‹ Histoire de l'affaire DreyfusChapitre 6 sur 26 · L ENQUÊTE DE PELUEUX HO · texte numérisé non relu

L ENQUÊTE DE PELUEUX HO

Picquart commit celte erreur, Leblois, pendant une longue séance chez Scheurer, résista à tous nos efforts : le nom do Picquart ne doit mi^me pas être prononcé. Scheurer s'irrita : « Si Pici)uarl a eu tort de vous confier ses lettres, que sa faute, du moins, soit utile, » Je plaidai à mon tour : « C'est folie d'aller à la bataille en laissant ses meilleures armes au nUeliei'. Les y laisser, ce n'est pas sauver Picquart, c'est le perdre. » Clemenceau avait, lui aussi, objurgué Leblois. Rien n'y fil,

Scheurer avait cru tenir la victoire; elle lui écliappail. Il pensa à retirer son interpellation. Ce qu'il fallait au Si-nal, c'était des clartés, et non pas seulement de nouveaux doutes ; mieux valait se taire qu'aller à un échec certain. On Tinsultera; il y est accoutumé. Il réfléchit ensuite que la défense qui lui avait été signifiée par Leblois de la part de Picquart l'obligeait à laire jusqu'aux motifs de son silence. 11 aurait l'air de reculer el, quelque prélestc qu'il invoquai, d'avoir été ébranlé dans sa conviction. La sainte cause qu'il avait faite sienne en .soulTrirail. Donc, il marchera quand même. 11 avait l'espril Bi.icntifiquc ; il cxposail les faits avec beaucou]) du mélhode; l'art du développement oratoire lui était JDConnu. 11 me dit tristement : » Il faudrait (jambelta. » ' Son discoui's était attendu comme un événement. Des étrangers (Belges, Suisses, Anglais) avaient fait le voyage pour l'entendre; les galeries regorgeaient; la moitié de la Chambre se transporta au Palais du Luxembourg. La désillusion sera d'autant plus rude. Il sauva, à force dt; loyauté, lout ce qui pouvait être sauvé (i).

11 reclitia d'abord les assertions ine.xactes de Billot et de Méline à son éganl, raconta comment il les avait suppliés de procéder cnx-mémcs ù la revision. 11 a été

' (i. iïéancc du 7 décembre i&j?.

repoussé, livré aux attaques les plus violentes. En revanche, il a trouvé dans la presse des concours vaillants et désintéressés ; la droite ricane. « Oui, répète-t-il, vaillants et désintéressés, et, partout où l'on pense, chez tous ceux qui attachent quelque prix à Tidée de justice, des sympathies qui ont été et qui sont encore ma force. »

11 a demandé, en vain, au Gouvernement une preuve, une seule, de la culpabilité de Dreyfus. On proteste quand il dit que Dreyfus a été condamné seulement sur le bordereau. « C'est donc qu'un accusé aurait été condamné, en France, sur des pièces qu'il n'a pas été appelé à discuter et qui n'ont pas été communiquées à la défense ! » On proteste encore. Une telle violation du droit, « qui oserait la défendre, dans cette assemblée qui s'honore d'avoir voté la suppression de la vieille instruction secrète, afin d'accroître les garanties essentielles de l'accusé » ? (Pas un applaudissement ; silence.)

Le Sénat écoutait poliment, à son ordinaire, mais sans faveur.

ijue doit être la revision ? « L'aveu loyal et spontané d'une erreur, une œuvre, par excellence, de réparation sociale. » (On murmure.) Mélinc lui a reproché de n'avoir pas saisi d'une requête le ministre de la Justice. S'il l'eût fait, on en serait aujourd'hui au môme point. A là premiiTC hgne de la requête eût figuré le nom d'Esterhazy. Or, à qui eût-il appartenu de dire qu'Esterhazy élnit le véritable auteur du bordereau ? Ce n'était ni au garde des Sceaux ni à la commission spéciale de jurisconsultes dont l'avis est nécessaire pour que la Cour suprême soit saisie d'un fait nouveau. Le garde des Sceau.x, la commission eussent renvoyé le dossier à la justice militaire (i).

