CHAPITRE VII
LE JURT
Les coups de théAlre, se succédant sans interruption, entretenaient dans les esprits une émotion intense. Il n'y avait pas de scène qui valût ces magnifiques tréteaux des assises ; les passions, dans une telle fermentation, s'avivaient jusqu'à la folie.
Ce fait divers, s'élargissant tous les jours, devenait le champ clos où les idées du passé et celles de l'avenir allaient livrer une de leurs grandes batailles. On put lire dans un journal russe : « C'est TafTaire de la vieille et de la nouvelle France (i). »
La grande majorité de la nation se refusait toujours à accepter que les généraux eussent commis ce crime : laisser sciemment un innocent au bagne. 11 lui était toujours plus facile de croire -k la culpabilité d'un seul, du juif, qu'à celle des chefs du Gouvernement et de l'armée.
(1) Sibérie du 23 février i898.
4 12 ' niSTOIRE DB L APPAinE OHEYFUS
Atii?U!i evipril réflcclii ni' sVrtait étouné que cette chosit atroce, la coalition de ces soldats cl de ces politiques e.inlre un homme, n'eiU pa^î él6 admise tout de stiile, il la promiùrc dt^nTtni-ialion. On »;'inqiii^Lail mainlenniil que celle ctTftur, à l'origiiiti noble el Lonrhanlt), résistfll A tant lie révélationsdécisivcs. CoDveuaît-il de lui chercher (l'outres raison;;, qui iraient, au milieu de l'épanouissement de U civiliï'aLion fuctdrieure, den symptâmes certains de déctidenee moi'ale?r.'iMait l'explication profonde des p«v4ainiislcs ; ils eonalalaîenl de combien d'éléments impurs était comfKisé le patriotisme exclusif des adversaires d« la Révision. On faisait observer, d'autre part, que les conversions sont rares au fort de la bataille; surtout, que ce peuple, qui fut toujours superficiel, fonlinuait à ne rien siivoir des faits qui (teiablaienl acquis aux observateurs atlcntifs, et, bien au conlraire, à être misêrvbienient trompé.
Eli'eflfet^{wqikat.^«ftte^l^jounianxre¥isM>aBÛtM.i(i) nprodwaaiù^ te coiBf4« reëdusténogcaphiquAdMid^ bals, de façon que leurs lecteurs -pussent juger p^ar euxmémea, les journaux calholiqtt»s et ceux de rËtatr Major publiaient seulement ce qui servait leur thèse, supprimaient ou altéraient le reste (a), TouS'Jes lecteurs de ces journaux (les deux tiers, au moins, du pays), étalent persuadés que, eux aussi, ils appuyaient leur foi sur le roc des faits.
Quelques exemples suffiront. Supprimés le « Parr blea! » de Démange. les témoignages contraires b
■ (i) Siicle, Aurore., Radical. Peiile [lépabUifue, Droits de l'homme, Rappel, Fronde. — De rnâme, le Temps. — Le compte rendu du Figaro, rédigé par Allierl E)filHÎU«, donne l'essentiel iiver l>eaucoup d'imp.irllalilË.
(aj Pelil Journal, Libre Parole, InIrantigeanI, Hfho de Pari», GaaIoiK, Croix, Journal, liclair. Malin, Univers, Gazelle de France, Patrie, Preste, Jour, elc.
ceux (le Pellieux et d'Henry (les fac-similés du bordereau rcssembVnl à des faux ; les jouraaujc ont tronqué Facte d'accusation (i) ; pas de trace de petit bleu dansle cornet). La déposition de Picquart, son interrogatoire plus probani encore, cinquante pages sont escamotés en quelques lignes, remplacés par des commentaires do ce genre : '^ pjcquart est atterré (2)... Sa tenue est odieuse. Il accuse formellement ses chefs d'avoir voulu se débarrasser de lui (3). ...Il ne perd pas une occasion de montrer qu'il est un des membres les plus actifs du Syndicat (4)-. H n'a jamais eu entre les mains le dossier complet de rAfTaire; que valent ses impressions (5) ? » — On falsifie jusqu'aux dépo.sitions favorables à Esterhazy pour les rendre plus favorables encore. Quand Pellieux dira : « Le conseil de guerre n'a pas voulu qu'on mît un innocent à la place de Dreyfus, coupable ou non (6) », Drumont lui fait dire: *^ A la place d'un traître, c'est-à-dire de l'ex^capitaine Dreyfus (7). »
Les comptes rendus rapportent que Zola est acclamé par ses amis aux cris de : « A bas Tarmée ! A bas la France I »
(1) Procès Zola, II, 122, Pellieux. — Pellieux dit qu'il teBait le ronseignomeril de d'Ornie^chevillc. Je déclarai immédîalement dans le Siècle (19 février) qu'en publiant l'acte d'accaeation, je n'y avais apporté d'autres modifications que de remplacer deux noms de femmes i»ar des initiales, conformément aux règles de la vieille courtoisie française. Cela fut constaté officiellement par le conseiller Bard, rapporteur de la Cour de cassation, à l'audience du 27 octobre 1898. {Revision, 87.)
(2) Petit Journal du 12 février 1898.
• (3) Écho de Paris du 12.
(4) Libre Parole du 12.
(5) Écho de Paris du i3.
(6) Procès Zola, II, i3, Pellieux.
(7) Libre Parole du 17 février.
Ainsi leurrés, dix millions de lecteurs concluent, logiquement, que Dreyfus est le traître, Zola et ses témoins des misérables, que leur instinct patriotique ne leur a pas menti. Et nul moyen de les détromper, sauf le coup de tonnerre qui larde.
L'étranger ne suivait pas avec un moindre intérêt l'extraordinaire procès. Tous les journaux en étaient pleins. Des millions et des millions de regards étaient fixés sur la scène où défilaient ces acteurs qui jouaient leur honneur et leur vie. Des événements qui, en d'autres temps, auraient passionné tous les esprits, leurs propres affaires, ne les intéressaient plus. Le drame français était devenu l'affaire de l'humanité.
Beaucoup d'étrangers parlaient maintenant de la France comme d'un pays qui ne se souciait plus ni de la vérité ni du droit ; coup <le sonde singulièrement révélateur que celui qui montre un tel abaissement du niveau intellectuel et moral. Mais d'autres admiraient, parce qu'ils avaient une notion plus exacte de celte loi, aussi certaine (|ue les lois des sciences oxacles, à savoir (jue les plus belles révolutions — et c'en était une que cette irruption de la morale dans la politique — n'ont jamais été entreprises (jU(* par une minorité. Co nétait pas un peuple en décadencf» que celui (jui se déchirait ainsi, à cause d'un honim(\ pour deux idées é^alenienl Ix'lles et nnllenient inconciliables, bien (pi'elles parussent momentanément exclusives l'une de. Taulre, la patrie et la justice :
Voti'e I>;iys, disîul un Italien à riiis|ori(Mi Monod, est un urrand |)avs. (loninie j\' voudrais vivi-e I II v a des sots ([ui [)i'éleiidenl <|ue la l'rance esl avilie et déshonoi'ce ; cesi le seul pays où il y ait des héros, des irens qui exposent leur vie, leur réputation, leur lorlnne. pour
LE Jt'RY 405
«léfendre un malheureux qu'aucun d'eux ne connaît. Celle lutte entreprise d'abord par deux ou trois hommes, absolument seuls contre tous, sans s'inquiéter des violences ni des injures ; ce dévouementde tous ceux qui, en trois mois, ont réussi à soulever le monde entier pour la cause de la justice et qui ont fini par réunir autour d'eux tout ce qu'il y a de plus honnête et de plus intelligent parmi leur peuple, comme c'est beau ! Je serais fier d'être Français (4^ !
Avec Henry, la défense avait épuisé la liste des témoins militaires, Esterhazy excepté. Elle passa aux experts, aux savants et aux « témoins de bonne foi ». Ceux-ci, qui ne connaissaient aucun fait précis, ren- «lirent hommage au courage de Zok.
Les uns (Duclaux, Ranc, Anatole France) le firent en peu do mots. D'autres, à cette occasion, essayèrent de parler au cœur du peuple. Jaurès, dans une harangue enflammée, fit le procès du procès de 1894, vicié par la communication des pièces secrètes, et le procès du procès de i8<>8, vicié par une enquête dérisoire et par le huis clos sur les expertises. Cependant il est impossible d'arracher soit au Gouvernement, soit à la justice Taveu de la forfaiture de Mercier. A la Chambre, Méline répond : « On répondra ailleurs. » A la cour d assises, «léfense de poser la question. De telle .«orte « qu'un pays qui se croit libre ne peut savoir si la loi a été respectée, ni dans le palais où Ton fait la loi ni dans le
(1) Lettre de Monod, du nS février 1898, à mon frère Salomon Heinach.
(fit! msTOlIlE UE LAFF.ilRK DriEVrUS
pelais oh on l'applique >i. Il prophétisa U victoire tlu droit, niais, " si la vérité devail être vsiucup, mieux
f valait êlre vaincu avec elle que de se f«ire le complice } des éqnivoi|aes et des abaissements (i) ».
Ij Séailles, malade, envoya une uoblr dOclaralion :
Comment j'ai ét^ aniend it BigmH* la protestation 't Le voici : Je venais de eoiTiger une leçon de morale, J'avais dit filles Jeunes pens coque luns, j'en suis ansurt^, volts voulez qu'un leur dise : (]Ue la persomie tiuniaîne est sacrée; que la justice n'est pas une sei'vanle quVtu sonne quiiuit ou a besoin de ses services^.... Je suis rentiV^ dxns mon culiinct. Un ùludinut m'a apporté une pétition. J'ai bi^né. Notre onseignemeut ^rait sans autorité à nous n'étions'pas pr^tsâ le cont^rmer par nos at^tes (s).
li l'oinprtm i'tele Ile Zola "h t-chii d'iin Immme qui, enferma dans une chambre où l'air devient élouffanl, se précipite vers la fonOtro et, hh risque de s'ensunglanter. enronce In vitre poiir appeler un peu d'air et de Inmière «.
Lalance eût voulu dire en quelle estime il tenait les Breyîus, «es compatriotes de Mulhouse; Delegorgue l'en empêcha .
Mais 'nul, 'ni Séailles, ni Jaurès, ni aucun autre,' n'émut autant que le vieux Orimaux 'quand il raconta
(i) Procès Zola, l, Sgli, ïyC. Jaurès. — Il raconta incidemment i^u'Éstevhszj' avait dit i Pepillaud, tlans les bureaux de la Ùbrt Parole : « Lorsque le Matin a publié le rac-simUi> du bordereau, je me suis seoU perdu, p (1, 3gi.j Papillaud, avisé par Dramont, démentit le récit (Si5) que Jaurès maintint énergiqueOKiil. il ajouta (iiie Fapilluud, d'ailleurs conrniucu de ^a culpabilité <le Di-eyrus, avait dil â ses camarades iJc la Libre Parole : « En tous cas, nous ne niari;hons pan demire Eslerbasy. " (ji6.)
(9) Procès Zola, J, 181, Séailles.
de quelles menaces il était Tobjet pour avoir mis son nom au bas d'une pétition à la Chambre en faveur de la Révision, comme c'est le droit de tout citoyen. Il élail, après Bcrthelot, Thonneur de la chimie française, agrégé de la Faculté de Médecine, membre de TAcadémre des sciences, professeur à l'École polytechnique, et, de plus, républicain de vieille date. Dès que la protestation de Grimaux lui eût été dénoncée, Billot proposa au conseil des ministres la révocation du vieux professeur. Toutefois, le conseil hésita, le droit de pétition étant établi par la loi, et Billot remporta sou décret. Mais les ennemis de Grimaux s'acharnèrent. Drumont écrivit que « chargé d'instruire les officiers, il était de ceux qui vilipendent l'armée ». Billot, aussitôt, in\ila le commandant de l'École polytechnique à faire une enquête sur Grimaux. Et ce grand savant dut aller au rapport, comme un élève pris en faute, se justifier d'un tel reproche : « Je suis de ceux qui courent quand les régiments défilent... » Maintenant, il attendait la décision du ministre. Mais, bien que la révo<!alion, suspendue sur sa tête, lui apparût comme un désastre, comme le naufrage précurseur de la mort, — son cher professoral brisé après plus de vingt années d'enseignement, et, dès lors, la perte de son laboratoire, c'est-àdire sa vie scientifique perdue, sa vie même, car la science était sa vie, et il était trop pauvre pour continuer ses travaux sans l'aide de l'État, — il refusait d'acheter sa grAce par une lâcheté.
« Moi, dit-il, ne pas être un patriote? Le général (commandant l'École) m'a demandé ma famille, mon passé ! » Et il raconta ses ancêtres, tous soldats et marins, son père, vétéran des guerres de l'Empire, et ses propres services, dans les hôpitaux, « qui sont, pour les médecins et les pharmaciens des champs de bataille »,
40S IllSTOinE DE L AFFAIRE DREYFUS
pendant la guerre de Crimée ; puis, sur les remparts de Paris pendant le siège : « J'ai été ensuite honoré de grandes amitiés, de celle de Gambetta. »
Une émotion Tétranglait ; mais il continua, comme inspiré, parce qu'il lui restait encore à affirmer, au nom môme de son patriotisme, de son « chauvinisme », comme il disait, l'innocence de Dreyfus :
Oui, c'est dans nos rangs que se trouvent les patriotes les plus éclairés. Les vrais insulteurs de Tarmée, cesontces journalistes véreux qui accusent un ministre de la Guerre de s'être vendu 3o.ooo francs à un syndicat juif! Ces insulteurs de l'armée, ce sont les héros de la peur, qui vous disaient au commencement de rAffairc : « Laissez Tinnocent souffrir un supplice immérité, plutôt que d'éveiller les susceptibilités d'une puissance étrangère ! »
Quoi ! nous avons une armée de deux millions d*liommes, la nation tout entière pour défendre le pays avec vingt mille officiers instruits, travailleurs, prêts à verser leur sang sur le champ de bataille, vingt mille officiers qui, pendant la paix, nous préparent des armes porlVcfionnécs, et nous aui'ions pour !
L'arniiM', qui ne co:n:»!(' p:is pîiniii elle un IVêre, un (ils, un [)arent, nn ami ?...
Ma conviction s'altirnic de [)lus on j)lus. Los injures, los nionaces, la rôvocation, rion ne mo louchera; la V'Tité m'a l'ovoln d'un** inip<''n<'*ti'al)!o cnirasso...
Le vieillard, à la sortie* de raudience, rencontra un jeun(* officier (jn'il connaissait do longue dats, qu'il avait locu cjio/. lui; il lui tondit la main; l'ofticioi*, on uniforme, la i^^fn-ia ( i . Pni*^. dans los couloi», sur les marcluvs du Palais do justice, il fut huô.
(1) !,<' li«Mil(Mi;inl II<Mirsl. {'l'cmjis, fimilois^ clc)
LE JIRY 409
Après sa déposition, il s'était approché de Zola, lui avait serré la main. C'était la première fois qu'il le voyait. L'avant-veille, Picquart s'était présenté à Zola. Étrange Syndicat I
Des honvpes comme Grimaux avaient trop vécu. Il appartenait à une génération encore frémissante de la Révolution, qui avait gardé du citoyen un idéal superbe et qui ne comprenait ni la France ni Tarmée sans la justice. Or, la terre fatiguée ne produisait plus de tels hommes, puisque les uns l'insultaient et que les autres, les meilleurs, Tadmiraient comme un héros quand il pensait avoir accompli simplement un élémentaire devoir.
Point de bon drame sans bouffons. Shakespeare a ses clowns ; il appelle clowns les fossoyeurs d'IIamlet. On entendit Berlillon.
Les révisionnistes étaient fort suspects de l'avoir diffamé. Son premier mot fut qu'il n'avait nulle confiance dans les expertises, que ses preuves étaient scientifiques, non graphiques, et que « le bordereau obéit à un rythme géométrique dont Téquation se trouve dans le buvard du premier condamné (i) ». « On peut rétablir l'écriture de Dreyfus, avec ce buvard. Je le ferai, si on le désire. »
Labori, comme on peut croire, lui dit qu'il ne souhaitait rien tant et mit à sa disposition un tableau noir. Mais Bertillon répliqua qu'il ne pouvait opérer sans
(i) Procès Zola, 1, 40^, Berlillon.
410 IIISTOIHE DE L AFFAIRE DHEYFUS
« les pièces de conviction qui avaient été saisies au domicile de Dreyfus e(, notamment, deux lettres de Mathieu, Tune sur une émission d obligations, l'autre sur des fusils de chasse (i) ».
La stupeur augmenta quand Labori sortit le fameux diagramme de Bertillon, « Tarsenal de Tespion ténébreusement conseillé ». On attendait un désaveu. Il se rengorgea, s'étonna seulement, comme d'une déloyauté, « que le fac-similé n'eilt pas reproduit un point très important : le point du buvard ». On lui dit qu'il pourrait lui-même faire la correction : « Où faut-il placer le point ? Dans l'arsenal ? dans les tranchées ?» Il y avait encore, sur le plan, des llèches et un cieur. Et comme l'auditoire tout entier avait passé subitement de la colère à une gaîté folle, il se fAcha, ahuri et solennel, car ralVoire était sérieuse, son svstènie infaillible : <t On verra après ma mort, au point de vue historique (2). »
Les généraux eux-mêmes ricanaient, oubliant que rÉtat-Major avait proclamé que cet aliéné était « un grand savant » : « Quel Ane î », s'écria l'un deux (3).
