LUTTES DES CORSAIRES BARHARESQUBS
aurait été dirigée contre la ville de Constantine, où la famille Ben- Abd-el-Moumène avait repris l'autorité depuis près d'un an. D'après cet auteur, le pacha était entré en relations avec le marabout Ben-Sassi, de Bône, et sûr de son appui, avait cinglé vers cette ville, dans l'intention bien arrêtée de mettre fin aux troubles et à l'anarchie qui désolaient la province de l'Est, et avaient tari la source de ses revenus. Débarqué à Bône, Youssof marcha sur Constantine, où les troupes d'Alger, venues par terre, le rejoignirent. Il fit cesser l'anarchie dans cette ville, replaça les Benel-Feggounau premier rang ; puis, y laissant des forces suflisantes, se mit à la poursuite de Ben-Sakheri, qui, sans doute, ne l'attendit pas, s'avança en maître jusqu'à Biskra et, de là, rentra à Alger, vers le milieu de l'année 1042.
Nous avons tenu à reproduire les deux versions contradictoires relatives à l'expédition du pacha Youssof. La première est fondée sur les récits des esclaves qui, à tout prendre, pouvaient être mal informés ; quant à la seconde, elle parait la bonne ; nous possédons en effet les lettres du pacha à Ben-Sassi et leur texte ne laisse pas de doute sur ses intentions ; de plus, il est inadmissible qu'il eût pris la mer pour se rendre en Kabilie, à moins que ce ne fût à Dellis, car la campagne ne pouvait avoir pour théâtre le littoral, et cela est si vrai que les auteurs qui ont accepté cette version ont dû admettre comme corollaire l'hypothèse que la route de terre était interceptée. Cette opinion s'éclaire, du reste, par notre conjecture que le « Ben-Ali » des captifs est, en réalité, Ben- Sakhcri. C'est après son retour de cette campagne qu'une révolte se produisit contre lui et qu'il fut incarcéré. Le pacha Mohammed- Boursali le remplaça
Hévoltes a Alger. Mort d'Ali-Bitciimne, grand-amiral. — Dans le mois de septembre 1044, les chevaliers de Malte s'emparèrent d'un navire ottoman sur lequel se trouvaient un officier du sérail et le cadi de la Mekke. Or, le sultan Ibrahim, qui avait, en 1O10, succédé à son frère Mourad IV, était depuis longtemps excédé de l'audace de ces chevaliers et des pertes qu ils lui faisaient supporter. Ce dernier affront fit déborder la coupe. Abandonnant la guerre qu'il soutenait, sans grand succès, contre les Cosaques de la mer Noire, il résolut d'en finir avec l'Ordre et Venise, et leur déclara la guerre (1645). Aussitôt il fit passer
1. Bcrbrugger (Revue afric, n° 59. p. 348). — De Grammout, Relation» avec la France (toc. cit., p. 443 et suiv.). — Vayssettcs, JJist. de Constantine sous les Beys (/oc. cit.).
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80,000 hommes dans l'île de Candie et donna aux pachas de Berbérie l'ordre de lui envoyer tous les navires de guerre, afin d'attaquer Malte. Le rendez-vous était fixe à Navarin.
Mais à Alger, comme à Tunis, le désastre de Velone était encore présent à tous les esprits et le dévouement des reïs avait été si mal récompensé par le sultan qu'on s'était juré, de part et d'autre, de ne plus répondre à ses réquisitions. A Alger surtout, la TaïfTe, suivant l'impulsion de son chef, Ali-Bitchnine, n'avait pas cache sa colère et son dédain dont l'expression avait été transmise à Constantinople.
Forcé de renoncer à l'attaque de Malte, le Khakan, furieux de la désobéissance de ses sujets occidentaux, envoya à Alger deux chaouchs avec ordre de lui rapporter la tête d'Ali-Bitchnine et d'au moins quatre autres chefs de la TaïfTe. Mais cette mission était plus facile à donner qu'à exécuter et, bien que le pacha Mohammed ne s'appliquât nullement à la faire réussir, le peuple en eut vent et une nouvelle révolte éclata. Le pacha, contre lequel la fureur populaire s'était tournée, parvint, non sans peine, à fuir et ne trouva de refuge que dans une mosquée où les rebelle? le gardèrent à vue ; quant aux deux chaouchs, ils n'échappèrent à la mort qu'en demandant asile à celui dont ils venaient chercher le tête et qui, pour prix de son intervention, obtint leur rembarquement. 11 les avait en outr^ gagnés à son parti et décidés à le présenter comme le seul homme capable de rétablir la paix à Alger.
Une autre cause avait soulevé les yoldachs contre le pacha en les poussant à se joindre aux reïs : la solde était en retard et, sur ces entrefaites, le diwan décida qu'Ali-Bitchnine devrait faire l'avance de la somme nécessaire. En vain, l'amiral essaya de protester et d'amener le diwan à revenir sur sa décision ; on ne l'écoula pas et il ne lui resta qu'à se mettre en mesure de se procurer les fonds. Il parut s'y résoudre et gagna encore du temps, sous le prétexte que la somme nécessaire n'était pas complète chez lui ; puis, lorsqu'il fut impossible d'atermoyer davantage, il partit, une belle nuit, emportant son numéraire et ses objets précieux et gagna rapidement la Kabilie, ou il avait des alliés et des amis.
