CHAPITRE XVII
PRÉPONDÉRANCE DU MAG'REB SOUS MOULAÏ-ISMAÏL. — LUTTES DES TURCS CONTRE LES PUISSANCES CHRÉTIENNES
Règne de Moulaï-îsmaïl. Il lultc contre son neveu Ren-Mahrez cl finit par triompher des révoltes et rester «cul maître du pouvoir. — Alger sous les deys. Réclamations cl négociations de la France. — Rivalité de Mourad- Bey et des deys de Tunis. Succès de Mourad ; sa puissance. — Mort de Mourad-Bey. Lutlcs entre ses fils. Mohammed-Bey reste mailre. du pouvoir. — Luttes enlrc Mohammcd-Bey et Ali-Bey en Tunisie. Succès d'Ali-Bey. — Nouveaux excès des corsaires algériens. Rupture avec la France. — Maroc : organisation des colonies nègres (Abid) par Moulaï-Istnaïl. La milice, dite de Sidi-cl-Roukhari. — Expédition de, Moulaï-Istnaïl dans le sud-est jusqu'au Clielif; il est abandonné par les Arabes et rentre en Mag'reb. — Révolte des frères dlsmaïl dans le Sahara. Il les disperse. Désastre de l'armée dans l'Atlas. Le sultan dompte les Reni-Iznacène et établit des postes depuis la plaine d'Angad jusqu'à Fès. — Siège des posles occupés par les chrétiens en Mag'reb. Prise d El-Mehdïa (la Mamourc) par Ismaïl. Révolte du Sous.
Rèonb de Moula'Msmaïi.. Ii. i.uttr contre son neveu Ben-Mahrez
ET FINIT PAR TRIOMPHER DES REVOLTES ET RESTER SEUL MAITRE DU POU- VOIR. — Les premiers temps du règne do Moulaï-îsmaïl furent assez troublés et il est cerlain qu'il eut de la difficulté à asseoir son autorité : malheureusement, les détails fournis par les auteurs sont assez contradictoires et nous ne pouvons que les résumer en adoptant, pour l'ordre des faits, ce qui parait le plus plausible.
Tout d'abord deux compétiteurs se mirent en révolte contre le nouveau sultan ; son frère, Moulaï-cl-I Jarrane, entouré de quelques partisans, se jeta dans le sud et, s'étant emparé de Tafilala. y fut proclamé sultan et étendit son autorité sur les régions sahariennes. Pendant ce temps, Ahmed-bcn-Mahrcz, neveu dlsmaïl, levait l'étendard de la révolte à Maroc et s'y faisait reconnaître par la population et les délégués des tribus environnantes. Enfin, le Maure El-Khadir R'aïlanc reparaissait dans le Rif, soutenu par un corps de Turcs d'Alger.
Moulaï-îsmaïl parait s'être d'abord emparé de Maroc, après un
siège assez court, mais sans avoir pu empêcher son neveu Ben- Mahrez de prendre la fuite et de se réfugier au milieu de ses partisans, berbères et arabes. Ce fut alors au tour de Fès de se lancer dans la rébellion ; les promoteurs appelèrent même, au milieu d'eux, Ahmcd-ben-Mahrez et le reconnurent comme sultan. Ismaïl revint donc vers le nord et dut entreprendre le siège de Fés qui dura de longs mois ; un renégat espagnol, F. del Pino, en dirigeait les opérations.
Pendant que ses troupes bloquaient ainsi la capitale, Ismaï trouva l'occasion de surprendre R'aïlane et les Turcs, du côté d'El-Kçar-el-Kebir, après avoir détaché d'eux leurs alliés arabes ; il leur infligea une défaite dans laquelle R'aïlanc trouva la mort. « Ce brave prince, dit Mouette dans la relation de sa captivité, était andalou, issu de l'illustre famille des Zegris de Grenade. Bien fait de sa personne, il avait pour tout le monde un regard doux et alîable. 11 portait une moustache blonde. C'était un bon soldat et un vaillant capitaine. » Nous avons dit plus haut que lord Bellassis avait traité avec lui, à l'époque de sa puissance, et obtenu en principe la cession d'une bande de terrain autour de Tanger. Inutile d'ajouter que ce traité n'eut aucune sanction.