Iiortillon, à l'audienre suivanh' (^1 , ne rapporta pas les pièces du ])iivanl, non (prolh's lui eussent été, déclara-l-il, n^fusèes par 1(* niinislre di.' la (luerre, mais pnrct' '< (pril n'élail (ju'mi lèmoiiiciui n'était pas chargé de faire (les c(>niinissi(ni< ri (|u il aNail eoiisnllé la situalion •. •< \\)ns ens<iez mieux fait. ()l>seiva Albert ('.lenieiiceau. <!<' consulter leniinislic» ou le prél'elde police •). l'^nloul eas, nayanl pas lespièces. il ne pou\ail pas faire
Il Prorcs Zi)la, '|ir>, ruMlillori. — \'(>ir I. I. :^«m|.
•.»! I'ataim.i:. i>iJ» ; <:orii|it«' r«"nin nnalyli<nn' du Petit Tempa : l'olli» plirasi' lui >up|niiiu'C [»ai* rx'ililloii lui-iuriiio au cuinpic HMidu sh'Mio£;raj)lii«[nt'.
A ^i.\ I iîiM\ 107.
\i l'A r«'Mi«'i- i><i)*<. Pro<'t's Zold. 1, 'i'"'- V-*''- i'**- ^'l*-
LE JURY Ut
sa démonstration (qui, d'ailleurs, eût demandé plusieurs séances), et il ne parlerait pas davantage du diagramme. Il s'était décidé, en effet, « à s'abriler à l'avenir derrière l'arrêt de la Cour qui défend de parler de lafifaire Dreyfus ».
Delegorgue lui-même trouva que Berlillon exagérait : « On vous demande si vous avez des pièces ? — C*est reparler de TAlTaire. — Dans le cas (>ù il y aurait un autre traître, vous serviriez-vous du môme système ? — Cela a rapport à l'Affaire. » Et dix fois il fit la même réponse, accusant les avocats de le « tourmenter » ; et, tantôt il secouait la barre, tantôt il levait les bras au ciel ; surtout, comme le personnage de la comédie, il aurait bien voulu s'en aller.
Les avocats prolongèrent à plaisir cette pitoyable exhibition, afin qu'on vit bien à quels maniaques Dreyfus avait été livré, à Du Paty, puis à Bertillon.
Un rictus tordait son masijue de faux savant ; il sentait que son refus de s'expliquer, après avoir promis tant de merveilles, le couvrait de honte; pourtant, il s*obstina, bien que blessé cruellement dans son amour-pro[)re. Comme tous le» fous, il croyait à son système. Il essaya de donner à entendre que sa démonstration eût été trop terrible : «J'éprouve des bouillonnements intérieurs... Comprenez donc (|ue ma situation est pénible ! » Le président traduisit : « Mettons que le témoin ne veut pas parler. » Alors, il se mit en colère : « Je ne brûle que d'une chose, c'est de faire connaître ma déposition. Mais j'ai mille obstacles cpii s y opposent... Alors, de temps en temps, la digue se rompt! » Puis, il reprenait son silence d'augure, se balani^ait « comme la Pythie sur son trépied (i) >».
(i) Varennes, Aurore du i\ février 1898.
Clemenceau, Dclegorgue lui-même échouèrent à en tirer autre chose que des sottises sibyllines : que « c'était (Je récriture courante et que cela n'en élait pas; — qu'il y avait là dedans des quiproquos; — que c'était une alTaire toute spéciale, particulièrement, absolument spéciale ». « En mon âme et conscience, il est impossible que le bordereau soit de la main d'Esterhazy. »
Il s'enfuit sous les huées. « Voilà, dit Labori aux jurés, Taccusation de i8g4 ; iï y ^ une charge : le bordereau ; et voilà l'expert, le principal expert ! »
Il avait dit encore à Yves Guyot que l'écriture de Dreyfus était dextrogyre, celle du bordereau sinistrogyre ; par conséquent, le bordereau était de Dreyfus, car le traître avait changé son écriture de sens, « ce que l'expert avait reconnu à certaines contractions de la plume (i) ». Guyot en déposa.
D'autre part, dés qu'Esterhazy, en novembre, était entré en scène, Berlillon avait écrit à Boisdeffre que « c'était l'homme de paille choisi par la famille de Dreyfus pour attirer l'affaire sur le plus mauvais terrain !>) ■> ; en d'autres lermes, (pic les juifs Pavaient |)ayé pour imilcr l'écriture du bordereau. On sait (jue celle idée de ^'cnic lui clnit venue, avec la rapidité de l'éclair, le jour où Pic(juarl lui moulra un premier éclianlillon de récriUire d'Ksterhazv, mais sans le uomnicr(*^;. Toul de suile, il av;iit pres<euti la machiualiou. VA il ue voulait pas dénioi'dre de son système. S'il avail parlé, c'efll été poui* |>roclanier ce (ju'il avail (lit en confidence à l>oisdeflVe, «juKsIerlur/y était <* un
Il Pro't's Zola, I. '/|i. ^\(*^- (liiyol.
•' L«*lli(' (In iS iiu\ rinhrc i^^)-. m lîoi^dcnVe. Henncs, II, 371, H(M'!ill()iii.
3 Voir I. II. -'01.
misérable (i) », payé par les Dreyfus. Le procès se fût effondré. Voilà pourquoi il avait reeu Tordre de se taire ; il avait obéi et s'en rongeait.
Teyssonnières bouffonna à son tour, mais aussi prolixe que Berlillon avait été muet. Lui aussi, il ne croyait pas à la graphologie, « sabre de M. Prudhomme », mais, ayant appartenu à l'administration des Ponts et Chaussées et, dès lors, « se connaissant un peu en mathématiques », ayant, en outre, été «^ vingt-cinq fois médaillé comme artiste graveur »> et « pouvant, môme vues de dos, dessiner et donner la physionomie de certaines personnes », il avait inventé d'appliquer aux expertises en écritures u le principe des figures semblables, c'està-dire celles dont les angles sont égaux et les côtés proportionnels ». C'est parce système qu'il avait convaincu les juges de 189^1 ; « il avait lu dans leurs yeux que sa démonstration les touchait énormément ».
Il raconta ensuite ses malheurs, que le général Rau avait menacé de le faire arrêter, sans <ju'il sût pourquoi, et que Crépieux-Jamin avait essayé de le corrompre, en i8i)7, trois ans après la condamnation de Dreyfus, en lui disant: « Votre expertise de i8i)4 eût pu vous rapporter cent mille francs (!>). »
Drumont célébra l'honnête homme qui n*a\'Bit pas voulu se vendre aux juifs. 11 avait professé autrefois une grand(> admiration pour Crépieux: depuis que le graphologue de Rouen avait refusé d'attribuer le bordereau à Dreyfus, c'était le dernier des misérables. Et, comme Crépieux de son métier était dentiste, sa pieuse clientèle l'avait abandonné, la canaille avait brisé ses carreanx;
(1. Rennes, II, 871, Berlillon : -* Esterhazy est un homme de paille ; cosl un mist^rable, el je l'ai dit depuis le commencement. "
(2) Procèa Zola, I, 44^ et suiv., Teyssonnières.
frappé à la fois dans ses intéréis et dans son hoaneiiri H avait été -l'objet de telles tracasseries que, par-pni» dénce, it avait refusé k Zola- de témoigner oommeex^ peri'à son procès. Cependant il accourut à Paris, dès -qu'il connut les calomnies de Teyssennièresy Delepporgue l^utorisa à déposer et il convainquit son ancien wm <Phnposfere(v).
On dira que ces misères nesont pasde-la dignté do Thistoire. Il n'en est rien. Il y avait en France, àeotta époque, des milliers etdesmillieni d'individus que para* lysat( la- terreur d*ètre traités à leur tour, s'ils laissaient parler leur conscience, comme le fut Crépieu». Mi avaient femme et enfants; et il faut mangorv C'est ainsi que les catholiques de l'école de Drumont, qui est une très vieille école, exerçaient la propagande pour leure idées.
Teyssonnières commit une autre vilenie; Il devait beaucoup à THirieux qui l'avait fait réteblir sur- la liste <fes experte,' et, l'autre jour encore, à la barre, il prote»tail que sa reconnaissance ne finiroit qu'avec sa vie. Or, le soirniéme, il porta j^i Drumont un article anonyme où Trarieux et Scheurer étaient accusés, à leor tour, d'civoir cherché à le corrompre {*a).
Les deux sénateurs laccoblèrent de leur mépris à Tau dicncedu lendemain (3). Il avoua sa turpitude, serétracla et disparut.
(1) Procèa Zola^ I, \\)0 et suiv., Crépicux.
('f.) Ihid., H, 25 : •< Lnhori : Kst-cc M. Toyssonni^TCR qui i\ livré h la Libre Parole une lellre <ic M. Trarieux? — Tovssoiinières : Oui. » — Il convint t^fraitMncnt «lu'il av.'iil fourni les éléments de rarlicle.
(3* //>id., II, îiS, Seheurer : 33. Tmrieux. — Selon Teysscmni^rep. Scheurer lui aurait montré le ii juillet \^y^ des spé- <^imens de l'écriture d'Eslerhazy (F. ^.',s=. Scheurer. alors, ne connaissait même que le nom d'Ksterhazy, elc. — Teysson-
Les trois autres experts de 189^ déposèrent en quel- <jues mots : Charavay, dont la conscience éprouvait déjà quelque trouble, dit seulement « qu'il ne condamnerait jamais un homme sur une expertise d'écriture », Gobert et Pelletier qu'ils maintenaient leurs conclusions d'autrefois.
Puis Couard, Belhomme et Varinard refusèrent solennellement de répondre. Leur rapport avait été pro- <luit au huis clos du procès d'Esterhazy ; ce huis clos <^tait inviolable. Couard, d'une voix de stentor, jura « qu'il était impossible à quiconque agirait honnêtement de ne pas arriver à la même conclusion que lui ». Mais le secret professionnel lui fermait la bouche.
Cependant, ils avaient causé avec les journalistes. Varinard leur avait déclaré « que le papier du bordereau était certainement de fabrication allemande (1) ».
La journée des experts avait été mauvaise pour i'Etat-Major ; celle des savants fut désastreuse. Ce fut, après la démonstration par l'absurde, la démonstration parla raison.
Les témoins (membres de Tlnstitut, archivistes paléographes, professeurs au Collège de France, à TÉcole des Chartes, à l'École des Hautes-Études, etc.) établirent fortement :
nières fui cond.imné, plus lard, pour avoir faussement allribu*^ à un sieur Laboysse un écrit qui émanait d'un lier». (Tribunal ■du Blanc, 9 janvier 1901.)
(1) Petit Temps du i5 janvier 1898. — D'autre part, VÉcho de Paris affirmait que ce papier venait des bureaux du service géographique (3o janvier).
416 HISTOIHE DE l'aFFAIRE DREYFUS
1** Qu'il était absurde de prétendre que les fac-similés ressemblaient à des faux ou, comme le répétaient les journaux, (fue ce fussent des faux (i); il peut se produire, du fait de Timpression ou du clicbage, quelque dilTérence dans Tépaisseur des traits ; maisTallure générale de l'écriture ne peut être changée ; les lettres caractéristiques :1e double 5) ne peuvent élre interverties (ai.
2'* Que l'écriture du bordereau est identique à celle «r^sterhazy (3) ; tous les idiotismes, tontes les formes
fi Prorès Zola, I, 'iyi>' t^'^'ïî Meyor, membre de l'Institut, (lirecleui* de TKcole des Charles ; I, Tmjj, Auguste Molinior. l»rofess<Mn* à l'École des (lliartes : I. 5'|i, Havel, membre de rinstilul, professeur au Collège de France ; II, 9*2, Giry, membre de rinstilut, professeur à l'École des Charles el à l'École des Hautes Études. — De même, Crépieux-Jamin (I, 4</>) el Teyssonnières I, f^iyi . — l'ii groupe d'archivistes paléographes, Lasteyrie, député, A. de Barthélémy, Delaborde, Funck-Brenlano, Loth, etc., protestèrenl, par une lettre pul)liquc, •» qu'il était indis|)ensal)le de recourir aux originaux... On j)rélendail tirer des conclusions de reproductions dont on n'a pu contrôler la sincérité et qui sont trop grossières pour qu'on y puisse trouver les éléments indispensables pour se Taire une opinion raisonnée. " Erldir K\\\'ii i'évriei'.' — Paul .Nb'yei-, (liry el Aui;u>te Molinier riposlènMil qu'ils rei^rellaij'nl. sans doiile. d»' n'avoir pas à liMii* dispo-ilion l'original du hoi-d«'r«\iu. • Mai*- M. d«' L.ihl('M'i<' sait coiiirne nous i\\\o 1 CxisJj'rH'o des originaux est un l'ail <'\(«'plionnel <•( qn«' la crilicpie n'c-t pas désarmé»' par leiii- ahs('rn'«*. ■ Ils i-.ij»p<'lèi"eril le liav.iil de Julien !Ia\et sur l<'< l(»tli<'-; dr (ij'iherl Syl\«'slr«' II d(»iit los oiiLMuaux av.ii«Mil il«'|Mii^ loiiLih'inp-i disparu ; nul m' «-oiite-la h's décon- Ncih'-- «ril.ivrl qui .iNail pn i'('"'nii>-lilii('i- el int<'rpf'éh'i". >nr d»' niédioci <•- (le-i--in^ du \vu' -hTN». crlh* ét-riluic (liilTfér du \'". — (la-Ion paris décl.ira que Me\rr. (iirv cl Molinier a\aienl piocédé a\(M' loiilc la prudcnro. la rirroii-pcrli*»!! cl la imlliodc (pi'on pomait allendic d «mi\... Mcvcr. <• <'sl le crili(pn' par <'\«'elbMi('e : on ru* p«Mil lui 1 cjirorlH'r que délie Irop dilticde en l'ail de pren\<'s. • 7'«'////>v tin :>/, iV-viier.)
•> Pr()''('s /o/f/.I, âi'i, Kiuile Molinici'. a|-(lii\ i-|e paléoL:i-a|)|je, eonseiNaleiH' au inui-ée du Louvre.
:{) Ihi'I., 1, Thm), Paul .M(Mer: r)|i.lla\el: II. \i\. (iir> : IL u»o. Ib'TU'onrL ehel' adjoinl du lahoraloiie d«' pli\ <iolot;ie ;i la l'aeiillé de Médecine.
physiologiques d' Ester hazy s'y retrouvent (i), ainsi que la môme disposition des mois et la môme direction des lignes (2) ; un érudit, découvrant dans un volume de la Bibliothèque nationale l'original du bordereau et une lettre d'Esterhazy, serait disqualiGé s*il ne disait pas que le bordereau et la lettre sont de la même écriture, sont de la môme main (3j ;
3' Que Técrilure du bordereau est courante, sans hésitation (/|) ; elle est fantaisiste comme celle d*Eslerhazy et comme elle dextrogyre (5) ; T hypothèse du calque se heurte à l'impossibilité d'avoir sous la main des mots rares (Madagascar, hydrauliques) (6) ; il n y a jamais superposition absolue, dans le bordereau, entre les mêmes syllabes (7) ;
/i" 0"^ 1^ slyl^ Ju bordereau et celui d'Esterhazy présentent les mêmes caractéristiques (8) ; on remarque dans les lettres d'Esterhazy et dans le bordereau les mômes habitudes, la môme minutie orthographiques — accents, traits d'union (9), — les mômes tournures incorrectes et impropres ; les mots y sont souvent employés dans un sens étranger (10).
Enfin, à la môme audience, on eut communication de la déposition de M'"*' de Boulancy devant Bertulus. Elle y déclarait que les fameuses lettres d'Esterhazy étaient authentiques, celle du « Uhlan » comme les
;i) Procès 7Ma, 1, 5oS, Aiigusle Molinicr; II, 94, </>, Giry.
(2; II, 71, 72, Mori<au(i, professeur à TUniversiU^ de Genève.
(3| I, 014, Emile Moliiiier.
(4' I, 507, Aupiisle Moliiiier: II, «J7, Héricourt.
(5 II, 73, Moriaiid : II, 9G, Iléricourl.
(6) I, 547, Ilavet; II, y3, Giry; c>9, Iléricourl.
(7; I, 547, IIavi»l ; II, 73, Moriaud ; 99, Héricourt.
(8) I. 547, Ilavet.
(9; 1, 543, Ilavet; II, 98, Giry.
(lo; I, 544, r>4^, Ilavet.
autres ; qu'elle eu possédait d'autres qui ne contenaient pas de moindres injures contre Tarmée et contre la France ; qu'Esterhazy les lui avait maintes fois réclamées, mais qu'ayant été traitée de faussaire, elle entendait rester armée de toutes pièces (i).
Albert Clemenceau cita quelques passages de ce» lettres inédites : « Le général Saussier est un clown et« chez eux, les Allemands le mettraient dans un cirque ; si les Prussiens arrivaient jusqu'à Lyon, ils pourraient jeter leurs fusils, en gardant seulement leurs baguettes pour chasser les Français devant eux. »
L'authenticité de ces lettres était si criante que la Cour refusa d ordonner un supplément d'information, mais sous Textraordinaire prétexte « qu'il serait sans résultat », 'que M°^ de Boulancy refuserait de i^pondre (2). Ësterhazy avoua (3).
L'État-Major sentit passer le vent de la défaite (4) ^ Pellieux se jeta dans la mêlée.
Il avait pris, depuis quelques jours, le commandement des témoins militaires et celui de l'audience, parlait
^1} Procès Zola, 1, 5 10.
(2) Jbid.y 11, 4-
(3 Figaro du 17 février 1898 : « Cettre lettre date de 1881 ; je venais de viî?iter Lyon que je trouvais dôplorablemenl ju-éparé h la défense. •» — Pour la phrase sur le t,'énéral Saussier : « Je l'ai mise dans une de mes lettres, mais en la donnant comme une citation. »
(4) Mathieu Dreyfus sut alors, par un photographe qui s'éUit mis en rapjjort avec les jurés, (jue la majorité inclinait, h ce moment précis, vers l'acquittemenl. — I*ellieux iGauloia du 'j. se|)leinbre i8<^)S) et Tézenas eurent le même renseignement iE^tkr- UAZV, Dép. ù Londres (Éd. de Bruxelles, 80.}
en chef, sentait sa force et, tout de suite, en avait usé.