Les rebelles étaient joués. Pour s'indemniser, ils mirent au pillage les magasins des Juifs et firent supporter des violences de toutes sortes aux Beldis. Tout à coup, on apprit que le Khakan, revenu de ses préventions contre Ali-Bitchnine, lui avait accordé ses faveurs, dans l'espoir évident d'obtenir le concoursdes reïs, et qu'un envoyé lui apportait le caftan d'honneur et des présents magnifiques. A cette nouvelle, le sentiment populaire change d'orientation : Ali est rappelé et fait son entrée dans sa bonne
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ville, au milieu des acclamations de tous. Mais cette heure d'ivresse fut courte. Le pacha Ahmed vint remplacer Mohammed- Boursali et, par nue coïncidence que le peuple ne trouva pas naturelle, Ali-Bitchnine mourut subitement peu après. Son enterrement se fit avec une grande pompe au milieu d'un concours immense de population ; quant à sa fortune, qui était considérable, elle échut à son frère Ramdane. Avec lui disparut un des derniers et des plus intéressants reis de la grande école du xvi* siècle1.
Le consulat d'Alger entre les mains dbs Lazaristes. Défaites maritimes des Algériens. — Les gouvernements turcs de la Berbérie, dont la course formait un des principaux rouages, avaient vu, depuis un demi-siècle, le nombre de leurs captifs chrétiens augmenter sans cesse : ce qui avait eu, comme conséquence, de donner aux ordres religieux chargés de traiter des rachats une importance de plus en plus grande. Les relations qu'ils nouaient pendant leurs séjours, quelquefois longs, dans le pays, en faisaient des auxiliaires tout désignés pour les négociations politiques ou commerciales. Saint Vincent de Paul, qui avait été, dans sa jeunesse, captif à Tunis, et n'avait recouvré sa liberté que par une audacieuse évasion (le 18 juin 1007), en se lançant sur mer dans un esquif, avec quelques compagnons, ne cessa de travailler à soulager les misères dont il avait pu mesurer l'étendue et fonda, dans ce but, l'Œuvre des Esclaves. En 1645, deux lazaristes, le père Guérin et le frère Francillon furent adjoints au consul français de Tunis, M. Martin. Quelque temps après, Saint Vincent obtenait du roi l'autorisation d'acheter la charge de consul à Alger, qui était restée en principe la propriété de la famille de Vias, de Marseille, et il désignait le frère Barreau, membre laïque de la congrégation, pour la remplir. Le nouveau consul arriva à Alger au mois de juillet 1646 et, par sa douceur et son amabilité, se concilia, tout d'abord, la bienveillance des membres du diwan ; mais, à coup sûr, il ne sut pas leur imposer, car son extrême bonté, sa piété, constituaient un bagage insuffisant pour lui assurer de l'influence dans le milieu où il se trouvait placé. Le vent était à la guerre et la course battait son plein avec des alternatives de succès et de revers.
Les chevaliers de Malte étaient toujours les adversaires les plus redoutables des corsaires. Le 16 février 1647, dans
1. De Grammout, Relations de la France (/oc. cit., p. 446 et suiv.).— Piesse, L'odyssée de Chastelet des Boys (Revue a fric, n° 72, p. 448 et suiv.). — E. d'Aranda, Voyage et captivité à Alger, pas».
un combat acharné qui coûta la vie à leur chef, ils s'emparèrent du vaisseau amiral des Algériens, leur tuèrent 250 hommes, en firent prisonniers 150 et délivrèrent 1) captifs. Quelques jours plus tard, la flotte algérienne, sous le commandement du Capitan-Pacha, ce qui prouve qu'on avait fini en Bcrbérie par se soumettre aux ordres du Khakan, faillit prendre sa revanche en attaquant, dans le canal de Négrepont, les navires vénitiens. L'amiral Morosini avait déjà été tué et les reïs croyaient tenir la victoire, lorsque les galères vénitiennes, ramenées vigoureusement au combat par leurs chefs, rompirent, coulèrent, dispersèrent les vaisseaux algériens et turcs et forcèrent le reste de leur flotte à chercher un refuge a Candie (commencement de mars).
Ces deux échecs portcrentl'irritation des Algériens à son comble. Un nouveau pacha, nommé Youssof, venait d'arriver, avec l'ordre d'envoyer encore la flotte en Orient, pour venger le désastre de Négrepont ; ce qui n'était nullement du goût des reïs. On oublia facilement les bénéfices réalisés par la course au détriment des côtes de la Méditerranée pour ne voir que l'ennui des nouvelles charges exigées et il en résulta des troubles sérieux. Dans l'espoir de calmer les esprits, le pacha n'hésita pas à faire jeter en prison le consul Barreau ; cette incarcération fut, il est vrai, courte et relativement douce ; mais la violation flagrante du droit des gens n'en exista pas moins et ne fut pas relevée
Rétablissement db l'autorité turque a Constantinb. Lebey Fahhate. — Sur ces entrefaites, la population de Constnntine qui, depuis plusieurs années, vivait dans une sorte d'indépendance et avait repoussé les beys qui lui avaient été envoyés, se décida à adresser au pacha d'Alger une demande tendant à la nomination d'un titulaire au poste de bey de l'Est, en présentant pour remplir cet emploi Farhate, fils de Mourad-Bey. Youssof s'empressa d'accepter cette soumission et de nommer Farhate. La période de luttes intestines que Constantine venait de traverser était le dernier effort de l'ancien parti local, ayant à sa tête les Ben-Abd-el- Moumène pour ressaisir l'autorité. A partir de ce moment la famille Ben-el-Feggoun et le parti turc ont pris définitivement le dessus dans cette ville, qui vient d'être décimée par la peste et ruinée par les mauvaises récoltes.
La sage et ferme administration de Farhate-Bey ne tarda pas à
1. De Grammont, Hist. d'Alger, p. 199 et suiv. — Le même, Relations de la France (Revue afric, n° 165, p. 200 et suiv.). — Lettres de saint Vincent de Paul, pass. — Gazette de France, 1647.