‹ Histoire de l'affaire DreyfusChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ainsi, Tacte héroïque de Zola avait abouti à une nouvelle défaite, très lourde après tant de déclamations sur le jury, sur les douze citoyens libres qui représentent la France. Donc le peuple, après Tannée, condamnait Dreyfus, et, celte fois, après un grand débat public, en plein jour. De fait, si le peuple eûl été consuUé directement, il eût condamné d'acclamation.

Il n'y avait pas à distinguer entre Paris et la province. La joie fut générale quand le verdict fut connu.

Les cercles militaires, comme pour une victoire, arborèrent le drapeau.

Les avocats de Grenoble et de Tours votèrent des félicitations alarmée ; ceux du Mans, «^ Tunanimité, une adresse à Mercier. Le jury dcrArdèche, d'autres encore, adressèrent leurs félicitations au jury delà Seine u pour sa fermeté patriotique (i) ».

:i) Temps des 25 et 26 février iSyS. — Les avocats de Lyon avaientfait leuriuanifestation le 22, sans attendre la lin du procès.

Les journaux piétinèrent Zola, désoles seulement d'avoir épuisé les outrages, de n'en pouvoir inventer de nouveaux. D'ailleurs, le public ne se lassait point de cette litanie, de celte violence uniforme.

Le grand triomphateur, c'était Tantisémilisme ; s'il n y avait pas de loi pour Dreyfus, c'est qu'il était juif ( i ). L'antisémitisme avait commis le crime initial, mené la campagne avec une savante fureur, déchaîné la bête.

Les partis politiques tinrent à honneur d'avoir figuré dans la bataille : les royalistes et le» cléricaux, qui comptaient tirer profit de la folie populaire, les républicains, modérés ou radicaux, qui ne voulaient pas en laisser le bénéfice à la Monarchie et à l'Église, et chacun, d'ail- • leurs, fondé à réclamer sa part. N'ayant rivalisé que de violence, ils se disputaient le mérite des initiatives. Les radicaux se targuèrent d'avoir forcé Méline à marcher, les cléricaux d'avoir mis le feu au ventre des radicaux. Tous avaient suivi Drumont.

Au moyen âge, dans les pays catholiques, un seul crime fut irrémissible : l'hérésie. Le chef-d'œuvre des défenseurs de la chose jugée (trois fois jugée, maintenant), ce fut d'imprimer le caractère d'hérésie à l'opinion que Dreyfus était innocent.

Ce n'était pas une opinion ou une erreur comme une autre, mais déshonorante, une impiété (contre l'armée, contre la patrie). Elle désignait ceux qui la professaient au mépris public, comme jadis, pendant des siècles, la rouelle des Juifs. D'avoir eu raison contre tous, longtemps ils resteront suspects, indignes, impurs.

La férocité resta h la mode. Des journaux regrettèrent de ne pouvoir aviser Dreyfus que tout espoir

(ly C'est ce qu'explique ll•^s bien Clemenceau {Aurore du 25 février i8y8;.

était perdu> qu-il atteudrait, jusqu'à la mort, sur son rocher*

L^âme haute, dédaigneuse^ ne souffre pas des haines factices. La seule douleur, mais profonde, c'est quand s^arance la vieille femme^ au cœur simple, qui apporte au. bûcher de M«ss son fagot.

Ces « saintes simplicités » se retrouvent toujours, dans les pires folies et dans les crimes les plus affreux»

Cependant, — et ces fureurs même le montraient, — les vainqueurs se rendaient compte que la condamnation de Zola ne résolvait rien. Méline, notamment, ne se flatta pas que Thérésie fût morte. Depuis qu*il avait refusé de regarder lui-même au dossier de Dreyfus^ comme les promoteurs, puis les adversaires de la Revision (Cavaignac, Goblet) ïy avaient invité, il s apercevait, à chaque nouvel incident, qu'à fuir les responsabilités honorables, on en assume d'autres et plus pesantes. Le déchaînement des haines religieuses, le cliquetis des épées et des éperons dans le prétoire reffrdyèrent. Surtout, ayant conscience qu'il était sorti du droit, il eût souhaité rentrer dans la justice, dans Tordre, cVsl -à-dire qu'il eût voulu, avec le succès de 1 exception, la garantie de la règle; « mais la nature des choses s'y oppose ( i ) ».

Le jour où il avait éconduit Scheurer, il s'était imaginé qu'il suivait la voie droite, alors qu'il bifurquait, tournant le dos à son passé. Sa stratégie élail la Loi : « iry a une loi sur la revision; usez-en. » Mais, en même temps, il avait rendu impossible le recours à la loi. La Revision eût pu sortir du procès d'Eslcrhazy si Tenquéle, l'inslruction, avaient. été loyales. Klle eût pu sortir du procès de Zola, si les généraux navaienl j>as

(1; Benjamin Constant, Traité de l arbitraire, HS.

ialimidé les jurés par la menace de conduire leurs enfants à la boucherie, de donner tous ensemble leur démission ; il les avait laissé faire. Il savait enfin que la condamnation de Dreyfus était viciée par la communication secrète, et il s'en taisait. Dès lors, quand sur les ruines de toutes ces lois brisées il parlait de la loi, du respect qui lui est dû, les partisans de la Revision ne voyaient en lui qu'un pharisien.

II eût voulu, de toutes les forces de sa petite âme naturellement pacifique, honnête, point méchante, apeurée devant une telle ci'ise, calmer cette fièvre pour faire de bonnes élections. Mais il s'obstinait à méconnaître que l'organisme, malade de l'iniquité originelle, resterail empoisonné tant que l'iniquité n'en aurait pas été extirpée. De là, l'étonnant contraste entre Thomme qu'il était et ses acte 5, ses discours. Il avait érigé la modération en principe. Et la violence de la tempête qu'il avait laissé éclater le jetait dans la violence, dans l'abus brutal de la force, dans la menace, hors de luimême.

C'est ce qui parut, encore une fois, dans l'âpre discours qu'il fil, le 2^1 février, au lendemain de la condamnation de Zola. On n'a pas oublié que Jaurès, au sortir de l'audience du 17, s'était précipité à la Chambre et, tout bouillant, voulut interpeller sur l'insolence débridée des généraux. Il eût fallu le faire séance tenante ; ce jour-là, dans le frémissement passager de beaucoup de républicains, le sort eût pu tourner. Mais les politiques du parli socialiste s'étaient accrochés aux basques

484 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFCS

de rimpétueux, le retenant, le conjurant de ne pas ajouter au trouble et à la colère des esprits par un débat parlementaire, de laisser à la justice toute sa liberté, alors qu'il s'agissait précisément de la libérer. Sur quoi, Boisdeffre, le lendemain, avait jeté dans la balance son épée, l'extraordinaire menace de la grève des généraux.

Lmterpellationqui, leijou le 18, eût pu être décisive, c'était, le 24, le coup de canon après la bataille. D'autre part, la presse républicaine s'étonnait que de tels défis, de tels actes de pression et d'indiscipline, eussent été commis dans le silence humilié de la tribune (i).La politique commanda davoir l'air de faire quelque chose.

Hubbard, franc-ma(;on actif, écouté dans les loges, mais sans crédit à la Chambre (2), et Viviani, désigné par les socialistes pour parler en leur nom, s'efforcèrent de contenir le débat dans les limites de la question de principe : la suprématie du pouvoir civil, « quelles que soient ses erreurs et ses fautes », sur le pouvoir militaire {^{i. — (Vest la (loclrin(î de la Révolution que nul, même à rextréme-droito, ne se serait ris(jué à contester, eu théorie (V)- — Ouehjues jours auparavant, dans une discussion sur les troubles d'Aller, le minisire de rinlérieur sétail joint à Jaurès pour réj)U(lier Tanliséinilisme (5). llubi)ar(l rappela ces paroles de P)arLhuu. Sera-t-il permis plus longtemps à des oinciers de pous-

1 V. |>. '|rj().

i\>.) La (ioiiuni(l«' d'intrrjK'llalion lut -ii^nôo -iciilrinciil i^ni- IIul»h.Mrd : elle était ainsi conriK* : ■ .le demarule à inlj'ipeller le ministre (le la (liiene sni' l'attitude «pTil a laissé pi^nidie à deux officiers L'énéi'aux devant la justice civile. »

3i Discours de Viviani.

\ Cim'o d'Oi5Nano : « Napoléon I^M'a dit avant vous 1 ..

ir>) Séance du kj teM'iei' iS«»s.

ser le cri de massacre qu'ils ont fait retentir sous les voûles du Palais de Justice : « Mort aux Juifs! « Cette inscription meurtrière est charbonnée sur tous les murs. — Viviani exposa que les socialistes étaient « profondément divisés » sur la question même de Dreyfus. Luimême, il flottait entre Jaurès et Millerand, s'appliquait, jeune et ambitieux, ménager de sa popularité, à ne pas prendre parti. Ces réserves, cette prudence, qui se croyait politique, alTaiblissaient fort sa thèse. Si Dreyfus est coupable, les généraux sont excusables de perdre patience, de s'indigner contre les protagonistes du traître. Pourtant, vers la fin de son discours, l'éloquent Algérien se retrouva, fit entendre quelques mots de hautaine protestation (i).

Méline, que toute la Chambre appela alors à la tribune, n'eut garde de refuser la parole d'explication que les républicains attendaient pour s'en aller, la conscience en repos, aux élections.

II convint donc que les généraux « avaient pu être entraînés à aller plus loin qu'il n'aurait voulu », et, notamment, que, dans la déposition de Boisdefl're, « il y avait un mot de trop » ; du moins, « dans d'autres circonstances, il pourrait être amené à le penser et à le dire ». Mais à qui la faute ? Qui a provoqué ces impatiences? Et il fit le tableau saisissant « de l'âme d'un soldat, d'un général qui, pendant huit jours, est assis sur la sellette, traité avec mépris, considéré comme un suspect, presque comme un coupable ! ( Vifs applaudis-

(i) « Les hauts officiers sont les serviteurs, non les maîtres de la maison. Si on n'apportait pas ici au moins une parole d'explication, une parole de regret, il pourrait y avoir encore un ministre de la Guerre, un Etat-Major, une armée, mais il n'y aurait plus, sous ce décor éclatant, qu'une république terrorisée par le sabre des généraux. »

: semenis). Ce soldat rentre chez lui, humilié, exaspéré, son sang bouillonne dans ses veines ; puis, le jour vient où un chef de parti, un homme dont tous les discours

. sont des actes, lui lance à la face, devant la France et devant rétranger, cette épouvantable accusation de préparer par son incapacité les désastres de la patrie. » (Jaurès proteste que Méline travestit ses paroles). Méline : « Et vous vous étonnez que ce général, se retrouvant devant les juges qui ont accueilli Taccusation, n*ait pu retenir un cri... )»

Nulle défense plus habile, et, disons-le, nulle n*eût été plus légitime si Méline n'avait pas connu le caractère frauduleux de la fameuse pièce.

Méline, voyant qu'il avait la partie gagnée, que son apologie de Boisdeffre, en guise de désaveu, suffisait aux républicains, s'adressa alors aux passions du dehors. Trois fois, il revint à la charge, avec une véhémence entraînante, pour établir ipie, seuls, les défenseurs de Dreyfus étaient responsables d'une crise où, « depuis quatre mois, la vie de la nation était suspendue et arrêtée ». Et il désigna, énuméra les coupables : la presse, sans doute payée, il ne le dit pas, mais l'insinua (i) ; elle a reçu déjà une première punition, « celle de ceux qui parlent mal de la France, les applaudissements de rétranger» ; — les Juifs « qui ont si follement engagé cette campagne »; lantisémitisme est leur œuvre; ils préparent, par les haines qu'ils soulèvent, « un siècle d'intolérance » ; — et « cette élite intellectuelle qui semble prendre plaisir à envenimer les haines sanglantes ».

(i; u A-l-on vu les journaux qui nl^ncnt si bruyamment la campagne aujouni'liui pour Dreyfus s'enflammer autrefois pour le capitaine Romani? — Jolrdan (de la Lozère : 11 n'y avait pas «l'arf^enl! >»

MORT DE LEMEnClEIl-PlCARD 487

A ce mot d'intellectuels, droite et centre partirent d'un grand éclat de rire (i).

Enfin, et ce fut la conclusion du discours, il ordonna aux vents de rentrer dans l'outre : « Il faut que cela cesse... 0 Et il insista durement, résolu, disait-il, à imposer Tapaisement à tous, aux violents de tous les partis, mais menaçant seulement les défenseurs de la justice :

Nous considérons qu'à partir de. demain tous ceux qui sobstineraient à continuer la lutte ne pourraient plus arguer de leur bonne foi ; ce serait sciemment qu'ils troubleraient la paix intérieure du pays, sciemment qu'ils nous exposeraient à des embarras à rextérieur. Nous leur appli-/ querons loute la sévérité des lois ; si les armes que nous avons entre les mains ne sont pas suffisantes, nous vous en demanderons d'autres.

Le crime nouveau, que cet homme doux méditait d'introduire dans la loi, c'était le fait de demander justice pour un innocent. Et il confirmait qu'il y avait une conspiration, un complot international contre la France.

Aux antisémites, aux vengeurs enragés de « l'honneur de l'armée », il se borna à refuser « les représailles excessives et le gigantesque procès qu'ils réclamaieht contre le Syndicat (2) ». Ce procès était impossible. Mais ilan-

fi) H Voilà ce que malheureusement ne voit pas cette élite intellectuelle {Rires et applaudissements au centre et à droite et sur divers bancs à gauche] et qui se bouclie les yeux et les oreilles. »

(3) Il ne prononça pas le mot de <« Syndicat », mais un ancien ami de Boulanger, le docteur Paulin Méry, le dit pour lui : M C'est Tamnislie du Syndicat, tout simplement ! » — Ces pourpuiles étaient réclamées par le Petit Journal. Le Provost de Launay annonça qu'il réclamerait du Sénat une enquête sur tef» dépenses du « Syndicat ». Les journaux révisionnistes l'y -excitèrent. Il n'en fit rien.

nonça « qu*il prendrait les mesures disciplinaires que commandaient les circonstances ».

