LUTTES RELIGIEUSES EN ALGERIE
les Beni-Fcrgane. Il s'y tint quelque temps tranquille; puis, au mois de février 1806, se porta inopinément sur Bougie qu'il essaya de surprendre. Ayant alors obtenu l'appui des Bcni-Zoundaï, O. Salem, 0. Salah et B. Aziz, il envahit la région fertile des Dehameha, la mit au pillage et fit décapiter ses cheikhs ; mais les troupes de Constantine, accourues au secours de ces indigènes, surprirent le cherif dans son camp à Bou-Redinc, chez les Richïa, lirent un grand massacre de ses partisans, et le forcèrent à se réfugier dans le massif du Babor. Ayant alors contracté alliance avec Ben-Barkate, marabout des Oulad-Derradj, il s'avança, soutenu par lui, dans la région de Sétif, mais fut mis en déroute à Mag'ris par les Mokrani de la Medjana, feudataires des Turcs ; peu après, il essuyait une seconde et décisive défaite aux Rabta et disparaissait de la scène. Il passa pour mort ; mais nous avons vu qu'il rejoignit Cherif le Derkaoui, dans la province d'Oran où, selon toutes les probabilités, il perdit la vie (1807).
Dans la province d'Alger, la révolte des Derkaoua s'était étendue jusqu'à Ténès et Miliana inclusivement. Kneouragés par cet exemple, les Doui-Hoccin, Matmala, Djendel cl autres Arabes marchèrent contre Médéa, atin d'en expulser les Turcs. Bs furent repoussés par Dehilis-el-Mokhlari, que le bey avait appelé en toute hâte et qui couvrit la ville, au moyen de ses contingents. Mais la révolte se propagea dans le sud et atteignit la grande tribu des Oulad- Naïl. Ismaïl-bcy, qui venait de prendre le commandement du Titcri, marcha contre eux avec le Makhezen : il essaya en vain d'atteindre ces nomades et dut se contenter d'aller, au retour, razier les Beni-Lcnt, qui dépendaient, en partie, du beylik de l'Ouest.
Les tribus de la région du Dira étaient aussi en luttes. Les Bcni- Slimanc et Arib, alliés, furent battus par les tribus de l'Ouad-cl- Djcnanc. I n certain Babah-ben-Taleb réunit alors les Arib, adressa des appels pressants à d'autres groupes indigènes et, à la tête de 8,000 cavaliers, fondit sur les tribus du Dira, commandées par un frère du bey de Titcri, nommé M'hammed, et les razia ; enflamme par ce succès, il attaqua le fort turc de Sour-cl-R'ozlanc, s'en rendit maître et en chassa la petite garnison. Entraînés par cet exemple, les Flissa se lancèrent de nouveau dans la révolte ; mais le dey fut assez habile pour arrêter ce mouvement, renouer de bonnes relations avec ces Kabilcs et obtenir leur concours contre le cherif Bel-Ahrèche
1. Féraud. Hist. de Djidjcli, p. 213 et suiv. — Le même, /.es Mokrani (Soc. Arcli.. 1871-72. p. 273 et suiv.). — Federman cl Aucapitaine,
HISTOIRE DU l'aFHIQUE
SuiTB DU REGNE DE HaMMOLDA-BEY A TUNIS. Sa RUPTURE AVEC
le dey d'Alger. — A Tunis, Ilammouda-bey continuail à régner, s'attachant à vivre en bons rapports avec les puissances européennes et à obtenir d'elles le plus possible comme tributs et cadeaux. Mais la France tenait toujours le premier rang et, au mois de septembre 1802, le bey envoya au premier consul un ambassadeur, Sid Moustafa-Arnaout, chargé de le féliciter de son élection à vie et de lui remettre des présents, parmi lesquels 10 chevaux, 3 lions, 3 autruches, des gazelles, etc. La réception, très cordiale, scella les bons rapports qui unissaient les deux nations. Cependant une difficulté restait pendante et avait trait aux malheureux esclaves, enlevés en 1708 à l'île Saint-Pierre, et aux captifs italiens dont la mise en liberté, moyennant rançon ou échange, était réclamée par la France, au nom de la République italienne.
Ce long règne, les difficultés avec les nations européennes cl même avec les Etats-Unis, desquelles Hammouda s'était toujours tiré à son avantage, ses excellentes relations avec les puissants du jour, faisaient sentir, de plus en plus, au bey, l'humiliation du traité de 1756, qui le plaçait, vis-à-vis du dey d'Alger, dans une sorte de vassclage, en l'obligeant à servir une redevance en huile et un chargement de navire d'objets manufacturés, et à se conformer à diverses stipulations puériles, relatives à la hauteur des mâts de pavillon dans les villes, etc. Depuis longtemps il avait résolu d'en finir. Au printemps de l'année 1806, jugeant le moment venu, il prohiba l'envoi de la redevance et organisa une colonne prête à se mettre en roule, dans la prévision d'une atlaque du bey de Constantinc. De part et d'autre on préluda aux hostilités en tourmentant les nationaux du pays avec lequel on allait rompre.
