‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 14 sur 174 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Charles V décide l'expédition d'Alger. — Débarquement dans la baie d'Alger la sommation est repoussée. — L'armée enlève les hauteurs de KoudiatesSaboun: sortie des assiégés; horrible tempête. — Désastre de l'armée et de la flotte espagnoles. Départ de Charles V. — Hassan est nommé pacha. H force Ben-el-Kadi a la soumission. — Le Hafside Moulaï-Hassen passe en Europe pour chercher du secours; son lils Ahmed-Soultnn s'empare de l'autorité. Défaite de Moulaï-Hassen à Tunis. — Expédition de Hassan Pacha à Tlemeen; il y rétablit Moulaï-Abou-Zeyanc. — Défaite des Espagnols au défilé de la chair. Le comte d'Alcaiidèle s'empare de Tlemeen et y rétablit Moulaï-Abd-Allah. — Echecs des Espagnols dans la province d'Oran. Moulaï-Abou-Zeyane s'empare de Tlemeen. Mort d'Abou-Abd-Allah. — Hassan Pacha est remplacé par El-Hadj-Bechir Pacha. Dévoile de Bou- Trik. Hassan, fils de Kheïr-cd-Dine, pacha d'Alger. — Expédition du pacha Hassan-ben-Kheïr-ed-Dine à Tlemeen. Attaque infructueuse de Moslaganem par Alcaudète. — Evénements de Mag'reb. Règne du eherif Aboul'Abbas; ses succès; il partage le Mag'reb avec les Merinides. Son frère, Mubammed-el-Mehdi, usurpe l'autorité. Ses luttes contre le sultan merinide. Il s'empare de Eès.

Charles V décide l'expédition d'Alger. — Dès le lendemain de la pri&e de Tunis, Charles V avait résolu l'occupation d'Alger et il dut regretter, plus tard, de n'avoir pas mis aussitôt son projet à exécution en profitant du prestige immense de sa victoire sur Kheïr-ed-Dine. Le pillage de Port-Mahon ne fit que le confirmer dans sa résolution ; il commença dès lors à préparer l'expédition d'Alger ; mais il voulait la conduire en personne et était, comme nous l'avons dit au chapitre précédent, appelé et retenu de tous cotés par les affaires d Europe. L'organisation de cette entreprise dura donc plus de cinq ans, ce qui, loin d'avoir été un avantage, permit aux Algériens de se faire à cette idée et de se préparer à la résistance.

Forcé d'ajourner l'action militaire, l'empereur essaya de faire pièce au roi de France, qui avait conclu et resserré l'alliance turque, en détachant Kheïr-ed-Dinc du service de Soliman. Au courant de son secret désir, il lui fit offrir de le reconnaître comme t. m. 4

HISTOIRE DE l'aFRIQIE

souverain indépendant de In Berbérie, ne doutant pas qu'il en triompherait ensuite, lorsqu'il serait livré à lui-même. La négociation fut longuement et habilement menée ; elle parut sur le point de réussir (nous possédons à cet égard de curieux documents;, mais, soit qu'elle ait été portée a la connaissance du sultan, soit pour toute autre cause, Kheïr-ed-Dine préféra, au dernier moment, tout révéler à son maître et, en lui restant fidèle, obtenir de nouveaux avantages.

Le comte d'Alcaudète, de son côté, avait entamé une négociation du même genre avec Hassan-Ag'a, gouverneur d'Alger. Celuici semble avoir davantage prêté l'oreille aux propositions espagnoles; à moins que celle attitude n'ait été de sa part qu'une habileté de plus. Quoi qu'il en soit, il est établi qu'il promit au comte de livrer Alger à l'empereur, à la condition que la démonstration fût telle qu'on ne pût le soupçonner de trahison. Mais il nous semble que, dans tout cela, l'habileté chrétienne a, encore une fois, été victime de la finesse orientale, qu'il est difficile de surpasser en fait de duplicité.

