CONQUETES ESPAGNOLES EN KERIJÉUIE. — LUTTES CONTRE LES TURCS
Charles V en Italie et en Allemagne; situation «les Espagnols en Nerbèrie ; descente infructueuse <le Doria à Clierclicl. — Khcïr-cd-Rinc, capitan-pacha, vient, avec une (lotte turque, attaquer Tunis et s'en rend maitre. — Fuite de Moulaï-Hassen. — Cliarles-Ouiril prépare l'expédition de Tunis: Kbeir-ed-Uine y organise la résistance. — Expédition de Charlo Y contre Tunis; il s'empare de cette ville et rétablit Moulaï-Hussen comme tributaire. — Tunis >e repeuple; occupation de Rone par les Espagnols. — Kbeir-ed-l>ine saccage l'ort-Mahou, puis retourne en Orient, laissant Alger sous le commandement de lla.ssan-Ag'a. — Situation de la province d'Oran; luttes des Espagnols contre les indigènes.- - Campagnes de Moulaï-llassen en Tunisie; atTairc de llone.— Apogée de l'influence espagnole en Afrique.
Chaules V en Italie et en Allemagne. Situation des Espagnols en Bkhbéhie. Descente infiu cti Kt se de Dohia a Guf.iiciiel. — Fendant que la Berbérie voit le succès délinitif du deuxième Barberousse, Charles V est en Italie (15'2(.>; et prend, de ou de force, possession du pays que François I' r lui a abandonné comme rançon de sa liberté. En même temps, Soliman, après avoir ravagé la Hongrie, a entrepris une nouvelle expédition et assiégé Vienne, à la tète de 101), '!00 hommes ; mais il a dù reculer devant la résistance acharnée des chrétiens qui ont oublié un instant les rivalités nées de la réforme pour repousser 1 envahisseur. On sait qùe le roi de France a conclu une secrète alliance avec les Turcs et que Soliman prépare une nouvelle attaque contre Vienne. Cependant Charles est bien maitre de l'Italie ; le 24 février 1530 il ceint, à Bologne, la couronne impériale, puis il part pour l'Allemagne, afin d'organiser la résistance contre son double ennemi, la réforme et le Turc.
Ainsi l'Espagne et l'Afrique demeurent livrées a elles-mêmes ; toutes les forces actives sont en Italie ou en Allemagne. Quant aux petites garnisons des postes du littoral berbère, elles restent abandonnées, comme l'a été telle du Pcûon, et c'est en vain que les braves soldats qui les commandent supportent la misère et,
CONQUÎTES ESPAGNOLES KN HERIIERIK ( 1531}
ce qui est pire, l'indifférence du maître pour lequel ils souffrent. Forcés de vivre sur le pays, les gouverneurs* es pagnols se font détester des indigènes, aussi bien à Oran qu'à Bougie ; en même temps, les chrétiens leur reprochent de les accabler d'exactions. Les troupes sont mal payées, les emplois ne sont occupés que par des prête-noms. A Oran, les Beni-Amer, seuls parmi les indigènes, restaient fidèles et sûrs, étant trop compromis vis-a-vis de leurs coreligionnaires pour rompre. Dans les relations entre Oran et Tlemcen il y a eu de graves désaccords. L'émir zcyanite les attribue à la rapacité du gouverneur espagnol, mais nous en connaissons la vraie cause, qui est l'alliance secrète de Kheïr-ed-Dinc avec ce prince.
En 1531, la rupture éclate. Mohammed, fils de l'Emir, en profite pour se révolter contre son père et le bloquer à Tlemcen. Il réclame des secours aux Espagnols d'Oran, mais c'est en vain que le docteur Lebrija, corrégidor de cette ville', supplie l'impératrice de lui envoyer des secours et de faire rentrer le marquis de Comarès. « Si dans les circonstances actuelles, il n'est pas ici, dit-il, je ne sais pour quelles circonstances il se réserve ». Enfin au mois d'août, don A. de Bazan de Zagal vient, par surprise, s'emparer du port de Honeïne, d'où Tlemcen tirait ses approvisionnements.
