CHAPITRE IX
LES IDÉES GOiraRE-RÉVOI.nTZOIfNAXRE8'
Les temps étaient durs pour les défenseurs de Dreyfus, mais la certitude d*ôtre dans le vrai les soutenait, et cette idée mystique, qu'ils croyaient scientifique, que la vérité fînit toujours par triompher.
Les minorités compensent leur faiblesse numérique par la force de leurs espérances. Les révisionnistes restèrent très illusionnés. Cette étonnante histoire leur avait donné Thabitude dos coups de théâtre ; du fond de la défaite, ils escomptaient la prochaine victoire, attendaient Tinattendu.
Hier, dans la fièvre de la bataille au Palais de justice, aujourd'hui, dans la préparation de nouveaux combats, les jours, les heures comptaient double. Nous qui les avons vécus, nous n'en vivrons jamais de plus pleins, de plus intenses.
Quiconque tenait une plume, avait un journal, n'a
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jamais joui à un tel degré de la joie d'écrire, de semer sa pensée. Plusieurs de ceux qui se refusèrent à euxmême ce bonheur leur portaient envie.
Après comme avant le procès, rindividualilé resta très forte chez les militants de la Revision. Nulle organisation centrale, rien qui ressemblât à ce mystérieux Syndicat, dont la pensée hantait le peuple, nul mot d'ordre, et, — sauf que je recevais, tous les matins, la visite de Mathieu qui, tous les soirs, allait causer avec Clemenceau, enfin convaincu par Picquart de l'absolue innocence de Dreyfus, — aucune entente préalable. On continua à combattre en ordre dispersé, chacun selon son tempéramenl, son inspiration.
L'âpre génie de destruction qui est en Clemenceau s'exerçait celte fois pour une juste cause: quelle forêt de crimes, de criminels à abattre î Tous les jours, sa hache sifflait, sonnait. Jaurès ne détruisait pas pour le plaisir, reconstituait déjà la cité future. Guyot, abondant, d'une belle humeur invariable, amusé <le la variété du spectacle, décortiquait les faits. Ranc, obstinément politique, sans s'arrêter aux comparses, allait droit au parti prêtre, à la Congrégation. J'essayai d'émouvoir les cœurs [Le curé de Fréjus ou les preuves morales).
Le Vœ soli ! n'est pas toujours exact. Ces protestataires, s'ils n'avaient pas été reniés par les partis organisés, eussent parlé moins haut. Même à leur insu, ils eussent subi la diminution qui résulte de tout embrigadement, sacrifié à la discipline parlementaire quelque chose de leur indépendance de pensée.
Nul renfort ne leur vint dans ces jours troublés, sauf de quelques isolés qui n'appartenaient pas à la politique ; ces grandes trouéesde lumière qui s'étaient ouvertes pendant le procès de Zola n'avaient ébloui qu'eux-mêmes.
534 uistoihe de l AFrAiHK dreyfus
Au coniraire, lo. jiarti pris s'exaspérail, el parUHitrJ [narrai les esprits d'ordinaire les plus r^flécliis cummes clipz les plus impulsifs ou les plus brutaux. NolamnieoliV les libéraux, pris de peur, se n'pandireiil en aigreia doléances : <• On d*inonce le uiilitai-isme ; on parle de' dangers qui n'exislenl pas, mais qu'on pourratf bien faire nallre à force d'en parler. •> Ils exigeaient donc " que le silence se fît >•, «'étonnant qu'une telle alTaire, u sans qu'on sûl pourquoi, continuât à absorber i'attenlioD du pays ••, et ils gémissaient sur ces temps nouveaux « de critique fi outrance, où l'on avait désappris h s'incliner docdenienl devant les simples rai- J sons il'aulorili' (i) >i. ■
L'un des témoins de Zola avait raconté qu'élanl sol-'^ dat, ét^ve-brigadîei', il avait été puni de quinze jours de pricon pour avoir éerit que •■ les nations ne doivent pas être gouvernées par le canon, mais par l'ialelligeucc (a) ". La mentalité de l'ufUcier qui portu cette punilion{?l)s'ét«it singulièrement généralisée. Ce n'était plus seulement la canaille de la baisse presse et la soldalesque qui dénon<;aient les " intellectuels « comme Je mauvais citoyens, mais d'autres « intellectuels «, leurs confrères des académies ou du haut enseignement, emportés par le commun vertige.
Quel cerveau mieux fait |>our penser que celui di' Bruneliére (^i ? Or, nul ne mena avec plus d'Aprelé la
(i) FiuNcis CitARUcs, ilanB la Iltuur des tletii Mondes ',i"-révricr, i" mars iSgS, etc.). — De même, clans le Journal des ûeL bals : i> L'agitation, imprudente hier, serait coupable dentain. - (26 février.)
(2) Proeit Zola, I, -m, La Batut.
<3J La Batul avait dit, à tort, que c'était Du Paty ; il convint de son erreur. (Procès Zola, 1, a5i.)
(4) Je pense û cette phrase de Tbiers; " Le catholicisme n'cmpfiche de penser <iue ceux qui ne sont pas faits pour penser. •■
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campagne contre le libre examen, retournant Fintelligence contre rintelligence. Ce puissant dialecticien, si robuste, qui pénétra au cœur des sujets les plus ardus et, le premier, a porté dans l'histoire de la littérature la théorie deTévolution, s était arrêté brusquement devant ce problème judiciaire, d'une psychologie si simple. Subitement, toute sa logique, sa force, si sûre, de déduction, s'atrophièrent. Qu'un paléographe refusAt de s'incliner « devant la parole d'un général d'armée », ou qu'un latiniste se permît de douter « de la justice des hommes (i)» , une telle audace, si banale, lui parut le pire des scandales. Ce grand critique dit anathème 5 la critique. « Méthode scientifique, respect de la vérité, tous ces mots ne servent qu'à couvrir les prétentions de V Individualisme, qui est la maladie du temps présent» et le précurseur de VAnarchie {2), Il décréta que, « dans une démocratie, l'aristocratie intellectuelle est, de toutes les formes de l'aristocratie, la plu» inacceptable».
Ainsi, c'était bien la vieille lutte qui se poursuivait
(1} Rrunetièke, Après le procès, GS, 76,82, 83, etc. « Commenl prouve-t-on qu'un Traité de Microbiologie^ qui n'e^t peul-ôtre qu'une compilation, destinée dMci vingt-cinq ans è se vendre au poids du papier, exi^eplus d'intelligence qu'il n*en faut pour juger ses semblables ou pour commander des armées ?... Ne dites pas à ce biologiste que les aflfaires humaines ne se traitent •pas par ses « méthodes » scientifiques; il se rirait de vous! N'opposez pas h ce paléographe le jugement de trois conseils de guerre ; il sait ce que c'est que la justice des hommes! Et, en effet, n'est-il pas directeur de l'École des Chartes? Et celui-ci, qui est le premier homme du monde pour scander les vers de Plaute, comment voudriez-vous qu'il inclinât sa « logique » devant la parole d'un général d'armée? » [Revue des Deux Mondes du i5 mars 1898.)
(2) « Quand l'intellectualisme et Tindividualisme en arrivent ù ce degré d'infatuation d'eux-mêmes, c'est qu'ils sont ou qu'ils deviennent tout simplement l'anarchie. » [Après le Procès, 85.)
pntre l'cspril do libre examen el i'espril d'autorité crime, c'étail de penser autrement «jiic les uuLorilâS consacrées sur une question qui n'avait été, ù l'origine, (ju'une question d'écritures.
11 n'était point surprenant de trouver un tel Inngage dans la bouche des fanatiques, dont plus d'un C-tnil sin-, ri-.re. et des durs politique; qui avaient recueilli, h fi vers les âges, la succession des Inquisiteurs cl di moines delà Ligue. Ce qui étail humiliant el fuit pour alarmer, c'était que des Gla de la Révolution et des élèves ou de^ maîtres de l'Université parlassent comme eus. L'éducation couffréganisle, la loi Falloux, ici, n'y fui pour rien. Le mal vint d'un matérialisme ambiant qui, Ipnlemenl, avait pénétré, vicié, épaissi les itmes, et qui sévissait jt la façon des épidémies, iodistinctemenl. La même colère contre la vérité, qui avait passé sur les loges maçonniques comme sur les sacristies, soufflail aux Académies comme aux assemblée».
Vcnl glacial autant que furieux. En d'autres temps révélalion que je fis alors (li du marlvrc de Dreyfus, d(? l'affreux supplice de la double boucle, eût soulevé une réprobation générale. 11 n'en fut rien.. Quelques vieux républicains s'émurent; les jeunes avaient désappris la pitié ; el les catholiques ne pouvaient plus supporter l'Évangile..
Pourtant, quelques vrais chrétiens osèrent élever )a ;oix ; les premiers furent Giraudeau et Vîollet. Giraudeau était un ancien fonctionnaire de l'Empire,
li}f!iMeûu aH u
resté fidèle à la mémoire de Napoléon III (i), qu'il avait aimé, et à l'impéralricc Eugénie. La vieille souveraine déchue, qui avait épuisé la coupe des malheurs, retrouva des larmes pour le prisonnier de Tîle du Diable. Elle ne fut nullement étrangère à Tattitude de son neveu, le prince Victor, qui laissa au duc d'Orléans Texploitation des basses et des furieuses passions.
Giraudeau dédia sa brochure (2) aux lecteurs des journaux de TÉtat-Major. Alors que les chefs du parti républicain, Brisson comme Méline, avaient parcouru d'un œil distrait ou prévenu les comptes rendus du procès de Zola, il les avait lus avec une extrême attention, et il en était résulté pour cet honnête homme, sans parti pris, une lumineuse certitude. Ayant constaté « avec stupeur » à quel point ses amis, conservateurs et catholiques, connaissaient peu l'affaire, il écrivit pour eux, non point avec des légendes émanant «des sources les plus sûres »,mais à l'aide des seuls documents produits aux divers procès et des témoignages.
Quiconque eût voulu refaire lui-même le travail de Giraudeau, l'eût pu faire en deux jours.
La plupart des catholiques n'osèrent même pas lire la brochure. Leur conscience, peut-être, leur aurait ordonné de parler. Or, les Croix ne se lassaient pas de répéter que la lutte était « entre la France catholique, d'une part, et, de l'autre, la France juive, protestante et libre-penseuse (3) ».
Dans un passage décisif de sa conclusion, Giraudeau avertit ses amis : « L'affaire n'est pas enterrée. » Du moindre incident, elle peut renaître. Même, si l'éclair-
(1) Auteur de L(i Vérilésur la Campagne de 1870.
(2) Innocent ou Coupable^ par Justin Vanex.
