent pour l'empêcher de couler! » 11 affirma la connexité, l'indivisibilité entre les diverses accusations porlées par Zola,

Les Irois experts, lîelhomme, Varinard et Couard, avaient intenté, pour leur propre compte, un procès à Zola, mais devant le Iribunal correctionnel, où la preuve n'esl pas admise. Ils lui réclamaient trois cent mille francs [i).

Leur avocat. Cabanes, émit, en outre, la prétention d'intervenir dans l'inst^mce. Ola fut rejeté par la Cour, mais les conclusions du ministère public sur le débat restreint furent adoptées (:>).

La déiense eiU pu se |>ourvoir aussitôt contre» cet arrtM , demandct* à la Cour de cassation le plus grand champ de bataille. Klle accepta de couïbaltre dans ce «léfilé.

On a vu (pie ce débat, si étroitement cantonné par

minellen (romplc rendu du Fiijtirn. : Séverine, Vita la Lumière :rr>mph' nMnIu «le la Fiunulv) : Bonnamoch ((r. 1U;<'. , Ae Procès Zolii, c'nMi|)ti' n'iulu ili* VFclui (if Paris,

i) Assiirnalinn du ^i janvi«'r iS<>S.

i-'i Arrêt du 7 février. — La létralité de l'arnH fut conlesléc par Mannu devant la Ouïr de v'artsation : le moyen ne fut pas adnii«i, mais par eette raisr>n (pie le pourvoi, contre un nrrèt inleHoeulnire. doit rtre fait dansles trois jours. J^rorès /.ola^ II, 'irH|. C.liauïliaraud : '|S'|, Manau.i

Tassignalion, Boisdefrrc, cl Billot avec lui, le trouvaient encore trop large. Ils avaient décidé, en dernier lieu, que tous les témoins .inili [aires, à Tcxc^^ption deOonsc, Pellieux, (iribelin et Lauth, ne réjK)ndraiont pas à l'appel de leur nom et s'excuseraient par lettres. Les uns invoqueront le secret professionnel , — ils en savent trop ; — les autres allégueront qu'ils sont étrangers aux faits retenus par la citation; ils ne savent rien.

Billot était le principal accusé. Si le conseil de guerre a acquitté F^sterhazy « par ordre», Tordre émane de lui. En conséquence, le garde des Sceaux, Milliard, informa l'avocat général que « le ministre de la Guerre n'avait pas été autorisé à déférer à la citation » de Zola. Billot, à son tour, « autorjsa Mercier à ne pas comparaître ».

Boisdeffre écrivit à Delegorgue « qu'il n'avait été aucunement mêlé à l'instruction du procès Esterhazy ; ce procès a dépendu, uniquement, du gouverneur militaire de Paris » ; il n'a donc rien à faire au Palais de Justice.

Défaillants encore d'Ormescheville, les juges de 189^1, Lebrun-Renault, Du Paty, Rtvary, Valccalle, Henry, en mission.

Ksterhazy, dans une Icllro cavalicre, le prit de très haut : <« C.ilé à la re(|U(Hc d'un simple j)articulier, il estime qu'il n'a pas à répondre (i) >>.

La défense avait renoncé n la déposition des juges (pli ravniont a(([nilté.

Le [>ul)]ic, désa|)|)oinlé par C(Mle grève <le témoins, les jurés, (ju'on senihlail dédaigner, s'étonnèrent (pie

(i: Otto l(»llrc «ri-^U'i'ha/y fiil lue s(Mil('iiiPnl ;i la >i<M-on(l(» aii(li(^nce, le H février. Lnhori n iiisi^la [ins pour «ju Ilsterlia/.y fiM n*n>^^i£în(*, mais Albert ('.leiuenccan Tnt <l un antre n\i< : « FA s'il ne n'pondail pas, je doinaiwlorai à la Cour «pi'il fût nineiK* devant elle par la forre arniét». .. \a\ Cour arrejWa les r<mcln>i(»ns de la d(''fen«^e.

crEstorh.rzy à Billol, tous reux qui incarnaient < l'honnour (lo l'armôe » prissent la fuil.e devant la preuve.

La (l»*r<*n<e déposa déner^î^iqui^s conclusions ; elle rérlamait la comparution des défaillants, « par tous niovens de droit »•.

('.elle reiraile (avant la l)alaille) élait si piteuse, la rébellion si manif<»s|e contre la loi, que la Cour, mais le lendemain s<»ulemenl, ordonna la comparution de tous les témoins.

Lucie Dreyfus, la première, parut à la barre (i).

Zola avait rêvé une belle scène, cruelle et tragique : la veuve du mort-vivant qui eût raconté elle-même la tragédie qui avait brisé son bonheur, mais laissé intacte, debout, sa foi dans son mari.

Klle élait vêtue, comme toujours, de noir, très pAle, tremblante devant cet énorme auditoire, si absorbée dans la pens4»e i\o ne point défaillir qu'elle n'entendit pas, sur son passade, une horrible paroh*. Comme elle portait une jaquette l)ordce de fourrure, une voix de femme murmura : « La dernière pelisse de son mari (•> ) I •>

Nécessairement, aux termes d<* son arrêt de la veille, Delegor^ue refusa de laisser mettre en cause le jug(^menl <1<» iSt^î- H prononça alors, pour la première fois, la formule qui d<'viendra légendaire, <pii, c<miI fois, va lomb(»r et retomber, « avec le bruit réguli«*r d'un piston

(il Aiiftipnro du 8 février iK«»S.

(•2) îiKVKHiM:. Vera la Lumière, Oï».

34r. HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS

(le machine (i) >», hachant et martelant le débat, /ez7moiiv de la peur du vrai : « La question ne sera pas posi'^e (î?) >).

Zola, très nerveiix, se dressa, réclama « la liberté qu'ont les assassins et les voleurs : ils peuvent se défendre, faire citer des témoins. Tous les jours on m'injurie, on casse mes carreaux, une presse immonde^ me traite comme un bandit I » Et ce flot d'éloquence eût continué si Delegorgue n'eût interrompu par ces mots : « Vous connaissez l'article 5î? de la loi de 1881'? » Zola trébucha : « .le ne connais pas la loi, et je ne veux pas la connaître (3). »

Une clameur lui répondit.

L'avocat général s'empara de la malencontreuse parole : « Nous, nous connaissons la loi; nous, nous la ferons respecter ! »>

Tout le pharisaïsme de la légalité s'abattit sur lui. Il chercha en vain à s'expliquer. 11 ne se révoltait pas « contre la grande idée de la loi, mais contre les arguties d'une procédure hypocrite ».

Dans le tumulte qui suivit, on oublia M'"'' Dreyfus, toujours debout à lîi bnrro. La conr décidn ([uv la femme du condamné ne serait pas entendue.

Leblois déposa ensuite», puis Scheurer. Le]>lois, adroit, ferme, de |)hysi(>nouiie Une, intéressa beaucouj) en rncoulaut TnlVaire des f;ui\' télégrammes et les avenlures (l(»l)u l^dy <'l des ('oniiuinges. Toul leuioiule en rouclul '|U(^ la prélendue dauie viujé<' qui avait <I()('Uuienlé Ksterlia/v, «'rlail l)u Palv. On ne savait rien d'Ib^urv.

'1 Skvkium:, IVr.s' hi Liirnirrc, «')<). {•2} I*r<)''<'!i Znlc^ I, S.").

■iî Zola, quniui Ij's cl.-muMn's ^'.mji.'u^i'immiI. .'ijotila : «... m ro nioiiKMil-ci, j<' \'i\\< .'ij»j»('l ;i l;i j>r<»lMl<'' (l<'s jinr^ ••,

Sch(Miror eiM voulu donner l(»cLure dos lettres.de Cionse et Ao Piecjuîirl ; le présûfenl s'y opposa. Je les puhlini le lendemain (t).

Klles produisirent une grand(» impression sur tous les . (*sprils réfléeliis. P.ien ne contribua plus h éclairer le nMe de Piccpiart. On ne sut que vanter davantage, de sa clairvoyance, qui avait prévu une telle crise, ou de sa loyauté, qui avait cherché à Tempécher. Pourtant, ces lettres du jeune colonel, qpi, seul, avait eu la vision de l'honneur et de l'intérêt véritable, et celles de (ionse, d'une hypocrisie si cauteleuse, venaient trop tard; l'ennemi s'était préparé à en recevoir le choc, comme d'un escadron de cavalerie qui a laissé aux batteries «Kartill'^rie le temps d'entrer en ligne.

Casimir-Perier avait écrit, la veille, à Delegorgue : « Si j'étais interrogé sur les faits qui se sont produits alors ([ue j'occupais la présidence de la République, l'irresponsabilité constitutionnelle m'imposerait le silence. » Il déclara, en conséquence, qu'il ne pouvait pas prêter serment de dire u toute la vérité ». Thèse contestable, puisrpi'il y renonça lui-môme j)ar la suite; au surplus, ce jour-là, sans application pratique, puisqu'il ne savait rien d'Eslerhazy et .que Delegorgue refusait de j)oser les questions relatives à Dreyfus. Mais Casimir-Perier ayant ajouté : u Je suis un simple citoyen et aux onires de la justice de mon pays î » les revision-

'i; IMrqnnrI ;ivnil nutoriso Sclionror A on tlonnor torture h \i\ hnrro. Pour i;i pnhlir.-ition d.'ins 1rs journaux, il lui dil do r.iiro à sa i;iii>:«\ (pi'il nintorviondrail \ïi\<. iVvM oo <|no nio dit Sriiouror apW's raiidi<Miro. J'rnvoyai ans^^ilT)! dos «opios an .s'/V'Wr, à VAurorr, à la Prlilc licpuhliffue, au liadiral. olo. I*l(<|uart, on olTot, !H* prr>|<'sla pas. S'il <iil, plus Uird, « (juil s'olait oppose» do la faroii la plus ahsoluo à colto puhlioalion ■> I. .TiS), rola ôlail vrai pour la période qui avail prôrôilc lo proros do Zola. N'oir p. i\H. i

348 HISTOIRE DE i/aFFAÎHE DREYFUS

nislcs lui firont une ovation. Ils marquaicnl ainsi lo conlrasle outre cet ancien président de la République, qui déférait respcf*tueusenient à la loi, et les officiers qu'il avait fallu menacer des arrêts de la justice pour obtenir leur comparution. Ils manifeslaicnt aussi contre Félix F'aure, si Aprement atlaché i\ ce pouvoir que son prédécesseur avait quitté à tort, mais non sans noldesse, parce cjue les classes populaires doutaient de son dévouement à la démocratie et qu'il se croyait un obstacle au bien public.

Dans cette atmosphère surchaulTée, après cinq ou six heures d'audience, les nerfs tendus à l'excès, on sentait l'oppression lourde de la haine, la plus affreuse de toutes: celle des guerres civiles.

Ce soir-là, pour la première fois, la sortie de Taudience ressembla à une émeute. Un jeune homme (i), qui avait, acclamé Zola, fut accusé d'avoh^ crié : « AbaslaFrance ! » et roué de coups. La bagarre devint générale dans les galeries du Palais, galerie Marchande, galerie du Harlay. Zola dut se réfugier dans un vestiaire. Puis, quand il parut, avec les (juclques amis qui lui faisaient une garde du corps, le musicien Hruneau, le ^(ravenr Desmoulins, rédil<Mir Fns({uelle, sesavocals, sur le grand escalier du Palais, une foule énornu* (jui sembla i)Ius énorme encore, fniilasli(jue, dans la nuil bnimensi» dliiver, l'accueillil par des jniées ci di'r^ Ijordérs de sifllels, et, sans l'inloivontion personnelle du Préfet de jxjlice. il (*iUélé frap|)é, renversé. Sa voilure parlil au ii:aIop, |)oursuivie |)ar la eanjulle (pii poussnildes eris (\r inoil : <• A l'eau I A l'eau I A la Seine ! •» el des cris palrioli<jiies.

Des én«M*guinène^ éeri\ ireni an Prélel pour le l>l;^in(»r d'avoir protégé Zola (•>).

(\ Ticrily, pré]>nralonr dVxniiH^nP.

•>. Prefi.<c (\\\ lo février iHçjS.

Peiulanl les dou\ semaines que dura le procès (quinze au«!ienc<^s), les mûmes scènes se renouvelèrent tous les soirs, mélange de passions sincères cl de viohmces cal- 'julées, payées.

Le préfel de police, Charles Blanc, excellent homme, bon républicain, ne sut pas prendre les mesures nécessaires, se laissa déborder.

La police, d'ailleurs, composée, en grande partie, d'anciens militaires, souriait aux braillards qui prenaient soin d'accompagner leurs brutalités de cris répétés de: «Vive l'armée ! »Tous les amis de Zola furent insultés, menacés. ( luérin, en personne^ dirigeait déjeunes fçredins qui, par deux fois, assaillirent Yves Cuyot, ameutèrent la foule contre lui (i j. 11 faillit être jeté à la Seine.

Je vois encore une jeune femme furieuse qui me poursuivit, voulait m'arracher mon ruban de la Légion d'honneur, pendant que les manifestants hurlaient: « A mort les juifs! Mort aux traîtres (2)! »

Les séditieux (pour la police), c'étaient les révisionnistes, i[m répondaient aux provocations parle cri de: <« Vivela Républi(ju<^ (3)! » In jeune avo<!at 5)' pourune exclamation inoiVensive, fut frappé pur un des juges d'F.sterhazy (5) et j>ar des officiers qu'excitait le beaufière de Hochefort (<>). Le prétoire, le pavé, la rue, <iuinze jours durant, appartinrent à Ratapoil.

i 1 tJhri' Purole du <j 1V*\ ricr i8<)8 : « Vous Oies une vieille» frijHiuilIc ! » lui (lit (juérin: une foule furieuse le poussait, plus uinrl quo vif t'ir,. »

1-2. •« L:i foule rric : • A Tenu le youlro ! A uiorl les juifs ! » Son uiulle inuiionde de hùio. snrrastiquo se plisst» d'une laron horribl»*... " {lAhre Parole du <j.)

l'.V] (iiizclU' de Franre (in 10. Aurore du 11», et<*. \] M^ (lourtd; il aviiil ci'ié : 1 Vive r.-u'inée, ui.iis «•ide\e/. certains chefs! >•

{'.) Le colonel Bougon

r» 11 février. (7t'm/^x, f7f/(/ro, etc.

