ET DES FRANÇAIS PUIS DES VÉNITIENS CONTRE LA TUNISIE
Rupture entre la Tunisie et la France. Bombardement de différents points. Rétablissement de la paix. — Attaque infructueuse d'Alger par la flotte danoise. Révoltes indigènes. — Attaque infructueuse de Melila par le sultan Moulai-Mohammed. — L'Espagne prépare une grande expédition contre Alger, sous le commandement du général 0' Reilly. Sa flotte jette l'ancre dans la baie d'Alger. — Dispositions prises par le dey d'Alger pour la défense. — Indécision des Espagnols. Préparatifs de débarquement à l'Harrach. — Débarquement des Espagnols. Ils établissent un camp retranché. Rembarquement de l'armée. Echec de l'expédition. — Révolte des Abid au Maroc. Ile proclament le prince Yezid. Le sultan apaise la révolte et punit les Abid. — Révolte des Derkaoua à Tlemcen. Mohammedben-Osmane est nommé bey de l'Ouest. — Luttes des Algériens contre les puissances chrétiennes. Prépondérance de la France. — Bombardement d'Alger par les Espagnols en 1781 et 1787. Conclusion de la paix. — Tunisie : Mort d'Ali-Bey. Avènement de son fils Hammouda. — Rupture de la Tunisie avec Venise. — Bombardement et blocus par l'amiral Emo en 1784 et 1785.
RuPTUBB BNTRB LA TtJNISIB BT LA FrANCB. BoMBARDBMBNT DB
différents points. Rétablissement db la paix. — Les bonnes relations que les gouvernements africains s'étaient efforcés d'établir avec les puissances chrétiennes d'Europe, dans les années précédentes, furent alors troublées sur différents points de l'Afrique ; ce fut entre la France et la Tunisie que la première rupture éclata. L'île de Corse, dépendance de la République de Gênes, avait été incorporée au royaume de France le 15 août 1768 et, un an plus tard, malgré l'héroïque résistance de Paoli, elle était entièrement soumise à sa nouvelle patrie. Or les Génois et les Corses se trouvaient précédemment en guerre avec Tunis, et il arriva que des bateaux de commerce, naviguant sous le pavillon français, furent saisis et confisqués par des navires de guerre tunisiens, sur les côtes même de l'île. Toutes les réclamations faites auprès d'Ali- Bey pour obtenir justice furent inutiles et, & cette cause de difïî-
HISTOIRE DB l'aFHIQUE
cultés, vinrent se joindre la question des esclaves d'origine corse, la suppression de l'autorisation de pécher le corail sur les côtes tunisiennes, accordée précédemment aux Français de La Calle et, enfin, diverses autres infractions aux traités.
La France prépara bientôt une expédition contre la Tunisie et, dans le mois de mai 1770, le consul de cette nation parvint à s'embarquer. La guerre était imminente ; le bey se prépara de son mieux à recevoir l'ennemi. Peu après, une flotte française, sous le commandement deM.de Broves, mouilla à la Goulette (20 juin). Quelques jours se passèrent en pourparlers ; et, lorsque l'amiral français fut convaincu que tout arrangement était impossible, il commença les hostilités par le bombardement de Bizerte (!•' août). 300 bombes furent lancées sur la ville qui était défendue par le capitan Ali-Reis. Des troupes y furent envoyées en toute hâte ; le 4 août, les navires français levèrent l'ancre et la division d'attaque, après avoir suivi la côte, alla bombarder Souça ; puis mouilla à Monastir où elle passa quelques jours.