(3) Croix du u3 février 189S.
iriSTOintv DE I. AFFAIRE DRËVFl'S
(.■iiiBempnl dcfinîtif CQ-esl li'-gut au siècîe prochain, les il(!'fenseurs de l'iDiquilé n'auronl rienù y gagner, n Après BU une bonne presse, ils auront une mauvaise histoire. Dreyfus luorl sera réhabilité avec bien plus d'èl'iat que Dreyfus vivant. >> Il existe, dans les choses elies-mômes, une terrible force de représailles.
L'aiilcur de ces pages les signa seulement d'uu pseudonyme. Il n'avail. nulle eraintc pour lui-mérae, mais pourlcs œuvres d'assistauee et de cliaritë auxquelles il s'Était voué depuis la chute de l'Empire el qui étaient devenues lou le sa vie. Son nom, au bas d'un livre de vérité, les eût compromises.
Viollel pul donner le sien ; il n'engageait que luimt^me el t^on Ris, qui était prêtre et qui partageait ses convictions.
Le Gouvernement, quand il s'agissait de Dreyfus, continuait fi méconnaître les principes les plus certains du Droit, comme s'ils n'existaient pas.
L'Assemblée Constituante a proclamé que le droit de pétition est un droit " naturel (i) » ; il appartient à tout le monde, aux femmes, aux condamnés, à quiconque est vietimcd'unc injustice ou s'en plaint (2I,
Dreyfus, se désespérant du silence de Félix Faure el
(1] Art, 1" de la loi du 23 mai 1731 ; rapiiorl (te Le Chapelier.
ja) PiEnne. Traité de Droit politique, 181. — Le tlniil fanerai de pétition est iascrit dans le bill anglais de iC8<j qui le place bq prpmiei' l'iing des iirivil^ne-! de la nation, dune Tc^ lois constitutionnelles de la lielgique, de la Prusse, de l'Autriclie, de ('Espagne, etc.
LES IDKES CONTRE-REVOLUTlONxNAIRES 539
de Boisdeffre, s'avisa, vers la fin de février, d'adresser une pétition aux Chambres. Il ne savait toujours rien de la formidable agitation dont il était lobjet, protestait de son innocence et réclamait une enquête. Méline, Lebon confisquèrent la pétition (i).
Lucie Dreyfus, au lendemain de la condamnation de Zola, demanda, une fois de plus, à rejoindre son mari k Tîle du Diable ; je démontrai que son droit était « absolu », inscrit dans un texte formel (2) ; le rapporteur de la loi (3) en convint. Encore une fois la supplique fui repoussée.
Il se trouva un professeur de droit (Leveillé, député de Paris) pour justifier ce déni de justice (4). Ilinvoqua la raison d'État et donna cet argument : « Le droit à révasion n'est pas encore inscrit dans nos codes. »
Quoi d'étonnant, quand l'exemple venait de si haut, si la foule, en bas, se persuada que les juifs étaient hors la loi ? Ils furent, de nouveau, molestés en Lorraine, assommés à Avignon ; à Paris, où les braillards et tapedru de (juérin tenaient toujours le pavé, le vrai peuple ne se retournait même plus au cri, devenu banal, de « Mort aux juifs I » A Alger, on tua. L'arrestation tardive de Max Régis (5), à son retour en Afrique, pour ses meurtrières diatribes de la salle Chayne, n'avait fait qu'échauffer les esprits ; l'annonce de la prochaine arrivée de Drumont les exaspéra : un ouvrier, du nom de
(1) Cinq Années, 295. — Dreyfus, dan? son livre, donne le texte de sa pétition du 28 février 1898. Cette violation de la loi ne fut connue qu>n 1899. Méline, 8ouimé par les journaux de 6*expliïïuer, fçarda le silence ; de raéme Lebon.
(2I Siècle, du -m mars 1898.
;3) D'Haussonville, dans le Temps du 22 mars.
(4) Temps du 2\ mars. —- Quelques femmes apitoyées adressèrent un appel h Topinion ; elles recueillirent quatre à cinij cents signatures.
'5) 21 mars 1898.
IU.0 HISTOIRE DE l'aFFAIRE DREYFUS
Sbébat, sans nulle provocation, pour avoir pris place daD9 un tramway, fut massacré en plein midi ( i ) ; il était père de huit enfants ; des mégères flagellèrent publiquement une jeune fille, la laissèrent pour morte (2). Les ouvrières espagnoles, très nombreuses, amoureuses de Régis qu'elles appelaient « Jésus », jouèrent du couteau contre les ouvrières juives (3).
La force intermittente est inefficace; les accès d*énergie de Méline firent autant de mal que sa faiblesse et ses complaisances.
Les auteurs dô ces actes individuels de sauvagerie agirent sans mot d'ordre ; la consigne, en effet, n'est pas de tuer les juifs, mais de leur rendre la vie insupportable, de les xefouler sur eux-mêmes, dans un ghettx> moral, avant de leur faire reprendre le chemin de « la terre de Chanaan (4) ». En conséquence, une campagne méthodique s'organise par toute la France contre les négociants juifs ; on publie leurs noms, leurs adresses, dans des brochures qui sont distribuées à profusion (5) ;
(i) 27 mars i8y8. — Chambre des députés, 24 n^a» 1^» <*•»cours de Rouanet.
(2) Même discours.
(3) Figaro du 6 avril 1898, lettre d'Alger.
(V|) Ji'LKS SouRV, Campagne nationaliste, <j2. — La conférence Moié-Tocqueville, pépinière, deptiis cinquante ans, de la politique, invita le Gouvernement u à prendre les mesures nécessaires pour arrêter l'envahissement périlleux de la race juive ». — A Brest, quarante commis-voyageurs envoyèrent une adresse au générîû de Boisdeflre; ils y réclamaient" unanimement » l'expulsion des juifs, « de tous ceux qui ruinent et avilissent le pays ». — Une assemblée agricole de l'Est adopta le programme suivant: « Nous ne voterons que pour les candidats qui s'engageront à proposer, soutenir et voter une loi interdisant aux juifs l'électorat et les fonctions civiles et militaires. » (Croix du ii mars 1898.)
(5) A Rouen, Lyon, Saint-Ktienne, Nantes, etc. Les négociants juifs inlcntèrent des procès aux auteurs de ces publications et obtinrent des condamnations.
aucun bon Français ne doit s'approvisionner chez les coreligionnaires du traître ; les devantures des magasins, les murs se couvrent de millions de petites étiquettes avec ces mots : « N achetez rien aux juifs ! » — EnAlgérie, la persécution s'étend aux ouvriers, aux enfants. Les patrons qui emploient des juifs ou des juives sont sommés de les congédier. Les bureaux de bienfaisance excluent de leur distribution les indigents qui n'appartiennent pas à la race aryenne (i). Les petits sémites, avec leur avidité ordinaire de s'instruire, abondaient dans les écoles : la municipalité de Constantine décida de purger les classes de cette « ver« mine (2) «.
Pour exciter encore les passions, les journaux ressuscitaient la vieille légende du meurtre rituel, racontaient des rapts mystérieux d'enfants ; les juifs, « qui avaient déjà envoyé 80.000 francs au Syndicat », apprêtaient un « grand sacrifice religieux pour la fête de Pourim(3) ».
Il n'est pas douteux que l'antisémitisme a rommisdes excès plus nombreux et plus graves en d'autres pays ; mais il parut plus « contre nature » dans celui de Mirabeau (4), et plus redoutable, puisqu'il n'était, dans la
(1) Discours de Rouanel : « Voilà labarliarie qui s'est él^iblie là-bas ! »
(2) Complc rendu du conseil municipal de Constanline, dans le Républicain, sous ce titre : « A propos de l'invasion de nos écoles par la vermine juive. » La proposition fut faite par un conseiller du nom de Grasset, appuyée par le maire, l'adjointe un professeur de philosophie et le député Morinaud. — Au lycée d'Alger, le fils du Gouverneur général, Lépine, fut mis en quarantaine par ses camarades, injurié et frappé dans la rue, parce que son père avait pris une attitude résolue contre les émeuticrs antijuifs. (Figaro du 8 avril i8f)8.)
(3) Dépêche du 18, Libre Parole du 19 février.
(4) C'est ce que dit Tolstoï dans une conversation avec un rédacteur du Central News: « L'antisémitisme et le chauvinisme sont plus ({u'affreux; ce sont des passions sauvages, indignes
peiisi'i' (le SOS proinolcur», que Is lorchc ponr alliiiner aa plus grand f(^u.
f>tle craiale d'un plus grantl inrcodie, d'un autodafé oii cl\iiilres fi^urprnk'nl qav. Us juifs, ne fut nullcmenl iSlranRAri! à rirrilation cpoissanle des pcnpiee el des esprits libre-s ronlm la France. Us se fAchaienl que c^ grand pays Irompé les prtl pour des ennemis, alors qu'ils élaienL, pour 1» phipnrt, des iidmirateurs de rame française. Et ils BVlimyaicnt surtout de l'csemplo donné aux vieille.s forces rétrogradas el brutales par cette poliliquô oppressive de )ajuslicc el par laot de haines qu'ils redoutaient, non snns raison, conime<' des uiiitadies contagieuses (i) ».
Le temps luai-ehait tritsvile; à l'origiae, les anliséraitcs avaient Hé seuls à Cfimprcndre qut^l profil il y avait à tii-er de ce capitaine juif accusé de trahison ; les partis de réaction répugnèrent d'abord à exploiter un crinie individuel ; ils s'y décidèrent quand le crime fui devenu douteux ; et, prestiuc aussitôt, li'ur mouvement .se dessina en plein, dun oiïensivft singulit'r.enienl hardie, non pas seulcineuL contre une race ou contre une religion, mais contre les principes de 1789 et la^ociélé uiodenie.
On avait cru, depuis ccul ans,, que ces piiueipcs
de la nation française. ■ (10 marw i8«j8.) De nn>me Zokrewski : <c Celte .ifTaire ,1 montri^ quels lias tnatinrlSi île biHes Tauvcs recèle la foule iicnarc dans ee pars qui devrait in.)reher à la tête de la civiti-^ilion. " 1,1) Lcltre an BJOrnson, do a3 avril, h Zola.'
LES IDÉES CONTRE-HÉVOI.UTIONNAIRES 6i3
étaient entrés dans la chair et le sang de la nation et que le triomphe de la Révolution était définitif. Tout à coup, une autre France apparaissait, à face d'Espagne.
L'un des faits les plus considérables du xix*" siècle, c'est que TÉglise y tint tout le temps école ouverte contre la Révolution. La bourgeoisie libérale, puis la démocratie laissèrent dire, comme si toute cette semence avait dû tomber seulement sur des rochers. A présent, toute une génération débordait dans la vie publique, à qui ses maRres avaient inculqué le mépris des « pauvres vani tés idéologiques» de Quatre-vingt-neuf (i) ; elle était hantée par le regret des privilèges « honteusement abandonnés », « dans l'hystérique exaltation de la funeste nuit du 4 août (2) », et se proposait de rétablir, non pas même les institutions politiques de l'Ancien Régime, « mais celles du moyen âge, »et de ramener la France « aux conceptions sociales du xni* siècle (3) ».