Débarrassé de ce dangereux ennemi, Ismaïl put reporter toutes ses forces contre Fès et finit par contraindre cette ville à la soumission (oct. 1073) ; il la frappa d'une lourde contribution. Le siège avait duré plus d'un an ; quant a Ben-Mahrez, il avait quitté Fès, depuis quelques mois, et était rentré en possession de Maroc. Laissant deux officiers énergiques et dévoués dans chacune des deux villes de Fès, le sultan se mit en marche, a la tête de forces imposantes, afin de réduire d'une manière définitive la révolte de son neveu, Ben-Mahrez. Il alla d'abord opérer dans la région des lAngad, dont les tribus se livraient au brigandage, surprit et razia les Segouna et, après cette exécution, marcha contre son compétiteur qui l'attendait près de Tedla. La rencontre eut lieu à Bou- Agba ; après une lutte acharnée, dans laquelle le général de Ben- Mahrez fut tué, la victoire resta au sultan ;107i).
Le prétendant s'était réfugié dans le Derâa, tandis qu'Ismaïl entreprenait une série d'opérations contre les Chebanate, les Chaouïa et les tribus du Ilaha, populations guerrières qui luttèrent contre lui avec la plus grande énergie. Sur ces entrefaites, on apprit qu'Ahmed-ben-Mahrez était rentré à Maroc par surprise et y organisait la résistance. Le sultan revint l'y assiéger (1075); mais son neveu disposait de forces considérables au moyen desquelles il put se défendre avec avantage et infliger des pertes sérieuses à ses adversaires. Tandis qu'il était sous les murs de
le mag'rru SOUS MOUI.AÏ-ISMAÏI. (1077) 279
celte ville, un descendant des marabouts de Delà, nommé Ahmcdben-Abdallah, à son retour du pèlerinage, voulut rendre à sa famille son ancien éclat ; ii avait obtenu, paraît-il, l'approbation de la Porte et le concours des Algériens. Avant appelé aux armes ses adhérents, il réunit autour de lui un grand nombre de Herbères et délit successivement deux armées envoyées par le sultan pour le réduire.
Cependant Maroc résistait toujours, car l'investissement ne pouvait être complet. Dans le mois de juin lG7f>, une grande bataille, très meurtrière pour les deux partis, fut livrée sous ses murs et bien que le résultat eût été indécis, les assiégés se virent forcés d'abandonner leurs lignes avancées, pour se retrancher derrière les murailles. Cependant ils tinrent jusqu'au mois de juin de l'année suivante (1077). Ismaïl entra alors à Maroc de vive force, tandis que son neveu s'enfuyait vers le sud. La ville fut livrée au pillage et les habitants les plus compromis se virent envoyés à la mort ou jetés en prison.
Sans perdre de temps, Ismaïl marcha en personne contre Ahmedben-Abd-Allah et ses adhérents qui ravageaient les environs de Tedla. Parvenu dans cette ville, il y trouva son frère, Moulaïel-Harrane, arrivé de Tafilala pour lui offrir sa soumission et lui demander assistance contre son autre frère, Hammadi, qui lui disputait l'autorité dans le Sahara. Mais le sultan avait de trop légigitimes griefs contre Ll-IIarrane pour accepter sans réserve une démarche imposée parles circonstances. Il tenait, tout d'abord, à dompter la révolte du (ils du marabout et il n'obtint ce résultat qu'au prix d'une sanglante bataille. Les représailles qui suivirent ce succès furent terribles, car Ismaïl, irrité des difficultés qu'il rencontrait, devenait de plus en plus sanguinaire: sept cents têtes de vaincus furent expédiées à Fès et suspendues aux murailles. La population de cette ville célébra cette victoire par de grandes fêles, enthousiasme de commande, cachant une terreur intime.
Moulaï-el-Harrane, cflrayé par ces exemples, carde nombreuses exécutions particulières avaient suivi le massacre général, prit la fuite et se réfugia dans son oasis. Mais le sultan lança contre lui une armée qui s'empara de Tafilala et mit cette contrée au pillage; El-Harane, chargé de fers, fut expédié au sultan et, contre toute attente, en obtint son pardon sous la réserve de l'internement au désert.