Pendant ce temps, un envoyé de la Porte était arrivé à Tunis et s'employait à rétablir la paix en faisant ressortir que ce n'était pas au moment où le Khakan venait d'éprouver de si graves échecs de la part des Russes, dont la frontière avait été repoussée jusqu'au Danube, que ses vassaux et ses alliés devaient immobiliser leurs forces en luttant les uns contre les autres. Ces paroles de paix arrivaient à leur heure, et l'on ne tarda pas à se mettre d'accord : la Corse fut reconnue terre française, les esclaves corses, nouvellement capturés, mis en liberté, et les privilèges de la pêche rétablis. En outre, diverses indemnités à la charge de la Tunisie étaient stipulées. Les préliminaires du traité furent signés le 25 août, au Bardo, par Ali-Bey et le consul de France. Peu après la flotte leva l'ancre.
Ainsi, la paix se trouva rétablie avec la France, car les ratifications ne se firent pas attendre. Ali-Bey put donc continuer à administrer habilement et fermement la Tunisie ; cependant, ses neveux prenaient de l'âge et il ne paraissait nullement se préparer à leur céder le pouvoir, selon l'engagement par lui pris. Au contraire, il s'associait de plus en plus son (ils Hammouda, dont l'ascendant grandissait chaque jour ; il se fit alors octroyer par la Porte le titre de pacha, ce qui conférait pour ainsi dire, ipso facto, à son fils, celui de bey. Ses tendances s'accentuaient de façon à ne plus laisser de doutes *.
1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 169 et suiv., et Traité avec la France, appeud.. p. 501, 502 — Marcel, Tunis, loc. cit., p. 191 et suir.
ATTAQUE DES DANOIS CONTRE Al.GER (1772)
Attaque infructueuse d'Alger par la flotte danoise. Hbvoltbs indigènes. — Pendant que la Tunisie rompait avec la France, le dey d'Alger se brouillait avec le Danemark. Le 1er juillet 1770, une petite flotte danoise, sous le commandement du contre-amiral comte de Kaas, se présenta devant cette ville, pour obtenir les satisfactions exigées par son gouvernement et notamment la restitution des prises faites sur les Danois. Après avoir essayé durant plusieurs jours, mais en vain, d'arriver à un arrangement, il fit, le 5, ouvrir le feu et continua jusqu'au 10 de lancer bombes et boulets ; mais il avait mouillé trop loin et ses projectiles atteignaient à peine la terre. La défense, du reste, était vigoureusement conduite par le dey, qui ne ménageait pas les railleries à ses prudents adversaires. Après celte manifestation d'impuissance, l'amiral danois essaya de reprendre les négociations et l'on devine de quelle façon il fut reçu. S'il faut en croire le Zohrat, son parlementaire ne put même pas débarquer ; puis, comme le temps était un peu menaçant (au mois de juillet !), il leva l'ancre. Loin de retirer le moindre avantage de cette démonstration, le Danemark se décida à se soumettre aux exigences les plus humiliantes (1772). Non seulement il dut payer des indemnités considérables, sans obtenir de satisfaction, mais encore fournir des quantités énormes de pièces d'artillerie et de munitions.
Les luttes entre les tribus de la Kabilie, particulièrement les Flissa et les Maâtka, continuaient toujours. Cependant les indigènes de la région montagneuse s étendant de Blida à l isser, épuisés par de longues années de guerre, se soumirent en juillet 1772. Toute la partie saharienne de l'est de la province d'Alger était en révolte, avec la grande tribu des Oulad-N'aïl à la tête de ce mouvement. Vers 1772, le bey de Titeri, nommé Softa, marcha contre eux, mais les rebelles eurent le temps de se préparer et d'appeler des alliés à leurs secours, si bien que les Turcs furent surpris, enveloppés et presque tous tués, y compris le bey.
En 1771, un homme d'une rare intelligence, Salah-ben-Moustafa, originaire de Smyrne, avait remplacé à Constantine, son beau-père Ahmed-el-Kolli, comme bey ; la province jouissait d'une certaine tranquillité, obtenue pendant la durée des règnes précédents. Mohammed, fils de Ben-Gana, après avoir en vain essayé de prendre possession de son commandement du sud, s'était réfugié dans l'Ahmar-Kheddou, montagne d'où il pouvait surveiller son futur domaine, tout en restant éloigné du bey auquel il reprochait de ne pas le soutenir d'une façon plus eHeetive.