Ainsi, du haut de la tribune, il jeta Tos à ronger. Les noms des victimes désignéesétaient sur toutes les lèvres.

La Chambre, d'acclamation, sur la motion de Charles Ferry, ordonna Taf fichage du discours (i).

Les faits seuls pouvaient y répondre. La question était de savoir si le^ « intellectuels », si les défenseurs du droit se laisseraient intimider, s'ils s'inclineraient sous les menaces, si la pitié pour l'innocent céderait à la peur. Or, et sans même se consulter, tous étaient résolus à poursuivre la lutte. Ils prouveront le mouvement en marchant. A quoi bon, dans ce tardif débat, sans autre résultat que de grandir la victoire de Méline, annoncer que la bataille continue? Jaurès se tut : cette foule de candidats exaspérés, cramponnés à leur .mandat, qu'était devenue la Chambre, Taurait-elle seulement laissé parler? Pour moi, depuis plusieurs semaines, dès que je m*a8seyais à mon banc, le vide se faisait. Même dans les couloirs, rares étaient ceux qui ne me fuyaient pas. Et ceux qui ne se dérobaient point, cependant ne me cachaient pas leur gêne, quand je les abordais, et m'auraient su gré de ne plus paraître à la Chambre.

Il n'y eut donc d'autre réplique à Méline que de Cavaignac, obstiné à reprocher à Billot u d'avoir commencé par ouvrir largement les portes aux amis de Dreyfus, en engageant les procès » ; de s'être borné ensuite « à leur opposer la maigre affirmation de la v6rité légale », au lieu d'apporter à ce pays, « qui avait besoin de clarté, tout ce qu'il détenait de vérité vraie » î

(i) « Jamais le pi'C.sidcnt du Conseil n'a soulevé d'arclaniations plus enlliousiasles ni plws unanimes. » [Temps du aO février

MORT DE LEMERCIERtPICARD 489

enGn, de n'avoir pas eu le courage de paraître aux assises et d'y parler, hautement, au nom de l'armée.. Ce que Pellieux et Boisdeffre avaient dit au jury, Billot Taurait dû déclarer lui-mônie.

Cette vérité vraie, les faux d'Henry, les mensonges de Lebrun-Renault, Cavaignac y a cru absolument. Les produire au grand jour a été toute sa politique. Nul autre moyen, selon lui, de confondre les ennemis de Tarmée. « On fait sept fois le tour des murailles en sonnant les trompettes de Jéricho et Ton espère qu'au septième tour les murailles tomberont... Nous ne voulons pas qu'elles tombent. »

On entendit encore deux radicaux, Chapuis et Chenavaz, rappeler à Méline son engagement « de poursuivre les agents d'une campagne odieuse », « même ceux de .ses amis qui étaient parmi les meneurs ». Puis, par plus de quatre cents voix (i), la Chambre vota Tordre du jour de confiance.

Restait l'interpellation, ajournée à cette date (2), « sur les relations de Billot avec la famille Dreyfus ».

Ernest Roche donna lecture de l'aveu de Martinie.

Le centre eût voulu que Billot ne répondît pas ; mais Billot préféra se parjurer une fois de plus et, à son ordinaire, sur un ton solennel et bouffon. 11 ne parlait plus de lui-môme qu'à la troisième personne : « Le ministre de la Guerre, chef de l'armée, manquerait à sa dignité s'il s'abaissait à démentir de nouveau et à réfuter les insinuations infâmes «juon vient de portera cette tribune. »

Il ajouta, — ce qui était vrai, — qu'il n'était ni le pri-

•I. Par .'|2i voix contre t^o, celles des socialistes^ adversaires ou partisans de la Révision. Presque tous les radicaux, avec Cavaignac, votèrent pour le gouvernement. Bourgeois s'abstint, ainsi que Lockroy.

(2; Voir p. 388.

àonoier de Seheurer ni le mien ; « qu'il oserait toucher à M. Picquart » ; et, encore» au milieu des applau- * dissements (i)» que « soldat républicain, né dans une famille chrétienne, il n'élait ni franc-maçon, ni jésuite, ni juif, ni athée, et marchait droit devant lui (2) ».

Les Jésuites, cette fois, crurent tenir la France. L'ombre du Sacré-Cœur de Montmartre était sur elle.

Un tel orgueil leur vint de cette victoire que ces grands dissimulateurs, les plus profonds des politiques, ne surent pas s'en taire. Le manifeste de la Civilià caiolica (3) est de celte date. Ils y crièrent au monde que la France de Voltaire, de TEncyclopédie, était morte, qu'une nouvelle Espagne la remplaçait, née, au milieu des clameurs de haine et des cris de mort, sur les ruines de la Révolution, et que ce renouveau du moyen âge, c'était leur œuvre.

Les vengeances promises furent exécutées dès le lendemain (4).

'1) Applaudissomenls vifs cl répétés au centre, «i droite et sur plusieurs banci* 6 gauche.

(•2) L'ordre du jour pur et simple fut volé par 4*-i^ voix contre 54. Celui d'Ernest Roche, qui était signé également de Cluseret, Caslelin, Clovis Hugues, etc., était ainsi congu: « La <^hambre invile le Gouvernement à réprimer avec énergie Todieuse campagne entreprise par un syndicat cosmopolite, subventionné par l'argent étranger, pour réhabiliter le traître Dreyfus condamné à l'unanimité par le témoignage de \ingtsept officiers français et qui a avoué son crime. »>

i3) Voir p. 23.

(4) La note officielle était ainsi conçue: '< A la suite des débats du procès Zola, le ministre de la Guerre a pris les mesures disciplinaires annoncées, h la tribune, par le président du Conseil... »

On croira difficilement que Billot, qui avait ajourné de statuer sur le cas de Picquart jusqu'après le procès de Zola, ail ignoré les propos de Gonse à Bertulus à son sujet (i). Et il savait aussi quePicquart, à la barre, était resté soldat, — au vieux sens du mot, celui que Gonse et Billot n'entendaient plus, également respectueux de la discipline et de son serment.

Au dire du juge, il aurait pu, plus d'une fois, « soulever un vrai scandale (2) », faire apparaître tout le crime ; mais il avait su impose/ silence à ses colères, même à son amour de la justice; il n'avait pas commis, dans cette rude épreuve, le moindre manquement à la règle militaire la plus étroite.

Gonse, le 26 février, rendit visite à Bertulus qui lui rappela « sa promesse en faveur de Picquart » et insista vivement, sachant que la décision de Billot était imminente. Le Tartufe galonné Tassura que, « sans perdre une heure, il allait faire tout ce qu'il pourrait (3) ». Or, le matin même. Billot avait fait signer ii Félix Faure le décret qui mettait Picquart en réforme « pour fautes graves dans le service » (/§).

Le vieux Grimaux, pour le même refus de se laisser

(1) Cass., I, 221, Bertulus. — Voir p. 374.

(2) « J'avoue que mon effort n\i jamais été très pénil)le, car, chaque fois, j'ai trouvé le colonel Picquart aussi froid, aussi déterminé à demeurer miiil«iire qu'il était possible de le désirer. Il aurait pu, lors de certains incidents du procès Zola, soulever un vrai scandale, il ne l'n jamai» fait; et, quand je Ten félicitai ensuite, il me répondit que. lant qu'il aurait l'honneur de porter l'épauletle, il j^acrifierail tout. » {Cass., I, 222, BeHulus.)

;3; Casa., I, 222, Bertulus : « Il était 2 ou 3 heures de Taprès midi. Or, le matin, au conseil des ministres, etc. » Gonse convient qu'U vit Bertulus ce jour-K^, mais affirme que le juge s'est mépris sur le sens de ses paroles. [Cass., 1,571.)

(4) Décret du 26 février 1898. — La pension de réforme de Picquart fut liquidée à 2.175 francs.

492 HlSTOiBE DE L AFFAIRE DREYFUS

« enrégimenter contre la vérité (i) », fut déclaré indigne d'enseigner la chimie, môme à des agriculteurs. Il dut descendre de ses deux chaires (2), frappé à la fois par Billot et par Méline.

Billot frappa encore un officier d'artillerie, Chaplin, le fils du peintre, pour avoir adressé une lettre de félicitations à Zola. Des camarades, devant qui il en avait parlé, l'avaient dénoncé (3).

Enfin Barthou releva Leblois de ses fonctions d'adjoint, parce que Drumont avait exigé celte révocation et pour qu'il fût bien entendu que l'hérésie dreyfusienne constitiïait une cause d'indignité (4). Le peuple des fonctionnaires, celui, plus nombreux encore, des candidats aux emplois rétribués sur le budget, ne s'y trompèrent pas.

Le conseil de l'Ordre des avocats n'eut garde, quand tout le monde s'aplatissait, de rester debout ; il cita Démange à sa barre pour avoir révélé l'existence de la pièce secrète, et suspendit Leblois pendant six mois pour avoir consulté hors de son cabinet, et « livré à Scheurerles confidences dé son client (5) ».

(1) Clemenckau, dans V Aurore du 27 février. — «* Pour avoir déposé en faveur des accusés dans un procès en diflfamalion contre l'armée. » {Éclair du 28).

(2 École polytechnique et Institut agronomique. — Poirrier, sénateur de la Seine, tît en vain une démarche en sa faveur auprès de Félix Faure.

(3) Le lieutenant Piolenc et le lieutenant de Bary.

'1) Risler, maire du VU®. arrondissement, donna sa démission ; il ne la retira qu'h Tinstante demande de I3arthou.

5) Déhbération du 22 mars, sifrnée : Edmond Ployer, bAlonnier; Heboul, secrétaire. — L'avocat Courot fut également suspendu pour avoir crié, au procès Zola: « Vive l'armée, oui! mais enlevez certains chefs ! •• — « L'un des plus solides lieutenants de M. Bourgeois {Berteaux, député de Seine-et-Oise) s'est éloquemment plaint que « le conseil de l'Ordre ait eu assez peu de patriotisme pour acquitter M« Démange, le défenseur du traître. »> ;Cleme*nceait, Aurore du i4 mai 1898.)

Drumoni invita encore le grand chancelier de la Légion d'honneur à rayer Zola des contrôles de l'Ordre ; mais Zola avait refusé de suivre Tavis de Duclaux qui eût voulu que le condamné acceptât Tarrèt, se constituât prisonnier (i). Bien que la poésie de cette solution scientifique ne lui échappât point, il s'était pourvu en Cassation (2). Davoust, comme Drumont, fut contraint d'attendre.

• C'est ce que Méline appelait « liquider l'Affaire ».

Une autre liquidation s'opéra dans l'ombre, dans un mystère qui n'a pas encore été entièrement pénétré : celle de Lemercier-Picard.

On a vu que ce faussaire ordinaire d'Henry, qui détenait quelques-uns de ses secrets, avait entrepris d'en trafiquer et me les avait offerts, puis à Zola et, en dernier lieu, à Séverine. Il avait manqué au premier rendezvous qu'elle lui avait Vwé^ alléguant qu'il avait dû s'absenter de Paris. Elle lui en donna un second, auqueJ il ne parut pas davantage.

Trois jours après (c'était le lendemain de la condamnation de Zola), Lemercier-Picard écrivit de nouveau à Séverine: « Toujours traqué », il n'a pu réussir à la rejoindre ; il faut cependant qu'il la voie, mais ailleurs qu'au journal ou chez elle ; il lui envoyait, en môme temps, une lettre à l'adresse de Rocheforl, en la priant

(ii Mémoires de Sciiecrer.

(2) II signa son pourvoi le 26 février 1898.

4$i HISTOIRE DE l'aPFAIRE DREYFUS

delà faire parvenir au destinataire, après en avoirpris copie, et avec Fautorisation de la publier (i).

Cette lettre à Rochefort puait le chantage. L^ancicn agent, avec toutes sortes de sous-entendus, y invitait le pamphlétaire à provoquer la revision du procès Dreyfus > « iiuLn*étant mieux qualifié pour établir la vérité » que rhomme qui avait eu « la haute direction du syndicat Esterhazy » etre^u les subsides du père Bailly. Cependant, Lemercier-Picard pourrait le suppléer dans., cette tâche. « Les documents qu*il possède lui donnent une certaine autorité dans la matière (â). »

Séverine a vaincu de bruyants démêlés avec Rochefort. L'ancien agent escomptait la haine de la femme outragée qui, tenant sa vengeance, publierait la lettre.

Comme il signait Durandin, elle n avait aucun soupçon qull fût le même que Lemercier-Picard. Encore une fois, Tentrevue manqua.

En fait, le misérable, à travers ces intrigues croisées, ne cherchait qu'à se procurer de l'argent et, n'ayant jamais vécu que de faux et d'escroqueries, il continuait son commerce. Il sollicilail aussi, plpuranl misère, des personnes réputées pour leur

(i) Skveiune, Verfi la Lumière, 'n/t. — La lettre est signée Duraadin. Il prie S<^verine do lui répondre aux initiales A. D. B., i885, i)Oslc reslanle, Cliainbre des députés.

(2) SÉVKHiNE, •><)Hà 3<K>. — II raille encore Rochefort de n'avoir pas osé interjeter appel contre le jugement auquel je l'avais fait condamner. « Dans la troisième période de ce procès mémorable, loup ceux (jui, pour de> raisons de lucre, ont pris position conln» la vérité, devront s'efTacer devant elle. >> f.otlc vérité éclatera et Hoclieforl y aidera, « dùl-il. après, solliciter le pardon de Léon XIII >». — KocheforI, avant quo cette lettre ne fùl publiée, av.iil écrit, le lonnrs i8:>S. dans V Intransigeant : « Toutes les assertions de ret inconnu étaient rigoureusement exactes. »

MOHT DE LEMERCIEK-PICARD 495

bienfaisance, le chanoine Chalandre (i), la baronne de Hirsch (2), le cardinal Richard, archevêque de Paris ('î). Comme il était doué d'une faculté remarquable d'invention, il leur contait d'étonnantes histoires, jamais la même, mais qui intriguaient ou émouvaient. II signait chacune de ses épîtres d'un autre nom et « changeait d'écriture comme il voulait (4) ». Sa maîtresse s'en émerveillait.

