PRÉPONDÉRANCE DE L'EMPIRE DES CHERIFS SAADIENS CONQUÊTE DU SOUDAN
Règne du cherif El-Mansour; il désigne son fils, El-Mamoun, comme héritier présomptif. — Hassan-Vénéziano, pacha d'Alger. Ses cruautés. Révoltes générales. Il est remplacé par Djafcr-Pacha. — Conflit entre le sullan Mourad et le cherif El-Mansour. Il se termine par une Lréve et le rappel d'Euldj-Ali. — Le cherif El-Mansour soumet a son autorité le Tonale et Tigourarine. Organisation de son armée. — Alger de i.T»H2 à î.%88. Mort d'Euldj-Ali, dernier beylarbeg; les |»achas triennaux. — Notice sur la dynastie des Sokya, rois du Soudan. El-Mansour somme Ishak-Sokya de lui payer tribut. — El-Mansour prépare l'expédition du Soudan. Elle quitte Maroc sous le commandement du pacha Djouder. - Défaite d lshak-Sokya par les Cheriliens: prise de Tcnboktou. — Le pacha Mahmoud achève la conquête du Soudan. Mort d'Ishak-Sokya. — Construction de la Itadiaa par El-Mansour. Révolte et chute de son neveu En - Nacer. — Révolte de Tripoli. Expédition de Kheder, pacha d'Alger, contre les Bcni-Abbès. — Modifications dans le gouvernement de Tunis; les deys. Othmane-Dey rétablit l'autorité. — Les pachas triennaux à Alger; anarchie dans cette ville. — État de l'Afrique Septentrionale a la fin du xvi* siècle.
Règne nu chorif El-Mansour. Il désigne son fils El-Mamoun comme héritier présomptif. — Nous avons laissé le cherif Aboul'Abbas, après la victoire d'El-Kear-el-Kcbir et la mort de son frère Abou-Merouane-Abd-el-Malek, entrant à Fès, au milieu du plus grand enthousiasme et prenant possession de l'autorité. Aboul'Abbas-Ahmed, dit El-Mansour, et surnommé plus lard Ed-Dehbi (le doré) était alors un homme de trente ans, plein de vigueur et d'intelligence.
De retour à Maroc, il s'appliqua à organiser l'administration de son vaste royaume ; mais il ne tarda pas à tomber gravement malade et faillit mourir après de longues souffrances (I.Y79). Cependant il se remit et l'empire cherifien échappa ainsi à un grand danger ; dès que le sultan fut à peu près rétabli, les grands de l'Etat se réunirent et décidèrent qu'il était urgent qu'El-Mansour désignât son héritier présomptif, afin d'éviter des luttes et des compétitions si la mort le surprenait, ainsi que cela avait failli
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arriver. La réunion chargea de ce message délicat le caïd Moumen-ben-R'ari dont les longs services lui permettaient plus de familiarité. Loin de prendre en mauvaise part cette initiative, El-M;msour l'approuva, mais avant de se décider définitivement il voulut consulter Dieu par la prière et se donner le temps de la réflexion ; quelques jours après, dans une séance solennelle où assistaient les principaux du royaume, il proclama solennellement son fils Mohammed-Cheikh el-Mamoun, comme héritier présomptif, ce qui fut confirmé par le serment des assistants. Dans le mois de mars 1581, le sultan s'avança, en grande pompe, jusqu'au Tensift, pour y avoir une entrevue avec El-Mamoun, mandé de Fès, dont il l'avait nommé Khalifa, mais ce ne fut qu'à la fin de mai que ce prince arriva. Kn approchant de son père, il descendit de cheval et s'avança, pieds nus, vers lui entre les deux armées. 11 se prosterna devant El-Mansour qui était resté en selle, puis lui baisa le pied, pendant que son père lui souhaitait la bienvenue et le félicitait de la belle tenue de ses troupes. Peu après, eut lieu la cérémonie oflîciellc d'investiture d'EI-Mamoun, héritier présomptif. Le sultan obligea ses autres fils à le reconnaître comme son futur successeur, et leur partagea les grands commandements de Mag'reb, après quoi il rentra à Maroc, tandis que son fils ainé reprenait la route de Fès (1583) *.
Hassan- Vénéziano, pacha d'Alger. Ses cruautés. Révoltes générales. Il est remplacé par Djafer-Pacha. — Pendant que le Magr'eb était le théâtre de ces événements, Alger avait à supporter la tyrannie d'un maître violent et brutal, le renégat Hassan- Yénéziano, d'abord esclave de Dragut, puis élève d'Euldj-Ali. Chacun trembla sous sa dure main, particulièrement les esclaves chrétiens pour lesquels ce renégat était sans pitié. La milice, aussi bien que les Reïs, fut obligée de courber la tête, effrayée par les châtiments auxquels les uns et les autres se virent exposés. En 1578, Hassan, fit une course contre les Baléares et rapporta un riche butin. Comme on craignait un retour offensif des Espagnols, il s'appliqua à compléter les défenses d'Alger, notamment à reconstruire le bordj Moulaï-I lassan, clef de la position.