Sur ces entrefaites, des difficultés s'étaient produites entre l'empire français et la régence d'Alger. Le dey Ahmed, comme ses prédécesseurs, n'avait pas tardé à devenir d'une exigence incroyable, encouragé par la faiblesse des nations étrangères qui se prêtaient à toutes ses fantaisies avec l'espoir d'obtenir, non seulement la paix, mais la prépondérance. Il savait bien que le représentant de Napoléon ne se laisserait pas traiter de la sorte. Aussi se contenta-t-il, avec lui, de soulever des difficultés au sujet des navires portant le pavillon de Gênes et de Naples, dont la France exigeait le respect. Par ordre de l'empereur, on arrêta les Algériens se trouvant à Marseille et leurs marchandises furent saisies.
Bcylik de Titeri (Revue afric, u° 52, p. 289 el suiv.). — Robiu, Les Oulad b. Zamoun (Revue afric., n° 109, p. 'i5).
A titre de représailles, Ahmed-dey abandonna aux Anglais les concessions de La Calle, les comptoirs et les pêcheries de l'Est, qu'ils sollicitaient depuis longtemps. Mais les populations, très attachées aux Français, reçurent fort mal les Anglais et le bey de Constantine fut assailli de réclamations au sujet de cette mesure politique. Il eut le tort d'en transmettre l'expression au dey ; pour toute réponse, le tyran envoya à Constantinc des chaouchs qui saisirent le malheureux bey et, après lui avoir administré deux mille coups de bâton, lui coupèrent la tête. Sa femme, Daïkhaben-Hassen-Bey qui exerçait sur lui une grande et salutaire influence, fut horriblement torturée, puis mise à mort (déc. 180G). Hosseïn, un des fils de Salah-bey, né de son union avec une femme indigène, et, par conséquent, Koulour'Ii, le remplaça'.
Siège de Constantine par l'armkb Tunisienne. Dkfaitb et fititb du bey de l'Est. — Ahmed-dey ayant exigé du bey de Tunis le versement du tribut et la renonciation à toute souveraineté sur l'île de Tabarka, la rupture devint complète. Deux frégates algériennes bloquèrent la Goulette et le bey de l'Est reçut l'ordre d'exécuter des raziassur les tribus tunisiennes. De nombreux troupeaux furent ainsi enlevés près de Kalaat-es-Scnane (1H07). Mais Hammouda était depuis longtemps préparé. Son armée régulière se mit en marche, soutenue par des contingents nombreux de troupes indigènes. Il en confia le commandement à son général Slimane-Kahia, dit El-Kebir, en le chargeant d'envahir la province de Constantinc. L'effectif de cette armée atteignait, dit-on, 50,000 hommes ; elle était largement pourvue de munitions et de pièces de siège ; mais le manque de routes et la rigueur de l'hiver retardèrent sa rmrche. De plus, les tribus sur lesquelles on comptait se montrèrent hostiles et il en résulta que Slimane dut se mettre en retraite pour attendre le beau temps et des renforts.
Bientôt, l'armée envahissante reprit sa marche et franchit la frontière. Le bey de l'Est avait reçu d'Alger 3, 000 ou 4,000 hommes de troupes régulières qui, joints à ceux dont il disposait, formaient à peine un effectif de 7,000 soldats. Il jugea ne pas devoir exposer, au loin, sa petite troupe, qui n'aurait pas manqué d'être enveloppée parla masse des Tunisiens, et se borna à occuper forle-
1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 243 et suiv. — Vaysseltes, Hist. des Beys de Constttntine, p. 480 cl suiv. — Féraud, Les ffarars (Revue afric, u» 101, p. 358 et suiv.). — De Gramincmt, Hist. d'Alger, p. 365 et suiv. — Marcel, Tunis, loc. cit., p. 199 et suiv.
HISTOIBE DE I.'aFRIQL'B
ment le plateau de Mansoura, au moyen de ses yoldachs et des contingents indigènes qu'il avait convoqués, sachant bien que l'envahisseur ne pouvait arriver par un autre côté.
Après quinze jours de marche, l'armée tunisienne se trouva en vue de Constantine. Slimane fit alors attaquer le plateau de Mansoura défendu avec la plus grande vigueur par les Algériens ; mais le général tunisien entraîna lui-même ses hommes à l'assaut et, après sept combats meurtriers, resta maître du plateau, qui domine la ville au sud-est. Hosseïn-Bey, jugeant la situation désespérée, se sauva du côté de Djemila (ou à Kçar-et-Téïr, selon certains auteurs), tandis que les débris de son armée rentraient à Constantine ou fuyaient dans toutes les directions. Personne, dans la ville, n'avait été chargé de la défense, mais ses habitants, confiants dans la force naturelle de la position, connaissaient par tradition la manière de la défendre et savaient qu'on ne tenait pas encore la ville si l'on n'était maître que du Mansoura ou du Koudiat.