Le mot de contre-Révolution, si fréquent autrefois dans les luttes des partis, avait disparu, depuis pas mal d'années, des polémiques ; maintenant, la Contre- Révolution elle-même entrait en scène avec le Syl^ labus pour drapeau (4), el proclamant les droits de
(1) Paix Bounr.ET, dans la Mineroa du !•' août 190a.
(2) Ihid, — Ailleurs: « Cetle funeste nuit, dans laquelle il commençait à voir la plus honteuse des démissions. » {U Étape, 79.)
(3) De Min, Discours de réeeplion à r Académie française : « 0"'»"^portenl les restrictions libérales et les analhèmes contre les institutions du moyen Age ? Ainsi, par une irrésistible évolution, les idées anciennes reparaissent avec des besoins nouveaux, et ce n'est pas la moindre surprise de notre temps que ce retour aux conceptions sociales du treizième siècle. >• {10 mars 1898.)
(4) De Mun, Discours politiques et parlementaires, 1, 11: « Notre drapeau se déployait fièrement : c'était la croix et sa glorieuse devise : In hoc signo vinces. Notre but était clairement indiqué : c'était une contre-Révolution faite au nom duSylîabus. »
eu HlâTOlRE OB LASTADIB OBBICPUS
Dieu [i)i — c'est-à-dire du préLie, — le règne du Clirisl. C'est ce que dit expressément son plus magnifique orateur, de Mua, dans son discours de réception A l'Académie : " que 1» Révolulion élail mouritute, déjà au tombeau ; que son œuvre économique avait vécu ; que la libcrlt^, son œuvre politique, est incompatible avec tout ce qui fait la forée des nations. » Dis fois il y revint, d'un ton hiiutain et triomphal, l'un des grands vainqueurs du jour, encore chaud des applaudissements républicains aux fumeuses séances où il exigea les poursuites contre Zola et incarna l'honneur de l'armée dans les pi-olccleurs d'Esterhazy. De fait, il continuait seulement ses harangues d'hier, leur donnait leur conclusion logique, en conviant le siècle finissant aux obsiiques de la Hévolution. Il la détestait depuis longtemps. llaracontA luim(>mc qu'étant prisonnier à Ajx-la-r.hapelle, apri^s la capitulation de Metz, "Dieu lui avait donné le livre « qui, commenté par un jésuite allemand, le R. P. Eck, avait dessillé se.syeux(a). Ainsi, sans la trahison de Bazainoet sdns l'intervention " providentielle.) d'un moine prussien, le cuirassier français aurait toujours ignoré que « la Révolution est la cause et l'origine de tous les maux » du siècle. Peu après, il quittait l'armée pour mieux combattre " cette TilIe de la Réforme et de l'En-
(i) «L'Étal mis ft la place de Dieu el l'ordre légal subslilué à l'ordre divin, voilà l'étal social que la RÊvoluUonDoUBS faiL ■ (De Ml'n, DUcoan, I, 9^.)
(2| " Ils avaient peu de livres (lui-mémo el l'un de ses compagnons de captivité); mais Dieu leur avait donné celui qui leur convenait. " [DUcoart, I, 5.) — Le livre élail la brochure d'Emile Kellcr sur l'Encyclique ri ht principes de 1789. — " Leurs yeux s'ouvrirent elleurTni fut fixée. Un vénérable religieux d'Aix-la- Chapelle, où ils étaient interné!^, le II, P. Eck, de la Compagnie de Jésus, dirigeait leurs éludes et, consolant leur patrioUsme par l'espoir des révolutions prochaines, préparait leurs âmes aux tulles du lendemain. » {Ibid., I, 6.)
LES IDKKS CU.NTItK-IllvVOl.UTIIWNAlHtS M6
oyclopéi]ie(i;'>;illadéfinissail:<>Lc[nassacredespréires, le meurtre, le pillage des églises, le génie de la Révolte, l'insiirrecliondc rtiomme conlre Dieu (2) », — Satan (3)-
Le petillils de M"" de Staël, d'Haussonvillc, après avoir rappelé ces définitions, ne trouva pas autre chose è répondre <{ue ceci : « Je ne me sens point d humeur. Monsieur, è prendre contre vous la défense de la Révolution française {f,). »
l'ar contre, il le félicita d'avoir " pour armes un globe surmonté d'une croix et pour devise ces deux mots : .\il ullra. Rien au-dessus de la Croix, Rien audessus de l'Église (5) .»
Quelquefi jours plus tard[,6), unautvc académicien, VogUé,lui aussi député et-x ralliée la République», fil.à son tour, une oraison funèbre, celle du régime parlementaire, des libertés publiques. Il recevait Hanotaux; le ministre des AlFaires étrangères succédait ù Challemel- Lacour, proscrit di- Décembre. V()gué appela le coup d'Klat " une opération di- police un peu rude 7. ".
■1) Disruiiri' .'i l'AciiiIi-iiiie.
Il; Discours [ii'onoiii'.c! à la rlùlure ilc r.\^serul)1i^e [çOiii^riite des lucmlire» do t'UBuvro des crrcli>» fiHIH)lii|ues, le jï niiii iSj'i, anus la pn^slll(■nct■ du i-anllnnl Guiberl, iirrlievCi]tic dr PiiriH 'I. 'Ji, 'ja;. — .Villeurs : « Voici toua !<■« Iionni'les gfns diicronl pour condamner \a Itùvcilulion. h (I, mi.)
i3. > Le (i^iiic (le lii Révolution, sprèf' itvoir, pendant des sièclei>, Idiirnii'nlé le monde de sa haine contre IJiiru.ri'csl enfin incami- diiiii« une dornitire rorniP. et, cvIIi--1h, Josupli de Maittre a dil ijuVIte élail D.iUiniiiUF ; sniiM culte rorine, il s'est di-jiuis iptalrc-vin|jrti):ins rinjiari- de la l'nini-c. " {l, 'fi.)
(4) Itéponsi' au cuniti* de Mun.
[D; u Telle 11 Ati; l'n elTct, Honsiciir. In dcvii^e de viili'c vie. "
(0, Séance du m.'» nuirs iStpH.
17] VokU^, en |>arl,int des muilrrs d'danoUiux. de ceux qui s'étHieiit int6re>'sé'> à ses débuts, pnssn aou!' sili-iici- (iiiliricl .M<>nod qtli l'avait successivcnienl r;dt noinuicr lioiir^-irrili- l'iïcolp di's Hautes lïtuilcs, priifesseur à cette iHdIp, iiUdclié aux iir. cliive^ iliploiii.ilicpius, iiui lui avait mis lu pied ù t'élricr. Hanotaux ne lui en ,'iviiil rien dil.
61G HfftTODtE ns L AFFAIRE DREYFUS
C'éliiil convier Ouverlemenl l'armée à k- recomintMiccr.
Précédera ment, Brunetière aY-lait ainverli avec ôclat à un catholicisme oil'ensif : " L'idée ehrélienne, c'est l'absolu... Lecalholicisme, c'est la France, et la France, c'est le catholicisme... Je lavais souvent entendu dirt- ; jeVti'i vu, j'en suis convaincu (i). » El il s'était incliné d^ani le mystère, la foi au surnaturel.
Sans la connaissance de ces incidents et de l'état des esprits qu'ils révèlent, rhistoire que je raconte serait > inintelligible.
Le** îivpitissernwnls n'avaient pas manqué au parti républicain qui. •< non ordinaire, ne les avait pas éeoutés. — L'auteur de ce livre écrivait en 1895 : « Le passi n'est jamais mort, il ne tait que sommeiller; rhi.<>toîr& , est pleine de ces réveils... Tout ce que le xviii' sièr;le, Encyclopédie ot Révolution, avait cru détruire, n-ost qu'engourdi ; cette morl apparente n'est qu'un sommeil réparateur; les tombeaux se rouvrent, presque tous les vieux préju^^s que muis avions ajipris ;■) consiilT-rer comme des curiosités historiques rentrent ou s'apprêtent & rentrer dans la politique avec une force menaçante(2). n — Bien plus, les républicains eux-mêmes, les uns (les radicaux), sous prétexte qu'ils avaient trouvé un meilleur système fiscal, les autres (les socialistes), en préconisant la guerre des classes, d'autres encore (les modérés), en laissant se reformer les congrégations, contribuèrent à faire perdre au pays de la Révolution le sens de la Révolution. Quand le Gésu
(1) Discours prononcé à Besançon, dans; la s.ntle de la maison (tes Carmps, sous la présidence de lardievéïiie. février i8g8.
[2I Les réveils du Passé, dans le Malin du 21 avril i8g6. Cet article esl reproduil dan.« le volume intitulé: némagogueg ef Sociatisles, ig6.
leur tendit le piège de ranlisémitisme, ils y tombèrent.
Grand, incomparable bienfait de l'affaire Dreyfus que d'avoir hâté l'explosion I Combien plus périlleux eût été le lent engourdissement, lacheminement insensible vers le reniement final !
Les républicains parlementaires, attentifs, à mesure que se rapprochait l'échéance électorale, à ce qui se passait dans leurs circonscriptions, y constataient un mouvement inusité. Toutefois, et pour effrayés qu'ils fussent, ils se taisaient encore de leur peur. Convenir de Taudace croissante do la contre-Révolution, autant avouer que c'était le contre-coup du crime judiciaire impuni.
Le lien était si évident entre ce fait divers et la grande guerre qui commençait, que les promoteurs de la Revision parlèrent pour la même raison qui commandait le silence aux politiciens. Guyol, imbu des idées anglaises, prônait depuis quelque temps la constitution d'un comité sur le modèle de la Personal Righfs Associalion, La pratique formule, traduite en français, s'élargit aussitôt. On décida, dans deux réunions qui furent tenues, Tune chez Trarieux, l'autre chez Scheurer (i), de fondtîr une ligue, non pour la seule défense
1) '^4 ôY -25 févrior i8<)8. — Los promoleurs de la Ligue furent principalomont tloH -« inlellectiiels *, selon In formule du jour Duclaux, <'iriinaud, Paul Meyer, VioUet, G. Monod, Haoul Allier» Paul Desjardins, <;ir\, Ary Ucnan, Frc^déric Passy, Havet» Molinier, Maurice Bouohor, Séailles, Kmile Bourgeois, Lucien Hcrr, Georges Hervé, Héricourl, Richet, Paul Reclus, Psichari, Porto-Riche, Georges Lyon, Stapfer, Réville, Salomon et Théodore Heinach : quatre sénateurs: Trarieux. Ranc, Ralier, Clamageran : quelcpies journalisles : Vaughan, Francis de Pressensé, MorhardI, Thadée Nalanson, Georges Moreau ; «ludques industriels, Arthur et Henri Fontaine. — La réunion qui eut lieu chez Scheurer comprit seulement Trarieux, Yves Guyot et moi.
