‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 15 sur 174 · DÉSASTRE DE L'ARMÉE ET DE LA ELOTTE ESPAGNOLES. DÉPART DE · texte numérisé non relu

DÉSASTRE DE L'ARMÉE ET DE LA ELOTTE ESPAGNOLES. DÉPART DE

Charles V. — Le 20 au matin, l'armée commença sa retraite et mit toute la journée pour s'établir derrière le ruisseau (0. Khenis!. Le lendemain, 27, elle se forma en une véritable colonne de retraite, avec les Espagnols et les chevaliers de Malte à larrièrcgarde. Comme toujours, en pareil cas, des nuées d'assaillants, sortis on ne sait d'où, harcelèrent l'armée démoralisée et épuisée. Il fallut encore passer l'Harrach débordé, puis le Haniis et enfin, le samedi 29. on atteignit le cap Matifou, où les vaisseaux échappés au naufrage s'étaient réfugiés et où l'on trouva des vivres.

II serait difficile de se représenter l'étonnement des défenseurs d'Alger â la vue de cette retraite, si l'on ne savait que ces gens ont pour principe de ne paraître surpris de rien. A Matifou, les chefs de l'armée tinrent un conseil de guerre et opinèrent pour le rembarquement et le départ, à l'exception de deux d'entre eux : F. Cortez, qui avait résisté à des revers autrement sérieux, et le comte d'Alcaudète, qui connaissait bien le pays et les gens ; il est inutile d'ajouter qu'on ne les écoula pas. Cortez alla même jusqu'à solliciter l'honneur de tenter l'entreprise à ses risques et périls avec quelques volontaires choisis. Mais Doria insista pour qu'on quittât le plus tôt possible ce rivage inhospitalier, et son avis

M IIISTOIKE l>E l'aFRIQUE

prévalut. Dès le 1"' novembre, le rembarquement commença et, comme la mer devenait encore menaçante, on laissa partir isolément les bateaux chargés. Deux d'entre eux vinrent à la côte et l'on vit marins et soldats échappés aux flots tomber sous le couteau des indigènes. L'empereur, resté jusqu'à la fin, ne quitta le rivage que le 3, et fut forcé de fuir devant la tempête et de chercher un refuge à Bougie, où il se rendit compte de l'étal de la place et ordonna d'en réparer et compléter les défenses. Mais c'était en vain qu'on avait espéré trouver des vivres dans ce poste où tout le monde souffrait de la faim. Enfin, le 18 novembre, Charles V quitta ce refuge et rentra en assez triste état le '2 décembre, à Carthagène, où ses sujets l'accueillirent avec joie, car le bruit de sa mort avait couru.

Ainsi finit cette expédition d'Alger à laquelle il n'avait manqué qu'un peu de persistance et de constance pour qu elle réussît ; cet échec, le premier sérieux que Charles Y eût éprouvé, apprit à l'empereur que la fortune sourit surtout aux jeunes et que le succès abandonne parfois les puissants de la terre au moment où ils croient l'avoir fixé pour toujours. Les pertes éprouvées par l'empereur devant Alger furent considérables: un grand nombre de navires échoués, tout son matériel, près de deux cents pièces de canon et enfin, si l'on s'en rapporte aux chiffres musulmans, 12,000 hommes, noyés, massacrés ou prisonniers, tel fut le bilan de cette malheureuse expédition *.

Hassan est nommé Paciia ; n. fokck Ben-el-Rapi a la soumission. — Si le désastre de Charles V devant Alger avait eu en Europe un douloureux retentissement, l'effet produit en Berbérie, dans un autre sens, fut peut-être plus considérable. Hassan en adressa un récit détaillé à la Sublime Porte par un envoyé spécial que Kcïr-cd-Dine présenta lui-même au sultan. Soliman le combla de présents pour son maître, auquel il conféra le litre de pacha, gouverneur d'Alger. A son retour, une grande assemblée fut convoquée au diwan et on y lut les lettres du Grand Seigneur. Ce furent alors des réjouissances sans fin dans cette ville, que le vrai

1. De Grammont, Hist. d'Alger, p. 65. 66. — Rosseuw Saiot- Hilaire, Hist. d' Espagne, t. VII, p. 254 et Huiv. — Archives de Simancas (Revue afric. nos 122. 123). — Marraol. Afrique, 1. IV. — Haétlo. lievue africaine, n° lil, p. 221 et suiv. . 228 et suiv. — Sauder- Raug, Fondation de la régence d'Alger, t. II, p. 48 et suiv., 241 et suiv. — Walsin Esttierhaity, Domination Turque, p. 145 et suiv. — Zohr.iten-Naira (Irad. Rousseau', p. 93 et suiv.

Dieu avait si manifestement protégée. « Alger, dit un auteur musulman de l'époque, ressembla alors à une jeune épouse, qui contemple avec complaisance sa beauté et ses ornements et jouit d'un bonheur ineffable ».

Parmi ceux qui faisaient éclater ces transports d'allégresse, les plus bruyants furent, peut-être, les Juifs qui, ayant trouvé à Alger un refuge contre les persécutions des Espagnols, avaient entrevu avec une véritable terreur l'éventualité de retomber sous le joug de leur marâtre. De même qu'à la suite du succès de 1518, les rabbins Mechiclie, Alasbi, Tasvah et Sarfati composèrent des poésies en actions de grâces, et l'anniversaire du désastre des Espagnols fut célébré jusqu'à ces derniers temps par les Juifs d'Alger».

