‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 114 sur 174 · ÉVÉNEMENTS DU MAROC ET DE TUNISIE · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS DU MAROC ET DE TUNISIE

bords de l'Ouad-Tensift, il marcha contre lui et, grâce à son artillerie, eut bientôt dispersé ses adhérents. Le sultan en personne se mit à la poursuite des fuyards dont il fut fait un grand carnage. Mais, ayant été atteint d'une balle à la cuisse, Kl-Yezid fit arrêter la chasse et rentra â Maroc. Sa blessure, qui d'abord n'avait pas paru grave, prit un mauvais caractère et entraîna rapidement sa mort (15 février 179*2). Un soupir de soulagement accueillit partout cette nouvelle.

Les régions du sud-ouest restaient, de fait, à Hecham. Mais à Fès, on ne ratifia pas son avènement. Les émirs berbères et arabes du nord, les chefs des Abid et des Oudaïa, les notables et les Oulama réunis dans cette ville, proclamèrent Moulaï-Slimane, dont la piété leur offrit plus de garanties après les mauvais jours qu'ils venaient de traverser. Kn même temps, les villes maritimes et les marabouts de Sidi Abd-es-Selam prêtaient serment à Moulaï-Moslama, frère utérin d'KI-Vezid. Mais, lorsqu'on y apprit l'élévation de Moulaï-Slimane, on expulsa le malheureux Moslama qui s'enfuit chez les Uaïaïna. liientôt, l'armée du sultan pénétra dans le pays montagneux de cette tribu, la châtia rudement et contraignit encore le prétendant à la fuite. Accompagné de ses deux fils et de son neveu El-Hûcen, Moslama put gagner le littoral et s'embarquer pour l'Orient.

Ainsi, Moulaï-Slimane resta seul maître des provinces du nord et, aidé par son frère Taïeb, y fit régner, sans conteste, son autorité. Quant au sud, il demeurait livré aux compétitions de ses frères et cousins

Tunis: suite du régne de Hammouda. Les Karamanli sont rétablis par lui a Tripoli. — A Tunis, le bey Hammouda continuait de régner, soumis de plus en plus aux fantaisies de ses favoris et aux intrigues de son palais, et manifestant à tout propos la violence et l'obstination de son caractère. Les hostilités des Vénitiens n'avaient pas cessé ; mais cette guerre n'était plus redoutable, depuis la mort de l'amiral Kmo. Les autres puissances européennes entretenaient de bons rapports et l'Espagne voulait, â tout prix, la paix avec la régence, si bien qu'au mois de janvier 1791, le traité fut enfin signé, et coûta fort cher au gouvernement de Charles IV.

Dans la nuit du 8 au 9 février 1792, Hammouda faillit tomber

1. Et-Tordjeman, texte arabe, p. 76 et suiv ; traduction, p. 157 et suit. — L. Godard, Maroc, p. 567 et suiv.

sous le poignard de trois mamlouks qui avaient pénétré dans son appartement pour l'assassiner. Ce ne fut qu'après une lutte énergique, dans laquelle il fut blessé d'un coup de poignard à la gorge, et grâce au secours porté, au péril de sa vie. par le Sahab-et-Taba (garde des sceaux) qu'il put échapper à ces sicaires. Ceux-ci se défendirent avec rage dans les appartements ; puis, deux d'entre eux se tirent sauter la cervelle et le troisième fut massacré sur place.

Sur ces entrefaites, un corsaire turc, nommé Ali-Hourghoul, ayant réuni et armé quelques navires, se présenta inopinément devant Tripoli et s'en rendit maître. Le vieux pacha qui y commandait, Ali-Karamanli, eut le temps de fuir, et vint demander à Tunis asile et vengeance. Cependant, l'usurpateur qui avait si facilement conquis la Tripolitaine, mis en goût par son succès, voulut s'emparer encore de l'île de Djerba. Cette fois, le bey de Tunis ne pouvait plus rester indifférent. Il réunit une armée et l'envoya contre Tripoli, avec les deux fils du pacha Karamanli, Youssof et Ahmed. Lorsque l'armée tunisienne fut campée en face de la capitale, les Tripolitains, las de la tyrannie de l'usurpateur et de ses suppôts, se révoltèrent et expulsèrent Rourghoul. Les Kharamanli reprirent ainsi possession de Tripoli et l'armée de Tunis rentra dans ses cantonnements en rapportant une forte indemnité au bey Hammouda, dont l'influence s'étendit dans les provinces méridionales1.

Ibraiiim-boc-Sbba, nommé nev de Constantine, est assassiné par

LES PARTISANS DE SaLAH-REY. RÉVOLTE DE CELUI-CI. Le nOUVeaU

dev d'Alger, Hassan, se montrait, en toute circonstance, un prince sérieux et bienveillant. Néanmoins, la prépondérance prise, dans les dernières années, par ses beys, n'était pas sans l'inquiéter, et il jugea indispensable de mettre un terme à leurs velléités d'indépendance. C'est pourquoi il décida le remplacement de Salah, bey de Constantine. et de Moustafa-el-Ouznadji, bey de Titeri. Ce dernier, ayant été appelé à Alger, fut mis au courant des inten tions du dey et alla se réfugier dans le sanctuaire de Sidi Abd-el- Kader-el-Djilani. Il fut remplacé à Médéa. par Si Mohammed-ed- Dcbbah.

Le poste de Constantine fut donné au turc Ibrahim, dit Bou- Sebâ, alors caïd du Sebaou. 11 partit avec une escorte de 70 cava-

1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 22 1 et suit. — Traité avec l'Espagne, p. 468 et sutv. — Féraud. Annales Tripolitaints (Revue afric.. n° 159, p 218 et suiv). — Marcel, Tunis (\oc. cit.) p. 196.