Les Oulad-Naïl, à cheval sur les deux provinces, donnaient un exemple funeste tout en constituant un danger pour les tribus t. ut. 26
voisines. Ce fut contre eux que Salah-Bey dirigea sa première expédition. S'étant porté rapidement vers l'Ouest, il surprit leurs campements à Malah-ou-Mecif, enleva un grand nombre de troupeaux et envoya à Alger 60 têtes et 400 paires d'oreilles humaines (octobre 1773). Après cette sévère leçon, il accorda l'aman aux Oulad-Naïl et rentra à Constantine. D'autres tribus qui s'étaient signalées par des actes d'indiscipline furent châtiées non moins durement1.
ATTAQUB INFRUCTUBUSB DE MhLILA PAR LE SULTAN MoULAÏ-Mo-
hammed. — Encouragé par son succès à Mazagan, Moulaï- Mohammed résolut de se débarrasser à tout prix des Espagnols de Melila. Il réunit, à cet effet, une armée de 30,000 hommes, bien pourvue de matériel de siège, de vivres et de munitions et, vers 1773 (car la date de ce fait varie selon les auteurs), il vint subitement mettre le siège devant Melila. Malgré la paix de 1767, l'Espagne n'avait pas laissé cette place dépourvue ; aussi fut-elle en mesure de résister avec fruit au premierchoc. Puis, Charles 111 fit expédier des renforts importants. La défense, confiée au général Sherlok, fut vigoureuse et le sultan multiplia en vain ses assauts. Il avait espéré se rendre maître de la place par un coup de main, comptant la conserver une fois qu'il en aurait expulsé les Espagnols. Mais il y épuisa ses forces et dépensa des sommes considérables sans succès.
Sur ces entrefaites, le roi d'Espagne lui adressa des représentations en rappelant les dispositions du traité conclu par son ambassadeur El-Ghazzal. L'affaire était manquée ; le sultan se décida à se retirer, et, s'il faut en croire 1 auteur d'Et-Tordjeman. il sollicita et obtint le concours des navires espagnols qui transportèrent son matériel, partie â Tanger, partie à Mog'ador. Au mois de mars 1773, un nouveau traité fut signé entre le Maroc et l'Espagne. Le malheureux El-Ghazzal expia ce mécompte, sous le prétexte qu'il n'avait pas prévenu son maître de l'interdiction d'attaquer Melila contenue implicitement dans le traité de 1767 ; destitué de ses honneurs, dépouillé de tous ses biens, il mourut « après avoir perdu la vue »>.
1. De Graramont, ffist. d'Alger, p. 313 et suiv. — VaysseUes, Hist. des beys de Constantine (loc. cit.), p. 329 et suiv. — Féraud. Les Ben- Djellab (Rtïvue afric, n1 160. p. 258 el suiv. — Ez~Zahrat-en-.Xaïrat (trad. Rousseau), p. 151 et s. — Fcdcrraano et Aucapitaioe, Notice sur le beylik de TiLcri (Revue afric, n" 52. p. 285).
EXPÉDITION dVrEII.LY CONTRE ALGEH (1775) i03
Moulaï-Mohammed se consola de cet échec en allant guerroyer contre les Berbères AH-Malou ; mais il faillit succomber de la fièvre à Tadla
L'Espagne prépare une grande expédition contre Alger, sous
LE COMMANDEMENT DU GENERAL O'ReiLLT. Sa FLOTTE JETTE I.'aNCHB
dans la baie d'Alger. — Dans les premiers mois de Tannée 1 775, on apprit à Alger que des armements considérables étaient concentrés à Cadix, à Carthagcne et à Barcelone, pour une expédition contre l'Algérie. Le dey avait certainement été tenu au courant des dispositions de la cour d'Espagne à cet égard, car il n'avait cessé de compléter les défenses et l'armement de la capitale. Dans le mois de mai, Salah-Bey venu, en personne, apporter de Conslantine le denouche triennal, avait reçu des instructions précises ; à peine de retour dans son beylik, le dey lui adressa l'ordre d'accourir à Alger avec toutes ses forces. Même ordre parvint à Moustafa-el-Ouznadji, bey de Titeri. Quant à celui de l'Ouest, il reçut comme instructions, d'envoyer aussi ses contingents tout en ayant soin de ne pas dégarnir ses postes du littoral, particulièrement Mostag'anem, car le but de l'entreprise espagnole pouvait être changé au dernier moment.