Ainsi, après cinq longues années de luttes. Moulai - Ismaïl restait enfin maître du pouvoir; le pays était terrifié par sa vigueur et son énergie, mais les germes de rébellion n'étaient pas détruits. Le sultan s'occupa avec activité des affaires de son
empire et s'appliqua surtout à embellir Meknès, ville pour laquelle il montrait une prédilection marquée et où il se plaisait à résider. Malgré l'état de guerre et les dillicullés auxquelles il avait à faire face, il essaya de resserrer ses relations avec la cour de France; il continua aussi à protéger les marchands de Londres et de Bristol, tout en maintenant l'état de blocus de la place de Tanger. Le roi Charles II reçut même, en 107 i, une ambassade du sultan marocain, envoyée dans le but de conclure un traité de commerce. Mais, comme les Anglais exigeaient d'abord la reconnaissance de l'occupation de Tanger et la délimitation d'une zone neutre, les négociations furent rompues et les hostilités recommencèrent de plus belle contre cette ville. En 1070, I s mail reçut à Mcknès un ambassadeur anglais chargé de reprendre les négociations, mais le sultan le renvoya brusquement'.
Alger sols les devs. Réclamations et négociations de la France. — Nous avons laissé Alger sous le coup de la révolution qui a encore rompu un des liens unissant le pays à la Porte, puisque le chef du pouvoir exécutif est maintenant un dey, le reïs El-Hadj-Mohammed, tandis que le pacha turc se trouve réduit à l'état de gouverneur en efligie. Les Ottomans, du reste, semblent avoir tourné leurs regards d'un autre côté. Après le long et glorieux siège qui leur a livré Candie, — en leur coûtant cent vingt mille hommes, — ils se reposent et préparent une nouvelle invasion de l'Autriche. Cependant, en apparence, et surtout pour les étrangers, rien n'est changé en lierbérie. Les corsaires sont toujours pleins d'audace et souvent heureux. Les bagnes regorgent de captifs, les alîaires marchent ; mais précisément pour cela, elles leur amènent des réclamations incessantes de la part des nations alliées, sous « prétexte » que les traités sont violés.
En août 107*2, M. D'Alméras se présenta devant Alger pour exiger la restitution de captifs français et diverses satisfactions. 11 vint mouiller sous les canons mêmes du fort. Pendant que les négociations suivaient leur cours, un certain nombre d'esclaves chrétiens s'évadèrent et, s 'approchant à la nage, se réfugièrent sur son navire. Il en résulta, comme d'ordinaire, une émeute à
1. Nozhct-i:l-fladi, p. 30'i et stiiv. du texte arabe. 504 et suiv. de la trad. — F.t-Tordjeman, p. 12 et suiv. du texte. 2i et suiv. de la trad. — Castonnet des Fosses, La dynastie des cherifs f'ileli (/oc. cit., p. 317, 318, 403 et suiv.). — Elie de la Primaudaie, Villes maritimes du Maroc. /oc. cit., 317, 318. — Histoire des révolutions de l'empire du Maroc, p. 400 et suiv. — Abbé Godard, Maroc, p. 511 et suiv.
LUTTES DBS TURCS CONTHB LES CHRETIENS (1675) 281
Alger, et le consul, M. Dubourdieu se rendit à bord pour présenter les réclamations des patrons, ce qui lui fut refusé. Afin de le soustraire à la fureur de la populace qui lui aurait fait un mauvais parti, M. D'Almëras ne voulut pas le faire reconduire à terre et leva l'ancre, remmenant avec lui, malgré ses protestations.
Le dey eut fort a faire pour calmer la sédition et ce fut le père Le Vacher, religieux trinitaire, qui se trouva, ipso facto, à la tête du consulat de France ; or, comme il habitait le pays depuis 25 ans et y était estimé, les relations devinrent meilleures et plus calmes. Mais, en 1674, des différends s'étant produits au sujet de l'administration du Bastion, le chevalier d'Arvieux fut chargé de les régler et reçut, en même temps, sa nomination comme consul. Il arriva le 10 septembre à Alger ou son ignorance des choses du pays et sa présomption puérile l'empêchèrent de rendre de véritables services. Il rentra en France à la fin d'avril 1675, et fut remplacé par le père Le Vacher, nommé consul titulaire'.
