PERTB D'OHAN PAR LES ESPAGNOLS — PUISSANCE DU MAROC
En mai 1724, le vicomte d'Andrezel, allant à Constantinople, comme ambassadeur de France, vint avec son escadre faire une visite à Tunis et y fut reçu par le bey lui-même avec les plus grands honneurs. Enfin en 1725, Hosseïn, cédant aux instances de la Porte, conclut avec l'envoyé de l'empire d'Autriche un traité de paix dont le bénéfice s'étendit aux Pays-Bas autrichiens et aux Deux Siciles (septembre 1725). La régence tunisienne s'appliquait ainsi, sous l'habile direction de son bey, à cesser d'être une république de soldats et de corsaires, pour s'élever au rang de petit
état1.
Kbmanb-Housseïn, dit Bou-Kbmïa, bey db Constantinb pendant 23 ans. Ses luttes contre les familles féodales. — Conslantine, de même que Tunis et Oran, avait enfin trouvé un administrateur sérieux dans la personne du bey Keliane-Housseïn, surnommé Bou- Kemla (l'homme au poignard), qui devait conserver le gouvernement de la province durant 23 années. Il offre une nouvelle preuve de ce fait, que l'impuissance du régime turc dépendait principalement de la courte durée du mandat confié à ses fonctionnaires. Ainsi, la crainte des usurpations avait conduit tout naturellement à l'anarchie et il avait fallu de longues années de désordres de toute sorte pour arriver à l'abandon du système qui n'avait eu pour but que de les empêcher.
Bou-Kemïa prit possession du beylik de Conslantine en 1713 et, dès la première année de son commandement, il conduisit une armée dans le Ferdjioua, vaste et riche contrée, située entre Mila et Sétif, et qui, depuis plusieurs années, vivait dans l'indépendance la plus complète et ne payait plus d'impôts. Un certain Achour, originaire de l'Ouad-Zenati, contraint de fuir son pays, avait trouvé, vers le milieu du siècle précédent, un refuge auprès du cheikh des Ourcifen vieille famille berbère, maître de cette région ; après avoir été adopté par lui, il devint son successeur. Puis, aidé par un groupe de cavaliers déterminés, de toute origine, qu'on appela les Beni-Siline, il expulsa du Ferdjioua, les Ourcifen, et resta seul maître du pays où il vécut indépendant, comme un baron du moyen-âge. Ainsi se forma la famille féodale des Oulad- Achour, que nous allons voir entrer en scène.
Le cheikh du Ferdjioua se nommait, en 1714, El-Hadj-ben
1. A. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 99 et suiv. — Le même, Texte des traités avec la France, la Hollande. l'Angleterre, p. 432. 442, 489, 519. — Correspondance des consuls d'Alger (Revue afric, u° 187, p. 60 et suit.). — Marcel, Tunis (loc. cil.), p. 188.
HISTOIRE DB l/ AFRIQUE
Achour. Il se retrancha dans sa montagne et le bey, qui se croyait sûr du succès, ayant eu l'imprudence de s'engager dans ses défilés, se vit tout à coup entouré d'une nuée d'ennemis. Sa défaite fut complète ; on dit qu'il laissa jusqu'à sa musique aux mains des rebelles, en outre d'un grand nombre de prisonniers que le cheikh El-Hadj renvoya, après leur avoir coupé les oreilles, en les chargeant de dire à leur maître que, s'il recommençait une semblable expédition contre lui, il abattrait, non les oreilles, mais les têtes.