Cependant, en Espagne, les derniers succès de Khcïr-ed-Dine ont eu un profond retentissement dont l'écho parvient à Charles, alors occupé à conclure avec les Luthériens la convention d'Augsbourg. De là, l'empereur adresse à Doria l'ordre de faire une nouvelle tentative contre les Barbaresques et, au mois de juillet 1531, l'amiral part de Gènes, avec vingt galères, portant 1500 hommes de débarquement. Il aborde inopinément à Cherchel, s'empare de cette ville et délivre un millier de captifs chrétiens qui y gémissaient. Mais les Turcs se sont réfugiés dans la citadelle pendant que les troupes se débandent pour se livrer au pillage. Profitant alors de ce désordre, les Yoldach font une sortie, massacrent isolément une partie des envahisseurs et forcent les autres à regagner en toute hâte les galères. C'est encore un échec.
L'année suivante, Soliman a, de nouveau, envahi l'Autriche et est venu mettre le siège devant Vienne. Charles marche contre lui, en personne, à la tête des catholiques et des luthériens réconcilié», pour la circonstance; mais le sultan, qui a épuisé ses forces
1. Le corrégidor (ou surveillant) était placé auprès du gouverneur avec de» fonctions civiles et une mission de surveillance (Revue afric, n« 112, p. 284 et suiv.).
H1STOIIIE DE I.AFRIQUE
afin de réduire une place sans importance, ne l'attend pas ; il rentre dans ses limites après une retraite désastreuse'.
KllEÏR-ED-DlNE, NOMMÉ CaIMTAN-PaCHà , VIENT AVEC UNE FLOTTE TURQUE ATTAQUER TlMS ET s'en REND MAITRE. FlITE DE MoULAÏ-
Hassen. — La dernière défaite essuyée par Soliman sous les murs de Vienne sembla l'avoir détourné pour toujours de la conquête de l'Autriche et ce fut vers la Méditerranée qu'il reporta ses yeux. Or, il lui fallait non seulement une Hotte, mais encore un amiral, alîn de lutter contre Doria qui venait de lui enlever Coron et Patras. 11 pensa à Kheïr-ed-Dine, dont il avait reçu tant de preuves de fidélité et de talent, et l'appela auprès de lui avec le titre de Capitan-Pacha. Le second Barberousse, laissant Alger sous le commandement de son meilleur lieutenant, l'eunuque Hassan- Ag'a, renégat sarde, se rendit à Constantinople en emmenant une Hotte de dix galères avec autant de fustes (mai 1533). Il expliqua alors au grand seigneur son plan, qui consistait à bloquer les Espagnols chez eux, après les avoir chassés de l'Afrique ; puis à attaquer simultanément les îles de la Méditerranée et les côtes de l'Italie, de façon à no laisser à Doria aucun refuge, aucun point de ravitaillement. Mais, il était nécessaire, avant tout, de chasser de Tunis le faible descendant de la dynastie hafside, qu'on savait prêt à se jeter dans les bras des chrétiens, dès qu'il serait menacé. Soliman accepta avec empressement ces propositions et confia au Capilan-Pacha quatre-vingts galères, huit mille soldats et les sommes d'argent nécessaires.
Le prince hafside, Rachcd, était allé en Orient pour obtenir justice : son rétablissement sur le trône servit de prétexte à l'expédition. Mais, au moment de partir, on le jeta dans une prison d'où il ne devait plus sortir. I\n août 1Ô33, Kheïr-ed-Dine débarqua à lîône, sans doute pour opérer sa jonction avec les troupes venues d'Alger. Il parait même s'être avancé jusqu'à Constantine et avoir obtenu la paix dans cette province avec le rétablissement de l'autorité turque.