Durant les années 157D et 1">H0, le pays fut en proie à la famine, conséquence de sécheresses prolongées, et bientôt la peste apparut et fil de nombreuses victimes. Mais ces calamités ne firent que surexciter l'avarice de Hassan : il imposa de nouvelles taxes à
1. Nozhet-cl-Hadi, p. 78 et suiv.. 98 et suiv. du texte arabe, 140 et suiv. de la trad. — Abbc Godard, Maroc, p. i74 et suiv.
HIST01BB DE L'AFRIQUE
cette malheureuse population ruinée et décimée, si bien que la patience finit par se lasser et que les citadins évacuèrent la ville et se joignirent aux indigènes de l'intérieur, Arabes et Berbères, déjà en état de révolte, pendant que les Yoldachs pillaient leurs maisons et que les Ucïs, eux-mêmes, se soulevaient contre l'oppresseur. Une telle situation ne pouvait être maintenue : Hassan fut rappelé en Orient et un vieil eunuque, le pacha Djafer, vint prendre le commandement d'Alger et y rétablit assez prompt ement la paix. Les citadins purent alors rentrer chez eux, tandis que les janissaires étaient envoyés en expédition. Ce prétexte, dont le but n'échappa pas à la milice, irrita profondément ces hommes indisciplinés ; ils résolurent aussitôt de se défaire par l'assassinat d'un chef aussi gênant ; mais ils avaient compté sans leur hôte : informé du complot, Djafer surprit inopinément les conjurés et fil trancher la tête aux plus compromis fin avril 1581).
Dans le mois suivant ^mai i, Kuldj-Ali arriva à Alger, avec une flotte de GO galères, dans le but d'organiser contre le Mag'reb une expédition. 11 pressait, depuis longtemps, le sultan Mourad de l'y autoriser, en lui représentant, non sans raison, que les Cherifs fondaient un empire indépendant de sa puissance et émettaient la prétention de prendre le titre de sultan n'appartenant qu'au Grand- Seigneur1.
CoNKI.IT RNTRE LE SULTAN MolRAI> ET I.E CIIBRIF El-M.VNSOUR . Il SE TERMINE t»AR UNE TRÊVE ET I.E H AI'T'EI. d "Kci DJ- Al.I . Prévenu à
temps des dispositions d'Kuldj-Ali et des Ottomans à son égard, le cherif Kl-Mansour vint aussitôt à Fès pour organiser la défense, lever des troupes et approvisionner les places et les ports. Kn même temps, il voulut tenter encore de la voie de la conciliation et fit partir pour l'Orient une ambassade chargée de riches cadeaux et confiée au caïd Ahmed-ben-Oudda cl au célèbre écrivain Aboul'Abbas-el-IIouzali. Partis de Tetouane, les envoyés rencontrèrent en route les vaisseaux d'Kuldj-Ali, et furent amenés à ce puissant amiral qui s'appliqua, sous un air de fausse bonhomie, à les détourner de leur projet. <» Le trou est trop grand pour la pièce »», dit-il. Grâce à ces moyens, il parvint à détourner le caïd Ahmed de sa mission et à le retenir.
Mais il n'avait pas pris garde à El-IIouzali qui continua sa route ; arrivé à Constantinople, cet envoyé s'exprima avec tant
t. De Grammont, flist. d'Alger, p. 119. 120. — Haédo. Epitome des rois d'Alger (Revue afric. u° 14'*. p. 429 et suiv.). — Nozhet-el-Ifadt, p. 85 du texlc arabe. 151 et suiv. de la trad.
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d'éloquence devant le Khakan Mourad, qu'il le décida à accepter ses présents en même temps que ses propositions de paix, et, comme le sultan avait besoin d'Euldj-Ali pour réduire la révolte dont l'Arabie était alors le théâtre, il chargea le jeune ambassadeur du message qui rappelait Euldj-Ali et interdisait l'expédition de Mag'reb. Selon Haédo, les janissaires d'Alger auraient envoyé en Orient une députalion, accompagnée du marabout Sidi- Betleka, pour protester contre l'expédition préparée et dénoncer au sultan les vues ambitieuses d'Euldj-Ali : si le fait est vrai, on s'explique d'autant mieux l'accueil fait à l'envoyé marocain par Mourad.
