ANARCHIE AU MAROC
rétablir la paix et, par suite, à ramener l'aisance dans le pays. Les grands chefs indigènes cessèrent toute hostilité et reprirent leurs relations de feudataires, soumis au moins dans la forme. C'est à partir de ce moment que l'on peut considérer la révolte de Ben-Sakheri comme définitivement éteinte ; car nous ne possédons aucun document qui l'établisse d'une manière positive.
Puissance de Hammouda-Bby bn Tunisie. Ses victoires sur les indigènes. — En Tunisie, le dey Ozen-Khoudja continua à régner jusqu'en 16-17, époque de sa mort. Il fut remplacé par un certain El-Hadj-Mohammed-Laz. Mais, à cette époque, les deys étaient absolument éclipsés par Hammouda-Bey, dont nous avons retracé les campagnes contre les rebelles de l'intérieur. Cet habile officier, qui reçut plus tard le titre de pacha, et est souvent désigné sous le nom de Mohammed-Pacha, parvint à courber sous le joug les Arabes de la plaine, les Berbères des montagnes et les citadins des bourgades, tous gens qui vivaient depuis longtemps dans l'indépendance, sans payer d'impôt, et tenaient le pays dans l'insécurité et la crainte. Aussi, les auteurs musulmans ne tarissent-ils pas d'éloges pour ce glorieux champion : « Que Dieu récompense Mohammed dans l'autre monde, pour avoir puni les Oulad-Saïd dans celui-ci, — s'écrie El-Kaïrouani, — car il les poursuivit sans relâche, leur arracha les richesses qu'ils avaient injustement acquises et les força à payer l'impôt. Ils furent réduits à nier leur origine, etc. » Et plus loin : « Il assiégea la montagne des Matmata et força les Berbères de cette région, qui se croyaient invincibles, â payer la capitation selon la taxe qu'il jugea convenable. » Le< gens des montagnes d'Amdoun subirent le même sort. « Les Arabes, dit encore El-Kaïrouani, furent abattus sous ce chef redoutable. Les plus puissants furent, devant lui, comme des enfants sans force. Les Oulad-Bellil, qui avaient tant de puissance sous les Hafsides, les Oulad-Hamza, les Oulad-Saoula furent mis sous le joug. Ces Arabes sont de ceux dont Ibn-en-Naadj a dit que c'était un crime de leur vendre des armes1. El-Berzali a dit aussi que les Arabes d'Ifrikiya doivent être traités comme des ennemis de la religion. »
C'est à Hammouda-Bey que l'on doit l'organisation des Zemala en Tunisie. II en eut le commandement direct. Les Dreïd et d'autres groupes isolés, recueillis par lui, en fournirent les éléments.
1. En même temps la bulle In coena Domini prononçait l'excommunication contre les chrétiens qui vendaient aux musulmans des armes et des munitions.
HISTOIRE DE l'aFRIQUB
Le Kef, Badja, Kaïrouane furent les principaux points où il établit ces Zemalas ; nous avons vu, plus haut, qu'après avoir détruit les Ben-Chennouf, il avait confié le commandement des Henanecha au cheikh Khaled, de la famille des Harar. En 1644, ce chef se lança dans la révolte, nous ignorons pour quelle cause ; le pacha, ayant fait une campagne contre lui, le mit en déroute et l'obligea à demander la paix ; mais le rebelle ne l'obtint qu'au prix d«s honneurs et de la puissance dont il avait été revêtu. Selon El- Kalrouani, le cheikh des Daouaouïda du Zab aurait même reconnu la suzeraineté du pacha Hammouda, ce qui est possible, si l'on place cette démarche avant le rétablissement de l'autorité turque à Constantine (1647)'.
