‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 107 sur 174 · AVÈNEMENT DU BEY H A MM OU D A A TUNIS · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT DU BEY H A MM OU D A A TUNIS

Tunisie: mort d'Ali-Bey. Avènement de son fils Hammouda. — A Tunis, Ali-Bey continuait à exercer le pouvoir avec succès, s 'appliquant toujours à se rapprocher de la France. L'alliance de cette nation avec l'Espagne ayant porté quelque ombrage au gouvernement tunisien, M. de Sartines, ministre de la marine, fit déclarer, par le consul, que jamais la France n'aiderait l'Espagne dans ses entreprises contre la régence. De nouveaux avantages furent accordés au commerce français et la compagnie royale d'Afrique reçut, en juin 1781, le privilège de la pêche du corail sur toute la côte, de Tabarka à la frontière de Tripoli. Hammouda pacha, fils du bey, et le premier ministre, Moustafa-Khodja, les meilleurs auxiliaires du bey, le poussaient dans celle voie. Cependant, le dernier, se sentant menacé dans sa situation, partit pour l'Orient sous le prétexte d'effectuer le pèlerinage, laissant le champ libre à son rival Ismaïl, autre gendre du souverain (1781). Vers cette époque, Ali-Bey, sentant ses forces décliner, abandonna à son lils Hammouda le soin de rendre la justice. Le 30 novembre, il eut un évanouissement et passa pour mort ; le 26 mai suivant (1782), il cessa de vivre. Avant de rendre l'âme, il adressa les paroles suivantes à son fils Hammouda, en présence de ses autres enfants et de ses neveux : « Je vous laisse, en mourant, un royaume florissant dont la prospérité s'augmentera encore par l'union que je vous conjure de maintenir intime entre vous; Hammouda, mon fils bien-aimé, vous allez me succéder au trône, mais n'oubliez pas que vos frères et vos cousins sont aussi mes enfants et que je vous recommande à cette heure dernière d'avoir pour eux l'affection et la sollicitude d'un père, plus encore que celle d'un chef. » Il invita ensuite ses fils et neveux à ne jamais manquer à l'obéissance qu'ils devaient à Hammouda.

Le 26 mai, à midi, des salves d'artillerie tirées au Bardo annoncèrent l'avènement du nouveau bey. On fit à Ali des funérailles magnifiques auxquelles figurèrent les 300 esclaves affranchis par son testament. Puis, Hammouda prit possession de l'autorité, notifia son avènement aux puissances et renouvela les traités et privilèges accordés. La façon dont cette transmission de pouvoir s'était opérée indique à quel point la Tunisie s'était rendue indépendante, particulièrement de la Porte, car si le bey semblait reconnaître une

n« 118. p. 300 etsuiv ). — De Gramraont, Hist. d'Alger, p. 333 et suiv.. — Rosseuw Saint-Hilaire, Hist. d'Espagne, t. XIII, p. 187 et suiv. — Documents relatifs à l'attaque des Espagnols (Revue afric, n° 153, p. 219 etsuiv.) — Cheikh Bou-Ras (Irad. Arnaud), Revue afric, n» 150, p. 474.

HISTOIRE DE I. AFRIQUE

autorité nominale, c'était, en quelque sorte, celle du dey d'Alger. En février 1783, Moustafa-Khoudja revint d'Orient et rentra en possession de toutes ses dignités, tandis qu'Ismaïl-Kahïa s'embarquait clandestinement et cherchait un refuse à Livourne.

Rupture de la Tunisie avec Florence. Bombardement et blocus far l'amiral Emo bn 1784 et 1785. — Dans le cours de l'année 1783, les relations entre la Tunisie et la république de Venise devinrent très tendues et aboutirent â une rupture, au printemps suivant. Vers la fin de cette même année 1783, la guerre faillit éclater entre le nouveau bey et Salah, bey de Constantine, au sujet de difficultés causées par une des tribus établies à cheval sur la frontière. L'armée de Constantine, conduite par son bey, et celle de Tunis, arrivée du Djerid sous le commandement de Hammouda en personne, se trouvèrent en présence ; mais au lieu d'en venir aux mains, les deux beys conclurent une entente, à la suite d'une démarche courtoise dontSalah-Bey prit l'initiative. Le bey de Tunis rentra dans sa capitale au mois d'avril 1784, et, tranquille sur sa frontière, put s'occuper de préparer la résistance contre l'attaque imminente des Vénitiens. Une indemnité de 25,000 sequins fut payée à la tribu tunisienne qui était passée sur le territoire constanlinois.

Le premier septembre 1784, l'escadre vénitienne forte de trois vaisseaux de ligne, une frégate, deux chebeks, deux bombardes et une demi-galère, sous le commandement de l'amiral Emo, se présenta dans les eaux de Tunis. Après une tentative infructueuse d'arrangement, quelques navires furent chargés du blocus, tandis que le reste de l'escadre mettait à la voile. Dans les premiers jours d'octobre, les vaisseaux vénitiens parurent inopinément devant Souça et en commencèrent le bombardement ; cinq fois en huit jours il fut repris ; 250 bombes et 3,000 boulets furent lancées sur la ville, qui éprouva d'assez sérieux dégâts; mais ses batteries ripostèrent et causèrent quelque mal aux navires chrétiens. Après avoir obtenu ce mince résultat, la flote vénitienne mit à la voile. L'année suivante, le 20 juillet, une escadre vénitienne reparut devant Souça et l'amiral voulut recommencer le bombardement; mais il fut énergiquement canonnépar les batteries de la ville et gêné parle temps, de sorte qu'il ne put lancer ses premiers boulets que le 26 ; il recommença le 27, puis les 1, 2 et 3 août, le tout sans grand succès. Le 6, la flotte appareilla et, le 21 août, s'élant approchée de Sfaks, lança 150 bombes sur cette ville.