S50 HISTOIHE DE L AFFAIRE DHEYFUS

Les luunifestalions se prolongeaient dans la nuit. Tanldi Guérin et ses tapo-durs se conL'inlaieni de brailler, pendant des heures, sur les boulevards, devant les bureaux de la Libre Parole et de faire des autodafés de journaux (i); tantôt ils cassaient les vitres de magasins tenus par des juifs et, môme, envahissaient des ateliers, brisaient des machines, des métiers h tisser, blessaient des ouvrières (?.).

Il n'était question, dans le journal de Drumont, (pic de la noble colère du peuple qui eût voulu jeter lous les juifs à l'eau ou, mieux encore, les rôtir (3). Lldée, cent fois évoquée du meurtre, finit par le provoquer; l'acte est une pensée, moins encore: une phrase qui se concrète.

A Alger, un journal imprima cette phrase : « Une truie juive vient demetlre bas deux pourceaux {\) '>. La môme semaine, une bande de jeunes aniisémites en gaieté rencontra une juive enceinte ; ils la mirent nue et rinondèrent d'urine (5).

Paris, la France avaient perdu l'habitude tlesénieules. Celles-ci furent remanpiablcs par une brulalilédr Ijctes déchaînées. Payé ou non, rhoninie sauvage, le Yahou, reparaît vite. L'ah-ool opérait, (liinpianle ans après

nlclitMs iluii coiniiH-i'ciiil Juir, IjN'ssi'iiI los i:ni<li«'ns : un iiiilre jour, ils (Miv.iliisscnl la liouliqu»» tlun liluaiic^ ,il>aeien qu'ils ]>r('inu'nl jhhu' un juif. Môiucs scimic^ inc i\o< r.l.inrs- M.-inl(N'iu\'. ImmiI('\;m-«1 de Séb.isInjM»]. rïc... TcftijK, Malin, de.)

!î fJhrr Parole du i' loM'icr: - lNnirl.ud, <a d<»il srniii- hii^rcîinrnl ni.iUN.iis, h'\ou|»iii liiill»'... Lt's <.ilr^ JnilV. »''it«>u\,udr-. x' pl.Hjuaicnt mnli»' k'>- nnirs, Iris drs |>unMi>cs. •> — !>«' inèmc la (j'oi.r. !<" Pèlerin, la (iazclU' de Pranrc, ck".

'i Sil/jancUe du 3i janM'ici-.

r> llaj>i»uil du «oniniis-airc de j»olio<* d'Alizer.

Li: PROCES DK ZOLA 351

l'invoalion du gin^ Londres avait assisté à des scènes pareilles, d'une slupide sauvagerie (i).

De plus en plus, les bourgeois s'effrayèrent, s'irritèrent contre les délenseurs de Dreyfus cpii étaient cause de ces troubles.

Esterhazy était parti furieux de la première audience. Quelques ac<!laniations qu'il recueillit ne compensaient pas l'offensante attitude de Gonse et de ses officiers à son égard, « devant les civils ».

Il avait gardé, dans son abjection, beaucoup d'amourpropre. Rentré chez sa maîtresse, il se soulagea ddbord par des imprécations, des injures à toute volée, unescène de fureur et de rage (2). Puis, à la réflexion, il eut recours à son procédé ordinaire, le chantage, avec sa [)ropre infamie pour enjeu. 11 ne se rendit pas à la seconde audience, envoya un ultimatum à l'Etat Major: <' Ou demain, dans la salle des témoins, les ofGciers viendront lui serrer la main, l'admettront dans leur compagnie, ou il mangera le morceau. »

Veut-on ou ne veut-on pas qu'il soit innocent ? Son hoimeur intéresse-t-il ou non la sûrelé de l'État (3).

Déjà, Tannée d'avant, il avait menacé Boisdeffrc de s'avouer l'auteur du bordereau ; mais alors, avant de lui jeter sa confession à la face, il eût pris la précaution

,1) En 17.V^ riipi>orl «le lonl L(nuls«'ilc. (Tai.ne, Lilléralure a,iyiuise.Ml, itTM».

(2) Hêcil de Marguerite Pays à Chrislian Eî*lerliazy dont je le liens.

:3j C'est ce qu'Anatole France a très? bien montré. \L Anneau (Camélhijtilc, 9a\\.)

352 UISTOIHE DE l'aFFAUŒ DREYFUS

do passer la frontière. Précaution aujourd'hui superflue. Acquitté, il est intangible, tant que ses autres trahisons ne seront pas révélées. Et qui les dénoncera ? Son crime retombera seulement sur les chefs.

BoisdeflVe, encore une fois, s'inclina.

Le matin de la troisième audience, dèsqu'Esterhazy, en uniforme, entra dans la salle des témoins, chacun des officiers vint, par ordre, lui serrer la main ; Ravary le premier, à qui cet honneur était bien dû, Boisdeffre ensuite, donnant Texemple. et tous les autres (i). Lui, l'œil mauvais, la moustache en croc, savoura son triomphe.

dépendant, le sacrifice une fois consommé, les officiers s'écartèrent de lui, les uns par répugnance de l'homme h qui Mercier (il le dit tout haut) trouvait « le physi<|ue de Templûi » ; les auln*s par prudence, sous les yeux de ces civils qui observaient, parce que la fortune a d'étranges retours. Alors, il s'irrita de nouveau, ou fit semblant, afin de pouvoir attribuer à là colère les avertissements (ju'il allait lancer. Il sortit, pendant une suspension (^audienc(^ et, arpentani l'une des galeries, entouré de quehpies amis << (|iii seinblaienl lui dire de se calmer », il parla très haut de l'aron à ce (pu* les passants riMitetulissent : «« Ils nrcnihélrnl, à la lin, avec leur bordereau. Kh ! bii^noui \ '}r. l'ai écril. nuiis ce n'est pas moi qui lai l'ail : je l'ai t'ait par ordre ! >• Kt eiî(*ore : <( On connaît la ladnirie de Billot. S'il a donné ([uatre-vingt mille francs (mi une année, cela a l)ien élé pour faire ([uel(|ue chose (:>). »

,1 Hanc, «Jaiîs le Malin du i5 lV'\ii«'r iS<»S: .. Jni ,i>sislô àiinol <|uecli()S<»rlcl>UMi iiil«''ii'>s;ml : le n'|K''r|j;iL:«';i la |>(»ii:n«M'di' iiiniii .. Je (lois dire, en léiuoin lldMc, (ju il n a nii mi driix df <r- orilcieis il <|iii le sarrilicc a ]»aru amer el la poiLUM'e de iiiain< priiddo. >•

(■>. (jinii., I. '.r);. (lliiiichulle. — I!>UMlia/.y f:<i.<.<., 1. :»<jS, dil «lue (ihiiirjiolle a iiu'idi. ~ Le «ii'pnU' (iiaiidmaixui j/nniila à

Le bordereau, annoté par TEmpereur allemand, recopié par Eslerhazy, c'était Targument siiprérfie, mais qui n'était fait que pour, l'ombre; BoisdefTro, Gonse, dès qu'on en parlait publiquement, s'épouvantaient. C'est pouniuoi Eslerhazy le brandisrsait de temps à autre : « ('.ouvrez- moi, défendez-moi, ou je révèle le plus stupide, le plus impudent des faux. » Cette preuve frauduleuse de son innocence était devenue ainsi, entre ses mains, le plus redoutable des instruments de «hantage. Il l'appelait, à bon droit, « la garde impériale »>. Dès qu'il mena<^ait de la faire donner, les chefs capitulaient. Henry, tout à l'heure, viendra à la rescousse.

Les généraux, les oflitMcrs du service des renseignements déHlèn^nl à la barre ]>eii<lant quatre audiences i ).

D'abord, BoisdelVre, en uniforme, avec la plaque de la Légion <rhonneur. C'est le droit de ces officiers de

In Cour «h» rassntidii •« qu'F-sloihazy, « la Lihre Parole^ s'étail mnqué cirs oxpcrU du b«>nlereau : il disaU, car mes souvenirs sont inipivris.ou h'wu : < Le bordereau a clc calqué par moi xur roritjimd rrril fjar Dri'ijl'us «, ou bien : » I^rcyrus a «''oril le bor- (bM'oau sur i»a[ii<>r iit^lun* en dôCHlquanl des mots pris dans mon rnilnir. -• Cass.. ?, 7:^7. Osl èvidruimenl U* priMuirp propos fpi i a iMé Irnu : l'autre phrase, rV>l la lliéorie nu^me dos e\j)eMs dont Kstej|:ayv se moquait. — ItilUd «rrixil au Président de la Cour île ea»>a1ion qu'il <« n'a>ait j.'unais remis ni l'ait nuHMtie un ri'idinio à Eslorbazy. Si une sonune d'arpent queb ()i:<pie lui a été remiî=o ou oITerle, r'oM h mon insu «'l eonlre ma >olon(ê. iCnss., 1, rCi'i.. ii| <j. 10, 11, iiï février i8«jS.

paraître en tenue, devint le Jury. C*est un fait, aussi, qulls Toift jeter dans. ta balance leur épéer, leurs galons et leur panache» leur étincdan^ ferblanterie.

te. chef de rÉtat-Miy or 'général, très droit, dans sa haute taille, la gravité solennelle d*un soldat diplomate qui détient à la fois les secrets de Tannée et ceux de ki politique» cherchait, d*une ^iz lente, les mots corrects et neutres ou refaisait de répondre. Du document libéra* teur, « qui a frait à raffaire Dreyfus », il ne lui ^t pas permis de parier. « De rkistruction relative au commandant Esterbazy, il s^est tenu à Técart et np sait rien. » . Rien, aon plus» du procès d'Estérhazy, parce que « le commandant a été interrogé à huis clos », ce qui 9*était pas moins faux que le reste^ mais plus notoirement.

Des communications qui auraient été faites à la presse par des officiers de TÉtat-Major, il sait seulement que ceè officiers oui donné leur parole qu'ils y étaient étrangers ; « il. s'en tient à leur parole » ; et ce sont « de braves gens qui font leur devoir, tout leur devoir» il Tàtteste et il le jure ». En revanche, Picquart a commis des faits répréhensiblos ; après avoir dénoncé Esterhazy, <« il n'a pu trouver aucune pièce probante », bien que le Ministre lui eût prescrit de « faire tout au monde » pour arriver à ]a vérité ; « absorbé par une seule idée », il a négligé son service; pourtant, il fui traité avec beaucoup d'indulgence : « On ne peut pos appeler envoyé en disgrâce, un officier envoyé en mission. ») Au surplus, la culpabilité de Dreyfus <« a été, de toul temps, certaine », « le jugement de i8<yi est hors de discussion » ; la conviction personnelhî de Boisdeffre est absolue ; <4 des faits postérieurs ont assis sa certitude d*une façon inébranlable ».

Il éleva la voix, scandant sa phrase, la main tendue, comme pour prêter un nouveau serment.

Delcgorgue avail refusé la parole à M"* Dreyfus qui eût protesté de l'innocence de son mari ; il laissa Boisdeiïrc proclamer «juc l'homme était coupable.

Entendez-vous ce que disent entre eux les jurés, ce que répéteront, demain, des milliers de lecteurs ? De Zola ou de Boisdeffre, il y en a un qui ment ; impossible que ce soit ce général étoile, le premier de Tarmée, le Mollke français. ,

Gonse répéta, d'un ton bourru, la dépositionde son chef, s*abrita, comme lui, derrière le secret professionnel. Ses lettres à Picquart le gênaient; il affirma qu'elles étaient <« relatives seulement à Esterhazy »;«'}] n'était pas entré dans sa pens:*e de revenir sur TalTaire Dreyfus ». Il provoqua un tumulte en traitant de « traquenard » une question de Labori au sujet de la dame voilée (i).

Henry ne répondit pas à l'appel de son nom. L'avocat général dit «ju'il étail « en mission >>.

Lautii, Apremenl, reprit ses accusations contre Pic- (|uart ; Gribelin jura ([u'il avait vu Leblois, avec I*iccjuarl, attablés devant un dossier secret; ce dossier renfermait des pièces tellement graves qu'Henry avait «léfendu de l'ouvrir en son absence ; celte défense s'étendait à Pic(|uart. Leblois lui donna le démenti; en octobre, à la date que (iribelin avait précisée au procès Esterhazy, il n était pas à Paris. L'archiviste répéta si obstinément, pour montrer, par un détail matériel, l'exactitude de son dire : « La lampe était allumée » que Delcgorgue le prit pour le lampiste de TÉlat Major i*?).

De ces deux témoins encore, l'un mentait : lequel ?

Il, Le pré-î^ideiit, «lovant lo vacarme, suspendit r.iudicnco. A la n»pnM», .-iprès une inlervenlioii du b.Uonnicr, Giui-o relir.» le mol et Lahuri \v remercia de « ses l(>yale«i parole?! >».

(2 Prorî's Znlti, I, i3«j, Gribelin: « Devant Dieu, je le jure, et je vou-i ai vn au^'^i l»i<Mi que je vous vois en ee moment. » Sur quoi, Del<*ir<»rL,nie : •■ Vous étiez eniré pour allumer la lampe ? »•

356 niSTOIHE DE l'aFFAIBE DHEYFUS

Ce fut ensuite le tour de Mercier. Les avocats avaient projeté de lui faire confesser la communication des pièces secrètes. C'eût été l'annulation certaine du jugement de Dreyfus. Mercier ne voulut ni avouer ni se parjurer.

11 y réussit, et sans mentir autrement qu'à la jésuite.

Labori, renseigné inexactement, avait décrit ainsi le document libérateur : « Une pièce dont \oposl-scriptum commence par ces mots : Celle canaille de D.., *> Mercier répondit que cette pièce lui était inconnue ; la phrase sur Ce canaille de /)... se trouve, en effet, dans le contexte de la lettre de Schwarzkoppen à Panizzardi. Puis, retranché derrière l'arrêt de la Cour qui avait défendu de parler de Dreyfus, hors d'atteinte sur ce terrain où il donnera, lui soldat, à ces robins, l'exemple du respect qui est dû aux décisions de la jusiice, il nia « qu'il se fût vanté d'avoir fait communiquer des pièces secrètes au conseil de guerre » ; sur le fait même de la communii^ation, il refuse de répondre.