Maroc ; le cherif Moclaï-M'iiammbd est défait par les Marabouts de Delà, puis h. traite avec eux. — Nous avons laisse Moulaï-M'hammcd à Sidjilmassa, luttant contre les marabouts de Delà, et Abou-Hassoun du Sous, après avoir étendu quelque peu son autorité vers l est. Il parait s'être attaché spécialement à réduire la puissance d'Abou-Hassoun et lui avoir enlevé, non sans luttes, la provinee de Derâa, le forçant à se cantonner dans le Sous. Mais les marabouts de Delà ne pouvaient permettre une si grande extension d'autorité et bientôt la guerre éclata entre eux et le cherif. Nous n'en connaissons pas les péripéties. Nous savons seulement qu'en 1046, Mohammed-el-IIadj remporta une grande victoire au lieu dit El-Gara, sur Moulaï-M'hammed, et que, l'ayant poursuivi dans l'extrême-sud. il entra en maître à Sidjilmassa. Cette oasis fut livrée à la fureur des Berbères et, quand il ne resta rien à piller, leur cheikh consentit à traiter avec son adversaire et à partager avec lui les pays du Mag'reb, mais en se réservant, ce qui était assez naturel, la meilleure part. Les régions sahariennes et méridionales furent abandonnées au cherif, jusqu'au Djebel- Beni-Aïacha. Le reste constitua le domaine des marabouts de Delà, avec Fès, comme capitale. Il fut en outre stipulé que cinq groupes religieux se trouvant dans le territoire du cherif seraient neutralisés, ou plutôt continueraient à reconnaître l'autorité de la Zaouïa de Delà. Le cherif s'obligeait à n'intervenir en rien dans les affaires de ces gens. Après la conclusion
t. El-Kaïrouani, p. 355 et suiv., 390 et suiv.— Vayssettes, Ilist. des Beys de Constantine (loc. cit., p. 350 et suiv.). — Salah-cl-Anlri, précis, pass. — Féraud, Les ffarars (loc cit., p. 201 et suit ). — Le même, Les Jlen>Djellab (loc. cit., p. 369). — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 49 et suiv.
ANARC1IIK AU MAROC (1017)
de la paix, Mohammed-el-Hadj et ses bandes évacuèrent Sidjilmassa et rentrèrent dans leurs montagnes
Moulaï-M'hammbd, soutenu par les Arabes, s'empare d 'Oudjda
ET FAIT DES BXPKOITIONS FRUCTUEUSES DANS LA PROVINCE D'oRAN ;
puis, conclut la paix avec lfs Turcs. — L'échec éprouvé par le cherif M'hammed, tout sensible qu'il pût être à son amour-propre, vis-à-vis de ses rivaux de Delà, était presque un succès, puisqu'il consacrait ses conquêtes dans le Sud. Il ne paraît pas, du reste, avoir été, ne fût-ce qu'un instant, décidé à exécuter les conditions du traité et montra ses dispositions en cherchant chicane à Sidi-Mor'fer et autres marabouts qu'il devait respecter. Mais le moment n'était pas encore venu de jeter le masque et ce fut d'un autre côté qu'il se tourna.
S'étant mis en campagne, sans doute vers 1617, il pénétra dans les plaines du Haut-Moulouïa, chez les Angad, et reçut la soumission des Ahlaf et Segouna (des Maakil). Avec leur appui, il entra en maître à Oudjda, qui reconnaissait encore l'autorité des Turcs, et fil, de cette ville, le centre de ses opérations. Il effectua ensuite une razia fructueuse sur les Beni-Iznaccne. également sujels nominaux des Turcs, ce qui enlevait aux marabouts de Delà tout prétexte à des observations: puis, il envahit le territoire propre de Tlemcen, battit et razia les Oulad Zekri, les Oulad Ali-ben-Taleha et Beni-Mathar et les obligea à reconnaître son autorité. Après cela, ce fut au tour des Beni-Snous et des Douï-Yahïa de subir la puissance de ses armes. Il ramena, de ces expéditions, un grand nombre de prisonniers, et en rapporta un riche butin. Le tout fut déposé par lui à Oudjda.
Ces entreprises étaient trop fructueuses pour ne pas l'engager à pousser plus loin vers l'est. Bientôt, en effet, il tomba sur les R'ocel et Beni-Amer (Zor'ba), les razia et les contraignit à chercher un refuge auprès des Espagnols d'Oran ; puis, il revint jusque dans la campagne de Tlemcen. où il fit du butin. Les gens de cette ville, appuyés par les Turcs de la garnison, effectuèrent alors une sortie ; mais, au lieu de reprendre leurs bestiaux, ils éprouvèrent une défaite qui augmenta le butin du cherif.
