BOMBARDEMENTS DALGER ET DR TRIPOLI
près les choses, et tacher de rétablir la tranquillité dans la régence. 11 n'en fallut pas davantage pour tout gâter ; la guerre recommença de plus belle. Grâce à l'appui des Algériens, les deux frères s'emparèrent alors du Kef et de Badja, puis proclamèrent la déchéance d'Ahmed-Tchalabi, le remplacèrent comme dey par un certain Mohammed-Baktache, et vinrent assiéger Tunis fnov. 1085).
Après de nombreux combats, le dey Tchalabi se trouva contraint de se renfermer derrière les murailles de la ville, tandis que l'armée combinée s'emparait de Porto-Farina, de la Goulctte et même de Bizerte. Kn vain de nombreux ambassadeurs de la Porte tentèrent-ils d'amener un arrangement entre les belligérants. Les deux frères et les Algériens ne voulaient rien perdre de leurs avantages, d'autant plus que les habitants de Tunis, las de la tyrannie du dey, désertaient en masse et venaient se réfugier au camp des assiégeants. Cette situation se prolongea néanmoins durant sept longs mois. Vers la fin de mai 1680, Tchalabi, à bout de ressources, se renferma, avec ses derniers adhérents, dans la Kasba, pendant que les beys et les Algériens entraient à Tunis. Prolonger la résistance était inutile ; le dey essaya de fuir pendant la nuit, mais il fut atteint dans les plaines de Sidjouni, ramené à Tunis et mis à mort avec ses adhérents les plus compromis.
Hadj-Mohammed-Baktache fut installé comme dey; quant aux deux frères, ils convinrent de partager l'autorité dans la province, Ali-Bey ayant pour lui la partie septentrionale et Mohammed celle de l'intérieur. Mais, avant que ce projet eût pu recevoir son exécution, les citadins, irrités par les exactions des Algériens et les vengeances exercées par Ali-Bey, se réunissent en bandes et se portent tumultueusement au camp algérien où se trouvaient les deux frères. Ali-Bey monte à cheval pour résister à la sédition, mais il se voit bientôt entouré par un groupe de forcenés, qui le jettent à bas de sa monture et le percent de coups. Puis ils lui coupent la tête, la placent au bout d'une pique et, après avoir promené en triomphe ce lugubre trophée dans les rues, l'exposent sur la place de la Kasba (18 juin).
Telle fut la fin de cet homme, qui sut tenir en échec le pouvoir des deys et des pachas turcs, en se servant de l'élément indigène, et porter à ce mode de gouvernement des coups dont il ne se releva pas, de sorte qu'il prépara l'avènement du régime héréditaire en Tunisie. Son fils, Mourad, chercha un refuge auprès du duc de Toscane. Quant à Mohammed-Bey, dont la conduite dans le dernier acte du drame parait quelque peu louche, il demeura seul maître de l'autorité comme chef des troupes, tandis que Baktache, sa créature, conservait le titre de dey. L'armée algé-
HISTOIRE DE l'aKHIQUB
ricnne se décida alors au départ. Une partie fut embarquée, mais le reste rentra par terre, sous la conduite d'Ibrahim-Khoudja, que Mohammed-Bey accompagna jusqu'à la frontière, en lui donnant de grands témoignages d'amitié. Cette intervention d'Alger dans les affaires de la Tunisie, fâcheuse à tous les points de vue, devait être la source de difficultés ultérieures fort graves entre les deux régences.
Quelques mois auparavant, le pacha El-Hafsi était mort à Constantinople. Vers la fin de l'année, la Porte, renonçant à envoyer à Tunis un nouveau représentant, conféra au dey Haktache le titre de pacha '.