L'expédition d'Aller avait enfin été fixée pour l'année 15 41. Malheureusement, l'empereur fut retenu en Allemagne jusqu'au mois d'août, et à peine s'était-il mis en roule pour l'Italie, qu'il apprit les nouveaux succès remportés en Hongrie par Soliman avec la coopération de Kheïr-ed-Dine et de sa flotte sur les côtes ; la victoire de Bude a livré aux Turcs la Hongrie de Zapoly ; mais rien ne retint Charles, et, malgré les appels de ses sujets, malgré les conseils, les supplications de Doria et du duc d'Albe, lui faisant ressortir que la saison élait trop avancée, il décida que l'expédition aurait lieu dans la deuxième quinzaine d'octobre, et s'embarqua lui-même, vers la fin de septembre, pour les îles Baléares, ou elle devait être concentrée. Il est probable que les promesses de Hassan-Ag'a au comte d'Alcaudète ne furent pas sans influence sur cette fatale détermination '.

Débarquement dans i.a baie d'Alger. La sommation est repousske. — Les forces devant prendre part à l'expédition se concentrèrent à Mahon. Elle se composait de 2-1,000 hommes de guerre,

1. Lafuente, Hist. d'Espagne, t. XII passim. — De Grammont, Hist. d'Alger, p. 57. 58. — Rosseuw Sainl-Hilaire, Hist. d'Espagne, t. VII, p. 249 et suiv. — Sander-Rang, Fondation de la régence d'Alger, t. II, p. 46 et suiv. — Négociations entre Hassan Ag'a et le Comte d'Alcaudète {Revue afric. 1865, p. 379 et suiv.i. — Négociations entre Charles-Quint et Kheïr-Ed-Dine (Revue afric, 1871, p. 138 et suiv.).

12,000 marins et 2,000 chevaux, avec un immense matériel. Le toul fui chargé sur 65 galères et 150 transports. Les plus grands noms de l'Espagne y figuraient et, parmi ces chefs se trouvait Cortcz, le brillant conquistador du Mexique. Les troupes étaient en partie formées des vieilles bandes justement célèbres et les chevaliers de Malte y avaient amené un corps de plus de 500 hommes commandés par leurs meilleurs officiers. Le 18 octobre, on leva l'ancre et le lendemain 1 armada était en vue des cotes d'Afrique. Le 20 au matin, elle passa devant la ville et alla s abriter au fond du golfe ; mais la mer était fort houleuse et ce ne fut que le 23 au matin que l'on put effectuer le débarquement. L'armée s'établit sur le rivage, à gauche de l'embouchure de l'Harrach. Il était temps que chacun quittât les calles des navires où l'on élait entassé et ballotté depuis tant de jours et de nuits. De là, l empereur adressa à Ilassan-Ag'a une sommation d'avoir à lui livrer Aljrer. Il lui rappelait son récent succès à Tunis et lui annonçait, dans le cas où il n'enlèverait pas la ville de vive force, son intention de passer l'hiver, s'il le fallait, en Afrique.

Cependant, à Alger, chacun se préparait à la lutte et le chef surexcitait le courage de tous, en rappelant les échecs constants des chrétiens devant la ville et en promettant l'arrivée prochaine de Kheïr-ed-Dine. Il fallait en effet compter beaucoup sur soimême et sur le concours des éléments pour oser résisterau puissant empereur, avec un effectif que nous pouvons évaluer tout au plus a 1,500 janissaires el 5,000 ou 6,000 Maures andalous, récemment amenés d Espagne, plus les reïs et les gens de la ville, ces derniers mal armés et fort indisciplinés. Hassan répondit avec une fierté insolente à la sommation du roi. lui remémora les échecs honteux des chrétiens devant Alger et lui dit qu'il n'était même pas capable d'enlever le moindre des châteaux de Herbéric. C'est ainsi que les promesses faites au comte d Alcaudèle furent réalisées, à moins qu'il ne faille y voir une bravade destinée à masquer le vrai dessein.

L'ARMKE ENLEVE LES HAUTEURS DU KoUUIAT-SaHOUN. SoHTIE DES

assikgês. Horrible tempête. — 11 ne restait qu'à combattre et, le 24, l'armée se mit en marche. L'avant-garde élait formée par les Espagnols sous le commandement de Fernand de Gonzague. Au centre, se tenait le roi avec les troupes allemandes ; les Maltais et Siciliens, avec les chevaliers de Malle, composaient l'arrière- ?arde, sous le commandement de C. Colonna. Vnc nuée d'Arabes attaquant le flanc gauche, il fallut, pour s'en débarrasser, enlever les hauteurs et cette opération fut brillamment exécutée par les Siciliens et le corps de Rôtie, qui couronnèrent bientôt le mamelon

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dit Koudiat-es-Saboun, où s'élève maintenant le fort l'Empereur. Charles y installa son quartier général, tandis que le reste de l'armée s'échelonnait sur les pentes jusqu'au rivage, où l'arrière-garde forma l'extrême droite.