SIB HISTOIRE DE 1
de Dreyfus, mais pour rapprendre au peuple les droits n naturels, inaliéuableâ et ïiacr^s (ij » de l'homme et du citoyen, — ses propres droits.
Le dégoûl du peuple eût pu nous venir de tant d'ahominalions et de sottises qu'il applaudissait ; au contraire, ce fut une profonde pitié, la ferme volonté de l'éclairer, de le sauver de lui-môme.
Le vieux Grimaux n'avait pas relu, depuis le coIl^g«, la fameuse déclaration. Une grande émotion le prit quand Trarleux donna lecture de ces lignes du préambule, sorties, il y a un siècle, de dix siècles de misère el de servitude, et si terriblement prophétiques, éternellement vraies : « Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des Droits de THomnie sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des Gouvernements..,, ■<
Viollet fut désigné pour rédiger, avec Trarieux, les statuts de la nouvelle association.
Ce grand savant, qui avait rouillé si profondément aux mines du vieux droil français el en avait dégagé les Propylées, les Élablissemenls de Sainl-Louis, était, je l'ai dit, profondément catholique. Rien qu'à soD maintien, ou reconnaissait en lui l'un de ces « Port* Royalistes attardés », pour qui « le nom de Janséniste était moins le signe d'une dissidence dogmatique que l'indice d'uue profession de gravité el de religion austère (2) ». Ce sérieux du janséniste, Irisie, mais fortifiant, ne va pas saas une haute moralilé, qui est.etleméme inséparable du courage. Viollet convenait qu'il avait été conduit, « comme malgré lui », à la conviction que Dreyfus était innocent ; mais, d'autant plus, il se
(i) Préambule
:, Estai» de morale
LES InéES CO\TRE-1tÉV0I.UTI0NNAIRES 549
croyait le devoir de ne pas s'en taire, surtout sous les menaces des journalistes de sacristie et de corps de garde. Alors que taot de libres-penseurs et de républicains n'osaient pas les regarder en face, il fit & l'un d'eux cette cinglante riposic : u Vous aussi, vous êtes des terroristes (i)! »
Tout à coup, on apprît cjue la Chambre criminelle de la Cour de cassation avait annulé l'arrêt de la cour d'assises (2).
L'avocat de Zola, Mornard, juriste consommé, d'esprit pénétrant, avait fait valoir sept moyens à l'appui de son pourvoi. Six étaient relatifs à des violations Ses droits de la défense, notamment à l'arrêt réglementaire qui avait séparé do son contexte une seule imputation dilTamatoire ; non seulement larrôl par lui-mi}me constituait un abus de pouvoir, mais Delogorgue, en outre, après ravoir laissé enfreindre par les généraux, l'avait opposé aux avocats. Le septième moyen était relatif à la plainte même du minisire de la Guerre. Selon Mornard', elle ne pouvait servir de base légale à la poursuite, vu que les conseils de fjuerre sont, en droit, une juridiction permanente et qu'aux termes de la loi, » dans le cas d'injure ou de diiîamation envers les cours et tribunaux, la poursuite n'aura lieu que sur une déli-
■i. Courrier du Pus-de-Calai» ilu a<j avril iSi.tS.
il) Chambre criminello, audience du 3 avril iSijS. 'Le compte rendu du p^oc^H i>n rinsation a élÉ publié k l'Appendice du tome lE du Proi^f Zola.)
bération prise par eiw en assemblée géiiéralu (i) *. Ainsi, le ministre de la Guerre ^tVUtat subslilii^ arbitrairement ail conseil de guerre, loulc U procédure était nulle.
Le rapporteur Cliambarcaïul, puu^ le procureur général Mnnau écartVîreul les six premiers moyens (2). Légal ou non, les. avocats do Zola avaient accepté l'arrêt réglementaire au lieu de .se pourvoir aussitôl
(0 Proeê* Zola. II. ^38 à 45i.
(a) (Jtiambnreaixl reiiunaee le moyen retallTau refuf? do po^iet tteâ (lUonUone & M"* Dre.vfuâ el â Casimir Perier sur la liunnc foi de Zuls ; l'ârrdt dt la Cour, en I'«spËc«. est l'siiplicjiliMti
pineiHairc (II, î«2;. C"o«l «e»Ie-
- Sur le moyen reiaUr A l« tiola-
iPellicux^ Mil . .,...:.. I
âpr^eavoii' f.n' ■■■ ■ 1 ■ 1...;-.'. n ,.
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^■n iui,:.'|U,l;,L l,,;.,l ,.-i^l:-..y.-i.\..,iv . >..:...■ .■:.,:.[. l;„i,Jeirr^ )'fl' enl'reint ; mais Démange, lui aussi, avait Tait une déclaralton abusive (491). — Sur l'audition de deux témoins {M>* de BouiBDcy et M"* de Couitninges] par commission rogaloire, « sans prestattori préalable du nermenl exigé par l'art. 3i7 ", Chsmbareaud est hésitant (S67J ; Hanau rejette par cet argument : Il Sous l'empire de la compétence correctionnelle, les délits de presse étaient poursui\is sur la déclaration des léinoina ne prêtant (jue le aerrueul réduit ; pourquoi en serait-il aulr«ment aujourd'hui devant le jury? •> <499-J— Sur le reTus de l'apport des procédures Dreyfus et Esterba/.y, Mornard soal«naîl que la cour avait empiété sur le pouvoir discrétionnaire dn président. Cbambarcaud rappelle que la défense elle-même a eu le t<irt de s'adresser à la Cour (463) ;Manau dit également que le moyen manque en fait et en droit 1^^). — Sur le refus d'interroger tes experts qui auraient invoqué ft tort le secret professionnet. Cbnmbarcaud 14O41 et Manau (4<)3) répondent que les experts pouvaient l'invoquer et que, d'ailleurs, au procès Esterhazy, ils avaient déposé à huis clos.
contre la décision qui mulilail leur droit de défense (i;.
Par contre, le septième moyen devait être accueilli, le texte de la loi étant formel. Et non seulement il suffisait à anéantir la condamnation, mais il olîrait encore cet autre avantage, puisqu'il abolissait aussi la pour- . suite, de permettre à la Cour de casser sans renvoi. « Tout est fini, à moins d'une nouvelle poursuite régulièrement provoquée et engagée. »
Le langage des deux orateurs de la Cour de cassation fut fort difi'érent ; Chambareaud fit effort sur lui-même pour ne pas sortir du cadre sévère d'un rapport juridique; la véhémente parole, plus libre, de Manau s'en échappa. Ce grand vieillard, presque octogénaire, était un ancien proscrit de Décembre, l'un des derniers survivants de celte génération de 18^8 qui avait porté dans la vie des illusions illimitées de justice et que la force brutale avait aussitôt renversée. Il était entré dans la magistrature après trente années de barreau, à la chute <le l'Empire ; et, comme il avait gardé, sous une épaisse broussaille de cheveux blancs, pareille à une crinière flottante de neige, un visage jeune, coloré, mobile, des yeux ardents où la flamme du Midi n'était pas encore devenue de la lumière, de môme il avait préservé, des atteintes de l'égoïsme et du septicisme ambiants, une Ame généreuse et toute brûlante des croyances qui, jadis, avaient fait la République si belle. Il frémissait donc de cette grande lutte pour une vérité qui, déjà, lui paraissait certaine et, redoutant qu'une grave violation de la loi eût été commise, il se fût cru déshonoré en s'en taisant : u Si Dreyfus a été illégale-
(1) Prorèa Zola, II, ^Zxj, Chambareaud. — Do mùine Manau : « L'arrêt est raanifesleinent interlocutoire; il devait donc être attaqué dans le délai imparti par l'article 878, c'esi-à-dire dans les trois jours. »> '|8'|.)
ment condamné, la sentence doit élre brisée,! i). i Il dil cela 1res forlemeni, et aussi non eslime pour 1» promoteurs de la Revision, «ni des vendus ni des Irattres^J mais l'honneur du pays », et son dégoût des fiireursl antisémites." Ces 8ct>nes abominables, indignes dfrl la h'rance du xis' siècle, sont un oulra^e aux précur-J seurs de la Révolution, à Voltaire, émancipaleur de la ï pensée humaine ». Enfin, ayant assisté tï toutes les audiences du procès de Zola, il avait gardé une impression i profonde de la =cène culminante du drame, quand E»- | terhazy resta muet sous le questionnaire d'Albert Cle- j menceaii, et il envisagea l'hypothèse oii le misérable I avouerait son crime, Bien plus, il l'y convia, l'assurant 1 de .l'impunittS. Par deux fois, il y revint. Et, visiblement, c'était son espoir que l'alTaire finirait ainsi. Il ne ] iwubaitatt pas de " nouveaux procès fiévreux » : i! doit-J suTlire aux officiers qui ont acquitté Esterhazy d'avoir! fait une fois condamner Zola ; les amis de Dreyfus, si I les débats doivent se rouvrir, pèseront leurs parole^jj et " auront pitié de la France ". Pour les juges qui ( l'écoutaient, il leur rappela seulement le vieux précepte biblique (2] : « Tu ne suivras pas la multitude pour faire le mat, et, lorsque tu prononceras dans un procès, tu ne le détermineras point, pour suivre le plus grand nombre jusqu'à pervertir le droit (3). »
Ce qui eût surpris en d'autres temps, c'est qu'un autre langage fût tombé du plus haut siège de la magistrature. 11 parut alors séditieux. La Chambre criminelle ayant remis son arrêt au surlendemain. Billot, en plein Sénat, essaya de circonvenir le premier président Ma-
(1) Proeèi: Zola, II, 47», Manau : «Si cela ^lait vrai, il n'est pas douteux que la diV'.lsion serait frappée d'une nullité radicale.» (a) Exode, cliap. XXIII, verset 11.
[3j Procès Zola. Il, ^75, 480, 5ofi, 5o8.
zeau. II s*assit à côlé de lui, engagea une conversation qui parut animée. Leurs voisins entendirent ce dialogue : « Non, non, objectait Mazeau, on n'agit pas ainsi avec des magistrats. — Alors, répliqua Billot, je ne réponds plus de rien. Vous vous engagez dans une voie révolutionnaire dont vous serez les premières victimes. Vous y passerez lespremiers. » Puis le juge et le soldat se donnèrent rendez-vous pour la soirée ( i).
La Chambre criminelle tint bon, cassa Tarrét sans renvoi {2).