FIN Di: LA PRÉPONDÉRANCE DFS BEYS (1792) Ml

liers environ, et arriva à Constantinc sans se faire annoncer. Salahbey n'eut donc pas le temps d'organiser la résistance; il voulait fuir, mais les abords de la ville étant gardés, il se réfugia dans la tente des soldats turcs célibataires (Zebantotc) qui le protégèrent et le conduisirent à Dar-el-Bey (16 août). Cependant Ibrahim ayant convoqué les notables et les principaux fonctionnaires, pour leur donner connaissance du firman qui le nommait, fit gracieusement asseoir son prédécesseur auprès de lui, et s'efforça de le rassurer, l'autorisant même à rentrer dans sa demeure. Selon certaines versions, Salah aurait profité de l'offre; selon d'autres, il préféra rester dans le palais. Quoi qu'il en soit, des fonctionnaires du beylik, dévoués au précédent bey, pénétrèrent dans le palais au milieu de la quatrième nuit qu'y passait Ibrahim et, après avoir tué l'esclave chrétien qui gardait sa porte, se jetèrent sur lui et le massacrèrent. Cela fait, ils allèrent prévenir Salah qu'il était toujours maître de Constantine. On dit que celui-ci leur reprocha d'avoir, par ce meurtre, causé sa perte ; mais il est plus probable qu'il en était lui-même l'instigateur. Dans tous les cas, il n'hésita pas à compléter la besogne en ordonnant le massacre des serviteurs et des cavaliers qui avaient accompagné Ibrahim et dont un seul échappa à cette boucherie (20-21 août).

Salah-Bey n'oublia pas que les Zebantole avaient empêché son arrestation, et il résolut de lier leur sort au sien en choisissant cinquante d'entre eux qui s'engagèrent, par serment, à mourir pour lui, et auxquels il fit d'opulents cadeaux. Jugeant qu'il fallait payer d'audace, il fit, le lendemain, battre les tambours et déployer le* étendards. Puis il tint une audience solennelle, entouré de ses partisans, pour bien prouver qu'il était toujours le seul maître ; en même temps ses sicaires recherchaient quiconque était soupçonné d'inimitié et même de tiédeur, et le mettaient à mort.

Mais le prestige de Salah-bey avait disparu et ses violences semblèrent achever de détacher de lui les gens influents. Quant aux troupes régulières, elles demeuraient, pour la plus grande partie, campées près de l'Ouad-Hemel, et attendaient les ordres du dey. Ainsi le rebelle ne pouvait compter que sur ses amis particuliers et sur les Zebantote. Il forma alors un corps de kabiles Zouaoua, auxquels il confia la garde des abords de la ville.

HasseÏn, fils de Bou-Hanek, est nommé uey de l'Est. Salah-

REY EST ARRÊTÉ, PUIS MIS A MORT A CoNSTANTINE. — La nouvelle

de la révolte de Constantine causa à Alger une profonde émotion, car on connaissait la puissance de Salah-bey et ses actes mon-

HISTOIRE DH l'aFRIQUE

traient clairement qu'il était résolu à tout pour conserver le pouvoir. Hassan-dey, fort perplexe, reçut alors la visite de cet Ilasseïn, fils de l'ancien boy de Constantine, Bou-Hanek, qui avait échappé, non sans peine, à la fureur de Salah : après vingt années d'exil et de souffrances, il n'avait qu'un désir : se venger de son persécuteur. « Si vous consentez à me nommer bey de la province de l'Est — dit-il au dey — je me charge de Salah, et il ne se passera pas beaucoup de jours avant que vous ne receviez la nouvelle de sa mort. »

Personne, en effet, n'était mieux que lui à même de réussir, car il avait conservé dans la population de nombreux et sérieux appuis. Aussi le dey s'empressa-t-il de le nommer bey de l'Est. Après avoir écrit aux notables de Constantine pour annoncer son avènement, Hasseïn se mit en route, accompagné de divers hauts fonctionnaires et appuyé par des forces imposantes. Parvenu à Hamza, il conçut quelques craintes, en raison, sans doute, de renseignements reçus, et écrivit au dey, pour l'inviter à le faire précéder par un Hanba (officier supérieur), qui prendrait le commandement des troupes régulières demeurées dans l'expectative. Cela fut fait ; en même temps, un janissaire du nom de

Ahtchi 1 , porteur de proclamations pour lag*», les chamichs

et les habitants do Constantine, les invitant à s'emparer de Salahbey, se mit en route, traversa l'Ouennour a et arriva, sans encombre, au camp de l'Ouad-Remel.

Dès la réception de ce message, les Yoldachs se mirent en marche et se présentèrent devant Constantine dont les portes étaient gardées par les Zouaoua. On parlementa et, lorsque la population connut les nouvelles d'Alger, quand la proclamation du dey se fut répandue, les gens se précipitèrent en foule vers la porte Bab-cI-Ouad et l'ouvrirent aux janissaires. Aussitôt, une foule en délire se rue vers Dar-cl-Bey, où Salah, entouré de quelques amis fidèles, tente une résistance inutile. Cependant il se décide à fuir, se réfugie chez lui et, sachant qu'il est poursuivi, tue, de sa main» une esclave chrétienne, d'une grande beauté, à laquelle il était très attaché, afin qu'elle ne tombât pas aux mains de ses ennemis. Sommé de sortir de son refuge, il demande Sidi Abd-er-Rahman-ben-el-Fcggoun, cheikh el-Islam, dont la famille avait, depuis longtemps le privilège de droit d'asile, et s'avance en tenant le pan de son burnous. Mais, aussitôt, on se jette sur

1. Ce nom qui signifie en turc (cuisinier) est incomplot, car il s'ajoute au prénom de celui qui l'a reçu comme surnom.

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