Le 13 juin 1531. la flotte turque mit à la voile et fit d'abord une station à Ben/ert, où elle fut bien accueillie. Puis des galères furent
t. De Granimont, Alger sous la domination turque, p. 25, 26. — Mallouf, Histoire Ottomane, p. 29. — Rosscuw Saint-Hilairc. Hist. a" Espagne, t. Vil, p. 94 et suiv. — Haédo, liais d'Alger (Revue afric, n° 140, p. 127). — Général de Sanduval, Inscriptions d'Oran (Revue africaine), n° 88. — Elie de la l'rimaudaic. Documents inédits des archives de Simancas (Revue afric. n°» 110-111).
CONQUÊTES ESPAGNOLES EN nERHEItlE (1534)
expédiées en avant, dans la direction de Tunis (15 août). Lorsque les habitants de cette ville aperçurent leurs voiles, ils crurent avoir affaire aux chrétiens : mais des émissaires, venus de Benzert, apprirent que ces navires étaient musulmans et qu'ils ramenaient dans la capitale « le fils de la négresse », nom donné au prince Rached. En vain, Moulal-Hassen essaya d'organiser la résistance ; il était détesté, tant à cause de ses cruautés que de ses débauches, et bientôt il ne lui resta d'autre parti à prendre pour sauver sa vie, que de fuir avec sa mère chez les Arabes de l'intérieur. Le 10 août, Kheïr-ed-Dine étant débarqué à la Goulette, des députations de Tunis vinrent se présenter afin de saluer le souverain légitime, Rached. Mais le malheureux prince était, comme on l'a dit, resté en prison à Constanlinople et la réponse ^ite aux Tunisiens ne leur laissa aucun espoir. Ils rentrèrent en toute hâte à la ville pour apporter la fatale nouvelle et aussitôt ' Ion fil courir après Moulaï-IIassen, afin de le ramener.
Le 18 au matin, Kheïr-cd-Dine était devant la porte d'El- Djezira avec 0,000 hommes de troupes ; en même temps le sultan hafside arriva, suivi de 4,000 cavaliers arabes, qui, vovant la force de 1 ennemi, ne voulurent pas s'approcher. Cependant les Tunisiens s'étaient armés à la hâte et luttaient contre les Turcs répandus dans la ville. On combattit ainsi sans grand avantage de part ni d'autre, mais la résistance était épuisée et, le lendemain, les soldats de Kheïr-ed-Dine mettaient la ville au pillage, bien que les Tunisiens se fussent rendus à merci. Moulaï-Hassen, qui avait rejoint les Arabes, faillit être livré par eux à son ennemi et ce ne fut pas sans peine ni sacrifices qu'il parvint à leur échapper.
Kheïr-ed-Dine proclama alors la déchéance de la dynastie hafside et accorda une amnistie générale. Trois mille Tunisiens et, parmi eux, des femmes et des enfants, en grand nombre, avaient été massacrés, et la capitale se trouvait en proie à la soldatesque étrangère, prélude d'un pillage plus inhumain encore. Le vainqueur s'occupa sans retard de fortifier la ville, surtout du côté de la Goulette ; puis il s'appliqua à étendre son autorité sur l'intérieur et fit accepter une garnison turque à Kaïrouan. Moulaï- Hassen s'étant réfugié à Constantine, il envoya contre cette ville un corps de six cents Turcs ; mais ceux-ci furent arrêtés par une résistance inattendue de la ville de Badja. à cheval sur la route, et durent se replier après avoir perdu du monde. Le pacha entra alors en pourparlers avec les tribus des Dreïd et Menanecha de la province de Constantine, tributaires des Chabbïa de Kaïrouan, leur renouvela les privilèges qu'ils tenaient des Ilafsidcs et, grâce à leur concours, put reprendre possession de Constantine. Les
principales villes maritimes de Tunisie avaient envoyé leur soumission aux Turcs1.