Désirant tirer tout le parti possible de son succès, Hassan-Pacha prépara une grande expédition contre Ahmed-ben-el-Kadi, qui avait donné tant de preuves d'hostilité contre les Turcs et qui parait même être descendu de ses montagnes pour porter secours à Charles Y, ce que la rapidité des événements ne lui permit pas d'accomplir. Au printemps de Tannée 1512, il envahit la Kabilie, à la tète d'une armée de 0,000 hommes dont 3,000 Turcs, armés de mousquets, et le reste formé d'auxiliaires arabes et andalous, avec douze canons. Le roi de Koukou n'essaya pas de lutter contre de telles forces ; il s'empressa d'olTrir sa soumission, de payer les amendes, d'accepter toutes les charges que le pacha lui imposa et de s'engager à lui être fidèle et à lui servir tribut. Gomme garantie, il lui remit son fils Ahmed, âgé de 15 ans, en otage *.

De la Kabilie, Hassan pénétra dans le Hodna, puis dans le Zab, et contraignit les Oulad-Saoula et Biskra à la soumission. D'après Féraud, citant un auteur musulman en vain cherche par nous, le pacha serait passé par Constantinc, à son retour, et aurait remis dans celte ville, à Ali-Bou-Aokkaz, chef des Daouaouida, le titre de « Cheikh-el-Arab, » avec le commandement sur les tribus semi -sahariennes venant, chaque année, faire pacager leurs troupeaux dans les plaines situées au sud-ouest de Constanline. Le reste de la province obéissait à la famille des Harar, chefs des Henanecha, tributaires des Chabbïa de la Tunisie (1512) 3.

1. Cahen, /,« Juifs dans l' Afrique septentrionale (Rec. de la Soc. arclicol. de Coustaiitine. 1867, p. 167).

2 Fondation de la régence d'Alger, p. 68, 69. — Hacdo, Rois d'Alger (loc. cit.), p. 230. 231.

3. Féraud. Les Ben-Djellab (Revue afric, u°* 135 el tuiv.). — Le même. Les Uarars, (Revue afric, n* 103 et »uiv.)

HISTOIRE DB l'aFRIQUE

Le hafsidr Moulaï-IIassen passe en Europe pour chercher du secours. Son fils, Ahmed-Soultan, s'empare de l'autorité. Défaite de Moulai'- H asskn a Tunis. — Nous avons dit qu'un corsaire du nom de Dragut, renégat grec, avait, après la croisière de Doria sur les côtes de Tunisie, entraîné de nouveau ces régions à la révolte. El-Mehdïa était son quartier général où il vivait en souverain indépendant, allié et soutien des Chabbïa de Kaïrouan et de leur chef Sidi-Arfa. Son audace et ses succès portaient sa renommée jusque sous les murs de Tunis et rendaient de plus en plus illusoire l'autorité de Moulaï-Hassen. Ce prince se décida, en 1542, à se transporter en Italie, pour, de là, porter ses doléances à l'empereur, alors à Augsbourg ; mais, comme il n'avait confiance en personne parmi ses coreligionnaires, il déposa, en partant, son trésor et ses pierreries à la Goulette et les confia au gouverneur espagnol, Don Francisco de Tavar : de plus, il chargea un navire de marchandises de toutes sortes qu'il devait vendre en Italie. Mais, à peine était-il arrivé en Europe, d'où, sans perdre de temps, il avait déjà envoyé des armes et des munitions, qu'il reçut du commandant de la Goulette les nouvelles les plus alarmantes ; son fils Ahmed-Soultan, qui commandait à Iiône, était accouru à Tunis, appelé par le cheikh de Hab-el-I>jezira, Omar-cl-Djebali, et, grâce à son appui, s'était emparé de l'autorité.

Aussitôt, Moulaï-IIassen pressa ses enrôlements et ne tarda pas à revenir à la tête d'environ 2,000 aventuriers recrutés dans le midi de l'Italie, et commandés par le Napolitain Lofredo. Mais son fils s'était préparé à la résistance ; grâce à la surexcitation du fanatisme irrité des complaisances du sultan pour les chrétiens et de la subordination qu'il avait acceptée, il avait réuni des forces considérables qui avaient pris position en avant de la ville, entre Kherbel-el-Kelekh et Sanïat-el-Annab. Moulaï-IIassen s'avança bravement contre l'ennemi : mais ses soldats ne tinrent pas et se trouvèrent bientôt en déroute : 500 d'entre eux furent recueillis par les Espagnols de la Goulette et tous les autres, y compris leur chef, périrent par le fer des musulmans.

Quant à Moulaï-IIassen, il tomba, en fuyant, dans un bourbier d'où on le retira non sans peine. Revêtu d'un burnous qui cachait la fange dont il était couvert, il fut conduit devant son fils. Après l'avoir accablé de reproches, Ahmed-Soultan consulta ses amis sur le traitement qui devait lui être infligé et le résultat fut de le mettre en demeure de choisir entre la réclusion perpétuelle ou la perte de la vue. Le malheureux prince ayant opté pour ce dernier parti eut les yeux crevés par l'ordre de son fils, qui lui laissa alors une certaine liberté, le sachant tellement déconsidéré qu'il

n'était plus dangereux. Plus tard, le vieux roi parvint à s'échapper et chercha unrefuge chez les chrétiens. 11 accusa ensuite don F. de Tavar de lui avoir pris toutes ses richesses, ainsi qu'il résulte d'une curieuse déclaration conservée aux archives de Simancas.

Ahmed-Soultan parait avoir eu à lutter tout d'abord contre son oncle Moula! Abd-el-Malck, placé sur le trône par les Espagnols de la Goulette, qui avaient reçu des renforts. Mais ce prince, étant mort, trente-six jours après son élévation, fut remplacé par son fils Mohammed. Aussitôt Ahmed-Soultan, soutenu par Dragut, le parti turc et les Arabes, chassa Mohammed de Tunis et le força à se réfugier à la Goulette.