;i) «( Coinincnt la revi>;lon pouvail-ellc êlrc juridi(iuemenl cnlrq>risc ? Deux voies étaient ouvertCî*. On pouvait d'abord,.

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L'affaire est si simple; une seule question. : le bordereau. L opinion publicfoe n'accepterait pas que, dans l'instruction qui va s'ouvrir, le bordereau ne fM pas experlisé.<f Au contraire, s'il est procédé à une expertise loyale, nous sommes rassurés et je suis bien tranquille. » (Nouveaux murmures.)

Mais il s'arrête, ne voulant pas préjuger des résultats de rinslruction :

C'est une réserve qui m'est imposée ; mais je me demande, Monsieur le Ministre, si vous on avez fait autant (Vives protestations à droite et au centre), en affîrmant que Dreyfus est coupable. (Nouvelles protestations.)

N'avez-vous donc pas mesuré de quelle gravité pouvait être une pareille intervention au moment où ralTairc actuelle est à rinslruction ?... Non, il n'est pas exact de prétendre qu1l n'y a pas connexité entre raffaire actuelle et une affaire Dreyfus qui, selon vous, n'existe pas encore. La vérité est que les deux atTaires sont tellement fiées Tune à l'autre que de la solution de l'une dépend celle de l'autre.

Il écarte enfin, en quelques sobres paroles, la plus cruelle des accusations qui ont été portées contre ses amis et contre îui-méme :

Ai-je besoin de déclarer publiquement que le respect, le dévouement passionné pour l'armée, ne peut étregravé plus profondément dans aucun cœur que dans celui de riionime qui est, ici, le dernier député de l'Alsace fran-

co obtenant une condamna lion contradictoire contre Kslerhazy. provoquer la contradiction des décisions qui, une fois établie, entraîne le droit de revif^ion. On pouvait aussi, enapportant un Cail nouveau^.. et£. » (Cass^^ 3i mars 1898, Manau.)

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çaise? Mais est-ce servir cette armée, est-ce la respecter, que de prétendre la solidariser avec une erreur possible ?

L'honneur de Tarmée consiste- t-il à persévérer, coûte que coûte, dans une méprise funeste, ou à chercher, loyalement, à la réparer et à faire justice ?

La Justice, elle se fera ; tôt ou lard, la vérilé finit par triompher ; mais il dépend des hommes de bonne volonté 'd'abréger les délais. Faire vite et faire bien, voilà la tâche qui reste au Gouvernement, après qu'il a refusé Finitialive à laquelle je le conviais. J'ai confiance qu'il n'y manquera pas.

Billot profita de l'embarras trop visible de Scheurer. D'abord il lui reprocha d'avoir « fait à lui seul la revision, jugeant comme expert en écritures », et, sans tenir compte « ni des témoignages, ni des autres circonstances de l'affaire, d'avoir conclu que le bordereau est la seule base de Taccusation et de la condamnation de Dreyfus ». — Le* rapport de d'Ormeschevillc n'a pas été encore publié; qui oserait taxer Billot de mensonge ? — Puis, à ce' jugement « prompt » de Scheurer, il opposa le soin, la patience, avec lesquels, <( pendant de longs mois », il avait procédé lui-même « à des recherches et à d(*s comparaisons >. Il était arrivé, après ce laborieux examen d'une affaire très complexe, « à une conclusion contraire » et formelle. Pour le bordereau, il a été versé à l'enquête (bien que Pellieux eût dit à Scheurer qu'il ne l'avait pas demandé-, et, de même, « toutes les piè<:es du dossier ». De la communication des pièces secrètes aux juges de iHi/i, il ne dit pas un mol.

Avant rassuré ainsi la conscience du Sénat, il enleva les applaudissements en affirmant, de nouveau, '< en son Ame et conscience, comme soldat et comme clief de l'armée •, (juc Dreyfus était coupable, et par un couplet

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