MISSION DE SANSON NAI'OLLON
de leur succès. Changeant donc d'attitude, ils passèrent du côté de la colonne d'Alger et l'aidèrent à écraser entièrement l'a mire de Tunis, au lieu dit Fs-Sellara (mai 1028j. Le dey Youssof accepta alors les proportions de paix que ses officiers lui transmirent et ratifia le traité conclu avec les Algériens pour la délimitation de la frontière qui fut fixée comme suit:
Dans la région du sud : l'Ouad-Scratc ; puis, vers le nord, lOuad-Mellag, en passant par El-Kirech, Keloub-el-Tirane jusqu'à Ras-Djebel-cl-IIafa et, de là, jusqu'à la mer.
Le poste qui avait causé la rupture devait, en outre, être démoli, et il fut stipulé que, quiconque parmi les sujets de chaque pays passerait la frontière désignée ci-dessus, serait considéré, de fait, comme appartenant à l'autre et ne pourrait être réclamé 1 .
Mission de Sanson de Napoi.lon a Alger. Ilohtiknt la taix avec la France et le rétablissement des comptoirs de la Galle dont il est nommé directeur. — Cependant, les perles éprouvées par la France, depuis la rupture avec Alger, étaient si énormes qu'il fallait, à tout prix, y mettre un terme. Le gouvernement de Louis XIII songea enfin à conclure des arrangements avec les Algériens eux-mêmes, au lieu de continuer à présenter ses réclamations auprès de l'allié traditionnel, le Grand-Seigneur, et à rapporter de Conslantinople des firmans conférant toutes sortes d'avantages, mais qui étaient protestés sur place, par ceux auxquels l'exécution incombait. Il jeta, avec beaucoup de bonheur, les yeux sur un gentilhomme ordinaire de sa chambre, chevalier de Saint-Michel, nommé Sanson de Napollon, corse d'origine, ancien consul à Alep, de 101 i à 1016, et qui, en 1023, avait rempli fort intelligemment une mission dans le Levant. De là, il était venu à Tunis avec deux Gapidjis de la Porte, et avait trouvé le gouvernement et la population fort irrités contre les Français à la suite de nouveaux succès remportés par les chevaliers de Malte, dont un grand nombre appartenaient à notre nation en paix avec la régence. Il avait pu, néanmoins, accomplir heureusement sa mission, car il possédait la pratique de la diplomatie et des usages musulmans, bagage indispensable pour traiter avec eux.
Dans le mois de mai 1020, Napollon débarqua à Alger et entra aussitôt en relation? avec les personnage influents, reïs, renégal9 membres du diwan ou de la milice, leur offrant des cadeaux et ne
1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 45 et suiv. — De Grammont, Hist. d'Alger, p. 158 et suiv. — El- Kairouani, p. 3i9. — Féraud, les l/arars (foc. cit., p. 167). — Le P. Dan, Hist. de Barbarie, pass.
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craignant pas de les recevoir chez lui. C'était un excellent moyen et les affaires se trouvaient en bonne voie, lorsque des adversaires ou des jaloux insinuèrent au pacha et au diwan que cet envoyé était un imposteur et que ses pouvoirs et les lirmans du Khakan étaient falsifiés. I.a situation devenait critique pour l'ambassadeur ; mais il avait l'esprit assez fertile et connaissait suffisamment son terrain pour s'en tirer. On expédia à Constantinople des délégués chargés d'éclaircir l'affaire ; après de longs mois ils rapportèrent la justification éclatante du « capitaine Sanson ». Enfin, dans l'automne 1027, les bases de la convention étaient arrêtées et, bientôt Napollon se rendait en France pour les soumettre au roi. Là, les diflicultés recommencèrent, bien qu'il eût obtenu, en principe, l'approbation du souverain et un arrêt, en date du G novembre, « prescrivant à toute commune dont les natifs étaient détenus en esclavage de verser à l'ambassade 200 livres par tète. » Kn effet il fallait des sommes considérables pour ces rédemptions et l'achat des cadeaux d'usage ; or, Napollon avait déjà un découvert résultant de ses précédentes missions et il ne pouvait en obtenir le paiement ; de plus, il fallait absolument rapporter les fameux canons de Dansa et celui qui les détenait n'était nullement disposé à les rendre. Abreuvé de dégoûts de toute sorte, l'habile et heureux négociateur allait renoncer à son œuvre, lorsque les consuls cl députés du commerce de Marseille se décidèrent, encore une fois, à prendre ces dépenses à leur compte.