Resté définitivement maître de l'autorité à Tunis, Ahmed afficha sa sympathie pour les Turcs et sa haine contre les chrétiens. Chose curieuse, la petite troupe de mercenaires espagnols qui avait été laissée à son père par Charles V devint son plus solide appui, grâce au dévouement de son chef Juan, qui avait pris les ma*urs et le costume musulmans. Cet homme fut le véritable maître à Tunis et y exerça sur tous une sanguinaire tvrannie. Ahmed forma aussi un corps de trois mille cavaliers appelés les Zemasnïa, bien armés et bien montés, qu'il employa surtout à combattre les Arabes rebelles, particulièrement les Oulad-Saïd ; on les traita comme de simples infidèles. Ils étaient restés dans l'abaissement depuis les sévères punitions que leur avait infligées le khalife Abou-Omar dans le siècle précédent *.

Expédition de Hassan-Pacha a Tiemcen. Il y rétablit Moula! Abou-Zeyane. — Dans l'Ouest, les affaires n'étaient pas plus favorables pour les Espagnols. Nous avons dit qu'Abou-Mohammed, roi de Tiemcen. menacé ou soutenu, tour à tour, par les Turcs d'Alger ou les chrétiens d'Oran, entretenait des relations avec les uns et avec les autres. Après la prise de Tunis, par Charles V, il se rapprocha de ces derniers et présenta même un projet d'alliance qui ne fut jamais ratifié ; mais l'échec de l'empereur devant Alger le ramena vers Hassan-Pacha : celui-ci, du reste, à peine de retour de son expédition dans la Kabilie et la province de Constantine, prépara une colonne dont la destination était Tiemcen (fin 151*2).

Bientôt, on apprit dans l'Ouest que Hassan était sorti d'Alger à la tète d'une armée imposante composée de mousquetaires

1. El-Kuimuaiti. p. 279 etsuiv. — Archives de Simancas (Kevuc afric. n« 124. p 265 et suit.). — Marmol. Afrique, pass. — A Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 23, 24.

HISTOIRE DE !. AFRIQUE

turcs, de cavaliers et de fantassins arabes et kabiles , avec 10 canons de campagne. La situation d'Abou-Mohammed était d'autant plus critique que ses deux fils, Abou-Abd-Allah-Mohammed et Abou-Zeyane-Ahmed, étaient en révolte contre lui. Ici, nous devons confesser qu'en présence de la pauvreté des documents indigènes et de la confusion faite parles auteurs chrétiens entre le père, Abou-Mohammed. son fils Abou-Abd-Allah-Mohammed et son frère Abd-Allah. il nous est difficile de savoir si le premier régnait encore a Tlemcen. Peut-être était-il mort en 1510, comme le pense M. l'abbé Barges. Dans tous les cas, le second, que nous appellerons à l'avenir Abou- Abd-Allah , est maître de Tlemcen. lorsque les Turcs en approchent. 11 sort à leur rencontre, accable le pacha de protestations de dévouement et lui ouvre les portes de la ville. Mais Abou-Zeyane-Ahmed s'est assuré la protection des Turcs et c'est lui qui est placé sur le trône, tandis qu'Abou- Abd-Allah, pour sauver sa vie, est contraint de se réfugier auprès des Espagnols d'Oran. Hassan-Pacha rentra à Alger, laissant à Tlemcen environ t< K) Turcs, auprès du roi. Il s'arrêta, en passant, à Moslaganem, et y laissa un représentant de son autorité.

DÉFAITE DES Esi'AC.NOLS AU DEFILE DE LA CHAIR. Le COMTE d'AlCAI'-

DKTE SKMI-ARE DE TlEMCEN ET Y RÉTABLIT MoCLAÏ AhoI'-AbD- ALLAH.

— Ces résultats étaient trop préjudiciables à l'autorité espagnole pour que le gouverneur d'Oran ne cherchât pas à les atténuer. Réunissant un corps d'un millier de soldats réguliers, auquel il adjoignit 100 cavaliers arabes, il plaça cette colonne sous les ordres de Don Alonzo Martine* de Agulo et la lança contre Tlemcen. De nombreux contingents d'indigènes soumis devaient la renforcer en chemin. Au lieu de ce secours, les Espagnols se trouvèrent bientôt entourés par des masses de cavaliers commandés par Abou- Zeyane lui-même, dans un défilé où, ne pouvant se développer, ils perdirent tous leurs avantages et furent bientôt massacrés, pour ainsi dire jusqu'au dernier, y compris leur chef. Ce déplorable échec est appelé par les historiens espagnols : Défaite du défilé de la chair ;Chaabcl-el-Leham), janvier 15 13.

Aleaudète, rendant compte de ce désastre, réclama, pour en tirer vengeance, des renforts qui lui furent envoyés sans retard. En février, le gouverneur, accompagné de ses trois fils et du prétendant Abou-Abd-AUah, quitta Oran à la tète d'une armée de 11,000 fantassins cl 500 cavaliers. Les contingents des tribus du Tessala et les Heni-Moussa-ben-Abd-Allah vinrent se ranger sous ses drapeaux.

Abou-Zeyane essaya en vain d'arrêter l'orage qui le menaçait par l'offre d'une importante rançon. Tout était inutile et la parole ne restait qu'aux armes. Le caïd des Beni-Rached, Kl-Mansour. dont nous avons déjà parlé, conduisit bravement contre les chrétiens ses contingents , dont les écrivains espagnols évaluent le nombre à 20, (MM) cavaliers. La bataille fut livrée à l'occasion du passage de l isser. Cette fois, grâce aux bonnes dispositions prises par le comte et à l'importance de ses forces, il remporta une victoire décisive. Peu après, l'armée espagnole rencontrait, sous les murs de Tlemcen , le roi Abou-Zeyane lui-même, soutenu par ses 100 Turcs, et entouré d'une nuée de guerriers ; il y eut un rude combat qui se termina de nouveau par la victoire du comte d'Alcaudète et la fuite d'Abou-Zeyane et des débris du corps turc vers la Kalâa, d'autres disent dans les plaines d'Angad, ce qui parait plus probable.