Charles-Quint prépare l'expédition de Tunis. — Kheir-ed-Dine y organise la résistance. — Le nouveau succès de Kheïr-ed-Dine acheva de décider l'empereur Charles Y à entreprendre sans retard une grande expédition en Afrique. Moulaï-Hassen s'était réfugié auprès de lui pour implorer son concours et, de tous côtés, arrivaient des renseignements positifs sur Tunis et les forces dont les Turcs pouvaient disposer. Ce fut une véritable croisade que l'empereur prépara à Barcelone. Là se concentrèrent les envois en hommes, en argent, en vaisseaux expédiés de toute l'Italie espagnole, du Saint-Siège, de Malte, du Portugal, des Flandres, de l'Allemagne.
La situation de Kheïr-ed-l)inc, tenu au courant de ces préparatifs, devenait critique. Le Capitan-Pacha s'empressa de demander des secours au sultan. Mais celui-ci, retenu en Asie par la nécessité de réprimer des révoltes survenues dans ses nouvelles conquêtes, ne put distraire, sur le moment, aucune force, et Barberousse demeura livré à lui-même. 11 redoubla d'énergie pour tirer parti de ses ressources insuffisantes et s'appliqua surtout à fortifier le passage de la («oulette, en barrant l'isthme par une épaisse muraille, faite en partie de pierres, en partie de pieux contre lesquels on entassa des sacs à terre ; le tout fut garni de canons et l'on creusa un large fossé en avant. f>e l'autre côté du canal on éleva des retranchements de même nature qui furent reliés aux précédents par un pont. Quant aux galères, douze des meilleures furent laissées au mouillage de la (îouleltc et les autres abritées dans le canal du lac ou tirées à terre et désemparées pour l'armement des batteries.
Les forces dont Kheïr-cd-Pine disposait ne se composaient que d'environ sept mille soldats, dont cinq mille Turcs, levantins et renégats, et deux mille Tunisiens ; mais la population, surexcitée par les prédications faites dans les mosquées, était disposée à se conduire bravement pour repousser l'attaque de l'intidèle. Il avait comme lieutenants deux hommes hardis : Sinane le juif et Ali, dit Caccia-Uiavolo (chasse-diable). Dans un faubourg, se trouvait
1. Annales Tunisiennes (Rousseau), p. 13 et suiv. — Sandoval, t. II, p. 100. — Elic de lu I'rimaudaie, Documents inédits (Rev. afr., n° 112, p. 267 et suiv., n» 1 13. p. 3iî). — Haédo (Revue africaine, n° 140, p. 128 et suiv.) — Rosseuw Sainl-Hilaire, Hist. d'Espagne, t. VII, p. 145 et suiv. — El-Kairounni, p. 271 et suiv.
CONQUÊTES ESPAGNOLES EN HERHÉRIE ( 1 535j 37
établie une colonie de chrétiens ou de Maures Andalous (Mozarabes), qu'on désignait, pour cela, sous le nom de Rebadi (Bebatines). Dix mille captifs chrétiens étaient retenus dans les fers et le soin de leur garde devait paralyser en partie la défense ; aussi le Capitan voulut-il les faire massacrer, mais son ordre ne fut pas exécuté, soit qu'on n'en eût pas le temps, soit que ses soldats s'y fussent refusés. Enfin, il est probable que son lieutenant Uassan- Ag'a lui amena quelques forces d'Alger, puisque nous allons le retrouver avec lui.
Expédition de Charles V contre Tunis. Il s'empare de cette villl et rétablit Moilaï-IIassen, comme tribl-taike. — Le 31 mai 1535, l'empereur Charles V quitta Barcelone, avec une flotte de 400 voiles, dont 90 galères, portant une armée d'une trentaine de mille hommes de débarquement. Les navires formaient trois divisions :
celle d'Espagne, de Gênes et de Flandre se composant de 124 gros navires et galères et de 21 bricks, le tout, sous le commandement d'André Doria ;
celle de Portugal, 27 voiles, commandée par A. de Saldanha;
et celle d'Italie, t>4 gros navires et galères, commandée par don Alvar de Bazan, dit El-Zagal.
