‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 28 sur 174 · LES TURCS ET LES CHERIFS MAÎTRES DE LA BLRUERIE · texte numérisé non relu

LES TURCS ET LES CHERIFS MAÎTRES DE LA BLRUERIE

resse de Bab-el-Behar, sous le commandement de Serbelloni ; le reste fut réparti dans la ville et les avant-postes. Les malades et toutes les bouches inutiles avaient été rigoureusement renvoyées au préalable. Moulai- Mohammed se tenait à portée, attendant des contingents d'auxiliaires qui ne semblaient pas très décidés à venir.

Siège et i-rise de la Goulette et de Tunis par les Turcs. — Aussitôt après son débarquement, Sinane-Pacha, s'étant mis en rapport avec le caïd Heïder, de Kaïrouan, le chargea d'attaquer Tunis par les faubourgs, ce qu'il lit à la tête de 4, (XX) Turcs et, dès le 17, les Espagnols étaient réduits à évacuer tous les postes avancés pour se retrancher dans la forteresse. Cette retraite s'effectua en bon ordre. Pendant ce temps, le pacha d'Alger attaquait le fort de la Goulette, du côté de Karthage et, le 17, la tranchée était ouverte. Le "il, il commençait également le feu depuis le rivage de R ades. Bientôt les murailles se trouvèrent fortement endommagées et les assiégeants arrivèrent jusqu'au pied des remparts, ce qui poussa Carrero à demander des renforts au commandant en chef ^lcr août .

Mais Serbelloni avait lui-même fort à faire pour réparer ses brèches et repousser l'ennemi par des sorties incessantes dont le nombre alla jusqu'à sept dans le même jour. Cependant il put, en dégarnissant le fort de Chckli, et avec le secours de volontaires, envoyer quelques renforts à la Goulette. Les assiégeants voulurent alors empêcher les communications entre ces trois forts par l'étang et, à cet effet, s'en approchèrent au moyen d'un ouvrage en terre et y lancèrent des bateaux plats.

Cependant des troupes turques étant encore arrivées d'Alger, accompagnées d'auxiliaires arabes, les attaques contre la forteresse de Bab-el-Behar redoublèrent d'énergie. En même temps, Serbelloni recevait une nouvelle demande de renforts de Carrero, plus pressante que la première, car elle semblait laisser entrevoir un découragement complet. La situation était fort grave: néanmoins, le gouverneur, qui avait offert d'aller lui-même prendre le commandement de la Goulette, parvint à y envoyer du monde en dégarnissant ses propres remparts. Il était temps; le lendemain 20, les Turcs livrèrent un assaut furieux qui fut repoussé par Carrero, mais au prix de pertes très sérieuses. Le 22, ils recommencèrent, et. le 2.'i, se rendirent maitres du fort de la Goulette. Presque toute la garnison fut massacrée, à l'exception de deux ou trois cents hommes, parmi lesquels Carrero, réduits en esclavage. Les assiégeants purent alors reporter tous leurs efforts contre la ville.

Serbelloni ne possédait plus guère que 1,200 soldats valides,

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mais fatigués et cependant résolus. Le 27, Sinane-Pacha et Euldj- AH avaient établi leur camp sous la ville et ouvraient, contre la forteresse, le feu de puissants canons, tout en poussant la sape jusque sous ses murs et couronnant leurs tranchées de bons arquebusiers qui tiraient à courte distance sur quiconque paraissait.

Forcés de tenir téte à tant d'attaques diverses, les Espagnols perdaient chaque jour une quarantaine d'hommes: malgré cela, leur courage ne faiblissait pas, car on attendait à toute heure des secours réclamés instamment au roi de Sicile.

Le G septembre, les Turcs tentèrent un assaut général et firent sauter par la mine un des bastions, qui s'écroula en entraînant dans le même sort chrétiens et musulmans. Après une lutte acharnée durant depuis le matin, les Turcs se retirèrent, vers midi, en abandonnant de nombreux morts et même leurs échelles. Le 8, les mêmes faits se renouvelèrent ; les Espagnols restaient les maîtres, mais chacune de ces deux journées leur avait coûté 150 hommes et à peine restait-il dans le fort 600 combattants ; les murs n'existaient plus et les malheureux chrétiens étaient obligés de courir d'un endroit à un autre, selon que les points étaient plus ou moins menacés. Cependant le 11, une attaque générale fut encore repoussée.