On a vu que Gonse, dans l'audience où Henry fit son coup d éclat, avait dit de Picquart: a II est susceptiWe de très bien faire son service dans Tavenir, s'il le veut. « Fallacieuses ou non, ces paroles de paix indignèrent l'État-Major. Gonse fut invité à les retirer. Il vint donc à la barre, mais trois jours après (i), pour expliquer que la sténographie l'avait mal reproduit. C'avait été son sentiment, autrefois, que Picquart sérail susceptible de redevenir un bon officier ; mais il ne le croyait plus. Il protesta, par la même occasion, que l'Etat- Major n'avait pas fait parvenir le document libérateur à Elsterhazy comme un « cordial 12) » : « La photographie a passé par les mains de Picquart, d'Henry, de Gribelin, et par les miennes. Je connais Henry, j'en réponds comme de moi ; il en est de môme de Gribelin. » Dès lors, c'était bien la dame voilée, l'amie de Picquart, qui avait livré le document à Esterhazv.
Le terrain ainsi déblayé, Pellieux alla de l'avant.
Il ouvrit le feu, franchement, par une véhémente plaidoirie (3) en faveur d'Estcrhazy avec qui, tous ces jours, on l'avait vu conférer.
L'attribution du bordereau à Esterhazy par tant de savants avait beaucoup porté. Mais comment les réfuter ?
Plusieurs, qui n'étaient nullement révisionnistes, s'étaient étonnés de l'attitude des experts qui, ayant conclu devant le conseil de guerre en faveur d' Esterhazy, avaient refusé d'indiquer au jury leurs argumenU. Cela n'intéressait pourtant pas la Défense nationale !
Pellieux, lui-même, avait dit à plusieurs reprises
(1) Procès Zola, I, 488 (i5 février i898).
(2' ("est ce qu'avail dit Jaurès.
(3 lO lévrier. — Procès Zola, II, 8 etsuiv.
qu'il avait été absolument opposé au huis clos, que la sécurité du pays ne dépendait pas de ce mystère. Il savait, d'autre part, que l'État-Major avait interdit aux trois experts de rien révéler de leurs conclusions. Évidemment, il s'inclina devant la raison très politique de cette défense : à savoir que la contradiction entre Texpertise de 1894 (le bordereau est de l'écriture de Dreyfus) et Texperlise de 1897 (le bordereau est de l'écriture d'Esterhazy, mais décalquée par Dreyfus), c'était un fait nouveau, suffisant, à lui seul, pour faire ordonner la re vision.
11 se borna donc à décocher quelques épigrammes aux « experts amateurs » qui n'avaient travaillé, au contraire des « experts jurés » que sur des fac-similés (1). Mais cette question d'écriture, sujette à controverse, est « secondaire ». Éternellement, les uns et les autres récuseront les expertises défavorables à leur thèse, vanteront les autres. Il va prouver, <« pièces en mains », que l'auteur du bordereau est un artilleur, attaché au ministère de la Guerre, et qu'en loul cas ce ne peut être Ksterhazv.
On avait le bordereau, récriture d'Esterhazv, celle de Dreyfus : c'était tout le procès. On n'avail pas les notes du bordereau, on n'en savait (jne les tilrcs : c'était 1 inconnu. Laslraléi^io de Pellieiix consista à transj)orter <lans les airs, où Ton se bat à coups d'hypothèses, le combat trop dangereux en terre l'eiMne.
Il reprit d'ailleurs, tout simplement, le vieux système d'Esterhazv et d'Henrv. Fantassin et duns la troupe, Esterhazy eût été incapable (Técrire une seule des
(11 Procès Zola, II, \i\, Pellieiix : " Je vous «loclarc (\uo je ic- ^relle plus que personne qu'on ne pui<^»' pas entendre ici les «léposilions «les experts du i)rocès IXeiha/y ».
fameuses noies dont les sujets étaient essentiellement secrets. Et il ajouta, avec une effronterie merveilleuse d'affirmation, que ces sujets étaient inconnus de luimùme, « tout général qu'il fût et ancien chef d'État- Major d'un corps d'armée ».
Ainsi, à cette heure, il ne savait encore rien du « frein hydraulique du 120 », et, lui, qui avait assisté aux grandes manœuvres de 1895 et de 1897, il pouvait jurer « qu'il était impossible, absolument in!lpossible, d'y voir le fonctionnement de cette pièce ». Il avait assisté aussi à des écoles à feu : « J'en appelle à tous nos camarades de l'armée : jamais un officier d'infanterie n'a vu tirer le canon de 120 ! »
Où voulez- vous qu'Eslerhazy ait su qu'il y avait des modifications proposées aux formations de Tartillerie ? Il n'y a pas d'artillerie en garnison à Rouen... Comment aurait-il pu savoir, à Rouen, que l'expédition de Madagascar se ferait avec le concours de l'armée de terre ? Il n'en avait été question nulle part, sauf au ministère de la Guerre... Rien de plus secret que les troupes de couverture. Comment voulez-vous qu'Esterhaiy sache qu'il y a un nouveau plan de mobilisation en élaboration au ministère de la Guerre? Il faudrait qu'il y eût un complice (1).
Or, tout cela, Dreyfus, artilleur et officier d'État- Major, le pouvait savoir ; il le savait certainement, et il avait eu à sa disposition le fameux manuel. En vain Picquart a cherché à suborner un ancien secrétaire d'Esterhazy p^ur lui arracher qu'il avait copié ce petit livre pour son chef. Ce soldat a refusé de mentir. Même
(1) Procès Zola, II, 109, Gonse: « Les troupes de couverture? Il n'v a rien de confidentiel là-dedans. » — Sur l'inexr.clitude flagrante des assertions de Pellieux, voir l. II, 100 et suiv.
un officier, « qui, par hasard, s'est trouvé être israélite )», a été obligé de reconnaître qu'il n'avait pas fourni le manuel à Esterhazy, mais un autre règlement « qui se trouve dans le commerce (i) ».
Après avoir démontré ainsi que le bordereau, qui était d'Esterhazy, ne pouvait pas être d'Esterhazy et qu'Esterhazy, qui avait rédigé les notes du bordereau, ne pouvait pas en être Tauteur, Pellieux appliqua la même méthode à la question du petit bleu, « L'attaché militaire d'une grande puissance étrangère ne pouvait pas correspondre avec un de ses agents par carte télégramme », — alors que c'était le mode usuel de communication entre Schwarzkoppen et Esterhazy (2) :
Une carte, déposée chez le concierge, qui peut être ouverte par le concierge, par un domestique ! C'est trop naïf .. Comment cette idée a-t-elle pu venir à Picquart, officier qui devait être intelligent, chef du service des renseignements d'une grande puissance? Nous ne sommes pas encore tombés au niveau des Républiques d'Andorre et de Saint- Marin !
Les jurés, avec une attention soutenue, récoutaicnt. Aux précédentes audiences, ils n'ont cédé qu'à contrecœur aux preuves, produites devant eux, qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau. Ils eussent voulu, comme autrefois Scheurer, que ce fût Dreyfus, lis surent gré à Pellieux de les ramener au bon port, à la douce conviction qucTarmée n avait point failli.
El il les émut bien davantage encore quand, tourné vers eux, il laissa déborder ses colères de soldat ol, frappant au bon endroit, épouvanta ces hommes (jui
(1) Voir p. 58 et 100.
(•2) Rennes, III, 47C), Pnléologue. — Voir t. II, 244.
avaient vu l'Invasion, par Tangoissantc vision de nouvelles et plus terribles catastrophes :
Que voulez-vous que devienne cette armée au jour du danger, plus proche peut-être que vous ne le croyez? Qiie voulez-vous que fassent ces malheureux soldats qui seront conduits au feu par des chefs qu'on a cherché à déconsidérer aupr(>s d'eux? C'est à la boucherie qu'on conduirait vos fîls, messieurs les jurés î Mais M. Zola aurait gagné une nouvelle bataille, il écrirait une nouvelle Débâcle^ il porterait la langue française dans tout l'univers, dans une Europe dont la France aurait été rayée ce jour-là I
Ces jurés, je lai dit, étaient de petites gens, d'esprit simple et de culture moyenne, sur qui pesaient lourdement les charges militaires et fiscales, et qui s'y étaient résignés, moins pour venger un jour les défaites, dont le spectre les hantait, que pour en empêcher le retour. Ce gros et rouge mot de boucherie les fit frissonner dans leur chair et s'y grava.
Mais la suprême habileté de Pellieux fut de ne pas les laisser sur cette menace. Peut-être, à la réflexion, par quelque choc en retour, cette évocation trop brutale leur paraîtra un vulgaire procédé de rhétorique. Quoi ! s'ils ne condamnent pas Zola, c'est la guerre I
Pellieux, comme l'eût fait le plus subtil des avocats, ajouta :
Je ne serai pas démenti par mes camarades : la révision nous importe peu ; elle nous est indififérente. Nous aurions été heureux que le conseil do guerre de 1894 eût acquitte^ Dreyfus; il aurait prouvé qu'il n'y avait pas de traître dans l'armée, et nous en portons le deuil. Mais ce que le conseil de guerre de 1898 n'a pas pu admettre, le goufîre qu'il n'a pas voulu franchir, c'est celui-là : il n'a pas voulu
qu'on mît un innocent à la place de Dreyfus, coupable ou non. J'ai fini.
Si ce n'csl point le langaga de la conscience la plus tranquille, la plus sûre d'elle-même, les mots n'ont plus de sens !
Les avocats sentirent combien le coup avait porté ; un seul homme eût pu répondre à « Tavocat du ministère de la Guerre », c'était Picquart ; ils réclamèrent son témoignage. Or, justement, Bertulus Tavait mandé à son enquête et Delegorgue refusa dé le faire chercher ; on l'entendra plus tard.
Il ne se passait pas de jour où Labori et le président des assises n'entrassent en lutte sur des questions de ce genre, au milieu des cris discordants de la salle où régnaient maintenant les officiers, témoins militaires cl amis de renfort, amenés pour manifester. Mais la victoire restait toujours à Delegorgue, soit qu'il coupât i)ar de brusques : « Finissons-cii ! » les proteslations des défenseurs, soit qu'il fît statuer la Cour, en (juelques minutes, sur leurs conclusions. Labori en avait lant déposé qu'on l'appelait « le conclusionnaire ». et il s'en amusait lui-même.
Les deux avocats supporlaieni, avec une ténacilé inlassal)le, depuis neuf séances, dans une atmosphère étoulTante, le poids de ces écrasants débats.
Labori dominait l'auditoire de sa grande taille. A tous moments il se redressait, se jetait en avant, avec beaucoup de gestes, allongeant le bras dans raltiludc clas-
siquc (le l'oraleur, ou retroussant ses manches dans celle (lu lutteur, et il tonnait. Tantôt c'était au nom du droit violé, des principes méconnus, de toutes les belles idées qui illuminaient cette âpre bataille « contre une erreur judiciaire qui doit nécessairement éclater ». C'était tantôt pour de minimes incidents parce que Delegorgue Tavait trop brutalement interrompu, ou narquoisement conjuré de surveiller son langage. Sa passion, parfois, parut moins morale que physique. Il remplissait la salle de sa yoix, tenait tête aux braillards, ou même les provoquait. Ainsi, il ne donnait pas toujours rimpression de l'adresse, mais il donna constamment celle du courage, et ses défauts comme ses qualités, cette allure mélodramatique, ce verbe hautet menaçant, cette éloquence robuste et surabondante, convenaient également à Torageuse affaire, hors de toute mesure. D'ailleurs, plein de contrastes, tour à tour violent et joyeux, révolté et bon enfant, emphatique et familier, tribun sans frein et procédurier inépuisable. A la lecture, sa rhétorique à grand orchestre irrite par ce qu'on appelait autrefois le « style hydropique et boursouflé (i) », c'est-à-dire la déclamation, Tabus des images usées et des épithètes défraîchies, Tincorrection des longues phrases aux incidentes enchevêtrées. Mais, sur l'heure, dans la rumeur grondante du prétoire, s'il ne s'éleva pas aux formules qui condensent toute une cause, le flot de ses paroles, où resplendissaient les mots symboliques et devenus révolutionnaires de Vérité et de Justice, ce torrent qui bondissait au-dessus des obstacles, avec un bruit de cataracte, vous emportait avec lui. On le huait. On l'acclamait. C'était, pour lesdéfenseurs de Dreyfus, un soulagement de l'entendre.
(i) Etienne Dumont, Souvenirs^ 126.
426 HISTOIRE DE l'aFT'AIRE DREYFUS
On respirait mieux, comme ragaillardi. Il avait le goût et presque le besoin de l'applaudissement. Mais le bruit des huées ne lui déplaisait pas : « On murmure ; c^est que ça va bien... Je juge la portée de mes coups aux protestations qu'ils soulèvent chez mes adversaires. » II avait été brusquement projeté, comme d'un tremplin, dans une célébrité universelle. Il ne s*étonnait pas de cette gloire, et s'y épanouissait.
Au contraire, Albert Clemenceau restait toujours maître de lui. D'une sensibilHé profonde, mais dont il avait la pudeur et qu'il cachait môme sous quelque brusquerie, il était aussi classique d'espritet de langage que son confrère était romantique . Ses interventions étaient toujours topiques. Il plaçait, au bon moment, la question qu'il fallait, en quelques mots, d'une précision extrême. II excella tout de suite dans l'art que les Anglais appellent la cross-examination et qui est l'application du procédé socratique axrx choses de la justice. Le public, le patient, surtout, ne savaient pas où il en voulait venir. Il semblait s'arrêter à des détails insignifiants. Les plus effrontés menteurs répondaient sincèrement à ces questions sans portée apparente et qu'il posait avec une courtoisie simple, qui n avait rien d'affecté ni de provocateur. Puis, tout à coup, les gros militaires se trouvaient entortillés dans un inextricable réseau. Ce que, précisément, ils avaient le plus grand intérêt à ne pas dire, ils l'avaient dit. Il avait la froide logique du mathématicien, mais la forme de ses idées était d'un artiste. Comme il ne s'irritait jamais, il n'irritait pas. Non seulement, on ne faisait pas un jeu de le piquer, mais, visiblement, après qu'il eut manœuvré deux ou trois fois, on eut peur de lui. Il avait le geste sobre, court, élégant, la voix bien timbrée, souvent ironique, le regard franc. Une thèse de droit, quand
il Texposail, quelque .complexe qu'elle fût, paraissait quelque chose de clair et de net. Il ne chicanait pas, mais démontrait. Tout chez lui était juste et sonnait juste. Nulle véhémence théâtrale, mais beaucoup de vivacité naturelle. Alerte et preste, il ne frappait pas avec la lourde massue des mots, mais avec le fer aigu et tranchant de la raison.
Pour Zola, plus la tempête croissait en violence, plus il devenait calme» Les cris de mort, qui Taccueillaient à chacune de ses sorties et raccompagnaient jusqu'à sa maison, ne troublèrent pas une fois ni son tranquille courage ni celui de sa femme, qui avait a'OuIu sa part entière au danger et à cette lutte terrible. Au contraire, sa pitié s'en accrut pour la foule trompée, pour ce grand peuple en folie. A l'audience, il s'était imposé maintenant de ne plus inter%'enir, et se contentait d'écouter, impassible, attentif seulement à saisir au passage une parcelle de vérité. C'était très beau.
L'État-Major n'avait qu'un danger réel : la discussion. Tant qu'il ne s'agissait que d'affirmer, rien de mieux. Pellieux, n'ayant personne devant lui, chargeant dans le vide, acclamé comme s'il eût rapporté les clefs de Strasbourg, avait triomphé avant de vaincre.
Le directeur de l'École des Chartes, Paul Meyer, était un esprit très fin, un peu sceptique, sans parti pris dans cette affaire comme dans aucune autre, qui avait examiné le bordereau comme un manuscrit quel*
conque du xiii** siècle, qui prenait un plaisir extrême, sans avoir l'air d'y toucher, à convaincre les sots de sottise, et qui était très fermement résolu, puisqu'il était entré dans cette aventure, à défendre jusqu'au bout la vérité et le bon sens, (i)
Il feignit, non sans malice, d'accepter que les facsimilés du bordereau pussent n'y pas ressembler, comme l'avait prétendu Pellieux, et il lui demanda simplement d'expliquer comment on avait pu publier, en 1896, d'après une photographie qui datait de 189^, ce facsimilé, et comment cette photographie ressemblait, de façon si effrayante, à l'écriture d'Esterhazy, dont le nom n'avait pas encore été prononcé (;>).
Pellieux, désarçonné, se fAcha. Il grogna que « c'était affaire aux experts de dire pourquoi, à l'unanimité, ils avaient refusé d'attribuer le bordereau à Esterhazy»; qu'il voudrait bien qu'on pût les entendre, mais que cela ne dépendait pas de lui ; et d'ailleurs, qu'il était « sur la brèche depuis trois mois » et qu'il en avait assez (3). 11 s'en alla, laissant Couard aux
(1) l'n dos aîîont? tl'IIenrv, peul-tMro Henry lui-même, essaya, peu (le temps api'ès la premii'^re déposilion de Paul Meyer, de rinllrnider. Un inconnu, la mine d'un oflicier, aborda, au parc Monceau, une dame K..., qui avait été en relations auln»fois ave*: Paul Meyer, el lui cons<'illa d'erif^aj^'cr le directeur de TKcole des Chartes à (Hre j)rudent. On savait, en haut lieu, qu'il avait tué sa premit'^re femme (qui était morte d'une maladie cruelle dans une maison de santé;., etc. M'"' R... vit. plus tard, une photographie d'Henry cl crut reconnaître son interlocuteur. Klle était veuve d'un commissaire de police (jui avait l'réciuenté Henry.