C'était une fllle bretonne, — Léontine Le Bonniec, (5) — qu'il avait rencontrée, Tété passé, à Bordeaux et qui s'était attachée h lui, Pavait suivi à Paris. Elle ignora toujours son vrai nom et ses moyens d'existence, mais il était « généreux ot gai )>. Il « se flattait d'avoir de belles relations et allait souvent à Saint-Vincent de Paul ». — On n'a pas oublié qu'Henry, lui aussi, fréquentait les églises ; il y donnait ses rendez -vous à la Bastian (6).

Après une courte séparation, en février, ils reprirent la vie commune. Elle loua une petite chambre, au

(1) Écho de Paris du G mars i898. — Il écrivit au chanoine, le •2.'| février, sous le nom de Martin, et lui demanda de répondre à la même adresse qu'il avait donnée à Séverine. Il lui avait précédemment (21 février) rendu visite sous le prétexte de l'avertir que si Zola était acquitté, les anarchistes, dont il avait surpris les desseins, feraient sauter l'archevêché. Dans sa lettre, il se disait « trop connu pour solliciter un emploi honorable ». Il priait le chanoine de lui donner rendez-vous daas uuc église.

(2) Il écrivit à Mme de Hirsch qu'il était une victime des troubles antisémites de Nancy et que, sans travail, ne pouvant plus en trouver en France, il avait décidé d'en chercher en Angleterre. Il la suppliait de lui payer ses frais de voyage. « Pour échapper à ses ennemis », il avait quitté son nom de Hirsch et pris celui de Hoherty-Durrieu.

(3,1 Rapport du commissaire Bernard. {Inslr. Derlulus, 22 mars

i^) Instr. Berlulufi. r> mars i8;)8, Léontine Le Bonniec. i7t, Et non Le Robueç, comme dirent les journaux. (Cy) Voir t. II, 229.

rAZ-<ltt- chaussée d'un hôtel nieuMé ilr la rue <le Sèvres (i). " Il avait de l'argent et pacaissail coulent (a). Il

Los crimes qu'il avait connus le pi-oli^goaiont. Se sachant introuvable, puisque la police avait reçu l'ordre de ne pas le trouver, il ne se cachait pas, allait et vruait toute la journée, se faisait adresser ses lettres au bureau restant de la Chambre des dépulés (3|. Pourtanl. il rentrait toujours avant la nuil(4). Mars Henr}' n'avait pas moins, peur de lui et, parce qu'il le craignait, il ie haïssait.

Henry n'avait pas attendu cette aventure pourse convaincre qu'untandit, qui di^ticnt un secret et qui en trafique bribe par bribe, est un goulTre insondable. D'ailleurs, où Irouvcr toujours de nouvelles sommes? Uocheforl n'était pas donnant et fût vite devenu soupijonneux. Pour les fonds secrets de la (iucrre, où de larges saignées avaient été pratiquées au profit deej journaux, il y prélevait certainement la part de san police personnelle. Mais (uul .son commerce avec Lfr-"^ mercier-Picard était resté inconnu des grands chefs. Henry avait des intérêts communs avec Boisdeffre et Gonsc; il avait, aussi, d'autres affaires.

Apparemment, Le mercier- Picard le harcela alors avec l'audace des matlres-chanlcurs qui ont obtenu un premier succès. Quand il s'offrit à Séverine, le lendemain delà fameuse audience où fut divulgué le faux qu'il avait fabriqué, c'esl l'évidence qu'il menaça Henry de révéler leur crime, si son complice ne lui payait pas son

fi) Au n° i/)i, liùlel de la "Manche. H s'y inscrivit sous le nom de Lucien Ilolicrly.

(ai Inslr. Berlulus, h mars i8r|H, Léonlîne Le Bonniec.

(3) Voir ji. 494.

(41 Inslr. Berluliis, 5 mars iSyS, Lfonline Le Konnicc.

MORT DE LEMERCIER-PICARD i{l7

silence. Et, de jour en jour, il s'enhardissait ; le défi al lernait avec le marchandage dans la lettre à Rochefor qu'il avait remise à Séverine. Si Séverine n eût pas cédé à un scrupule, et si la lettre avait paru, Henry, comme Rochefort, en eût reconnu Fauteur, Lemercier-Picard sous Durandin, et le coup l'atteignait en pleine poitrine.

Henry avait eu d'autres confidents, dont la mendicité comminatoire l'avait inquiété, notamment Lajoux. Mais Lemercier se fût-il laissé enfermer à Sain té- Anne ou embarquer par Gribelin pour l'Amérique (i)?

Il n'y avait pas beaucoup de cerveaux aussi solides que celui d'Henry ; le miracle, c'est qu'il n'avait pas éclaté déjà, à travers tant de péripéties. Henry avait été l'organisateur de la victoire qui remplissait de joie les « patriotes » ; il eût voulu en jouir, lui aussi ; le spectre dcBanquoTen empêchait. Shakespeare dit de Macbeth qu'il avait « le cœur rempli de scorpions (2) ».

Cependant, Henry avait contre Lemercier-Picard, un terrible auxiliaire : la misère. Il n'avait qu'à la laisser opérer. Et il était homme,^ malgré ses angoisses, à raisonner l'opération : no plus répondre au malheureux, ni à ses prières, ni à ses menaces ; se montrer sans peur ni pitié ; l'acculer au désesj)oir.

Dans ces premiers jours <le mars, Lemercier-Picard échoua dans les suprêmes tentatives d'escroquerie qu'il avait amorcée. L'envoyé de la baronne de Hirsch, qui vint le voir le 1'' mars, s'était muni à son intention de quelques louis ; mais il ne les lui donna pas, mis en défiance par cet homme rose et gras, qui se prétendait traqué à la fois par les antisémites et les anarchistes et

(I; Voir l. II, 578.

12) Acte m, scène II.

totcéy pour échapper à la mort, de chercher asile en Angleterre. Il promit seulement de lui remettre ses frais de passage,' le jour de son départ et à la gare.

Le lendemain, Lemercier alla au ministère de la Cuerre. Précédemment, sous le nom de Roberty-DurrieUi il s'était adressé à l'intendant général Raison pour demander la liquidation d'une prétendue pension de retraite. L'intendant ne le reçut pas, lui répondit seulement, par écrit, qu'il comptait arriver bientôt à une solution favorable et qu'en tous cas, il tenterait une démarche pour lui faire verser une avance : « Revenez me voir lundi prochain (i). »

Enfin, le 3 mars, Lemercier se rendit dans la'matinée & la mairie du VIP arrondissement où il avait déjà soutiré un subside. Il portait, comme à son habitude, le ruban de la médaille militaire et raconta une autre histoire, qu'il avait été ruiné en Amérique, qu'il avait fenrme et enfants', que sa femme était enceinte et qu'il avait vendu sa pipe pour avoir de quoi manger. L'em-

(i; On trouva, dans le portefeuille de Lemercier- Picard, après sa mort, ces deux notes «écrites sur papier à en-tôte du mimstère de la Guerre, salle d'attente : « Demande. Paris, le 2 mars. M. Roberty-Durrieu prie M. le sous-inlendant général Raison de bien vouloir lui communiquer le résullal des démarches qu'il a entreprises relativement à rencaissement des arrérages de sa pension. — Réponse. L'intendant général Raison a fait toutes les démarches possibles, mais il se heurte toujours au résultat de renc[uéte dont le ministère des Affaires étrangères est chargé. On mafllrme cependant que le rapport fourni par le consulat de New- York ne peut larder h arriver. Dans tous les cas, Je vais tenter une dernière démarche pour vous faire (►blenirune partie par anticipation. IU»venez nie voir lundi prochain. SUjné : H. » — Ce <|ui n'empêchera pas Hoget de dire à Rennes (11, C)3<j; (pie l'intendant Raison n'avait jamais vu Lemercier-Picard. — Ces notes, écrites sur bn inéine morceau de papier, furent versées à rinslruction, ainsi (pie la fiche suivante : « Extiaits des somniiei s judiciaires. Roberty-Durrieu. Inconnu. »>

ployé lui donna rondez-vous pour le lendemain (i).

Il était sorti, ce jour-là, de meilleure heure que d'ordinaire, avant sa maîtresse qui avait quelque travail «n ville. Bien qu'il ne lui eût pas donné d'argent « depuis trois ou quatre jours », il n'avait nullement Tair préoccupé et u elle ne supposait pas qu'il fût sans ressources {2) ». Il revint à l'hôtel après sa démarche à la mairie, ressortit, rentra au bout d'une heure. L'hôtellière lui trouva « l'air très gai » quelle lui. avait toujours vu (3).

Ainsi, il n'avait nulle peur de se montrer, même au ministère de la Guerre, mais quelles pensées roulait-il sous son air de santé et sa jovialité apparente ?

Vers trois heures, sa maltresse rentra à son tour, trouva la porte close, sut qu'il n'était pas ressorti, le crut endormi et repartit en course. Quand elle revint, vers six heures du soir, et quand, de nouveau, elle frappa <5n vain, elle fut prise d'inquiétude et pria le patron de l'hôtel de faire chercher un serrurier. Et, tout de suite, dès que la porte s'ouvrit, elle aperçut son amant pendu, <;omme jadis le prince de Condé (/§), à l'espagnolette de

(i) Récit du secrétaire de la mairie, Beaumont. — Écho de Paris du 9 mars 1898 : « Sais^i de pitié, le secrétaire lui promit d'intervenir en sa faveur une seconde fois... Rentré chez lui vers une heure, il se pendit aussitôt, w

12) Insir. Bertulus, 5 mars, Léontine Le Bonniec. — Même déposition, le 3. devant le commissaire de police Didier-Guillaud : « 11 ne m'a pas paru triste et rien dans ses allures ne m'a fait sup[)oçer qu'il avait l'intention de se suicider. » Il lui avait dit c|u'il allait à la mairie du V1I^

(3 Enquête du commissaire de police: « En rentrant, dépose la dameNolot, il avait l'air très gai et j'étais bien loin do penser qu'il allait se suicider... Depuis le 26 février, il m'a toujours paru très gai. ^ — Instr. Jiertulus: « Il est rentré vers midi et demie. U m'a parlé au carreau. 11 ne paraissait pas préoccupé. >»

/i) RociiF.FORT. dans V Intransigeant duy murs. — <» I/obsession, écrit Séverine, s'imposait h tous. »

lafenêlre, " presque debout, les gfinouxlé^èremenl plies, les pieds Iralnant à terre, une ficelle auLour du cou (i )n. C'était •' un petit bout de corde que je précédent iocalaire avait laissée dans le tiroir de la table de nuil (a) ■>.

La Bretonne déclara que " son amant ne lui avait jamais dit ou laissé entendre qu'il fût las de la vie (3) «.

I.a porte, quand le serrurier l'ouiTil, était fermée à double tour, la clef à l'intérieur, Lachambre (très petite, sons cheminée) était deplainpied avec la cour: uneseule porte, celle qu'il avait fallu forcer, sur la cour; k côté, une seule fenêtre, celle ofi l'homme élail suspendu.

On alla quérir le commissaire qui, après avoir constaté la mort, fit dépendre la cadavre et le porta sur le lit. 11 trouva, dans l'une de ses poches, quatre-vingtcinq centimes el, dans une autre, un petit portefeuille avec une carie de visite, la note du général Raison et la iellre signée H, relative à la prétendue convocatioaj che/,BcrluIu-;(4). ■

(i) Récit à Racot, rédacteur A i'Anrore: « Aussiult la porte ouvert, j'eus le pres@eDliment d*un malheur. Je tournai les jeux vers la Tcnétre. Lucien était là, presque debout..., etc. ■ (8 mars 1898.) Au commissaire de police, elle dit seulement :

■ Nouslrouvûmes mon ami pendu à la ci-émone de la Tenétre el ne donnant plus signe dévie. « (3 mare-l De même,.') l'instruction Berlulus, le j. — Mêmes dépositions de la femme Noiot

{1' Récit de Léonline Le Bonniec à un rédacteur de la Libre Parole (8 mars).

j3) Écho de Parié du 9. Elle dit cependant au rédacteur de Vbcho " qu'elle ne croyait pas à un assassinat » et A un rédacteur de la Libre Parole : •■ On n'a pas pu le suicider. » — Au commissaire de police et A Berluhis, elle dit seulement que

■ rien dans ses allures n'avait pu lui laisser supposer qu'il avait l'intention do se suicider ».

i4; Voirp. 334. — Rapport du commissaire Didier-Guillaud, sept heures du soir : ^ Nous avons trouvé pendu â la crémone de la TenOlre un individu, flgé d'environ trente-cinq ans,corrcctcmenl

MORT DE LEMERCIEIt-l>IC^lin £01

La logeuse affirma qu'elle n'avait vu persoune entrer chez son locataire ; sans doute, un visiteur eût pu tromper sa surveillance; msis sa chambre était voisine de celle du prétendu Roberty et elle n'y avait entendu aucune rumeur suspecte ( 1 1.