Rivalité de Mourad-Bey et des deys db Tunis. Succès de Mou k ad ; sa puissance. — Cependant, à Tunis, la rivalité entre le dey et le bey, résultat inévitable de l'augmentation de la puissance de ce dernier à l'époque de llammouda, était entrée dans une phase aiguë. Héritier de la force cl du prestige de son père, maître de l'armée, seul connu dans l'intérieur, Mourad-Bey éclipsait le dey ou semblait le couvrir d'une protection un peu hautaine. « 11 avait un physique très avantageux, dit El-Kaïrouani, ...son aspect inspirait le respect et la crainte ; toute sa personne avait quelque chose de plus majestueux et de plus royal que son père. Actif et intelligent, il faisait tout par lui-même ; sévère, mais juste, il maintint les Arabes sous le joug de la subordination et respecta les usages établis. Il aimait beaucoup la chasse ; pour lui, le hennissement des chevaux était préférable au plus riche butin. »
Kl-Hadj-Châbane, le nouveau dey, essaya d'abord de réagir, en témoignant au bey un mépris peu affecté ; mais il n'était pas de taille à lutter contre ce dernier, surtout lorsqu'au retour de quelque expédition dans l'intérieur, il venait camper avec toutes ses forces sous les murs de Tunis. Il tenta de lui susciter des ennemis par l'intrigue ; mais Mourad découvrit la trame, et, s'étant créé des appuis dévoués dans la ville, il s'en servit pour obtenir la déposition et l'incarcération de Ghâbane (mars 1671).
1. De Grammunt, Ifist. d'Alger, p. 223 et suiv., 212 et suiv. — Le même. Relations sur la France (Revue afric, n° 168, p. 343 et suiv., no 169, p. 449 et suiv.)
HISTOIRE DE i/aFRIQUE
Hadj-Mohammed-Mentchali le remplaça comme dey ; c'était une créature de Mourad, que sa faiblesse de caractère livra sans défense aux intrigues des partis. En 1073, il fut destitu • et remplacé par Hadj-Ali-Laz ; cette fois la milice prenait sa revanche.
Mourad-Bey, ayant été rejoint par son frère Mohammed, se lança alors dans la révolte et les janissaires lui répondirent en prononçant sa destitution et en confiant sa charge à un certain Mohammed-Ag'a. « Aussitôt — dit Rousseau1 — le nouveau boy, à la tête des troupes qu'il réunit à la hâte, et qui se renforcèrent des contingents des Oulad-Saïd et des Mctalits, sort de Tunis, s'établit à El-Mellacin et marche sur l'ennemi qu'il rencontre à Agbet-el-Djezzar, à six milles de la ville. La victoire, quelque temps indécise, se déclare en faveur de Mourad-Bey. »
Poursuivi par le vainqueur, Mohammed Ag'a rentra à Tunis avec les débris de ses troupes; mais, le lendemain, Mourad était sous les murs de la ville et, avec beaucoup d'habileté, envoyait l'aman aux habitants. La déposition de Madj-Ali-Laz était la condition du pardon. Il fut remplacé par El-IIadj-Mami (1673) et de rigoureuses exécutions complétèrent les effets de la victoire. Ainsi, Mourad-Bey restait maître du pouvoir et tenait à sa discrétion ses rivaux dont la tentative de résistance avait achevé de détruire l'autorité. « 11 fut craint et obéi partout, dit Kl-Kaïrouani, et ce qui avait été difficile à son père fut facile pour lui. »
Chaque année, Mourad allait faire une promenade militaire dans le Djerid. Il s'y trouvait, en 1073, occupé à faire rentrer les contributions lorsqu'il apprit que la garnison et les habitants de Tripoli s'étaient encore révoltés contre leur pacha, lequel, assiégé dans la citadelle, était mort en l'appelant à son secours. Aussitôt, le bey marcha contre Tripoli, mit les rebelles en déroute et rétablit l'autorité. L'affaire de Tripoli peut être antérieure à la destitution d'El-Hadj-Ali-Laz, car les chroniques ne nous éclairent pas exactement sur ce point ; dans cette hypothèse ce serait à son retour de Tripoli que Mourad aurait été rejoint par son frère Mohammed, lui annonçant les mesures prises contre lui.
Après son dernier et définitif succès, Mourad s'établit au Bardo, où il vécut en souverain, entouré d'une véritable cour et en relations amicales avec le sultan de Constantinople. Ses fils, Mohammed et Ali, le remplacèrent peu à peu dans le commandement de l'armée et firent, au printemps de l'année 1075 une campagne dans le Djebel Ouslate, où les derniers rebelles avaient organisé la résistance. Ils y obtinrent de grands succès et rentrèrent
t. Annales Tunisiennes, p. 56.