Grande joie chez les révisionnistes, réconfortés par la parole de Manau, par la déclaration de Chambareaud que « ni Tacte administratif ni Tœuvre du juge ne sont exceptés par la loi du domaine de la critique »> ; donc, dans le procès de demain, les témoins pourront parler, « et la question sera posée ».
El colère plus bruyante encore de leurs adversaires, hier champions intraitables de la chose jugée, et qui, maintenant, la déclaraient imbécile, clamaient que « de tels arrêts font mépriser la justice (3)». Depuis six
(1) Récit de Clemenceau dans V Aurore du^ avril i898. — D'après Mazeau, Billot se serait borné à lui dire : « Que pensez-vous de ce qui va se passer à la Cour de cassation ? » Sur quoi, le premier Président: « Rien, rien. Vous savez que je ne veux pas en parler. » (Déclaration de Mazeau à un rédacteur des Droits de t Homme.) Clemenceau maintint sa version.
(2) Procès Zola, H, 609.
(3) Alphonse Humbert, dans V Éclair du 3 avril.
SH IllSTOiriE t)E LAFFAllŒ DREYFUS
mois, le ^rancj cloaqim de Di'umunl vomissait IoiiJoui'k les mitmes mois: trailre, infâmp, vendu (i). Nullo uuti-ff vai-ianle que les noms des diflamés. C'était le tour des iiiagtsLrals de I9 Cour de cassation, eux aussi « aux ordres de la liaulo et basse juiverie ", " scélérats et Tjius- Baires », ■• eo rt^volte contre l'armée », le " juif allemand ■' Lœw (qui n'ûlaît qu'alsacien el pi-otestant ), « l'immonde Mânau (2) ».
Méline fut conslerné; tout était à recommencer, et, celte fois, dans une arène déhhiyée debarritres.
Le coup, à la veille dos élections, lut futd'aulahi plus pénible. Cet homme, si froid d'apparence, et qui, dans le mal comme dans le bien, avilit moniré tant de résolution, ne réussit pas à cuclu'r son dépil (3). S'il n'alla pas, comme Billot, jusqu'à traiter de " révolution >> ce triomphe passager de la loi, il critiqua avec amertume la théorie de la Cour de cassation et " regretta, blihnu It!» plintstts uialheureuses ■• do Munau. Lus disputés (doux ancicnei bouliingîsles) qui l'iaterpellaient direul que le langage du Procureur général avait ('té ■■ indigne ". BrisMjn se ri'veilla pour dêidaici* que " toole la vie de ce magislrat avait été consacrée ù la défense du Droit .■. Méline, baissant la lèle, proiuil que >• le (iou-
i(.n.lQ : M:i[
ùh. -
.. L'infam
l.'iiri.iêf cst^i-Uilwuv-,. . Ml,
etacssans-paLric... u — M(iiii(.'s fureurs cluv. llochffori, Millovoye, Judet, qui rréquenUil aRSidùmenl chez îlanotaus, Pollonais, qui venait d'<>tre décoré par Baitliou .
(3; Chambre dts Députés, ]«<Vinci! du ï avril 1898, inlerp«llation de Marcel Habcrl et Albert Clikh^ " sur Ips sjilCE que le Gouvernement compte donner à Hiitl'I rendu par lu Cour de caspa-
LKS IDKES CONTIŒ- REVOLUTIONNAIRES 655
vernement examinerait, en toute impartialité, le langage » incriminé (i).
Il se sentait dans « une situation san^ issue », et il dit le mot. Quand il annonija que le conseil de guerre serait réuni et statuerait en toute liberté sur la reprise ou Tabàndon des poursuites, il fui visible qu'il inclinait à labandon. Les radicaux, à cinq jours du terme de la législature, n'osèrent pas le renverser (i>). Ppurtanl, Goblet rappela qu'il lui avait dit, le 4 décembre : « C'est l'anarchie par le Gouvernement ! » Et « tout, en effet, était démoli », w rien n'était resté debout.*. » Mais Goblet ne l'entendait pas de la justice.
L'armée, les officiers surtout fermentaient.
Depuis la guerre contre l'Allemagne, la minorité des officiers sortait du rang. On avait trop dit que la victoire de la Prusse avait été celle de la science. De là, dans l'organisation de l'armée nouvelle, une part excessive faite aux élèves des Écoles. En même temps, la vieille noblesse et le parti catholique, chassés des emplois publics par la démocratie triomphante, avaient dirigé leurs fils vers le métier militaire. Beaucoup de républicains le considéraient comme grossier, préféraient les carrières libérales ou les affaires qui
11) u La Chambre ne peul allendre autre chose du Oouvernemenl (fuc la promesse d'examiner en toute imparlialité le langage d'un magistrat qui est libre dans ses réipiisitions et qui occupe depuis longtemps son siège avec honneur. »
[2} L'ordre du jour pur et simple fut voté par 809 voix contre
exigenlpIusd'intclligeDce.Mainlenanl, après un quart cle^ siècle tic République, les cadrer de l'armée étaient aiix ( mains de celle jeunesse élevée, façonnée par les Je- | suites. Les républicains y étaient h l'étal d'exceplioa. 1 Les plus roturiers alîeclaient des passions réactionnaires i pour se faire bien voir de leurs camarades riches, de» ' chefs, et, pour ^Ire reçus dans les salons, fréquenlaienl-l les églises.
Oambetta, par son prestige personnel, amoureux de \ l'nrmée k qui il promeltail la Jtevanche, sachant lui parler et très au Tait des questions militaires, imposait aux J chefs. A sa mort, comme les intransigeants se réjouis- J saient, un i-évotulionnaire, de l'espèce qui est perspi->l cace ( 1 ), s'écria : « Les imbéciles, ils ne voient pas que T les généraux soni délivrés! « La plupart des officiers furent de cœur avec Boulanger ; hors quelques esprits i réfléchis, qui restèrent silencieux, tous se prononcèrent ! avec colère contre la Revision, «epi-écipitèrenl sur cet ta J occasion de réagir contre la démocratie.
Nul prétexte ne pouvait être pire que celle question dé justice. Armée et nation sont aujourd'hui frappées d'une même cécité; demain, quand il sera éclairé, le peuple, oublieux qu'il a été aveugle, uc pardonnera pas aux chefs de l'avoir été, réagira contre l'institution militaire.
Pour l'instant, l'armée n'avait jamais été plus populaire ni plus adulée par les partis. Ou ne parlait, par une étrange interversion des râles, que de la défendre. Dès qu'un régiment débouchait, les passants couraient, comme à son secours, pour l'acclamer. Pellieux multipliait les occasions de se faire applaudir. Ce militarisme n'avait Hen, d'ailleurs, de belliqueux.
i) Lissagaray. — II tint le propos à Ranc.
Les ovations, que la foule réservait autrefois aux troupes victorieuses, allaient maintenant à des soldais à qui elle demandait surtout de ne pas se battre. On avait tant dit à ce peuple que la Revision serait la guerre, qu'il le croyait. La cause profonde des renouveaux de l'esprit césarien n'est nullement la vieille ambition batailleuse et conquérante, mais, bien au contraire, l'amour désordonné d'une paix qu'un chef militaire saura assurer. Cet esprit de Brumaire soufflait à nouveau. Les journaux qui invoquaient le «sabre libérateur (i) », c'étaient les mêmes qui réclamaient les huis clos, protestaient qu'on ne pouvait pas regarder au dossier secret sans provoquer des catastrophes. Le cri de « Vive Tarmée ! » signifiait, pour les couches profondes : « Vive la paix ! »
Les officiers n'eussent pas été des hommes s'ils avaient résisté à une telle griserie. Ils eussent trouvé naturel que la part qu'ils avaient prise au procès de Zola, comme témoins ou comme manifestants, fût inscrite sur leurs livrets comme une campagne. Leur irritation éclatait en des actes insolents ou odieux : l'un d'eux fit dresser, au champ de tir, un mannequin qui figurait Zola (2) ; un autre écrivit une lettre outrageante à Trarieux ; Billot refusa de le frapper, ne s'y résigna que devant l'intervention personnelle du président du Sénat, Loubet, et une réunion comminatoire des groupes républicains (3).
Tout ce corps d'officiers, d'ordinaire très calme, occupé de travail ou de plaisir, était agité, bruyant, d'une susceptibilité énervée.
(i) CoppÉE, dans le Journal du 6 avril 189S. — Mille voye, Driimont, Cassagnac, Judct tenaient le même langage.
(2) Siècle du 22 avril.
(3) Le capitaine Begouën fut puni de la réprimande du ministre et renvoyé de l'État-Major général au 6* corps, à Chûlons (3 mars 1898;.
IIISTUIHE DS t'AI'l'ATIie DHEYfUH
Billot. f-iirtoiil BoisdelTri;, eussenl voulu que les juge» ilKsIerhazy se contentassenl de la condamnalion mo^al(^ qu'ils avaient oWenue conire Zola. La presse " patriote » les y engageait (i). On leur promeltaîl. eu échange, (jue le conseil de l'oniredc lu Li^ginn d'honneur serait invilf à rayer leur iosulteirr.
Mais ces soldats étaienl lanci^s, el d'ailleurs oonvain- 1 eus qu'ils n'avHieni point forfail comme juges. Une- j basse politiiiue pouvait conseiller de dt^daignor l'outrage | impuni ; l'honneur exigeait de le relever. PourtimU ils délibérèrent pendant huit heures d'horloge, tiraillés , entre la discipline cl l'honneur, pour aboutir, sur le conseil de Peliicux, à une transaction. Ils décidèrent . (par 5 voix contre ti] de porter plainte, non pas qu'ils »e~i sentissent plus atteints " que leurs camarades el Ieur«- I chefs par les diUamattons-dc Zola », mais dans l'intérêt supérieur de la justice militaire etlo-mênie ; en conséquence ils réduisaient la plainte à trois lignes : <■ Un conseil de guerre vient par ordre d'oser acquitter un Eslerha/y. soufflet supn^uie Ji toute vt-rili^ it toute justice >•■ lia écariaivut ainsi la phrase reduulalilc, qui dominait toute l'aiTaire, sur la communication des pièces secrètes (2).
Nul aveu plus criant que l'illégalité avait été comnaise. La Cour de cassation avait décidé que les témoins, dé— bâillonnés, la pourraient prouver. Pour éviter la réponse, on supprimait la question.
Méline et Billot furent, cette fois, bien conseillés, non seulement par Ployer et par Tézenas, mais par le pre-
(1) Malin, Gaiilùit, Éclair, Écho de Parin, etc.
(2) 8 avril ]8DS.— Le conseil tmit, en outre, le vceu que le minislre de la Guerre demanditt nu f;rand chancelier de la l^^ion d'tionncur la riidUilion de Zoln, Un peu plus lard, cinq membres du coneeil décidèrent de se porter partie civile aux débats.