<c Lorsque les talons d'un pendu touchent le sol ou une paroi ", ils exécutent, dans les affres de l'agonie, " comme un rappel de tambour (-2] ». Au moment do la première application du régime cellulaire h Mazas, quand les suicides des détenus sy multiplièrent, « ce battement révélateur était bien connu des gardiens (3) •>. Les médecins légistes recommandent de se renseigner, auprès des voisins d'un individu qui a été trouvé pendu ou étranglé, » s'ils n'ont pas entendu un bruit insobte sur le parquet Cl) ". On négligea de poser cette question à la logeuse. Elle n'était point bavarde el cette afTairc l'ennuyait. Le surlendemain, comme son mari

v«u, porUint .'1 lii boiilonnu-rc le rulion df In iiicOailli- inllituirc. Lcrf tncEnbres poa\ n^'idvf vl la morl [inroit iiTiiiirilcr i> iiu;itre nu cinq heures (! 11 vi non. Lps bras iieinltriil iialiirBllemenl II; liiiiK du coL-pçi, las jiinilips tuiidieiil ie soi cl sonl lt'-K<:rciii<'nl iiloyOen. Le dériinl a le duR cuiitrc la fenOtre et In cunle i|ui a servi fi suapendr^ le conis est île fureo moyenne, serviint à rrinlMilluge dcH pclilri paquet". Celle coiile en doul>le est ikium'o h deux rpliriKFK autour du cou rt «e termine par ud n'Dud eoulani. ■ — Inttr. Hcrlulun, 5 inarTi 189S, Noiot : ■ Roherlv élallpeiuluà l'cojiaftniili-Ui' di> lu funi>trc, â 1 m. 5o environ nu-dcsHUB du aol. I.a lâte Ëloii l'oiitrc uu des carreaux ; ses pieds louchaient k terre, ses genoux rc|ilii^K. ■>

(1) Emiiiilr du rommUwire du pnUee: Inslr. Berlatiu, femme Nolol. — OiiJitid Lemi-mer-Pkai-d fut identlllt avec L.eûD]an. son bcau-l'K're déi'Iaru ■■ qu'il n'avait pas supposii (]u'il restdl il te Irislc individu a^^sez de courage pour se suicider. Cela ne si)^tiitle nullomcul iiue je croie li un assar^siuat. > \T«mpf du

l-i. BiiouAFicJEi., Cours de médecine tiijale. la pendaUnn el lu elranQuhilion. .'17.

1^1 Ihiil,. cl i'.'i[>|iorl du docteur Jacqueuiiu, tuédcrin de MaziH. ', Ibid.. ',«,

tUSTÛIRB DE L AFFAIRE DRDVFUS

voulut parler avec des journalistes, elle lui imposa silence (ij,

Lhâtel. dans celt« saison, èlait assez fréquenté, cl mal, (les ouvriera sans travail, des rûdeurs, d'équivoques couples de passage. L'étroit couloir, très sombre, qui va de la me à la petite eour, cette cour boueuse sur laquelle donnent les chambres, ces murs humides comme les parois d'un puits, le di^cor n'était que banal et triste; ce n'était pas celui des coupe-gorge de mélodrame, l'auberge des Adrets ou l<i maisoa Bancal.

Lu médecin du quartier ne vil le mort que le lendemain (aj, « décroché", et, dès lors, trop lard pourrechercher le siège exact de ces lividités cadavériques qui n'apparaissent, chci! les pendus, que sur les membres inférieur» et qui sont un signe certain du genre d'asphyxie auquel ils ont succombé (3). Hélait Irop tard aussi pour rechercher si la couleur de la face correspondait oo non Ji la position du lien (^). Le médecin ne déi'ouvril aucune trace Je blessure onde coup." Kn exnmidiint attenliVemenl, il aperçut sur le cou la trace d'un sillon bleuft

(I) Écho de Paru du 6 mar^ 189S : « Une voix s'éltve, courroucée, liar^ëuae: * Ce n'est pas la |ieine d'en dire plue ; nous en sommes débarrassés. »

|s) î mars.

(3) BnouAdDEL, La Pendaison. 9 : « BonnaL a peinl laon CSrUI sur un cadavre cruciDé ; aussi les lividilés cad.ivériques cxialenl-ellcs Rur tes membres inférieurs, comme cbez les pendus. •

i4) La mort, en cas de pendaison, provient soit d'anémie, dans le cas où le plein de l'anse de la corde est pl.icé en avant du cou ePIc nceud, en arrière, dans le milieu de la nuiiue ; solide congestion cérébrale, dans le cas où le plein de l'anse se trouve placé laléralement au cou. Le pendu est pi\le, blanc, dans le premier cas ; dans le second, il est congosllonné, bleu. Si l'on a constaU chez un pendu blanc l'existence d'un nu;ud latéral, on aura des doutes sur le suicide et l'on poursuivra l'tiypoltiËse d'un crime. (Brouarocl, ^i, 4'^i^*'

Ire de trois millimèlres de diamètre, passant en avant et au-dessus des cartilages du larynx, se dirigeant un peu obliquement en arrière vers la nuque ; ce sillon, qui semblait incrusté dans la peau, répondait exactement à rimposilion d'une corde et en présentait tous les caractères (i) ».

Le corps fut transporté à la Morgue.

Le bruit courut bientôt que le pendu de la rue de Sèvres n'était autre que Lemercier-Picard et, tout de suite, une clameur s'éleva, dans ce fiévreux Paris qui, depuis six mois, vivait en plein mélodrame, qu'il avait été assassiné, — étranglé.

Séverine, la première, porta la terrible accusation (2), dès que le cadavre eût été identifié avec Lemercier-Picard (3) et qu'elle eût reconnu, sur un spécimen d'écriture, que c'était Durandin.

Les journaux de TÉtat-major contestèrent tant qu'ils purent, avec une singulière violence, que ce fût le fameux faussaire. C'était, selon eux, un ancien officier mis en réforme ; pour le vrai Lemercier, il se promenait

■i) « Le sieur Rohcrlv s'est donc volontairement donné la mort et il s'est servi pour cela d'une corde qu'il avait fixée à l'espagnolette de la fen(>tre de sa chambre. La mort remonte à environ quinze ù dix-huit heures et est le résultat d'un suicide par pendaison. »> [Rapport du docteur Ltlarge, du 4 mars 1898.)

(2) « L'homme de la rue de Sèvres ne s'est pas pendu: il a été assassiné... Un homme est menacé, il meurt subitement, ragiquementy mystérieusement: qu'en concluez-vous? »> [Fronde du 7 mars.)

(3 Par Emile Berr, le G mars ; par le colonel Sever et Daniel Cloutier, le 9. — Voir p. 5o6, note 1. — C'était Cloutier (Charles Roger;, rédacteur à Vin transigeant, qui Tavait mené chez Rochefort, à la villa Said, le 20 ou le 21 décembre 1897. [fnstr. Bertulus. 29 janvier i8t)8, Rochefort ; i^p février, Cloutier). — Le cadavre fut également reconnu par Valliez, gart;on à l'hOtel de Bruxelles où Lemercier, sous le nom de Vergues, avait habité en novembre.

en Belgique ( i). Quel intérêt avaient- ils à répandre ces mensonges? Qui les leur avait dictés?

Ils insinuèrent, d'autre part, sans s'arrêter à la contradiction, que le Syndicat n'était pas étranger à révénement. Rochefort démentit que la lettre, trouvée dans le portefeuille;, fût de lui. Guénée était l'ordinaire intermédiaire entre Y Écho de Paris et Henry ; le journ^il affirma que la lettre était signée de mes initiales. Quand il fut avéré qu'elle Tétait seulement d'un H (2), on n'en parla plus. Enfin, les imaginations s'échauffèrent sur le visiteur inconnu, m l'homme noir », qui avait causé, un matin, (rhôteliêre disait le jour môme du drame) avec le prétendu Roberty (3). Peut-être cette femme brouillait-elle les dates; peut-être Lemcrcier avait-il, ce jour-là, avant de sortir, reçu une autre visite.

Le procureur de la République (Atthalin) et Bertulus eussent voulu pénétrer au mystère de l'affaire de la rue de. Sèvres. Leur curiosité fut d'autant plus excitée qu'ils avaient été tardivement avertis du décès et se heurtaient à d'étranges résistances. Jamais ni Gonse, ni Henry, ni Ravary, n'avaient voulu, précé lemmenl, fournir aucune

(1 1 Krfw (le Paria <les «>, S et <» mars iS<)K : .. Nous pouvons afllriiieruno foi^ do plus... elc. » L7:^'/îo (iil qut* roi ancien oflici«^r s*ap|>olail M y. De nuMuc, Vl-^i-lair. la Lihre Parole, elc.

rj. ^'oi^ p. r>3'|, noie '.).

{3i (IV'sl ro ({uc la loninn' Noiol raconta aux joui'nalislos. I'!ll<' (iécii\il le vibilcur «■ toninn* un lioinni»' d'une trenlaine (rjuuKM's. Nôlu eorreelenirnl, la barbe noire .linsi <pie les cheveux, liien (pTelie n'eùL pas enlemlu un mot «le la «onvcrsasion, elh' avail »,'i'U, à -nu atliludc. cpi'il avait ]t:\v\ô. avec brulalit»'. '> Tempa «lu S mar>. Le Malin «lu loimliquc, cxacU'nuMil, l'objet (le cette visite malinab;. A rinstiinli(Mi. la l'enune N(dul cl le garçon d'hôtel. (l(»ui's<jn, mentionnrr«*nl la sisitc, mais sans aucun comnKMilaii'e. L«" \i^it<'ur :\"«'il cnl v<»ulu se nommer ; Mme de llir^cli s'y opposa, l/cxtcilcnh' b'nmic, àt^ci^ et dcjà m.'da<l«\ ne voulut pas v[vr iuèb'*e à <-cll«» liisldire.

indication sur l'insaisissable individu (i). La môme puissance anonyme qui leur avait soustrait Lcmercier vivant s'appliqua à les déposséder de son cadavre.

Comme sur un mot d'ordre, la presse « patriotique » les accusa de vouloir étouffer la lumière (2).

On savait que l'homme ne s'appelait pas Lemercier- Picard ; j'ai raconté dans quelles circonstances je lui avais donné ce double nom : qui était-il? On s'adressa à Bertillon qui, très aisément, avec ses fiches anthropométriques, établit (3) que le mort s'appelait Leeman, (le famille juive, originaire de la Lorraine annexée, qu'il avait fait le métier de boucher (4) avant de devenir escroc, qu'il était divorcé, avait abandonné ses enfants et, frappé de nombreuses condamnations, ne les avait pas subies (5). Et, encore une fois, les journaux de rÉtat-major (6) s'inscrivirent en faux contre l'évidence et contestèrent que le pendu fût Leeman (comme

(1 Cas«., I. 220, 221, Bertulus.

■2) Malin des 6 et 7 mars i8yS ; Écho de Paris des 9, 10, n.

(3j Rapport du 7 mars.

(4 Le cadavre portait la trace de diverses cicatrices à la main gauche, « blessures professionnelles que Tancien boucher s'était faites au moyen du couperet dont il se servait et «juil tenait de la main droite ». Ces cicatrices, ainsi que d'autres marques particulières, étaient mentionnées sur les fiches anthropométriques.

(5) Le casier judiciaire, communiqué à la presse, énumère dix condamnations, les cinq premières de 1887 à 1892, pour faillite, escroquerie et vol, à Nancy, Nogent-sur-Seine, Dieppe, Marseille et Paris; puis, en 189'!, pour vol, escroquerie et abus de confiance : six mois de prison, à Douai, le 11 juin ; six mois à Paris, le 14 septeml)re; deux ans à Paris, le 8 octobre; six mois à Provins, le ô décembre ; enfin, im an, à Rouen, 107 mars 1S9.'», soit, en neuf mois, de juin 189'» à mars 1895, cpiatre ans et domi de prison.

(0 Écho de Paris des 9, 10 et u mars, Éclair, Petit Journal, etc. — De même, Séverine et Clemenceau, mais pour faire pièce à Bertillon.

EOe H19T0Uie ap L AFFAIRE DREYFUS

il étail Lcmcrcier- picard), bien que le beau-frùre el Ips parenls du morl l'eussent rorniâlIemsQl reconnu à l& Morgue, aiusi que les-lenancicrs de l'hûtel de la rue de Sèvres (i).

VisiblemenL, les défenseurs paLeulés de l'honneur de l'armée- cbercliaienl à épaissir les ténèbres autour île cet liomme el dp ce drame ténébreux.

On ne voit pas l'intérêt que de braves gens auruieol eu à rceonnallre uu parent dans le cadavre d'un tnisi^rable qui leur aurait été étrang-er ; an contraire, il importail beaucoup à Henry Je mettre eu doute que le mort fût il la fois Lemercier-Picard et Leenian. II n'avait pas, en effet, d'autres moyens d'échapper i\ ces redoutables que^^tioiis : Gomment col extraordinaire contumax qui devait ti la justice, au momi.?nl de sa mort, quatre ans et demi de prison, avail-il éti^ épargné par toutes les polices de Paris el de province? Qui dono le protégeait?

Ces questions ne s'en post'renl pas moiiH, el d'nu-

(r) Berlulus, après avoir interrogé Séverine, Léonline Le Bonmec, Emile Berr, le colonel Sever, CtouUer, le bpsu-frère et le cousin de Maurice Leemaii,BOumità ces deux derniers des lettres de l'écriture de Lemeccier-Picard ; ils déclarèrent aussitôt que c'était l'écriture de leur parent. Il se rendit ensuîteà la Hoi^ue avec eui et ils reconnurent rornieltement Leeman. en présence de Gtoulier qui reconnut Emile Durand, el de Sever. qui reconnut Lemercier-Picard. (Confrontations cl dépositions du 9 mars.) Cloulier raconta cette confrontation dans Vlntranslgéant du lendemain ; il ajouta que les derniers logeurs du pendu, loin de contester t'idontin cation, comme cela avait été raconté, l'avaient conllrmée. Cependant, il doutait encore que ce Tût Lemercier-Picard, parce que " VÉelio de Paru, qui a toujoura paru liien renseigné sur les dessous iie l'aDTaire Dreyfus, le nie énergique ment ». — Lccman fut également reconnu par un employé de commerce. Jean Picard, ^qui avait été son camnrade de collèfto. Il l'avait soupçonné de lui ■ivoir pris ses papier-;: il convint que «on voleur était un auti'e. (.2 mors i8yH.)