Le 13, les assiégeants, ayant fait une nouvelle mine, se précipitèrent à l'assaut ; mais Serbelloni, à la tète de quelques soldats espagnols et italiens, les repoussa. Tout à coup, on crie que les Turcs pénètrent par une autre brèche ; il y court presque seul et est fait prisonnier. Celte fois la forteresse était prise et la défense avait épuisé absolument tous les moyens en son pouvoir. Il est probable que, si Carrero avait déployé une énergie égale à celle de Serbelloni, la (ioulette, dont les fortifications étaient autrement sérieuses que celles de Bab-el-Behar, n'aurait pas si promptement succombé.

Zamoguerra, qui tenait encore dans le fort de Saint-Jacques (Chekli), avec une cinquantaine de braves, se décida alors à capituler et fut envoyé en Orient avec Serbelloni.

Les Turcs étaient bien définitivement maîtres de Tunis, mais à quel prix leur victoire avait-elle été achetée ! Néanmoins lorsque la nouvelle de ce succès parvint en Orient et qu'on vit débarquer les nombreux canons et les captifs des Turcs, parmi lesquels le hafside Moulaï-Mohammed et le gouverneur Serbelloni, la métropole de l'Orient retentit d'acclamations enthousiastes et l'on oublia les défaites passées et les pertes actuelles. Hcider-Pacha, laissé à Tunis avec des forces sérieuses, fut chargé d'organiser l'administration turque; Arab-Ahmed, pacha d'Alger, dont l'ambassa-

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deur de France avait demandé le remplacement, rentra en Orient et ce fut le caïd Ramdanc qui recueillit sa succession1.

Mort du cherif Moulai Ard-Allah ; son fils Mohammed lui succède. — Add-el-Malek, oncle de celui-ci, obtient contre lui l'appui des Turcs. — L'importance des événements dont le Magreb central et l'Ifrikiya ont été le théâtre nous a fait négliger l'histoire du Maroc et il convient de nous reporter de quelques années en arrière pour reprendre la suite du récit.

Nous avons laissé Moulai Abd-Allah régnant au Maroc en vulgaire despote, après avoir tué ou éloigné presque tous ses frères et neveux, et «'efforçant, dans sa haine contre les Turcs, d'entretenir avec le roi d'Espagne de bonnes relations. 11 s'occupait aussi d'embellir sa capitale, de la doter d'écoles, de mosquées et d'un hôpital et d'augmenter ses palais et ses jardins, enfin il cantonna les juifs dans un quartier (ou Mollah). Quant aux événements particuliers, les chroniques ne rappellent qu'un violent tremblement de terre en 1509, une grande invasion de sauterelles en 1570, et une explosion de poudrière en 1573. La terreur, plus peut-être qu'une soumission sincère, tenait le pays en repos et quiconque avait le malheur de provoquer la jalousie ou les soupçons du cherif était impitoyablement puni de mort, quel que fût son caractère ou sa notoriété. Les légistes l'accusaient tout bas de transgresser plus d'une prescription essentielle du Koran, notamment la défense de boire des boissons fermentées, et de se livrer aux pratiques de l'alchimie : mais cela ne se répéta qu'après sa mort. Kn 1572, ayant été averti que le roi de Portugal, Don Sébastien, préparait une grande expédition contre le cap d'Aguer, il en fit activement réparer et compléter les fortifications.

Dans le courant de Ramadan de l'année 981, Moulai Abd-Allahel-Raleb devint fort malade d'une all'eclion chronique dont il souffrait depuis longtemps et expira le 27 dudil mois (30 janvier 1573). Le lendemain, son fils Abou- Abd-Allah-Mohammed, qui était son khalifa à Fés, reçut le serment de la population et succéda â son père; c'était un demi-nègre, instruit, mais dur et sanguinaire ; il prit le surnom d'Kl-Metouekkel, et on le désigna

1. Documents des archives de Simancas : Rapports de Serbelloni et de Zamoguerra sur la perte de Tunis et de la Houlette (Revue afric, 124. p. 294 et stiiv., 125. p. 361 et suiv., 126. p $61 et suiv.). — EUKaîrouaiii. p. 320 et suiv. — Hacdn, Rois d'Alger, loc. cit., p. 415. — Rousseau. Annales Tunisiennes, p. 31 et suiv. — De Graromont, Htst. d'Alger, p. 118, 119. — Rosseuw Saint-tlilaire, Hist. d'Espagne, t. IX. p. 320 et suiv.