LES IDKES CONTUK-HÉVOLUTIONNAIHES 559
mier président Périvier, qui avait accepté de diriger les futurs débats et promis de « serrer la vis ». Ce magistrat facétieux, que les malveillants disaient à tout faire, trouvait que Delegorgue avait été mou.
Au surplus, le j)rocès n'aura pas lieu à Paris, mais à Versailles, « pour empêcher, expliquaient les journaux, que Tordre ne soit troublé », et parce que « la salle des assises de Seine-et-Oise était très petite ; vingt auditeurs tout juste s'y pourront asseoir en dehors des témoins et des journalistes (i) ». On engageait en conséquence les partisans de Dreyfus « à se montrer très doux, très calmes » ; « toul autre attitude de leur part pourrait leur valoir force corrections». « On aime l'armée, à Versailles (2) î » Même, un bon jeune homme, fils d'un général, indiqua, avec plan à l'appui, la manière d'assommer Zola à la sortie du palais de justice (3).
Esterhazy reçut, sur ces entrefaites, deux terribles coups de massue. Le Siècle publia la déposition que Casella avait été empoché de porter à la cour d'assises — ses conversations avec Schwarzkoppen et Panizzardi (4), — et la lettre d'un prétendu diplomate de Berne (5) qui résumait ce que Scheurer, Zola, Trarieux et moi nous savions, par le comte Torniclli, de la trahison d'Ester-
.1} Gaulois (lu II avril i8«jS, /iV/io, Journal des Débats^ etc.
(2) Jour du \'i.
(3) Soir *\\\ i.'|.
4; Voir p. 199.
5) Cette lettre fut n^dij^co par Yves Guyot et Franris de Pressensé sur des notes de Zola. Ils s'étaient réunis chez moi avec Trarieux.
: L AFFAIRS DftEVFVB
liazy(i). Rien que le rérit circonslancié de la visite d'Eslerhazy à Schwarzkoppen, en octobre (quand il le menaça de se luer, le somma d'aller déclarer à Lucie Dreyfus que son mari étail coupable), prouvait le crime.
Le premier cri des amis d'Eslerhazy fui pour traiter d'imposteurs les auteurs de ces révûlalions. Mais aucun démenti ne vint ni de Berlin ni de Home (aj. L'Élat- Major se tut. Les journalistes coururent chez Enterbazy ; le menaongc, pour une fois, lui resta dans le gosier; il dit seulement " qu'il ne s'occupait plus de l'affaire Dreyfus (3) ...
Le parti pris était tel, et la peur, que ces révélations incon lestée s, qui eussent dû ôlre décisives, ne délermi nèrent pas une seule conversion, du moins publique.
Cependant, l'atmosphère de métiance s'épaissit beaucoup, de ce jour, autour d'Eslerhazy. Ce faux reître, qui devait lout massacrer oL qui baissail la lâle sous une telle accusation, et si précise, devint suspect aux plus crédules: les plus échauITês cessèrent de l'acL'lamer en public. Cavaignac, et beaucoup parmi les plus résolus adversaires de la Révision, commencèrent à dire que leur cause (la chose jugée), qu'ils distinguaient on ne
(1)4 «18 avril iSgS.
(a) La Gazelle dr Cologne, la Gazelle de Francfort, le Time*, VIndéptndonce belge, etc., contlrnitrent les révélations du n diplomate de Bcme ». — Panizzardi. harrelé par les reporters, quitla Paris pour Berne où il était ëgalemcnl accrédité. Il refusa »oit de conllrmer, soit de démentir le récit de Casella (dépëcbe du iC avril au Siècle] ; il allégua aux amis qui le pressaient que son devoir était de se taire tant qtie Schwarzkoppen n'aurait pas rompu le silence. La presse italienne annonça qu'il serait remplacé à brév»! écliénnce.
(3) Agence nalionale du ij avril. — «Le général de Pellieui me dit <lc n'attaoher uui^une importance â la déposition de Ca8«lla. H (Uip. à Loftdret, 5 maru kjo-j.}
LE» IDBES CONTI<E-Rt:VOL('TIONN&IRES ST)!
9»U comment de la sienne, était compromise par la tkjiiignante promiscuité avec un grcdin de celte espèce. On l'eûl volonlicrs dcclari.^ coupable s'il eût été possible de le faire sans innocenter Dreyfus. Cavaignac songeait dijli k le jeler par dessus bord comme infAmc, tout en ganlant le juif è l'Ile du Diable.
Estcrh»i'.y, h <)ui l'on n'en faisait pas accroire, se rendit compte que sa popularité se métamorphosait en mépris, et, suiioul, que le Gouvernement et l'Ëtat- Major s'en accommodaient fort bien. Plus il s'enfonce, plus son contact est salissant, mais moins ses menaces peqiétuelles d'aventurier déshonoré sont à craindre. Le jour va venir où rav<-u même de son <'rimo, auquel Manau l'a convié avec quelque naïveté, sera san? valeur; cette arme suprême, qu'il a si souvent brandie, moisit, chaque jour, entre ses mains. Le métier de mail re -chanteur, pour être profitable, nécessite quelque respectabilité apparente ; quan<l il sera entièrement discrédité et taré, ses patrons ne s'in<|uièleront plus de sa confession qu'il passera pour avoir vendue. Son indignité avérée l'aura rendu innoffensif ; son venin ne sera plus que de la bave ; il ne sera même plus une béte malfaisante.
11 n'y avait plus qu'un homme qu'il tenait d'un grappin d'acier el qui ne pouvait s'y soustraire : Henry. Ils étaient rivés l'un à raiilrc. S'il tombe, Henry le suit dans sa chute, el, tant qu'Henry est là, il peut continuer la partie. Ils se coiicerfèrentpour accréditer, en ré|>onse aux révélations qui venaient de se produire, une explication qui cadrerait avecl» physionomie démasquée du bandit, incapable désormais de jouer les cond'illierc.
L'art des gens de l'Ëlal-Major fut toujours de donner à entendre que les versions officielles d** l' Affaire étaient inexactes, mais impà.sé?s par de grands intérêts d'ordre
intemalional, et de mettre en circulation des versions cootradictoires du redoutable secret. Il n'y a pas de certitude égale à celle de Thoinme qui ilétient un secrel, surtout si c'est une sottise. Tous ceux a qui Boisdeffre anrait conté ou fait conter l'histoire du bordereau aitnote (Rochefort, Emile Ollivier, le colonel StolTel i s'y étaient laissé prendre. A d'autres, on avait conGé que Dreyfus avait travaillé avec Panizzardi ou avec Schmet» (au, que le bordereau avait été pris à Bruxelles, ou dans la valise diplomatique, ou dans le colfre-fort de l'ambassade d'Allemagne, pendant un incendie, par Esterhazy lui-même déguisé en pompier. Peu à peu, toutes ces histoires filtraient, se répandaient, aussi inconciliables entre elles qu'absurdes; mais chacune conservait ses fidèles.
Esterhazy, entre autres mensonges ({u'û avait colportés, non sans faire jurer le silence à ses confidents, avait imaginé (dès janvier, à la veille de son procès) de raconter que l'Allemagne n'était pour rien dans l'affaire. 11 s'était contenté, d'abord, do révéler que le borilereau avait été pris, non pas à rHmljassiid(î (rAllemagno, mais à celle de Russie; il débita, un peu plus tard, avec son plus boau sérieux, un exIraordiuniiT roman. Le tsar Alexandre 111, avant de» situer le traité d'allian«*e, avait voulu contnMer les informations du gouvernement IVanrais sur rorgîuiisatiou niilitair(* (i); Roisdefi're,
Il Je liens du «'niiihMje Miinslei" <|iie lo (iuiivei'neinent russe. mais pnslèrienii'iiKMil ;i la pieriiière (onvenlion iiiilitairo <lo i8<>3, avait eharpé Molir'enlieiiii. i'aMiha-5«a<lenr, el !♦• général FK'dérieksz, attaché inililaiie, «le vérili«M' «-ertiiii^ renseignenienls. Fré<lérieksz -a<li-es-a au deuxième luneau où, «onuiic oii Vu \u. I<'s .'ilLu'In'- milil.nirs élaieril leeus elia^pie semaine par D-ivitimm «'I Saiics. \«»ii' I. I '. m»X Ceux-ci l'édifîtVonl. s.iii> «iouptouiier (Ml r-au^ laire seiul)i.iMl de -soupçonner l'oUjot <lc -c< ijuc-liMii-;. ('/«'I.iil Molirerdieiiu lui-UH^'Uie qui a\;ùl l'aconlr I .uicrdntf à Miin-tei".
LES IDÉES CONTnE-lu':VOLLTIONNAlRKS TA'A
ayant eu venl de celle méfiance, fil venir Esterhazy et lui expliqua que la palriotiquc alliance était compromise si des renseignements de source privée, c*est-àdire d'espionnage, ne venaient pas confirmer, dans Tesprit du Tsar, les renseignements officiels. Esterhazy se dévoua et, jouant Tespion, alla Irouver le baron de Mohrenheim auquel il se présenta comme un officier d'État-Major, indigné de voir la Russie trompée parla France et en mesure de donner au Tsar la situation exacte des effectifs de Tarmée française. Or, les états qu'il remit à Mohrenheim et qu'il tenait de Boisdeffre, confirmaient rigoureuserhçnt ceux! qui avaient été régulièrement communiqués. Le Tsar n'hésita plus et signa. Cependant, des doules vinrent peu après à l'ambassadeur sur son aventure ; il soupçonna qu'il avait été mystifié et -Boisdeffre en fut avisé. 11 était, dès lors, « d'une nécessité impérieuse » de sacrifier un vérilable officier d'Étal-Major afin de convaincre la Russie qu'elle avait eu affaire à un véritable espion. Dreyfus fut choisi comme victime et on inventa l'histoire du bordereau. Sous main, on fit savoir à la Russie que l'homme qui l'avait documentée étail le môme qui venait d'être surpris à documenter, à leur tour, des Allemands. — Il n'y avait de vrai que ceci : Esterhazy et Henry n'avaient pas seulement « travaillé » avec l'Allemagne, mais avec la Russie (i). Plus tard, comme on
(i) D*apr^s une version qui a eu cours dans les cercles diplomatiques, le général AnenkofT, le constructeur <iu Transsibérien, aorait été l'intermédiaire entre Henry, qu'il connai^^sail certainement, et ri^lat-Major russe. Il se suicida le .ii janvier iS^t), à la veille du procès qui m'était intenté par la veuve irilfi^ry. Le Journal de Genève, le Lokal-Anzeujer de Berlin ont formellement mis AnenkofT en cause (29 et 3o juillet 1899.) 1-*^ ministre •de . la Guerre, Vannowsky, et le chef de TÉtat-Major général, ObrulchefT, furent remerciés en janvier i8<j8, à l'époque du
UierOIRK DE L
vnrra, rc conlc ^lupiile parvint jusqu'à l'Empereur d'Ali
lemHgnc, avec celte variante que c'était Dreyfus lui-
mémo qui, par ordre de BoJsdelTre, était allé trouver
Mohreuheim et sou atlarhé mllitairo, le général Frf-dr-
ricks!!.— Les journalistes anglais, à qui Esterhazy avait
confié CCS bounles, les reproduisirent dans leurs jour-
nunsroionîc venant d'une source mystérieuse et sflre (i).