MOItT DE LKMEIICIER-PICAnil GOT

très cncoie. Oq se doioonda pourquoi les journiiiix Je rMlal-major s ob^ttnaieiil ii %arer l'opinion sur des fiiussea pisles cl à coolester que l'ancien agcnl d'Elenry oui fait parlio de la police militaire (i). On filolisei'verijue tous ceux qui avaient vu le ('adavre îivaieni constaté la sérénité du visage, que l'homme paraissait dormir {-a), « les Iraits reposés (3) «, alors »]uc los pi-ndus, dont la tigure s'est déformée " en d'épouvanlablcs i^riniaces \^) », retrouvent, sans doute dans la mort, leur physionomie habitm'lle, •• hébétude et calnio (5) •, mais ont, d'ordinaire. la face gonflée el tni'gide, el, souvent, les yeux exorbités, injectés de sang 11). On disait, mais à tort, qu'il est impossible de se pendre à genoux (7). On expliquait que l'escroc, bien que réduit à la misère, mais ayant diverses opérations en Iriiin, n'avait point sujet d'en finir encore avec hi vie ; Ion répondait à l'objection de la porte fermée

■Il V.>îr |>. SU',. Ip iji-uienli df Hillol. — l).' mi--iiii>. (iim*.' Cuïs., I. r.71 Pl Hosn'1{l. taj CL nennM, l, ï83 ; 11.:.!.,. (■-! Ktniie Berr, ilarislo /'i'jiira du 7 mars iNi.H, ■S llloiilier. 'I;iiik llnlrwiiii/eanl ilu 11. ■:',! BIIIH.ARI1EL.. />! Pfndiiixon. 'fj. ,5. I.EnnAND III- Sal'ck, Truilé dt méilrciiie légal:. Ô.I7,

f. DltOl AIIIIKL, «7, m.

- : Il sV^I pcnilii n Kvatia\. ■• (Écho du r> iii.n;'.| — l.ii niislicn-'iriii ililc inrimijiK-li' [rini|ilic|iie p.is rrimc. Au liélml dp l'ajiliticali'in du irEfiiuc rclliilniii'. Ufti> prisonnier» ne penilircnl dani4 U-iir!' <-vlIiili'i>. i|ui iip-Huiilllés, qui accroufiii^ ou mt^mn ufHin (ui i-ourliP!). Ils riiivnt |J)i)|c>griiplii<^it {collection Tardiru . ItriHiiirili'l ri-|iniiliiît cc>4 )iliol<if{r(i|ihip8 .l'iG etMuiv.l, — Lai|ui!Mlirin de l.'i iicndair-un jnriiui]ilètc fiU distulét; )t>ec imaniim nu inouip») d« kl innrl du prime do T.ond* : (ieudriii, ni)taiuiiii>nl. rfjptii l'liy]>nllir'i>i' dit suicide Mémoire mMi-'o-liijtiL, \va\ . Iti'iiuank'l 'Mi'lii'siti'|Mia -, au ironlrnirc.ft rejeter llivpotlitso d'un iTLitip lÎL, IW. — " Aujifunl'liiii, il est pnrfaiteniciil di'-nKinlrû cpi'il iiVxisli' [LIS unp spiiIp p'isitiun du ciirps <lan'< lni)ucllc In luiiH toliiTilaii-p ]iar ]>piiilnis'<ii ne stiil pi>-<Kible. » ^Lburand dv

DE L AFFAIRE UBCYFL'S ^^^

il doubla tour, que l'assassin avail pu la Tt^rmer du dehors, avec une faus^ clef, el i» l'objrclion (plus forte) de la lellrc trouvée dans le carnet du défunt, que le meurtrier n'avait pas eu le temps de fouiller sa viclîmw. On s'étonnait enfin que lu maîtresse de Lemercier-Pi- L-ard eût subitement disparu ( i J et, surtout, que le procès-verbal de la tardive autopsie — postérieur dedix jours â la mort (a) — fût tenu secret.

La probilé scientifique des docteurs Brouardel el Socquel défiait le stiuptjon; d'autre part, en raison mémo de cette probité, leur rapport eût pn^lé h discussion. S'il y était, en effet, affirmé que le " tissu cellulaire souscutané ni les muscles peauciers ne présentaient aucune Irace de sulTusion ou d'épanchements sanguins (3) •>, par contre, lettillonde la corde, bien que «parcheminé ■<, était n étroit 11 (ce sillon dont "l'examen est capital pour le médecin légiste (4) ■• et que le médecin du quartier n'avait aperru qu'uprés un examen alienlif). Los médecins légistes relevaient la fameuse ecchymose rétro-pharyngienne (5), qui est l'un dos symptômes classiques de l.i ]""nilnison pendant la

(i) Elle reçut, datée du 5 mars 1898. c'esl-à-dirc du jour métne où le suicide Tut racotité par Icb journaux, une lettre anonyme dont l'auteur lui oiïrait o secours et protection >. Elle la remit à Bertulus.

iu) Du lû mars i89B.

(3: /ns/r. firrfufus, Rapport du 5 avril, cote n° 12?. — Leokand DU Saule, 533 : " Il esl très rare de trouver des sulTuBione sanguines... Certains auteurs eu nient l'existence. " — De mËme Brouardel, 97.

[4) BnoVARDEL, 91 ,

(5j ■ Sur la face antérieure de ta colonne vertébmle, dans le liaeu cellulaire, se trouvent trois petites cfTugions Banguinesi dont deux situées à gaucbe de la ligne médi.-ine, et mesurant, la supérieure : o.oia mm. de diamtli-c, linféiieurc ; o,oo5. La troisième, située à droite, au même nive.iu que la supérieure gauclic, esl presque punctirorme. ■

vie (i) ; mais « il n'y avait pas de déchirure des artères carotides », ni « de fracture du cartilage thyroïde ou de l'os hyoïde». En résumé, et parce que les marques de la strangulation faisaient défaut (2), — les diverses parties du corps n'offrant « aucune trace de violences appréciable » et la face ni le cou « aucune trace de coups d'ongles et d'érosions (3) », — les deux médecins conclurent au suicide par pendaison (.'i).

Un autre soupç^on était venu à Bertulus : peut-être Lemercier-Picard avait-il été empoisonné avant d'être pendu ; le juge prescrivit de procéder à l'analyse chimique des viscères (5) ; mais cette analyse (près d'un mois après la mort) ne révéla « aucun fait permettant de supposer que Leeman eût subi un empoisonnement (6) ».

« On savait vaguement, autrefois, que des individus

(i) Brouardel, io3 : « L'ecchymose rétro-pharyngienne, \\\ déchirure de la membrane interne de la carotide, l'épanchement sous-périostè de la fracture de l'os hyoïde, la concordance de la coloration de la face avec la position du lien, constituent un faisceau de signes suffisants pour arrêter votre attention. » — De même, Legiiand du Saule, 534. — «Amussat, dès 1828, a décrit la déchirure de la carotide comme un des signes de la pendaison. » ;Brouardel,(j8.! L'école allemande la considère comme une règle : « Vous aurez beau suspendre un cadavre, jamais vous ne produirez une ecchymose rélropharyngienne. » (97.]

(2) Traces de violences extérieures ; dans la strangulation par un lien :" existence du sillon, ecchymoses autour du cou; érosions sur la peaU du cou et du visage ; dans la strangulation à la main : lésions multiples et spéciales, sulTusions sanguines, noyaux apoplectiques dans les poumons, etc. (Brouardel, lyj 210, 2i5 ; Lemrand d\2 Saule. ^39.)

.3) Rapport.

(4) Voir Appendice l.

(5) « En vue d'une analyse chimique, nous avons pincé les viscères dans {\q^ bocaux scellés et cachetés. » (Rapport.)

:Tï) Rapport du docteur Ogier, chef du laboratoire de toxicologie.

mouraient instantanément après- avoir reçu un coup ' dans certaines régions du corps, bien que le coup eût été léger et qull fût impossible de trouver ni une lésion cutanée, ni même une ecchymose (i)», — ce qui étaitle cas de Lemercier-Picard, — et la science contemporaine a découvert la cause de ce phénomène (2). Les petits ganglions nerveux du cœur, qui en entretiennent les m^ouvements, sont reliés au bulbe rachidien, sorte de renflement dans le crâne, à Textrémité supérieure de la moelle spinale, par le nerf pneumogastrique qui gouverné aussi les mouvements respiratoires et dont le noyau constitue ce queFlourensa appelé le nœud vital. On comprend, dès lors, que «le bulbe, sous rinfluence d'une irritation périphérique, puisse arrêter par l'intermédiaire de ce long cordon conducteur, qui est un nerf d*arrét et non un nerf d'excitation, les mouvements du cœur (3) », et qu'un léger coup de poing sur le larynx ou du pied dans la région du bas-ventre suffise à donner instantanément la mort (4) . C'est )a mort par inhibition^ « qui survient sans agonie ni convulsions, dans le plus grand silence», mais dont la preuve échappe à rautopsie. En effet, quand le scalpel ouvre tardivcmcnl lecorps,lesaDg qui était resté rouge au moment de la mort, ^ a perdu déjà sa rutilance et est devenu noir, et les poumons ne sont pas congestionnés (5j » .

(1) Brouaudel, La Pendaison, 7.

(2) Les caractères de ia mort par inhibition furent (iiHerininécs I)arBro\vn-Séfiuard,qui en établit la théorie dans plusieurs com* munications à l'Académie des Sciences (1S8O, 1887, i88s..

(3) Brouardel, 7 et suiv.

i4) Les réprions du corps (jui possèdent, d'après Brown- Séquard, la propriété de produire cet elTet soni le nerf laryngé supérieur, certaines branches du lrijunie;iu, les nerfs cutanés de la région sus et sous-hyuïdienne, de \;\ ré^'ion épifiîastri<iue, des testicules et de l'uléru^.

i") BnOLARDEL, S, i5.

Mais cette hypothèse d'un coup subitement porte i\ la gorge ou dans le ventre du misérable, au cours d'une discussion, avec ou sans intention de tuer (i), Brouardcl etSoccjuet ne l'avaient pas abordée dans leur rapport, parce qu'il n'existe aucun moyen scientifique de reconnaître ce genre de meurtre. Ainsi, l'ensemble des faits de la cause ouvrait le champ à toutes les suppositions ; quelques-uns seulement des symptômes de la pendaison avaient été officiellement constatés ; on n'avait découvert aucun de ceux d'un crime, empoisonnement ou st/angulation; et le corps d'un homme mort par inhibition est le seul cadavre qui soit absolument muet.

Il n'est pas certain que la brutalité des vengeances de Billot eût suffi à remuer l'opinion: elles n'avaient ému, outre le reste du monde, que de rares esprits généreux qui s'indignèrent de voir chasser Picquart d'une armée où triomphait Esterhazy, et les corps savants Ta) qui offrirent bravement le témoignage de leur admiration

il': Henry passa presque toute cette journée du 3 mars i8()8cn pourparlers au sujet <îe son duel avec Picquart (Voir p. 5i4). On a supposé qu'un de ses agent;?, Guénéc ou Tadjudant Locrimier, serait allé trouver Lcmercier, qu'une discussion se serait engagée entre eux, etc. Mais il n'en existe aucune preuve. iNi Guénée, mort assez subitement avant le procès <ie Bennes» ni Locrimier, qui se pendit vers la même époque, n'ont été interrogés sur leurs relations avec l'homme de la rue de Sèvres. Esterhazy dit que « Lemercier-Picard passa de vie à trépas, malgré lui ; le faux s'agrémente parfois d'assassinat. » \Oép. à Londres, Éd. do Bruxelles, yi.) — Trois savants, des révisionnistes militants, h qui j'ai communiqué le procès-verhal de Brouardcl, concluent netlementau suicide de Lemercier-Picard. L'un d'eux, en me transmettant son opinion motivée, m'écrivit: « Tant pis pour le drame! >'

(j; Charles Bichet, président de la Société de Biologie, adressa h Grimaux une chaleureuse allocution 2O février i8<>S ; tous les membres de la société se levèrent pour faire honneur au vieux

BIBTOIBE DE LAPFAIBE DBEYFUS

au vieux Gnmaux. Mais le mystère de la rue de Sèvres 1? avait réveillé loutc rAlTnire. ^^^

I b'aulres ïiiciileiiLs linrenl le public CD haleine. I

D'abord des duels : Clomoncpau conlre Drumonl pour un orliclo de la Libre Parole ; ils lirèrenL trois rois l'un sur l'autre sans s'atteindre (i); el Picquari avec Heni'y,

Pic*]uarl, aux arrêts de forteresse pendant le procès Zola, avait vainement sollicité l'autorisatioR de provoijuer Henry, à la suite de l'injure qu'il avait re^;ue: <if-a qu'il fut mis en liberté, il lui envoya ses témoins, RancetGast. 1

Henry, bien qu'il fût brave, avait réglé, en prévisioM deTiiiddent, une élonnanle comédie. -^

On a vu qu'Estcrhazy avait manifesté précédemment l'intention de me provoquer en duel, ou Clemenceau; il la réitéra, au lendemain de la condamnation de Zola, sur quoi Boisdeffre lui fit dire par Pellieux que celui qu'il devait provoquer, c'était Picquart, ce que Gonae confirma à Tézenas et ce dont Henry avisa son ami en ces termes : « Tous les cabots de la botte attendent que vous vous battiez avec Picquart. » Esterhazy, n'y ayant pas objecté, demanda & l'un de ses amis, le môme . qui l'avait embrassé en plein Palais de Justice, de lui

savant cl signèrent cnBuite, à l'unanimité moins cinq abslenlions, une adresse de sympathie. — t1 fui également lobjotde manircatalions individuelle», fi l'Aradémie des Sciences 'ij jG février i8ij8.