On dit, cependant, que dans le désarroi du premier moment, Slimane aurait pu y entrer sans peine. Cela n'est pas sûr. Dans tous les cas, il jugea prudent de s'installer solidement sur le plateau, remettant au lendemain la prise de possession. Mais, durant la nuit, les Constanlinois ayant reçu, paraît-il, l'avis qu'une armée algérienne venait à leur secours, murèrent soigneusement la porte d'El Kantara, et se préparèrent à la résistance.
Le général tunisien se décida alors à investir Constantine et â établir ses batteries de siège. La principale batterie fut placée sur la pente du Mecid, en dessous de l'hôpital actuel. Pendant bien des jours le canon tonna et les projectiles tombèrent sur la ville, ou au delà, car la plupart des boulets la dépassaient. L'effort des assiégeants se porta ensuite contre Bab-el-Ouad et la partie du rempart qui regarde le nord-ouest, l'nc fois, on essaya un grand assaut, mais les assiégés accueillirent les colonnes par un feu si bien nourri que les plus braves reculèrent. Slimane écrivit alors à Tunis pour demander du renfort et Hammouda lui expédia une colonne sous le commandement de Mouslafa-Engliz-bey qui vint s'établir sur le Koudiat-Ali. Loin de relever le courage des assiégeants, son arrivée eut un effet déplorable, car les chefs tunisiens se dirent, naturellement, qu'en cas de succès, Engliz-bey en retirerait le profit ; dès lors le siège n'avança guère.
Arrivée de l'armée de secours. Retraite désastreuse des Tunisiens. Les Algériens envahissent la Tunisie et sont défaits a l'Ouad-Serate. — Pendant ce temps, une armée envoyée d Alger, sous le commandement du bach-ag'a, arrivait et établis-
sail son camp sur le bord du Renie). Slimane fit attaquer les Algériens par la division de cavalerie de l'Arad, sous les ordres de Ilamcïda-ben-Aïad ; mais, après une brillante passe d'armes, les Tunisiens furent repoussés et durent rentrer dans leurs lignes. Peu après, arriva un autre corps turc, par Bônc. La jonction se fit sur les pentes qui s'étendent au sud des Arcades romaines, et, après un nouvel engagement, le général tunisien, jugeant la partie perdue, ordonna la retraite, ce qui, dans les guerres d'Afrique, est toujours l'opération la plus difficile. A peine, en eflet, le mouvement était-il commencé, que les ennemis se précipitaient sur les Tunisiens de tous les côtés, les forçaient a abandonner leur camp, leur artillerie, leur matériel, leurs bagages, et changeaient bientôt la retraite en déroute.
Constantine était débloqué. Quarante mulets chargés d'oreilles, d'autres, portant des trophées de toute sorte, furent expédiés a Alger, pendant que les débris de la brillante armée rentraient à Tunis, où le bey, au comble de la fureur, jurait de tirer une éclatante vengeance de cette injure, et réunissait, avec activité, de nouveaux contingents.
Hosseïn-bey était revenu à Constantine et s'y trouvait avec le bach-ag'a, qui proposait d'envahir la Tunisie. Le dey, consulté, ayant goûté cette proposition, l'armée algérienne quitta Constantine dans les premiers jours de juillet et se porta rapidement en Tunisie. Au delà du Kcf, sur les bords de l'Ouad-Serate, était campée l'armée tunisienne forte de 18,000 hommes, sous le commandement de Youssof, Snhnb-et-Taba (juillet 1807). Dès que les deux troupes se trouvèrent en présence, l'action fut engagée témérairement par les Algériens, confiants dans leur nombre. Ils s'emparèrent d'abord d'un premier campement; mais, tandis qu'ils le mettaient au ptllage, les Tunisiens revinrent en nombre et firent pleuvoir sur eux une masse de projectiles, ce qui eut pour elfet de causer un désordre inexprimable. On vit alors plusieurs contingents de Constantine tourner bride, notamment celui du Ferdjioua, commandé par Moustafa-ben-Achour, et entraîner avec eux le bey démoralisé. Les Tunisiens redoublèrent d'eiïorts et, malgré la résistance désespérée du bach-ag'a et des Voldachs, achevèrent la défaite de l'armée de l'Ouest, qui laissa sur le champ de bataille 00:) à 701) morts et 10 pièces d'artillerie et, dans son camp, du matériel et des chameaux en grand nombre. Plus tard, des groupes entiers d'Algériens, qui avaient espéré trouver un refuge dans les montagnes, furent faits prisonniers et conduits à Tunis. Cette victoire y fut célébrée avec les plus grandes démonstrations d'allégresse. Pendant ce temps, le bey de Constantine
HISTOIRE DE l'aFRIQIE
était étranglé par ordre du dey, les rapports du bach-ag'a faisant retomber sur Hosscïn la responsabilité de la défaite de l'Ouad- Serate1.
1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 25'i cl suiv. — Vayssetles, llist. des Beys, p. 483 et suiv. — De Grauituont, Hist. d'Alger, p. 367 et auiv. — Féraud, Un voeu d'ilussein-bey (Hevue afric, a** 37, 38, p. 84 et suiv.).