RÉVOLTES RELIGIEUSES EN ALGÉRIE
Cherif-le-Derkaoui, originaire de Kinessa. Très actif, très remuant, ce mokaddem ne cessait de parcourir !e pays, transmettant la parole du cheikh à tous, recueillant des adhésions et annonçant l'expulsion prochaine de ces mécréants de Turcs, pour lesquels il nourrissait une aversion profonde. Au printemps de Tannée 1805, il prêcha ouvertement la guerre sainte et se vit bientôt entouré d'un grand nombre d'adhérents en armes avec lesquels il vint camper à El-Bateha, près de la source de la Mina.
Le bey Moustafa rentrait de sa tournée du printemps, lorsqu'il apprit la levée de boucliers des Derkaoua. Il forma une nouvelle colonne et marcha contre les ennemis. Le bey avait dépassé Maskara et se trouvait campé au lieu dit Aïn-Fritissa, au confluent de l'Ouad-el-Abed et de la Mina, lorsque, le 4 juin, vers le point du jour, le camp turc, mal gardé, fut surpris par la horde des Derkaoua. Les janissaires essayèrent en vain de se former et de résister, pendant que le bey fuyait au galop sur un cheval sans selle, vers Maskara. En quelques instants les rebelles furent maîtres du camp et poursuivirent leurs ennemis dans toutes les directions.
Le succès de Gherif le Derkaoui était complet. Marchant sur Maskara, suivi de contingents de plus en plus nombreux, il y entra sans coup férir; il est probable que, s'il avait su profiter de la stupeur produite par ses succès, en se portant sur Oran, il s'en serait emparé de la même manière, car le bey n'était pas de ces hommes dont les facultés et le courage se développent en présence du danger. Il préféra s'installer en prince à Maskara. De cette ville, il écrivit aux tribus makhezen, pour les détacher des Turcs, et parvint à attirer à lui lesGharaba, Douair, Zemala et autres.
Après sa défaite, Moustafa-bey avait regagné Oran où il était demeuré plongé dans une prostration complète, s'attendant chaque jour à voir paraître, avant les Derkaoua, les chaouchs du dey d'Alger, porteurs du sinistre lacet. Cependant, le Derkaoui était arrivé à ses fins; toute la province se trouvait insurgée; en différents points, les petits postes turcs avaient été massacrés et, de partout accouraient des guerriers. Il se décida alors à marcher sur Oran, suivi d'une troupe tumultueuse et sans ordre, pillant et ravageant tout sur son passage, et qui se répandit, en se fractionnant, aux environs de la ville. Les habitants et la garnison n'eurent pas de peine à repousser les assauts des Derkaoua. Mais on ne pouvait demeurer bloqué, et les citadins pressèrent le bey d'effectuer quelques sorties qui auraient certainement dégagé la place. Moustafa les chassa de sa présence ; puis, se barricadant dans la Kasba, il fit braquer ses canons sur les maisons des Oranais. C'en était trop : on se battit tout un jour dans les rues et, finalement,
H1STOIRB DE l'aFRIQL'E
les janissaires restèrent bloqués dans leurs casernes. On dit que le bey écrivit au sultan de Maroc pour implorer son secours contre les Derkaoua.
Pendant ce temps, Adda-ben-Frih, khalifa du bey, qui opérait du côte* de Mazouna, avait essayé de protéger celte ville contre les révoltés ; mais il y perdit un temps précieux et, lorsqu'il voulut rentrer vers Oran, il se vil attaqué dans le bois de Bessibissa, des Medjaher, par les tribus de ces régions : O. El-Kossir, Sebih, Medjaher, Sendjas, Beni-Zer'oual, Oulad-Khelouf et même Beni-Ourar*. Entièrement défait, il put, à grand'peine, se réfugier à Mostag'ancm. La révolte des Derkaoua s'étendit alors de Miliana à Oudjda, sans interruption.