De là, l'amiral Emo, dont la flotte s'était renforcée de l'escadre du chevalier Querini, cingla vers Tunis; elle mouilla à la Goulelle le Jl septembre. Après l'échange de pourparlers, suivis de négo-

ATTAQUES DBS VENITIENS CONTRB TUNIS (1785)

ciations mal conduites, et qui ne pouvaient aboutir, l'attaque commença. Le 30 octobre, à 9 heures du soir, deux bombardes ouvrirent le feu contre les fortilications de la Goulette, tandis que huit radeaux, portant chacun un canon et un mortier, s'approchaient sans bruit des batteries avancées de terre et les attaquaient ensemble par un feu nourri. La surprise eut un résultat inespéré, caries artilleurs affolés s'empressèrent d'abandonner leurs postes et de s'enfuir dans toutes les directions, suivant l'exemple de leur chef Redjeb-Ag'a, qui courut bride abattue jusqu'au Bardo, où il raconta au bey que la Goulette était prise et qu'il ne lui restait plus qu'à se rendre.

Cependant les Vénitiens, soit qu'ils ne se fussent pas rendu un compte exact du succès de leurs attaques, soit qu'ils eussent manqué d'initiative, restèrent inaclifs bien que les feux du rivage eussent cessé. Peut-être aussi l'amiral manquait-il de troupes de débarquement ou ne voulait-il pas dépasser ses instructions qui lui prescrivaient d'obtenir la paix, plutôt en exerçant une pression, qu'en faisant œuvre de conquête proprement dite.

Entraînés par l'exemple du brave capitaine Ali-Reïs, les musulmans reprirent courage et le résultat de la surprise du 30 fut à peu près perdu. Le 5 novembre, l'amiral essaya de frapper un grand coup ; il s'avança au point du jour avec ses galères en ligne et les bombardes aux ailes, et échangea jusqu'à trois heures des coups de canon avec les batteries et les forts. Le 10, nouvelle attaque au moyen des bombardes protégées par les galères et les chebeks et d'une batterie rasante établie sur un radeau qui fît grand mal aux chaloupes canonnières tunisiennes et les força à rentrer dans le plus grand désordre, à l'abri du chenal.

Malgré ces succès et la modération de l'amiral vénitien, qui ne demandait qu'à traiter, bien qu'étant virtuellement maître de la Goulette, le bey ne voulait prendre l'initiative d'aucune démarche. Emo se décida alors à faire lui-même le premier pas, en écrivant à Hammouda pour lui rappeler les anciennes et bonnes relations qui avaient, pendant si longtemps, fait le bonheur des deux pays et lui montrer combien la lutte actuelle était stérile. C'était le vrai moyen d'en finir, car le bey, effrayé des succès de l'ennemi, ne demandait qu'à traiter, ce qui était réclamé à grands cris par la population lasse d'un si long blocus et atteinte dans ses intérêts matériels. Mais, pour ménager son amour-propre, il exigea que l'escadre s'éloignât d'abord, promettant de traiter avec l'amiral s'il revenait trois semaines plus tard sur un vaisseau accompagné seulement d'une frégate. Emo accepta ces bases, dressa un projet de traité et mit à la voile le 20 novembre pour Malte. A peine la t. m. 27

flotle fut-elle éloignée que les négociations devinrent plus difficiles, Uammouda exigeant avant tout le versement de 60,000 sequins, comme indemnité des bombardements de Souça, de Sfaks et de la Goulette. L'entêtement du nouveau bev, manifestation de son manque d'intelligence politique, amena la rupture des négociations et I on apprit bientôt que les Vénitiens préparaient de sérieuses attaques pour le printemps suivant.

La peste désolait le pays, qui n'était vraiment pas heureux depuis la mort d'Ali-Bey. Le 18 mars suivant, l'escadre était devant Sfaks et en recommençait le bombardement. Le 27, un envoyé, muni de pleins pouvoirs, le sieur Scarmaci, fut mis à terre : il se rendit, en toute hâte, à Tunis ; mais il en revint le 8 avril, après un échec complet. L'amiral se rapprocha de terre et bombarda la ville le 30 avril et le i mai ; âpre» quoi il mit à la voile. Le '2i juillet, il bombarda Bizerle et le 10 septembre Souca. Mais le bruit éloigné de ces canonnades, loin de pousser le bev dans la voie de la conciliation, ne faisait que le rendre plus intraitable. Sur ces entrefaites l'amiral Emo mourut subitement à Malle, et l'état de guerre entre les deux nations entra dans une période moins active1.

1. Rousseau. Annales Tunisiennes, p. 190 et suiv. — Vaysselles, Hist. de. Constantine sous les Beys, p. 3i5 et suiv. — Féraud, Us liarars (Revue afric, n° 107, p. 356 et suiv.). — Mario. Storia civile t politica del commercio veneziano, t. VIII, passim. — Marcel, Tunis (loc. cit.), p. 191 cl suiv

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