MOnT DE LEMERCIER-PICARD 513

servir de témoin ; Feuillant réclama comme second témoin un officier supérieur, et Eslerhazy se rendit chez Du Paly qui « était au lit, très souffrant (i) », ou qui s'y était mis, trouvant Taventure fûcheuse. Boisdeffre décida qu'il ne fallait pas mêler TÉtat-Major à l'affaire et qu'Esterhazy devait prendre ses témoins, l'un dans Tarmée active, l'autre, comme « représentant l'armée nationale (2) », dans la territoriale. Il se chargeait d'ailleurs de les désigner lui-même: lo commandant de Sainte-Marie du Nozet (3), qui avait été juge suppléant au procès d'Esterhazy, et le lieutenant Bergougnan (4). Gonse, en personne, invita Sainte-Marie à assister le traître, pendant qu'Henry, « très agité » courait chez Esterhazy qu'il ne trouva pas et à qui il laissa une note où il lui indiquait la marche à suivre (5). Us se rendirent ensuite, le lendemain matin, chez Gonse (6).

(1) Cass. ^lly 2^7, Eslerhazy.

(2) Cass., II, 176 {Cons. denq. Esterhazy)^ Bcrgougnan : « J'ai été invité à remplir le rôle de témoin pour que Tarmée nationale fut représentée. » — Gonse {Rennes, II, i63) revendique cette décision qu'Esterhazy attribue h Boisdeffre.

(3) Chef de bataillon au i3i« régiment d'infanterie, officier de la Légion d'honneur.

(4) Commandant le 21» régiment territorial d'infanterie, officier de la Légion d'honneur.

\5) Cette note fut saisie par Bertulus {Cass., II, 287 ; cote 24 (lu scellé 4) ' « Très urgent, 5 h. 45 du soir. Voici ce qui est décidé : officier supérieur de la réserve et de l'armée territoriale, représentant l'armée nationale ; un officier supérieur de l'active. Assurez-vous inmiédialoment du concours de Bergougnan et venez ensuite me trouver chez moi. Nous irons ensemble chez le général Gonse, qui nous donnera le nom de l'officier supérieur de l'active. Cest également l'avis de M. le comte Feuillant que je viens de voir chez lui où je croyais vous trouver. Toula vous, J. Henry. »

(0) Cass.f I, 588, Esterhazy. — Ce récit d'Esterhazy ne fut l'objet d'aucun démenti. D'après Esterh.izy, Sainte-Marie lui raconta ce propos de Gonse: « Je vous demande de servir de

léquonce. lorsque les téinoins tir* Picquart e

présentèrent che?, Henry, celui-ci déclina lu ronronlrel

' el leur remit une noie qui avait été concertée avec les

chers : « Tant que la lumière n'aura pas été raite sur

l'origine du /lelil fileii, et que l'îiislntclion n'aura pa»

, élucidé certains faits qualifiés de faux et tronnus de

ï Picquarl », Henry refuse " d'engager ses amis dnns

cette affaire i. — Celîi se passait ilnus la matinée du

jour oii Lemorcier fut Irouvé pendu (i). — Itanc et

'( linst prirent simplnnienl acte de reltc rocuiado el en

i pendirent compte à Picquart.

Esterhozy, selon le plan qui avait été arrêté, enlrs, alors en si^ne. Au lieu d't*nvover A Picquart ses tô-J 1 moins, qui étaient loul priMs. uiais qui n'étaient pai

I dan-i le secret, il lc5 dépêcha h Henry pour lui Tain

l' part de sa prétention de se rencontrer le premier avw

,1 celui qu'il appelait " son rneultcur (m) •>. Henry leur^

t ayant communiqué la déclaration qu'il avait faltç dans

I la niotinéo A Itane, les deux offieiera décidèrent anasitM. ,' que '< lu doulde disqualiUratidn de M. Picquarl ne per-

mettait pas à Eslerhaiy de se battre avec lui ». Ils restaient d'ailleurs prêts <• !» l'accompagner sur le terrain»,

témoin à Estertiazy, mais n'en parlez pas. >> GoDoe avoue {Hennés, II, i63) la vi>^itc que lui llrciil Eeterhazy et Ilenrj ; il prétend avoir borné Bon intervention à une démarche auprès du colonel Parèiî, pi'cmier témoin d'Henry ; il l'aurait invité à chercher le eecoiid témoin d'EsLerhazy. Boiedeffre, dans ses diverses dépositions, passe l'iacident «tous silence. Roget (CatB , 1, 99) raconte quEstcrhazy vint chez Henry (apris le duel de celui-ci avec Picquarl), pour le prier de. lui chercher un témoin, ce qui est contredit par tous les faits. Les visite» d'Henry k Eslerhniy sont cerliliées encore par la concierge, femme Gérard {Casa. I, Tgz), et par Marguerite Pays (I, Soi).

(i) 3 mars it«j8.

(■j) Ciiw., 1, 20y, Picquart: " Il y eut une entente évidente entre Esterli.i/y et llenrj- pour que le premier se subsliluâl au se-

si Picquart se lavait des accusations portées contre lui. Ils « profitaient de l'occasion pour témoigner à leur client toute leur profonde sympathie (i) *.

Ainsi Picquart était jugé indigne de croiser l'épée, non seulement avec Hcnrv, mais avec Eslerhazv.

11 est à croire que les auteurs de celte énorme pantalonnade en attendaient un gros succès ; mais les sifflets du public les détrompèrent et ils ne s*obstinèrent pas (2), Le soir même, Henry pria les lieutenants -colonels Parés et Boissonnet de se mettre en rapport avec, les amis de Picquart, bien que « son opinion n'eût pas varié sur le fond (3) ». Il prévint, en môme temps, Eslerhazv qui, dès le lendemain, fit porter son cartel à Picquart, en réclamant son droit de priorité (4). Il y renonça, toutefois, dans le courant de la journée, à la demande des témoins d'Henry, et il en fit aviser Picquart (5).

Le lendemain, ii la deuxième reprise d'un vif combat à l'épée, Henry fut louché au bras (6).

•1) Lettre à Eslerhazy du 3 mai :=, 2 heures ?oii'. — Il convient de remarquer le soin avec lequel les témoins d'Eslerhazy datent leurs lettres, destinées h la publicitc^.

•?.' Roget dit qu'il blAma Henry d'avoir cédé son droit de priorité à Eslcrhazy CasR.j I, 99 .

3) lettre aux colonels Parés et Boissonnet.

{'i) Lettre de Hourgout^nan et Sainte-Marie à Pic<|uart, datée « Paris, le 4 mars, y heures du matin. » Les témoins d'Esterhazy précisent, dans leur lettre, a qu'ils ont appris la nouvelle attitude d'Henry par los journaux du matin », c'est-à-dire vers 8 heures. Et, dès 9 heures, Esterhazy aurait eu le temps de les quérir, de les réunir, de les envoyer chez Picquart !

(')) Lettre des lieutenants-colonels Boissonnet et Pares i heure après-midi, aux témoins d'Esterhazy ; réponse de ceux-ci (4 heures; : lettre de Bergouignan et de Sainte-Marie à Picquart, datée simplement du 4 mars.

(()) « A la deuxième reprise, le lieutenant «rolonel Henry a été atteint d'une blessure pénétrante dans la région du nerf cubital, ce qui a entraîné un engourdissement des deux dernier» doigts de la main droite. » : Procès-verbal du 5 mars.) — Dans

HISTOIBE DE L AprAIRE

Pic([uart avait remis à Gasl, avant ce duel, une courte note; il aTtlrmail à nouveau que Dreyfus élail innocent et que les pièces ilu dossier secret liaient puériles, qu'elles n'auraient pas supporté un quart d'heure d'examen contrsdictoire.

La blessure d'Henry était si l(^gère qu'il n'eut pas à s'aliler. Il retjiit la visite d'un grand nombre d'officiers, BoisdefTre eu IHe (i),

Picquart avait, jusqu'alors, laissé sans réponse les diverses communications des témoins d'Esterhazy. D'autant plus Ji l'aise qu'il venait de se battre avec Henry, il leur écrivit, sans commentaire, qu'il refusait de se i-encontrer avec leur client. 11 déclina môme, et sans autre explication, l'arbitrage d'un jury d'honneur où l'académicien Mézièree {2;, Déroulède et Féry d'Ësclands (3) avaient accepté d'fitre arbitres pour Estorhazy (4) et que le général Dufaure du Bessol (a) avait consenti à présider. Sainte-Marie et Bergongnan, qui estimaient que leur ami « avait fait beaucoup d'hoiuieurà Picquarl ■■, en le )>rovoqiianl, déclnrèreiit que les refus successifs de celui-ci constituaient « une nouvelle injure à l'armée dont il avait cessé de faire partie (6) ». El l'espion vo(nit quelques grossièretés : Picquart était « un lâche » ; « il avait, décidément, en tout, des mœurs étranges, et il ne relevait plus que de

le proctB-verl>a1 qui réglait la rencontre, il avait été slipulé que la noie, qu'Henry avait remise h Ranc, devait être, du Tait même du duel, n considérée comme nulle et non-avenue >.

(1) Temps dci6 mars 1S98.

(2) Député, président de la commission de l'armée.

(3) ConscilIcr-maltre â la Cour des Complet, depuis duc du

U) Les trois autres arbitres eussent été au choix de Picquart' .

(5) Grand'croii de la Légion d'honneur.

(6) Lettre du 11 mars 1898 â Esterhazy.

MORT DE LEMERCien-PlCARD 617

la cravache (i) ». Depuis qu'Esterhazy fréquentait chez Oscar Wilde, les gens de la Libre Parole colportaient contre Picquart des bruits infâmes.

Ayant échoué îi faire consolider par Picquart son innocence officielle, Eslerhazy annonça qu'il allait intenter à ses diffamateurs de formidables procès en dommagesintérêts ; il ne demanderait pas moins de 600.000 francs aux journaux anglais (2), Soo.ooo francs à Mathieu, 200.000 francs h Zola, 200.000 au Figaro, Mais il se contenta de fanfaronner, sous prétexte que Billot lui avait fait défense de provoquer de nouveaux scandales et que tel était aussi l'avis de son avocat (3). Il était, en effet, dans ses principes, « d'obéir constamment à ses chefs en toutes choses >. Cependant, si de nouvelles diffamations étaient dirigées contre lui, il saisirait les tribunaux. Il consentait à rester, en attendant, un demi'lraUre.

Aussi bien, ce lessivage insuffisant n'était, comme on peut croire, que le moindre de ses soucis ; ce qui le préoccupait bien plus, c'était que sa gloire lui avait fermé toutes les caisses. Quelques billets de mille francs qu'il avait extorqués à de Rodays, quelques prêts amicaux que lui consentirent Arthur Meyer et Rochefort furent vite épuisés [t\). Sa femme, écœurée, n'en pouvant plus, avait définitivement rompu avec lui (5) ; il vivait chez sa maîtresse (6), presque en souteneur, lui

(1) Lettre à Sainte-Marie et Bergougnan.

(2) Lettre du i5 mars 1898 à Cliristian.

(3) Cass.y II, i8(), [Cons. denq. Eslerhazy), Boisandré.

(4) Cass.y 11,183, Ki^terhazy : « Des amis de M* Tczenas m'onl remis 18.000 francs, dont 4.0 jo francs fournis par le Gaulois pour ma défense. »

(5) « J'ai été mis à la porte de chez moi, un jour, après déjeuner, comme un domestique. Non pas comme un domcsliciue ; ils ont leurs huit jours. » (Lettre d'Esterhazy à Mme Grenier.)

(6) Cass., II, 181, [Cons. (renq.)j Esterhazy.

gachnnt d'autres amanls (i), et. dépenaillé maintenitiil, «ans rien de eon élégance d'autrefois, l'œil hagard cl tome il'i noctambule épuisé. Surtout, Christian el sa raére, nvisés enfin que leur illustre parent était criblt^ «le deUes el réduit ausexpédienls (a), réclamaienl, avec une infiislanre gênante. les fonds engages dans l'afTwirc Rothschild. Il essaya, avec son elTronterie ordinaire, île reculer l'échéance, l'aveu de sa filouterie, et débita renl mensonges rontrailictmres : il railail prévenir, trois mois d'avance, pour opérer un retrait; il avait fait en vain des démarches chcj; RothschiM qui, d'ailleurs, no se pairvcmit pas avec la caisse ; ou il refuaail dallerclicz les banquiers juifs apK-s la conduit? de lours coreligionnaires ir son égard ; et il était absorbé par ses procès, ses duels et " 6a candidature à la députation {3j ». Mais Christian n'avait plus ronfianre et voulait son argent. Ainsi l'avenir ne s'éclairait pas, malgré tant il'érlatantes victoires, el ilensentwit d'autant plus la précarité j que son professeur d'énergie n'étuit pas plus rassuréa que lui. Ilenrjs en rlTel, bien f|u'uu comble de la pros-'^ périté et débarrassé de ses principaux ennemis, ne parvenait pas à croire que les vaincus n'auraient plus leui* revanche. Lui aussi, il avait tué le sommeil.

Deux hommes l'inquiétaient surtout : BertulusetDu Patv.

Tout bon observateur qu'il fut, Ilcnrv s'était trompé

(i) Cass.. i, 78c), femme Gérard, concicrRe. (3, LellicB des «j, i5, 21 mars, 1" avril 1898.

MORT DK LEiMERCIKR-PlCARD 519

sur Berlulus ; parce que Thomme n'était pas pédant, il l'avait cru sans scrupules ; en conséquence, il avait rabattu vers son cabinet toutes les affaires connexes à la grande affaire ; on les réglerait en famille.