Abou-Abd-Allah reçut le serment de la population, mais, s'il faut en croire Marmol, les chrétiens renouvelèrent ce qui s'était passé à Tunis, en soumettant la ville au pillage le plus complet1. Les juifs, surtout, furent dépouillés ou réduits en esclavage. Après une expédition contre Abou-Zeyane, qui essuya une nouvelle défaite, dans la plaine d'Angad, le comte d'Alcaudète reprit la route d'Oran, traînant à sa suite un butin considérable, parmi lequel se trouvaient les canons perdus en 1535, à la défaite de Tibda. Mais la longueur de son convoi l'exposait, sur une file interminable, aux attaques des Arabes, qui étaient revenus en très grand nombre, et ce ne fut qu'après avoir couru de véritables dangers et abandonné presque tout son butin, que le comte put rentrer à Oran. C'était, en résumé, bien des dépenses et beaucoup de perles pour un médiocre résultat (mars *.

1. D'après un curieux ouvrage du temps publié pur M. Francisque Michel, dans le Bulletin de (ièographie et d'Archéologie d'Oran (avriljuin 1889, p. 101 et suiv.). le comte, ne pouvant obtenir de secours en argent de l'empereur, avnit entrepris l'expédition à ses frais, ce qui expliquerait, sa us le justifier, le pillage.

2. Abbé Barges, Complément de l'histoire des Reni-Zeyane, p. 449 et suiv. — L. Fey, ffist. d'Oran. p. 85 et suiv. — Marmol, Afrique, t. II. p. 345 et suiv. — De Grammont, Hist. d'Alger, p. 70. 71. — Haédo, Rois d'Alger (Rev ne afric, n° 141). — Archives de Simancas (Rev. afric. n° 123). — Général de Saudoval (Rrvue afric, n° 88, p. 280). — Gorguos, Les Espagnols pendant l'occupation d'Oran (Re vue afric, t. II, p 28 et suiv.). — Francisque Michel. Dialogues sur les guerres d'Oran, Joc cit., p. 118 et suiv.

IIISTOIRB DE i/aFRIQIB

Echecs des Espagnols dans la province d'Or an. — Moilaï-Aboc- Zetane s'empare de Tlemcen. Mort d'Aboc-Ard-Allah. — Le comte d'Alcaudète, ayant appris, dès son arrivée à Oran, que les Turcs s'étaient fortifiés à Mostaganem, y fit aussitôt une expédition ; mais il constata que cette place était en état de défense, avec 1,500 Turcs et des canons garnissant les remparts, et dut renoncer à l'attaquer. Après avoir passé trois jours à Mazagran, il ordonna la retraite et se vit entouré, comme au retour de Tlemcen, par les Arabes, qui ne cessèrent de le harceler jusqu'aux portes d'Oran (commencement d'avril).

A Tlemcen, le roi tributaire n'avait pas joui longtemps de son succès. A peine, en efîet, les Espagnols s'étaient-ils éloignés, que Moulaï Abou-Zeyane revenait l'attaquer chez lui. Abou-Abd-Allah sortit bravement à sa rencontre, le délit et s'acharna même un peu trop à sa poursuite. Il revint enfin vers Tlemcen, comptant avoir quelques jours de tranquillité. Mais, quel ne fut pas son étonnement de trouver les portes de la ville fermées ! Les habitants, ne pouvant lui pardonner les malheurs qu'il leur avait attirés en amenant les chrétiens, s'étaient révoltés et avaient rappelé Moulaï Abou-Zeyane, qui ne tarda pas a accourir d'un autre côté.

Forcé de fuir devant celui-ci, Abou-Abd-Allah se réfugia à Oran et poussa le comte d'Alcaudète à entreprendre une expédition avec lui. Les Espagnols s'avancèrent, au nombre de deux mille, dans la direction de Maskara : mais la fortune était décidément contre eux, ils éprouvèrent une nouvelle défaite au combat d'Ez-Zeïtoun, et durent effectuer une retraite non moins désastreuse que les précédentes et dans laquelle le gouverneur faillit périr.

Abou-Abd-Allah, qui voulut tenir encore la campagne, ne tarda pas à tomber entre les mains des partisans de son frère. Ils le mirent à mort et envoyèrent sa tête à Tlemcen'. A la suite de tous ces échecs, le comte d'Alcaudète rentra en Espagne pour y chercher des renforts, (juin)*.

Hassan-Pacha est remplacé par El-IIadj-Beciiir-Paciia. —

1. Nous no dissimulerons pas que nous ne sommes pas sûr que cet Abou-Ahd-Alluli m- fut pas le père, Abou-Moiinmmed-Abd-Allah . car la mort de ce dernier résulte de simples conjectures.

2. Guin. Entreprises des Espagnols pendant la première occupation d'Oran (Revue afric. n« 178. p 312 et suiv.). — Mémoires de Suarez Montnnez (Ile vue afric , nu" 57, 61). — Haédo (loc. cit.). — Francisque Michel. Dialogues sur les guerres d'Oran, p. 13*.

Révolte de Bou-Tmk. Hassan, fils de Kheïr-ed-Dine, pacha d'Algeh. — Vers la lin de l'année 1543, Hassan-Pacha cessa d'exercer l'autorité suprême ù Alger,soit qu'il eût été renversé par une de ces révolutions militaires dont nous verrons tant d'exemples, soit qu'il eût été atteint par une grave maladie, soit enfin que sa destitution fût venue de la Porte même, ce qui semble le plus probable. En effet, ses succès constants, ses aptitudes remarquables au gouvernement du pays, avaient dû susciter contre lui bien des jalousies, particulièrement de la part du Capitan-Pacha et de sa famille. Hassan rentra dans l'obscurité et mourut en 1545, ainsi que cela résulte de l'inscription de son tombeau. Si la reconnaissance avait été usitée chez les Turcs, Hassan avait certainement mérité une éclatante récompense, car ses services furent inappréciables. Mais cela n'entrait pas dans leur système ; et du reste dans tous les pays, la politique n'a rien de commun avec la justice.