Bombardement de Tbipoli par d'Estrées. — Satisfactions obtenues par lui a Tripoli et a Tunis. — Nous avons vu, précédemment, qu'à la suite d'excès commis par les corsaires de Tripoli, Duquesne avait obtenu d'un délégué de la Porte un traité disposant que les esclaves français seraient tous restitués. M. de la Magdelaine, envoyé comme consul dans cette ville, pour en assurer l'exécution, se heurta d'abord à une violente opposition, dont il parvint à triompher par son énergie. Les luttes entre le diwan, les Yoldachs, les reïs, les deys et les pachas, divisaient Tripoli, aussi bien qu'Alger et Tunis, et y produisaient une anarchie rendant la situation du consul fort difficile. C'est pourquoi le roi Louis XIV envoya, en juin 1G83, M. de Bonnecorse à Tripoli pour soutenir les revendications du consul. Nfalheurcusement, le navire qui portait l'envoyé fit naufrage à l'entrée même du port de cette ville, et ■ M. de Bonnecorse fut mis au bagne avec tout son équipage. Aux réclamations de M. de la Magdelaine, on répondit en le jetant en prison, et les pirates se lancèrent de plus belle à la poursuite des vaisseaux français, puis ils chassèrent honteusement le consul, après l'avoir fort maltraité.
Le gouvernement de Louis XIV n'était nullement disposé à supporter de telles insultes : il chargea le maréchal d'Estrées d'en tirer une éclatante vengeance, et cet officier arriva devant Tripoli, avec la flotte française, dans les premiers jours de juin 1685. A cette vue, la population se mit en révolte contre son dey Abaza, auteur responsable des derniers événements, et, s'étanl emparée
1. El-Kairouaui, p. 377 et suiv., 346 et suiv. — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 61 et suiv. — De Grnramout, Relations avec la France, etc.. Revue afric., n° 171, p. 163, 164. — El-Hadj-Hammoudaben Abd-EI-Am (continuateur d El-Kairouaui), pass. — Tunis, par Marcel (Univers pitt., p. 185 el suiv ).
BOMBARDEMENTS d'aI.GER ET DE TRIPOLI (1683) 303
de lui, l'envoya à l'île de Djerba, tandis que plusieurs de ses officiers étaient mis à mort. Mais cette réparation était trop tardive, et l'amiral ne pouvait en mesurer la valeur. Il fit donc ouvrir le feu le 19 et eut bientôt mis la ville en ruines. Le nouveau dey, El- Hadj-Abd-Allah, vieillard nonogénaire, vint alors, humblement, au vaisseau de l'amiral se soumettre à toutes les conditions qu'il lui plairait d'imposer. Une amende de 500,000 livres, l'élargissement immédiat de tous les captifs chrétiens, à quelque nation qu'ils appartinssent, et enfin une remise d'otages, telles furent les exigences de l'amiral. La majeure partie de la somme fut versée sur-le-champ et 1,200 esclaves obtinrent la liberté ; puis la flotte mit à la voile, emmenant les otages et apportant au roi de France une lettre du dey, dans laquelle celui-ci expose que toute la responsabilité de ce qui est arrive doit retomber sur Abaza et les misérables qui soutenaient son gouvernement. Quant à lui, il se trouvait alors à Alexandrie et proteste de son dévouement à la France.
A son retour, d'Estrées passa par Tunis (août) et, bien qu'ayant trouvé le pays en pleine guerre civile, il obtint diverses satisfactions et signa même, le 30 août, un nouveau traité, par lequel la régence s'obligeait à payer au commerce français une indemnité de 00,000 écus. Et, comme les fonds manquaient, la maison Gautier, de Marseille, fournit une avance de 52,000 écus, moyennant quoi elle reçut l'autorisation de fonder un comptoir au cap Nègre1.
