‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 43 sur 174 · LES PUISSANCES CHRETIENNES ET LES CORSAIRES · texte numérisé non relu

LES PUISSANCES CHRETIENNES ET LES CORSAIRES

en comble la petite ville de Brechk, port entre Cherchel et Tenès. Longeant ensuite la cote dans la direction de l est, ils essayèrent de surprendre quelque autre port et, après avoir échangé des bordées avec les batteries de Djidjeli, rentrèrent à Livourne, chargés de butin.

La famine sévit sur le MagYeb central, pendant les années 1611 et 1012, et la détresse fut telle que les Algériens se décidèrent à expulser les derniers réfugiés maures qui n'avaient pu trouver à se caser. Après leur avoir assigné un délai de trois jours, ils poussèrent la barbarie jusqu'à massacrer ceux qui étaient restés.

Le 30 septembre 1010, eut lieu à Tunis la mort du dey Othmane, véritable fondateur de la régence tunisienne. Son gendre, Youssof, soldai de fortune, qu'il avait désigné comme le plus digne de lui succéder, fut élu dey. C'était un homme actif et intelligent, qui sut compléter l'œuvre de son prédécesseur. Il s'appliqua au développement de la course et sut retenir deux corsaires chrétiens, les reïs Sanson et Ouardia, qui apportèrent à Tunis des prises nombreuses et finirent par accepter la foi musulmane. Les courses contre les indigènes de l'intérieur et la construction de nombreux édilices dans sa capitale occupèrent exclusivement le nouveau dey'.

Maroc ; assassinat nu cheikh Ki.-Mamoun. — Nous avons laissé, au Maroc, Fl-Mamoun parlementant avec les légistes de Fès pour les amener à se prononcer en sa faveur, afin de détruire le déplorable eiTet produit parla remise d'El-Araïch aux chrétiens. Ayant été rejoint par des aventuriers de la pire espèce, il parcourut le Fehas, que ses gens mirent au pillage, puis alla s'emparer de Tetouane; le mokaddem Ahmed-Nekcis s'enfuit de cette ville et ne cessa de circuler dans la région et d'exciter les cheikhs contre Fl-Mamoun. si bien qu'un groupe se décida à le tuer. Une embuscade lui fut tendue par le mokaddem Mohammed-bcn-Bou-el-Lif, au lieu dit Fedj-el-Fers, et il périt, avec un de ses lils et son escorte (2 septembre 1612). Les meurtriers se rendirent aussitôt à Tetouane et s'emparèrent de ses richesses consistant surtout en espèces et pierres précieuses qu'Fl-Mamoun portait toujours avec lui. Selon le Nozha, les chrétiens de Tanger auraient, à la nouvelle de sa mort, fait main basse sur un navire chargé de valeurs de toute sorte, appartenant au défunt, qui le leur avait confié. Gepen-

1. De Grnmmunt, I/ist. d'Alger, p. 148 et suiv. — El-Katrouani, p 3*5, 346. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 43 et suiv. — Le P. Dan. Hist. de Barbarie, p. 505. — De Grammont, Documents Algériens (Revue afric., n°» 174 et suiv ).

dant les cadavres étaient restés abandonnés sur place sans que personne osât y toucher et ce ne fut qu'après un certain nombre de jours que les gens de Tetouane vinrent les relever et leur donner une sépulture décente.

Plus tard le corps du cheikh El-Mamoun et celui de son (ils furent transférés et enterrés à Fès. Telle fut la fin de ce prince qui était destiné à continuer la grande œuvre d'El-Mansour et que ses passions jetèrent hors de la voie tracée devant lui. C'était du reste un homme instruit et sans aucun préjugé1.

Le marabout Abou-Mahalli prépare une rkvoltb; il s'empare

de Sidjilmassa; sa participation au meurtrb d'El-Mamoun.

L'assassinat d'El-Mamoun par les cheikhs et mokaddems de la province de Tetouane est la première manifestation importante des progrès des sectes religieuses en Berbérie et de leur action occulte. On devine, en effet, dans cette initiative, l'exécution aveugle d'un ordre venu de l'extérieur. Les renseignements qui suivent nous en donnent la confirmation.