Par malheur, le juge était sagace, avisé, trop intelligent pour consentir à des complaisances où il se serait d'abord déshonoré, puis perdu, quand Févidence éclaterait. Dès sa première enquête, il découvrit jusqu'où la passion et la haine peuvent entraîner des soldats. Gonse lui avait affirmé, et avait trouvé des témoins (i) pour attester que les frères de Dreyfus avaient tenté de corrompre Sandherr ; Lauth, Junck, juraient qu'ils le savaient de lui-même. Or, Sandherr avait écrit de sa propre main le récit de son entrevue avec Mathieu et Léon Dreyfus (2) ; et ce récit, que Gonse connaissait, qu'il remit à Bertulus, démentait si fonnellement toutes ces inventions posthumes que rien n'en restait, sauf l'effrayante certitude d'une détestable et stupide manœuvre (3). L'affaire Le mercier-Picard, que la mort subite du faussaire robli^ea à terminer également par un non-lieu (^), accrut ses soupçons. Dans l'affaire di» Mme de Boulaucy, qu'il confronta à plusieurs reprises avec Esterhazv, il avait arraché un demi-aveu au misérable (5), et c'était un troisième non-lieu qu'il allait

(1) Cass., Il, 283, Martlic IJligny, veuve Sandherr; 284, 285, 3q4, SUicklcr, Thcsma.s, Pénot. — Voir p. 163.

(2. Cass., Hj 280, note du colonel Sandherr.

(3/ ArrcH de non-lieu du iT) mars i8<j8.

Cl} Le non-lieu fut rendu le 3 avril : « Attendu que l'origine du faux est restée inconnue. »

(5) Estcrhazy, pour intimider Mme de Boulancy, lui fil adresser, ainsi qu'à son avocat Lagassc, des lettres anonymes de menace*», que (Uu'istian se chargea d'expédier. {Caxs., II,23i>, v5i, Christian ; Mémoire^ 71.) — Cass., H, 249- Esterhazy: « Je reconnais avoir adressé à Christian le projet de lettre anonyme qu'il a ensuite adressé à un candidat à la dépulalion, M« Lagasse. »»

R-niliv, i-quivalanL, en droit, à la recoo naissance de \ l'aulhonlioitt des fameuses lettres (i). Enfin, il s'était j parliculîèrement attaché à l'affaire des faux télégrammes ( fî/«ne/peelSpera«;n,elitvouIaillapousseriiisqu'aubout.

11 était d'autant plus résolu qu'un piège abominable lui avait été tendu et qu'il faillit y tomber. ■"

11 avait reçu un jour, vers la lin du prociis de Zola, une eommunicaLion singulière du général de Pellieux. Lo générai lui faisait dire par un de ecs officiers qu'il savait enfin qui était la dame voilée, qu'il avait donné sa parole de ne poa la nnmnier, et qu'il pouvait seulcmenl indiquer l'adresse approximative : " Telle rue, dans les i numéros élevés (a). » — Il avait, d'ailleurs, livré le nom àEslerhaKj'(3), qui le connaissait déjà par Henryi4u

Bertulus, qui croyait encore A la légende, n'hésila ' pas A envoyer un policier aux renseignements et, très vite, il apprit lo nom dii l'inconnue : c'était cotte parente de Picquart qui avait eu le père Du Lac pour directeur, et que celui-ci accusait d'avoir été, pur dépit, la protectrice mystérieuse d'Esterhazy.

Quelques jours après, Gonse, à son tour, arriva cher Bertulus, comme par hasard, pour savoir où il en était de son enquête; car, pour lui, » il avait, comme Pellieux, donné sa parole de ne pas nommer la dame ■>. Le juge lui ayant dit lapremièrcet la dernière lettre du nom, Gonse, interprétant k sa façon la parole qu'il prétendait avoir donnée,dit qu 'ils étaient bien d'accord, quec'étai telle (5).

(r, L'ordonnance Tut rendue le aa mai i&jS.

(2) La communies lion fut faite a Bertulus par roflider d'ordonnance de PclJicux, le commandant Ducassé.

(3) Coss., II, 278, Esterhoïy: <■ Je n'ai connu son nom que parce qu'il m'a été dit pour la première fois par lo général de t'ellicu:! qui pensait que ce pouvait élre la liume voilée. »

(S) Voir t. Il, &73.

(jj Cela est avoué par Congé {Caes., i, r)7o).

Ainsi, ni BoisdefTre, niGonse, ni Pcllieux n'auraient dénoncé la pénitente du père Du Lac ; c'était le magistrat civil qui l'avait trouvée !

Nulle machination où n'apparaît, dans une lumière plus crue, la manière ordinaire des Jésuites, et tout y était merveilleusement combiné, agencé et prévu, sauf l'élément que les coquins ne font jamais entrer en ligne de compte : Thonhéteté révoltée et courageuse. En effet, dans rintervalle entre la visite de Ducassé et celle de (Jonse, la victime de cette vilenie était venue elle-même chez Bertulus (i) et, bravement, avait foncé sur ses calomniateurs. Elle ne raconta, d'abord, que ses dissentiments avec son mari au sujet de Picquart et la surveillance outrageante dont la police l'obsédait. Puis, dans un second entretien et dans une lettre, elle dit tout : pourquoi elle soupçonnait le père Du Lac d'avoir violé le secret de la confession et comment, avec des parcelles dénaturées de vérité, la calomnie avait été édifiée contre Picquart et contre elle (2].

Il eût fallu être dénué de tout sens critique ou aveuglé par la passion pour ne pas discerner, sous tant de manœuvres, le crime originel qu'elles voulaient couvrir. Peu à peu, toute la terrible vérité apparut à Bertulus et, maintenant, il en était ébloui : il n'avait plus de doute que Dreyfus fût innocent ; et l'ambition lui vint d'être un de ceux qui contribueraient à l'œuvre de juslice. Les promoteurs de la Révision, qui ont combattu

;i) 'i\y février 1898. — Cass., 269, Bertulus: « Mme Monnier était venue sponlanémcut protester avec une rare énergie contre le rôle odieux qu'on voulait lui faire jouer. »>

(2) Cass., I, 2^, Bertulus: « A lappui de son raisonnement, elle disait encore que, deux fois, par deux lettres, au cours du procès Zola, le père Du Lac l'avait mandée auprès de lui et qu'elle avait refusé de s'y rendre, ne voulant pas lui dire en face le soup<;on qu'elle avait contre lui. »> . — Voir t. 11,574.

&3S lllHTOItlK I>E I. AtTAUll; ItHEïl'LS

en rase campagne, ont échoué ; peut-être lui sora-UÎ! iluuné de réuasit, rioB {|u'en suivaul l'élroiL soutcrruiii où il a 6té engaj,'é parHenrj lui-m^me.

!l était, de sa nature, avisé et circonspect ; désormais, il le sera d'autant plus que la tâche à actomplir est plu» rude, et qu'il ne se dissimule pas qu'à la moindre imprudcQce, il sera brisé. 11 continuera donc à faire bon visage aux gens delÉtat-Major et les payera de bonnes paroles (i), cordial avec Goniîe, familier avetr Henry i|ui. cherchant de son côté .'i le tromper, lui disait, le plus grand bien de Picqnart, <■ eolélé. mais honnête homme, incapable d'une mauvaise action (a) » : ainsi, tout en ee garant, il poursuivi'a la revanche de la justice. C'est la vieille politique d'Harmodius et de Lorenzaccio.

11 était inévitable que. dans la partie qu'il se décï- 'Isil â jourr, Bcrtulus se mpprochrtl de Picquart. Tailleur i\v la plainte et son principal témoin. Déjù, avant que le juge trouvûl son rhemin de Damas, Picquart i avait giigni"* su confiance par lu précision de ses dires Am par la fermeté <lc son altitude (3). .Maintenant que soal propres découvertes conRrm aie ni celles de l'ancien chef du service des renseignements, il était d'autant plus disposé à lui faire créance et à le suivre dans ses déductions. L'ayant entendu pendant plusieurs longues audiences (4)i il avait été convaincu par lui cl n'éprouvait de doute qu'au sujet de Souffrain, suspecté à la fois par Pellieux et par Picquart, bien qu'il fût entièrement étranger à l'affaire (5). Certain, à présent, que les

(i) C<r«ï,, II, 35, Gonse. — Voir p. baO.

(a) Ibid., I,33i, Bcrtulus.

(3) Ibid., I, 2ai, Bcrluius.

(î) Ibid., II, 207 à aao .''5. '*"'. '9 et 28 février 1898).

!5) Esterhazy et Henry avaient fnil croire à Peliieux [Enq., s6 Dovcmbre iftp) que SoulTr.iln élail • l'agunt des juifs >• : Picquart le croyait l'agent d'Eslcrtin/y. — Cans., i, ao4; II. 21S,

MOHT DE LEMERCIEH-IMC.\RI) 523

fausses dépêches, comme le document libérateur, étaient une manœuvre des ennemis de Picquart,lejuge se laissa également persuader qu*elles étaient l'œuvre de Du Paty. Sacrifié par ses anciens chefs, Picquart s'était enfin résolu « à ne plus garder aucune mesure et il avait répondu à sa mise en réforme par une dénonciation plus formelle » contre Esterhazy et celui qu'il croyait son principal auxiliaire (i). Mais ni Bortulus ni lui n'avaient Tombre d'un soupçon contre Henry (2). L'accusation portée par Picquart contre Du Paty lavait été déjà par la comtesse de Comminges (3), qui

215, Pioquarl. La plainte écrite de Picquart i^tail forniolle: " Le télégramme signé Speranza peut être attribué avec certitude €^ Tex-agenl de police Souffrain; des i-enseignemenls adressés par la Sûreté générale au général de Pellieuxen font foi. '> JL îiOu., El encore : « La lettre Spera/ira doit être, comme le télégramme, de la main de Souffrain. » (II, --îiq.. — Cass.» IL '^63, Bertulus : « Dés le 22 janvier, une série d'expertises en écriture commemja, tant "sur l'écriture de SoulTrflin que sur il'autres, mais aucune no donna do résultats sérieux. Aucune cliargo, d'ailleurs, n*a pu être rolovéo contre Souffrain.;» CopendanL l'expert Couderc avait attribué le télégranune à >ouffrain, mais • avec des réserves » L 23;) . — Hoget, p.irlant d'après Pollieux et Henry, continua h susjiectcr Souffrain. (Cas/i., I, i()3.) — A Rennes, Bortulus ra<-onta qu'il avait confrcmté Souffrain avec la jeune lillo du télégraphe qui avait cru le reconnaître et ({ue « la confrontation aboutit à une nonreconnaissance *>. L 3<»r>; Enquâle, 11 mars 1898./— Voir [>. 162, note 2.

(i)CaM., L22>, Bertulus ; IL 220, Picquart:* Aujourd'hui que je n'ai plus aucune me^^uro à garder, j'estime qu'il est de mon devoir de vous apporter tout vf^ «pie je puis savoir, sans dévoiler le secret professionnel, de nature à éclairer la justice sur les agissements frauduleux dont je suis victime. » (28 février 1898.;

(2 La psychologie d'IIonry échappa toujours à Picciuart ; le i»^"" juillet i<>(W, il écrivait encore : * Je ne puis pas m'expliipier le crin^o du lieutenant-colonel Henry autrement (jue par lo dévouement à la personne de ses chefs et par le désir de «Minserver per fax et nefas des droits à leur bienveillance. »> [Grande lievue, XXI IL y.

(3; Erni. Berlului^ 21 janvier, comtesse de Comminges (II, 263).

nu

l'avait priseti haine depuis plusieurs anoées ; elle éLait, en outre, meurtrie d'avoir été mise en eause dans cetle relenlissanle affaire et menai-ée par Pellieux d'une perijuisiLion (i). Leur commun soupçon découlait principalement, comme on sait, et avec une logique apparente, de cette histoire, révélée par Lebloia (j), où l'oxiravagant personnage aurait évoqué autrefois, et dans les mêmes lieux, une première dame voilée (3). Aussi bien était-ce l'opinion presque générale. Le dossier de police, où cette aventure élait relatée, avait été communiqué au ministre de l'Intérieur qui l'avait porté ù Félix Fnure ; celui-ci le repoussa avec humeur, dit que ci^^la regardait Billot; Barthou avisa alorsle ministre dfi la Guerre, ainsi que Méline et Milliard (4)- Us trouvèrent cette récidive d'autant plus vraisemblable que l'homme était plus antipathique et (ju'tl s'était rendu lui-même très ridicule. S'il faut jeter du lest, que ce soit ce aot.~ Les révisionnistes, à la suite de Leblois, de Picquart et de Zola, ne doutaient pas que « l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire » eût été l'ordonnateur de tant de manirestalioug saugrenues el criminelles. Il était devenu leur béte noire, le bouc émissaire. Des milliers de caricatures le représentèrent dans l'accoutrement grotesque d'une femme dont la jupe relevée montre des bottes épei-onnées. Son nom, dans le monde entier passionné pour le martyr de l'Ile du Diable, était maudit et honni.

(i) Casj.. Il, îiC, Picquart; 2%i, Coinminges. la} Procès Zola, 1, io3, Leblois.

[3) Cass-, I, ai3, Piciiaarl ; ■■ Lorsque j'iij vu que les rendezvûUB se dooneieBl près du jioni Alexandre III, je n'ai (tltta eu aucun doule. » — C'est, exactement., le raisonnemenl de CuU gncl, écho des propos qu'il a entendu tenir à Henry. {Ctut.t I, 34a et auiv.)

(4) Casa., [, 337, Bartljou.

Cela, semble-l-il, faisait à merveille les affaires (l'Henry qui avait tendu ce piège à Topinion. Et il entretenait à la fois les deux versions inconciliables que la dame voilée était la cousine de Picquart et qu'elle avait été imaginée, dans un accès de zèle, par Du Paty.Mais, en même temps, il redoutait que Bertulus, emporté par le plaisir de la chasse, s'attaquât à la légende et que Du Patyse lassât d'être seul à porter le poids de tout.