SeulemenI, linslant d'après, celle* menu* décision de la (lour (ju'il a invo([uée, il lenfreiiil par uii coup d'audace : - J(* n'ai pas à revenir sur le procès Dreyfus ; mais, si j'avais à y revenir, puisiju'on me demande ma parole de soldai, ce sérail pour dire que Dreyfus élail un traîln», ([ui a clé justemrni r[ léiîaimHMil con- (^inmé ( i). •

1 Proi'i'A Zuld, I. 171, Mei«;i<'i'. — 11 «lit ciuni»', ic ([ui «'l.iil <'xa<;l, «lu'i! ('I.ul «MiNiiii^cr ■< .'nix roii-tMLMH'iiwnls iViux (»ii vi-.iis, jmhlit's (Ml iS4H» |)."U' Vfjrldir » <'l (pi»' N's irvrl.'ilimis <!«' la IJhrr

On a vu que, lui-in«>ine, il avait jeté au feu, en 1894» la notice dllenrv et, récemment, le commentaire de Du Paty, incin6ré son crime.

Il fut acclamé. Delegorgue prétextera plus tard « qu'il n'avait pas eu le temps de rarr(>ter, que le général avait parlé trop vite (1) ».

VainemenI, Labori protesta que le silence de Mercier, sur sa question précise, équivalait à un aveu.

Disons tout de suite que Delegorgue, après avoir laissé l'ancien ministre de la Guerre déclarer que le verdict de i8ç)4 était légal, refusa d'interroger deux des anciens collaborateurs de Mercier, Charles Dupuy et (iuérin {^\ puis Trarieux, sur ce qu'ils savaient de l'illégalité.

Cependant, un autre ancien ministre de la Justice, Thévenet, appelé seulement à déposer sur la bonne foi de Zola, réussit à aborder le redoutable problème, non pour TéclairtM' d'un renseignement particulier, mais [)our montrer que « <*'était la difficulté vraiment capitale de ce grand débat ». Trarieux, précédemment, avait dit à Scheurer : <* Si Dreyfus était un traître, la forme eûtelle été violée pour lui, je n'oserais élever la voix et je no le ferais point (3). » Thévenet pensait autrement. On touchait, ici, en etïet, non pas à une simple question de droit, d'ailleurs incontestée, mais à un principe beaucoup plus élevé, cehii de la liberté de la défense, celui du droit iniprescri|)lil)le qu'a tout homme accusé, même

Parole, on iSy'i, aviiioiil éU* faite? contrairement à sct* instrurlicms. «< Olle publication pouvait venir de la famille Dreyfus. Simple appn'M'iation, «iailleurs. et qui ne repose sur aucun indice ni sur aucun témoignage. »

II) Procès Zola. \. H.X», Delegorgue.

(.î; Lahori renonça aux dépositions de Delcassé, lA\vgues, P(»incaré. à tpii il rùi voulu poser la m<>me question.

3 Procès Zola, I, iSo, Trarieux.

de trahison, de savoir quels sont les documents qui Taccusent. Et d'un vif mouvement d'éloquence, il emporta l'auditoire :

Le silence des généraux doit-il être interprété comme un aveu ? Il est bien fait, en tous cas, pour troubler profondément toutes les conscience's... S'il n'y a pas eu communication clandestine et illégale, pourquoi ne pas le proclamer ?... Voilà ce qui inquiète, voilà ce qui prolonge et perpétuera, peut-être, ce procès qui est un mal pour la Patrie.

Oui ! que faut-il croire? que faut-il penser de ce silence? Ne sommes-nous plus une nation libre, respectueuse de la loi, vantant la loyauté et la franchise?

Y a-t-il un magistrat parmi ceux qui m'écoutcnt, un de mes confrères du barreau, un de voufe.. Messieurs les jurés, qui puisse comprendre cette incertitude sur un fait de celte importance (i)?

Salles, quand il parut à la barre, avec sa figure de brave homme, les lèvres agitées dun tremblement nerveux, était indécis sur son devoir. A qui obéir ? Au juge ? A sa conscience ? 11 était le maître du procès, il tenait, dons ses mains, le sort de cette immense alTaire.

Delegorgue, conmie tout l'auditoire, eut la sen.sation aiguë que ce témoin, d'un mot, d'un seul, j)ouvait renverser tout l'échafaudage de mensonge. Il refusa, dès lors, de lui poser cette question : « Connaissez-vous un fait qui puisse être intéressant pour la <léfense de Zola? »> Et, laissant Labori sindigner, il l'inlerrogca lui-même : <« Avez-vous (juelque chose à dire ielali\einenl à Tallain^ Eslerhazy? ^ « Non! reprit Salles, sur l'otTaire Est(»rhazy, je uni l'ien à dire I •> Sur ({uoi, tout de suite, il

1 Procrs Zola, I, 2^7, riiévenel.

apparu l que Salles avail des choses graves h dire sur l'autre afl'aire.

Delegorgue ne fut jamais plus brutal dans son sysléinalique déni de justice, au nom de la justice. Durement, il malmena Labori, répéta, sans se lasser, son éternel : « La question ne sera pas posée. » Le vieil avocat restait à la barre, très pAle, retenant avec une visible soutïVance l'aveu prêt à s'échapper. Albert Clemenceau, d'un rapide mouvement tournant, Tinlerp(»lla : « Nous prétendons (jue ce témoin tient de la bouche d'un juge du conseil de guerre, qu'une pièce secrète a été communiquée... (Jue le témoin nous démente d'un mot. M. le président n'aura pas le temps de l'arrêter ! > Alors, comme toute la salle, frémissante, et le grand ('hrist de lionnat, au fond du prétoire, semblaient criera ce « mur vivant » qui restait muet : << Mais parlez donc I (^.omment la vérité ne sort-elle pasmalgré vous de votre bouche de vieillard ? » le juge hurla : <* Monsieur, ne répondez pas ! », et il ordonna à l'huissier d'appeler vite un autre témoin (i).

f'.ette fureur de Delegorguc à empêcher Salles de parler, le refus de Mercier à répondre à la question précise, son aveu parle silence, c'était, pour tous les esprits libres, la preuve formelle que Dreyfus avait été illégalement condamné.

Ainsi, malgré les précautions juridiques et militaires, à chaque témoin, qu'il dit vrai ou ((u'il se parjuriU ou qu'il se tût, la zone de clarté s'élargissait.

'.i, Procèti Zola, I, îiSS, atii ; compte rendu de \ Aurore.

36) IIISTOIKE DE l'affaire DREYFUS

Il était significatif que d'Ormeschcville, Vallecalle, les juges de Dreyfus, Forzinelti, dix témoins, préls à convaincre Lebrun -Renault de mensonge, et Lebrun lui-même, qu'un remords sembla avoir tourmenté ù cette époque (i), ne parussent à la barn> que pour y entendre le monotone refrain : « La question ne sera pas posée. ')

11 était significatif encore que M"*- de Bo ulancy refusAt de comparaître, qu'elle eût changé de domicile pour é(îhapper aux citations. H fallut batailler pour qu'une commission rogatoire lui fût adressée (n).

Le général Guerrier et Maurice Weil avaient été assignés trop lard; son pouvoir discrétionnaire permettait au président de les faire entendre ; il s'y refusa (3).

Des incidents de couloirs jetaient sur ces incidents d'audience une lumière crue. On apprit, un jour, que \jni.» ^\^^ Boulanry était venue jus({u'au Palais de Justice, dans un accès de colère ou de vengeance, puis qu'elle était repartie dans un de ses accès de frayeur. ( Ksterhazy la poui'suivait de ses menaces, jusque «'liez elle ; tremblante, « àtravers laporleentre-bâilléeel mninlenut» par une <'lialne desûreté (^i) »>, elle W suppliait de» se retirer.) l'n autre jour, c'était Forzinelli qui ahordail Lebruii- Henault, le |)renail par la tunique : '« Si vous avt»z tenu, au sujet des aveux de Dreyfus, a|)rès ce que vous m'avez dit à moi, le langage (ju'on vous prête, vous (M(»s un

'i \.o i) fv\r'\or iH'jS L«>l)nin-H(Mi.'iiilt dînail rlnv, l'ahhr \;»l,'i- «lier; la coiiviM'salinn tomba sur Divvfiis: <■ N«' \uou |»ail<'/. pas, • lil-il.ilnafail qiio linrîcr son iniiocoiico. ■ f.r >oii-, un o'Iirirr vint h' «lirrclicr d<» In pari do l*<*llion\. Lt'lnnii s\'\rii<a anjM«'> (l('<^ invites: « !.<• fî<'Mi«''i'al désii't* soiiliM'hMÙr avrc nioj an >njrl rio m I (lôpo-;ilion. >• ^'t-îw, l,iî.S'<. M nii-ic»* fl^j>p. L ali!) ♦ N'aladicr (I. '.>.</)) «lit qui! no fui pa< (piostion «lo |)r<'\ru>ni (!<'>- a\«'U\.

'■» Procès Zalti, I, i!^'|, axo, 3'>;>.

r.\ ihui ,11, .KH).

\\ Ihid.. I,r»n» cl sniv., M'" do r.nuIain-N.

infâme menteur fi). » Ef, se haussant sur ses jambes sept fois <( reboulées », Je vieux soldat empoigna son ancien camarade, muet et pâle sous Toulrage, que (îonselui arracha des mains (9.).

Dans cetfe m^me salle des témoins, les officiers continuaient à sécarler de Picquarl, pendant qu a côté, dans la salle des assises, chacun des témoins militaires s*a(*harnait contre lui. Ravary et Pellieux s'y' employèrent de leur mieux (3), le vieux commandant avec son ordinaire vilenie, cauteleux et louche, le général, d'un? voix franche, lampant son réquisitoire comme un régiment ii l'assaut, et, après tant de militaires qui avaient l'air de gratte-papiers, Tair d'un soldat qui est un chef.

Le faux d'Henrv ne lui avant laissé aucun doute sur la trahison de Dreyfus, il en avait conclu (logiquement) que les ennemis de l'armée calomniaient Esterhazy. Aussi, au contraire des camarades qui, tout en jurant 4jue Dreyfus était coupable, ne parlaient pas d'Eslerhazy <*omme d'un innocent, il se porta fort pour lui, >< fier d'avoir participé à son acquittement et d'avoir prouvé qu'il n'y avait pas deux traîtres parmi les officiers ». Dès loi*s, les prétendues preuves de Picquarl sont des faux savamment combinés, « les mailles du filet len<lu par les juifs >i ; « les fac-similés du bordereau ressemblent singulièrement à des faux » ; les lettres o à la Boulancy »> sont aussi des faux, et les exper-

1) l'n ilèjuilô ilo la Mayonne, Ch.Tulin-Servinièro, nvail mronlc lonir de l.el»nin-KonauIl «juc Dreyfus lui avait fait dos avoux prèciîri. {fniransiyeant du 7 ft^vrior i8«j8.)

(9. Skveiunk. Vei'H la lumière^ 89; Ph. Dl'iiois, ImpreiisionK (tun témoin, daiis^ V Aurore du 11 février; récit de Forziiiolli «ians le Siècle du 7 juillet. iH;j8. Il altendit en vain les témoin** <le Lebrun.

ÇA) 10 février.

lises faites sur des fac-similés ne signifient rien (i), Pauffîn revendiqua lenlière responsabilité de sa démarche auprès de Rocheforl (2).

On connut, au cours d'une audience (3), le jugement dans mon procès contre Rochefort. Les juges Taraient condamné, ne pouvant faire autrement (cinq jours de prison, 2.000 francs d'amende, autant de dommagesintérêts), mais ils s'étaient rattrapés dans leurs considérants, lui accordant de larges circonstances atténuantes et me malmenant. Opendant TÉlat-Major manifesta une vive indignation : « C'est une honte, clama le général Roget, Rochefort est le meilleur défenseur du drapeau (^1)! » Jusqu'à l'Affaire, il avait le plus souvent traité les généraux de « gtUeux et de cacochymes ') et l'honneur de l'armée « de formule antédiluvienne (5). '> El, telle était la crainte qu'il inspirait que les socialistes prirent parti contre moi, « comme si l'on pouvait diffamer l'infamie faite homme (6) ».

Tràrieux déposa longuement (7). 11 fit, comme Tavait fait Scheurer avant lui, l'historique de sa conviction, très renseigné, abondant, la phrase ample, le geste trop régulièrement solennel, sans peur du lieu commun, ce (jui, j»arfois, est une force, avec beaucoup de méthode et de précision. Nulle loyauté plus haute (jue celle dr ce parlait honnctc» homme, si profondément épris de justice, qui avait fait delà morale sa religion ; d'un cou-

1 1 Prorèn Zola, I. 'j/i\ '.>\-, •2'ji).

•2) //y/f/., I, 'aWj., Pau nia.

(3; 10 février i.*^>S.

'i) Il tint ro propos à cimiuanlo jxMsoniu's. dovaul un juiro. ir>) Inlranfdycunf «les lO janvier o[ jaj juillel iSU^r», elr.

Ct) (iKHAULT-RiciiAnn. dans la Pelilc lU'jnihlifjiu' du 11 févrit'r iSî<)H: iarlirle est intitulé - Llmmondc ^^ Par la suilo, (îcraull m'exprima de? sentiments fort dilTérenls. polémiqua violemment aver H(K'heforl et se battit en duel avrc lui.

7> <j lévrier.

rage simple, mais à toute épreuve, el, quoique le sang riche de la (lirondc coulât dans ses veines, avec quelque chose d'austère et de grave qui le faisail, bien que catholique, passer pour protestant.

Du Paty de Clam, le lendemain (i), succéda à Trarieux.