Moulaï-M'hammed et ses alliés arabes passèrent l'hiver à Oudjda et, dès que la saison du printemps fut venue, ils parti-
1. Nozhet-el-IIadi, p. 281 et suiv., 286, 301 et auiv. du texte arabe, 466 et suiv. de la trad.
HISTOIRE DE l'aFRIQI'E
renl de nouveau vers lest et razièrent les Ahrar, sur les hauts plateaux, au sud-est de Saïda. Os grands succès frappèrent l'imagination des tribus sahariennes en excitant leur cupidité, ou éveillant le désir de tirer vengeance d'anciennes querelles. Mahmoud, cheikh des Ilameïane, vint apporter au cherif la soumission de celle grande tribu et ses voisins les Mehaïa et les Dakhila l'imitèrent. Disposant ainsi de nombreux contingents de cavaliers hardis, Moulaï-M'hammcd envahit le Tel de la province d'Oran et chassa devant lui les Soueïd, Hoceïne, Houareth et Hâchem, qui se retranchèrent dans le Djebel-Rached. Puis, il s'avança jusqu'à L'Ar'ouate, et à Aïn-Madi, mettant toutes ces contrées au pillage, ou recevant des soumissions de circonstance.
Cependant, les Turcs de Maskara et le bey de l'Ouest, qui résidait sans doute encore à Mazouna, s'empressèrent d'organiser comme ils le purent la défense, tout en adressant à Alger de pressants appels. Le pacha fit partir, le plus promptement possible, des troupes et des canons vers l'ouest; mais le cherif rentra directement de Aïn-Madi à Oudjda : puis, après avoir partagé le butin, il reprit le chemin de Sidjilmassa, donnant rendez-vous aux Arabes pour le printemps suivant dans les plaines des Angad. Quant à l'armée turque, elle traversa la province d'Oran sans rencontrer, pour ainsi dire, d'indigènes, car tous s'étaient réfugiés dans les montagnes du littoral, tant le cherif avait causé de terreur dans ces régions. Arrivés à Tlemcen, après avoir beaucoup souffert du manque de vivres, les Turcs furent très mal reçus par la population leur reprochant de l'avoir abandonnée aux attaques du cherif ; et bientôt l'armée reprit, fort mécontente, la route d'Alger, où elle arriva sans avoir pu recouvrer le moindre impôt. Elle ne s'était procuré sa nourriture, qu'au prix des plus grandes difficultés.
Le pacha d'Alger, que l'auteur d'Et-Tordjemane appelle Othmanc, nom dont la mention ne se trouve nulle part, jugea la situation assez grave pour décider, de concert avec le diwan, l'envoi à Moulaï-M'hammed de deux ambassadeurs chargés de lui présenter un message rédigé dans des termes aussi fermes qu'habiles, afin de l'amener à conclure la paix. Ces envoyés parvinrent sans encombre à Sidjilmassa et entamèrent les négociations qui furent très laborieuses. En effet, l'irritation du cherif en recevant cette communication fut d'abord extrême et il malmena rudement les porteurs du message ; mais ceux-ci lui exposèrent, avec tant de patience, de si bonnes raisons, qu'il finit par se calmer et conclure la paix. Il s'engagea, par serment, à ne pas franchir la Tafna, formant, à partir de cette date, la limite du territoire ottoman «à
ANARCHIE AU MAROC (16i'J)
moins que ce ne fut pour une œuvre agréable à Dieu et à son prophète »
Révolte de Fks. Sbs habitants appellent Moulaï-M'hammed. Il
EST DÉFAIT PAR MoIIAMMED-EL-IIaDJ ET SE CONFINE A SlDJILMASSA . —
Cependant les succès du cherif avaient eu un grand retentissement au Mag'reb, particulièrement à Fès. Cette ville, en effet, dont la population était assez inconstante, se trouvait humiliée d'obéir à un simple gouverneur, Abou-Beker-Et-Tameli, représensentant les marabouts berbères. Au commencement de l'année 1049, une révolte éclata dans le Vieux-Fès ; mais le gouverneur, retranché dans la Nouvelle-Ville, résista avec avantage aux tentatives tumultueuses des rebelles, si bien que ceux-ci se décidèrent à appeler à leur secours le cherif. Moulaï-M'hammed s'empressa d'accourir. Il fut reçu dans le Vieux-Fès comme un libérateur et ne tarda pas à se rendre maître d'Abou-Beker qu'il jeta en prison. Mais, dès qu'il eut appris ces nouvelles, Mohammed-el-f Indj appela aux armes ses adhérents et marcha sur Fès. Le cherif sortit à sa rencontre et les deux troupes en vinrent aux mains sous les murs de la ville. Cette fois encore la victoire resta aux marabouts de Delà (1er juillet 1049) ; quant à Moulaï-M'hammed, qui était rentré dans le Vieux-Fès, il se rendit bientôt compte que ses partisans de la veille n'avaient plus confiance en lui et s'empressa de reprendre la route de Sidjilmassa.