Le pouvoir fut alors dévolu à El-Hadj-Bechir, odicier turc qui s'était distingué lors de la défense de la ville contre Charles V ; il aurait même, s'il faut en croire Mannol, entraîné le conseil de défense à résister aux propositions de Hassan tendant à livrer la place à l'empereur. Dès que la nouvelle du changement de pacha fut connue, une révolte éclata dans la tribu des Rira, près de Miliana, à la voix d'un chef que les chroniques appellent Bou- Trik. Le commandant turc de Miliana ayant eu l'imprudence de sortir de son poste, suivi d'une faible escorte, fut surpris par les rebelles et périt avec toute sa troupe. Mais Kl-Hadj-Bechir avait, à la nouvelle de ce soulèvement préparé une colonne expéditionnaire, et bientôt il sortit d'Alger à la tète de 5,000 hommes, comprenant 4,HU Turcs ou renégats, pourvus d'armes à feu, 6lM> spahis et le reste de Maures andalous. Les rebelles, qui avaient déjà envahi la plainedela Mitidja, furent promplcment rejetés vers la montagne ; là, ayant voulu résister, ils furent défaits en plusieurs rencontres, et enfin dispersés. Bou-Trik, poursuivi, alla jusque dans le Maroc chercher un refuge auprès du roi de Fès (avril-mai 1544).

Kheïr-ed-Dine, qui n'avait jamais renoncé à sa souveraineté d'Afrique, apprit en Orient la retraite de Hassan. Il venait de passer toute l'année 1513 sur les côtes de France, à la tête des flottes combinées de François Ier et de Soliman, en vertu du traité unissant ces deux princes. Après avoir ravagé le littoral italien, il était venu à Marseille vendre son butin et ses esclaves et prendre le commandement des galères françaises. Puis il avait conduit ces forces vers l'Italie et s'était emparé de Nice. Le roi de France,

HISTOIRE DE L AFRIyl'E

comprenant combien était grande l'ambition personnelle de Barberousse, l'avait alors abandonné à lui-même, en rappelant les navires français. Au commencement de 1541, le Capitan-Pacha cingla vers l'est, ravagea de nouveau les côtes d'Italie et rentra à Constantinople.

Le sultan ne put lui refuser la nomination de son fils Hassan au gouvernement d'Alger, et le nouveau pacha alla prendre possession de son poste fin juin 1511)

Expédition du pacha Hassan ben Kheïp.-ed-Dinb a Tlemcen. Attaque infructueuse de Mostaganem paii Alcaudète. — Le comte d'Alcaudète, ayant enfin obtenu 4,000 hommes de troupes, rentra à Oran vers 1540. Il y trouva le caïd El-Mansour qui l'attendait avec impatience pour l'entraîner encore sur la route de Tlemcen, lui promettant l'appui des tribus des Beni-Amer, Rached et autres. Dès les premiers beaux jours de l'année 1547, le comte se mit en campagne et s'avança jusque vers Ain-Temouchent, où il attendit les contingents annoncés ; mais la nouvelle qu'il y trouva fut de toute autre nature.

Le pacha Hassan, fils de Kheïr-ed-Dine, qui avait déjà jeté ses vue9 sur les régions de l'ouest, reçut sans doute un appel de Moulai Abou-Zeyane, lui annonçant les préparatifs des Espagnols. Il se mit en route, à la tète de 3, 000 Turcs ou renégats armés de mousquets, avec 1,000 spahis et 10 canons, rallia, en passant, un contingent de 2,000 cavaliers amenés par Hamid-el- Abdi, cheikh de Ténès et, faisant diligence, rejoignit les chrétiens sur la route de Tlemcen et les força à se retourner et à lui faire face. Les deux armées s'observaient, cherchant le moment favorable d'en venir aux mains, lorsque le pacha reçut, par un envoyé français, la nouvelle de la mort de son père. 11 se décida aussitôt à rentrer à Alger, de crainte qu'en son absence on ne se servît de ce prétexte pour le renverser (août).

Le comte poursuivit les Turcs, qui avaient passé par Mostaganem, et s'empara de Mazagran. Il commença ensuite àcanonner les remparts de la ville et rie tarda pas à lui donner l'assaut. Mais le pacha avait pu y faire entrer des renforts et, malgré le courage des Espagnols, qui multiplièrent leurs attaques et plantèrent plu-

1. Devoulx, El-IIadj-Pacha (Revue afric. , n° 46, p. 290 et suiv.). — Haodo, Rois d'Alger (Revue afric. n° 141, p. 233 el suiv.). — De Grammont. Hist. d'Alger, p. 72 et suiv. — Rosscuw Saint-Hilaire. ffist. d'Espagne, t. VII, p. 306 et suiv. — Marmol, loc. cit. — Sauder-Rang, fondation de la régence d'Alger, t. II, p. 72 et suiv.

DÉCMN DE l'oCCIPATION ESPAGNOLE (1547)

sieurs fois l'étendard de Castille sur les murailles, les assiégés purent les repousser jusqu'à l'arrivée des troupes de Tlemcen, soutenues par un nombre considérable de cavaliers auxiliaires.

La partie était encore perdue et il fallait se décidera la retraite. On leva le camp pendant la nuit ; mais los assiégés, prévenus, se mirent à la poursuite des Espagnols et furent rejoints par des nuées d'Arabes. Toute la journée du lendemain se passa en combats, dans lesquels l'héroïsme des chefs chrétiens empêcha cette retraite de se changer en un épouvantable désastre. Deux jours après, les débris de la colonne rentraient à Oran (1er septembre 1 347) 1.

A son retour à Alger, le pacha reçut la confirmation de la mort de son père, en même temps que sa nomination de Beylarbeg d'Afrique.