El-IIouzali reprit «« en volant de joie », dit l'auteur du Nozha, la route de l'Ouest, et se présenta au Capitan-Pacha, un mois après l'avoir quitté. Euldj-Ali, qui s'était vu sur le point de réaliser le rêve de sa vie, en devenant maître de la Berbérie, dut, plein de rage et de regret, obéir à son maître et quitter, pour la dernière fois, Alger (commencement de 1582). Le pacha Djafer, nommé à un autre poste, l'accompagna en Orient1.
LE CHERIF Ei.-MaNSOUH SOUMET A SON AUTORITÉ LB ToUATE KT Tl- GOURAR1NB. ORGANISATION DE SON ARMEE. — Ainsi El-ManSOUr
échappa à un danger qui l'avait effrayé au point de le porter à requérir l'assistance du roi d'Espagne, Philippe IL Celui-ci avait même fait une démarche auprès de la Porte, mais s'était heurté à cette condition préalable, toujours la même: l'évacuation des points occupés encore par l'Espagne en Berbérie, avant même d'entrer en pourparlers.
Peu de temps après, un prétendant, nommé El-Hadj-Karkouch, leva l'étendard de la révolte dans les montagnes des H'omara et le pays du Hebet, où il prit le titre de Prince des Croyants ; mais il ne tarda pas â être arrêté et mis à mort (1585). Le Cherif rentra en grande pompe à Maroc et, comme il était maintenant tranquille sur sa frontière orientale et qu'il disposait de forces importantes, préparées pour résister à l'attaque des Turcs, il songea à les employer à des conquêtes utiles. Depuis longtemps la vaste région d'oasis de Touate et Tigourarine (le Gourara}, au centre du Sahara, avait secoué toute autorité, [par suite de l'affaiblissement de la puissance merinide et cessé de servir aucun tribut au gouvernement de Magr'eb. Ce fut vers ces régions éloiguées que le Cherif se décida à porter ses armes.
1. Nozhet-cl-lladi, p. 86-87 du texte arabe, t S 1 et suiv. de la trad. — Haédo, Rois d'Alger. (Revue afric. n« 145. p. 10 et auiv.).
Ayant formé un corps expéditionnaire, nombreux et bien pourvu d'armes à feu, il en confia le commandement à ses généraux Ahmed-ben-Barka et Ahmed-ben-Haddad, et le lança vers le sud. Partis du Maroc, les soldats cherifiens atteignirent la région d'oasis du Gourara et du Touat, en soixante-dix étapes, et sommèrent les habitants de rentrer dans le devoir ; mais ce fut en vain. Après quelques jours d'attente les opérations commencèrent ; il fallut prendre d'assaut chaque oasis, car les Sahariens les défendirent avec leur courage habituel ; la supériorité de la tactique et des armes donna enfin la victoire aux généraux d'El-Mansour, (fin 1581).
Ce succès causa au sultan de Maroc une vive satisfaction et le porta à jeter ses regards plus loin encore, vers le sud. En attendant, il s'appliqua à compléter l'organisation de son armée. Dans le principe, les cherifs n'avait rien changé aux habitudes des Arabes pour le costume, la manière de combattre et la nourriture en campagne. Puis, sous le régne d'Abou-l'Abbas, qui avait résidé en Orient, on adopta les usages, règlements militaires et habillements des Turcs et levantins, mais cette imitation maladroite avait heurté toutes les traditions locales, sans donner de résultats bien satisfaisants ; El-Mansour, avec son esprit pratique, modifia toute l'organisation militaire*, en appropriant les réformes aux moyens et au personnel dont il disposait, de façon a tirer le meilleur parti de chaque élément. •
Les renégats et affranchis et les levantins, choisis avec soin, constituèrent ses meilleurs soldats, la pépinière de ses généraux et même de ses ministres. Us formèrent un corps d'élite, coiffé d'un casque ou bonnet jaune doré, orné de plumes d'autruche de couleurs diverses ; ces soldats se tenaient sur deux rangs, en face de la tente du sultan ; on les nommait les IiTak. D'autres formaient un corps armé à la turque et appelé Slay. Us portaient un bonnet . dont le bout leur retombait sur la poitrine, et étaient ornés de plumes d'autruche sur le front et à la ceinture. Puis venaient les hallebardiers et piquiers. D'autres furent organisés en gardes du corps (Kohdjia), chargés particulièrement de veiller sur la personne du sultan et son palais. Enfin les Chaouchs, sortes d'officiers d'état-major avaient pour mission de transmettre ses ordres aux chefs de corps et de faire marcher au combat.
Après ce premier élément, on doit placer celui des Maures audalous, excellents soldats, formés à la discipline espagnole, arquebusiers et archers de mérite, qui prétendaient avoir le même rang et les mêmes prérogatives que les renégats, affranchis et levantins.
Enfin, ln cavalerie ar.ibc continuait à être employée comme