Mohammed-el-Mekallecii, bey d'Oran, défait les Derkaola et
RÉTABLIT L'AUTORITÉ TURQL'E DANS LA PROVINCE. Il EST DESTITUÉ ET
mis a mort. — Dès que ces nouvelles furent parvenues à Aljrer, le dey reconnut la nécessité de remplacer Moustafa à Oran. Il pensa, alors, au fils aîné de Mohammed-el-Kebir, Mohammed-el-Mekallech, qui vivait retiré, auprès de Blida, et, l'ayant fait appeler, lui offrit le beylik de l'Ouest, sans lui cacher qu'il aurait à le reconquérir en entier. Or, cela n'était pas pour déplaire à Mohammed, homme énergique et courageux. La route de terre était interceptée; il partit sur une frégate, avec 1,800 miliciens turcs et, ayant débarqué à Oran, renvoya par la même voie l'ancien bey à Al^er (fin 1805). Son activité, son courage, les souvenirs laissés par son père rendirent à tous la confiance. Il fit d'abord dégager les cinq portes d'Oran, murées par l'ordre de son prédécesseur ; puis, les sorties commencèrent et, en peu de temps, la ville fut débloquée, car le grand rassemblement des Derkaoua se fondait tous les jours avec rapidité.
Après huit mois de siège, Oran se trouva enfin libre. Passant aussitôt à l'offensive, Mohammed-el-Mekallech poursuivit les rebelles et les rejeta au delà du Sig. Les Bordjïa, restés fidèles, les prirent alors à revers, et les dispersèrent. Cherif le Dcrkaoui. ayant voulu rentrer à Maskara, trouva les portes de la ville fermées et dut se jeter vers le sud avec les Harar qui avaient suivi sa fortune. Les serviteurs du Derkaoui restés à Maskara avaient été massacrés. Quant à sa famille, on l'envoya à Oran, où presque tous ses membres furent mis à mort.
Le nouveau bey, se montrant clément à l'égard des rebelles, reçut d'abord la soumission des Douaïr, Zemala, Gharaba et autres tribus makhezen, et, appuyé par leurs contingents, vint prendre position chez le* Bordjïa. Là, il apprit que Cherif était allé chez les
LUTTES Rh'LlCJlEL'SKS EN ALGEHIE ( I H(J6) 405
Flitla, qu'il avait obtenu leur appui, ainsi que le concours des Beni-Amcr et des Sbih et qu'il se disposait à prendre l'offensive. A cette nouvelle, les chefs du Makhczcn, réunis en conseil de guerre, se crurent perdus et proposèrent la retraite immédiate. Mais l'Ag'a Bou-Medien-ben-Kaddour-ben-Ismaïl protesta vigoureusement contre une pareille lâcheté, et le bey put s'organiser pour faire tète au mouvement. Pendant que les Bordjia de la montagne cl les Ilachem contenaient les rebelles au sud, il fondit sur les Medjaher, leur coupa 1)0 têtes et vint s'établir aux Koubba de Mazra où il reçut la soumission des tribus de cette région. Remontant ensuite le cours de la Mina, il campa à l'Ouad-cl- Malah, près de la Koubba de Ben-Aouda. Cherif qui était toujours chez les Flilta, tenta alors de surprendre son camp ; mais il n'avait plus affaire à Mouslafa. Après un combat acharné, les Derkaoua furent repoussés et les Turcs livrèrent au pillage le hameau des marabouts établis près du santon, comme complices de Cherif.
De retour à Maskara, le bey put faire exécuter quelques razias heureuses sur les partisans de Cherif. Mais c'était la tribu des Beni-Amer, unie à celle des Oulad-Zaïr, qui formait le plus solide rempart du Derkaoui. Il fallait, à tout prix, l'annihiler. Sans perdre de temps, Mohammed-bey se mit en route, atteignit le Tessala et parvint à les surprendre à Souk-el-Ahd, où ils avaient établi une immense Zemala, avec leurs familles et leurs troupeaux. Démoralisés par l'impétuosité de l'attaque, les Arabes, bien qu'infiniment plus nombreux que leurs agresseurs, perdirent la tête et ne surent pas se défendre. En quelques instants, l'immense campement fut au pouvoir des Turcs, tandis que les rebelles fuyaient dans tous les sens ; les Amer et les Oulad-Zaïr gagnèrent les montagnes des Trara ; quant à Cherif, il se réfugia vers le sud, dans les Yakoubïa.