En 1501, était né à Sidjilmassa un certain Abou-l'Abbas- Ahmed-ben-Abd-Allah, dit Abou-Mahalli, d'une bonne famille berbère arabisée, se rattachant aux Mag'raoua ou aux Lemtouna. Il se fit remarquer, dès sa jeunesse, par son assiduité pour l'étude et sa piété. Etant venu à Fès, il reçut les leçons d'excellents maîtres, notamment d'Admed-Baba, et fut pris en amitié par un saint, nommé Sidi Mohammed-ben-Mebarek-ez-Zaari, auprès duquel il demeura dix-huit années.

Abou-Mahalli s'était d'abord lancé à corps perdu dans le soufisme, puis il avait adopté les règles de la confrérie des Rahmaniens. Il avait écrit divers ouvrages et soutenu plus d'une controverse. Sa réputation de science et de sainteté s 'étant répandue, il commença à recevoir des visites de divers points. Ses paroles étaient empreintes de mysticisme; mais, dans plusieurs occasions, il était sorti de sa réserve pour se déclarer le vrai mehdi et annoncer que la dignité de sultan lui était réservée. Une fois même un fakir, présent à l'assemblée, s'écria : « Oui, tu seras sultan pendant trois ans moins un quart ! » Il prêchait surtout la nécessité de mettre fin aux abus et de rétablir la pratique des règles de la religion dans leur pureté. Depuis, le mehdi Ibn Toumert, les sujets d'excitation à la révolte contre le gouvernement établi sont, on le voit, toujours les mêmes ; ils n'ont pas changé jusqu'à nos jours et

1. Nozhet-tl-Hadi, p. 199, 200 du texte arabe. 322 et suir. de la trad. — Abbé Godard, Maroc, p. 479.

PUISSANCE DES MAUABOUTS AU MAKOC (101*2) 193

l'histoire des insurrections, dans la Berbérie musulmane, est identique à toutes les époques.

Abou-Mahalli essaya, sans succès, d'entraîner le peuple à sa suite ; ce que voyant, son maître Sidi-Mohammed-ez-Zaari lui donna le conseil de retourner vers Sidjilmassa, sa patrie. Il lui remit son bâton, son burnous et ses sandales, et le lit partir avec sa bénédiction. Parvenu dans la région de l'Ouad-Saoura, le réformateur se proclama ouvertement le mehdi, se dit chargé par Dieu de rétablir, sur ses vraies bases, la pratique de la religion, et réunit autour de lui de nombreux adhérents pour entreprendre la guerre sainte. Il écrivit alors aux chefs des tribus et a\ix notables des villes, les sommant de faire cesser les pratiques hétérodoxes et de se conformer strictement â la Sonna. Il proclama la déchéance des fils d'EI-Mansour, comme coupables d'avoir perdu l'Etat par leurs compétitions et leurs rivalités personnelles, sans parler du scandale de leur conduite.

La nouvelle de l'expulsion des musulmans d'EI-Ara'ich et de la remise de cette place aux infidèles par El-Mamoun, le décida à entamer la lutte. A la tète de 400 ou 500 fanatiques, auxquels il avait persuadé que les balles ne perceraient pas leur peau et tomberaient mortes en les touchant, il marche sur Sidjilmassa, met en déroute le gouverneur de cette ville, El-Iladj-el-Mir, qui s'était avancé a sa rencontre, avec des forces imposantes, et entre dans l'oasis, au milieu des acclamations enthousiastes (1011-12). Etabli en maître dans cette oasis, il s'empressa d'appliquer ses principes de gouvernement et reçut des dépulations venues de tous les points du Mag'reb pour le féliciter. Nul doute que le meurtre d'EI-Mamoun n'ait été préparé par lui, au moyen d'ordres secrets transmis par ses Khouauc (confrères rahmaniens) '.

Tentatives infructueuses de Zidane poik s'emparer de Fês. Aboi-Maiialu entre en maître a Maroc. Fuite de Zidane. — Quelque temps après lu remise d'El-Araïch aux chrétiens, Zidane ayant appris qu'Abd-Aliah se disposait à marcher sur celte ville pour la délivrer, s'avança contre Fès et mit en déroute son neveu qui était venu lui offrir le combat. 11 envova alors un héraut dans la ville pour proclamer son avènement. Mais cet oiïicier ayant été maltraité, Zidane livra Fès à la brutalité de ses soldats ; puis, regrettant sa violence, fit cesser le pillage et alla s établir à l'Ouad-Fas. Les notables vinrent humblement se soumettre à lui

t. Xozhet-el-f/adi, p. 200 et suiv. dut.xte arabe, 324 cl suiv. delà trad.