•.>.) Proci'S Zola, H, V|. i*iJUÎ Meyer.
(3) Labori le pi^pia en lui di>anl qu'ils allaient se trouver d'accord: «« Nous sortirons bras dessus bras dessous, en reconnaissant qu'une erreur a été commise, el qu'il faut ramener la paix dans les esprits en jugeant de nouveau et conformément à la loi. >'
prises avec Meyer qui le couvrit de ridicule (i). Le lendemain, la machine, surchauffée, éclata (2).
Picquart commença sa nouvelle déposition par celte simple phrase :« Autant j'obéirai toujoursaux ordres de mes chefs chaque fois que je les recevrai, autant je me crois obligé, quand il s'agit d'une question d'appréciation, de dire tout ce que je pense (3)... » Il s'appliqua ensuite à montrer qu'Esterhazy avait eu très aisément, de ses camarades et sur les champs de tir, dans les écoles à feu qu'il fréquentait, tous les renseignements, d'ailleurs de peu d'intérêt, qui sonténumérés au bordereau.
PeUieux et Gonse furent alors appelés à la barre pour être confrontés avec lui. Le premier, d'une voix tranchante, où montait la colère, maintint sa déposition de la veille, mais sans répondre à aucune objection que sur un point, le seul où Picquart se trompait :
Il est parfaitement exact, dit-il, qu'Esterhazy a été aux manœuvres de cadre et aux écoles à feu ; mais je dis que la note sur Madagascar, dont le travail n'a été. élaboré qu'au mois d'août au ministère de la Guerre, n'a pu être
(1) Procèa Zola, II. 5i à fiv.. — Bataille, 285: " C'esl la joie. Prértidonl, assesseur!*, jures, avocats, loul le monde se roule. »
(•jî)I.es ofliciers étaient exaspérés contre Paul Meyer. L'un d'eux s'écria « ciuil irait lui casser la gueule ». Une femme entendit le propos : « Ksl-ce un officier qui parle ainsi ? — Taisons-nous, dit le militaire i\ son camarade, il y a ici des mouchards. » [Solea de Monoo). — Cela peint l'état des esprits.
(3) Procès ZolOy II, 101, Picquart.
foarnie par Esterhazy, parce qu'à cette époque il avait été aux écoles à feu, aux manœuvres, et qu'après le i6 août» il n'a plus été aux manœuvres, tandis que les stagiaires y 9ont tous allés à la fin d'août.
Gonse, très patelin, se borna à confirmer ce qu'avait dit Pellieux et à déclarer que, « lui aussi, il ne connaissait pas le frein et qu'il n'avait jamais vu tirer le canon de 120 (1) ».
Picquartne releva pas cet aveu d'une ignorance qui, peut-être, n'était pas feinte, mais, ce qui lui parut beaucoup plus important, la déclaration inattendue de Pellieux sur les manœuvres d'automne et sur la note d'août au sujet de Madagascar. Il observa qu'« il ne faudrait pas confondre les dates, que, sans doute, il y avait eu des manœuvres à l'automne de 1894, mais que le bordereau était d'avril ». Or, c'était là que Pellieux, soufflé par Henry, l'attendait : « Le bordereau, dit-il brusquement, n'est pas d'avril, j'en appelle à M. le général Gonse. » Et Gonse confirma.
La fausse date, qui avait été donm^e en 189^ au bordereau, avait fait son œuvre. Elle avait servi, en i8<yi^ à étranf^lcr Dreyfus, oL en 1898, î\ faire échapper Esterhazy (:>). Maintenant que Pellieux avait mis les jurés en demeure d'opter entre la revision du procès de Dreyfus et la boucherie, il importait peu que la con-
(1) Pronè» Zola, II, 107, Pellieux ; loy, Gonse.
(2) Procès Eslerhazy^ 129, Esterhazy: <« Je n'ai jamais été aux tVoles A feu qu'en aoiU; je ne pouvais donc pas livrer en avril !es documents en ((ueslion. » i3o : «Je ne me suis occupé delà mobilisation qu'en septembre iSc/j, quand mon réuriment a quille Évreux : je n'étais pas à même, en avril, de fournir des renseignements, n i3o : « Comment moi, petit major à Houen ^ aurais -je |>u connaître le plan i3 en mai i8<j'| ? >» i.li : « Il y a une note relative à Madagascar ? — E ivr iSi/, : » i3:>.
damnation de l'un cl racquiltemcnt de l'autre croulassent par la base. On ne pensait pas encore que la vraie s'adapterait, un jour, à de nouveaux mensonges pour perdre, une seconde fois, Dreyfus. Mais on s'en servait, en attendant, pour prendre publiquement Picquart en flagrant délit d'inexactitude ou de mauvaise foi.
Picquart fut stupéfait. Quand Delegorgue lui demanda pounjuoi w il avait pensé que le bordereau était d'avril », il répondit seulement : (^ Je l'ai toujours entendu dire au bureau. » Ce qui était l'exacte vérité. Nul doute ne lui était venu à ce sujet, même après avoir perdu sa confiance dans les chefs. Et, pourtant, lui, d'esprit si subtil et si ingénieux, comment avait-il pu croire que le bordereau, trouvé par Henry en septembre dans le cornet de la ramasseuse, puisque telle était la légende, datât du printemps, alors que la Bastian apportait son butin, deux fois par mois, au ministère? Comment ce document, vieux de quatre ou cinq mois, aurait-il été trouvé dans le panier de Schwarzkoppen ? Et, alors mémo que Schwarzkoppen eût jeté au panier ou que la Bastian eût volé un document déjà ancien, sur quoi s'appuyait-on pour lui donner la date d'avril ou de mai, puisqu'il avait été pris en septembre et ne portait |>as de date ?
Lui aussi, comme tous les hommes, il avait ses jours de foi où l'esprit critique sommeille.
Cependant, Labori avait commencé par serrer Gonsc de près. Comme Gonse, après Pellieux, avait déclaré <' que la noie 1res importante sur Madagascar avait été
•( J'ai été aux niiinreuvrcs coinine major, en mni iH*/» ; à celle rpoque. je ne pouvais pas dire : •« .fe vais partir en manœuvres >. el livrer de^ renseignements que je n'aurais pu avoir qu'en août uu en septembre. Cette accusation n'a donc aucun fondemenl. »
rédigée en août » et que, dès lors, le bordereau était d août », Labori releva Tinsolente pétition de principe: Pourquoi dans l'acte d'accusation de d'Ormcscheville, — et il lut le passage, — Dreyfus était-il accusé de s*étre procuré la note que le caporal Bernolin avait copiée en février? Gonse, penaud, balbutia : « 11 y a eu une note au mois d'août; je ne sais pas s'il y a eu une note en février... Je n'ai rien à dire; je maintiens tout ce que j'ai dit. » Mais Labori s'arrêta là, comme s'il eût craint de s'engager sur cette nouvelle terre inconnue.
Il posa encore quelques questions à Picquart et aux deux généraux, mais sur d'autres points. Picquart refusa de dire s'il avait été ou non délégué par Mercier pour assister au procès de Dreyfus. Gonse se taisant et Pellieux ayant décliné d'autoriser Picquart à répondre, le fait parut acquis. On discuta, ensuite, sur l'importance des notes du bordereau ; (lonse déclara que, « certainement, il y avait autre chose dans les notes que des balivernes », et que l'auteur du bordereau était un stagiaire. Picquart, avec beaucoup de mesure, réfuta ces assertions (i).
On suspendit raudieiice. Le procès élail prcsqui» terminé. 11 ne restait plus à ontcMidre que queicpies témoins attardés et E^teiiiazv.
L'excitation parmi les tcinuins niililaires elles officiers (jui leur faisaient escorte était extrême. Ainsi Picquart levait pul)li(jueinent le drapeau de la révolte. A
i; Procès Zola, II, m, I^icciu.nl, Pellieux; i r.>., (i<ui^e.
la barre, fa(re à face avec deux généraux, il a osé déinenlir Pellieux el se dire mieux informé que Gonse des choses de l'Ktal-Major. Et, visiblement, il a eu l'avantage ; (juelque réserve qu'il ail observée, ses arguments ont porté; (ionse ni Pellieux ny ont répondu (i). Toute la haine se ccmcentrait sur lui. On 'en oubliait ces misérables savants, « qui sont «le Tlnstitut lorsqu'ils ne sont pas de Belgique ou de Suisse {2) », et Zola hii-méme.
<letle colère, qui était sincère, se compliquait chez les chefs d'une crainte <|ui ne l'était pas moins. Tout à l'heure, Esterhazy va «omparaître. Que deviendra-t-il entre h»s griffes des avocats ? Quel aveu lui arracherontils? Cette longue et acharnée bataille est encore indécise. Le sort en «lépend de lui, pour qui toute celte guerre est engagé*» et qui incarne l'Iionneurde Tarmée, Mais on se défie de lui. On n'imagine pas (jn'il va évoquer l'idée ile TlnnociMire calomniée.
A mesure (pie se raï)prorhail cette échéance, l'honnne devenait, de jour en jour, plus sinistre. Il s'était amusé, «l'abord, de relte aventure stu|)élianle : l'armée, le (iouvernement de la Républi(ïU(», le peuple tout entier soulevés pour sa déf(»ns(». Maintenant, ce prodigieux spectacle n'apportait même plus une distraction passagère à ses colères, 'l'ont disparaissait devant Tangoisse de sa com])arntion aux assises, el il ne s'en cachait même pas, il criait sa peui- à tous venants; la veille {.*î), il s'en était ouvert à un journaliste anglais : « Zola m'assigne à dé-
1 BoNNAMoriî, !>» : < <'.(>iniii(M)t le suivre» ;i Inivei?» loulos y^os tl«Mliiclit»iis, iiiliriiM'i' st'** «lônôjralions si linhiioiiient nuan- Ci'C:i ? " lù'hit de /*f/r/xdii 17 lévrier i8c>8.)
I!».) IJoNNAMoni, l'ir».
3 lO février. — PaU Mail Hazftle du 17. — H«»oil .'Mi:iloi;uc <lfiiis h» Dailij AVvrs. roiivorsatioii nvcr ]v romancier David <'.linslie Miirniy ipii le jiitre ain>i : «t <'.'e«*l un baiidil eoinplel, inai-i c'est nu hrave haiidil. •• — Casa., 1,7^1», Slroiii^.
43 1 HISTOIRE ï)l-: LAFFMUE DREYFUS
poser comme U'jmoin; peut-on concevoir une action plus lâche ? »
Et, grinçant des dents, arpentant comme une bote la chambre qu'il remplissait de ses hurlements, dans une de ses crises cou^pmières de haine u presque sadique (i) », il prophétisait « que les rues de Paris seraient jonchées de cent mille cadavres avant la conclusion de cette misérable alTaire ». Le flegmalique Anglais qui, le crayon à la main, n'en perdit pas un mot, avait pu mesurer à l'énormité des fureurs du bandit Tabîme de sa terreur :
Si ces gens-là avaient voulu se débarrasser de moi pour une raison quelcontiue, s'ils m'avaient menacé de m'assassincr, s'ils nravaient dit : « Vous éles de Irop, un de ces jours on vous trouvera mort dans la rue, une balle dans la tète ou un couteau dans le dos », j'aurais considéré cela comme étant de bonne guerre. Mais on a recours à des intrigues souterraines pour ruiner ma carrière de soldat et perdre ma réputation de gentleman.
On a imité mon écriture, cambrioir' ma maison, «Maléau grand jour tous les dcMails dr ma vie privée. On a cru, parce cjue je suis mourant, ruiné, s«'^par('' de ma femme, (jue je serais une proie faeile.
Ils voulaient me hier. Hetenez mes par<>]es : e'esl moi (pii les lu«'rai ; je les tuerai comme des lapins, mais sons aucun** espcce de col«''re ; je voudi'ais en lenii' venl enfermés Hans une ehaml»re, ave<' un hàlon dans ma main : je les hall rais jusquà la mort.
Pni<, après un violent accès de loux. crachant ses poumons avec ses impiécations :>) :
Il (.'csl ce <jno Jaurès avait dit «Ir-i h'ilrcv- ;i M""" (i(^ Bouiamy. Pclile licjnihliiiuc «lu ii «l»M<Mni)r(" »^*.»7 ivi ' Je n'ai plus (ju'un pouiiKm, je ^ui> inouraiiL
Je m- vis plus i|cr pour me venger. Si Zola esf ai'tmitliS Paris se lèvera el moi à sa tête. Si Drej-fus rcnn^l h' jijed in Kriinie, il y aura 5,000 tailnvics lie juifs dans lis rin's de Paris.
Aîiit-i, dans son épouvanle, il ne rôvaii que de sang, — loul plutôt i|u'tMre exposé à un débal public avec ces ■' fripoitillcs •<. — cl, selon l'espresâion populaire, il voyait rou^^e. Seulcmcnl, à son habitude, il menaçait ausîji ses imliécileti cl couard.» protecteurs qui avaient entamé ce sot procès el qui le livraient aux bêles. II ne su''omberail pas seul.
L'Klal-Major était très inquiet. L'n des journalibtea d'Henry essaya d'émouvoir le public, de préparer, surtout parmi les officiers, un arcueil favorable au traltn- : •■ Cet homme n'est jilus tju'un spectre cirrayant ; tout à riieure, avec ses yeux creux, ses cheveux blancs et son dos voiMé, sa piUeur mourante, il passera sans qu'une voix :iil k* couraf!;e <le crier: " Pitié! ■■ à ceux qui s'écartent ii). >■
I.'avaiil-veille, pendant la lecture de l'interrogatoire de .M™" de Houlancy. il s'était tenu obstinémeni dans le coin le plus sombre de la salle des témoins, uiAchonnant de.s injures '■?.-. Seul, l'ancien manag^e/' de Boulanger était venu s'entretenir avec lui. cet obscur lleorges Thiébaud qui ilierchait toujours un homme, na soldat, pourjouer la grande pièce césarienne qu'il avait rêvée (3\
Il n'y avait guère, parmi les officiers, que l'ellieux qui le IrailiU onveiiemenl avec amitié. 11 avait dit à Tézenas ; <. listerbazy peut être tranquille ; nous avons lifi
Dlli-'NSAMOl.ll, irii.
i:<i l'ii. Di'it<>i>. Impretsùinii tCan if moin 'liiiis l'.lucorr ilti lO fiV viicris.^.
13) .If i'nvni>< i'niii|ii(i'è, lin jour, n\i Vuithin <li- IliiUi»', le fiir';iil û|iiiiii<' igiii iiviiil fait le rrve <Ie ri)Hi[ui''iir l'.iris, iiiais <[ui rifi iiouviiil njièrcr liii-niOme, iPayr» rèpiibikaiiire, S-j j
parlie avec lui, el nous la gagnerons ou nous la perdrons avec lui f i). » Et il le croyait à tel point innocent qu'il avait réclamé la production du rapport des experts sur la lettre « du Ulilan », indigne d'un officier français, mais « fausse » comme l'avait déclaré Varinard (2). Toutefois, il redoutait, lui aussi, la rencontre entre Eslerhazy et les avocats de Zola, devant ce jur}' qu'il avait cru conquérir et qui hésitait encore.
Pellicux avait déjà fait allusion aux preuves postérieures du crime de Dreyfus. Il n'arrivait pas k comprendre sous quelle pression, par quelle peur honteuse, rÉlat-Major s'obstinait à ne pas produire, pour en finir une bonne fois, cette preuve décisive du crime du juif, la lettre de Panizzardi à Schwarzkoppen, qui avait fait sa propre certitude. Il en avait exprimé, à plusieurs reprises, son étonnement. Seul, mais sans dire pourquoi, Esterhazy lui avait dit que les chefs avaient raison, qu'il vaudrait mieux ne pas publier cette pièce (3). Mais Esterhazy, sans doute, avait subi quelque influence. Quoi î élre armé d'une telle preuve (»t risquer la défaite î
Pelli<Mi\', sans consiiller personne, fil dire à Delep)rtj:u(' <|iril cl(Mnan(Iail à compléltM- ses obsei'valions.
li pril pour prélcxle — car, à cjuchpics-iines des qualités (l'iiii vrai capilaine, il joignait celles d'iin avocat ou «l'un jésiiile très sul.»lil — que la <léreiis(» avail lu
'n L<' propos. <«'loii lNl«'rli.i/y. lui lui r.ij>jK»rt«' par Tr/.on;«s, ainsi (|irà r>ni*iainiiv : il Int. jiln- l.*ir<l. «oiilr-h' par iN'Ilieiix, mais raihIriiM'iil . Cfis-i.. II. is«», f Onsril ircn<iur!(' /.s/f/'/j//://.
■'. Pri>rr< /nhi. \\, x\, X'arinani ; S»'>. IV'lli«'n\.
3 Unilij .\«'/''s «lu W nrtohrt' l'^if^.
publiqueincnl un passage du rapport de d'Ormescheville. Or, c'était un document relatif à Ta (Taire Dreyfus, de plus secret ; et ainsi se trouvait rompu le pacte de silence que les militaires, eux, avait strictement observé. Cependant, Pellieux ne parlera pas du procès Dreyfus, mais il répétera le mol si typique du colonel Henry : <' On veut la lumière; allons-y ! »
Et, martelant les mots, avec un air de victoire et de défi, il raconta que le ministère de la Guerre avait reçu, au moment de Tinterpellation Castelin, « une preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus » et qu'il l'avait vue. C'était une note « d'une origine incontestée •>, « signée d'un nom de convention », mais « appuyé*» «le la carte de visite » de fauteur de ce billet, « carte qui portait, avec son nom, quelques mots, un rendez-vous insignifiant, et signés du même nom conventionnel », — Il supposai!, comme on voit, que la carte de visite (il voulait dire l'une des pièces. de comparaison) accompagnait la note, ce (jui eût rendu vraiment la précaution d'un nom de convention par trop illusoire ; et pourquoi, sur sa carte de visite ({ui portail son vrai nom, l'attaché étranger aurail-il ajouté son nom de convention, se» démasquant lui-môme (i) ? — Il donna alors de mémoire le lext<» de la pièce :
11 va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus. Ne (lilesjainais les relations que nousavonseues avec ce juif.