D(»puis (jue Leblois avait raconté ses démêlés avec les Coniminges, il faisait un terrible clïort sur lui-même pour cacher sa rage. [1 continuait à porter beau, dans M)n uniforme de colonel, très sanglé à la taille, le teint blanc et rose, le monocle à Tœil, et, jouant avec ses aiguillettes dor, il aiîectait un grand mépris pour ses ilélracleurs. Mais, parfois, il n'y tenait plus, et, comme mù par un ressort, il arpentait les couloirs, Tallure d'un ataxique, avec des gestes de pantin :>). 11 élail dur, en elTet, pour un homme comme lui, orgueilleux enire tous, hier encore l'un des favoris du monde aristocratique, allié aux plus grandes familles, d'avoir été dénoncé, d'abord comme un tortionnaire et un fou féroce, par un écrivain illustre, el maintenant, dans un tel procès, d'un relentissement universel, comme un suborneur de jeunes filles, qui se vengeait par des lettres anonymes el rachetait des enveloppes mysléricuses à des dames voilées, la nuit, derrière un bal public. L'expiation conunencait.

Cependant, il n'éprouvait aucun remords ni de ses

(i 10 révricr 1898.

{•?.' Vu. Dubois, Impressions d'un témoin, r' février.

mauvaises aclions, ni de ses sottises, et se croyait un soldat iiéroïque, une victime de l'inflexible discipline dont il restait Tesclave (i).

Il s avança dans le prétoire, mécaniquement, au pas cadencé de la parade prussienne, et, sentant sur lui tous ces yeux curieux ou chargés de haines, il s'arrêta commp un automate, à deux pas de la barre, les talons joints, les jarrets ten Jus, les reins cambrés, le regard éperdu, et salua militairement la cour et le jury. Puis, les mains le long de la couture du pantalon, dans la position du soldat devant ses chefs, raide, il attendit, au milieu d'un immense éclat de rire et d'horreur.

Quoi ! c'est à un tel fantoche, à ce caricatural revenant de rinquisition, que Dreyfus a été livré !

Quand il eût prêté serment, il protesta, et c'était Bien son droit, mais d'un ton qui cherchait à être rogue et qui sonnait faux, contre les accusations dont il avait été l'objet. « Il ne s'en trouve point atteint, car il a toujours agi en galant homme, et il a l'estime de ses chefs, ce qui lui suffit. » Mais il s'indigne qu'une jeune fille, — celle qu'il avait dû épouser — ait été mise en cause. « Au nom de l'honneur f ranimais », il prie la Cour u décarlor des débats de pareilles ((uestions ».

Labori expli((ua (ju'il s'agissait, dans sa p(*nsée, de la comtesse Blanche de Commiuges, u une jeune lilledi* cinquante ans »', el comment son nom avait été mêlé à ralVnirc d(*s faux télégrammes. Il <lemanda ensuite au témoin s'il avait connu h» comte* de Comniing(»s et « entretenu une corres|)on(lance avoc une ou deux pcM'sonnes de sa famille ». Mais Du F^aly, d'une voix (jui s étranglait, refusa d(* répondre, alléguant, non sans raison, (|ue ces qu(»stions touchaient u à l'honneur dune fa-

iii - l.c soûl ronvaincu »>. (Si'.vkiunf.. dans le /V/// Jilcu du 1 1 février iS<)8.y

LK PltOCÈS DE ZOLA DCâ

mille et à la mémoire d'un mort (i)» ; et, comme Labori renonça à Tinterroger sur autre chose, il salua la Cour et le jury, pivota el se retira au milieu des sarcasmes et des huées.

Il n'entrait pas ce jour-là dans le plan d'Henry de faire un coup d éclat, seulement de paraître le moins longtemps possible à la barre. Il n'avait point de goût pour la justice civile; surtout, il redoutait les questions des avocats qui font du témoin une espèce d'accusé.

Ce matin même, tous les témoins militaires lisaient ostensiblement un article de Rochefort où la comparution des officiersétait, de nouveau, traitée d'infamie : " Le Billot dont l'arniée rougit est le prisonnier du Syndicat .. 11 n'y a vraiment pas besoin daller à l'île du Diable pour rencontrer dos Inulres ; il suffit de passer devant le bamdes ministres (-^i. »> 11 avait ra<-onté, la veille, que Billot avait re<;u trente mille francs des juifs; c'était moi qui les lui avais portés (3;-.

De même, Drumont: « Le Syndicat a insisté pour qu'on entende les officiers, et, comme on n'a rien à lui refuser, on a entendu les officiers... Jamais Byzance n'a vu cela ('i;. »

1 L;\ rDintcsse Bhincl:e do Cmimiin^res et le ca|iiliûno «le Cointiiinir^'s o|>|»os(*renl aux inôin«»s questions h? iiM^nu» refu'^ lie n^pondre. Procca Zola^ I, îiiT», ,"»io.} ■i) fntransiyeant <lu lo février iS<>S.

'.^ r.onversaliun de Hoehefort avei: Harl)ey, liu «j février, dans le Sièrte du i<».

.'i) Libre Parok <lu lo.

Il n*avait pas été difficile à Henry d'expliquer à Boisdeffre que, lui surtout,' il ne devait pas déposer. De là, son absence aux trois premières audiences, sa prétendue mission. Mais la défense Pavait fait réassigner.

Impossible, cette fois, de se dérober, sous peine d'éveiller les soupçons. Il était donc venu, mais avec Tair défait et l'appareil d'un malade, congestionné, les yeux rouges, el, dans l'atmosphère tropicale de la salle des assises, enveloppé d'une lourde capote où il semblait grelotter (i).

Hier en mission, aujourd'hui malade î Labori observa que « le mal avait dû être subit ». Il compatissait toutefois aux « souffrances du témoin.^» Henry releva que l'avocat « avait l'air de mettre sa maladie en doute ». — « Si je n'étais pas malade, je serais encore en mission. J'ai dix-huit campagnes d'Afrique, et j'ai bien le droit d'avoir la fièvre (2). »

Aussi bien, car il pensait à tout, s'était-il pourvu d'un certificat de médecin que Gonse exhiba : « Le lieutenantcolonel Henry aurait dû garder la chambre... » Gonse, tout le temps, couvrit de sa protection papelarde le gros homme qui avait pris un purgatif. Vieux Iruf militaire qu'Esleriiazy, un jour, avait recommandé h Cliristian.

11 joua supérieurement sou insolente eouiédie : u Stupéfié par uu(* uuit d'insomuie et des médicamcMits avalés jusquà riul(»xiealion pour se tenir debout, il lutte (3)... »> Ouaud les questions d'Albert Clemenc<'au et de Labori devi(Mî(lrùul embai'rassautes, il feindra de ne pas les enteu<li-e : m .lui pv\< <le la (juinin<', liiei\ je suis uu peu

(1) Si;vi:i<iNE, .S'i :-' ('.onîîostinnnr, «lit-il, p.'ii' l;i lioMc ri «pii. (le l'ail, (laii-i «M'Ur alin(»s|)lu'r<' lr()|»i<:ai(\ s«'ini»l«' liiclollcr xms sa loiirdf «apolc. - Ho.nnam«u:ii. <m : <> ConL^o<li(>niio, !<'- mhi\ ionfr(»«-. oiivoloppô «le sa capote. » /f'/io «lu i^^ lV\ii«M' iSijS.,

(•.► l'rorc.^ /ol'i. 1. v3i, lloiii-v.

[3 r>«)N\A.MOI !{, (m.

sourd, u Cela donne le temps de réfléchir. De plus, la maladie excuse les défaillances de mémoire, d'involontaires erreurs.

Après le grotesque spectacle que venait de donner Du Paly, c'était, pour les amis de l'armée, une heureuse diversion que ce vrai officier qui refoulait ses souffrances pour accomplir son pénible devoir. Il refusa <le s'asseoir, comme Delegorgue, complaisamment, l'y invitait, parce qu'un soldat de sa trempe doit rester debout ; et il se cramponnait à la barre, de ses fortes mains, ces mains terribles de boucher qui auraient assommé un bœuf et qui n'auraient pas moins aisément étranglé un homme.

Sa grande taille, sa prestance de « colosse trapu >» (i) ajoutaient à l'émotion. Rien de pitoyable comme un Hercule li) malade. Cependant, quelques-uns commencèrent, dés ce jour, à lire en lui ; le crime paysan a son odeur particulière : je la sentis ; de même quelques autres balzaciens, Ranc, Claretie. Séverine aussi s'in- (juiéta: « Le regard, .sans llammes, a une lueur madrée... Le torse penché sur la barre, il tend l'oreille, un pli d*altenlion entre les sourcils durs, ne répond qu'à bon escient, comme s'il traversait un gué aux pierres oscillantes i.'V) >».

11 fut interrogé d'abord sur le mystérieux dossier, « le dossier volé, lui dit Delegorgue, dans l'armoire de voire cabinel '>. Henry répondit i« qu'il était absent quand le <los<ier fut pris par Picquart >» et confirma la <léposilion i\o Gribolin sur la prétendue consigne de Sandherr. 11 convint qu'il avait marqué l'enveloppe d<» son paraphe, mais refusa de dire ce quelle contenait.

Il, Slvehinl, s/,.

•j.\ BoNNA.Moin, «r».

i3i SihKniNi:, s\.

Zola insista. « Un dossier secret, c'était un 4o^i6r secret », répliqua obstinément Henry. — « C'était le dossier de l'alTaire Dreyfus ? — Non ! dit Henry, le dossier Dreyfus est sous scellés depuis i8<)5. » 11 sous-enlendait : le dossier judiciaire. On n'y comprenait plus rien.

Mais il se tira moins aisément d'aftaire avec Leblois qui, pressant, agile, excité par la lutte, l'accula. Henr}' avait repris sa vieille accusation au sujet des dossiers de TalTaire Boulot et des pigeons voyageurs. Leblois riposla quHenry lui-même avait conféré avec lui d'une affaire d'espionnage, cette mt^me affaire Boulot. Henry s'enfonça en d'épaisses arguties. Il a causé, mais non « conféré » avec Leblois. Et nullement de questions d'espionnage, w Je n'en avais pas besoin puisque j'étais au courant ! » Il niait avoir vu Leblois dans son cabinet ; Leblois le lui décrivit. « Alors, c'est que Leblois est venu dans mon cabinet quand je n'y étais pas (i). »

Il s'embourba tellement que Gonse, sur un signe qu'il lui fit, intervint: « Le colonel Henry est extrêmement souffrant : il a fait un grand effort pour venir ici ; j<» demande à la Cour (1(* rautoriserà s(MTtirerI » Ce qui fut accordé.

On renianjua l'accent ([u'IIonry avait mis au nom de FicqiJîul, ("hacjue fois qu'il le prononça.

Les clioscs lournaieni mal pour rKlal-Mnjor. I)cs (ju'on ])rcs^ait sur une allriralion (luclconqnr des témoins militaires, il en sortait un mensoni^e. Aussi,

pourquoi avoir laissé s'engager le débat sur toutes ces histoires de dossiers, de photographies? De quoi Zola est-il accusé ? D'avoir dit que le conseil de guerre a acquitté Eslerhazy par ordre? El Ton n'en a pas parlé (Mirore !

Pellieux, au début de la cinquième a idience, s'en plaignit.

De s'tMre entendu parler une fois en public, il avail senti sa force. 11 était décidé à en user» et pour sa propre gloire, et dans l'intérêt delà vérité, puisqu'il ne doutait pas du crime de Dreyfus.

Les chefs de l'Étal -major n'ont pas de plus dangereux ami que ce soldat ambitieux et sincère.

IVllieux, comme Cavaignac, s'était étonné que Billot, puisque \o crime de Dreyfus élait démontré, n'eût pas repoussé, avec mépris, la dénonciation de Mathieu. I\)un|uoi tant de concessions au Syndicat? Fellieux, puis llavary, ont proposé de rendre en faveur d'Esterhazy d<»s ordonnances de non-lieu. Pourquoi Saussier, Billot onl-ils exigé qu'Esterhazy passûl en conseil de guerre ?

Sa bonne foi é<-late encore, quand il convient que « W <'onseil de guerre n'a pas eu à juger un accusé ; i) » el qu' Eslerhazy, muni de deux propositions de nonlien, était d'avance inno enté. Cependant, les juges du conseil d<* guerre ont voulu des débats complets; bien plus, malgré le minisire, ils se sont refusés à prononcer le huis clo-i lolal. El c'esl de tels hommes que Zola Imite en criminels, ces officiers indépendants et loyaux, « dont plusieurs ont versé leur sang sur le champ de biitaille pendani q.ie d'autres étaient on ne sait où ! •»

D'ailleurs, les preuves du crime de Dreyfus abon<h»nl,

1 /V'O'VS Zola, 1, •.>iit), Poil ion f.

370 HISTOIRE DE l'aFFAIHE DR K VI US

dans rarnioire d'Henry, antérieures et postérieures au jugement; el déjà une furieuse envie le tenait de sortir l'une de ces pièces, la plus décisive, et d'en finir avec les chicanes « h côté » de l'État- Major.

Pendcint que Pellieux célébrait les vertus des juges d'Eslerhazy et se faisait gloire d'avoir été « leur chef », Zola s'était fort excité ; il s'écria « qu'il y a difTérentes façons de servir la France. On peut la servir par lépée et par la plume. M. legénéral de Pellieux a, sans doute, gagné de grandes victoires : j'ai gagné les miennes. I\ir mes œuvres, la langue française a été portée dans le monde entier. J'ai mes victoires ! Je lègue à la postérité le nom du général de Pellieux et celui d'Emile Zola : elle choisira I »

Celte éclatante protestation de l'Intelligence contre le Sabre parut, aux uns, le cri d'un légitime orgueil, aux autres, l'explosion d'une ridicule vanité.