Du Paty, s'il n'avait pas été Du Paty, eût été à plaindre. Il avait été le premier bourreau d'un innocent; il subissait la loi du talion. Il avait frappé Dreyfus avec le mensonge ; il croulait sous le mensonge d'Henry.

Il n'avait nul moven de détruire la fable de. la dame voilée et il n'avait pas été mis en face de l'accusation d'avoir fabriqué les faux télégrammes. Quand Boisdeffre et Gonse l'envoyèrent chez Bertulus, le juge, qui avait demandé à le voir (i), né le recrut pas à titre de témoin, mais chez lui, à son domicile particulier. Us parlèrent d'abord « de sujets artistiques et littéraires ». Bertulus lui dit ensuite qu'un témoin (Picquart) avait trouvé de l'analogie entre son écriture et celle des dépêches (2) ; Du Paty proposa d'écrire sous les yeux du

(1) Cass.y II, 26, Gonse : « Bertulus vint me trouver pour me demander de lui envoyer le colonel Du Paly de CKim, afin qu'il put causer avec lui avant de l'entendre dans son cabinet d'instruction. » — Gonse place cet incident au mois de janvier ; Du Paly précise qu'il alla en février chez Bertulus, « sur l'invitation de M. le général de BoisdcITre, transmise par M. le commandant Hirschauer» (11,87); ce fut le 28 février. {Kmj. Bertulus; Arrêt de la chambre des mises en accusation.)

(2) Cass., II, 117, Picquart : «« Certaines lettres paraissent vouloir imiter l'écriture de Mlle de Comminges : certainoî* boucles des o et dos ose rapprochent des o et des a de M. Du Paty de Clam. Il y a \h, ce me semble, lieu à expertise. » — II, 220: « Je vous remets trois écrits de M. le lieutenant-colonel Du Paty de Clam. L'écriture de ces trois écrits offre une telle ressemblance avec le télégramme signé Blanche... »

HISTOIHE DE L AKFAIHK DIIEYFUS

magistral ; et, comme Bcrtulus préf<!'niiL qu'il ]mA adressai une Ic^llre par la postt!, il la lui envoya le soir méiTif ( i ). Ce fut loul ; le juge, qui suivait son plan, ne lui (IcmaDda pas d'autre cxplii-'alion. ne le convoqua pas d'un grand mois à son cabinel 1-2); il avail dit A (îon&c qu' a ami de- l'armée, il voulait circonscrire cette > tiiTaire i3) ». Quelqu'un, — sans doute Henry, revenu de son erreur, — avail engagé Gonse " à se méfier da Berlulus » ; mais le gémirai dédaigna ce sage avis (4l>

Prrsquc seul, dès le d^bnl de la crise, Du Paly avail I parl<S de l'icquart avec sympiithio, et cela non seulemenk'| à BcrtiUn!), maii^ b se» chefs ({>). Maintenant, il avait le J riïiir gros de haine contre lui et ses amis, qui l'accu- 1 saient d'avoir fabriqué des faux et qui avaient di^nilgudJ les Iristessrâ de son passé (fi),

Kmboiirhé dans unn telle lionle, ricnno le soutenaitt ! ù défaut de sa conscience, que sa coniianeo introtililée dans les chefs; iis navaienl, t'y ayant poussé, qu'il était venu au secours d'Eslerhazy et ils avaient approuvé sa conduite, llécemmenl. pour lui fermer plus sflrcment la bouche, BoisdefTre lui avail dit: « Moi vivant, vous ne serez jamais sacrifié (7). ■>

D'autre part, des lueurs s'étaient faites dans ce bî-

|i) Cat$., 1.449; Il<37, Du Paly. —Derlulus 11,292) dit eeulement qu'il entendit Du Paly, mais ne prccise pas '[ne ce fui à son domicile particulier; il m'a, d'autre pari, conlirmé le Tait. — Gonec dît que Du Paly lui reprocha de l'avoir envoyé chez Bertulus, - en dehors de son cabinet ". iCast., II, •&.)

(i) Ibid., II, a68, Bertulus.

(3) Ibid., Il, 35 Gonse.

(4);6((J.,I,57i. Gonsc.

(5) Ibid., I, ai3, Picquart; I, aSi, Berlulus. — Rogel et Cuifj;net, parlant d'aprts Henry, disent que Picquart et Du Paly étaient des ennemis inortela. {Cass., l, io3, 3^6, etc.)

(fi) Proci» Zola, I, 101, Lctdois.

(7) Cass. ( Cham h res réunies), 11,35, Du l'aty.

MOIIT DE I.KMEIK^IEII-mCAim Û37

zarro cerveau. Les perpiMuclIcs menaces d'EsIerliazy, l'incomprcsBildc violence de ses prO|X)S lavaienl édifié sur son compte: un mail i-e-c II nn leur et un grcdin : il. Il lui battait froid, avait allégué une indisposilioii pour ne pas se compromcUrc davantage on l'assislanl contre Picquarl {:*.]. Henry, aussii, ne lui paraissait plus de tout i-epos ; il connaissait ses ■- obscures ■• relations avec Esterhazy H), s'en étonniiit, l'avait surpris en flagrant délit de mensonge lors du retour du document libérateur 1',). Ilairail des emliOchcs. Surtout, il mettait en doute l'aulhenliciliS de la lettre i|ue Gonse lui avait montrée comme la preuve certaine du crime do Dreyfus et que Pcllieux avait produite au procès de Zola. Il tenait ipie la pièce « avait été glissf^c au service des renseignements » («tr i|uelqufi imposteur, que '■ celait un piège ■>, Kt il allait le répétant, perspicace et téméraire, ji Henry lui-m^nie 15).

Henry, dès lors, tut repris des mémos crainles cpii ■ l'avaient agité quand Picquarl découvrit Esterlia/y : lo faux était la pierre angulaire de son édifice : que la pierre soit descellée, éhranlée, et tout senoulc.

La lielle idée qu'avait eue Pcllieux do divulguer cette pièce faite pour l'ombre! Autre fatalité, et c|uî l'eût pu prévoir ? Le pendu de !n rue do Sèvres ii peine onleri-é, voici Du Paly, le plus crèdulo des hommes, qui suspecte un document autliontiqu<^ par ItoisdefTrc!

(I . luAlr. Tiwernier. -i jiiillpl iSi*j. Du Piilv.

(fl \ uir I. [], fMS.

'3i fnsir. Tai-rrnicr. i3 juilM. Du l'jilv.

(fil Ihitl.. 31 jiiillel. Du l'ntv.

.:. Cu*.., I. 4',i. ',-.1: II. 3',. n/i: Hennés. III, f»» : /iw/r T.,. l'eriiier. 17 juin. Du l';ily. — Il [ir^Tise i[U'il illt «■» iIouIP'' à Henry, le ■.< S fi-vriiT i8'.|f(.'i'ri''ri'ilemnidit. il iivnil fuil [laitdi; son scopljdsnic » liODr'C. Hennen. III. 5ai, Dii l'iitj; fm/. Renoaaril «■1 Jnulr. T'iifrnlrr. Uuiisr .

La premitTe fois que Du Paly parla ainsi devant^ Henry, t-eliii-ci n'y puUonir. Le lendemain ou ]e suv demain, comme Marguerite Pays, chez qui il élait en visile, lui dit qu'on n'avail commis qu'une seule Taule — les fameuses dépSc lies, (i) — Henry joua d'abord la comédie de n'y rien contprendre (2) ; il courut ensuite raeontcr celle liisloirc à Gonse cl à un aulre ofBcier supérieur qni brouillonnail, depuis quelque temps, autour de l'alTnirc, le général Roget (3). tîonse et Roget avaient rru jusque-là que les dépi^chcs venaient des amis de Picquart. Gonse. surtout, s'émut el manda par télégramme Du Paly qui se trouvait à Angouléme. Du PalyJ n'eut nui soupçon d'oii venait le coup el certifia, dan^J une noie signée, qu'il élalL absolument étranger à cos | affaires (V ; la maîtresse d'Esterhazy était une drôlcsse qui parlait au hasard.

Il était écrit qu'Henni" se reposerait seulement dans la mort. El, d'un nouveau coup do collier, il se remit à l'œuvre, recommençant contre Du Paty le même travail de taupe qui lui avait réussi contre Picquart, L'un après l'aulrc, il entreprit d'exciter les subalternes contre l'imbér rie aristocrate, le seul auteur des maladresses qui avaient failli tout comprolneltre el qu'ex-

(1) Cas»., 11. z3i, Clii'iRtian Esterbaïy, [Enq. Bertalu»].

lï) « Mlle Paya, nvw rinlelligcncc qui In eorattérise. comprit qu'elle avsil <i gafTé» et, trfes haLilemcnt, embrouilla si bien les choses qu'Henry Unit par n'y plus rien comprendre. >■ {Cas»., Il, 23i, Cbrislinn.)

(3| Cow,, I. 6a5, Roget: " Je Buis le premier auquel Henry avait rendu compte, imniidiatemenl nprès eelle pnlrevue. . — Eslerhazy, A l'cnqu^le Bertulus, dément l'anecdote (II, 2(6); dans sa déposition A Londres, il la confirme. '26 février igoi.i Henry, h l'cnquiMc, la conltrme te iS juillet iSgS et I.1 dément le 16.

(S) Cass., I, 5G7, Gonse ; I, CaG, Hogel. — Ce dOmenli de Do PatycBt du 5 mars 1898, soil sept jourB après la conversation «ù il avait dit k Henry que lir pièce était apocrypiie.

ploiiaient les ennemis de l'armée. L'orage qu'il sentait sur sa- tôle, peu à peu, il le détournait contre lui (i). Et, comme Du Paty, par sa morgue et sa suffisance, et.comblé de faveurs, avait provoqué depuis longtemps des jalousies furieuses et une sourde haine chez ces soldats qui n'étaient préoccupés que d'avancement, ils accueillirent avec empressement les propos d'Henry. Ils exécraient ceux que, d'un affreux vocable, ils appelaient les « dreyfusards » ; Du Paty était la principale victime de ces gens, plus encore qu'Esterhazy ; à ce titre, il eût dû leur être sacré. Mais l'homme, surtout le civilisé, est lâche ; il ne tient pas à se compromettre, ne tend pas volontiers la main aux calomniés, à ceux que poursuit l'animadversion publique. On s'écartait de Du Paty.

Il continuait, bouffi de vanité et d'orgueil, h se roidir; pourtant, sous son insolence apprêtée, sa misère intime crevait etquelques-uns s'en apitoyèrent. « Il a l'air d'un crucifié », disait le commandant Cuignet (2). Mais Cuignet, s'il le plaignait, ne l'en suspectait pas moins, soufflé par Henry. Et, de môme, le jeune et brillant général Gauderique Roget, lui aussi grand ami d'Henry (3), pourfendeur de juifs, beau parleur méridional, Gaudissart en épaulettes. Il dit un jour à Du Paty, en riant : « C'est vous qui êtes la femme voilée ! »

(i) Insir. Tavernier, 3 juillet 1899, Valdant ; de môme, Junck, Cuignel, Gribelin, Lauth. Après lecture, par Tavcrnier, de ces dépositions, Du Paly déclare : « Je constate, par la multiplicité des témoignages concordants, que j'avais deviné juste [Cass., I, 445; II, 34; Inslr. Tavernier, 17 juin) en attribuant à Henry la campagne de dénigrement, même auprès d'ofliciers que je connaissais à peine, campagne qui avait pour objectif de faire dévier sur moi l'orage qui planait sur lui. »

(2) Cass., II, 27. Cuignet.

(3j II avoua à Rennes (I, 223) qu'il tenait d'Henry les renseignements qui le déterminèrent h suspecter Du Paty.

590 HISTOIRE DB l' AFFAIRE DREYFUS

regretta ensuite, deYaot ses protestations indignées, de lui avoir fait de la peine (i), mais conclut Cnalement qu'il ne s'était pas trompé. •

Par surcroît de précaution, Henry excita Esterhazy contre Du Paty. Il y avait des jours où Esterhazy se divertissait à faire peur à Henry lui-même; récemment encore, il avait repris PeUieux au sujet de la -lettre de Panizzardi, contestant l'ai^ument « qui! n'y avait que l'ambassade d'Italie qui eût un papier comme cela (2) ». Il était homme, dans un accès de colère, à raconter à Du Paty la véridique histoire du document libérateur ou celle des télégrammes. Henry, en conséquence, prit les devants, confia à Eateriiazy que le marquis tenait sur son compte de fftcheux propos. Du Paty, ayant revu peu après Esterhazy, eut l'impression « qu'Henry le lançait contre lui (3)».

. Henry n'avait jias beaucoup de tours dans son sac, mais ils étaient bons. De plus, il savait y apporter des variantes. Il avait diffamé Picquart à la fois auprès des chefs et des subalternes ; ayant perfectionné son jeu, il ne noircit Du Paty, à la réflexion, qu'auprès des camarades. Le coup qu'il avait tenté auprès de Gonse ayant raté, il avait adopté une autre tactique plus savante. Pendant qu'il créait, en bas, une atmosphèi^e de méfiance (4), il vantait en haut les belles qualités de Du Paty, son intelligence si affinée, son impassibilité de soldat loyal sous les outrages, et il préparait le moment

il) Cas»., II, 25, Cuignet.

{ i) Dép. à Londres^ 2G février 1900.

(3) Cass., I, 445, Du Paty (avril i8f)8;.

(4) /Oui. : « Chaque fois (lue j'insistais sur les soupçons que j'avnis sur cette pit»ce, de nouvelles et inexplicables difticuUés surgissaient autour de moi. u

OÙ, fatigué d'une trop dure besogne, aspirant à se retremper dans la vie active des r^»ginients et des camps, il proposerait de passer à cet officier d'élite sa succession au service des renseignements, avec la garde et la responsabilité de ses faux.

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