État précaire d'Or an. Désastre de plusieurs expéditions espagnoles. — Nous avons laissé Oran en proie à la peste et en guerre constante contre les indigènes, soutenus par les Turcs. Don Pedro de Guzman, comte de Teba, vint, en 1678, prendre le commandement de la place. Il occupait le poste depuis trois mois, lorsqu'il voulut, au printemps de l'année 1681, faire, à l'exemple de ses prédécesseurs, une grande razia du côté de Mostagancm. Malheureusement, soit par impéritie, soit qu'il eût été victime d'une trahison, il tomba dans une embuscade, périt en combattant et eut la tête tranchée, ainsi que la plupart de ses soldats. Ce désastre plongea Oran dans la stupeur. Dona Mariana, veuve du gouverneur, avait d'abord essayé de diriger les affaires, mais une telle tâche était au-dessus de ses forces, et elle dut la remettre à don A. de Agulo, gouverneur de Mers-el-Kebir, jusqu'à l'arrivée du
1 Féraud, Annales Tripolitaines (Revue nfric, n» 159, p. 214 et suiv.) — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 67. 68, et pour le texte du traite fait pour cent ans et signe par le paclia, le dey Tcbalabi, Muhamtucd- Bey et l'ag'a des Janissaires, p. 482 et suit.
304 HISTOIKE DE L AFRIQUE
nouveau capitaine général. Plusieurs gouverneurs se succédèrent, et enfin P. Fray de Bracamontc vint, en 1685, prendre le commandement.
Le nouveau capitaine général était arrivé avec la résolution de délivrer Oran du cercle de fer qui l'entourait. II fit, dans ce but, une expédition que le succès couronna. Encouragé par cette réussite, il sortit d'Oran le 9 juillet, mais ce fut pour donner, à une lieue de la ville, dans un piège tendu par les indigènes. Entouréde nombreux ennemis, il périt avec toute son escorte. La situation, o.\ le voit, était de plus en plus critique et l'envoi de renforts devenait urgent. Ils arrivèrent, le 19 septembre, avec le nouveau gouverneur, D. F. Nieto de Silva. L'année suivante (1686), ou peut-être quelques années plus tard, le bey de l'ouest, Chàbane, voulant arrêter le mouvement qui avait porté les Beni-Amer à se soumettre aux Espagnols et à venir camper sous les murailles d'Oran, attaqua cette ville avec toutes ses forces et périt, frappé par une balle, dans un combat sanglant où les chrétiens perdirent, dit-on, onze cents hommes. Cependant ils paraissent avoir eu la victoire, car ils coupèrent la tête du bey et l'accrochèrent à la muraille, au-dessus de la porte d'Oran
Bombardement d'Alger par d'Estrées. Atrocités commisbs pas les Algériens. — IIadj-Hasslïn-Mezzo-Morto est forcé de fuie. Hadj-Cuaijane-Bi:y le remplace. Traité avec la France. Le pacra turc est repoussé. — Après la conclusion de la paix avec la France, obtenue par Tourville, les Algériens avaient tenu d'abord à faire preuve de zèle, ne permettant aucune vexation contre nos nationaux ; de plus, au printemps de l'année 1085, une ambassade, envoyée par eux à Louis XIV, avait été reçue à Versailles. Son chef, El-lIadj-M'hammed, avait remis au roi, entre autres présents, dix chevaux barbes. Les reïs se dédommagèrent en courant sus aux Anglais et Hollandais, et en allant piller les rivages de l'Italie, des îles et de l'Espagne.
En 1686,1e dey Hadj-Uousseïn-Mezzo-Morlo ayant reçud'Orient le titre de pacha, renvoya à Tripoli le vieux Ismaïl, avec la même qualité. Sur ces entrefaites, lbrahim-Khodja, rentré de Tunis chargé de butin, fut, par ses intrigues, proclamé dey. Mais, sachant sans doute qu'il n'y avait pas place pour lui à Alger, tant que
1. Général de Saudoval. Les inscriptions d'Oran (Revue afric. n° 91, p. 59, 60). — Commentaire d' El-Halfaoui, Gorguos.(Hcvuc afric, 2* année, p. 3*2. 33.) — Walsin Estliorliazy, Domination turque, p. 169 et suiv. — L. Fey, lltst. d'Oran, p. 117 et "suiv.