L'Espagne, effectivement, préparait une grande expédition contre Alger, sans qu'il y ait eu rupture ni déclaration de guerre. Cédant aux conseils de son ministre Grimaldi, le roi espérait calmer, par ce moyen, l'irritation causée à son peuple par la paix de Paris. Un religieux connaissant bien la Berbérie avait présenté l'entreprise comme très facile, et le commandement suprême en avait été confié à O'Reilly, brave soldat, d'une famille d'origine irlandaise et qui s'était formé à la grande guerre en Italie et en Allemagne, sous des généraux fameux. Son courage ne pouvait être contesté, mais il manquait du sang-froid et du coup d'œil nécessaires à un chef d'armée et masquait cette infériorité sous une morgue insupportable, décourageant les conseillers les plus modérés.
La première condition de la réussite était le secret ; mais bientôt toute l'Europe connut l'entreprise et les futurs adversaires en profitèrent habilement. L'armée expéditionnaire fut formée de 21,357 hommes, savoir:
Fantassins (gardes espagnoles et Wallones, bataillons du roi et
1. Et-Tordjtman, p. 144 et suiv. — Eliedc la Primnudaie. Villes maritimes du Maroc (Revue afric, n» 92, p. 111). — Abbé Godard, Maroc, p. 555 et suiv.
du prince, régiments des villes et des provinces, volontaires, gre-
nadiers d'Irlande, Suisses) . . . 19.284
Cavalerie et dragons ... 834
Artillerie 900
Matelots 2,236
Canonniers des vaisseaux. . 503
Déserteurs, forçats . . . 600
Total. 24,357
Cet effectif fut réparti sur 51 vaisseaux de guerre et un grand nombre de navires de toute sorte, car il fallait porter un matériel immense et des munitions. La flotte se composa ainsi de 400 voiles, sur lesquelles 170 vaisseaux avaient reçu des troupes, et fut placée sous le commandement général de Don Pedro de Castijon.
O'Reilly, qui avait été l'âme de l'entreprise, distribua à ses officiers des instructions complètes et précises et, le 22 juin 1775, tous les généraux et officiers de l'armée réunis à Carthagène entendirent l'office de l'Immaculée-Conception, patronne de l'Espagne, dans l'église Saint-François. Le lendemain, ordre fut donné de mettre à la voile, mais un vent d'est, rencontré à la sortie du golfe, contraignit la flotte à chercher un refuge à l'abri du mouillage de Subida. Le 26, le vent étant passé au sud-ouest, la flotte en profita pour prendre la mer. Dans l'après-midi du 30, une partie des navires, avec le général en chef, jeta l'ancre dans la baie d'Alger où le reste arriva le lendemain, 1" juillet.
Dispositions prises par le dbv d'Alger pour la défense. — Le dey Mohammed n'était pas resté inactif et ses ordres avaient été exécutés. Voici quelles étaient les dispositions prises pour la résistance :
Salah, bey de Constantine, après avoir concentré ses contingents à Hamza (Bordj-Bouira), vint prendre position avec 20,000 hommes de cavalerie et un grand nombre de mulets et de chameaux de transport, entre le Hamis et l'IIarrach. Toutes les tribus de la province de l'Est et du Sud lui avaient envoyé leurs guerriers, heureux de prendre part à la guerre sainte.
Moustafa-el-Ouznadji, bey de Titeri, arriva avec son goum et un certain nombre de Kabiles et de cavaliers du Sebaou, et s'établit prés du cap Matifou.