plus tard sous celui d'El-Mesloukh [Yécorvhé). Son premier soin fut de mettre à mort un de ses frères et de jeter en prison un autre que son jeune âge sauva. Deux oncles du nouveau sultan, Moulai Abd-el-Malek et Abou 1 Abbas-Ahmed, qui étaient àSidjilmassa au moment où Moulai Abd- Allah avait fait tuer plusieurs de leurs frères, prirent la fuite et se réfugièrent auprès des Turcs de Tlemcen, puis ils gagnèrent Alger ; de là Abd-el-Malek se rendit en Orient afin d'exposer ses doléances au nouveau sultan. Mais ce souverain accueillit assez mal le solliciteur. Sur ces entrefaites l'expédition de Tunis ayant quitté l'Orient, Abd-el-Malek s'y adjoignit et, après la prise de cette ville, il eut l'adresse de faire tenir rapidement la nouvelle du succès des musulmans à sa mère, demeurée à Constantinople. Celle-ci se présenta alors au Grand-Seigneur, lui annonça la bonne nouvelle et obtint de lui, comme récompense, l'engagement de soutenir son fils dans ses revendications. Pour celte raison, et cédant sans doute aux conseils du Capitan-Pacha, Euldj-Ali, le sultan ordonna ù son représentant d'Alger de conduire dans le Mag'reb une expédition, afin de rétablir Abd-el- Malek sur le trône.

Le Khakan Mourad 111 succéda à son père, Selim, vers la fin de l'année 1571, et entre les contradictions des auteurs arabes, il nous a été impossible de reconnaître auquel des deux s'appliquent les faits ci-dessus.

En 1561, une expédition formée de navires d'Espagne, de Portugal, de Malte et de Gênes, sous le commandement de D. Garcia de Tolède, vint attaquer Vêlez et, malgré la résistance du commandant turc, Kara-Moustafa, s'en rendit maître. Depuis lors, cette place est restée à l'Espagne'.

AhOU-MeROUANB ABD-EL-MAI.EK, SOUTENU l'AR LES TlRCS, SEMPARE DE FÊS ; l'UIS IL LUTTE CONTRE SON NEVEU MoLLAÏ-MoHAMMED ET LE

force a la fuite. — Déférant à l'ordre du sultan, le pacha Hamdane, dès son retour à Alger, s'occupa de préparer l'expédition au Maroc, de concert avec Abd-el-Malek. Il s'engagea à y conduire 1,000 arquebusiers turcs et des auxiliaires, mais à la condition qu'ils seraient payés, moyennant une somme déterminée par étape. Or, le prétendant ne possédait absolument rien et dut se borner à des promesses hypothéquées sur son succès futur. Au commencement de l'année 1575, l'armée expéditionnaire se mit en route et

1. Nozhct-El-Hadi, p. 50 et suiv. du texte arabe, 91 et suit, de la trad. - Diego de Torrès, Hist. des Chéri fs, p. 423 et suiv. — Général de Saudoval. Inscriptions d'Or an et de Mers-cl-Kébir (Revue afric. n° 89, p. 360). — Abbé Godard, Maroc, p. 469 et suiv.

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fut rejointe par un grand nombre d'auxiliaires. Lorsqu'on fut arrivé sur la frontière, Abd-el-Malek demanda la faveur de prendre les devants avec une petite troupe de réguliers et d'auxiliaires, persuadé que les soldats de son neveu n'oseraient pas la combattre et passeraient de son côté.

Cependant, Moulai-Mohammed n'était pas resté inactif ; il avait formé un corps important de Maures andalous, pour renforcer ses troupes ordinaires elles retenir au besoin. Apprenant que son oncle avait pénétré avec peu de monde dans la région de Fès, il sortit à sa rencontre et lui olïrit le combat à Er-Rokn, dans le canton des Beni-Ouarthine. Il pensait, en raison de la supériorité numérique de ses troupes, triompher sans peine ; mais Abd-el-Malek, qui était resté populaire au Maroc, avait écrit aux principaux chefs et obtenu leur adhésion. Aussi, à peine Moulai-Mohammed avait-il donné au corps andalou Tordre d'attaquer, qu il le vit, conduit par son chef, Saïd-ed-Dor'ali. passer sous la bannière du prétendant. Le cherif comprit alors qu'il ne pouvait plus compter sur ses soldats et, renonçant à la lutte, prit la fuite dans la direction de Maroc.