IIISTOlHE DE L AtHlgl'E

et il leur pardonna. Abd-AUah, entouré de nombreux adhérents, avant ensuite pris position à Ras-el-Ma, Zidane marcha contre lui ; mais ce fut pour éprouver un nouveau désastre, à la suite duquel il se décida à rentrer à Maroc. Dés lors il renonça, d'une manière définitive, ù toute prétention sur Fès, se bornant ù conserver les provinces méridionales, si toutefois cela était possible.

Dès que la nouvelle des succès d'Abou-Mahalli fut parvenue à Maroc, Zidane envoya contre lui une armée commandée par «on frère Abd-Allah, dit lù-Zebda. Le rebelle alla l'attendre dans la province de Deràa et lui infligea une dt faite où périrent 3,000 de ses soldats. La renommée d'Abou-Mahalli s'en accrut considérablement et il demeura définitivement maître des provinces de Sidjilmassa et de Deràa. Sur ces entrefaites, le caïd Younos, abandonnant Zidane dont il avait à se plaindre, rejoignit le marabout et le mit au courant de la situation du sultan, puis il l'entraîna vers Maroc. Zidane s'empressa d'évacuer sa capitale et de chercher un refuge à Sali ; on dit même qu'il fut sur le point de passer en Kspagne pour requérir l'assistance du roi chrétien.

Pendant ce temps, Abou-Mahalli, entré en triomphateur à Maroc, s'était installé dans le palais du sultan. Là, entouré de 1 appareil de la royauté, il oubliait très vite son humble origine, ne trouvant plus les abus aussi détestables depuis qu'il en profitait. L'n jour, les fakirs, ses khouane. étant venus le voir, le félicitaient de leur mieux de son élévation, émettant l'espoir qu'elle profiterait au triomphe des bons principes ; et, comme l'un d'eux restait muet, Abou-Mahalli lui demanda la cause de son silence. <> Je vous répondrai par un apologue, lui dit le fakir, si vous me promettez de ne pas le prendre en mal. >• lin ayant reçu l'assurance, il ajouta : «. Les yens q ui jouent à la Koura* se précipitent en se bousculant pour prendre lu peltdte ; cent, deux cents personnes la poursuivent en criant, en se renversant et se piétinant, sans prendre yarde à ceux qui, dans cette lutte, ont quelque membre cassé ou même y laissent la vie. Eh bien, ouvrez la pelotte et vous verrez qu'elle n'est faite qu'avec des yuenilles et des roynures de drap usé ! » Abou-Mahalli saisit l'allusion, versa des larmes et dit : « Hélas, nous voulions rétablir la religion et nous l'avons perdue ! ' »

1. Grosso pclolte que l'on jette en l'air et que les joueurs doivent prendre et lancer de nouveau sans qu elle touche terre.

2. Xozhct-el-Hadi, p. 206 et suiv.. 239 et suiv. du texte arabe, 325 et kuiv. de- la trad.

puissance des marabouts au maroc (1012) 195

Le Marabout Yaiiia défait et tue Arou-Maiiai.li et remet Maroc a Zidane. — Cependant Zidane, après avoir cherché en vain le moyen de rentrer en possession de l'autorité, se décida à solliciter le concours d'un marabout très influent, nommé Yahïa ben-Abd-el-Mounaam (Nàmoun) Daoudi, dont la Zaouïa, fondée par son aïeul, était dans le Djebel-Deren (drand-Atlas. ; de là, son influence s'était étendue sur tout le Sous. Le succès d'Abou- Mahalli n'était pas sans avoir suscité la jalousie de ses collègues, race éminemment envieuse, aussi le marabout Yahïa accepta-t-il, avec empressement, la proposition. Il appela, sans retard, aux armes les guerriers de toutes les tribus reconnaissant son autorité religieuse et se mit en marche sur Maroc (octobre 1612). Parvenu à Foum-Tanoute, à deux étapes de celte ville, il reçut une provocation d'Abou-Mahalli, l'invitant à descendre dans la plaine pour vider leur différend. «« Le chacal, lui dit-il, se cache pour attaquer ; mais le lion se jette ouvertement sur sa proie ! » Sans relever ses fanfaronades, Yahïa lui donna rendez-vous à la montagne de I>jilez, qui domine Maroc. « C'est là, conclut-il, que Dieu punira le méchant et élèvera celui qui mérite la gloire ! » puis il fit avancer l'armée et prit position au Djebel-Djilez.