Ibrahim, bey de l'Ouest, contraint par ses instructions de rester à la garde de Mostag'anem, avait chargé son khalifa, Mohammedben-Osmane, de réunir les contingents des Douairs, et de se rendre à Alger. Il y arriva, avec 4,0*0 cavaliers, et fut placé près du
EXPÉDITION dVrBILLY CONTRB ALGER (1775)
ruisseau dit Ouad-Khenis, probablement derrière la batterie d'Aïn-Beïda. Telle était la répartition des forces auxiliaires. Quant aux soldats réguliers d'Alger, dont le dey avait porté l'effectif à 3,000 hommes (cent tentes), ils furent placés comme suit :
Moustafa-Khoudja, avec 600 de ces Yoldachs, prit position à Bab-el-Ouad, entre le fort des 24 heures ^actuellement l'arsenal) et les pentes du Bouzaria, où ils se trouvèrent protégés par les batteries de la côte.
Le khaznadji Hassan, avec 1,200 janissaires, s'établit entre Aïn- Rebot (l'Ag'ha), et le ruisseau (Ouad-Khenis).
Enfin, Ali, ag'a des Arabes, avec 1,200 Yoldachs formant le reste des troupes régulières, fut placé à l'Ouad-Khenis, où il se trouva appuyé par la cavalerie d'Oran.
De plus, les citadins d'Alger, armés pour la circonstance, garnirent les postes qu'on leur assigna, et toutes les batteries furent desservies par des canonniers, non compris dans l'effectif ci-dessus. Il faut aussi tenir compte des renforts de volontaires isolés qui accoururent de toute part, pendant l'inaction prolongée des Espagnols, pour concourir au combat. Cependant nous ne pensons pas que le chiffre total des combattants opposés aux envahisseurs ait dépassé 35,000 hommes. Tous ces musulmans brûlaient de se mesurer avec l'infidèle et saluaient de loin son arrivée par des salves de mousqueterie. Afin de ne rien redouter des captifs, très nombreux à ce moment, on les expédia à Médéa.
Indécision des Espagnols. Préparatifs de débarquement a l'Harracii. — O'Reilly ne tarda pas à se convaincre que la baie d'Alger était bien gardée et il pensa, un peu tard, à chercher un autre point de débarquement. Il avait déjà fait explorer les abords du cap Kanater, près de l'anse de Sidi-Feredj, où l'expédition française devait aborder si heureusement, en 1830. A la suite de conseils de guerre tenus le 2, le général en chef monta sur la frégate Clara, afin de reconnaître la côte et s'avança jusqu'à la Pointe Pescade. Puis, les délibérations entre les chefs recommencèrent, et on résolut d'opérer le débarquement le 3 au matin, sur la plage qui se trouve à l'ouest de l'embouchure de l'IIarrach. Mais le temps matériel manqua pour organiser, dans la nuit, une telle opération et on la remit au 4. L'ne forte brise s'étant élevée le 3, il fallut renoncer à cette idée. Les conseils de guerre se réunirent de nouveau et donnèrent lieu à de violentes discussions, dans lesquelles le major général Romana se signala par son opposition contre O'Reilly. Cependant, il fut décidé que le débarquement se ferait dans la baie de Mala-Mujer, à l'ouest du cap Caximes, et tout fut
HISTOIRE DE L*AFHIQUE
préparé pour que l'opération s'elTectuAt dans la nuit du 3 au 4 ; mais, vers le soir le vent sauta et il fut jugé que, dans ces conditions, il fallait renoncer à ce plan. Fatale décision, car ce n'était qu'en tournant le massif pour l'attaquer par les hauteurs, tout en retenant l'ennemi dans le golfe, par de fausses attaques, que l'entreprise pouvait réussir.