Toutefois, le public y avait été rebelle, non pas tant parce
que l'absurdité en était criante, mais parce qu'il n'était
pas encore mûr pour une ineptie aussi compliquée. Les
4 IX compères jugèrent avec raison qu'il fallait, en
(Mise il Case lia et au diplomate de Berne, invent*>r
[ e chose, sinon de plus plausible, du moins de
h^a simple.
Les journaux d'Henry racontèrent en conséquence qu'EsterliHzy avait été l'un des principaux agents dri conlrc-espionnage, qu'il trompait Rcbwarzkoppen en lui livrant, par ordre, des documents frelatés, et que maître qu'il trahissait, c'étail 1 Allemand (3). Pour1>i
en
procfes Esterhazy; dès le S ilAcembre 1897,16 Tempi avait annoncé le départ de l'ambassadeur Mohrenhcim, qui fut remplacé parle prince UurousolT,et, le 11, la retraite imminente de Vannonaky, qui fut remplacé le i5 janvier suivant, par Kouropatkine. — Ces coïncidences sont curïeuxes ; cependant, le renvoi de Hohrenheim doit être exclusivement attribué, comme le suicide d'AnenkolT, i> des moUrs d'ordre privé. — Le général FrëdéricksE a rormellement démenti qu'il ail eu, pour son compte, alTaire à Esterhazy. {Temps du 11 Juillet 18119.) Pour Dreyfus, il ne l'avait connu, indirectement, qu'à roccnsion de t'assassinât de M"»» Dida par VIndimirolT. (Voir l, l", 287.}
(1) La première de ces versions parut dans le Dailg Mail du lajanvier i8y8, sous ce titre : " La Raseie et Dreyfut, De notre eorrttpondant parlirulirr, Cologne, 1 1 janvier « : lu seconde dons la Sainl'Jame» Gazelle, du iG mars, sous I.1 forme d'une lettre de Sainl-Pélershourg. L'Aaroi-e du 18 en pul)lia la traduction.
2) fc'oAo de Ptiris, Libre Parole, Inlraiisigeanl, Patrie, Jour des i3, 1',, i5 avril i*ift, etc.
r.ES IDKKS CONTBK-IIKVIU.UTIONNAIUKS fta
fus, il ti'uviiit pas cU dircclomont afTaire ii Schwarzkoppcn, mais à Panizzardi (i i.
Déroulèdc et Korheforl ajouU^ronl Foi à celle impo^ lure, qui s'arranj^ail assez liien avec celle du bonU^reaii annoté, ou lirenl semblant; Drumontsavait àquois'eiitenir. Pour les juges d "Ksterliazy, ils ne sVHonm'rentpta qu'on les eAl laissés dans l'ignorance d'un scci-et par quoi lout devenait clairet limpide.
r.eltp version inatlen<lue, qui enchantait les patriotes, oITrail pourtant un très gros risque ; c'est que l'Élat- Major allemand et, surtout, Schwarz koppcn se fâchasijenl d'c'tre bafoués, et qu'en conséquence ils fissenl panillre dans leurs journaux les documenlti qu'Us avaient regus d'Esterhazy ou, tout au moins, ceux qui étaient mentionnés au bordereau. Us curent, en elTet, la velléité de répondre par ces représailles; puis des cousidéralions, à la Tois politiques et militaires, le» arnMc'renl. SchlielTen ob.serva que livrer ii la publicité des rapports d'esi»iiiu, ce 'ferait tarir à l'avenir les sources de l'espionnage; le <-liaure!ier et lîulow, que les relations diploniulii[nes étaient déjà fort tendues. Si le peuple français veut, à lout prix, que l'innocent soit coupable, c'est alîaire à lui. Aussi bien, les fuites Trani;aises, surtout les plus furieuses, sont les plus courtes ; celle-ci s'usera d'ellc-mi^me :2:,
Le viens Itismarck, i» Kriedrichsruclie, grogna, une fois de plus, (pi'il fallait laisser les Welchescuin; dans leur jus. Depuis le début de la crise, le journaliste qui
(i li'-li'j liii ^7. ;ivn1 IM.JS; .. !,,■ coluiiel <lc Sih«iii/ko|i|ien <-A ti'i-s i\ SDH aisi- |nnir diiniier Pii pjirok de frenlilli'Knnii' el il'uflluirr i|u'il ne roimul jjiniits le troilre Dreyfus. Kn ffl'el. l'iri- Icniiiïrjbiri: (-tuil un autre iiltiiché ijui «ii^nuil ili- ikihih ilt'iM'
1} lltnKriijntmenl» inrilitii, — l>i*|>ii W jouniiiux élruniicrs uvnient vnr
Me HISTOIRE D£ L AFFAIRE DREYFr8
recevait ses confideQces s*einplojait de son mieux à railler les Allemands de s*élre^ émus, comme d^sfemmes, .à la pensée d'un officier français au
. bagne {i). - Le grand barbare, . que la mort touchait déjà, se roidissait jusqu'à la 6n contre tçute pensée d'humanité. U avait souvent traité les Français de « peuple de singes » ; ce suprême accès de démence le réjouissait. Il opinait que l'intérêt manifeste de l'Allemagne était de prolonger cette honte, et, pour y aider^ il aflectaît de mettre en doute Tinnocence de Dreyfus» Drumonl, Rochefort, Arthur Meyer, reproduisirent, à Tenvi, ces derniers hoquets du vieux Vandale.
Billet ej Boisdeffre laissèrent dire, parce qu'ils avaient fait du silence leur Lactique, dédaigneux, en apparence, des vains racontars de la presse, amie ou hostile; et» aussi, parce que ce nouveau mensonge consolidait» pour un jour de plus, Tœuvre d'iniquité et leur règne. Pourtant, quand ils furent interrogés par la suite $iir
' l'imbécile roman, ils le démentirent (2) ; on leur eût de-
qucslion d'interdire l'entrée en France de \ Indépendance belye^ du Journal de Genève, X.'Êcho de Paria somma Burthou de le faire (27 janvier iHy8\ Jl s'y refusa.
(i) Hamburger Xarhrichien, du î>I) février i8(j8 : « Les félicitalions que les Allemands envoient à Zola dénotent un manciue de tact, de juti^ement et de patriotisme. Nous nous rendons ridicules aux yeux des Français. Nous ne savons pas d'ailleurs cl quels mobiles Zola a obéi. De plus, dans les cercles ((ui, sans aucun doute, comptent parmi les mieux informés de rEuro]>e, nous avons entendu exprimer des opinions d'où il résulte (piiin y croit bien plutôt h la culpabilité de Dreyfus i\uh son innocence. Laissons donc les Français mijoter dans leur propre jus, en traitant Emile Zola et lht\vfus comme des héros nationaux ou comme les re|)résentants de Tidéalisme. » — « Un di[>lomatc >• s'appuyait encore, cin(| ans plus tard, sur l'opinion de Bismarck. [Gaufois du 8 février i<.)03.)
(:>) O/.ss-., I, r>5S, Boisdcllre : riTxj, Gonse: /iennes, I, 528, r>3o ; II. 173, Boisdon're : 1, 5.%; II, 157, Gonse. — De même Roget (Oïs.s., 1, ih.H et (iendroii {/ienncs. II, i7>. .
LES IDEES CONTRE-REVOLUTIONNAIIiES 667
miindé des pièces justificatives, qu*Henry avait négligé de forger, et l'État-Major allemand se sérail décidé pput-ôlre à les confondre.
Il y avait eu une heure, une seule, où ils eussent pu se raccrocher à cette branche pourrie : c'est quand Picquart leur nomma Esterhazy pour la première fois. Ils eussent pu l'arrêter d'un seul mot : a Malheureux, vous allez brûler un de nos agents I » Mais ils ne pensaient pas alors qu' Esterhazy conduirait Picquart à Dreyfus; Picquart ne le pensait pas non plus; Henry seul le savait. Plus tard, c'était trop tard, quand Picquart eût découvert que le juif était innocent.
Clemenceau exposa ce raisonnement péremptoire; j'y ajoutai d'autres arguments : la visite d'Esterhazy à Schwarzkoppen qui n'était pas d'un contre-espion k sa dupe; son obstination à entrer au ministère de la Guerre ; les refus persistants de Billot et de BoisdefTre ; s'il avait été un agent secret, sa place eût été à Paris, près de l'Allemand ; on ne l'eût pas expédié dans une garnison de province (i).
Ainsi Esterhazy n'avait pas été un espion au service de la France et « le bénéfice d'une probité allemande » lui restait acquis.
Les élections furent une halte apparente dans le drame.
L'agonie de la Chambre avait été pénible. Depuis six mois, elle votait sous la peur des électeurs, des comités»
(i Aurore du 17 avril 1898: Siècle du 21.
des fiirieux journaux qui mt^uaienl. lopinioD. Et n'éluit pas souleim-nt chatjue fois que reveuail la quctt^nl lion du juir de l'Ile du Diable. Lu des anciens lîeut&i4^ nanls de Boulanger ayant fail revivre, pour une séance, J ]n vieille alîaire du Paiianiii, tous les républicains suï-^ ■ virent, saisirent l'occasion de se proclamer intègres et>J| purs avant de paraître devant le sulTrage universel ; Us'ï rendirent, à l'unaniniîlé, un vole solennel de blàrE contre l'ancien procureur gt'niral Quesnay de Ueaun paire et contre le président du Sénat, Lonbet ;i). Enln temps, par une sin^nli^-re anomalie, ces mêmes radial eaux, qui tenaient tant â ne pas se brouiller avec DriA-a mont, reprochèrent à Méline ses complaisances pour droite (2} et pour l'Église, mais sans aborder la vratC question et, dès lors, avec une pauvreté extrême d'ar»! guments. La preuve que «■ les maoŒuvreg de la réaon tion étaient servies par ta faiblesse eoupablo et la coin plicité du (îouvemnmeul ", ils ne la trouvaient ; diins la longue serin d'iniquités qui avaient étécommiaf contre Dreyfus et ses di^fcnseurs, mais dans le d^p1ac4 ment d'un préfet, d'un juge de paix et d'un ëcoBome d'hospice. Les [tortures infligée» à Dreyfus, ne les avaient pas émus, mais pour un instituteur changé de
(1) 3o mar^ 1838. — Le débat fut soulevé par Cb'ieiié. député . de Bordeaux. Le» conclusions de la commission d'eoquAte furent volées à ruiianimilé de 5i5 votants, l'artlchage d'un discours de Viviani par 3ii voix contre 174. Le vole rendu, Milliard, garde des Sceaux, expose l'opinion de trois liauts magistrats h <jui il avait soumis l'examen du rôle de Qucsnay de Henurepairc et qui avaient trouve des |iluscxcus<ililes l'erreur juHdique '[u'on lui rc]>i'0('liait.L'ancicnproc.'ureu]-'f!<^iiérairut8lor$ traduit, à sa demande, devant la Coui' de rns^alion. qui rendit le 37 avril un anéi en sa Tevcur.
l'a) vj mars 1^1,8, Interpellation sur In politique du Gouvernement, discours de Dron, député lUt Nord.— Méline soutint que la Droite lui avait couvent doruié i^es voi.\, mais sans rien demander en échange.