« On a chenrhé la revision du procès par une voie détournée ; je vous donne ce fait : je Taffirme sur mon honneur et j'en a|)pelle à M. le général de Bois- «leirre (î>i. »
(I) .ÎAunF.s, ^f .< PreuveSy 'uo.
{'À) Procès Zo/«, II, iiS, Pellieux.
Nul, si ce n'est peut-ôtre Gonse, ne songea alors à n>gar(lor H'»nry Tous les autres ofiiciors exultaient^ trépignaient, dans l'ivresse et la folie du triomphe.
Les avocats, dressés à leur banc, tinrent le coup : it (Ju'on [apporte la pièce, qu'on nous la montre! Un document, quel qu'il soit, ne constitue pas une preuve avant d'avoir été contradictoirement discuté. Tant que celui-ci n'aura pas été discuté, il ne comptera pas, il est sans importance. Ce ne sont pas des paroles d'hommes, quels qu'ils soient, qui donnent de la valeur h ces pièces secrètes. Apportez les pièces ou n'en parlez plus ! >; Labori déclara que, désormais, de toutes façons, la Revision s'imposait : « Si Dreyfus est coupable, si la parole des généraux est fondée, ils en feront la preuve dans un débat loyal, régulier, contradictoire. S'ils se trompent, ce sont les autres qui feront la preuve... Oue les coupables soient d'un c(^té ou de l'autre, on h^s flétrira. Et puis, nous nous remettrons tranquillement à nos travaux de paix ou de guerre î »
C'était déjà beaucoup, dans une lelle tempête, de ne pas accepter sans réserve la révélation de Pellieux. Cependant Scheurer, il faut le rappeler, avnit été plus proi'ondénieiit perspicace. En juillet, quand Hillot lui avait raconté la même histoire, récité le t(*xlc approximatif de celte même pièce. SclH'urci, tout de suite, s'était écrié (jue • c'était un faux ( i -. l)e mèim» lMc(juarl, (juand Hillot lui [>arla de la lettre, avait pressenti la fourberie (:>l.
Ouelque [)récautionné (|u'eût été le (lout<» de Labori, Pellieux s'étonna de l'audace. II a\ail j>en^é (jue, du
(Il Voir t. II, Tu',. — Il r«''crivit ensuit»* i\ \\:\i\r lettre «Iii
(•>i Voir t. II,"',:»;.
coup, il fiiiirail Ip procès. Or. Zola avait son sourire énigaialiqiK', cl la Italaille ooiititiuail.
Gonsc. |>lus|iillc encore que d'ordinaire, demanda la parole. Et, iiéeessairemeiil, il confirma Pcllicux, le loua d'avoir pris cette initiative, ajouta mOme " qu'il l'iuirait prise il sa place pour éviter toute é(piivoipie ". Seulement. <■ si l'armée ne craint pas, pour sauver son lionaeur, de dire où esl la vt^rité, il faut de la prudence », ce i|ui voulait dire que PcIIieu?! en avait manqué, et " ces preuve?, qui existent, qui sont réelles, qui sont absolues, on ne i>eui pa.s les appporter pubtiquemenl ici(i) ■..
Pcllieux î^enlit la lei'on et comme Dclegorgue, à sa demande de Taire ap|>eler Boîsdell're pour confirmer ses paroles, avait répondu qu'on l'entendrait le lendemain, il perdit toute mesure. Tournant le dos aux juges, il appela d'une voix retenlissanfe l'un de ses orfieiers d'ordonnance : •■ Commandant Uucassé, allez cherctiez le fjéuéral de BoisdelTre, en voiture, tout de suite! >■
Il n'y avait plus que lui. Il commandait aux témoins militaires. menai;;nit les Jurés, violait les secrets d'Klat, intimait ses volontés au président des as?^i?ies, envoyait dos ordres au chef de l'Étal-Major général, incarnait rarm<k-.
.l'étais dans In salle et ne le ])erdais pas de vue. C'était vraiment une force. Il avait la passion et la volonté, l'ascendant qui entraîne les foulei^.
Il était si complète ment, à cette heure, le maître du prétoire, que Delegorguc ne chercha même pas à l'arrêter. Campé à la barre, il interpellait les avocats, le public, ne soulTrait )dus de contradictions, comme s'il se fût adn'ssé à un régiment, exigeait qu'on le crût sur
{i)Pro:-f« Znlu. 11. iji. Confie,
HISTOOffi DE L AFFAIRE DREYFUS
parole j « Je demande qu'on ne m'interrompe pas par des ricanements... J'en ai assez à la fin I » Et il tranchaU de tout : « On n'a pas apporté la preuve de la communication secrète... Les Journaux ont tronqué le rapport de d^OrmescfaeVilIe. . . » Gomme Clemenceau s'étonnait que BiUot, au cours de l'interpellation, de Castelin ni ailleurs, n'eût point -parlé de cette pièce décisive : « Le général Billot fait ce qu'il veut, cela ne me regarde pas. Et il y a d!autres pièces, le général de Boisdeffre vous le dîra(i).,»
Delegorgue, ^ pour terminer cette scène, ordonna à l'huissier de faire venir le témoin suivant. C'était Esterbazy qui entra, « blémé^ jusqu'au verdfltre, courbé, l'air d'un fauve acculé (2) «.Mais Labori s'opposa à ce qu*il fût entendu avant Boiadeffre, sur quoi Delegorgue suspendit la séance, ce qui lui permit de prendre, par téléphone, des instructions. Et, comme l'incartade inattendue de Pellieux semblait ouvrir le champ à toutes les aventures, il fut invité à renvoyer Vaudience au lendemain, poujF donner au Gouvernement le* temps de la . réflexion. Cependant Boisdeffre, en civil, était accouru déjà, et venait d'entrer dans la salle des témoins.
Alors dans toute la salle des assises, puis dans les couloirs du Palais, pendant plus d'une heure, ce fut un tumulte sans nom. Ce brusque renvoi de 1 audience, aussitôt après le coup de théâtre de Pellieux, et cela par ordre, au moment môme où arrivait Boisdeffre, parut, ce qu'il était en elTct, l'indice d'une situation qui devenait grave. Les officiers, comme pris de démence, et tous les professionnels du palriotisme qui étaient là, antisémites etcésariens, et qui avaient amené leurs
(1) Procès ZolOy II, 121, 122, 123.
(2) Aurore du 18 février 1898, Impressions d'un témoin. — "Pâlt\ très pâle, mais fics yeux fiambenl. »> Libre Parole.)
bandes, hurlaient, raontraionl le poing aux accusés et aux avorals, aux partisans de la Revision : « Misérables ! Brigands I Mettre en doute la parole <le généraux ! Tout est permis contre eux. Qu'altend-on pour arrêter Heinach ? Ces gens-là vont tuer la Patrie I La réponse, nous l'aurons demain, signée : Guillaume. C'est la guerre ! A bas les Juifs ! A bas Zola (i) ! » Tézenas, très ému : « Moi qui sais tout, je pleure (2). » On acclame Pellieux, Gonsc, Eslerhazv.
Depuis quelques jours, comme sur le signal d'un invisible archet, les gens du père Du Lac et les journalistes d'Henry annonçaient la guerre imminente avec l'Allemagne et mena(:aient les juifs, les défenseurs de Dreyfus, les jurés s'ils ac(iuittaient Zola, d'une Saint- Barthélémy vengeresse. Hochefort tenait d'une source certaine ces propos authentiques de l'Empereur Guillaume à l'un de ses familiers : « L'affaire Drevfus est bien supérieure, comme invention, à rafïaire de la candidature Hohenzollern... Si <m viole le huis clos, ce sera la guerre avec toutes les chances pour nous (3/. » 11 savait aussi cpie les officiers allemands ne se gênaient pas pour boire à Zola dans leur brasseries et graissaient leurs bottes pour entrer en campagne. Dès lors, toutes les représailles seraient légitimes. Un orléanisle de marque, Tesie, tenait le même langage: « L'idée d'une Saint-Barthélémy des juifs a traversé comme un éclair l'esprit du peuple fran<;ais. Si Tappel qu'ils ont fail à l'Allemagne et auquel l'Allemagne a probablemenl r«»pondu, nous amenait la guerre, je suis si'ir, aussi si\r que j'existe, que, le lendemain, il ne resterait plus un seul juif vivant en Krance. On les
(I) Libre Parole (iirlU:\c de ri.Méry),/iV/io,elo.,du i8 février iS<)S.
{'.*.) Libre Parole du i^.
(3) Inlransiyeani du 17 ; Jour, Pairie, Croix, etc.
égorgerait jusqu'au dernier (i). » Demôme, Minevoye(2), et Drumonl (3). Le grand inol de Pellieux : la Boucherie, opérait. On sentait monter la soif du sang.
A la sortie de l'audience, Thiébaud parut chercher une première victime, celle dont le meurtre suffît à déchaîner la bête humaine. Il interpella violemment Leblois et le désigna à la foule qui faillit l'écharper (4). Des avocats le firent rentrer au'Palais, le protégèrent. 11 fallut faire sortir Zola et les avocats par une porte dérob'.»e. Je fus également poursuivi, menacé. Des femmes, en folie, poussaient des cris de mort (5).
J'écrivis, le soir même, dans le Siècle, que le document produit par Pellieux était imbécile, que « cette pièce ridicule puait le faux (6) ». Et, d'instinct, instruit
(i; Louis Tkste, rédacteur ou Gaulois, dan? le Journal de Bruxelles du 17 février i8y8 : u Supposez un acquitleincnl cl dites-moi si vous t^tes sur de pouvoir soustraire Zola et le jury»^ la fureur de la foule qui voudrait les jeter dans la Seine. »
(2) « Aux appelfi de la patrie en danger, un cri sortira de millions de poitrines françaises : « Mort aux traîtres î » Trarieux et Reinacli, des lAchcs, se traîn?ronl alors à nos e^enoux. Ni grâce ni pardon ! >- (Patrie.)
(3) <• La fureur populaire grondera autour des palais construits par les juifs avec Vov volé aux Français, y {Libre Parole.)
l'i) Malin. Siècle, Aurore, Temp.'^, etc. Dans la Libre Parole : «Le sale individu, cerné <le tous colé< par la foule qui le conspue furieusement, fuit comme un lapin. »>
(.">) lîoNNAMHi i{ : u Dehors, on siflle, 0:1 hue lîi^inach qui fuit, (iuyut <pi On prolège, I^ehlois ipii î^*cs«pu\e. Des fenuTies s'ouhIi(Mil jusqu'à l(Mer!ej)()ini:. jusjpi'à })ro lé rer d'atroces menaces.»» {Echo (lu \X.)
(0; L'arlirlr. qui parut le lendemain matin, est intitulé : Le coup de massue du (jénêral de Pellieu.v. Il si» termine ainsi : <« Ouelleest l;i dame voilée, quel est le L<Mnerciei-iq«*ard qui a apporté, qui a fal)ri<|ué ce faux ridicule .' » [\'ers la Justii-e par la Vêrilè. 3v>o.) — Trois jours ajuès.le :>.\ féxriiM'.jrtrait.ù encore la piè<'e de < faux ridicule et inej»t«' ». <- non moins slupide et !ion moin*^ manifc^ste que les lettres à ou de I 1-^mjieicur d'Allemagne ". Ibid., 3.'/,.)
par une récente expérience, je nommai celui qui a-vail fail le coup : Lemercier-Picard.
Presque tous les journaux révisionnistes (i), le lendemain, arguèrent la pièce de faux. Tout le reste de la presse 4'exalta comme la preuve écrasante de l'infamie de Dreyfus f?-), Drumont en lête, bien qu'Esterhazy lui eût déclaré que « la f»ièce était un faux slupide et qu'il était absurde de l'avoir sortie (3)». Et qu Vile parût décisive à la masse ignorante ou hallucinée, il n y avait là rien de surprenant. Mais telle aussi elle parût à des hommes d'esprit cultivé et de savoir, qui avaient été mêlés aux grandesaffaires diplomatiques ou qui avaient l'habitude de réfléchir, et, surtout, à tous les politiques. Nul ne s'étonna que deux attachés militaires, quand ils pou-
(i) Ranc, dans le Radical, Guinaudeau dans ÏAurore^ Scve« nne dans la Frondf, Pierre Bertrand dans les Droits de t homme. Dans la Pelile Hêpablique^ Jaurès dit « qu'il n'a pas à se prononcer à v.qMq heure sur la valeur du document », mai?* il rapelle les papiers Norton. Le 20 février, dans la Lanterne^ il dit que la pièce est <* ridicule » et « inepte ». — Monod écrivit à Ilanotaux que la pièce était un faux stupide et le supplia d'agir.
[•ji) Libre Parole, Autorité, Éclair^ jÉ>/io,«tc. — L'article de Cornély: « Affaire à classer », n'est pafi dénué d'ironie. «Au début, rtiésitalion a pu cHre perniiise. » Il est certain aujourd'hui' que « Dreyfus iHaitblen un traître, il ne viendra à l'idée de personne que MM. les grénéraux di» BoisdefTi e, Mercier, Gonsecl de Pellicux soient des témoins incompétents, mal informés, capables d'un concert épouvantable dans le but de maintenir un innocent dans les tortures. H ne viendra non plus à l'idée de personne que le général Billot ait menti six foif« à la tribune et se soit déshonoré six fois. >•
(3) Dép. à Londres, 20 février 1900.
vaienl si facilement se voir, confiassent au papier un tel secret, et que cette pièce fûl tombée tellement à point entre les mains de TÉtat-Major, au moment de la disgrâce de Picquart et de Tinterpellation de Castelin, à la première résurrection de Dreyfus (i). Quand Boisdeffre, tout à Theure, la confirmera, leur conviction sera absolue. Tous ces civils avaient une confiance aveugle, nouvelle chez beaucoup d'entre eux, dans la parole des généraux. Ceux à qui des scrupules étaient venus s'en sentirent délivrés. Toutes les obscurités qui les avaient fait hésiter, cette grande lumière du faux d'Henry les dissipera. Légalement ou non condamné, — et ils ne doutaient plus qu'il l'eût été illégalement ^2), — Dreyfus est coupable. La bienheureuse certitude est en eux, à la veille des élections, et, dans ce tumulte 011 la République est déjà en cause, leur conscience est en repos (3).
L'intelligence des hommes, le plus simple bon sens, ont parfois de longs sommeils, aussi profonds que ceux de la marmotte en hiver. Et ils ne pardonnent jamais entièrement, quand ils s'éveillent, à ceux qiii ont préservé, pendant qu'ils dorniaienl, le feu sacré.
(1 (l'est i'o ((lie j'('X])li(juai iUu]< iiioii arlirle dn Siècle.
•2 Proct'ii Zola. I. 'M\7), J.uirôs : ■ Il n'y ,m pas à la Chambre qu;iti'(' (lépulés <iui en doutent . >
,3 C.onrérence faite à la salle du Olohe, devant les cMecleurs de la •.>^" elreonsrri})li<)n du X<^ arrondis>eiu«Mit de Paris, par le ritoven Ileiu'i lîiisson : <- Mon allenlion ne fut altiive sur l'af l'aire l)re\ fus (jue lors du prncî's Zola. Ce xTail un peu tard . (.le <|U(* je reniar^piai surtout, ee furent le- «loux au<li<nire?? d<'s 17 et iS février iS(»S.... Loin dr moi do douter le moins du monde, non seulement de la véraritô. mai> «le l.i liomu' foi des trois f:énéraux. J'y crois plu< <pu' quii'ompie.. . Oui, Ir's généraux ont eiu à l'authentirité ^W ce d<.>tum<Mit. <> {domplc rendu, !<♦. vo
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11 y avait un vice profond dans celle conviction des parlementaires : cVst qu'elle était intéressée. Ils restaient du bon côlé, avec la Force et le Nombre.
Des hommes (jui s'appelaient Ribot ou Bourgeois, Brisson ou Dupuy, n'étaient point dénués de sens crili<iu(», ni Poinrarc, ni Deschanel, ni tant d'autres: cependant, leurs yeux restèrent fermés à relVronterie du faux. In pauvre diable d'abbé défroqué, qui s'appelait (juinaudeau, démontra, en quatre lignes ^i), la fourberie qui les éblouissait.
On se rappelle que Lemercier-Picard avait raconté à Schwarzkoppen qu'il avait fabriqué la fausse lettre. On se souvi(»nl également que l'ambassadeur <ritalie, informé par Panizzardi, avait averti Ilanotaux : il lui avait donné sa parole» que loule l(»llre de son altarhé militaire, où I)n»vfus serait nommé comme au service de rilalie ou de l'Allemagne, était un faux, que Panizzardi étail prêt à en déposer sous serment. Ilanolaux avait pris alors l'engagement d'honneur qu'aucune pièce de ce genre ne >erail produite et il avait rendu compte à Félix Faure, en conseil des ministres, de son entretien av(»c 'rornielli.