Une dernière délibération choisit définitivement la plage de l'Harrach, déjà témoin de l'échec de Charles V, et il fut décidé que le débarquement aurait lieu le 7. Les vaisseaux de guerre furent désignés pour canonner toutes les batteries de la côte et éteindre leur feu, chacun ayant son poste déterminé. Une frégate et cinq chebeks avaient pour mission de balayer la plage, à l'ouest de l'embouchure de 10. Khenis. D'autres navires devaient la battre dans l'autre sens. Des bombardes, en lançant des bombes sur les groupes indigènes, étaient chargées de les écarter. Les chalands susceptibles d'aborder ne pouvaient charger que 7,700 hommes, sept galiottes devaient, en outre, débarquer en peu de temps, chacune 100 hommes.
Telles furent les dispositions prises pour opérer le débarquement sur une plage protégée par les feux croisés des forts et batteries ennemies, et défendue par de nombreux musulmans fanatisés et excités depuis sept jours par la vue des envahisseurs. Ajoutons que, le débarquement opéré, les Espagnols trouvaient en face d eux des pentes plus ou moins raides, favorables à la défense de leurs ennemis et qu'ils étaient forcés d'enlever tout d'abord, s'ils ne voulaient, lors de la marche sur Alger, avoir leur flanc gauche sans cesse menacé.
Débarquement des Espagnols. Ils établissent un camp retranché. Rembarquement i>b l'armée. Echec db l'expédition. — Toute la nuit du G au 7 se passa, à bord de la Hotte, en transbordements et préparatifs pour le lendemain. Au point du jour, les vaisseaux voulurent prendre leurs positions ; mais le Saint- Joseph put seul s'approcher de façon à prendre à revers la batterie de la rive gauche de l'Ouad-Khenis, malgré le feu terrible auquel il se trouva exposé. Une frégate l'Etruria-Toscana s'avança vers la plage et canonna avec succès la batterie de l'embouchure de l'Harrach. Les autres vaisseaux ne purent prendre leurs positions que vers le soir; de plus, les chalands n'étaient pas tous prêts et il fallut, bon gré mal gré, remettre le débarquement au lendemain, 8. Dans la nuit, on commença à opérer le rassemblement, opération fort difficile en raison de l'obscurité et de la confusion régnant au milieu de cette masse de navires.
EXPÉDITION dVbEILLY CONTRE ALGER (1775) 107
A 4 heures et demie du matin, le mouvement commença et les chalands, bien en ligne, et protégés par des chaloupes canonnières s'approchèrent rapidement du rivage et effectuèrent sans peine le débarquement ; puis ils retournèrent chercher d'autres troupes. Plus de 8,000 hommes avaient été ainsi mis à terre. Les volontaires d'Aragon et de Catalogne, formant avant-garde, s'avancèrent en repoussant des cavaliers qui, combattant à la manière arabe, les attirèrent dans un terrain mamelonné, coupé de haies et de retranchements, où ils essuyèrent un feu meurtrier. Pendant ce temps, le débarquement s'était continué et avait été achevé vers sept heures.
L'action engagée imprudemment par les volontaires avait naturellement porté les troupes à s'avancer outre mesure. Bientôt, les Espagnols se virent attaqués avec furie sur leurs flancs, à droite par les goums d'Oran, et à gauche par ceux de Constantine, malgré les feux dont les navires chrétiens essayaient de les couvrir. Salah-Bey s'était approché en garnissant son front de plusieurs lignes de chameaux derrière lesquelles ses tireurs s'abritaient ; puis il avait chargé au premier rang, le sabre à la main, et causé un grave désordre sur le flanc gauche de l'ennemi. L'n mouvement, exécuté avec vigueur par le régiment de Savoie, le prit à revers et le contraignit à la retraite. O'Kcilly aurait peut-être mieux fait de pousser hardiment vers les hauteurs, il préféra donner l'ordre de construire un camp retranché sur la plage elles soldats y travaillèrent avec courage, malgré la grêle de projectiles dont ils étaient criblés de tous les côtés. Une pièce de la batterie du Khenis, prenant en écharpe cette place où les chrétiens étaient entassés, y fit des ravages considérables. Vers dix heures, le camp était achevé et armé d'une forte artillerie ; on commença alors à évacuer les nombreux blessés sur huit bâtiments destinés à servir d'hôpital. Les ingénieurs avaient presque tous été tués ou mis hors de combat, et le chef d'état-major, Homana, était mort glorieusement un des premiers.