LES lOEES CONTRE-HKVOl-LTIOXPlAmEW 569
poste, ils s'écriaient : « On se demande véritablement, en présence d'aclea aussi odieux, si on est dans un pays civilisé (i) ! " Us avaient couvert Esterhazy, célébré les éloutTeurs de juRliee, el Boui^ois s'en faisait gloire (3) ; pour quelques conservateurs qui étaient entrés dans la né|>ublique, comme Jaunis lui-même leur en avait donné le conseil (!t), Catilinu était aux portes. Ce fut le dernier mol de Brisson avant de lever la séance fmale ; il souhaita que « le pays sAI, de sa main souveraine, écarter les perfides (4) », — ni BoisdefTre ni lïillot, ([uelques ralliés qui n'avaient |>as été plus échaulTés contre le Droit que Cavaignae el tloblet.
Qu'ils fussent " perfides », cela a été mis hors de doule. Us ne se souciaient plus de s'épuiser à faire une monarchie impossible ; il leur suffisait de faire une Hépublique catholique. Ils y eussent été bien mieux el, avec eus, les prêtres el les moines. Un dominicain, d'esprit très pénétrant, mais imprudent, le dit très haut : " La jiolitiquc du cabinet sera, si clic Iriomplie. infiniment plus avantageuse à l'Kglisc que ne le seniit 1111 retour à l'ancien Régime (i>j. ■■ D'iiutre part, cetlir poliliquc de .Méline, duns ce qu'elle eut de pire, les radicaux l'avaient tn>uvée el la tintuvaicnl encore trop modérée. Kn fait, les principe-i qui sont la République
Il UiW'oiirx de l)ltu^.
(a! • Rnuni;»iis : Mun ohi>r i-«IIë{!u<!, monsicnr Je Mahy, vouâ Ravez fort bien i|ue je [nirtnfp' vnlrc sciilimcnt sur l'afTiiifc dont vuuD [tariez ri i|uir je n'ai jiimtti:' liésilé h l'exprimer. — Dk Mauy: Je vous reiidw Iioiuiiiiikc h ci-l fKaiTj,., — ItoiiiiiKnis : Il a'it^U de ■[iieli|U(! cliui'c du liicii plus haul . ■■ 'MOiuc srimci' . 1
',3; " Je tni^ a|>|iel aux cvniMïrvaleurM de imit l'eiiM. Wnli-niiJH.au liou d'ciitn'r dans la l(é|iiildiiiUG <|ui l<-ur<^-=l iiuvci-lc... ■■ "Profession de M aux élerlcurs du T.im, •ie|ilriiil.i-p iNNij.
;', Si';tni'.' ihi 7 avril i«(|N.
'> [-e I'. Mil in>:. Les '-alholiqutt ri le* IHierli's imlilitiuet.
n'uvaieut plus pour défenseurs, depuis cinq iuoîh, que ]i'.!i défensi-urs de Dreyfus. Tou» les aulres y mauqiiércnt, divisée pour le pouvoir, niaU réuois conlre la justice, sur la fondrière que Bourgeois appelaii « le Lerraiu natiooul [i] •>,
Le gffund Muci dos radicaux fui toujours de se melLn.' à l'uiiU»)!! di;9 (tassions poputaii-es (contre Gambetla, cd i88i, conlre Ferry, pour Boulangorj. de nager avoc le courant, et pliis vile que lui, saas se soucier d'où venuit le torrent cl vers où il se précijHlail. Celui-ci desuendiiildcsliaul4?urs roniainesoiisYli^vc le Gé£U,duminonl leyatican.
Les congrégations d'Iioinuiesnon aulot-isére, d'auLanl plus audacieuses, ne furent jamais plus actives i{ue dans la préparation de ces élections générales de itS^S. KUes s'élaieut mises b l'œuvre a v an t que l'aCairc Drf-yfu» n'éclatât; le succès de l'opération, religieuse autant que militaire, contre le <. Syndicat >■, les fit redoubler d'elîorLs. Elles sentirent que le moment décisif étail venu, celui qu'on ne retrouve pas deux fois daaj»< les révolutions. Jouèrent hardiment le tout pour le tout.
Les Jésuites, à leur ordinaire, se tinrent dans l'ombre seui, le père Du Lac, bavard, un peu sot, grisé par lebruit, brouillonnant dans toutes les intrigues, se découvrit. Les Assomptionnisles {Pères Auguslins de l'Assoniplion) se jetèrent, ouvertement, dans la bataille.
C'était un ordre assez nouveau, fondé vers iâ5o, pour
" IJ y a ccrtainemciil un terrain »ui' Jctjui^l il n'eel jamais n de faii'e un semblable iijijicl: c'e.'it le terrain palriotique, rain iialiunal, et M. le Président itu Conseil s.iit bien que» e iK>iot, il ne jicul y avoir ni divergence ni désaccord «Dire
, ,. 'Séance du lï rjuir-^ iSijN.;
LES IDEES CONTHE-KEVOLUTIONNAIHES 67Î
« l'extension du règne de Jésus-Christ (i) ». Il s'organisa lentement. Dissous en 1880, il se reconstitua presque aussitôt. Ses principaux chefs, les pères Adéodat, Bailly, Picard, Chicard et Jaujoux, étaient hommes du peuple, rudes d'allure et grossiers de ton ; ils avaient lu dans les livres saints que les violents seuls enlèvent le ciel, tenaient surtout à conquérir le royaume terrestre, ne s'attardaient pas aux bagatelles et avaient le sens très aigu du moderne. Leur journal, la Croix, ne parut d'abord qu'à Paris (9.) ; bientôt, ils en lancèrent des éditions locales dans un grand nombre de départements, et leur imprimerie, la « Maison de la Bonne Prçsse », s'étant développée, ils entreprirent toute une série d'autres journaux, de revues et de brochures de propagande i3). Ils fondèrent ensuite, dans chacune des - localités où ils avaient un personnel, des tiersordres de toutes sortes, d'hommes, de femmes, et mixtes, et de prêtres séculiers ; des confréries présidées par un aumônier, pour favoriser les commerçants catholiques et mettre les autres en interdit; des alumnats ou noviciats, « pour conserver et étendre les conquêtes de l'Église »> ; et des associations de « chevaliers » assermentés qui prêtaient serment d'obéissance et étaient munis d'un diplôme signé sur Tautel (4). EnGn, partout où ils le i)urent, ils formèrent des comités franchement
1) Procès (Us Assompliunnis'es (janvier i^tx)), compte rendu sténographique ; pi<M:e 8, extrait <lcs constitutions des Augus- Uns. — Ces conslilutions restèrent à VHrI de projet ; elles ne furent janiais approuvées j)ar le Saint-Siège f3i, 32).
135) Eni883.
(3] Le Pèlerin {7i.<kk) exemplaires), la Vie des Saints |iGr>.ooo le Cosmos (3. 000), les Bonnes lectures (ao.ooo), la Croijulu dimanche '27)0.000), ia Croix du marin^ plus de trente publications périodiques en dehors des Croix locales (Rapport du P. I^icard).
(^i) La Croix (bnn-hure publiée parla Congrégation!, :><> et rxj. — Prorès^ 3r>, perquisition à Lille, scellé i, pièce 3.
672 histoire: DE LAFFAIRK pREYFl'S
politiques, où ils ne firent entrer que des militants, prêts à tout, et entièrement à eux. Quelques-uns de ces comités étaient composés de femmes, dames quêteuses et propagandistes, véritables amazones de la Foi (i): tous étaient ouvertement reliés à un organisme central dont la création avait été décidée dans un congrès général des Cro/x, « TOEuvre électorale catholique », et qui prit, un peu plus tard, le nom de comité « Justice- Égalité (2) ». L'œuvre se proposait d'intervenir « directement dans toutes les élections, municipales, cantonales, législatives, présidentielles (3) » et « de triompher ainsi des mécréants, comme les Croisés du Moyen Age triomphèrent des Musulmans (i) ». Le père Bailly fut préposé spécialement à la direction de la presse, le père Adéodat à celle des <^omilés. Quatre cents moines, un millier de frères et de novices, et plusieurs milliers de Chevaliers c/c /a Cro/a: (5) opéraient sous leurs ordres. Les uns, employés aux journaux, racontaient, défiguraient les faits du jour, les commentaient dans un style poissard, sous l'image duC.rucifiéqui servait d'enseigne à leur feuille. Les autres, courant les villages, les (|u;u*iicrs p()j)ijl(Mix, " éludiaieul les éh^cleurs »» ([u'ils « clas-
I Liilre <lu P. DmU'i^oii : H.ipporl k\o Laya, sorrêtair<' «lu P. A<h''()ilal, l'h". — u Le< IVmnu's fraiieaisos. ^.(^u^i(Ml^os «io v u- >erN('r à l(Mir pahic la rrliiiioii, <|iii l'ail s;i ;i:ian(l('iir «M sa r«irrt'.. Kii pri'iiii»'!' lien, -t' pit'-i'iilc Irm- (IrvonciiHTil à PaMiYPr ôlrrloialo... Mil»'- ;ii(i«'i(Mi( à «l«'Miia-^<pi('r U's fraïK's-iuaroiis rt W< Juif-;, (''\ilaiil (1 t'iiroinMm'r leur (oniiiM'rj-c au di'lrimenl «l«'S cuiniiK'ir.inU «'iiliioIiipM'-... l'iirs ii-;«m<miI (h* leur inlluonre «laij-i l«'s s.iloii«i. Sl.ihils (lu (loiuilô .h'anno «l'Aie. — !)«' luôhir 1" A---f»ri.iti(ui (le Ni>lr<* h.iiiH' du SaiuL la Litruo d<' VArr Ma- /'/'/.•'le. --/*/•(> l'x, «V». Ti-, <'\jio-i('' (lu procuiJMH' (lo la {{«'puliliipic i;ul<>l .
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