REVOLTE DB DBN SAKI1ERI
redevance de 20,000 doblas que les concessionnaires servaient si exactement. Ali-Bitchenine ayant été particulièrement chargé de cette mission, partit aussitôt pour l est. Il débarqua inopinément au Bastion, arrêta tout le personnel, qui ne fit aucune résistance, chargea matériel et prisonniers sur ses navires, et reprit la route d'Aller, où il arriva à la fin du même mois de décembre. Trois cent dix-sept chrétiens, employés aux concessions, furent les uns vendus et les autres, placés sur les galères, rivés au banc des forçats.
Exécution du cheikh El-Arah a Constantine. Révolte gé.nérai.b
DE LA PROVINCE. BeN-SaKIIERI DÉVASTE LES ENVIRONS DK LA VILLE.
Dans le mois de juillet de cette même année 1037. un grave événement s'était accompli à Constantine. M hammed-ben Sakheri-ben Bou-Aokkaz, chef des Daouaouïda, étant venu selon la coutume à Constantine, fut retenu par le bey de celte ville, nommé Mourad, à son Konak (bivouac) de l'Ouad-Remel '. Nous ignorons au juste ce que le bey pouvait lui reprocher, sans doute quelque retard dans le service des redevances et cadeaux d'usage ; peut-être des actes d'indiscipline ou des tendances ambitieuses. Toujours est-il qu'il écrivit au pacha d'Alger, en lui demandant l'autorisation de punir le chef arabe d'une façon exemplaire. L'ayant obtenue, il lui fit trancher la tête, ainsi qu'à son fils Ahmed, et à six personnages influents qui l'accompagnaient, après les avoir ignominieusement exposés dans la tente des criminels. Les têtes de ces derniers furent envoyées à Constantine et accrochées au rempart. Celles du cheikh et de son fils purent être soustraites à cet opprobre.
Une telle violence, ou plutôt une semblable trahison produisit, cher les Arabes des hauts-plateaux de l'Est, une émotion considérable et l'on sut bientôt qu'Ahmed-ben-Sakheri, frère du cheikh M'hammed-Bou-Aokkaz, se préparait à en tirer vengeance. Sur ces entrefaites, eut lieu la destruction des établissements de la Calle, par les Turcs d'Alger. Or, les indigènes avaient noué des relations commerciales de plus en plus intimes avec le Bastion ; ils en retiraient des avantages sérieux pour l'écoulement de leurs produits et, comme les Harars, suzerains de la région, servaient d'intermédiaires à ces transactions, le chef de cette famille, Khaled-es-Sréïr, manifesta hautement son irritation contre les Turcs, dont il avait déjà eu à se plaindre. Ahmed-ben-Sakheri était un auxiliaire tout trouvé ; les deux chefs mirent leur haine en
t. En dessous de l'emplacement actuel des meules de l'administration.
HlSTOinE DE l'aFRIQUE
commun, s'assurèrent le concours de toutes les tribus sur lesquelles ils exerçaient une inflence et, au printemps suivant, (1638), la révolte éclata comme une traînée de poudre, à l'ouest, au sud et à l'est de Constantine. Marchant sur cette ville à la tête d'une nuée de cavaliers, Ben-Sakheri, auquel s'était joint, sans doute, le contingent des Henanecha, délit les troupes régulières et les volontaires qui s'étaient portés au devant de lui et, après leur avoir tué 25 hommes, les força à se réfugier derrière leurs murailles. Passant alors sous les remparts, il descendit dans la vallée et porta le ravage et l'incendie dans toute la région comprise entre El-Menia (le pont d'Aumale) et le Hamma supérieur, coupant les arbres, crevant les canaux, brûlant les gourbis ; durant trois jours, tout fut pillé ou en flammes, depuis Mila jusqu'au rocher de Constantine. « Partout où il apprenait qu'il existait un village où se trouvaient des céréales, dit une chronique indigène, il le faisait saccager ; il dévasta ainsi la contrée jusqu'à Mila et réduisit les populations à la dernière extrémité. »
Défaite des Turcs d'Alger par Bbn-Sakhbri a Guedjal. — Cependant, Mourad, bey de Constantine, avait réclamé instamment dos secours au pacha d'Alger et bientôt le caïd Youssof partit de cette ville, avec deux cents tentes, soit environ 4,000 hommes. Le bey, de son côté, disposait de près de 2,000 soldats et d'auxiliaires indigènes assez nombreux. Il quitta Constantine à la tète de ces forces et s'avança vers l'ouest, en rétablissant la paix sur son passage. Ben-Sakheri s'était retiré dans la direction de Mila et retranché aux environs de Guédjal, entre la localité précédente et Sétif. Là, il avait appelé à lui les Arabes du sud et de l'ouest qui étaient accourus en nombre considérable.