Après ce succès, le bey se rendit à Tlemcen et y séjourna un mois, s'efforcant de rétablir la paix et de mettre fin aux querelles incessantes qui divisaient les deux éléments de la population de cette ville : Hadarsel Koulour'lis. Abandonnés depuis si longtemps, les citadins étaient allés jusqu'à envoyer au sultan de Maroc une députation pour requérir son intervention. Moulaï-Slimane se borna à charger un de ses officiers, le caïd Aïad, de se rendre â Tlemcen, dans un but pacifique ; et, lorsque le bey fut arrivé, l'envoyé marocain s'efforça d'obtenir de lui le pardon des citadins; mais un grand nombre de ceux-ci s'étaient réfugiés dans les environs de Fès et refusèrent de rentrer en disant : « Nous ne pouvons supporter, à la fois, lu faim et l'administration tyrannique des Turcs ! »
HISTOIRB DE t.'AFRIQUE
El-Mckallech prit ensuite la route de l'est, ravageant le territoire des tribus non soumises, traversa la province, attaqua les Medjahcr qui s'étaient masses en arrière de l'Ouad-Roumman dans le Dahra, sous les ordres de Ben-el-Medjahed, lieutenant de Cherif, tourna leurs positions, les accula à la mer et en fit un véritable massacre. Ce résultat obtenu, le bey se porta du côté de Miliana ; puis, appelé par les Hachem de R'eris, il fondit sur les Derkaoua, qui avaient attaqué ces derniers, et les défit complètement, à Aïn- Sedra, malgré la présence de Cherif et celle de Ben-el-Ahrcche arrivé de l'Est. Trois nouveaux combats, livrés aux rebelles sur le Rihou et la Djedioua, leur furent encore plus défavorables. Selon certaines versions, Ben-el-Ahrèche y aurait trouvé la mort et son cadavre, réclamé par le sultan du Maroc, aurait été inhumé à Fès. Les Derkaoua paraissaient enfin détruits.
Le bey, qui avait été blessé dans le dernier combat, rentra à Oran et se livra dès lors à tous les écarts d'un caractère fantasque et luxurieux, ce qui souleva contre lui la réprobation générale. On savait en outre que, dans ses razia et au cours de ses campagnes, il avait recueilli des sommes considérables ; ces deux raisons — la dernière plus peut-être que la première — décidèrent le dey d'Alger à le remplacer. L'aga, Omar-ed-Deldji, arriva à Oran, en l'absence du bey, alors du côté du Chelif. A son retour, Mohammed-el- Mekallech fut arrêté en vertu des ordres du dey et mis à la torture, afin de le forcer à avouer où il avait caché ses trésors; mais il résista à toutes les souffrances ; on lui appliqua même une calotte de fer rouge sur la tête ; mais comme cela n'avait d'autre effet que de lui faire déclarer que l'argent avait été dissipé par lui, on finit par l'étrangler.
EI-IIadj-Moustafa-el-Mamzali vint, pour la seconde fois, occuper le commandement d'Oran, que sa mauvaise administration avait si fort compromis, et qu'il retrouva en bien meilleure situation (1808)'.
Dernières tentatives du Cherif Bel-Ahrèche. Révolte de la province db Titbri. — Nous avons laissé, dans la province de l'Est, le cherif Bel-Ahrèche, se retirant après sa dernière défaite, chez
1. A. Delpech, Résumé sur le soulèvement des Derkaoua (Revue afric, n« 103, p. 38 et suiv.). — L. Fey, Hist. d'Oran, p. 292 et suiv. - Walsin EstcrWiuy, Domination Turque, p. 202 et suiv. — Abbé Barges, Complément de l'Hist. des Beni-Zeiyan, p. 501 et suiv. — De Granimunt, Hist. d'Alger, p. 365 et suiv. — Et-Tordjeman, p. 100 et suiv. du texte arabi\ 185 el suiv. de la trad.