Cette leçon, un peu sévère, profita au nouveau bey qui, dès lors, ne se départit plus des règles de la prudence. Il parcourut en maître son beylik et s'avança jusque dans l'extrême sud, où il fit rentrer les impôts dus depuis longtemps par les gens des oasis. En 1724, il attaqua à l'improviste la tribu des Ilenanecha, qui s'était révoltée, et lui enleva 8,000 têtes de bétail et une partie de ses bagages. Le cheikh Bou-Aziz, son chef, se disposait à se rendre, lorsque sa fille, Euldjia, s'élançant sur un cheval, harangua en ces termes les femmes de la tribu : « Puisque les hommes n'ont pas le courage de marcher contre ces Turcs, qui viendront bientôt nous violer sous leurs yeux, allons, nous-mêmes, vendre chèrement notre vie et notre honneur et ne restons pas plus longtemps avec ces lâches ! » Puis découvrant sa gorge et la montrant aux hommes, elle leur cria : <« Enfants de Nacer, qui voudra sucer ce lait n'a qu'à me suivre. »
Entraînés par les paroles de cette femme rappelant les héroïnes de la belle époque arabe, ou la berbère Kahcna, les Henanecha se lancèrent de nouveau contre leurs ennemis, reprirent leurs troupeaux, et mirent en déroute les troupes turques. Tout l'Aourès, obéissant alors à la famille des Oulad-bel-Gassem, établie à Chemorra, était en révolte et ce ne fut qu'après une autre expédition, effectuée l'année suivante, que la paix fut conclue par le bey de Constantine, avec eux et les Henanecha.
On le voit, l'administration du bey de l'Est s'appuyait, en temps ordinaire, sur les chefs des familles féodales : Oulad-Mokrane, dans la Medjana, Oulad-bou-Aokkaz, chez les Arabes du sud, Oulad-Achour dans le Ferdjïoua, Harar et Oulad-bel-Gassem dans l'est et le sud-est ; mais elle avait aussi à compter avec eux *.
t. Fcraud, Les 1 1 arars (loc. cit., p. 213 el tuiv.). (Voir le Chant en l'honneur d' Euldjia, donné par cet auteur, p. 214 et suiv.) — Peys- ■oonel. Voyages dans les régions de Tunis et d'Alger (édit. Dureau de la Malle. 1838). — Vayssettes. Hist. de Constantine sous les beys (loc. cit., p. 289 et suit.). — Snlah-el-Antri, Précis.
PUISSANCB DU MAROC (1713)
Suite du bègnb db Moulaï-IsmaïI au Maroc. Les Espagnols font lever lb siège db Ceuta. — Au Maroc, M oulaï-Ismaïl continuait à régner, mais, soit par l'effet de 1 âge, soit par la modification résultant de l'exercice prolongé d'un pouvoir absolu, le caractère du sultan devenait, de jour en jour, plus sombre et plus violent. De Meknès, son séjour de prédilection, il lançait ses ordres et faisait trembler tout le Mag'reb. Fès, comme Maroc, semblent avoir été l'objet d'une haine un peu puérile de sa part et où se mêlait, peutêtre, une sorte de jalousie, car il ne cessait de faire travailler à Meknès pour éclipser les deux anciennes capitales. Malgré tous ses efforts, la Badïàa de Maroc rayonnait toujours de la magnificence dont El-Mansour l'avait comblée. Cela était insupportable au despote et, dans le cours de l'année 1710, il ordonna de la détruire : « Toutes les constructions, dit l'auteur de la Nozha, « furent démolies de fond en comble, les matériaux bouleversés, « les objets d'art mutilés et dispersés de tous côtés. Le sol resta « ensuite à l'état de terrain vague qui n'aurait jamais été utilisé et « devint le lieu de rendez- vous des chiens et l'asile des chouettes. » Détail curieux, il n'est pas une cité du Mag'reb qui ne reçut quelque fragment de la Badiâa.
Les armées du sultan parcoururent en tout sens l'empire et s'avancèrent jusque dans l'extrême sud. Grâce aux mesures prises pour rompre les tribus indomptées, il fit régner la sécurité dans la partie moyenne et septentrionale du Mag'reb ; mais le Sous méridional et le Derâa furent encore le théâtre de bien des révoltes. Abou-Mansour, fils de Moulaï-Ismaïl, fut le promoteur d'un de ces mouvements, dans le Sous, en 1711. Un autre de ses fils, Abou-Nacer, y fut assassiné en 1713 ; peu après avait lieu le décès d'un troisième, Abou-Merouane, gouverneur des régions de l'Est. Ahmed-ed-Dehbi, héritier présomptif, voyait ainsi s'éclaircir les rangs de ceux qui auraient pu lui disputer le pouvoir.