Aussitôt qu'il cul réuni de l'argent en quantité suffisante, Napollon partit, bien que n'apportant pas les canons, et débarqua à Alger, le 17 septembre 1G*2H. On l'attendait avec impatience et bien des mains se tendirent pour participer à ses largesses. Grâce à la clé d'or, il obtenait, deux jours après, le vote unanime de la paix perpétuelle par le diwan et, comme sanction, la peine de mort frappant quiconque la violerait. Les contractants s'obligeaient à respecter leurs rivages et leurs navires respectifs et à ne prendre, les uns aux autres, ni captifs, ni marchandises. On devait, en un mol, se traiter en amis, en alliés, et la France avait le droit de commercer en Herbérie el d'y établir des consuls. Les Algériens devaient, en outre, déléguer à Marseille un de leurs principaux citoyens qui y resterait comme une sorte d'otage.
Mais ce n'était pas tout : le lendemain, un privilège particulier autorisait notre nation à relever et à administrer le Bastion de France, cette concession obtenue en Orient et dont les Algériens avaient toujours contesté le principe. Le commerce des cuirs et de la cire de toute la région était monopolisé entre les mains des concessionnaires, lesquels s'obligeaient à servir, au pacha d'Alger,
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une redevance de 2G,000 doblas par an, sur quoi, moitié serait affectée à la solde de la milice et moitié versée au trésor.
Par une clause spéciale, il était demandé que le capitaine Sanson Napollon fût chargé, pendant toute sa vie, de l'administration du Bastion et dépendances, avec pleins pouvoirs. On pourrait croire que cet habile homme avait su, par les moyens dont il disposait, se faire la part belle ; cela est possible, néanmoins on doit voir ici autre chose, c'est-à-dire le désir légitime des Algériens de continuera avoir affaire avec un homme les comprenant et sachant s'entendre avec eux. Il faut avoir vu de près combien l'absence de certaines facultés rend difficiles les affaires avec les musulmans, pour comprendre le désir naïvement exprimé par les Algériens ; et, après tout, personne n'avait à y perdre. Le diwan, le pacha, les principaux fonctionnaires écrivirent aux consuls de Marseille pour les remercier et leur exprimer tout le contentement qu'ils avaient éprouvé dans leurs relations avec le « capitaine Sanson ».
Il y avait donc lieu d'espérer qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour les relations pacifiques entre les deux pays. Enfin, les deux canons de Dansa, rachetés au duc de Guise, par la ville de Marseille, moyennant 30,000 livres tournois, ainsi qu'il résulte d'une quittance encore aux archives de cette ville, avaient été restitués aux Algériens.
Après s'être occupé activement de la mise en liberté des captifs français et du règlement des questions pendantes, Napollon partit pour Bône et La Calle. Il releva les constructions du Bastion, rouvrit les comptoirs de Bône et de La Calle, et créa un grand marché d'achat et d'échange, au cap Bose. Il avait, avec lui, un personnel nombreux et choisi, bien armé, bien pourvu de vivres et de munitions; des prêtres, des médecins, des pharmaciens, tout ce qui était nécessaire pour les besoins de l'âme et du corps, et une petite flotte. En outre, des corailleurs exerçaient leur industrie sous la protection des établissements. Les indigènes accouraient en foule, trouvant dans nos comptoirs bon accueil et probité. Le commerce de Marseille en profita, aussitôt, dans la plus lar^e mesure, de sorte que ses sacrifices se trouvaient largement couverts. Napollon offrit même de lui fournir tout le grain dont elle aurait besoin1.
1. De Gramnaont, Hisl. d'Alger, p. 165 et suiv. — Le même, La mission de Sanson Napollon (Revue afric, n0> 124 et suiv.).— Le môme, Les deux canons dr Simon Dansa. — On ne saurait trop féliciter M. de Grammout, de la publication de si riches documents inédits sur cette intéressa ute affaire.