Ouand ramba^^satleur d'Italie fut informé d'un tel man([uc de foi, il en fui indigné et il télégraphia, le soir
'i " Crin ri'ssfMuMc si bien nu style des faux demi l'Klnl-Mnjor i\':\ [»ns su ou ii'n p.-ïs voulu découvrir les auteurs, ('cln rsl nrrivè si jush* à point, pour les besoins de In rnu-^e, la veille de riiilerpellation (ln»*telin. I.n vérité snute aux yeux. •• Wurore du i8 février i.S«>S.)
44fi HISTOIRE DE L AFFAIRE DREYFUS
même, à son gouvernement qu'il demandait à (Hro remplacé à Paris, ne voulant plus avoir affaire à de telles gens. Le ministre des Affaires étrangères, le marquis de Visconli-Venosta, vieux philosophe qui ne sVlonnail plus de grand'chose, lui répondit qu'un tel érial ferait plus de mal que de bien. Mais il lui ordonna de réitérer à Ilanotaux sa déclaration formelle que jamais Panizzardi n'avait eu de rapports avec Dreyfus, que la pièce était un faux.
Hanotaux connut sans doute l'incident, même avant de recevoir cette nouvelle communication (i), soit par ses déchiffreurs de dépêches, soit par l'un des espions du ministère de la Guerre qui s'étaient introduits à l'ambassade, soit encore par le bruit public, car il en fut parlé le soir même.
Pounjuoi, dans cette affaire, les étrangers eussent-ils menti, et si obstinément? Panizzardi et Schwarzkoppen ne nient pas qu'ils ont travaillé avec un espion. Que cet espion s'appelle iJreyfus ou Esterhazy, qu'il soil juif ou chrétien, leur faute e^l la même. Ils n'ont nul intérêt à répéter (|ue ce n'est pas Dreyfus.
llnnolaux fut fort troublé ; faire machine en arrière, iléclarer qu'on avait ac<|uis des raisons de tenir pour suspecte la pièce qui av(nl élé produite par Pellieiix, sus|)endrele procès, il entrevit celte honorahh^ st)liiti()n.
Henry n'avait pas dil aux i^énéraux qu'il avait fabri- <jué la lellre. Seuls, Leniercier-Pirard el l^Nlcrhazy (î>) connîussaient toute la vérilé.
(1) Ia) niinislcr»' ilMlicn lit >i |»en «lo ni\>(rr(' ilf ri» iMmv«'nn <lénienli (juc le corrc-jMUul.inl du Fii/aro eu iiilorm.i xdi jniiriial <lôs le •>.[ février. " Crile (l«''fl;ii-.ilinii ,i cl»' noiiIih'. ôrril le OUI resporulaiit. pMi' M. Viscnnli-N'ciin.sl.i. ••
(•.>) \'«>ir j». '/il). — l'IsIcrliM/y |»,ii'.'»il on a\oii' l'ail ô}j:al('imMit la <"onli«.leiice à Martriierile Pays. iUix.<., I, 790, Piciii' (i«'iar(l.i
Les fr^'-m'-raux sont convenus qu'ils eurent d(;s doutes ; Itillot 8'iiii|ui<':lii <lu momenl Iroji opportun où ta place arriva au mînisl'îre, BoisilcITre d'une trop grande ressemblance avec les pièces de i-ompa raison i ■. Surtout, Boiîidcfrre savait que Dreyfus était innocent.
Si BoisdflTre cl (ionse, en i8«j)i, avaient été certains <lu crime de Dreyfus, ils eussent essayé de détruire par des arguments l'opinion contraire de Picguarl, leur fîivori de la veille. Ils chercheront Kenlement à le i:orrom|)re uu à l'intimider, à le faire taire, h se débarrasser do lui. •
Dreyfus pouvait être coupable et la pièce fausse, car on peut forgt-r un faux contre un coupable. Dreyfus est certainement coupable si la pièce est autlicntiquc.
La pièce d'Henry étonna les généraux, mais elle les servait . Leur donna-t-ellela certitude qui leur manquait, une demi-certitude suffisante? Cette preuve décisive, ils ne l'ont pas montrée à Picquart : ponnpioi laisser cet officier dans une telle erreur?
Ils ne se ntéiiaieni pas de Du Paly. Or, tout détraqué et passioi^né qu'il fût, dés<{u'il vit Inlellrc.ellc lui parut sus|>ecle, n le dit aussitôt à Oonsc (2).
Pièce étrange, t^i j)robante, mais qui brOle lesdoigtsl (ionse n'ose pas la l'aire voir à Paléologue.
Pellicux. au contraire, en fut émerveillé, mais trop, s'étonna ((u'on liésitAl à en assommer les amis du traître.
Il eût fallu lui faire entendre que cette pièce craignait la lumière. C'eût été lui avouer qu'on ne la tenait pas pour srti-e.
^lainlenant, dans un accès de colère, il l'a i-évélée.
Celait, décidément, une fatalité que, dans cette affaîre, rien ne pût demeurer caché ; tout sorlail.
Henry, quand Pellieuxdivulgua son faux, était assis à côté de Gonsc ( i). Ils arrêtèrent aussitôt ce qu'il convenait de faire : tirer avantage de l'intempérance de Pellieux pour donner aux défenseurs de la chosejugée, en remplacement des vieilles armes ébréchées, un argument tout iveuf et d apparence formidable ; s'abriter derrière la peur de la guerre pour refuser de montrer la pièce aux avocals.
Même prétexte qu'autrefois pour le bordereau, pour Tacle d'accusation, pour le rapport des experts, pour la déclaration de Lebrun-Renault.
Est-ce que la parole des généraux ne suffit pas? Pousseriez-vcHis Tinfamie jusqu'à les accuser de faire usage d'un faux ? Quoi ! c'est la guerre que vous voulez? Or, la guerre, pour ces patriotes d'un nouveau genre, c'est fatalement la défaite, l'invasion. Et ce peuple, en rut devant son armée, n'a ([u'une terreur : la guerre, qui est le métier des armées et leur raison d'être».
Pour îibjecle, mais lonclianle, parrc qu'elle est la lille de la l)<'»faile (riiier, el féconde, parce* (juelle .sera la mère dt* rilumauilé pacilique de demain.
C/csl ce <|nirail l'iinporlauce liist()ri(|ned(*svileniesque je l'acoiilc. Le< promoleursdelaHovisiou, qu'on dénonra alors conimc los (Miiieniis do raruioo, ruronl,on réalité, les diTniois lidôlos de* ridoal uiililairo cl palriolique : fa UoN anclio. Kl l'armèo n'a soulVorl (jiio «le sos défenseurs palonlos, non pas lant ponr qnel(|[ies crinios qui no sont |)as sans pro<é<lonls, (pic par oos appols n()U\eaux et
(1) C^f.s.s-., I, 1-^2, |{()i:ol : « Lt'^ -<rnpnl«'s d'iloiirv .uiraicul <iù s'ôvrilh'r mIoi-' mu siij(M de celle lollio. •• VA ceux «le (loiisc et 'lo Iî<)is(l<MTi-e .'
désespérés à la peur. Si l'armée elle-même a une telle crainte de la guerre, à (juoi bon conserver celle effroyable et ruineuse machine de mort qui ne lue jamais ? Le ver est dans le bois.
Boisdeffre et Billot approuvèrent Taltilude de Gonse comme la seule sage. Ils se gardèrent de blAmer Pellieux (jui eût pu devenir soupçonneux, et qui était populaire, et parce que le mal était fait. Boisdeffre, en conséquence, [)ortera, à la reprise des débats, une courte déclaration, mais refusera de produire la pièce et de répondre à aucune question. Billot mentit à Méline, à Hanotaux ; il leur affirma, pour les rassurer, que Boisdeffre, dans sa déposition, ne ferait aucune allusion au document argué de faux par Tornielli (i) ; Méline, par Milliard, envoya à Delegorgue des ordres précis pour clore Tincident.
Il n'osa pas demander à Boisdeffre de lui communi» quer la déclaration qu'il allait faire. D'ailleurs, Boisdeffre en avait confié la rédaction à Tavocat d'Esterhazy (2).
Boisdeffre récita d'une voix énergique, mais en Tabrégeant, le discours <ju'il avait appris :
(1) Il renouvela cetle dt^claration au conseil des ministres du lendemain (Récit d'un ministre .
(2) KsTEiuiAZY, Dêp. à Londres^ ;Éd. belge , 80: «C'est Tézcnai% qui n rédigé la déclaration faite par le général de Boir^dcffre aux jurés, déclaration que noufl avon» faite ensemble et dont le général, dans son émotion, a sauté une partie. » — D après une autre version, qui eut cours h lYpoque, Tézenas aurait été seulement consulté par un ami de lloisdetïi'o^ officieusement.
Je serai bref. Je confirme de tous les points ladépositioD de M. le général de Pellieux, comme exactitude et comme authenticité. Je n'ai pas un mot de plus à dire ; je n'en ai pas le droit ; je le répète. Messieurs les jurés, je n'en ai pas le droit.
Il appuya sur ces phrases ; un mot de plus, de trop^ c'était la guerre. Puis, d'un ton plus grave encore :
Vous êtes le jury, vous êtes la nation. Si la nation n'a pas confiance dans les chefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont pn^ts à laisser à d*autres cette lourde tâche, vous n'avez qu'à parler. Je ne dirai pas un mot de plus. Je vous demande la permission de me retirer (i).
Et, comme il se relirait au milieu des acclamations, il croisa Eslerhazy que Delegorgue avait ordonné aussitôt d'introduire.
Ainsi Boisdeffre n'avait paru que pour confirmer un faux et, fidèle au plan do çonduili» ((ue lui avait tracé Esterhazy avant le procès (î>), j)our donner \o choix aux jurés enli'(» la rondamnation do Zola et la démission do l'Htat-Major général, la désorganisation do Tarméo.
Un nouveau pouvoir venait dv surgir, lo pouvoir niililair(\ ot pour intimer, sous la République, des ordres à la justice.
L'a vocal général parut ignorer que lo fait pour des fonctionnaires (ronipécher ou de suspendn*, par une menace concertées de démission, l'administralion do la
(li Prorrfi Zi)la, II, i^.j. lioi^dcMTro. lAudiiMici» du iS fr\rier.;
(•>! ' Il Tniit i\\w !<' i.'cn«'rni <!<• lîoisdrJlVo donne riinju<'s<ion très noil»' ([u'il jxnissoiait. à la rii^nicur, l«* «ii'-inlrresscinent personnel jnscpi'à <l<)nn(M* sa démission." (N'oirji. -.MX).)
justice, est un crime; le Code pénal le punit de la dégradation (i).
Cependant Labori protestait qu'il avait des questions à poser à BoisdefTre ; mais Delegorgue lui refusa la parole : « L'incident est clos 1 » Esterhazy étant à la barre, il lui fit prêter serment.
Au Sahara et dans l'Arabie Pétrée, on entend parfois rouler un invisible tambour qu on appelle le tambour du désert. Il roulait^ commandait maintenant dans le désert des lois (2).
Delegorgue demanda à Labori s'il avait des questions à poser à Esterhazy. L'avocat répliqua qu'il préparait ses conclusions sur le refus qui lui avait été fait d'interroger Boisdelîre. « Si vous ne posez pas maintenant vos questions, vous ne les poserez pluS. »
Labori tint bon ; Delegorgue aussi. Il fit appeler les témoins suivants qui, par hasard, étaient absents. Force lui fut d'attendre les conclusions de Labori et de lui en laisser donner lecture.
Pour quiconque gardait une illusion sur la justice des hommes, ce spectacle était abominable. Ce juge avait rendu un arrêt pour défendre qu'il fût parlé de Dreyfus. Et que l'arrêt fût absurde ou non, équitable ou non, l'honneur du juge é.tait de faire respecter sa propre décision. Or, il l'avait imposée seulement aux témoins qui eussent apporté des preuves de l'innocence du juif. Aux généraux qui venaient écraser le malheureux sous de solennels serments et de nouvelles pièces secrètes, il avait laissé pleine liberté de déposer à leur convenance, d'invoquer ou de violer le huis clos et le
(0 (^ode pénal, article 126.
(V) Skvebink, i36 : « Un invisible tambour roule, commande dans le ssancluaire des lois. »
BISTOIRE DE L AfFAUtE DREYFUS
secret proiessionnel, selon leur bon plaisir. Le coup porté, il alléguait que les gi^néraux avaient parlé trop vile. Mais, quand la défense réclamait son droit ité. répondre, il devenait inflexible, évoquait son arrêt. Me Boisdeffre, il avait toléré que ce siibordonné du ministre de la Guerre posât devant le jury la question de confiance en l'État-Major. Le Code d'Instruction criminelle donne à la défense le droit formel d'interroger les témoins. Il refusait de laisser questionner Boisdeffre. Enfin, il allait plus loin encore, puisqu'il refusait le parole à l'avocat de Zola dont les conclusions avaient pour seul objet de l'obtenir. Pour l'avocat général, il continuait à se taire, avec un air de mépris et d'ennui.
Labori développa ses conclusions. Il y dit expressément que la prétendue preuve décisive de PeIJieux contre Dre\fus n'offrait » aucune apparence de valeur ni d'authenticité >'. Des huées, des vociféralions Tint^rompirent. Quand il dit que les généraux venaient plaider tous les jours, avec leur talent et leur auloritâ, mais aussi ■■ avec leur uniforme, leurs galons e\ leurs décoralions », Delegorgufe menaça de lui retirer la parole: H C'est de la dernière inconvenance.» Labori demanda à la Gourde négliger les colères d'un pays qui s'^are : << N'oubliez pas que nous sommes peut-être à UD tournant de l'histoire. »
La Cour rejeta (i). Gonse, Henry respirèrent.
Le Destin, dans les tragédies grecques, n'est jamais plus proche que lorsqu'il paraît conjuré.
Labori avait fait rappeler Picquart, mais pour l'interroger sur un autre sujet, sur cetle histoire d'Henry, déjà détruite par Démange, que le dossier secrel,
(i) Procèt Zola, II, »38. — A la suite de ce refuB, Zola et ses avocatâ EOngËrenl â quillcr l'audience.
enfermé le i4 décembre 1894 dans larmoire de fer, n'en était sorti qu'en 1896, quand Gribelin reçut l'ordre de Vy chercher.
Picquart,qui se croyait lié par le secret professionnel, dit pourtant que « le dossier était sorti, dans Tintervalle, de larmoire « et qu'Henry s'en exagérait Timportance. « Je désirerais certainement en parler, mais je ne puis le faire sans être relevé du secret par le ministre de la Guerre. » Aussi bien, continua-t-il de son ton le plus calme et sans que Delegorgue aperçût où il en voulait venir, «serait-il bon de vérifier Tauthenticilé de certains documents », notamment de celui « qui est arrivé si à point au ministère, au moment où il était devenu nécessaire de bien prouver qu'un autre qu'Esterhazy était l'auteur du bordereau ». Picquart n'avait pas vu cette lettre, mais on lui en avait parlé, et « le moment où elle était apparue, les termes absolument invraisemblables où elle était conçue, donnaient lieu de la considérer comme un faux >». Puis: « C'est la pièce dont a parlé M. le général de Pellieux. S'il n'en avait pas parlé hier, je n'en aurais pas parlé aujourd'hui. C'est un faux (i) ! »
Delegorgue avait compris trop tard : le mot était dit, et par l'ancien chef du bureau des renseignements.il appela Gonse, mais Gonse, très décontenancé, refusa de rien ajouter h la déclaration de Boisdeffre. (^ La pièce est authentique, mais je n'ai pas le droit d'en dire plus. »
Cela parut faible. Au moins, Gonse aurait-il dû s'élever contre l'insolence de Picquart, l'insulter.
(''est ce que Pellieux fit le lendemain. Picquart était
(1 Procès Zola, II, i'|i» Picquart. — Illllla inômo déclaration à Bertuli's, lui raconta sa conversation avec Billot et lui dit le texte approximatif qu'il tenait du ministre. (Cass., 11,217; 19 février i8y8.)
revenu pour mettrele jury en gardeconlrc les calomnies dont il était Tobjel et qui risquaient de déconsidérer son témoignage. Ainsi le Pelit Journal avait raconté qu'il était marié, divorcé, et faisait élever ses enfants en Allemagne, et il ne lui avait pas été possible d'obtenir aucune rectification. Ainsi Pellieux Tavait accusé ■d'avoir voulusuborner un témoin (le soldat Mulot) contre Esterhazy. 11 demandait, en conséquence, que Tun ou Tautre des chefs qui l'avaient bien connu fussent appelés à dire ce qu'ils pensaient de lui, par exemple le général de Galliflet, « mêlé glorieusement à nos victoires et glorieusement à nos tristesses », « qui ne passait pas pour être suspect d'une indulgence exagérée envers ses subordonnés », et « qui n'avait pas craint de lui serrer la main devant le conseil d'enquête (i)» . — J'avais proposé, quand Zola dressa, la liste de ses témoins, que Gallilîel y fût compris, précisément pour appuyer Picquart ; mais Clemenceau s'était récrié, en alléguant les sojuvenirs de la Commune. — Delegorgue n'eût pas élé lui-nîême s'il eût accueilli celte demande, mais, l'instant d'après, il donna la parole à Pellieux (2) qui, toisanl Picquart:
J'ai (lit à nue aiidicMice précrdi^nle que loul était <Hrani?e dans celte alTaire ; mais ce tjue je trouve encoi'e plus élran^^e, et je le lui dis eu face, c'est l'altitude d'un Monsieur qui porh' (Micore l'uniloruie de l'aruiée rran(;aise et qui (*st venu ici, à la barj-e, accuser trois oflîciers prénéraux d'avoir fait nu faux ou de s'en l'être servi. Voilà ce que j'avais à dire et j'ai fini.
(1) Procî'.< ZuUi, II, HV',, Picquart.