Peu de temps après ces événements, don B. de Mendoza étant venu à Mers-el-Kebir avec sa iïotte, le comte d'Alcaudète espéra, grâce à son appui, s'emparer enfin de Mostaganem. Il réunit, à cet effet, ses troupes et s'avança jusqu'à Arzéou. Mais, Mendoza ayant été rappelé avec ses navires, il ne put donner suite à son projet et se borna à exécuter des r'azia sur les indigènes de cette région (nov.)'.

Evénements de Mag'reb. — Règne du ciierif Abou-l'Abbas ; ses

SUCCÈS ; IL PARTAGE LE MAGREB AVEC LES MkRINIDES ; SON FRKRE Mo-

hammed-el-Mehdi i'scrpe l'autorité. Ses llttes contre le mkrinide de Fès ; il s'empare de cette ville. — Les événements importants survenus en Algérie et en Tunisie nous ont fait négliger le Mag'reb proprement dit. Ce pays, il est vrai, a continué à voir toutes ses forces absorbées par des luttes intestines sans intérêt et sur lesquelles, il faut le reconnaître, nous manquons de détails positifs. Les Portugais établis à Ceuta, à Tanger et dans différents

1. La date de ces événements n'est pas précise ; nous avons adopté, au milieu des variantes, la plus probable, qui est donnée dans les Dialogues sur les guerres d'Oran. Il y a, entre Hacdo et Marmol, auteurs dont toutes les dates sont suspectes, des dill'érences variant entre 1545 et 1548. Celle de la mort de Kheir-ed-Dinc, si elle était exactement connue, trancherait le différend.

2. Général de Sandoval, Inscriptions d'Oran et de Mers-el-Kcbir (Revue afric., n» 88. p. 281, 282 ) — Haédo, liois d'Alger (Revue nfric.

141, 142). — Marmol. Afrique (Inc. cit.1. — De Graramoot. Hist. d'Alger, p. 73. 74. — Léon Fey, Uist. d'Oran, p. 88 et suiv. — Abbé Barges. Complément à l'histoire des Beni-Ztyaue, p. 453 et suiv. — Francisque Michel, Dialogues sur les guerres d'Oran, p. 145 et suiv.

IIISTOIHE DE I.'aFMQI'E

ports de l'Océan, essayèrent encore d'affermir leur autorité par diverses entreprises durant les années 1515 à 1517. Parmi plusieurs héros portugais, un certain Lope Barriga se distingua dans ces guerres et devint la terreur des musulmans. Mais ensuite la face des choses changea : les Portugais éprouvèrent de véritables désastres dans lesquels leurs meilleurs guerriers furent tués ou faits prisonniers ; et, comme la puissance métropolitaine s'affaiblissait, ils demeurèrent livrés à eux-mêmes et ne purent protéger leurs tributaires.

Nous avons vu ci-devant que les chefs arabes appelés cherifs saadiens, avaient acquis un certain renom en combattant les chrétiens établis sur le littoral du Sous et s'étaient taillé, dans le Sous et le Dcràa, un royaume indépendant de» Beni-Merine. En 1516, le fondateur de la dynastie, Abd-Allah-el-Kaïm, mourut à Afour'al; il laissa deux fils : Abou-l'Abbas-el-Aaradj, l'aîné, qui lui succéda, et Abou-Abd-Allah-Mohammed-Cheikh-el-Mehdi, qui garda le commandement du Sous méridional.

Les deux frères vécurent d'abord en bonne intelligence, appliqués surtout à la guerre contre les Portugais. Dans une course malheureuse, le brave N. Fernandez d'Altaïde fut tué, et Lope Barriga fait prisonnier. Peu après, les cherifs parvenaient à faire assassiner Yahïa-ben-Tafout : la cause des chrétiens perdit ainsi ses plus fermes soutiens, tandis que la puissance des deux chefs musulmans se renforçait et qu'ils étendaient leur autorité jusqu'au cœur des montagnes des Hcntata. Les cheikhs des tribus de ces régions vinrent faire leur soumission à Abou-l'Abbas et, comme ils tenaient en réalité les clefs de la ville de Maroc, ils la lui ouvrirent (15*20). D'après 1\< Histoire des Cherifs » de DiégodeTorrès, les Cherifs se seraient rendus maîtres de Maroc en mettant à mort par trahison le prince Moulai Naecr-Bou-Chantouf, qui y commandait, et cela en l'année 1510. Ils auraient ensuite envoyé leur soumission a Moulai-Mohammed, roi de Fès, en Rengageant au paiement d'un Iribut et s'obligeant à abandonner le quint des prises. Mais peu à peu ils évitèrent d'exécuter ces engagements et paraissent avoir contracté alliance avec les chefs dissidents et Moulai-Kd ri s.

Le sultan merinide Moulai-Mohammed sortit de Fès à la tête d'une armée considérable et marcha contre l'usurpateur. Trop faible pour lutter en rase campagne, Abou-l'Abbas se renferma dans Maroc, en répara les fortifications et les garnit d'archers et même de canons. Arrivé sous>es murs, le souverain en entreprit le siège qui se prolongea durant de longs mois. La population commençait à souffrir et à murmurer et la situation semblait compro-

mise, malgré l'arrivée de Mohammed-cl-Mehdi, avec des renforts. Sur ces entrefaites, Moulaï-Mohammed reçut l'avis que ses parents s'étaient révoltés à Fès et avaient pris possession de l'autorité. Dés le lendemain il leva le siège et rentra à Fès, poursuivi par les Cherifs qui, au retour, firent une expédition heureuse contre les Portugais, à Safi.

En 1528, le sultan merinide tenla une autre campagne contre le cherif qui avait soumis la région jusqu'à Tedla. Les deux rivaux se rencontrèrent à Enmaî et se livrèrent une sanglante bataille qui demeura indécise et fut suivie d'une trêve. Peu après, avait lieu la mort du sultan merinide Mohammed, qui était remplacé par son fils Ahmed. Huit ans plus tard, en 1530, la guerre recommence; au mois d'août, les adversaires se battent à Bou-Agba, sur un affluent de l'Ouad-el-Abid, et, cette fois, les Merinides sont défaits1.

