PUISSANCE DBS MAR ABOUTS AU MAROC
viennent caduques aussitôt qu'elles ont été acceptées ou imposées : ce n'est qu'un retard, plus ou moins long, apporté à la lutte. Les gens de Tabouacamtc se déclarèrent les serviteurs religieux (Khoddam) d'Abou-Hassoun et s'appliquèrent, par tous les moyens, à amener une brouille entre les deux marabouts. Sur ces entrefaites, Moulaï-M'hammed, fils aîné de Moulaï-Cherif, étant parvenu, par un stratagème, à pénétrer de nuit dans ledit Kçar, avec 20i > guerriers, massacra tous les gens qu'il put saisir et s'empara de leurs biens. Son père, Cherif, s'empressa d'accourir pour profiter de cette victoire et jouir de la volupté de la vengeance : mais les parents des victimes, échappés au massacre, coururent porter leurs doléances à Abou-IIassoun, véritable suzerain du pays, lequel fit aussitôt partir une colonne pour Sidjilmassa et écrivit aux gens de Tabouaçamte, sur lesquels il pouvait compter, de s'emparer par ruse de Cherif. On se saisit de lui, au mépris des lois de Fhospitalité, après l'avoir attiré par une invitation ; puis on l'expédia à Abou-IIassoun, qui se contenta de l'enfermer dans une Kalàa (forteresse) ; il lui donna, comme servante, une esclave, qui devait être la mère de Moulaï-Ismaïl (1637-38).
Quelque temps après, Cherif obtint sa liberté, moyennant une forte rançon fournie par son fils, Moulaï-M'hammed. Celui-ci, exploitant l'irritation causée à Sidjilmassa par les exigences des agents d'Abou-Hassoun, lesquels, au dire des chroniqueurs, en étaient arrivés à tout taxer, l'ombre, en été, le soleil, en hiver, ne larda pas à les chasser de l'oasis, dont il fut reconnu chef par les habitants. Il s'appliqua alors à former son armée ; puis il fit la conquête des oasis sahariennes situées à l'est de Sidjilmassa ( 1640). Il était en outre constamment en guerre avec les gens de la Zaouïa de Delà et avec Abou-IIassoun du Sous
Vers la même époque, une révolution nationale relevait le trône de Portugal. Le duc de Bragance était proclamé roi, à Lisbonne, sous le nom de Jean IV et ce mouvement se propageait jusque dans les postes d'occupations du Mag'reb, dont les garnisons espagnoles étaient expulsées et remplacées par des soldats portugais (1640-41)*.
Anarchie a Ai.gbr. Révolte des Koui.our'ms. Mission de m. le
1. Nozhet-el-Hadi, p. 281 et suiv.,299 et suiv. du texte arabe, 466 et suiv. de la trad. — Et-Tordjcman, trad. Houdas, p. 3 et suiv., texte arabe, p. 5 et suiv. de la trad.
2. Rosseuw Saint-Hilaire. ffist. d'Espagne, t. 11, p. 36 et suiv.
nisToiHE de l'Afrique
Page pour la France. Son insuccès. — Revenons à Alger et reprenons le récit des événements à partir de la date de la mort de Napollon. En lfi!W, la ville était de nouveau en proie à l'anarchie. Le vieux pacha Houssein, qui y commandait de droit, n'avait aucune autorité elTeclivc ou morale. Les Yoldachs et le diwan étaient les vrais maîtres, surtout depuis l'expulsion des Kou lour'lis. Cependant la TaïlTe des reïs, dont la puissance avait éprouvé un moment de dépression, se relevait chaque jour sous la direction de son chef, le renégat Ali-Bitchininc (Piccininoj. Ce corsaire, depuis longtemps a Alger, avait acquis des richesses considérahles dont il employa une partie «à la construction de vastes bagnes où séjournaient sans cesse 500 captifs lui appartenant, en outre de ceux qui ramaient sur ses galères, et une belle mosquée contiguë, qui sert actuellement d'église, sous le vocable de saint Augustin. Il avait contracté alliance avec le roi de Koukou, en épousant une de ses fdles, ce qui lui donnait une grande influence sur les Kabiles, toujours nombreux.
Chaque jour, le pacha abandonnait une prérogative au diwan ; il s'était vu enlever la disposition de presque toutes les ressources financières, mais on lui avait laissé la charge de payer la milice au moyen de quelques revenus domaniaux ; enfin les Yoldachs se présentèrent un jour, tumultueusement, en apportant leurs marmites renversées pour réclamer la solde en retard et, comme le pacha ne pouvait rien leur donner, il fut maltraité et mis en prison. Les Koulour'lis, depuis leur expulsion, s étaient rapprochés peu à peu d'Alger, et se tenaient dans les environs ; ils jugèrent ce moment propice pour prendre leur revanche. Au commencement de juillet ils rentrèrent dans la ville, par petits groupes, sous des déguisements ; puis se jetèrent sur divers postes occupés par les Turcs et s'en emparèrent, non sans ciTusion de sang. Malheureusement pour eux, les Reïs, leurs amis, étaient presque tous en course, et les Yoldachs, voyant à qui ils avaient affaire, ne tardèrent pas à se grouper et à charger furieusement les Koulour'lis, après avoir fermé les portes de la ville. Ceux-ci firent bonne contenance et reculèrent pied à pied, jusqu'à l'ancienne Kasba où ils voulurent pénétrer par la force. Pendant qu'ils luttaient ainsi, les réserves de poudre emmagasinées dans cette forteresse prirent feu, on ne sait au juste de quelle manière, et déterminèrent une épouvantable explosion. La Kasba et 500 maisons s'écroulèrent, ensevelissant environ G, 000 personnes. Presque tous les Koulour'lis étaient morts ; quant à ceux qui avaient échappe à ce désastre, ils furent facilement arrêtés et périrent dans les tortures. Quelques-uns parvinrent cependant à
gagner la Kabilie, où ils retrouvèrent d'autres des leurs, et se groupèrent.