HISTOIRE DE LAFRIQUE
Luttes de Napoli.on contre ses rivaux. Violation de i.a paix par les Français. — Mais il n'est pas toujours facile de faire le bien en se dévouant à son pays ; la réussite provoque la jalousie et trop de gens vivent du trouble, pour qu'ils ne considèrent pas le rétablissement de l'ordre comme une atteinte directe à leurs droits. Napollon se vit d'abord l'objet des dénonciations de compatriotes, les frères Fréjus, qui, auparavant, avaient à Alger une certaine influence, et, chose profondément triste, ils parvinrent à former, à Marseille, un parti hostile à celui qui rendait de si inappréciables services à celte ville. Le capitaine Sanson eut alors celle amertume d'êlre obligé de se défendre contre des accusations ineptes, notamment de s'être fait musulman, ou perlides, comme celle de concussion, car on osa lui reprocher de s'être approprié les fonds à lui confiés pour le rachat des captifs : or, ayant reçu 82,190 livres à cel elîet, il en avait dépensé 272,000, et eut beaucoup de peine à rentrer dans ses avances. A celte rivalité s'en joignit une autre, plus redoutable encore, celle des Lomellini, de Gênes, qui avaient obtenu précédemment la concession de l'île de Tabarca et de la pêche du corail dans cette région. Tous les moyens furent employés par eux pour faire échouer le directeur des établissements ; après avoir essayé, en vain, de soulever contre lui les indigènes de La Galle, ils faillirent, en exploitant les passions de ses rivaux de Marseille, obtenir qu'on l'invivitàl à résider à Alger !
Enfin, ce qui était plus naturel, les autres nations ne voyaient pas sans une vive jalousie la prépondérance française s'établir en Berbérie. G'est probablement ce qui décida la Hollande à envoyer à Alger Cornelis Pinacker, en 1023 et 1020, comme ambassadeur près des « vice-rois d'Alger >», pour essayer d'obtenir également des avantages particuliers
Napollon étail assez habile et assez sûr de lui-même pour triompher de celle guerre de petitesses ; sa philosophie lui permettait de s'élever au-dessus de ces misères, ainsi qu'on en jugera par ce passage de sa lettre du i février 1G2(J aux« consuls et gouverneurs de Marseille ».
« L'on m'écrit que tout le peuple de Marseille murmure contre moy, de quoi je suis bien marry et, dans un côté, content; car toujours s'est veu parmi le peuple que celui qui désire servir le public est le plus mal veu, parce que V envie déchire et les per-
1. Archives de l'État à La Haye. Rapports de Cornelis Pinacker sur les missions de 1623 à 1626.
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sonnes mal affectionnant désirent Je couvrir le bienfait d'un homme de bien. »
IJ continuait néanmoins â s'employer avec activité pour le bien de tous et avait lié d'excellentes relations avec Youssof, dey de Tunis, qui rencontrait à Marseille une véritable hostilité et avait éprouvé plus d'un déboire, sans cependant renoncer à ses bonnes dispositions pour nos nationaux. Malheureusement des faits autrement graves vinrent se mettre à la traverse de son œuvre. Une chaloupe, montée par 16 Turcs d'Aller, ayant rencontré une barque de La Ciotat, lui demanda assistance sur la foi des traités ; mais, à peine les musulmans furent-ils à bord, qu'on les massacra jusqu'au dernier ; peu après, une tartane d'Aller se laissait prendre et amarriner de la même façon par un bateau d'Arles, et son équipage conduit à terre était vendu et envoyé aux galères. L'elîet produit par ces deux violations du droit des gens fut considérable, surtout à Alger ; aussi l'otage Ilamza, en pressentant le contre coup, s'empressa-l-il de prendre la fuite de Marseille, et pour se justifier auprès de ses compatriotes, il fit un tableau très inexact des dispositions des Marseillais à leur égard. C'est alors que les esprits étaient surexcites au plus haut degré par ces événements, qu'un troisième fait, non moins déplorable, se produisait. Vers la fin de novembre 1629, le chevalier de Razilly, qui ramenait de Maroc une ambassade envoyée par le roi de France, rencontra, non loin de Salé, un bateau corsaire, commandé par un certain Mahmed- Khodja, qui avait entrepris cette course pour des Boulouk hachis d'Alger. Il s'en empara sans résistance cl les gens qui le montaient furent vendus comme des esclaves.