(2) L'incident ôtnit piviiuvlilc. Dî»? le dchul de raudionco, Delei^orgue avait dit à Labori : '. N avez-vons [).is diMnandt' une ^'onfronl.ilion entre le colonel l*i<r«iuart cl le g<''nôi*al «le Pellieux? " II, \^\i. ]
En vain, Picquart protesta qu'il n'avait pas voulu suspecter la bonne foi de ses chefs ; certains faux sont si bien faits qu'ils peuvent avoir l'apparence de documents authentiques. Les clameurs de cent officiers, qui venaient de faire une nouvelle ovation à Pellieux, couvrirent sa voix. Il a touché à TArche sainte; Tarmée chasse l'officiejr rebelle qui, « sans preuves, poussé par un délire inexplicable, a accusé du plus abominable des crimes ceux qui ont la garde de Thonneur de la France et de ses frontières (i) ».
Ce même jour, Lemercier- Picard écrivit h Séverine, sous le nom de Durandin, que, « très étroitement lié h l'affaire qui se déroulait aux assises », il avait cru devoir, « jusqu'à présent, pour des raisons d'ordre intime, se tenir dans Tombre ». « Mais quelques révélations, faites par des chefs de TÉtat-Major, le visent directement ; elles l'autorisent, par ce fait même, à lever le voile sur le rôle qu'il a joué. » En conséquence, il se rendra chez elle, dans la soirée {2).
Séverine attendit Thorame. 11 ne vint pas. Deux jours après, il lui écrivit qu'effrayé « par les menaces incessantes » dont il était poursuivi, tremblant « qu'elles ne fussent mises à exécution », il s'était absenté pour déposer h l'étranger des papiers relatifs « à l'affaire Dreyfus-Esterhazy ». Il demandait un autre rendez-vous pour le lendemain. Elle l'attendit encore; mais il ne parut point, harcelé et traqué, et jouant son double jeu, hésitant encore s'il vendrait son secret ou son silence : la révélation de son crime en avait décuplé le prix.
(il BoNNAMOUR {Écho du 20 février 1898).
('2. Lettre du ly février, datée : Samedi Irois heures. (Séverine, 291.) — Il ajoutait qu'il n'était pas un inconnu pour la rédactrice de iaf^rondcy l'ancienne collaboratrice de Jules Vallès, qu'il lui rappellerait dans quelles circonstances ils s'étaient connus.
456 HtSTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS
Eslerhazy raconte « qu'il avait le projet, non pas seulement de parler, mais d'agir k Taudience », c'est-à-dire de se livrer à des voies de fait sur ses accusateurs ; mais Pellieux, dans la salle des témoins, « où il n'y avait que des officiers », le lui avait défendu : « Vous allez (Hre interrogé ; vous ne répondrez pas. — Mon général, si ces cochons-là m'engueulent, je ne peux pas me taire ! — Si, vous vous tairez, je vous en donne l'ordre.— C'est bien, mon général(i) ! » Et il porta la main à son képi (2). Pellieux, qui continuait à le prendre au sérieux, craignait qu'il eût caché sur lui une arme; il lui fil retourner ses poches. Elles étaient vides (3). Il l'autorisa à réciter une déclaration que Tézenas, travaillant tantôt pour Esterhazy, tantôt pour Boisdeffre, avait préparée (4).
Il l'avait dite, l'air dur et mauvais, avec une violence calculée, à cette première audience du 18 février où il avait remplacé BoisdelïVe à la barre. On y sentait TelTort, le devoir de rhétori((ue. Kslorliazy, livré {\ sa propn* inspiration, parlai I av(»c luie autre verve. El, dans sa voix rauqnc, brulalc, nulle éniolion, même ({uand il (lit, avec une inadvertancte qui ne fut pas relevée, que, «« depuis dix-lniil mois qu'une machination épouvanlabh* se tramait contre lui, il avait soullert plus
11) Caaa., I, "^Sj, Th^S, l'>t<'rlinzy.
{•2 Lihrc Parole tUi i<j février iS'jS. l'A: Mdfin du \\).
\ MstPi'lin/y HM'opi.'i lo Icxlo <l<» Té/.CFi.M>; rolto «opic fui siiisu» par Brrlulus. r'<i.«,s\. Il, '.»3(>, cote '1, <«'cllé <>.
qu'aucun de ses contemporains pendant toute sa vie ».
Mais le personnage élait tragique, les tempes battant la chamade sous son front chauve, les yeux creux et brûlés de fièvre. Il répondra à toutes les questions qu'il plaira à la Cour et aux jurés de lui adresser : « Quant à ces gens-là, — et, de sa main décharnée, il désignait Zola, — je ne leur réponds pas (i). »
Les officiers Tapplaudirent.
Le soir, Albert Clemenceau Tinterrogca (2).
Il avait préparé (3) soixante questions, très précises, qui résumaient à peu près tout ce qu'on savait alors de la vie et de la trahison d'Esterhazy, et qui, par cette précision même, si le misérable n'avait pris le sage parti de ne répondre à aucune, lui eussent fatalement arraché un faux témoignage manifeste ou quelque aveu.
Clemenceau, d'une voix implacable, les lança, et, l'une après Tautre, après avoir sifflé dans l'air, elles se fixaient dans la peau de Ihomme, cloué à la barre, tel un Saint-Sébastien du crime.
Ils étaient à deux pas, les yeux dans les yeux: CAemenceau, calme et dur, avec la pleine conscience de l'œuvre vengeresse qu'il accomplissait ; l'autre, en proie à toutes les fureurs, souffrant plus à les contenir que delà torture môme qu'il subissait; déchirédansl'hért^ditaire orgueil, près de dix fois séculaire, qui avait survécu chez lui à toutes les déchéances, mais se tai-
(1) Procèit Zola, II, v.v), Estcrhazy.
(3; Labori lui |>osa d'abord quatre qucTitions sur récriture du bordereau, sur la leUre du capitaine Rrault, sur les lettres <lo MiB^^ de Boulancy, et sur les cambriolages dont il aurait été la viclrme. E<«terhazy refusa de répondre.
(3;- Sur ses notes personnelles et sur d'autres que je lui avais remises à cet effet ; il m'écrivit : a J'ai re<ju votre lettre et vous vous en apercevrez à l'interrogatoire de demain. »
sant quand même, férocement, parce qu'un mot suffirail à le perdre.
Il jouait, depuis longtemps et surtout depuis qu'il avait été dénoncé, le rôle facile du condottiere du quattrocento, d'un soldat sans frein, qui fait fi de sa vie comme de celle des autres, mais qui l'a voulue riche en sensations délicieuses et violentes, et capable de tous les crimes sanglants, mais non d'une faute contre l'honneur, l'honneur spécial des bandits.
Or, ce masque même, dans cette ignominie, lui était arraché ; il était dégradé même de ses galons de comédie ; et que lui importaient, dès lors, les autres, ceux qui reluisaient encore sur les manches de son uniforme ? Le dernier des brigands calabrais eût bondi sous un tel supplice.
Clenionceau lisait les lettres à M"* de Boulancy. Il en sculptait chaque mot, lentement. « On a l'impression, écrit l'un des collaborateurs de Drumont, de quelque chose d'infernal. On dirait que, lambeau par lambeau, l'avocat veut détacher les chairs de sa victime (i). » Esterhazy. maintenant, après avoir jeté un dernier regard de haine folle î\ Clemenceau, lui tournait le dos, face h face avec les jurés (jui le dévisageaient, toujours muet, mais les épaules frissonnantes comme sous <les coui)s de lanière, et les paupières clignotantes sur ses yeux fugaces d'oiseau de proie.
Comme il ne répondait même plus qu'il ne voulait pas répondre, dans le silence qui suivait chaque lecture et que le tortionnaire prolongeait savamment, c'était Delegorgue, énervé, qui criait à Clemenceau : « Continuez! »
Le code lui faisait un devoir formel d'obliger Es-
11 Libre Parole du i<) février iH<jS. — Comptes rendus de lJ:rh(j, de l,'i Fronde, de ï Aurore^ du Temps, etc.)
lerhazy à déposer ; en cas de refus, de le faire juger par la Cour d'assises (i).
El Clemenceau, de sa voix perçante, reprenait sa lecture : « M. le commandant Esterhazy, chevalier de la Légion d'honneur, reconnaît-il que toutes ces lettres, qui contiennent pour \jbl France, Tarmée et ses chefs, les injures que je viens de dire, ont été écrites postérieurement à la guerre de 1870 et 1871 ? » — « Continuez ! Continuez ! » hurlait Delegorgue.
Esterhazy cherchait une attitude. Tantôt, il se redressait, croisait les bras, avait un air de défi. Tantôt, s'abandonnant, il fouillait son képi de ses doigts crispés, ou le pétrissait d'un mouvement fébrile. Parfois, il s'essayait à sourire.
« Comment le commandant Esterhazy peut-il expliquer la déclaration de M"® Pays : Il est perdu, il va se suicider ? — Vous n'avez plus de questions ? -- Oh 1 si, monsieur le Président. »
Et, d'une voix toujours plus sèche et tranchante, Clemenceau poursuivait ses lectures. Il lisait la lettre où le général Saussier était comparé à un clown. « Le commandant Esterhazy n'a-t-il pas déclaré qu'il n'avait fait que rapporter les propos tenu3 par des officiers allemands danscedîner où assistaient des officiers français ? — Continuez ! — Le commandant Esterhazy voudrait-il expliquer à la Cour comment des officiers français, assistant à un dîner où des officiers étrangers se seraient permis de pareil propos, n'ont pas formulé d'énergiques
et immédiates protestations » Et, après une pause :
« Notamment, pourquoi M. le commandant Esterhazy n'a pas protesté ? »
(i) Code cTInêtrucHon crim.^ article 3o : u Les témoinis... qui refuseront de faire leurs dépositions seront jugés par la Cour d'assises et ])unis conformément à rarlicle So. »
460 HI9TOIRE DB I.*AFFklRE DREYFUS
Il donna alors lecture des notes d'Èsterhazy : « Excellent officier, outillé pour panrenir aux plus hautes situai lions dans Tannée; moralité très bonne... » Il avait intercalé ces notes juste au bon endroit, les enca<feanL des lettres d^Eslerhazy à M** de Boulancy et de ses histoires de Tulgaire escroquerie : a M. le commandant . Esterhazy h*a4-il pas. été surpris lorsque, devant le con- ^il de guerre, on* lui a donné lecture de ces excel* lentes notes ? »
Puis, ce furent les filouteries d'Esterhazy, sa longue trahison et ses faux. « ie passe à un autre ordre de faits. » Et « le supplice du questionnaire,, pire que celui de la question (i) », reprenait, plus serré, plus aigu. Esterhazy, blême, n'en pouvait plus. Et les spectateurs, eux aussi, n'en pouvaient plus, haletaient. Des clameurs suppliantes : « Assez I Assez I » se faisaient entendre, comme autour d*une béte qui souffre trop. Ce silence de marbre, sous ces terribles accusations, c'était Taveu criant du crime. Quel innocent se fût tû, ainsi souffleté ? Point de pitié pour un pareil scélérat, quand Taiitre, rinnocent, agonise là-bas, depuis quatre mortelles années. Mais le supplice était si affreux, si savant, qu*on * en oubliait l'autre, et le crime lui-même. Une pitié physique ébranlait les nerfs. Et les questions reprenaient, avec de longs iolervalles, écrasantes. « Les minutes s'écoulent, lentes, lentes (2) ». Une exaspération montait ; des poings se tendaient vers Clemenceau ; on rinsultait. « Continuez ! Continuez I» gémissait Delegorgue. Esterhazy se roidissait, mordant ses lèvres, tremblant sur ses jambes
(i) Libre Parole du 19 février 1898. — « J'ai vu la torture ressuscitée par des gens qui se disent humanitaires. » (Lettre du prince Henri d'Orléans.)
(2) Écho de Paris,
Enfin, au boul. de quarante minutes, Clemenceau, toujours avec la même impassibilité :« Ëst-cc que M. le commaniJant Eslerhazy reronnalt, ainsi que cela résulte d'articles de VÉcho de Paris, de la Pairie et du Malin, avoir eu des relations avec M, le colonel de Schwarzkoppen ? — Ne parlons pas, cria Dclegorgue, d'officiers appartenant à des pays étrangers ! » Cclmenceau renouvelle la question ; le président refuse de la poser: <■ Comment se fail-il qu'on ne puisse pns parler, dans une audience de justice, d'un acte accompli par un officier fran(;.ais ? — Parce que, répond solennellement Delegorgue, il y a quelque chose au-dessus de cela, c'esU'honneur et la sécurité du pays. » Des applaudissements furieux éclatent. « Monsieur le Frésidenl, riposte Clemenceau, je retiens que l'honneur du pays permet fi un officier d'accomplir de tels actes, mais no permet pas d'en parler (i). »
Il termina sur ces mots. Esterhazy, défaillant, alla se rasseoir parmi les officiers qui lui firent une ovation. 'I Bravo, commandant 1 A bas les lâches \ A bas les infâmes! » Tézenas l'embrassa, le félicita d'avoir tenu sa parole (2).
On entendit il peine, tant la salle vibrait encore, l'architecte Autant, Hurel, qui confirma les propos des officiers de Houen sur le « raslaquouère » qui avait élé leur camarade. La défense renonça à l'audition des diplomates et des militaires étrangers (3), ainsi qu'à celle de Casella. Ce fut tontre mon avis. On chercherait en vain dans la Seine la clef qui avait été perdue dans la Sprée.
(0 Proci» Zola, II. iô6, Oeinenceau.
(2; Aarore, Libre Paraît, etc. — Ciui., 1, 5S7. Esterhazy.
i3; Dclegorgue iliH[U''' "e lei» aurait pas cnlenilus.(n, vjS.)
482 HiSTOlRB DE L'AFFAItlE DREYFUS
• Bien que nul n'eût prévu Thorreur .shakespearienne de l'interrogatoire d^Esterhazy, on avait décidé de le payer de son silence par une manifestation patriotique d*un éclat exceptionnd, et Guérin, en conséquence» avait convoqué» au grand complet, ses bandes. Il était là, depuis plusieurs heures, escorté de Max Régis, fraîchement débarqué d'Alger, et de Thiébaud, tenant le Palais, comme un pays conquis, avec ses hommes armés de gourdins, et répandant une telle terreur qu'on n*osait même plus répondre à leurs cris de défi par celui de: « Vive la République (i)J » Pour passer le temps, ils avaient déjà « martelé le crâne » de quelques juifs et de quelques protestants ; ils crachèrent aussi au visage d'un jeune homme qu'ils a\ aient pris pour le frère de M*^ Dreyfus et, Tayant renversé, le piétinèrent (2). .
Enfin, quand Esterhazy parut avec Pellieux, une même acclamation les salua, mais Tenthousiasme fut surtout pour Esterhazy : « Gloire à la victime du Syndicat (3) t » Il se tenait à peine debout pendant que Pellieux pleurait. Ce n'étaient pas [seulement les braillards vulgairesàquaranlesousquirapplaudissaienl, mais les avocats, les journalistes, les officiers, des femmes, emportés par la contagion ou par un vent de folie. Un ancien officier l'embrassa : « Oh ! mon vieux camarade (/|)! » Le prince Henri d'Orléans se fit présenter par le beau-frère de Rochefort et le félicita de son cou-
(1) ^faiin (lu 19 février 1898. — Un officier de police, Martin, fui mallrailé pour avoir défendu contre les assaillants un jeune homme qui avait crié : « Vive la République ! »
(u) Libre Parole du 19.
;3) Libre Parole, Écho, Malin, Siècle^ etc.
(4) Éclair : •« C'est M. Xa>ier Feuillant, ancien sous-officier de cuirassiers de la garde. »>
rage; il salua en lui « Tuniforme français (i) ». Puis vingt patriotes, Guérin en tête, le portèrent en triomphe jusqu'à sa voiture. La place Dauphine était noire d'une foule compacte qui criait : « A mort les juifs ! à mort l à mort ! à Teau ! » Il était si ému, ou si épuisé, u qu'il faillit se trouver mal (2) ».
La grande affaire était toujours d'intimider les jurés. Ou la condamnation de Zola, ou l'émeute, la démission de rÉtat-Major, la guerre civile et la guerre étrangère.
On avait, sous la main, les pillards et les assommeurs d'Alger, Max Régis, Pradelle. Guérin les exhiba dans une grande réunion (3) où quiconque ne criait pas : (( Mort aux juifs! » fut roué de coups de poings et de coups de canne. Quand on eût cassé ainsi quelques tètes, le jeune Milanais raconta ses exploits d'Afrique, comme quoi il avait crevé des coffre-forts, jeté l'or à la mer, brOlé des effets de commerce. Il convia ensuite « le peuple à arroser du sang des juifs Tarbre de la liberté (4)».
(1) Viviani, député socialiste de Paris, ayant fait allusion h i'inrident dans son discours du 24 février, à la Chambre, le prince Henri d'Orléans convint qu'il s'était fait présenter, en effet, à Esterhazy, mais nia qu'il lui eût donné l'accolade, comme VAurore l'avait raconté. 11 avait voulu « saluer l'uniforme français et le jugement de l'armée ». 11 avait seulement ^ serré la main du commandant Esterhazy »>. (Lettre du 25 février 1898).
•2) Libre Parole : «^ Oh ! la belle journée pour tous les bon»
Français! Four le coup, Israi'l a fini de rire »
3) Le 19 février, h la salle Chaynes.