Mais les dévols musulmans, las de ces tueries et de ces luttes sans résultat, s'interposent alors et leurs légistes finissent par obtenir la conclusion d'une paix par laquelle le cherif Abou-l'Abbas est reconnu souverain de toute la région du sud, jusqu'il Tedla, et le sultan merinide conserve le reste de son royaume, depuis Tedla jusqu'au Magr'eb central.

Dans cette même année 1530, Mohammed-el-Mehdi, qui n'était pas seulement un guerrier, mais un véritable colonisateur et avait doté Taroudent de constructions magnifiques et propagé la culturc de la canne à sucre dans le Sous, voulut à tout prix avoir un port d'expédition et vint mettre le siège devant Sanla-Cruz du Cap-d'Aguer, occupé par les Portugais. S'en étant emparé, non sans peine, il put, grâce à l'industrie d'un juif converti, établir de nouveaux moulins à sucre sur l'Oued-Sous, et donner à cette production une grande extension.

La prise de Sainte-Croix fut un beau succès qui lui procura des armes et des munitions en quantité. Parmi les captifs se trouvait le gouverneur don Guttierez de Monroy avec ses deux enfants : D. Loys et DUc Mencia. Le vainqueur s'éprit de celte jeune fille et voulut lui faire partager sa couche, otlYant même de l'épouser; mais ni menaces, ni prières, ni mauvais traitements, ne purent la décider à abandonner sa religion. Klle était durement détenue dans un cachot, lorsqu'un religieux arriva de Portugal pour racheter les captifs, particulièrement les femmes ; mais le

1- Diego de Torrè» place cette bataille, sur laquelle il fournit des détails paraissant circonstanciés, en 1526 ; il y Tait mourir le fils du sultan merinide et Abou-Abd-Allah, dernier roi de Grenade, décédé depuis longtemps et dont l'épitaphe a été retrouvée ù Tlemceu.

HISTOIRE DE l'aFRIQL'E

cherif taxa à un tel prix sa bien-aimée que le religieux dut y renoncer et répondre à ses réclamations qu'il ne pouvait abandonner cent personnes pour une. Mencia, désespérée, se livra alors au cherif qui l'épousa régulièrement et la laissa « vivre à sa guise, porter le costume espagnol, avec èpèe et poignard, et diner à table haute, comme aurait fait un roi chrétien ». Elle succomba, peu après, aux suites d'une couche avant terme et le cherif faillit en mourir de chagrin.

Mais ce roman ne fit qu une courte diversion dans la carrière ambitieuse de Mohammcd-el-Mehdi. 11 avait expulsé les chrétiens du Sous et son renom s'était répandu en Rerbérie comme celui d'un libérateur de l'Islam. Cette gloire excila au plus haut point la jalousie de son frère. En 1537, la rupture éclata entre eux à la suite d'une entrevue, dans laquelle Abou -l'Abbas avait voulu traîtreusement tuer son frère. Celui-ci vint assiéger Safi (1339). Les Portugais, bien que surpris, firent une résistance énergique ; les femmes mémos avaient été armées. Cependant la place allait succomber lorsque des secours leur arrivèrent d'Azemmor, sur des navires commandés par un brave capitaine juif, nommé Samuel. L'nc furieuse sortie, opérée grâce à ces renforts, contraignit le cherif à lever le siège qui durait depuis six mois. Don Juan de Portugal fit démanteler et évacuer ensuite cette place, trop difficile à défendre et ne présentant pas d'avantages en rapport avec les sacrifices ; le roi de Maroc put alors en prendre possession. Peu après, Abou-l'Abbas, ayant encore marché contre son frère, fut défait et pris. Mohammed-cl-Mehdi , après lui avoir donné de grands témoignages de respect, le fit conduire à Taroudent, tandis que Moulaï-Zidanc, fils aîné d'Abou-l'Abbas, courait s'enfermer à Maroc et, de là. tâchait d'obtenir l'appui des Portugais et des Merinides. Enfin les deux frères finirent par signer un traité aux termes duquel chacun d'eux fut reconnu roi indépendant d'une partie du Mag'reb. Mohammed conserva les provinces de Taroudent, Derâa et le pays des Zenaga, à l'ouest ; Abou-l'Abbas eut pour lui la souveraineté de Maroc, de Tafilala, des Heskoura et de Tedla. Il fut en outre décidé que l'héritier présomptif serait Mohammed-el-IIarrane, fils aîné d'El-Mehdi, comme plus âgé et, après lui, Moulaï-Zidane, fils d'Abou-l'Abbas. Ce dernier retourna en grande pompe à Maroc.

Mais Abou-l'Abbas brûlait de tirer une éclatante vengeance de tant d'humiliations. Mohammed-el-Medhi, de son côté, n'était pas homme à se laisser surprendre. Mis au courant des intentions de son frère, il s'empressa de le devancer en marchant contre lui. Le 10 août 1j43, ils en vinrent aux mains; après une longue lutte,

le roi de Maroc fut encore vaincu et réduit à la fuite. Le lendemain Moulai Abd-el-Kader, autre fils de Mohammed-el-Mehdi, ayant marché rapidement sur Maroc, ù la tête de i,0()0 hommes, s'en rendit maître et s'installa dans le palais de son oncle ; peu après, celui-ci arrivait presque seul et, voulant se faire ouvrir la porte de la ville, apprenait la perte de sa capitale. Le lendemain Mohammedel-Mehdi y fit son entrée : un de ses premiers soins fut de rendre la liberté à Guttierez de Monroy. père de sa chère Mencia. Ce fut, dit D. de Torrès, le premier, voire même le dernier acte vertueux qu'oncques fit ce tyran, tout le cours de sa vie. 1 »