Les vieilles troupes espagnoles d'Italie étaient sous les ordres du marquis de Guast. Celles d'Espagne avaient pour chef le duc d'Albe ; Maximilien de Piétra-Buena commandait la division allemande (7.000 hommes); le prince de Salerne la division italienne (4,000 hommes); l'infant Luis, la division portugaise (2,000 hommes} ; enfin le marquis de Mondejar, la cavalerie (1,500 hommes).
L'immense armada avait comme objectif et lieu de concentration la baie de Cagliari. Vers le 15 juin elle y était entièrement réunie, mettait à la voile et, après une courte traversée, abordait à Karthage, le 10, au même emplacement qne saint Louis, trois siècles auparavant. Le débarquement, opération toujours difficile, ne fut pas inquiété, ce qui étonnerait de la part de Kheïr-ed-Dine, si l'on ne savait quelle était la faiblesse de son effectif; cette tactique, du reste, avait fort bien réussi à Alger. Aussitôt, on commença les opérations du siège, c'est-à-dire l'attaque des défenses préparées à la Goulette. Les Turcs tentèrent diverses sorties de nuit et de jour et obtinrent quelques avantages ; mais ils furent bientôt contraints de rester derrière leurs murailles. Moulaï- Hassen, qui était parti d'avance pour réunir « ses nombreux partisans », ne tarda pas à paraître suivi seulement de 150 cavaliers.
HISTOIRE DB L AKRIQL'E
Le 14 juillet, la Goulette tomba au pouvoir des Espagnols, après une courte et vigoureuse canonnade ; la garnison turque se replia alors sur la ville, en longeant le lac, après avoir perdu beaucoup de monde dans la défense et la retraite. Cent quarante canons, dont plusieurs portant la marque de France, furent trouvés dans la redoute' ; les vainqueurs s'emparèrent aussi de 87 vaisseaux turcs portant 300 canons. L'effet moral fut considérable et, dès lors, le succès assuré ; en effet, la résistance des Turcs avait été aussi acharnée à la Goulette, qu'elle devait être faible devant Tunis.
L'empereur en profita habilement et, au lieu de rester dans l'inaction comme son prédécesseur Louis IX, il se porta, dès le 17, sur Tunis. Kheïr-ed-Dinc sortit à sa rencontre avec ses meilleures troupes et un grand nombre d'auxiliaires arabes qui se tenaient à distance. Parvenu à environ six kilomètres de la ville, au lieu dit Kherbet-el-Kclekh, il fit prendre position à ses troupes pour attendre l'ennemi qui s'avançait dans un grand désordre, souffrant de la chaleur et du manque d'eau. L'étroitessc de la roule, bordée de fondrières, avait en outre causé un encombrement indescriptible, et il est probable que, si les Turcs les avaient attaqués plus tôt, au lieu de les attendre, la déroute des chrétiens eût été complète. Lorsqu'on fut en présence, dans la plaine qui permettait à l'armée de l'empereur de se déployer, les troupes espagnoles retrouvèrent leurs vertus guerrières avec leurs avantages tactiques et le combat s'engagea vigoureusement.
Pendant ce temps, les esclaves chrétiens se révoltaient a Tunis et, soutenus par les renégats, s'emparaient de la Kasba. Cet événement jeta le trouble parmi les Turcs ; néanmoins ils combattirent avec courage et se maintinrent à peu près dans leurs positions. Mais, après la révolte de Tunis, la situation de Kheïr-ed- Dine n était plus tenable, car les chrétiens, maîtres de la ville, avaient tourné contre lui ses propres canons et les Arabes s'apprêtaient à l'attaquer. Il prit aussitôt son parti et décampa pendant la nuit, avec ses Turcs, en abandonnant ses femmes et ses richesses dans la Kasba. Il marcha d'abord vers le sud et ses soldats souffrirent beaucoup de la chaleur, du manque d'eau et de vivres, ainsi que des attaques incessantes des indigènes. Ayant alors obtenu la protection du cheikh Ahmed-ben-Merabot, maître
1. On sait que François I«r, en haiuo de Charles V, avait fait alliance avec Soliman, et il n'est pas surprenant qu'il ait fourni des secours à son représentant à Tunis.