Moulaï-Ismaïl parait avoir professé une haine particulière contre les habitants de Fès, aussi ne négligea-t-il aucune occasion de les opprimer, de les exploiter et de les abaisser. En revanche, les nègres avaient toutes ses faveurs, expiées quelquefois par de cruels traitements. Il exigea même des légistes musulmans certaines fetoua reconnaissant comme parfaitement légales les dispositions qu'il prenait pour leur conférer des droits égaux, sinon supérieurs à ceux de leurs anciens maîtres. Quant aux chrétiens, ils avaient perdu tout crédit aux yeux du despote qui ne pensait plus à solliciter la main des princesses de France. La piraterie ileuril de plus belle, dans les ports du Mag'reb, et les captifs chrétiens remplirent les bagnes et furent employés aux embellissements de Meknès.
En 1721, le roi d'Espagne Philippe V, ayant mis à la disposition du marquis de Levés une petite armée et des vaisseaux, en le chargeant de débloquer Ceuta, cet officier débarqua sans encombre et fondit à l'improviste sur le camp des assiégeant». Les Espagnols s'en emparèrent sans peine, car les musulmans n'étaient plus habitués aux sorties des assiégés, le mirent au pillage, ainsi que le logement de leur général qu'on appelait le château, enlevèrent tous les approvisionnements et poursuivirent les indigènes jusque dans les gorges de la montagne, désignée par les Espagnols sous le nom de Sierra Bullones. Ils se rendirent encore maîtres du fort d'Afrag et revinrent à Ceuta avec 27 canons et 4 drapeaux. La ville était débloquée et le marquis de Levés rentra en Espagne en ne laissant que le chiffre habituel de soldats, comme garnison.
Après son départ les musulmans ne tardèrent pas à revenir en nombre et à reprendre le siège
Mort db Moulaï-Ismaïl ; son œuvre, son caractkrb. — Le samedi 22 mars 1727, Moulaï-Ismaïl mourut à Meknès, après une courte maladie. Il était âgé de 80 ans, et avait régné pendant 57 ans. On l'enterra dans le mausolée du cheikh El-Medjdoub. Son fils, Ahmcd-ed-Dehbi, héritier présomptif, qu'il avait appelé auprès de lui, fut aussitôt proclamé sultan et reçut les dépulations des principales villes venant le féliciter.
Le long règne de Moulaï-Ismaïl a eu, pour le Maroc et pour la dynastie des cherifs Hassani, une importance capitale. L'énergie et la ténacité déployées par lui pour obliger les populations si diverses du Mag'reb à se soumettre à son joug ; la création de postes fortifiés dans toutes les régions et sur toutes les routes, et enfin l'institution de la garde nègre, changèrent les conditions du pays et donnèrent au sultan la force nécessaire pour le contraindre à obéir. C'est grâce à celte organisation que le Mag'reb est resté jusqu'à nos jours, à peu près intact, soumis à la même dynastie.
La sécurité établie par Ismaïl fut complète, et ce n'est pas sans raison que l'auteur du Tordjeman dit : « Un juif, une femme seule, pouvaient aller d'Oudjda à l'Ouad-Noun, sans que personne osât leur demander d'où ils venaient ni où ils allaient Les malfai-
1. Nozhet-El-Uadi, p. 193 de la trad., 113 du texte arabe.— Et-Tordjeman, p. 26 et suiv. du texte arabe, 51 et suir. de la trad. — Castonnet des Fosses, Dynastie des cherifs Fileli (loc. cit., p. 421, 422). — Elie de la Primaudaie, Villes maritimes du Maroc (Revue afric., 93. p. 212). — Calderon, Manuel de l'officier au Maroc, p. 293. — Abbé Godard, Maroc, p. 527 et suiv.