Représailles des Algériens. Nwoi.i.on triomphe de ses accusateurs. Sa mort a l'attaqce de Taijarca. — A Alger, vers le même temps, le parti des yoldachs avait profité du coup porté à la puissance des rcïs par leurs défaites et les pertes que l'amiral Ribera leur avait infligées au combat naval de Barcelone, pour arrêter une vingtaine des plus turbulents d'entre eux et les interner à Bougie, avec un certain nombre de Koulour'lis, leurs partisans, soit, en tout, plus de 150 personnes. Ainsi, l'élément levantin, comprenant les renégats, avait pris le dessus et c'était le parti de la paix qui triomphait.
Cédant aux conseils de Napollon, la ville de Marseille avait, dans cette même année 1029, envoyé à Alger comme consul, mais sans lui en donner le titre officiel, le capitaine Ricou. 11 avait été bien accueilli par tous et paraissait devoir rendre d'excellents services ; tout semblait pour le mieux, au point de vue des intérêts
HISTOIRE DE l'aFIUQUE
français, lorsque les trois violations successives du traité que nous avons relatées vinrent détruire les résultats obtenus au prix de tant d'efforts.
La colère des Algériens fut indescriptible: tous les Français présents dans la ville, y compris le capitaine Ricou, furent maltraités et traînés au bagne. De plus, les reïs armèrent leurs' navires et coururent sus aux bateaux français, naviguant, à leur tour, sans défiance. A la première nouvelle de ces faits, Napollon s'empressa de venir à Alger, (janvier 1030), et d'employer son influence et son adresse pour en atténuer les conséquences; malheureusement le coup était porté et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et à force d'argent qu'il put obtenir la mise en liberté du consul et de ses compagnons, lin même temps il écrivait lettre sur lettre à Marseille pour solliciter la réparation due aux Algériens et la mise en liberté île leurs compatriotes. Quant au consul Ricou, après avoir échappé à ces avanies, il ne songea qu'à rentrer en France et à résigner sa charge ; il se répandit en plaintes, ne craignant pas d'accuser celui auquel il devait la liberté, Napollon, d'être l'auteur de tout ce qui arrivait de fâcheux, parce que, malgré tout, on le voyait conserver de bonnes relations avec les Turcs et, sans doute, aussi, parce que Hicou se faisait inconsciemment l'organe de son chancelier, le sieur Blanchard. Cet étrange consul poussait les Marseillais à rendre Napollon responsable du maintien de la paix qu'il avait conclue, et disait aux Algériens de s'en prendre au même de tous les dommages qu'ils éprouveraient de la part des Français!
Ne pouvant obtenir son rappel, Hicou quitta Alger comme un fuyard, en mars 1031, et Blanchard prit enfin la direction des affaires ; mais ce fut pour se voir insulter en plein diwan et jeter aux fers, où il fut détenu pendant vingt-quatre heures. Peu après, ayant eu le tort de faciliter l'évasion de captifs français, il fut de nouveau mis au bagne, couvert d'opprobre et soumisaux plus durs travaux. Ce fut pour lui une occasion de renouveler ses plaintes cl ses dénonciations contre Napollon ; mais il n'en retira aucun profit personnel. Les bonnes relations de la France avec Alger étaient rompues et 2,000 de nos compatriotes, avec le consul, gémissaient dans les fers.
Quant à Napollon, il avait eu le plus grand bonheur qui puisse advenir aux victimes de la calomnie. Le cardinal de Hichclieu, mis en défiance contre lui par les dénonciations de ses ennemis l'accusant de travailler pour lui et non pour la France, ainsi que cela semblait résulter de sa nomination à vie, décida qu'il y avait lieu à enquête sur place. Par commission royale, en date du S octobre 1031, M. de l'Isle, chargé de constater les faits