Les avocats assaillirent vivement I^ellieux, le pressèrent de questions. Il tint tête, sans broncher, attaqua. Ses parades ne furent pas toujours heureuses, mais ses riposles furent rapides el brillnnles. Les camarades, tout le temps, se dérobaient derrière le secret professionnel, le huis clos, mille bas prétextes. An contraire, il parut joyeux de cette escrime, de cescombats, nouveaux pour lui, fatigua les rudes jouteurs «jui le liantelaienl. Le succès fut ])our lui. Sa parole métalli(iu(\ (jui sonnait comme lépée, le ton, à la fois courtois el d'une* belle insolence, de ses répli(jues, sa prestance, une élégance n])prélée, mais qui n'en avait pas Tair, qnehjue chose de dé^'idé et d'audacieux qui émanait de lui, les impati(MU'es et les colères dont il ne répi-iinail (jnà dcMui le bouill(>nnenHMil. fixèrent rallentitni (hv-^dcsariens (jui, depuis le cimetière d'Ixelle^, n'avaient jin^^ trouvé i\c successeur à r><Mil.'ini^'-er. et d<'< royalistes qui, depuis

tant d'années, cherchaient Monk ou Pavia(i). Il n'avait été» jusqu'alors, qu'un nom, pas beaucoup plus illustre que Gonse ; il devint une espérance. C'est lui qui donnera le « coup de balai »• Tous les fauteurs de coups d'État regardèrent vers lui. Il était aussi bon catholique que beau soldat, Thomme nouveau qui fait aboutir les grandes entreprises. A celte vaste agitation militaire et religieuse qui s'étendait chaque jour, d'autant plus redoutable que les dupes y étaient plus nombreuses que les conspirateurs, il manquait un chef. Il avait des lettres. 11 entendit sonner le Tu Marcellus,., parmi les bravos.

En6n Picquarl fut inlrodoit.

Il était, depuis quatre mois, l'une des énigmes du drame. Du premier jour où son nom fut brusquement lancé dans la plus effrénée des publicités, il fut illustre, mais il resta inconnu.

Hors du monde militaire où il avait vécu assez étroitement, el, d'ailleurs, sans se livrer, qui le connaissait? A peine quelques amis, son coorâi Gast, le fils de Gounod, Leblois, le docteur Hervé. Avant même qu'il fût revenu d'Afrique, il fut transfiguré aussi bien par la haine que par l'enthousiasme. Les passions aux prises s'emparèrent de cet homme qui^ toujours, avait fui le bruit. Elles firent deux Picquart : un héros de roman, un traître.

i) Saint-Genoiit, enragé maintenant contre Dre y fu?:, <• le dernier des mist^rables », publiait des article:^ lyriques on Thonneur des généraux, célébrait ♦» le trioni})he de larniée ». {Figaro du 21 février. i898.)

Pour les partisans de la Revision, Picquarl était une manière de chevalier redresseur de lorts, de Roland moderne, parti en guerre contre l'Iniquité ; et ils le célébraient d'autant plus que, le premier, il avait souffert pour la vérité, et qu'il était le seul uniforme dont ils pussent se réclamer, dans ce pays pris de folie militaire.

De Tautre côté, à l'État-Major, la haine était terrible contre lui : «( Il a trahi les camarades. Il devait se taire. Entre officiers, il faut avant tout se soutenir. — Quoi ! même aux dépens d'un autre officier, injustement condamné? — Il déshonore l'armée. » Nécessairement, comme il n'est pas fou, c'est qu'il est vendu aux juifs.

Tous vendus. Tous ceux qui étaient à vendre, et tous les imbéciles, expliquaient tout par la corruption. Et des millions de braves gens en étaient convaincus.

Ni Billot ni Boisdefîre ne s'y trompaient. Ils savaient la loyauté de Picquart, s'inquiétaient terriblement de ce qu'il dirait. Le huis clos, dès qu'il parut, avait été prononcé au procès d'Esterhazy. Impossible, au procès (ie Zola, de recommencer la manœuvre de l'éteignoir.

Mais BoisdcITre eî Billot connaissaient aussi l'amour de Picqniul pour s >n métier. Ils en avai Mil déjî\ joué. iMc<iuarl avait ^iltMicieusenicnl accepté, l'an p iss?, son envoi en Alriqiie.

Le nouveau gouverneur de Paris, Zurlinih^n (il avait (MJ Picquarl sous ses ordres, et ne nian(iuail ni de probité ni d'iiulépendance), trouvait excessive la proposition de inis(» en réforme faite pai* les juges du Monl- Valérien : Billot, en consè(iucnc.\ f(Mgnanl (Thésiler, annonça officiellenienl qu'il statnerail seulement après le procès de Zola (i). Un le! marchandage ap|)uyé par

I Aiji'tjcc Ilavas «in 5 Icvriei' iX\^X.

les journaux (i) ne parut pas encore suffisant. Deux officiers furent chargés de tàter Picquart. Le colonel Bailloud vint le voir au Mont-VaU^rien, mais, reçu en anïi, eut honte de- sa mission et s'en lut. Le commandant Bessières, un peu plus tard 2), lui insinua (jue sa rentrée cngrAce dépendait de lui seul. Il répondit qu'il respecterait son serment de dire la vérité.

11 avait été convenu (fue Picquart ferait seul, sans sur^•eillance, le Irajel quotidien du Mont-Valérien au Palais de Justice et du Palais à sa prison. On lui insinua de ne pas revt^tir son uniforme, trop éclatant, (jui provoquerait des manifestations. (Les journaux auraient raconté qu'il ne le portait plus, se faisant justice a luimême.) Il s y refusa ou demanda un ordn» :3).

(jonse pensa à agir sur Picquart par le juge Bertulus, qui jouissait encore de l'entière confiance de TÉtat-Major, mais qui, déjà, ne la méritait plus. Il avait vu Picquart, pour la première fois, au cours de l'enquête sur la plainte en c orruption contre les frères Dreyfus. 11 reçut ensuite sa déposition, dans l'alfaire des faux télégrammes (/i). Prévenu contre lui par Henry, qui l'avait décrit, au lem[)s où Picquart dirigeait le service des renseignements, comme un méticuleux et pédant personnage, l^ertulus l'écouta d'abord avec défiance, puis fut saisi par la netteté, la précision de ses dires, corroborés souvent parles faits.

Il causait parfois avec (ionse, au ministère, des affaires en <ours. Même, un jour, quelque temps avant le procès, le général lui montra la photographie d'une

(i, MilI<'voye expliqua que Picquart pourrait n'iHre. suspendu de :5on frrade «pie pour un an. Patrie du T) février iH<jî<., l'j.) A la première audience du procès Zola. 3 Cass.^ I. aoy, Picquaï't.

!.V; Caas., I, 27<», Herlulus; II, '207, Picquart.

pièce qui était signée a Alexandrine » ; le jug^e fit mine de lexaminer de près ; Gonse, assez précipitammenl, la lui eiileva des mains, soTis pérlexle qu'il éloit pressé. Puis, quand Berttilws prit congé : « Vous? voyez Piequart ; dites-lui bien que, de son attitude à Taudience, dépend tout son avenir. Il sait que je le tiens en haute estime. Ne me nommez pas, mais faites-lui <!omprendre que sa camère militaire ne sera pas brisée, s'il .sait lester militaire (i) »

Berlulus accepta 'la mission, et, tout le temps que dura le procès, chaque fois qu'il vit Picquart, et il le vit presque tous les Jours, il lui rappela « ce qu'un officier de son rang devait à l'armée ».

Picquart répliquait, froidement, fpril saurait concilier ses deux devoirs, de soldat et de témoin.

Il essaya, en effet, de le faire.

Dans la salle des témoins, pendant les quatre premières audiences, il se tint sur une extrême réserve. 11 parut l'un de ces hommes qui gèlent, dans l'air, les questions indiscrètes. Toutes ces histoires de faux télégrammes (que Leblois etTrarieuxavaienl essayé en vain <l'élueideri, et ces autres, plus confuses encore (que Lauth et (Iribelin avaient confirmées), de clichés pholographiijucs retouchés, de correspondances saisies à la poste, de hêtres antitimbrées, de perquisitions sans mandat et de propositions suspecles, intriguaient beaucoup.

(i; O/ss., 1, 2-21, BertiTlii?i. — Gonso (Coss-.,!, r>7i) j)lnoo cotte convcrsalioii « apivs le pro<.'ès Zola •' et conteste avoir tenu les propos rapportés par le juge ; il lui a montré, non pas le faux (l'ileiny, mais la pièce Canaille de l)... ■• On m'avait dit de memélier<|«> Berlulus ; le conseil était hon. »■ — I>e même, à r^nquéte des chambres réunies. 1I,2-V)

Il s'avança à la barre, d'un pas rapide, très droit dans son uniforme bleu soutaché d'or, grand, mince, souple, Tair jeune à quarante-trois ans, les yeux étroits au reg-ard lointain, le visage fermé, l'expression un peu lasse, une certaine dureté triste qui attire les êtres sensibles,surtout quelque chose de très différent d'avec les militaires qui avaient comparu avant lui, un méditatif, un artiste.

Ce contraste seul suffisait à expliquer ce qu'on savait de lui, son conflit avec les chefs, puis avec lui-même, sa soumission, le trouble de sa conscience. Des pensées complexes ont habité ce long front ; ces mains subtiles, déliées, ne sont pas d'un sabreur, mais d'un musicien ; point communicatif, évidemment, très renferme en lui-môme, avec des cachettes impénétrables à ses amis les plus intimes, plutôt hautain, avec le sentiment exact de sa valeur intellectuelle, il a été, môme aux jours de sa faveur, plus estimé qu'aimé. Toutefois, le sérieux, chez lui, ne manque pas de grâce. Il est, comme bien des gens des Marches de Lorraine, un composé. Il a enté sur la solidité germanique l'élégance française. Rien que son attitude décèle le courage tranquille. Dans Tépreuve qu'il traverse, nulle amertume apparente, nulle tentative d'exploiter l'intérêt qui naît des belles infortunes. En cela, il ressemble encore à l'autre, là-bas, dans l'île. Il acceplcra l'imminente disgrâce comme un devoir. Il se sent digne de tout, mais il est capable de ? n'être rien. Il aimerait à rester soldat, mais il se résignera à devenir héros. Il parle avec un grand calme.

beaucoup de réflexion (comme il pense), et avec de fré-

queals intervalles de silence, la bDuche sèche d'abord, le

gosier un peu étranglé ; mais il s est vite ressaisi et il a

posé sa voix, « raisonnable », dans la justesse du. ton,

du récit et du personnage (i).

Il exposa, pendant plus d'une heure, au milieu d'une attention soutenue, comment il avait découvert Esterhazy et ce qui en était suivi ; mais sans essayer ni d'embellir son rôle, ni d'incriminer ses chefs ou ses camarades, sur une stricte défensive, se bornant à réfuter les imputations imbéciles dont^ il était l'objet. Ainsi, il ne raconta ni l'entrevue de BAle, ni la fausse lettre à l'encre sympathique, ni l'invitation que lui adressa Gonse de se désintéresser de l'homme de l'île du Diable, ni la réponse dont il cingla le général, ni ses entretiens avec BoisdeflVe et Billot, ni l'arriAée, à son insu, dune pièce qui fît la conviction du ministre, ni tant d'autres incidents qu'il révéla par la suite et. (|ui auraient singulièrement fortifié son récit. Rien qu'à évoquer la tragicfue soirée où il avait examiné le dossier secret et ce qu'il y avait vu, rien (ju'à répéter en quels leruM^s il avait demandé à (iiibelin, qui no s'y était pas trompé, « le [>etil dossier (jui a été oominuniqué aux juges de Dreyfus >•, il eut fourni la preuve éclatante (jue Dreyfus avait été illégalement condamné. (les quel- (jues mots fuss(Mit devenus lout U* procès. Or, il n'en dit rien, jui^eant que le secrcl jH-ofessionnel l'en empêchait et « s'enfermant dans une consii^iie de fer, >'v enfermant, comme le lui rcproduM-a Laljoii *>), juscpi'à l'exagération, en présence de la t»randour de- intérêts en cause ». Tons les aulres ofiicir'rs onl |>.nlé du niys-

■1 A. Bataillk. I(j3 : si'jvkiunk. <»■> : I><).nn vmoiii. Sn. rie... Mrmoirt'n do SciiEinKH.

/.», Pro'cs Zo/(/, II, 3'|r>, Laboii.

lérieux dossier et de la pièce principale qui s y trouve ; Henry va jurer, tout à l'heure, que depuis Tavanlveille du procès de Dreyfus jusqu'au jour où Picquart s'en empara, le dossier n'était pas sorti de l'armoire de fer. Mais ils sont de Taulre côté, avec les chefs.

Il savait « ce que la loi mihtaire eùi fait de lui, s'il s'était abandonné à un ge^e trop vif ou à une parole imprudente (0 ». Surtout, bien qu'on le traitât de rebelle, il avait conservé la religion de la discipline, et, malgré les persécutions qu'il avait déjà endurées, (juel ques illusions. Il ne comprendra pleinement que de main, aj)rès Toulrage public qu'il recevra d'Henry, ([u'avoir surpris le crime du haut État-Major et avoir refusé de s'y associer, (gavait été le forfait inexpiable. Le lien était rompu ; rien ne le renouera plus. Ayant fait montre de prévoyance, il eût pu s'en faire gloire ; il s'en tut et, bien [)lus, confessa que, sentant « de la gène autour <le lui »>, quand il avait découvert Esterhazy, il s'élail rendu compte << <|u'il eût bien fait de ne [)as continuer ». 11 ne fit entendre aucun<* |)tainte ; s'il pas<a un nuage sur son front, c<^ fut ii la pensée de (juiller l'armée où il se flattait «< d'avoir gardé des sympathies très vives ». Il eût pu accuser ceux qui l'accusaient. Il se loua de « la très grande courtoisie » de Pellieux, qui l'avait si durement trailé. Il n'employa que des euphémismes en parlant des manœuvres dont il avait été l'objet. Il atlénua, estompa tout.

Cependant, son récit porta beaucoup, non seulenient à cause de la nouveauté des faits qu'il révélait et qui parurent décisifs, bien que mutilés, à tous les esprits sans préjugés, mais eo raison même de c<»tle circonspection.

(j; Prorès ZoUi, II, ,3^r>, Laboi'i.

3T8 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS

A l'entendre, d'un ton si réservé, avac une sobriété élégante de geste et de parole, rappeler ses mésaventures et ses disgrâces, il n*y eut personne qui ne sentît qu'il restait volontairement en deçà de la vérité, soit qu'il lui eût été défendu d'en dire davantage, soil que, par scrupule, sagement, il se le fût interdit à luimême. Cependant Gonse ePtoutTEtat-Major sirrilaient qu'il en eût tant dit, beaucoup trop, et considéraient qu'il y avait, dans ce qu'il taisait, beaucoup moins de discrétion que de menace.