CONQUÊTES ESPAGNOLES EN BERBÉlllE ( 1535) 39
du Djebel-er-Reças, il put, grâce à lui, échapper à un désastre certain et prendre la direction de l'ouest.
Le lendemain matin, une députation des gens de Tunis vint, avec les captifs chrétiens, au camp de l'empereur, lui remettre humblement les clefs de la cité et implorer sa clémence, en faisant ressortir qu'on ne pouvait les rendre responsables de la résistance d'un étranger, qui s'était établi chez eux par la force, moins d'un an auparavant. Mais la soldatesque, et surtout les nombreux aventuriers venus d'Allemagne et d'Italie, qui composaient une partie de l'armée, ne l'entendaient pas ainsi ; on leur avait promis trois jours de pillage ; ils ne voulaient pas y renoncer. Moulaï- Hassen, dont le devoir était d'intercéder de toutes ses forces en faveur de sa capitale, ne paraît pas avoir fait le moindre effort dans ce sens, si même il n'a pas insisté pour que le pillage eût lieu, ainsi que l'afïirment plusieurs annalistes, afin de se venger du dédain que la population lui avait montré. Le 21 juillet, Charles Y fit son entrée à Tunis et, pendant trois jours entiers, celte malheureuse ville demeura' livrée à la fureur de la soldatesque et supporta un des pillages les plus alTreux dont 1 histoire ait conservé le souvenir: ni l'âge, ni le sexe, ne trouvèrent grâce devant la cupidité des vainqueurs. Beaucoup de gens furent massacrés dans les mosquées où ils avaient espéré trouver un refuge ; d'autres se sauvèrent dans la campagne, mais ce fut pour tomber entre les mains des Arabes qui les guettaient et exigeaient d'eux des rançons considérables, sinon ils les livraient aux chrétiens, par lesquels ils avaient été poursuivis jusqu'à Zar'ouane.
Les juifs furent massacrés en grand nombre et les survivants se virent, pour la plupart, réduits en esclavage. Enfin, après ces trois horribles journées, le pillage cessa : 70,000 indigènes y avaient péri, dit-on ; le reste de la population de Tunis était en fuite, et ce fut dans de telles conditions que Moulai- Masscn reprit posession de sa capitale. L'empereur conclut alors, avec le souverain hafside, un traité par lequel ce dernier se reconnut son vassal, s'engagea à rembourser les frais de la guerre et à servir à l'empereur une redevance de 1*2.000 ducats d'or payable en deux termes juillet et janvier i, plus six chevaux cl douze faucons, lui abandonna le commerce du corail, s'obligea à mettre en liberté tous les captifs chrétiens détenus dans ses états et à ne pouvoir repousser ni gêner aucun sujet de l'Empire, à vivre en bonne intelligence avec l'empereur, à ne pas secourir les corsaires, ni recevoir de Maures d'Espagne, nouveaux convertis1, et à recon-
1. Cette stipulation s'explique par ce fait que les Maures de Valence
naître les conquêtes faites ou à faire en Afrique sur les Turcs par les Espagnols. En outre, il cédait à l'empereur la position de la Goulelte et la plage de Karthage, avec le droit, pour ses flottes, d'y séjourner et de s'y ravitailler. Bône et Africa (El-Mehdïa) devaient rester aussi entre les mains des Espagnols.
L'empereur, de son côté, s'engagea à protéger les Tunisiens : à ne pouvoir les retenir comme esclaves et à placer à Tunis un consul et un juge chargés de trancher les contestations entre chrétiens.