Le 20 septembre, les Turcs d'Alger, ayant concerté leur mouvement avec la colonne de Constantine, attaquèrent bravement Ben- Sakheri, pleins de confiance dans l'effet ordinaire de leur discipline et des armes à feu sur des gens armés seulement de lances et de sabres, et combattant sans art, tandis que Mourad le chargeait sur ses derrières. Mais, soit que l'assaut du bey de Constantine eût été mollement conduit, ou que, ainsi que Youssof le lui reprocha, il eût abandonné les Turcs d'Alger à leur malheureux sort, ceux-ci, après avoir déchargé leurs armes dont l'effet fut en partie annulé par les lignes de chameaux servant d'abris à leurs adversaires, ne tardèrent pas à être entourés et écrasés par des nuées d'Arabes qui en firent un grand carnage. Les débris de cette colonne rentrèrent en désordre à Alger et leur chef accusa Mourad-Bey de trahison.
BEVOLTB DB BBN 8AKIIBR1 (1038)
Ainsi, la victoire restait aux rebelles. On ignore ce que Ht, après le combat, le bey de Conslantine, mais il est probable qu'il vint couvrir cette ville. S'il faut en croire le père Dan, il déclara, pour se justifier, que le caïd Youssof avait traité secrètement avec Ben-Sakheri, en offrant à celui-ci de lui livrer le meurtrier de son frère ; mais les faits contredisent celte tradition, puisque le cheikh des Arabes concentra toutes ses forces pour écraser celui avec lequel il aurait été d'accord
Destruction db la flotte algérienne et tunisienne par les Vénitiens a Velonb. — Mais, comme le dit la sagesse des nations, un malheur n'arrive jamais seul. Quelque temps auparavant, la flotte des reis avait été mise à réquisition par le Khakan pour soutenir la lutte maritime contre Venise. Le trône de Constanlinople était enfin occupe par un homme énergique, Mourad IV, qui venait de conquérir la Perse et paraissait disposé à reprendre les traditions interrompues de ses glorieux ancêtres. Ce ne fut pas sans difficultés que la Taïfle se décida à répondre à l'appel du maître ; enfin, une vingtaine de galères, bien armées et bien pourvues, firent voile vers l'est, sous la conduite de l'amiral Ali-Bitcheninc. Huit galères tunisiennes faisaient partie de celte flotte, qui ravagea d'abord les côtes de l'Adriatique ; ayant été assaillie par la tempête, elle chercha, pour son malheur, un refuge dans le petit port de Velone. Les Réïs, qui, sans doute, n'étaient pas pressés de se rendre auprès du Grand-Seigneur, y séjournèrent plus que de raison ; pendant ce temps, Capello, amiral de Venise, s'approcha de Velone et, tout à coup, altaqua les vaisseaux algériens, plongés dans la sécurité et dont une partie des équipages était à terre. Le désastre fut complet. Ali-Ditchnine parvint à fuir avec quelques galères, mais tout le reste fut pris ou coulé: 1,500 Algériens tués, 3,500 esclaves chrétiens mis en liberté, douze galères et deux brigantins capturés par les Vénitiens, quatre galères coulées, tel fut le bilan de cette journée. Alger supporta lourdement le poids de ces pertes. Le coup était rude et le sultan Mourad IV voulut en atténuer l'effet par la rigueur avec laquelle
J. Féraud. Les Ben-Djellab (Revue afric , n° 155, p. 365 et suiv.). — Le même, Les llarars (Rnvue afric. n° 105, p. 200). — De Grammont. Relations de la France (loc. cit., p. 433). — Berbrugger, Révolte de Ben-Sakhcri (Revue afric, t. X, p. 337 et suiv.). — Le P. Dan, Hist, de Barbarie, p. 132 et auiv. — Yayssettes, Conslantine sous les Beys {cit., p. 333 et Huiv.). — Féraud, Révolte de BenHakheri (Revue afric, n° 57, p. 179 et suiv.).