Cette prudence si légitime, cette politique, qui sont, à la fois, chez lui, instinctives et calculées, furent dénoncées par les journalistes «< patriotes » comme les marques d'un esprit cauteleux ; ils lobservèrent curieusement et s'appliquèrent à le faire passer pour un perfide: « Il cueille sa pensée subtile comme une fleur vénéneuse » ; il est « de la race des grands félins (i) ». Ce qu'ils turent, par contre, ou ce qui échappa à ces âmes basses, ce fut le spectacle singulièrement émouvant de cet homme qui, frappé, persécuté, calomnié, emprisonné, silencieux jusqu'au jour où la loi lui a commaniié de parler, ne disait rien que de vrai, et se condamnait ainsi lui-même, puisque, dans ces tristes jours, le crime par excellence, pour un témoin militaire, c'était «le ne pas menlir et de tenir son serment.

Dans ce grand monvenienl pour la Justice, ce<iui est noble cl beau va paraître de plus en plus av(*c le recul des années : on y démêlera aussi ce cpii fut verbiage, rhétorique et échaullement du cerveau. On ne trouvera chez Picquart aucune do ces scories. Ses défauts mêmes, son peu de sensibilité, l'en préservent. L'atticisme se manifeste dans les actes comme dans le lan-

'1 DoN.NAMOLR, fck», Si, (/), l{)), ClC.

ga^'C. Toi qu'on le vit alors, rien ne l'explique mieux que son slyle. Il y porle la môme cxacliludo que dans sa con4luilc, le môme sc^ricux, la même mesure. 11 ôvile loule dissertation, qui serait périlleuse, feint d'ignorer les causes profondes, les hommes, s'efface derrière les faits. On n'apen^oit ainsi que les faits eux-mômes, ce (jui passe pour la perfection du récit. Il ne cherche pas à exciter Tinlérôl par le pathétique, par Téloquence, par les épithèles. Il a cette qualité des bons classiques, d'écrin» et do parler très purement « sans y prendre garde i) «, ce quelque chose de moyen (je ne dis pas de médiocre) <lans la pensée et, par conséquent, dans la forme, qui donne la double sensation du solide et du clair, et cette simplicité que tous les gens de goût admirent, mais où personne n atteint s'il n'en a le don. On voudrait parfois une trame du discours {)lus serrée, sinon plus forte, mais le tissu en est solide^ bien uni, d'une excellente matière. La phrase suit bien Tordre des idées, sans elîort. Plus de chaleur ne nuirait pas, un peu démotion plairait. Mais il possède la plus rare des qualités littéraires : « Nulle ((ualité dominante (2). »

Ce discours de Picquart fut suivi de scènes d'une violence extrême, (lomme les révisionnistes, nombreux ce jour-là, beaucoup d'avocats en robe, lui flrent une ova-

1) J. J. Weiss, Eimais de lUtéraiure^ 38i. (•2) Taine. Essai sur Tiie Live^ 3'|0, en parlant de Xénophon.

lion, les témoins militaires sortirent en furieux, à la suspension d'audience, Pellieux en tôtc, clamant qu'ils avaient été insultés et que le cri de « Vive Picquart ! » équivalait à celui de « A bas l'Armée ! »>

Le bâtonnier Ployer, malmené ce matin même, par Drumont, trouva l'occasion bonne pour rentrer en grâce. La toque en main, il s'approcha des généraux, les pria d'excuser quelques échaufl'és(i).Autourde lui, avocats et journalistes gesticulaient, s'injuriaient, prêts à en venir aux coups.

Labori, à la reprise de l'audience, questionna Picquart. Ses brèves répliques, qu'il fallut, parfois, arracher, toujours nettes et précises, accrurent la colère des militaires. Jamais ses chefs n'ont allégué comme une impossibilité matérielle, résultant de documents, qu'Esterhazy ne pouvait pas être l'auteur du bordereau. Picquart savait qu'il allait à l'encontre de ses intérêts en poursuivant ses recherches sur Esterhazy ; mais ses chefs, à qui il eût obéi, ne lui donnèrent jamais l'ordre de cesser. Sa mission en Afrique fut une disgrâce déguisée. Sans rinlervention du gênerai Leclerc, on l'envoyait à la frontière tri|)olitaine, dans «les parages (jui n'étaieni pas o des plus sûrs ». Eslerhazy a su trouver, dans les bureaux de la (juerre, des amis qui lui ont prêté aide et secours pour la fabrication des fausses lellres et des fiius.ses (lé|)êclies. Havary s'est refusé à chcnher les auleurs de ces faux. Le général Guerri<M*a fait raNcrdes élals de service d'KsIerJinzv une fausse citation à Tordre du jour; le conseil de guerre n'en a rien su. Le domnienl Jibéralenr, c'est la [)lioîograj^hie

(i) '* Marcliant on avaiil «le ses roiifr«*i'e>, — ils <ont au moins «iciix ccnls, — M' I'Io\«'r s'avance vers N'< iiéncraux et, enlevant sa lo(|ne, «lil à deux reprises : " Vive l'Arniée ! ■■ Journal des Ih'hats.

(le celte pièce Canaille de D... que Gribclin accus;) Picquarl d'avoir montrée h Lehlois: « Vous voyez le lien entre la disparition du document libérateur et la visite de Leblois dans mon bureau ! >?

Ce n'était qu'une partie de la vérité ; mais quelle trouée dans l'onibre ! L'honneur des protecteurs d'E-*terhazy coulait par tous les pores.

Pellieux, certtun, on Ta vu, de l'infamie de Dreyfus, ressentait, en consé({uence, une irritation violente contre Pi -quart, officier en révolte qui accusait un innocent et faisait le jeu des ennemis de l'armée : « Sans lui, l'AiTaire n'existerait pas il). » Il s'exaspiM'a encore de l'insolence des avocats do Zola qu i s'acharnaient, voulaient tout savoir. Les officiers l'entouraient, l'excitaient : « Il n'y a que vous pour tenir tête à toute cette canaille (r>) ! »

Leiu- haine éclata aux confrontations.

(îribelin se fit donner par Pic(piarl le brevet de « parfait honnête homme (3), » puis jura à nouveau ([u'il avait vu Leblois <*t le colonel altablés devant le dossier secrel. — Lanth, tout le temps (|ue Picquart dé[)osa, s'étail démené furieusement, la tij^^ure contractée, comme prêt à bondir .sur lui, pendant que Du Paty, très [)Ale, écoutait en silence ; V)- Hperdit toutemesure quand il se trouva à la barre, face à face avec son ancien chef. Il répéta, avec violence, ses vieilles inventions et y ajoula. Picquart a voulu faire apposer un timbn» sur le />t7/7 hlcu et faire disparaître les traces de déchirures sur la pholograi)hie, " pour pouvoir dire, là-

(•>) Pli. 1)1 ijois. //7i/>rt*.s*.</o/îs' ti'un témoin, «laiis VAnrort' du H février iSijS.

(.'J) Prorè.< Zola. I, 3-.»^, Pioqiiarl. ('i) 1*11. 1)1 MOIS, Imprécisions d'un lémoin.

a82 HISTOIRE DE L'iLFFAJRE DREYFUS

haut, à rÉtat-Major^ que la carte veoait de la poste ». U a voulu également lui (aire certiBer que la carte, d'une écriture inconnue, était d'une écriture connue (celle de Schwarzkoppcn). De plus, « Henry n*est pas sûr actuellement d'avoir tout enlevé des cornets, notamment le />e//7 bleu, pièce ressortant de son service ». Ces cornets, enfin, Picquart les a gardés plusieurs jours. Dès lors, Lauth est persuadé que « Picquart a mis, lui-même, le pelii 6/eadans le paquet ». Il ne l'en accuse pas^ « parce ({u'il n'a pas de preuves ». Il n'en a pas parlé à ses chefs « parce qu'il n>st pas un dénonciateur »>. Mais <« il le croit depuis plus d'un an, depuis l'automne de 1896 ( i) ».

Picquart démentit Lauth, lui posa, ainsi qu'à Gribelin, cette question : « Avez-vous vu une seule lettre sur laquelle j'aie fait apposer un cachet (2)? » Ils se turent. Albert Clemenceau, par des raisonnements mathématiques ou de simple bon sens, démolit (ce jourlà et le suivant) le reste de l'accusation. Inutilité, s'il s'agit détromper les chefs^ de faire disparaître les traces de déchirures du petit bleu sur les photographies, puisque les chefs réclameront l'original. Impossibilité d'apposer un timbre sur le pelit hlcu. déchiré en cinquante petits morceaux sans que la fraude apparaisse. Le cachet s«' fût appliqué, forcément, sur les bandes gommées (3). La carie, si elle vient de l'ambassade, peut élre déchiréo, mais ne peut pas être liinbréo. Si elle a été saisie à la poste, elle peut être timbrée, mais ne peut pas étro déchirée. Elle ne peut élre à la fois déchirée; et timbrée (juc si elle a été prise chez L^lerhazy, mais, alors, elle est sans valeur.

Picquart dil, lorl bien, que l'icn ne prouvait mieux

(1) Procès Zoht, I, 33i, i>:i>, 3V-i. I..*Hilli. '.i IhuL, I, 8',',, IMr.piart.

|3 Ji'iil., 1, 3'|i»> 3r)'|, Xm, !C>»).

« rinexisicnce des intentions qui lui étaient prêtées » que ce fait, mis en lumière par la défense, quelles eussent été absurdes, illogiques et, d'ailleurs, impossibles.

Il établit (^ncore qu'il n'avait jamais fait penjuisilionner chez Esterhazv; il n'a envové chez lui qu'un seul agent qui a constaté que beaucoup de papiers avaient été brûlés et qui n a rapporté qu'une carte (de Dnmiont; mais l^icquart ne le nomma pas). Voilà le <« cambriolage « dont l'ont accusé Pellieux et Ravary, dont il a été mené si grand bruit que les révisionnistes eux-mêmes le lui ont reproché. Pellieux dut convenir que, cecju'il avait affirmé, il le tenait exclusivement d'Esterhazy (i).

Enfin, Havary dit le mot de la situation : « La justice militaire ne procède pas comme la vôtre. »> Albert Clemenceau s'exclama : <« Il n'y a cpi'une justice, il n'y en a pas deux !» — « Notre code, répliqua Ravary, n'est pas le même r?.) I )>.

Ce commentaire affaiblissait la belle franchise de sa première affirmation ; la protestation de Clennmceau n'était pas fondée ; en fait, c'est Ravary (jui avait raison. Il y avait, en elVel, deux justices, deux conceptions du devoir et de Thonneur, deux mentalités, deux Frances.

A la sortie du Palais, on s'assomma beaucoup. Le soir, on saccagea des magasins juifs. Toute la nuit, les braillards antisémites manifestèrent à travers la ville apeurée, comme à la v<îille d'une émeute. Tous les cerveaux battaient la fièvre.

1 Prorès Zola, I, 333, IVllioiix.

.2 Jbid., I, 3:'|ri. Havary.

l^endanl que les bandes de Guérin opéraient dans la rue, Druraonl délibéra avec quelques amis, très effrayés par le succès de Picquarl et redoutant, pour peu que le jury se laissât émouvoir, l'effondrement du procès ; pur conséquent, la Revision, le triomphe des juifs et réenroulement de la belle entreprise qui avait si bien commencé.

On s'était occupé déjà des douze citoyens obscurs d'où dépendait l'avenir. Des émissaires étaient allés les trouver à domicile, menacer leurs femmes. A la cour d'assises, Rochefort, régulièrement, prenait place près des jurés, parlait assez haut pour être entendu d'eux, à qui la loi interdit d'adresser la parole à l'audience, et causait avec les jurés supplémentaires. Bien mieux, Drumont avait signalé que l'un de< jurés titulaires était fourniss(uir de Roihschild, dès lors, à la solde des juifs, et 1(^ pauvre homme (i) en était tomhé malade ou avait feint de rélre. Le soir même, il envova un ceriificat de niéde<'in et fut remplacé par un d"s jurés supplémenlair(»s '-^i.

Lavcrlisscmenl aux juiés était trè.s clair, tous petites go.is, comme on a vu, artisans et commer(;ants, soucieux de nétre pas (iénoncésà leui* clienlèle com ne de mauvais Français, el faciles à terroriser.

(i) I^ehluml, enh'«'|u'en<'iii' <le comerlni'o. •.». Prurcs Zold, I. 3'i7. — Il avoua Iiii-iii'iu • (iT) iV'vi'iei" iS(|S à un rédaolcur (Je la /^/r.sst' qu«' son iiulisposilioii avait eu pour «•.•m>o Irniolion prod nl<' sur lui par l'arlirlc (l<' Druniont.

Le jeu, pourtant, était dangereux : on eût pu se heurter à des consciences plus solides.

Il parut donc nécessaire de joindre à ces manœuvres individuelles une opération d'ensemble ; le mieux, pour agir sur ce jury incertain, troublé par tant d'échappées de la vérité, ce sera d'obliger Billot à proclamer, une fois de plus, au cours du procès, la culpabilité certaine de Dreyfus. On l'obligera, par la môme occurrence, à donner carte blanche aux hommes d'action, à Pellieux, qui, si brillamment, a gagné ses éperons et dont Gonse, peureux et jaloux, chaque fois que ce vrai soldat prend la parole, s'en va dire qu' « il fait encore du vent ».

Depuis quelque temps, Rocheforl avait entrepris une nouvelle campagne contre Billot au sujet de ses relations avec Mathieu Dreyfus, par l'intermédiaire de l'ancien contrôleurMartinie. Celui-ci, du premierjour(i), avait avoué, mais prenant pour lui la responsabilité de la démarche, mettant Billot hors de cause ; il écrivit ensuite à Rochefort deux lettres virulentes où il accusait Matliieu de l'avoir trahi, comme son frère avait trahi la France (2). Le député Ernest Roche, que les socialistes appelaient u le laquais de Rochefort », avertit Billot qu'il l'interpellerait sur ce scandale.

C'était là, si Ton savait manœuvrer, l'occasion cherchée. D'une part, Drumont, dans son journal, annonça l'intervention au débat de Gauthier (de Clagny), antisémite notoire et césarien avéré, parce que les « patriotes en ont assez de voir Billot proléger Picquarl, ex-distributeur des fonds secrets (3)»; — Gauthier, d'autre part, adressa à Déroulède, alors absent de Paris, une dépêche virulente où il lui dénonçait « l'altitude louche de Bil-

! 1; LoUre au Siècle du '> janvier 1898: Soir et Libre Parole du 0. (2; Inlransigeanl du 11 février.