Dans cet intervalle, les troupes d'avant-garde avaient dû battre en retraite en laissant le terrain couvert de morts et de blessés. Klles se jetèrent sur le camp et y augmentèrent le tumulte et la confusion. A midi, le général en chef, qui était descendu lui-même à terre pour voir de près les choses et avait appris que de l'artillerie était hissée par l'ennemi sur la colline en face, jugea la partie perdue, la position n'étant pas tenable. Sur l'avis conforme d'un conseil de guerre, il donna l'ordre du rembarquement qui commença aussitôt cl fut terminé dans la nuit. I.e 0 au matin, il ne
restait sur le rivage que les morls et les blessés oubliés, plus
17 canons, des outils et du matériel.
Après la vigoureuse action du matin dans laquelle les contingents de Constantine et d'Oran s'étaient couverts de gloire, les musulmans étaient rentrés dans leurs lignes, et le reste de la journée avait été relativement calme, ce qui permit le rembarquement sans trop de difficultés. On se demande, en effet, si les Turcs et leurs auxiliaires, au lieu de rester înactifs, s'étaient jetés sur les Espagnols pendant l'opération du rembarquement, ce qui serait advenu de l'armée expéditionnaire: « On ne peut pas rendre, dit un officier espagnol, avec combien de tumulte, de désordre et de confusion, cette manœuvre s'exécuta ; il suffît de dire que, sans l'extrême ignorance des ennemis, qui ne surent pas profiter de leurs avantages, rien ne pouvait sauver l'armée d'une déroute totale1 ».
Il est probable que les Algériens ne se rendirent pas, tout d'abord, un compte exact de ce qui se passait au camp. Mais, le 9, au matin, la nouvelle se répandit à Alger que l'évacuation était accomplie. Aussitôt les gens s'y portèrent en foule, pillèrent le camp, profanèrent les cadavres, incendièrent les palissades ; selon les traditions indigènes, les Juifs se distinguèrent par leur ardeur dans cette besogne. « Ils empalaient les cadavres des chrétiens avec les pièces de bois des chevaux de frise, les promenaient ignominieusement et les jetaient ensuite dans les flammes ».
La flotte espagnole assistait impassible à ce spectacle. On dit qu'Oreilly chercha, durant quelques jours, à prendre position pour bombarder Alger ; l'ordre en fut même donné pour la journée du 13. Mais, soit indécision, soit difficulté réelle, on n'entreprit rien de sérieux. Le 12, les bâtiments de transport et une partie delà flotte mirent à la voile. Le reste partit le 16 et il ne demeura, dans la baie, que huit gros vaisseaux qui s'efforcèrent de maintenir un blocus peu effectif.
Ainsi se termina cette expédition sur laquelle toute l'Espagne avait les yeux fixés, et dont on attendait les plus grands résultats. Elle coûtait à cette nation 27 officiers et 501 soldats tués et 191 officiers et 2,088 soldats blessés. Les pertes en matériel et les dépenses en argent étaient considérables. On se figure aisément l'effet que produisit dans la Péninsule un semblable échec : il s'éleva contre O'Reilly un tel cri de réprobation que le roi se vit contraint de lui retirer le gouvernement de Madrid.
A Alger, au contraire, chacun se livrait à l'allégresse, et la joie publique atteignait un véritable délire. Les pertes des musulmans étaient pourtant sensibles, plus fortes que celles des Espagnols, mais elles portaient principalement sur les contingents venus de l'extérieur. Salah-bey et Mohammed-ben-Osmane rentrèrent dans