Charles V laissa à Moulaï-Hassen un corps de 200 hommes à sa disposition dans la Kasba, puis il retourna à son camp de Karthage, d'où il prépara la construction du fort de la Goulelte, et surveilla l'embarquement de l'armée. Peu de jours après, ayant réglé minutieusement les conditions de la dislocation de l'armée expéditionnaire et les règles de la politique à suivre en Afrique, il s'embarqua lui-même et passa en Sicile, où il était appelé par d'autres soins
Tunis se hepeipi.k. Occupation de Bone par les Espagnols. — D. Bcrnardino de Mcndoza, laissé au commandement de la (îoulette par l'empereur, s'occupa aussitôt de la construction de la forteresse commandant le chenal. Il prit ses matériaux dans les ruines environnantes et, comme la quantité n'était pas suffisante, en lit venir de Sicile.
Pendant ce temps, Moulaï-Hassen essayait de rappeler dans sa capitale les débris de la population ; peu à peu ce qu'il en restait revint et les cultivateurs s'établirent de nouveau à Badès et à la Marsa. Le prince hafside, soutenu par le cheikh Abd-el-Malek, des Oulad-Bellil, effectua même une sortie jusqu'auprès de Kaï-
et de Grenade, restés en Espagne, sous le couvert d'une conversion peu sincère, s étaient mis eu révolte peu de temps auparavant, avaient tenu le gouvernement eu échec et été secourus par les Barberousse qui. ensuite, avaient favorisé le transport de 60.000 d'entre eux à Alger et autres villes de la région.
1. Documents inédits des archives de Simancas, publiés par Élic de la Primaudaie (Revue afric. n<>; 112. 114. 116, 117, 118. 119, 120. 122.) — llaérlo, Kois d'Alger (Revue afric.. n" l 'it.) — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 16 et suiv. — De Grammout, Hist. d'Alger, p. 38, 39. — El-Kairouaui, p. 274 et suiv. — Rosscuw Saiul-IIilaire. Hist. d'Espagne, t. VII, p. 150 et suiv .. 268 et suiv. — Saudcr-Rang, Régence d'Alger, t. I. p. 26ô et *uiv., 313 et suiv. — Calieu. Les Juifs dans l'Afrique septentrionale, (Rec. de la Soc. archéol. de Constautine. 1867. p. 267).
CONQUKTBS BSPAGNOLBS EN RERDERIB (1535) 4l
rouan, dans l'espoir d'arracher cette région à la domination des Chabbïa, mais il ne put obtenir aucun avantage.
Quant à Kheïr-ed-Dine, que nous avons laissé en retraite vers l'ouest, il fractionna son armée, après avoir passé la frontière de la Tunisie, et chargea son lieutenant Hassan-Ag'a, d'aller â Constantine, avec 1,200 Turcs, et d'y maintenir son autorité ; puis il se rendit à Bône où il retrouva ce qui restait de ses galères, s'embarqua avec son monde et fit voile pour Alger. Il était temps, car l'amiral André Doria apparaissait devant le golfe, au moment où Barberousse levait l'ancre.
Le 16 août, avant de quitter Tunis, l'empereur avait chargé le marquis de Mondejar de prendre possession de Bône, avec ordre d'y laisser 800 hommes de garnison, sous le commandement d'Alvar Cornez de Bazan El-Zagal. Peu de jours après, ce dernier, avec quelques galères, se présenta devant la ville, où il fut reçu a coups de canons. La flotte étant ensuite arrivée, sous le le commandement de Mondejar, cet officier prit, sans trop de difficultés, possession de la Kasba et de la cité (fin août). La ville était à peu près déserte. Quelques Turcs seulement en défendaient les remparts. Ils prirent la fuite. Les soldats du marquis pillèrent les maisons vides, brisant jusqu'aux « marbres et choses qu'ils ne pouvaient emporter», et traînèrent le butin vers le rivage pour le charger sur les navires. Après une station de sept à huit jours, la flotte reprit le large ; selon les ordres de l'empereur, 000 hommes occupèrent la Kasba et 200 la ville, avec un peu d'artillerie mal approvisionnée. Cette garnison, surtout celle de la ville, était absolument insuffisante ; de plus, les hommes étaient mécontents, malades et démoralisés.