3) Libre Parole du r.>.

loi », <« la faiblesse » du ministère, la veulerie de Félix Faure ; el il expédia son télégramme en clair, selon un procédé connu, pour que le Gouvernement, qui prend connaissance de toutes les dépêches politiques, fût le premier informé que la patience des tyrans de l'opinion était à bout (i).

Dérouléde, jusqu'alors, s'était tenu à l'écart de TAffaire. Après avoir fait son devoir, comme tant d autres (jui s'en targuèrent moins, pendant la guerre (2), el sonné ensuite, dans ses Chants du soldai, Tvrtée incorréct mais entraînant, le clairon de la revanche, il tenait depuis quinze ans boutique de patriotrsme, et, tout en

(1. Olte dépêche du 12 février i8y8 fut publiée, le i3, par la Libre /'«/•o/c, sous ce litre : <• Paul Dérouléde; dépêche interceptée. >• Comme la Libre Parole publia, en même temps, la réponse de Dérouléde, le mol intercepté aïç^nïiUïil que la dépêche avait été lue, comprise par le Gouvernement. Elle était ainsi conçue: « L'atlitude de Billot est extrêmement louche; il a permis à Picquarl de déposer en uniforme, malgré T-avis du conseil d'enquôle. Celle de Milliard ej^t également suspecte. L'irrilaticui contre la faiblesse du Gouverneinont augmente d.ui^ tous les milieux, même parlementaires. L'ne crise ininislérieile piocbaine ne paraît pas impossible. Le Président «le la Uépublique aurait acUiolloincnl un i^rand rôle à jouer. Mais son indilTérence devant tant (le li'istcs scandales élonnc Ions les patriotes. On annonre une interpellation d'Ernest Roche sui- les relations de lîillot avec Mathieu Dreyfus). Peut-être interviemlrai-je ? Je suis prolondiMucnt attriste de voir linerlie du Gouvernement, qui n(» conq>rend \in< le i)arli à tirer du niouvemeïit de colère patriotique qui anime tout le peuple. »

(2) il sen^'a^'ca, ainsi que son frère André, au «lébut de la fîuerre, el fut fait prisonnier à Sedan. S'élanl éclia|)pé, il fil la canipagne de l'Kst el, plus tard, la campa^^ne de Paiis contre la (iommune. Le MUilivr-WochenbUill du 'iii décendue iH;^» le cite (n» 189, p. r.nxî) parmi les ofliciers «jui. >'élanl eiiirai,'é> sm* l'honneur à ne plu-^ prendre les armes contie l'Alleiuai^ne, ont manqué à leur i)arole : «- Sous-lleulenanl Dérouléde, du iG* bataillon de la f,'arde mobile à Hreslau ». Le général Thibaudin ligure sur la même li^le. — Dérouléde afiirnie <iu'il s'était seulement engagé, après Sedan, n à se nietlre à la

se disant républicain, joua un rôle tapageur dans tous les mauvais coups contre la République. Cependant, et bien qu'il fût devenu antisémite, il avait douté que Dreyfus fût coupable, et sa réserve avait fort inquiété r État- Major. Vingt officiers lui furent dépéchés pour le convaincre (i). 11 résista assez longtemps. 11 n'était plus député, ayant donné sa démission lors de TalTaire, où il fut mêlé, des faux papiers de ISorton. Il était revenu aux lettres. Mais il n'y avait pas retrouvé ses succès d'autrefois; comment concevoir sans lui un mouvemf*nl catholique et militaire, et d'apparence patriotique **

Déroulède, flatté d'être traité en chef, répondit qu'il se réjouissait de l'altitude de Paris et « des dépositions des militaires, enfin nettes et catégoriques, malgré M. Billot ».

C'était toujours le môme procédé, et, chaque fois qu'il fut employé, il réussit.

En effet, dès que Brisson, au début de la séance (2), eut donné lecture de la demande d'interpellation d'Ernest Roche, Billot s'élan«ja h la tribune et, tout de suite, après avoir écarté u d un démenti absolu, l'infamante insinuation >> dont il était l'objet (3), il jura, « pour la sixième fois, que Dreyfus avait été légalement jugé et justement condamné ». Et, comme si ce sixième pardisposition de raulorilc prussienne, à Berlin, où celle-ci lui désignerait un lieu de captivité. Se c >nsidéranl désormais dégagé, vis-à-vis de l'ennemi... etc. >» (H. Galli, Paiti Déroulède raconté par lui-même^ 16.

(1) « Opendant, l'idée supérieure de justice, des sentiments profondément lui mains, les plus honorables scrupules lui inspirèrent, tout d'abord, une réserve absolue. >. (Galli, 11*2.) Il dit ses doutes à vingt personnes, notamment le jour des obsérpies de son cousin Guiard.

(2) 12 février i8<>8.

(3) « Ni la Chambre, ni le pays, ni l'armée, ne peuvent al t«'ndre, une minute de plus, qu'un démenti formel; absolu, soit donné c^ des insinuations aussi infamantes. «>

jure ne suffisait pas encore, il ajouta, s'adressant cette fois moins aux députés qui l'applaudissaient qu'aux jurés qu'il avait reçu Tordre d'intimider : « Si jamais, dans raffolement des passions, oubliant les intérêts sacrés de la patrie, on voulait imposer au Gouvernement là revision du procès, vous pourriez chercher un autre ministre de la Guerre ; je ne resterais pas vingt-quatre heures au pouvoir (i). »>

Ainsi, une fois encore, obéissant à un hideux chantage, et le premier, donnant Texemple, il jeta son épée dans la balance.

La (^Ihambre le crut ou fit semblant. Quand Roche, suffoqué par une telle audace dans Timposture, ayant dans sa poche Taveu écrit de Martinie, demanda à établir, pièces en mains, sa véracité, ce fut Brisson luimôme qui couvrit le ministre : « M. le général Billot, dont nous avons, depuis trente ans, pris l'habitude de respecter la parole. »

La Chambre, à la demande de Méline, ajourna Tinterpellation après le procès de Zola (•^). En elfet, de la discussion immédiate eût pu résulter la prouve que Billot avait mcMili, alors, au conlraiie, qu(^ son soè-ment incontrôlé pèsera de font son poids sur le verdict du jury.

Ce coup nouveau de Drumont futdérisif. Les défenseurs (le Dreyfus s'obslinaienl à eroire (jue la bonté de leur cause sufflsail à assurer la victoire. Leurs adversaires ne néf^ligeaient aucun moyen. Ils agissaient partout à la fois. Ils avaient le S(mis de l'à-proj)os. lis ne mettaienl pas scMilenienl (!<» la lucidilé, mais de la méthode dans 1(» crime. Ils n'élaienl pas audacieux (|u'en

II] » Billol sest vil, l'inloi'ix'Uallon <ur la guri;<', «ontrainl d'nnirfîKM'. . . eh;. » Inlninsiyennl du iT) février iîS<>^> . ^:»; l\'ir 'ijS voix «ontre 72.

discours. Ils avaient, selon une forte parole (i), «le don respectable de la haine ». Leur haine ne s endormit jamais.

Maintenant, retournons à la cour d'assises et racontons ce qui s'y passa le môme jour.

Henry, malade le ii, selait ressaisi. Pourtant, par prudence, il se dit encore souffrant, mais il ne demanda (jue u la permission do s'appuyer à la barre ».

Les journalistes de l'État-Major le regardaient avec admiration: « Son visage est ouvert comme un livre. Vous y lisez ces grandes vertus des forts : la patience et la franchise. Fort et doux, ïnais dans les yeux on voit poindre une lueur d'orage (2). »

Dès les premiers mots de la confrontation, il s'embourba. Il avait commencé par «jurer » qu'ayant surpris Picquart avec Leblois, le dossier secret entre eux, d'où sortait la pièce Canaille de D..., il en avait averti Gonse, «' quelques jours après », lui conseillant de reprendre le dossier, ce que le général fit le surlendemain. Mais Picquart, très maître de soi, et le regardant fixement, dit que Leblois était rentré à Paris le 7 novembre, que Gonse avait repris le dossier le 3o octobre et que, dès lors, rien ne pouvait subsister des allégations d*Henry. Et, comme Leblois, qu*Henry, d'une grosse malice, cherchait à mettre en opposition avec Picquart, le confirma,

(i; De Moinmsen. (2) Bonn AMOUR, 92.

3yO HISTOÎUK UE L AFFAIRE OIŒYFUS

au contraire, sur tous les points, le colosse se fâcha, reprocha h Leblois de « patauger à côté de la vérité », et s'embrouilla dans des explications contradictoires. La photographie de la fameuse pièce tour à tour rentra dans Tenveloppe et en sortit. Henry, en octobre, a vu au ministère Leblois, qui était alors dans le grand duché de Bade ; « en tous cas, à mon retour de permission ». Enfin, s'il a dit à Ravary qu'il a vu Leblois « compulser le dossier » avec Picquarl, « c'él;ût au figuré (i ) ».

Pendant qu'Henry équivoquait ainsi, perdait pied et s'enfonijait, Picquart, un peu en arrière, l'observait, « d'un sourire étrange (2) », et, comme un chasseur à TaiTût, attendait, dans un grand calme très exaspérant, le moment de Tache ver. Ayant fait dire h Henry par quelle porle il était entré dans son cabinet (3) et h quelle distance il se lenîiit de son bureau (4), Picquart, sans rien contester de ses réponses, demanda simplement que Ton produisît la pièce. La photographie, ({uand Pellieux la lui a montrée, était très obscure, brouillée. Henry, entrant par la grande porte du cabinet, debout de l'autre côté du bureau, n'aurait pas pu la reconnaître. l)'aillcurs, elle iw porle pas: " Celle canaille de />... », mais « Ce canaille de D... •>

11 \\\ avait plus (pi'à faire rexjx'rieiice, et non seulement Henry était pris en lla<;iant délit de faîix lémoignaj^e, mais toute la fablcMlc la « dauK* voilée » s'écroulait du coup.

I Prorcs Zo/o, I. 'M\\ 3«'>3, Ileiny. iy.) Ik)NNAM<H lî, «M-

3) ProrèR/oid, I. 3i'/|. lïonrv : « Par In i^t.uhI»' porlo. •> .'1^ «« Je. IH» pouirais pas dirr si c csl à 10 icnlMiu'Ii'»'- on à un pas <('ul<Mn(Mil. - Kniin, le rolonel licMiiy élail <!<' I .«iilrc rôle (lo mon bureau ? — Kn face de vous, et j ai parraileiiiciit vu la pire»', car c'esl «-elle place qui nia i>ei"nus (Je \oir la pièce et le dossier. »

Henry, très rouge, grogna : « Moi, je reconnaîtrais la pièce à dix pas. » Picquart, toujours impassible, mais très correct, lui donna « le démenti le plus formel >i.

Alors, brusquement, la mâchoire tendue, les yeux hors de la tc>te, Henry se tourne vers Picquart, et frappant la barre de la main, apoplectique, d'une voix tonnante (i) : « Et moi, je maintiens tout ce que j'ai dit, et j'ajoute que le colonel Piç(|uarten a menti 1 »

Acte, geste et ton du voleur surpris, forcé, qui tire son couteau. H a l'intuition que quelque chose de violent, déclalanl, peut seul le tirer d'aiîaire.

Mais Picquart, d'un suprême effort de volonté, a retenu son bras qui se levait, et devenu toup à coup d'une pûleur de cire, les dents serrées, les mains agitées d'un tremblement fébrile, il dit aux jurés, d^une voix frémissante, l'affreuse situation qui lui était faite et pourquoi on le traitait ainsi, pourquoi Lauth l'accusait d'avoir mis lui-môme le pelil bleu dans le cornet, pourquoi Gribelin, Henry, portaient contre lui d'autres accusations, non moins odieuses. Ah î c'est très simple, et « vous le comprendrez quan<l vous saurez que ces mômes hommes, Henry, (iribelin, aidés de Du Paty et

(i) Bataille, 219: Séverine, 102. — Bonnaiiour, dans VHcho de Paris du i3 «M dans le livre où il reproduit son compte rendu, applique la provocation d'Henry non pas à TafTaire de la pièce Canaille de D..., mais à celle du petil 6/cu ;« Tourné ver. s les jurés, le colonel Henry, de sa voix posée, sans rudesse et si calme, assure : « Dans le paquet qui m'a été remiset que j'ai dépouillé avant le colonel Picciuart, je le jure, il nij avait pas Jrare du pelil bleu. » Le lieutenant-colonel Picquart proteste. L'hercule, alors, l'ait le demi-tour, s'accoude k la barre. Avec un geste droit comme un coup d'épée, les yeux fixés ver? son contradicteur, il dit résolument : « Eh bien ! colonel, vous en avez menti. » — Une pareille transposition est intentionnelle. H en résulte, pour les ^ooak>o lecteurs de VÉcho^ que le pelil bleu est un faux et Pirquart un faussaire.

SOUS la direction de Gonse, ont été les principaux artisans de l'autre affaire !... lis ont travaillé alors en conscience, pensant, je veux le croire, qu'ils étaient dans la vérité. Il ont reçu ensuite du colonel Sandherr, qui déjà au* moment de cette affaire, était atteint de la grave maladie dont il est mort depuis, la consigne, comme une sorte de testament, de défendre, contre les attaques, le jugement qui était Thonneur du Bureau ! » Et ils ont défendu la consigne par tous les moyens.

Il rompait les ponts derrière lui, mais c'en était trop, il n'en pouvait plus, il ne pouvait pas contenir, plus longtemps, le jaillissement des eaux-vives de sa douleur :

Moi, j'ai pensé autrement lorsque j'étais à la tt^te de ce service, et, comme j*ai eu des doutes, j'ai voulu m'éclairer et j'ai cru qu'il y avait une meilleure manière de défendre une cause que de se renfermer dans une foi aveugle.