Réfugié chez un cheikh. Abou-I'Abbas envoya ses deux fils à Fèà pour solliciter l'assistance du sultan merinide. Mais tout fut inutile et, en 13 i 4, les deux frères eurent une entrevue pathétique, après laquelle Abou-I'Abbas consentit à aller s'établir ù Tafilala, en abandonnant Maroc. Dès que le cherif Mohammed-el- Mehdi se trouva seul maître du pouvoir, il rompit les traités qui liaient son prédécesseur au roi de Fès et se prépara a l'attaquer. Le sultan merinide, voulant le prévenir, s'avança avec toutes ses forces et les deux ennemis se rencontrèrent près de Fechtala, au delà de l'Ouad-el-Abid. qui formait la limite des deux royaumes. Le cherif y remporta une victoire complète dans laquelle son adversaire, Ahmed, fut blessé et fait prisonnier. Ayant obtenu de celui-ci la cession de Meknès, comme condition de sa mise en liberté, il se porta avec lui par la montagne, sur Fès, espérant s'en rendre maître. Mais, dans cette ville. Moulai Abou-IIassoun. beaufrère ou frère du sultan, et qui, selon le Xozhet-el-Hadi, avait été précédemment renversé par Ahmed, avait pris le pouvoir et fait reconnaître l'autorité nominale de Nacer, fils aîné de son frère. Huis il avait organisé la résistance. Mohammed-el-Mehdi, ne pouvant rien obtenir, se décida à rentrer â Maroc avec son prisonnier (1 j 47; . La mère du sultan écrivit alors au khakan Soliman, pour se plaindre de l'agression du cherif au mépris des traités, et requérir son intervention : s'il faut en croire Diégo de Torrès qui, présent à cette époque, mérite une attention spéciale, un ambassadeur de la Porte arriva, l'année suivante, à Maroc, pour sommer le cherif de mettre en liberté Ahmed. Mais l'effet obtenu fut tout autre : Mohammed réunit aussitôt une armée importante dont il confia le commandement â son fils Mohammed-el-Harran. Ce prince, soutenu par les Arabes d'Azr'ar, envahit cette région et vint escarmoucher jusque sous les murs de Fès. Au mois d'août l'>49, le roi merinide obtint sa liberté en laissant au cherif la

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ville de Meknès, que son fils se décida à lui abandonner. Une trêve de cinq ans fut signée entre eux à cette occasion.

Mais , sous le prétexte qu'on l'avait averti que le prince merinide, appuyé par les chrétiens, allait venir l'attaquer, le chcrif prépara une nouvelle expédition, et à la fin du mois de septembre, sortit de Maroc, à la tête d'une armée de 30,000 hommes. Après une journée de repos à Meknès, il arriva à Fès et en commença le siège. Moulai Abou-Hassoun dirigeait habilement la défense : après plusieurs combats, le roi de Maroc dut se borner à un blocus rigoureux. La disette ne tarda pas à se faire sentir et poussa les assiégés à proposer divers accommodements qui ne furent pas acceptés. Le sultan merinide alla même, dit-on, jusqu'à offrir au cherif la ville-neuve de Fès, de sorte que la rivière qui sépare les deux villes aurait formé la limite des deux royaumes : plusieurs sorties furent tentées et une armée de secours arriva de Talilala ; mais, mollement conduite, elle ne put débloquer la ville. Cependant Fès résistait encore et la situation des assiégeants n'était pas belle, en raison de 1 apreté de l'hiver et des masses d'eau qui envahissaient le camp. Le cherif fut même sur le point de lever le siège ; puis, changeant d'avis, il fit construire de véritables maisons pour son armée , suivant le conseil d'un marchand espagnol de sa suite, qui lui rappelait la fondation de Sainte-Foi, par Ferdinand, lors du siège de Grenade. L'effet moral de cette résolution sur les assiégés fut décisif; décimés par la famine et la maladie, ils firent entendre des clameurs et, dans ces conjonctures, Abou-llassoun essaya en vain de persuader au sultan Ahmed qu'il ne lui restait, pour sauver son honneur, qu'à vendre sa vie dans une sortie désespérée ; écœuré d une telle lâcheté, il sortit nuitamment de la ville et gagna Vêlez, d'où il s'embarqua pour l'Espagne.

Avec lui disparurent toute énergie et tout sentiment d'honneur ; bientôt une députation vint offrir la reddition de la ville, 60us certaines restrictions. Mais le cherif se sentait maître de la situation ; il refusa tout accommodement, puis fit annoncer que quiconque viendrait à son camp la nuit suivante aurait la vie sauve *, la plupart des défenseurs profitèrent de cette offre. Il ne restait plus au sultan qu'à se livrer au vainqueur, ce qu'il fit avec la plus grande lâcheté, à son camp où il se prosterna à ses pieds pour éviter la mort. Le 15 février 1350, le cherif fit son entrée dans la capitale merinide. Nous allons voir, maintenant, le sultan du Mag'reb relever l'autorité dans cette vaste région et intervenir activement dans les affaires d'Algérie.

Quelque temps auparavant, le gouverneur espagnol du Pefion

de Vêlez, s'étanl laisse surprendre par les indigènes, fut massacré avec toute la garnison. Ainsi l'Espagne perdit cotte place qui lui avait coûté déjà tant de sacrifices (décembre 15'2"2). Puis ce fut au tour du port de R'assaça : les soldats chrétiens, après avoir assassiné leur commandant, livrèrent la place aux Hitins et se firent musulmans (1531)

1. Xozhet-El-Hadi, p. 17 et suiv. du texte nrabe, 33 et suiv. de la traduction Hourias. — Villes maritimes du Maroc. (Elic de la Primaudaie), Revue afric, n°* 95 à 100. — Diego de Torrès, Mst. des Chèrifs, p. 38 et suiv. à 233. — Berbrugger, La canne à sucre et les cherifs du Maroc au XVI* siècle (Revue afric, n° 32, p. 116 et suiv.). — Abbé Godard, Maroc, p. 417 et suir.

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