(V Uhre Parole^ Figaro, Temps, etc. — Thiébaud et Millevoye tinrent ensuite une réunion sur la place du Panthéon. « On
461 HISTOinE DE L*AFFAIRE DREYFUS
Le programme comporlail ensuite d'accompagner Rochcfort à Sainte-Pélagie. II s'était gardé de faire appel du jugement qui Tavail condamné à cinq jours de prison. Il préférait jouer au martyr, alléguant qu'il avait été condamné « par ordre (i) ». Il avait choisi ce dimanche de carnaval pour se constituer prisonnier, voulant avoir, lui aussi, sa journée et, au surplus, se mettre à Tabri pour la semaine suivante. Il excitait les troubles, n'aimait pas à y être mêlé. — En 1870, aux obsèques de Victor Noir, il s'était évanoui. — Il fut acclamé sur son trajet; des jeunes filles, au seuil de la prison où l'attendait le préfet de police, lui offrirent des fleurs. Une partie de la garde républicaine à cheval, des escadrons de cuirassiers avaient été mobilisés pour maintenir l'ordre et parurent lui faire escorte (2). Cependant, quelques ouvriers le huèrent, dans cette bruyante apothéose, d'un cri de Dimanche-gras : « A la chienlit !» •
Un avocat . catholique et royaliste, Jules Auffray, sectaire violent, la figure en lame de couteau, glabre, le cerveau et le faciès d'un inquisiteur, avait offert ses services à l'État-Major. 11 essaya d'abord de réconcilier M"® de Boulancy avec Eslerhazy ; il accepta ensuite la mission de « faire la salle des assises ». Il pourvoyait de cartes d'audience les officiers qui lui étaient désignés par Gonse cl par Du Paty cl qui manifestaient en conscience. En bon stratège, il ju^oa utile de doubler les postes pendant ces dernières journées, en écrivit à
crie : « Conspuez Heinaeh ! (lonspu<v. Zola !» On elianle la .yfarseillai.^e. » {Gaulois.) La police dispersa ce connnencenîent d'émeute.
il} Inlranshjeanl i]\\ 11 féviier is<)8.
(jt '< L'appareil militaire riait imposanL 11 ne manquait (jue le cleryô. >' Fiijuro du 21.;
Du Piity. Celui-ci lui répondil qu'il lui procurerait des orficicrs (U' rcnTort « pour soulcnîr lavocal. el le jury n cl que l'avocaL <> pouvait compter sur ses hoDimns m. Seulemcnl, l'élourdi adressa sa lettre à un autre avocat du nom d'Auffray <(ui se trouvait iHie républicain. Il ouvrit la lettre sans rc;fardcr au prénom ; puis, au lieu delà renvoyer à Du Paty, il la porta à Barboux, ancien bâtonnier cl membre du conseil de lOrdrc, qui la communiqua au Garde des Sceaux avant de la renvoyer A son véritable destinataire. Gonse, à son tour, se Irompant d'adresse, alla rendre visite ii François Auffray. Ces incidents furent connus. Les « patriotes » traitèrent Frani;ois Aull'ray et Barboux (i) de voleurs ; les révisionnistes demandèrent si le rôle de claqueurs s'accordait aver le respect de l'uniforme el .si c'était pour faire peur aux jurés que les oflicters portaient l'épée au fôté.
Cette invasion du Palais de Justice par les oCticiers qui, depuis deux semaines, y campaient, l'ai rogancf de Pellieux, mallre du prétoire, pes menai.es et surtout celles de BoisiletTre au jury, parurent aux plus i-ésif^ni's de graves symptômes : que devionl la discipline dans l'armée ? qu'est-ce que ce pouvoir nouveau qui entre en scène * Beaucoup de républicains s'en cITrayérenl, mais se conlentèreiil d'en ffémir. Les ministres eux-mêmes s'inquiétèrent, délibérèrent s'il ne conviendrait pas de rrap|}er Boisdell'i'e au moins d'un blilme, pour éviter des eomplicalions diplomatiques avec l'Ilalie ; Billots'y opposa, dit que le chef de l'État-Major général ne se laisserait pas réprimander, qu'il donnerait sa démission ;
(i Le l'oiiseil ilc r<)rclrr, saisi Judc [ilainli- <ie.Tii[c».\u[rray, ■lèi-iilu, le 3 niai suivaiil. que Dnrboux devait iHrc mis hors de cause. .Vu |)riMta1>lp. Harboux, ijui fui:?iiit piirlic du cunseiti
et Hanotaux l'appuya : BoisdetTre, c'était ralliance russe.
Jaurès, le jour du pronunciamento de BoisdelTre, s'était précipité dans les couloirs de la Chambre : « Ce qui se passe est monstrueux ; jamais la République n'a couru un pareil danger. La domination militaire s'affirme avec un incroyable cynisme. La liberté de la justice est foulée aux pieds. Si on laisse faire, c'est qu'il n'y a plus ni républicains ni socialistes. » Les socialistes se réunirent, décidèrent d'abord d'interpeller, puis y renoncèrent sous la pression de quelques habiles.
Le Sénat avait donné, la veitle, une grande preuve de faiblesse(i).llavait ajourné|àun mois une interpellalion signée de Thévenet, Trarieux et Scheurer sur la communication de pièces secrètes au procès de Dreyfus. Thévenet, qui voulait la discussion immédiate, fut accueilli par des murmures. La réponse ne s'était pas fait attendre. La sommation de BoisdcfTre est du lendemain. Le Sabre profilait de l'impunité. Les lois n'existalent plus pour lui.
Dan*^ les journaux, les parlisans de la Révision sonnaient i\ toute volée la eloelie (ralarnu». I^ane sommait Hillol d'agir: « Lanarehie bal son plein à la rue Saint- Dominique : tout hMUonde v eominande. v t,n)nverne, v règne, excepté \o\\^. » 11 ])()sail ec^s (jiieslions : « Y at-il un ministre de la (tVkmtc ?un gouvernement civil ? y a-t-il encore à la Chambre un parti républicain?-) je tenais, avec qu(*l(pies antres, h^ niéme langag(\ .laui'ès rlamait « qu'un j>eu|)le est mûr |)our la s(M*\itu<Ie (pii accepte ainsi (jin^ le pouvoir niililaire fasse violenee à ses insliliilions riviles (•> >-.
Même les plus timides dénonçaient une telle « confusion des pouvoirs ». « Que devient la liberté des jurés? » « On oppose Tarmée à la nation (i). »
Mais, comme chaque jour rapprochait la date des élections, autant en emportait le vent. L'idée de se brouiller avec les garants populaires d'Esterhazy n'était pas supportable. Tous les grands parlementaires étaient muets. Ils s'étudiaient à se faire des fronts impassibles, crainte qu'on n*y lût leurs secrètes révoltes contre tant d'abus de la force. Plutôt s'humilier que risquer d'être suspect. Dans cette Chambre souveraine, comme dans la rue livrée à la populace de Guérin^ la terreur régnait, la Terreur tricolore (2).
Les faubourgs, tout le peuple des ouvriers, restaient silencieux, abandonnaient la rue aux gourdins des antijuifs, car, à eux aussi, le sabre, h demi sorti du fourreau, faisait peur, et ils se souvenaient des saignées d'autrefois ; mais ils n'en pensaient pas moins. Ils suivaient avec attention Télargissement progressif de ce cas particulier. Nul esprit plus enclin que le leur à générahser. L'étude, môme superficielle, des systèmes socialistes leur avait donné le goût de philosopher, de remonter aux causes. Ils ne considéraient pas Esterhazy comme une exception. Puisque tous les officiers se solidarisent avec lui, c'est que toute l'institution militaire est également pourrie.
Et de l'étranger montait toujours la môme rumeur, mais toujours plus forte, faite de colère et d'admiration. Que Zola soit acquitté ou condamné, la démonstration est faite: «Dreyfus, écrivit Zakrewski, ignore encore de
1) Temps cl Paix du 21 février 1898.
(•->) Cette vive formule est d'Hector Dépasse, dans les Droits de l'homme,.
468 HlSTÔmB DE L*AFFAIRE DREYFUS
quoi il était accusé ; il n'a donc pas été jugé ; la révision de son procès s*impose parla force de la loi (i). »
Chacun des jurés reçut, le matin du 21 février, une lettre anonyme; avec la promesse d'une somme de dix mille francs si Zola était acquitté \2].
Le réquisitoire de Van Cassel, qiill lut d'uoe voix; monotone et languissante, débuta par cette définition de Zola: a Un homme' qui est Fauteur de nombreux romans et s'est fait une notoriété... » Cet homme avait' « craché une injure sanglante à la face de la France dQnt Thonneur est indivisible >>. A-t-il apporté Tordre donné aux juges d'acquitter Esterhazy? « L'ordre, où est l'ordre de juger? » On ne l'a pas montré. Après avoir crié cette « infamie », les prévenus n'ont pas même essayé de la prouver. Donc, le verdict du jury « doit proclamer leur mensonge ».
Ce fut toute la thèse de Tavocat général qu'il ne chercha pas à relever par réloquence. 11 dira, en parlant de celte crainte des soldats factieux qui hante les démocraties : « Qui pourrait soutenir dans ce pays qu'il y a un seul homme revêtu de l'uniforme qui veuille attenter à la République, puisque, lorsqu'il s'en est présenté un seul, il lui est arrivé ceci : c'est qu'il a dû se réfugier dans le suicide et se faire disparaître
(1) Zuriditcheskaya Gazela du 15 février iHt^. — Le 18, le Syne Olleirhesnov écnvail : u I/afTaire Drevfus résume et symbolise la décadence de ce peuple, jadis gragd, aujourd'hui hypnotisé par la terreur de la vérité. »
(2) Récit du chef du jury (Dulrieux) à un rédacteur du Matin (2O lévrier), dun autre juré à un rédacteur du Radical, etc.
lui-iuCmc ? « Il déclara <{u'il lui fallait « des i<1ûes et non pas des sonoriU's ».
Il s'ûlova, dans le domaine des idées, jusqu'à cetlp formule : « Dans les pays civilisés, il n'est pas permis dn tomber h l'anarrhie judiciaire. ■>
Les mililairos, los « palriolcs », avec Déroulède, venus pour le soutenii', fureni consternés. Nul discours plu» terne, sans un cri, sans môme un gcsie, sans rien i|ui trahit la pU!>sion ou la conviction, qucl(|ne chose de morne cl de lllandreux qui coulait, « une pluie qui tombe, une pluie d'hiver, monotoncel froide,sans un éclair (i) u. Même quand il malmena Zola, « qui n'a chci'ché, dans tout cela, que de la réclame », et quaud il railla « l'étrange maladie intellectuelle des révisionnistes », il y mit si peu d'accent, une telle mollesse, un .si manifeste dégoût de sa besogne qu e les défenseurs d'Esterhazy en devinrent soupçonneux (;i). Il paraissait s'ennuyer lui-même autant qu'il ennuyait les auditeurs. Les révisionnistes observèrent qu'il n'est pas possible d'élayer des absurdités autrement ipie par des .«ottises (3).
D'un même aphorisme banal, et platement dit, il firail des conclusions contradictoires. ■■ Vous savez combien il faut élrc sûr de l'origine des docuincnls pour qu'ils puissent avoir une portée sérieuse 1 » En conséi|uencc,il repoussaitlescxperti^es qui n'avaient pus été faites sur l'original du bordereau, mais il proclamait l'authenticité du faux d'Henry, de source inconnue. Certaines conclusions étaient, si niaises qu'elles en semblaient ironiques. .\près avoir nippelé, en détail, les déclarations de Billot sur Dreyfus justement el légale-
(i Libre Punie ilu bï fi-vrier i8ij8.— De iiiiîme, Séverine, daii!* \af'rondr: ■• L'n dégouiinpiiicnt de (roulli^re souh le ciel (tris, »
■,a; GauloU, Aalorilé, Libre Parole, Pairie. )3t Siècle. Aurore, RadicaL
ment condamné : « Ainsi le Gouvernement a démontnV son souci constant de Tindépendance de la justice. » Cependant, il attestait, dans son jargon, comme des vérités démontrées,, que « le condamné était en situation, à l'exclusion de Pautre, de se procurer les documents qui ont été l'objet de la trahison » ; qu'aucune pièce secrète n'avait été communiquée aux juges de Dreyfus, « cela était matériellement impossible j) ; que le petit bleu, « qui était im point de départ », était un faux; que le fameux article de Y Eclair émanait des Drevfus et les faux lélégrammes «du cercle de Picquart ». Etilcroyait au Syndi<:at : Bernard Lazare a été « Tentrepreneur de la Revision »; la famille de Dreyfus est « puissante et riche » ; « le groupe du condamné n'est pas moins riche et puissant »; « il y a trop d'argent dans cette affaire ». (lomme preuve des complicités internationales, il montra un exemplaire d'une traduction allemande de la letlre de* Zola A la Jeunesse (i). Mais il disait tout cela sans colère. •
Zola lui répondit, lisant, lui aussi, mais interrompu à chaque phrase et hué.
L'éloquence {)()étique élaif 1res déniodée ; on Teùf étonné (Milui disani (]ue coll(*prbsesur('h;irj>"é(» cl superbe n'était pas liés simple, et (ju'il |>arlnil, (l(M'iiier épifione du romanlisme, à la façon dc^s jX'rsonnages de Victor îln<i;o, d'un Rny Pdas ou de ('lancliailie, (|uand ils font nn discours polili<[U(\ Kl, en('on\ son >< moi )v déborda : •' \'ons éles le cœur cl la laison de Tniis, de mon i^rand i\nris, où je suis né. (jue je clmnlo de[>nis
lanlol qnai'anlc ans Kn nie rra|)panl. vous ne fere/.
que me i^i'andir... Oui soulVrc pour la vcrilc cl la jusiicc» <l(*vienl înii^nsle (*l sacre... (londanuicz-moi donc!...
Ji- sfilis un rrani:ais utile à la gloire de la France! ■. Mais, en n)i>iiie Icnips. un souffle si cliaud de gi^ncrosité cl (il- Ituiilé. un tel ri-éinissemcnl de justice éperdue iduniit à li-avers celle rhétorique imuffée que plusieurs des jui-és en lurent ^luus aux larmes. Ils senlirenl, niOnie les plus hostiles, que c'était exact que « la Vérité éluitoneuxelqu'ellca^irait ", et qu'il lisait bien dans leur eonilit intérieur, quand il leur lit leur propre porirail :
.II' vous vois dans vos Inrnilles. le soir, snus la lampe ; ji' vous ciilcnds l'Huscr nvei; vos amis. jcvousucL'ompnffne tlîuis vos ak'liers, dans vos ni»frusins. Vous t*les tous des li-iLvailleurs. les uns toiumorçauls, tesaulivs industriels. quelques-uns exerçant des [U'iilessions libérales. Kl votre lri"'s léiriliini- iu<|nJéliide esl lêlat déplorable dans lequel siijil lomliéus lesafTaircs. l'arlcml.la iriso actuelle menace lie ileveiiir nn désiishe, les recettes baissent, tes (ransactionâdevienjjcrd de plus eu plnsdiltlciles. De sorte que la |ienséc iiue vous ave?, aiqiorléc ici, la pensée que je lis snr vos visai.'es, esl qu'en voilà assez el qu'il laul en Unir. Von-; n'en iMes pas a dire connue beani-onp: * Que nous iin|.orle qu'iMi innoicnl hoit à llle ,lu Kiabl.-? Kst-ce ijinriutOiêt d'un seul vaut la piine de Ironbler ainsi uii ^'raud pays?" Mais vous vous dites lout do nu^ine que noire a^'ilalion, à noiis les alTamés de vérité et de justice, esl payée hop clièrerneut par lout le mal qu'on nous accuse de l'iiire. Kl, si vous nu- condamnez, il n'y aura que cebi au l'oiid do voire verdiit : le désir de calmer les viJtres, le lu-soin que lesufTaires iipreuneul, la croyance qu'en me Truppaul vous arrêlen-i une canq'af^cne de i-eveudi«i lions, nuisible nnx inténMs de la l-'runce.
Or, sa condaninulion n'arrêtera rion ; " lou( ee qui retardcia la lumière ne fera que prolouyer el afrirraver la rrise " : et elle sera aussi injush- qu'inutile : ■■ Refjarilez-MiOL : ai-je mine de vendu, de menteur et Irattre "' «
172 HISTOIRE DE L AKKAIflE DHEYFUS
Il |)»r1a très courageusemenL de l'tHranger •' (|ui n'est pas forcément l'ennemi •>, (le " tous les peuples sympa- Uiiques du Nord, de la petite et généreuse Hollande, de ces lerrcs de lanfrue française, la Suisse ef la Belgique, iiuionl le cœur gros.,.. Voulez-vous, quand voua passerez la frontière, qu'on ne sourie plus à votre bon renom légendaire d'équité et d'humanité ? •>
Il avait terminé la lettre qui l'amenait devant le jury par des accusations ; il termina son discours par un serment plusieurs fois répété: " Dreyfus est innocent, je le jure I... Par mes quarante années de travail, je jure que Dreyfus est innocent t •> Il le jure encore par son nom, par son honneur, par ses livres : ■< (}ue mes œuvres périBsent si Dreyfus n'est pas innocent 1 II est innocent ! •' En vain, tous les 'pouvoirs publics sont conjurés avec une opinion trompée : " Je suis bien tranquille : je vaincrai.... On peut me frapper ici. L'n Jour, la France me remerciera d'avoir aidé à sauver son honneur! I'
Labori [daida pendant tout le reste de l'audience, celle du lendemain et la moitié de la troisième.
Zola lui avait demandé de parler non pour lui, mais pour Dreyfus.
Cette cause était si belle que sa beauté rayoïmait sur tous ses défenseurs. Des écrivains médiocres ({ui bataillaient pour elle devenaient presque des poètes. Les faits étaient si éloquents qu'ils eussent rendu éloquent un avocat qui ne l'était pas ; or, celui-ci l'était, avec des moyens physiques puissants qui donnaient, même, aux adversaires, la sensation de la force, « une voix qui vibre comme un clairon, une poitrine qui résonne comme un tambour sous le martèlement du poing (i) »,
(i) Écho dt Paru du a3 février iSg8.