Abou-Mahalli sortit bravement à sa rencontre et engagea l'action ; mais une des premières balles l'atteignit à la gorge et le tua sur place. Aussitôt son armée se débanda et le marabout entra en vainqueur dans la capitale ; la tête de son prédécesseur fut ignominieusement accrochée à la muraille*. lue fois établi dans le palais, Yahïa ne sembla pas pressé de retourner vers sa Zaouïa, au milieu des hautes montagnes. Zidane lui écrivit alors pour rappeler les conditions dans lesquelles il lui avait fourni son secours, et l'inviter à céder la place. Obéissant malgré lui à la pression de ses auxiliaires berbères, le marabout, finit par s'y décider et le sultan, rentré à Maroc, reprit la direction des affaires. Yahïa demeura son protecteur dans le Sous, ne lui ménageant pas les réprimandes et recherchant toute occasion d'étendre sa propre autorité*.

Anarchie a F es. Abd-Ai.laii reste maître du pouvoir. Lls Espagnols occupent Mammoi ra. Pendant que le *ud et le nord du Mag'rcb étaient le théâtre de ces événements, Fès, au centre, avait

t. Elle y resta une douzaine d'années cl fut ensuite enterrée par ses partisans dans le jardin de la Zauuia de Sidi-Bel-Abbas-Es-Sebti.

2. Xozhet-cl'Hadi, p. 210 et suiv. du texte arabe, 3ï2 et auiv. de la trad.

HISTOIRE DE l'aFRIQLE

vu, en mars 1011, une révolte de la population causée par l'arrogance et l'ineonduite des Cheraga. Abd-Allali se trouvait à Salé et ce fut un certain Sliman-ez-Zerhouni qui prit la direction de ce mouvement populaire, dans lequel un grand nombre de Cheraga et de gens de Tlemcen furent massacrés. Accouru en toute hâte, Abd-Allah trouva les portes fermées et, un jour, les habitants, dans une sortie, le firent prisonnier : cependant ils n'osèrent le tuer et ne tardèrent pas a le mettre en liberté; on l'accompagna même à sa demeure dans la ville-neuve, oii il vécut sans bruit.

Sur ces entrefaites, la nouvelle de la mort du cheikh El-Mamoun étant arrivée, Abd-Allah voulut se faire reconnaître à Kès et dans la province. Il obtint même l'appui de Slimane et du légiste Kl-Merboue, le Lamli. Mais les gens de Fès, qui le détestaient, se réunirent dans la mosquée d'Kl-Karouïne, décidèrent qu'ils n'accepteraient pas pour sultan le fils de celui qui avait vendu Kl-Araïeh aux chrétiens, répudièrent leurs anciens favoris, Slimane et Kl-Merboue, et élurent de nouveaux chefs. La ville était alors désolée par une famine qui dura du printemps de l' innée 1013 à Tété de 101 1, et coûta la vie à un nombre considérable de personnes ; ses environs et ses faubourgs en furent dépeuplés. Cette situation était aggravée par la plus triste anarchie. Enfin, au commencement de Tannée 1017, Slimane, par un acte d'audace, ressaisit le pouvoir. Mais, le 1*2 février, il fut assassiné par Kl- Merboue, lui-même, pendant un enterrement. Ainsi, la vieille ville resta au pouvoir d'KI-Merboue et de ses compatriotes du faubourg des I.amla. Mais bientôt les amis et parents de Slimane vinrent l'attaquer, et Kl-Merboue, étant tombé dans un piège, dut chercher son salut dans la fuite \ il revint l'année suivante avec un certain Abd-cr-Rahmane-bcn-el-Khennoud, de Zerhoun, qu'il prétendait faire reconnaître et le sié^re de la ville commença.

Cependant, Abd-Allah, toujours maître de Fès-la-IVeuve, fil surprendre et tuer, par un de ses caïds, le prétendant. Les gens de la vieille-ville, las de cette situation, envovèrent alors leur soumission à Abd-Allah qui leur accorda le pardon le plus complet. El-Merboue essaya de fuir, mais il fut arrêté par le cheikh des Beni-IIassan, qui le livra au prince : celui-ci le mit en liberté (mai 1017).

Cette anarchie offrait aux chrétiens d'excellentes occasions pour reprendre leur situation en Mag'reb. Malheureusement les idées en Espagne étaient tournées d'un autre côté. Cependant, au mois d'août 101 1, une flotte espagnole, sous le commandement de l'on Luis Fajardo, s'empara de Ma m mou ra 'Mehedïa;-. «Elle délogea de la rivière certains Anglais auxquels elle

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