Après bien des tergiversations le gouvernement français s'était décidé à donner un successeur à Napollon. Le 15 juillet 1634, débarqua à Alger le sieur Sanson Le Page, nommé par le roi directeur des établissements français ; il était accompagné d'un religieux trinitaire, venant opérer le rachat des captifs, le père Dan, auquel nous devons d'intéressants détails sur cette époque si pauvre en documents. Introduit au diwan, il fit part des intentions conciliantes de sa nation et, promettant la remise des captifs musulmans détenus en France, obtint un grand adoucissement au sort des esclaves français et de leur consul, mais non leur liberté. Peu de jours après, arriva d'Orient le nouveau pacha, nommé Youssof, homme intelligent, mais très cupide et qui tenait avant tout à rentrer dans les dépenses par lui faites pour obtenir sa nomination. Tout lui devint matière à trafic. Il fut impossible à Le Page d'achever la conclusion de la convention relative à l'échange des captifs ; parti d'Alger le 21 septembre, il alla visiter les établissements de Bône et de La Calle et rentra à Marseille le 9 octobre. En somme, il avait échoué dans sa mission et l'on put déjà regretter la perte de Napollon qui, certainement, eût été plus habile et plus heureux.
Il ne restait qu'à essayer l'emploi de la force et le gouvernement français ordonna aussitôt la formation d'une escadre contre les pirates de la Méditerranée. Nos amiraux ne tardèrent pas à faire expier aux corsaires d'assez minces succès, si bien que ceux-ci se tinrent à distance raisonnable de nos côtes. La croisière de de Sourdis et d'IIarcourt, en 1636, causa aux Algériens la plus grande frayeur et ils s'empressèrent de réparer leurs fortifications, se croyant sous le coup d'une attaque imminente. Ils se dédommagèrent sur l'Italie, la Sardaigne et la Sicile, où la résistance n'était pas organisée. En août 1636, pendant la foire de Messine, les Algériens firent une descente auprès de cette ville et mirent tout au pillage ; puis ils enlevèrent 700 personnes en Calabre. Le vice-roi ne s'en débarrassa qu'en appelant à son secours les chevaliers de Malte. L'année suivante, ils ravagèrent les côtes des îles de la Méditerranée et en rapportèrent de nombreux captifs. Youssof fut alors remplacé par Ali-Pacha, homme sans énergie, ignorant les conditions particulières du pays, et bien incapable de rétablir le respect de l'autorité turque. Quant à Youssof, il emporta en Orient des économies considérables
1 . De Grammont, Ilist. d'Alger, p. 181 et tuiv. — Le même, Relat. tu. 15
HISTOIRE DE l'aFBIQUE
Démonstrations françaises devant Alger. Rupturb définitive. Destruction des établissements db la La Cam e. — Mais Le Page tenait absolument à obtenir la conclusion d'une paix lui permettant de prendre par lui-même la direction des Etablissements. Grâce à ses démarches, le commandeur Manlin reçut ordre d'armer une escadre de douze gros vaisseaux pour le conduire à Alger, où il devait s'occuper de la mise en liberté d'un certain nombre de captifs et proposer la revision de quelques articles du traité de 1628. Hetardée par diverses causes et notamment par le soin de charger les esclaves turcs destinés aux échanges, la flottille ne put appareiller de Toulon que le 7 novembre 1637. Mais elle fut prise par les mauvais temps qui la dispersèrent. Deux navires, Y Intendant et Y Espérance, arrivèrent seuls devant Alger, le 19. Ils saluèrent; on leur rendit le salut, mais le point de ralliement était le cap Matifou, où aucune voile ne se trouvait, et ils n'osèrent entrer dans le port, malgré l'invitation qui leur en fut faite. Le Page se contenta d'adresser par une chaloupe un mémoire de réclamations auquel il attendit en vain, jusqu'au 29, qu'on fit réponse. Ces négociations s'étaient faites sous bannière blanche ; les Français arborèrent alors la bannière rouge, en signe de rupture, et se retirèrent. Trois jours plus tard, le commandeur de Chasteluz arriva dans la rade, traînant à sa suite deux navires algériens qu'il avait enlevés et dont il avait mis à la chiourme les équipages, en donnant la liberté aux esclaves chrétiens qu'ils portaient. Après être resté en panne 48 heures, sans rien obtenir, il mit à la voile et rentra à Marseille.
Ces manifestations avaient causé aux Algériens de vives craintes; mais, une fois le danger passé, ce sentiment fit place à la colère et le parti qui aurait été disposé à accepter les clauses du traité ne conserva que de rares partisans, réduits bientôt au silence. Il eût fallu, dans cette conjecture, un consul intelligent et ferme, pour calmer l'effervescence et faire entendre la voix de la raison. Par malheur M. Piou, notre représentant, n'avait aucune des qualités nécessaires et son intervention produisit un effet opposé au but. Piou faillit être brûlé vif et put s'estimer heureux d'être jeté au cachot. Mais cela n'était pas sullisant pour calmer le ressentiment des Yoldachs : la paix avec la France fut définitivement rompue et la destruction immédiate et définitive des établissements de La Calle décidée, sans qu'on s'aperçût que le trésor allait y perdre la
fions avec la Régence (Revue afric, n° 138, p. 414 et suiv.). — Gazette de France, années 1635 et suiv. — E. Sue, Correspondance de de Sourdis (t. II, p. 360 et suiv.).