CHAPITRE XVIII
BOMBARDEMENTS D'ALGER ET DE TRIPOLI PAR LA FRANCE EXPULSION DES CHRETIENS DU LITTORAL DE L'OCÉAN
Premier bombardement d'Alger par Duquesne.— Deuxième bombardement d'Alger par Duquesne. Résistante des Algériens. Mort du consul Le Vacher. Conclusion de la paix. — Tunisie : luttes d'Alî-Bcy contre son frère Mohammed. Intervention des Algériens. Triomphe d'Ali-Bey. — Nouvelle rupture entre les deux frères, suivie d'une réconciliation. Soutenus par les Algériens, ils s'emparent de Tunis. Mort d'Ali-Hey. Mohammed-Bey reste seul maître du pouvoir. — Bombardement «le Tripoli par d'Estrées. Satisfactions obtenues par lui à Tripoli et a Tunis. — État précaire d'Oran. Désastre de plusieurs expéditions espagnoles. — Bombardement d'Alger par d'Estrées. Atrocités commises par les Algériens. lladj-Hasseïn- Mezzo-Morto est forcé de fuir. Hadj-Chabane-Bey le remplace. Traité avec la France. Le pacha turc est repoussé. — Maroc : Moulaî-Ismaïl triomphe de la révolte de son neveu Ben-Mahrez et de son frère EMIarran. Evacuation de Tanger par les Anglais. Prise d'EI-Arakh. Les chrétiens expulsés du littoral océanien.
Premier bombardement d'Alger par Duqubsnb. — La rupture entre la régence d'Alger et la France offrit à celle-ci l'occasion d'essayer les galiotesà bombes de Renaud d'Éliçagaray. Duquesne, chargé de conduire l'expédition, reçut l'ordre « d'incendier Alger et de le détruire de fond en comble ». A la nouvelle des préparatifs faits par la France, le vieux dey El-Hadj-Mohammed prit la mer, laissant le commandement à son gendre I3aba-IIassen et alla se réfugier à Tripoli. L'n des premiers actes du dey intérimaire semble avoir été l'envoi, dans V( )uest, de ce corps expéditionnaire qui avait attiré Moulaï-Ismaïl vers Tlemcen *. peut-être même le conduisit-il en personne. Pendant ce temps, le consul Le Vacher, le diwan et Dussault, directeur des établissements, insistaient de toutes leurs forces pour obtenir un arrangement. Mais le gouvernement français était décidé à agir par la violence et leurs meilleures raisons se heurtaient contre ce parti pris.
Duquesne quitta Toulon, le 12 juillet 168*2, avec quinze galères, onze vaisseaux, deux brûlots et cinq galiotes à bombes. Le 25, il
s'approcha de Cherchel, canonna la ville, détruisit une redoute établie sur le rivage, et brûla deux navires musulmans. Le 29, il entra dans la rade d'Alger, y manœuvra pendant une quinzaine de jours, renvoya les galères qu'il jugea inutiles, et, le 20 août, s'approcha de la ville pour commencer le bombardement. Après quelques essais, il ouvrit le feu, le 26 au soir. Les défenses d'Alger étaient bien garnies de canons, et les citadins, résolus à une défense énergique ; cependant les nouveaux engins de destruction ne furent pas sans produire sur eux un effet moral sérieux.
Quatre-vingt-six bombes furent lancées sans donner le résultat sur lequel on comptait. Mais, dans la nuit du 30 au 31, cent quatorze nouvelles bombes produisirent de grands dégâts. Aussi, le 3 septembre, les reïs tentèrent-ils une attaque des vaisseaux qui fut énergiquement repoussée ; aussitôt les Algériens prièrent le père Le Vacher de se rendre auprès de l'amiral français pour demander quelles étaient les conditions exigées d'eux. Mais Duquesne reçut fort mal le consul, et déclara qu'il ne traiterait qu'avec les délégués du diwan, munis de pleins pouvoirs. Aucune autre démarche n'ayant été faite, le bombardement continua jusqu'au 12 septembre; la ville avait éprouvé de grands dégâts, mais le gouvernement était entre les mains des reïs qui, au fond, n'étaient peut-être pas fâchés de voir les citadins supporter tout le poids de l'attaque. Baba-Hassen maintenait la terreur dans Alger, en faisant décapiter quiconque murmurait ou parlait de se rendre.
Craignant alors les mauvais temps de l'équinoxe, l'amiral Duquesne mit à la voile, laissant à M. de Cléry le soin de continuer la croisière pendant l'hiver. Les résultats effectifs obtenus étaient à peu près nuls, comparativement aux dépenses faites et aux efforts tentés. Quelques maisons effondrées, les deux mosquées de la marine et plusieurs demeures, parmi lesquelles le consulat de France, endommagées, quelques centaines de musulmans de tout âge, tués ou blessés, tel fut le bilan de cette campagne. Comme toujours, il eût été préférable de profiter du premier moment d'effroi causé par le bombardement pour traiter. On laissa échapper cette occasion, et les Algériens s'habituèrent aux inconvénients des bombes. Enfin ils se préparèrent à une résistance plus sérieuse, sachant que les galiotes reparaîtraient l'année suivante, plus fortes et mieux armées'.
1. De Grammont, Ilist. d'Alger, p. 316 et suiv. — Le même. Relations, etc. (loc. cit.. p. 6 et suiv.) — Ez-Zohrat-En-Saïra (trad. Rousseau), p. 133 et suiv. — Gazette de France, 1682.