Pourquoi, après ce beau succès, l'empereur, maître de la situation, ne marcha-t-il pas immédiatement sur Alger ? Cela ne peut s'expliquer que par la certitude qu'il avait du succès. Il voulut entrer dans la ville à son heure et fut confirmé dans sa sécurité par les renseignements qu'il reçut et par la démarche d'un émissaire de Hassan, venu dans la soirée pour le prier de laisser libre la porte 13ab-el-0ue.d , afin de permettre la sortie de ceux qui voulaient fuir.

Fatal relard ! Vers neuf heures du soir, le vent s'éleva et bientôt une épouvantable tempête se déchaîna sur le golfe, trempant et glaçant les soldats à jeun, démoralisés et sans abri, mouillant les poudres, et, chose plus grave, jetant les uns contre les autres les nombreux navires et les poussant, désemparés, à la côte. Une chance inespérée se présentait. Hassan la saisit habilement en faisant sortir, au point du jour, ses janissaires les plus déterminés sous le commandement d'KI-lIadj-Bechtr. Les Italiens, qui formaient lavant-garde, surpris par celte attaque imprévue, dans de semblables conditions, se jetèrent en désordre sur le centre et ce fût grâce au courage des chevaliers de Malte que ce petit échec ne se changea pas en désastre. Leur atlitude courageuse permit à Colomia de rallier ses hommes et bientôt ce fut au lourdes janissaires de plier et de rentrer en désordre dans la ville.

A peine le bey eut-il le temps de faire fermer derrière eux la porte Bab-Azoun. Au milieu des balles et des flèches, Ponce de Balaguer, chevalier de Savignac, vint audacicusemcnt planter son poignard dans la porte.

Charles V, dont la constance avait été admirable pendant cette terrible nuit, élait monté à cheval en apprenant l'audacieuse sortie des assiégés et s était avancé avec les lansquenets, ce qui permit aux chevaliers de Malte survivants, de se mettre en retraite. Cette escarmouche n'avait pas eu une grande importance ; mais la tempête redoublait de violence et l'armée, de l'amphithéâtre où elle était établie, voyait successivement venir à la côte cent quarante navires. Les indigènes, rangés sur le rivage comme des bêles de proie, saluaient chaque naufrage de cris horribles, et il fallut envoyer plusieurs compagnies pour protéger les naufragés.

Cependant, si les vivres avaient été débarqués, — et, véritablement, on ne peut comprendre par quelle négligence ils étaient restés sur la flotte, — rien n'était perdu, car les assiégés ne sem-

blaient nullement disposés à tenter de nouveau le sort d'un combat hors des murs. Mais cette immense agglomération d'hommes n'avait rien à mander, rien pour s'abriter. De plus, la tempête continuait et Doria avait envoyé au roi, par un habile nageur, un appel désespéré le suppliant de renoncer à son entreprise pour éviter un désastre plus complet ; il lui annonçait qu'il quittait ce funeste golfe et allait l'attendre derrière le cap Matifou. L'empereur, qui avait montré jusqu'alors tant de fermeté et même d'entêtement, oublia que Doria cédait peut-être à la prudence exagérée des vieilles gens et que, de plus, ayant toujours déconseillé l'expédition, il ne pouvait que s'exagérer la gravité de la situation ; il ne se rpndit pas compte, qu'établi au Koudiat-es-Saboun, ayant à ses pieds une ville dépourvue de défenseurs, il en était le maître s'il pouvait attendre, jusqu'au premier moment, une de ces éclaircies qui suivent de près les tempêtes d'Afrique. Quant aux soldats, leur désespoir éclatait en voyant leurs derniers vaisseaux les abandonner et l'on ne pouvait les convaincre que cette mesure de prudence assurait leur salut. Dès le 25 au soir, Charles Y avait décidé la retraite pour le lendemain et ordonné qu'on abattît tous les chevaux, à commencer par les siens, afin de fournir aux troupes quelque nourriture.

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