HISTOIBB DIS L AFRIQUE
il sévit contre les Vénitiens et par les promesses de compensations importantes qu'il adressa aux Algériens.
Mais il est inutile d'ajouter que les Vénitiens arrangèrent l'affaire au moyen de gratifications données aux fonctionnaires influents de la Porte et d'une indemnité que le sultan garda en entier. Quant aux navires et aux sommes promises aux Algériens, ils ne devaient jamais les recevoir. Pour comble de malheur, la disette et la peste ravageaient le pays et, à ces deux calamités, vinrent s'ajouter les tremblements de terre. 1
Nouvelle défaite des Turcs en Kaoilie. Ils sont sauvés par
UN MARABOUT QUI LEUR IMPOSE L'OBLIGATION DE RETABLIR LE BaS-
tion. — Dans le courant de l'été 1039, une nouvelle colonne turque quitta Alger, avec la mission de venger le désastre de Guédjal. Mais elle se fit cerner dans les montagnes kabiles et là. manquant d'eau et de vivres, faillit périr ; c'est alors qu'un marabout vint s'interposer el sauver les Turcs ; mais il leur imposa les conditions suivantes auxquelles le caïd dut souscrire :
1° Les Turcs ne réclameront pas aux rebelles les impôts échus.
2° Ils rentreront directement à Alger, sans se détourner, ni à droite ni à gauche.
3° Ils laisseront relever le Bastion et les établissements français, alin que les opérations commerciales reprennent et que l'argent, ainsi, répandu dans le pays, permette aux indigènes de payer leurs impôts.
■i° Knfin, une amnistie sera accordée aux Koulour'lis.
Il résulte de ce fait remarquable que l'influence des Harars s'étendait fort loin vers l'ouest, et que Ben-Sakheri se montra, dans cette circonstance, le défenseur des intérêts des populations de l'est qui avaient été particulièrement touchées par la suppression des établissements. Nous ignorons, du reste, la localité qui fut le théâtre de ce combat ainsi que le nom du marabout sauveur; nous serions assez porté à le placer dans les montagnes voisines de Sélif ; mais la stipulation relative aux Koulour'lis nous démontre aussi l'influence de leurs alliés du Djerdjera, et cela nous ramène près de la Grande Kabilie, sans doute dans la région des Bibane. Dès lors, car cette dernière condition fut exécutée, se forma, au confluent de l isser et de l'Ouad-Zitoun, près du Fondouk, une colonie de Koulour'lis, qui prit le nom de Zouïtna, et que nous retrouverons plus tard.
î. De Grammont, llist. d'Alger, p. 186 et suiv. — Le même, Relations de la France (loc. cit., p. 434 et suiv.).
HÉVOLTB DE UEN SAKHEHI ( 1040)
Ce nouvel échec, celte nouvelle humiliation, ajoutée à tant de malheurs et à la manifestation de l'ingratitude du Khakan, détermina l'explosion de la rage populaire. L'ag'a, Hamza-Khoudja, chef des troupes, fut massacré, et cette victime expiatoire calma les passions soulevées.
Cependant, la nouvelle du concours inespéré fourni par le marabout kabile aux intérêts du Bastion ne tarda pas à parvenir en France, sans doute par les lettres des esclaves ayant appartenu aux Concessions. Dès la fin de 1639, du Coquiel, gentilhomme de la Chambre, chargé d'entreprendre des négociations avec le diwan, vint à Alger, où il trouva les esprits bien disposés a un arrangement, et bientôt les conventions furent arrêtées. Du Coquiel était autorisé à relever les établissements, et les Algériens, par l'art. '23, s'obligeaient à les respecter même en cas Je guerre avec la France. Enfin, la redevance à servir au pachalik était fixée à 34.000 doblas, soit une augmentation de 8,000 doblas. Le nouveau directeur alla réinstaller le personnel des établissements, puis il rentra à Alger. Le consul Piou venait d'y mourir de la peste et était remplacé provisoirement par un négociant lyonnais Th. Picquet, dont l'action avait été fort utile pour la conclusion de l'arrangement.