Les gens du Vieux-Fès, réunis autour de Abd-cl-Kcrim, chef des Andalous, luttèrent encore pendant quelque temps contre Abou-Beker, l'ancien gouverneur; néanmoins, ils finirent par se soumettre à Mohammed-el-Hadj, qui leur donna, pourle représenter, son fils Ahmed. C'est à cette époque que le chef des marabouts de Delà prescrivit au gardien des tombeaux des Edricides, Ali-bcn-Edris-el-Djouthi, de retirer des sépulcres de celte famille les restes des cherifs d'origine récente qui y avaient été inhumés et, comme ledit AU s'y refusait, il fit attaquer la mosquée par ses soldats, ce qui eut pour conséquence de déterminer l'émigration du représentant des Edricides.
La dernière défaite du cherif sembla lui avoir enlevé toute confiance en lui-même. 11 se confina dès lors à Sidjilmassa, s'appliquant à conserver ce qu'il possédait et se bornant û adresser aux marabouts de Delà des messages insultants. Il cherchait à se consoler de sa déchéance en composant des vers satiriques sur ses
1. Et-Tordjeman (traJ. Houdas, p. 6 et suiv.), texte arabe, p. 3 et suiv.
•J ii IlISToME DE l'aFRIQL'E
rivaux, ou en leur écrivant de longues lettres, indigestes factums, où la haine et la jalousie se cachent sous les fleurs d'une rhétorique de mauvais goût. Kn 1054, Mohammed-Cheikh, sultan de Maroc, termina obscurément sa vie et fut enterré auprès de son père, dans les sépulcres des cherîfs. Son fils Moulai Ahmed-el Abbas lui succéda ; il parait avoir borné son ambition à assurer la conservation de son petit royaume ; mais ses parents par alliance, les chefs des Chebanalc, ne tardèrent pas à le lui disputer1.
Luttes des corsâmes barra resques contre les puissances curétiennes. Ktat iie l'Eukoi'b vers 1049. — Tandis que le Maroc était le théâtre de ces événements, Alger se trouvait de nouveau ravagé par la peste. Cependant, les corsaires se livraient avec ardeur à leur industrie, encouragés par le pacha, et il serait fastidieux de rappeler leurs prouesses en mer et sur les côtes ; mais, ainsi que nous l'avons dit, le Khakan réclamait, depuis quelque temps, leurs services et, comme il n'y avait plus à douter de leur mauvaise volonté, il se décida à leur faire tenir une gratification de 00,000 soultanis (pièces d'or), moyennant quoi les reïs envoyèrent quelques navires. C'était un précédent qu'ils ne devaient pas laisser tomber en désuétude. Quant aux navires algériens, après avoir concouru au ravitaillement de La Canée et pillé sur les rivages amis et ennemis, ils prirent part au combat naval de Fochia, où l'amiral Hiva remporta un beau succès sur les musulmans (16-19).
La Méditerranée fut, à celte époque, le paradis des pirates barbaresques. La France avait eu toutes ses forces occupées par la guerre contre les Espagnols, pendant la fin du règne de Louis XIII et les premières années de la minorité de Louis XIV, puis la paix de 1048 avait été conclue non sans peine, car il fallait que tous les personnages ayant joué un rôle dans ce long duel profitassent matériellement de l'abaissement de l'Espagne. Mais la Fronde, en diminuant le pouvoir et en occupant généraux et hommes d'état, enlevait au gouvernement toute force et toute initiative extérieures. Naples avait vu un pêcheur s'emparer de l'autorité pour neuf jours et le duc de Guise, héritier de la maison d'Anjou, arriver avec une escadre de 30 vaisseaux dans le but de ramasser cette couronne (1018). Mais, malgré son courage et son audace, il ne put triompher de la haine traditionnelle portée, dans le pays, au nom fran-
1. Et-Tordjeman, p. 9 et suiv. de la traduction, 4 et suiv du texte arabe. — i\rozliel-el-IIadi, p. 254, 282 et suiv., 301 et suiv. du texte arabe, 428 et suiv., 467 et suiv. de la trad.