Cependant les indigènes ne tardèrent pas à revenir et Don Alvar tenta d'entrer en relations avec les Arabes de la plaine (Beni- Merdasj ; mais ceux-ci, qui étaient venus, semble-t-il, en reconnaissance, reparurent bientôt accompagnés de deux ou trois cents Turcs de Constantine et les hostilités recommencèrent, de sorte que les Espagnols vécurent dans une situation fort précaire, livrés à eux-mêmes et contraints de se procurer, de gré ou de force, des ressources chez les indigènes du voisinage. Le gouverneur demandait instamment une augmentation de l'effectif de la garnison : mais, par lettre de Messine, datée du 21 octobre 1535. l'empereur la réduisit à 000 hommes et ordonna de raser les murailles de la ville et de se borner à l'occupation de la Kasba et d'une tour.
A Bougie, la situation n'était pas meilleure ; Ben-el-Kadi entretenait des hostilités constantes contre les Espagnols ; cependant, comme il était peut-être davantage l'ennemi de Barbe-
HISTOIHE Dg L AFRIQUE
rousse, le commandant de cette place eut soin de le faire prévenir du désastre de Tunis, sachant que les Kabiles ne manqueraient pas de l'attendre au passage. Mais Kheïr-ed-Dine se garda bien de passer par terre, et d'exposer ses soldats aux coups de Ben-el-Kadi.
Les documents espagnols parlent souvent d'un chef indigène, fils de Moulai Abd-Allah, converti au christianisme sous le nom de Fernando, et ayant acquis, par ce fait, aux yeux des Espagnols le titre d'infant. Résidant à Hougie, il est pour eux une cause de dépenses et de complications de toute sorte, sans grand profit. On lui sert une pension fixe de 5,000 à 6,000 ducats, qui est loin de lui suffire1.
KllEÏH-ED-DlNB SACCAOE PoRT-MaHON, IM IS HETOt RNE EN OrIENT, LAISSANT ALOBR SOUS LE COMMANDEMENT DE ÎIaSSAN-Aga. NoUS
avons laissé Kheïr-ed-Dine cinglant vers Alger, où il semblait naturel qu'il restât quelque temps pour réparer ses désastres. Mais il était de ceux que les revers stimulent, au lieu de les abattre : loin de perdre son temps dans l'oisiveté, il fit activement construire des vaisseaux et réparer ceux qui lui restaient et, bientôt, reprit la mer avec trente-deux navires. S'étant présenté inopinément devant Mahon, en arborant les couleurs chrétiennes, il se vit accueilli avec joie par les habitants qui avaient appris les récents succès de l'empereur et croyaient que Barberousse avait péri ; mais ils furent bientôt cruellement détrompés. Après avoir mis au pillage la ville et une partie de l'île, Kheïr-ed-Dine rentra à Alger, rapportant six mille captifs et un riche butin.
Les plaintes des Majorquins parvinrent à Home au moment où l'empereur recevait les hommages et les compliments de la chrétienté pour avoir détruit le rempart des infidèles et, si leur écho était trop lointain pour troubler l'orgueil du vainqueur et le concert de louanges de ses courtisans, ceux qui connaissaient les affaires du pays purent se convaincre que la besogne n'était qu'à moitié faite.
Après avoir obtenu cette satisfaction, à défaut de revanche plus sérieuse, Kheïr-ed-Dine fit voile pour Constantinople, où il était appelé par le sultan qui voulait à tout prix l'opposer à Doria et aux Vénitiens. Il ne devait plus revoir cette Berbérie, berceau de sa gloire, où il avait espéré fonder un empire ; car, sans parler des grands services qu'il était destiné à rendre dans le Levant, comme
1. Documents des archives de Simancas Revue afric. u° 113, p. 349 et suiv., u° 122, p. 83 et suiv.).