Ali-pacha avait, quelque temps auparavant, été remplacé par un certain cheikh Houssein, qui succomba au fléau peu après son arrivée. Le pacha Youssof1 vint alors prendre la direction des affaires et signa, le 7 juillet 1610, le traité préparé avec du Coquiel et que ce gentilhomme emporta en France pour le soumettre à la sanction royale. Mais le cardinal de Richelieu refusa de l'approuver, le jugeant moins favorable que celui de Napollon et estimant « qu'il met les sujets de sa majesté en état d'être pris et pillés » alors que nos capitulations « avec la Porte » nous accordaient des avantages plus considérables. Ainsi, l'étal de guerre continua entre les Algériens et la France ; les malheureux captifs, qui avaient entrevu la liberté, durent ajourner la réalisation de leurs espérances ou se résoudre à l'apostasie. Le Bastion, heureusement, était relevé et les affaires avaient repris leurs cours en dépit de la sagesse des gouvernants *.
1. Le titre d'Abou l'Djeraal (le père de» gracieusetés) qu'on ajoute quelquefois à son nom n'en fait pas partie et, si on l'exprime, il doit le précéder.
2. De Grammont, Ifist. d'Alger, p. 190 et suiv. — Le même. Relations de ta France (toc. cit., p. 438 et suiv.). — Correspondance de de Sourdis, t. II, p. 414 et suiv. — Le P. Dan, Ilist. de Barbant, p. 51
Tunisie : Mort du dby Youssof. Le pacha Osta-Mourad lui succède, sa mort. it est remplace par ozen-kltoudja. coup de ma ix des chevaliers de Maltb. — Le 30 novembre 1G37, avait eu lieu à Tunis la mort du dey Youssof, après un règne de 27 ans. Dans cette longue période et grâce au concours d'excellents oflîcicrs tels que Ali-Thabet, Mourad-Pacha et Hammouda-Bey, il avait rétabli la paix dans l'intérieur, fait rayonner son autorité sur les oasis et les villes depuis longtemps indépendantes, et rattaché l'Ile de Djerba à la Tunisie. Tunis lui dut, en outre, de nombreuses constructions et fondations d'utilité publique.
Mourad-Pacha lui succéda, après s'être débarrassé d'un sérieux compétiteur, nommé Mani. Il s'occupa avec sollicitude de l'administration du pays et, pour fixer les Maures andalous, toujours nombreux aux environs de la ville, les établit à Rar-el-Melah (Porto-Farina), où ils formèrent une colonie qu'on protégea en construisant un fort. La course fut florissante sous son administration. Mais Tunis, ayant concouru à la formation de la flotte barbaresque envoyée en Orient, supporta comme Alger le désastre de Velone, où ses huit galères furent perdues. Ce malheur causa une véritable consternation à Tunis ; cependant l'autorité de Mourad n'en fut pas ébranlée. « Il sut, dit Kl-Kaïrouani, se faire craindre des soldats ; c'était au point que, sous son règne, les Juifs même n'étaient pas inquiétés et n'éprouvaient aucune injustice. »>
En juin 1G10, il cessa de vivre et fut remplacé par Ali-Khoudja, dit Ozen-Khoudja, que les Yoldachs portèrent au pouvoir d'une voix unanime. Le nouveau dey prenait le pouvoir dans des circonstances assez défavorables, car le pays était, encore une fois, en proie à la disette. Pour surcroît de malheur, les chevaliers de Malte, conduits par le landgrave d'Osia, exécutèrent, le 24 août 1010, un audacieux coup de main, en pénétrant à la Goulette en dépit des fortifications et des canons turcs et venant incendier ou enlever, dans le port même, plusieurs navires des reïs tunisiens. Pour prévenir le retour de ce fait, le dey ordonna la construction d'un nouveau fort à la Goulette. 1
el suiv. — Gazette de France, année 1640. — Bcrbrugger, Epoques militaires de la Grande Kabvlie, p. 110 et suiv. — Le même, Notes sur la révolte de lien-Sakheri (Revue afric, n° 59. p. 337 et suiv ).
1. El-Kaïrouani, p. 351 et suiv.. 389 et suiv. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 48 et suiv.