Messieurs les jurés, voilà je ne sais combien de temps, voilà des mois que je suis abreuvé d'outrages par (ies journaux qui ont été payés pour répandre ces calomnies el ces erreurs... Pendant des mois, je suis resté dans la situation la plus horrible pour un officier, car je me trouvais attaqué dans mon honneur sans pouvoir me défendre! Demain, peut-OIrc, je serai chassé de celle armée que j'aime et à la([uelle j'ai donné vingl-cinq ans de ma vie ! Cela ne m'a [)as arrêté ]ors(]ue j'ai pensé <(ue je devais rechercher la vérité et la justice. .le J'ai fait, el j'ai cru rendre en cela un plus grand service à mon pays et à l'armée, (l'est ainsi que j'ai cru qu'il fallait faire mon devoir d'honnèle homme! (i)

Le président Delegorgue, devant le délit d'audience

(i) Procès Zola, 1, 305, IMoquarl.

commis par Henry, s'était contenté d'observer aux deux colonels, « d'un ton bonhomme (i) » : « Vous êtes en désaccord tous les deux (2). »

Henry avait compté que le tumulte, la rixe, le duel inévitable, après un pareil scandale, mettraient fin aux débats. Au contraire, l'avocat général resta muet, comme figé dans son fauteuil, et les avocats reprirent, avec une ténacité excitée, leurs questions.

La brusque explosion de Picquart avait également' déconcerté Henry et Gonse. Habitués à abuser, pour leur compte, de la force et à ne respecter qu'elle, toute manifestation d'énergie intimide les militaires. Aussi la riposte d'Henry parut faible : « Sandherr n'a légué aucune consigne aux officiers du bureau ; chacun travaillait pour son compte, isolément, selon sa conscience, dans l'intérêt de la patrie ; pour lui, sur tout ce qu'il a de plus sacré au monde, il affirme qu'il n'a jamais vu le peiii bleu dans les papiers et il était seul à les recevoir (3). » Et Gonse, tout à fait décontenancé, geignit : / « Il n'y a jamais eu de machination à TÉtat-Major. Si Picquart a été envoyé en mission, c'est qu'on cherchait à le distraire de sa prétendue découverte, à rectifier son jugement, et, nullement, pour le faire tuer par les nomades. » Il se plaignit qu'un journal, à ce propos, l'eût

(i) BoNNAMouR, 93.

(2) Procès Zola, I, 363.

(3) /6/d., I, 366, Henry.

394 UISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS

appelé « Gonse-Pilate (i) ». Il avait "toujours cherché « à rendre la vérité aussi éclatante que possible », alors que Picquarl avait commis la faute de garder le pe/fY bleu par devers lui, pendant plusieurs mois, sans en avertir ses chefs. Puis, quand Picquart s'en fut justifié, en se couvrant de Boisdeffre qui Tavait approuvé « par écrit et verbalement (2) », Gonse, brusquement, lui offrit la paix. Il dit que « c'était un officier qui avait très bien fait son service jusque-là et qui était suceptible de le faire très bien dans l'avenir, s'il le voulait (3) ».

Picquart, en Remportant d'un si beau mouvement, qui lui gagna tous les cœurs un peu nobles, s'était singulièrement fortifié. Toutefois, il va se contenir de nouveau au lieu de poursuivre son heureuse olTensive, parce qu'il est naturellement réservé, de la race des Cunclaior^ et qu'il a encore l'empreinte. H dit à Bertulus qui l'en félicitait : « Tant que j'aurai l'honneur de porter l'épaulette, je Sacrifierai tout(/|) î » Le juge, chaque foFS qu'il rencontrait Gonse, lui faisait promettre que Picquart ne serait pas rayé des cadres de l'armée (5).

Cependant l'invite, qui fut fort remarquée (6), de Gonse à Picquart avait fait dresser roreille à Henry, toujours très attentif, et il la jugea d'autant plus grave qu'elle succédait au violent éclat où il s'était pour la première fois et irrémédiableinenl compromis. Ainsi, les méfiances d'Ksterhazy étaient fondées ; non seulement le ministre de la (iuerre (il ne connaissait pas encore la

(1) Sicrie du i?) jnnvior i8(>S, article sii^nt'^ Testia. — L'nrliflo <i élô roprcxluil dans un vrdnmc inlilulo (îonse-Pilulc et autres histoirfs, par» Un inlcdloctiud ».

(•>.) Procèfi AoUi, I. !)•»-, PicrjnarL

(!>) //>/>/ , 1, ;îOS, (ions«^

(:») lt)icl.

(()) Ratai LLK, Ix' Procès Zola, 9/21 .

séance de la Chambre), mais les chefs de lÉtal-Major eux-mOmes hésitaient de nouveau, après avoir promis de s'engager à fond ; dès lors, il devenait nécessaire, à la cour d'assises comme dans la presse, de faire sentir la pointe.

Il manœuvra en conséquence. Albert Clemenceau, Tayanl fait revenir ù la barre, l'avait, une fois de plus, convaincu de mensonge. Môme en admettant que le dossier n'eiU pas été repris par Gonse en octobre, l'avocat démontrait qu'il était encore impossible de placer l'affirmation d'Henry, entre le 7 novembre i8<)6, date du retour de Leblois à Paris, et le i^, date où Picquart avait quitté le service. Henry, en effet, avait dit successivement qu'il avait parlé à Gonse trois jours après avoir vu Leblois chez Picquart et que Picquart avait reçu son ordre de mission huit jours après cette dénonciation. Cela faisait onze jours qui ne pouvaient s'intercaler entre le 7 et le \\ (1). Il restait seulement qu'Henry jurait « qu'il y avait du feu dans la chambre (2) ».

Henry, se sentant ainsi submergé à nouveau, renouvela alors son coup ordinaire, celui du soldat de caserne, impuissant à se contenir, qui s'emporte et qui sacre. Il protesta, à la stupeur de Picquart déconcerté par une telle effronterie, que la pièce Canaille de /)... n'avait jamais eu « aifcun rapport avec le dossier Dreyfus •) ; puis, brusquement : « Je vais d'ailleurs m'expliquer sur le dossier secret. » Et comme Labori lui donna son assentiment: « Eh bien î allons-y (3) 1 »

H raconta alors qu'en 189^1, au mois de novembre, tout au début de l'affaire Dreyfus, Sandherr lui com-

(1) Procè< Zola, I, 874, Albert Clemenceau. («) /6/V/., I, 3r>s, Henry.

(3; Ibid.j I. 37'), Henry.

manda de rechercher, dans ses dossiers secrets, tout ce qui avait trait aux affaires d'espionnage, depuis un an, et d'en faire un dossier. Il réunit, en conséquence, huit ou neuf pièces et les remit au vieux colonel, lui faisant observer toutefois que l'un de ces documents, très important, très secret, ne devait pas sortir du bureau sans avoir été copié ou photographié. (C'était la pièce Canaille de D...) Sandherr lui dit alors qii'il s'en chargeait, fit faire deux ou trois photographies de cette pièce, puis, le i5 ou lé 16 décembre, lui rendit tout le dossier. Henry, sans faire le dépouillement des documents, les mit dans une enveloppe qu'il parapha au crayon bleu, colla et enferma dans son armoire de fer, d'où elle ne sortit que le jour où Picquart la demanda à Gribelin. (Ainsi tombe la légende des pièces secrètement communiquées aux juges de Dreyfus.)

Cependant Henry, quand Sandherr lui rendit le dossier secret, s'était étonné que le colonel n'en eût plus besoin. « J'en ai un plus important », répondit Sandherr. Sur quoi, « lui ayant fait jurer do n'en parler jamais », il lui montra « une lettre plus imporlanle. en effet, que celles de Taulre dossier », ajoulniil c (ju'il la gardait, avec quelques autres pièces, pour s'en servir au besoin ». Et plus jamais Henry n'en entendit parler ; jamais le colonel ne lui remit le redoutable dossier.

Piccjuart ne comprit rien à celle hisloiie : il n'avait jamais entendu parler de ces pièces mystérieuses ; il savait seulement qu'Henry mentait quand il racontait que Tautre dossier n'avait [>as été communiqué aux juges de Dreyfus. En effet, Picquart avait conseillé la communication s(MTète et il croyait que c'était luimôme qui avait remis les pièces secrètes aux juges.

Cependant, il se tut.

(ionse et Boisdeffre se lurent, eux aussi, mais ils

avaient compris. Ils savaient ce qu'était cette « lettre », plus importante que toutes les autres pièces.

Cela se passait le 12 février. Le i5, dans une réunion publique à Suresnes, Millevoye dit qu'il connaissait la preuve irrécusable du crime de Dreyfus. C'était une pièce gardée au saint des saints de TÉtat-Major, si terrible que « la divulgation officielle d'un tel document déchaînerai! la guerre ». Il en donna le texte :

Je demande que ce canaille de Dreyfus vous livre le plus tôt possible les pièces qu'il a promises. Signé: Guillaume (i).

L'auditoire éclata de rire ; Millevoye s'effondra sous les huées.

Ces ouvriers trouvaient l'invention par trop grotesque. Cette impériale annotation du bordereau, qui avait convaincu ou terrifié Billot et Félix Faure, leur fit hausser les épaules.

Henry, qui avait atteint son but, Gonse et Boisdeffre, qui ne se souciaient pas de livrer le faux des faux à la discussion, furent atterrés de l'intempestive offensive de Millevoye, comme ils l'avaient été précédemment de celle de Hochefort. Henry écrivit à Esterhazy qui l'avait averti : « C'est décidé : il faut faire le silence sur les épîtres du Q couronné ; on en a stupidement parlé ; donnez la consigne (:>) » Millevoye, rabroué, garda le

(i) Temps (lu lO février 1S98; Aurore, Siècle , Petite République dos 17 cl 1^^— Jaihès, Les Preuves, iq%. — A la même époque, le général de Sancy raconta au comte de Bernis que le bordereau original (sur papier fort; avait été volé à l'ambassade d'Allenïagne pendant un incendie ; Munster l'avait réclame ou ses passeports; Mercier avait rendu la pi^ce, mais après l'avoir fait copier par Esterhazy. {Mémoires de ScnEunEH.)

(•a) Dép. à Londres, .20 février içk». — Voici la fin du billet: .« Amitiés. II. »> -- Esterhazy ajoute : « llcnry m'écrivit après avoir, évidemment, consulté en haut. »>

silence, dans son propre journal, sur rincidenl (i)-

Le coitreur Chauvin, député socialiste, assistait à la réunion. Il en fît le récit à Jaurès. Les journaux révisionnistes signalèrent joyeusement, mais sans y insister, rénorme sottise, bien digne de l'imbécile qui avait produit à la tribune les faux du mulâtre Norton.

Grande faute de n'avoir fait que rire de Tim prudent bavardage de Millevoyo. 11 eût fallu pousser 1 affaire à fond.

Le gouvernement prussit»n fut plus avisé. La Gazelle de r Allemagne du Aord démentit officiellement (2) que TEmpereur eût jamais écrit en ces termes au comte de Munster.

On s'étonna qu'un grand gouvernement s'abaissât à relever de telles inepties. On ne remarqua pas la coïncidence entre les dernières révélations d'Henrv et les déclarations de Millevove.

Henry ne reparut plus à la barre.

xvni

Il u y eul jamais de plus ingénieux mcUcur en scène <|ue riinissier-audicncier de la cour «l'assises. I)elegor<;uo l'ayant invité, après la déposilion d' Henry, à faire v(Miir le lénioin suivant, il inti'oduisil l)einange. El, sur riieure, la première partie du roman d'ib^nry st^lï'ondra, toute ceUe histoin' du dossier spcrel qui, n'ayant pas fjnitlè son armoire, n'avait puètiv connnuniquè aux juges.

(1) pairie <lu iG févriei' lî^.jS. (ic silcTice est conniicnlé ^î\\i^ VAtirorc <lu 17.

('.>. iS IV'vritT.

Le mol, le seul mol, que Salles, bâillonné, avait refusa de prononcer, Démange va le dire, et si prestement, d'une si subite inadvertance, que le couperet de Delegorgue, n'aura pas, cette fois, le temps de tomber.

Comme il s'attachait surtout à rappeler les conseils de prudence qu'il n'avait cessé de prodiguer à Mathieu Dreyfus, ce qui semblait une critique de Zola, Delegorgue le laissait aller ; ce dont Démange profita déjà pour glisser « qu'il avait su de Salles qu'il y avait eu violation de la loi (i) ». Puis, le mot insinué, il le répéta trois et quatre fois, racontant que son avis personnel avait toujours été de saisir le ministre « par la voie de Tannulation ». Il l'avait dit aux Dreyfus, à Scheurer. Parmalheur, « le Gouvernement ne désirait pas, à ce moment, faire la lumière sur l'allaire Dreyfus », et lui, n'étant préoccupé cpie de son client, étranger aux luttes des partis, il avait conseillé, de nouveau, la patience. « Il faut attendre encore, des temps plus calmes, Tapaisèment. » Aussi bien ne peut-on pas reprocher à Zola d'avoir eu recours à une procédure révolutionnaire, puisque les voies légales lui étaient fermées.

Delegorgue se croyait hors du défilé ; il avait déjà refusé, par deux fois, de poser une question de Labori sur l'origine de la conviction de Démange, quand Albert Clemenceau renouvela lestement sa précédente manœuvre : « N'est-ce pas qu'un juge du conseil de guerre a affirmé l'existence d'une pièce secrète à M** Salles qui l'a répété à M* Démange? — « Mais oui î parbleu I » riposta Démange ('.?).

(i) Le jour de la première audience, le 3/a///i avait publié uno ronversalion de Démange qui racontait à des étudiants la confidence qu'il avait reçue de Salles.

(2) Procès Zola, I, 38vi, Démange. Il ajouta «quil n'avait jamais Yu que le bordereau ». — Dans une audience ultérieure, l'édi-

C'était dit. La cuirasse d'acier qui avait repoussé les grands mots, le petit mot, la vulgaire interjection, la flèche légère y pénétrait.

leur Stock dit qu'il lenail « d'un membre du conseil de guerre que, non pas une, mais des pièces secrètes, dont il eût pu énumérer quatre, avaient été communiquées en chambre du conseil » (II, 177.) Mais Delegorgue lui retira la parole. Le docteur Gibert, menacé par Félix Faure d'un démenti (au sujet de leur conversation du 21 février 1895), renonça à déposer. (Voir t. II, 173.)

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