Vers la fin de mars 1576, Abou-Merouane-Abd-el-Malek fit son entrée à Fès et fut proclamé sous les noms d'AV-J/o/i/arcm et d'/s7- H'azi-fi-Sebil- Allah (celui qui s appuie en Dieu et celui qui combat dans la voie de Dieu), aux applaudissements du peuple. 11 voulait aussitôt se mettre à la poursuite de son neveu. Mais il fallait au préalable régler les comptes avec les Turcs, dont l'appui avait été tout moral. A cet elTet il se fit avancer des sommes importantes par les négociants cl versa à chaque Turc 4(10 oukia valant de M) à 40 centimes i à titre de bahchichc. Il leur donna encore 10 canons, parmi lesquels cette fameuse pièce à dix bouches que le père Dan et le vovageur Shaw virent plus tard, sur la batterie des Andalouses à Alger'. Il ajouta une quantité de bijoux et d'objets en nature, ne parvenant qu'à grand'peine à satisfaire leur avidité. Knfin, il les décida à partir, chargés de butin, et les accompagna jusqu'au Sebou. Débarrassé de ces hôtes exigeants, il réunit ses soldats et les troupes de son neveu, passées à son service, et marcha sur Maroc. Moulai Mohammed sortit à sa rencontre et lui offrit le combat au lieu dit Khandck-er-Rihane, près de Gherrate, dans la région de Salé ; mais il fut entièrement défait et contraint de se réfugier à Maroc. Abd-el-Malek lança contre lui son frère Abou-l'Abbas-Ahmed, ; à l'approche de celui-ci , Mohammed se jeta dans les montagnes de l'Atlas, de sorte que Maroc tomba sans coup férir aux mains des deux frères.

1. Ces auteurs, il est vrai, ne lui donnent que sept bouches.

HISTOIRE DE LAFRIQCE

Abd-el-Malek se mit ensuite à la recherche de son neveu qui l'entraîna à travers les montagnes, sans lui permettre de l'atteindre, et parvint à gagner le Sous, ce qui décida le sultan à rentrer à Maroc. Son frère, Abou-l'Abbas, avait reçu de lui le commandement de Fès. Réunissant alors une bande de malandrins et d'aventuriers, Mohammed se porta brusquement sur Maroc. Abd-el- Malek marcha contre lui, mais son neveu, prenant un chemin détourné, lui échappa et se présenta devant la capitale où il fut introduit grâce à la complicité de certains habitants. Cependant, Selti-Meriem, sœur d'Abd-el-Malek. enfermée dans la Kasba avec 3,0(M) arbalétriers, résista à tous les assauts de Mohammed, ce qui donna au sultan le loisir d'accourir en même temps que son frère Abou-l'Abbas qu'il avait appelé. Aussitôt, Mohammed évacua la ville et se réfugia, selon son habitude, dans le Sous, poursuivi par Abou-l'Abbas : le sultan parvint alors à pénétrer dans Maroc dont la population lui tenait toujours les portes fermées. Ce furent les principaux de (iuerrara qui le firent entrer par une brèche.

Pendant ce temps, Abou-l'Abbas mettait en déroute son neveu Mohammed et le forçait à fuir dans l'Atlas. De là, le prince détrôné parvint à gagner Tanger, ou Vêlez, puis passa en Kspagne dans l'espoir d'obtenir l'appui des chrétiens. Cette fois, Abou-Merouane- Abd-el-Malek restait maître du royaume ; il reçut la soumission de tous ses sujets, et envoya son frère Abou-l'Abbas occuper le commandement de K es .

Bataille de l'( K-ad-kl-Mekiia/.en (Kl-Kçar ei.-Kkhir). Mort nr cherif Abd-el-Malek. — Défaite et mort de Don Sébastien. — Après avoir en vain essayé d'obtenir l'appui de Philippe II, Moulaï- Mohammcd se rendit auprès de Don Sébastien, roi de Portugal, qui. nous l'avons vu, préparait depuis longtemps une expédition contre le Maroc. Ce prince accueillit favorablement ses ouvertures, mais en taxant son intervention à un haut prix : tout le littoral du Mag'reb devait être cédé aux Portugais el le cherif ne conserverail de pouvoir que sur l'intérieur, comme tributaire. Mohammed se soumit à tout. L'ardeur de Don Sébastien était extrême: il

1. Xozhel-El-lfadi, p. 62 et suiv du texte ara lu-, 107 et suiv. de la trad. — Bou-Ras, Djelal-Ed-Dine Sid-El-Hadj-Mohammed, poèmes (pass.). — Général Dastuijiie. La bataille d'Al-Kazar-El-Kèbir (Revue a fric. n° 62, p. 130 et suiv.). — De Grain mon t. //tst. d'Aller, p. 117. 118. — Haédo. Uois d'Alger, /oc. cit., p. 426 et suiv. — Abbé Godard, Maroc, p. 471.

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