‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 93 sur 174 · ANARCHIE EN TUNISIB ET AU MAROC · texte numérisé non relu

ANARCHIE EN TUNISIB ET AU MAROC

Les Oudaïa mirent au pillage le marché et les magasins de Fès ; puis, leur chef, Mohammed-ben-Ichou, fit arrêter et jeter en prison les notables de la ville, envoyés auprès du sultan pour réclamer justice. Il en résulta de nouveaux conflits et bientôt une armée vint assiéger Fès. Abou-Farès, fils du sultan, parvint alors à calmer la révolte ; mais, à peine s'était-il retiré que les Oudaïa lancèrent des bombes sur la ville. Sur ces entrefaites, les Abid de Mechra-er-Remel firent savoir, secrètement, aux gens de Fès, qu'ils étaient disposés à reconnaître comme sultan le prince Abdel-Malek (fils d'Ismaïl), gouverneur du Sous. Ayant reçu leur approbation, ils adressèrent ce double hommage à Abd-el-Malek ; celui-ci quitta aussitôt Taroudentet marcha vers le nord, au milieu de l'allégresse générale. Les chefs des Abid déposèrent Ahmeded-Dehbi et s'avancèrent au-devant de son frère qui fit son entrée à Meknès au bruit des salves et des acclamations (mars-avril 1728). Ahmed-ed-Dehbi avait régné un an. Il fut étroitement détenu par Abd-el-Malek qui l'expédia ensuite à Sidjilmassa.

On avait fondé de grandes espérances sur Abd-el-Malek, mais il lui était impossible de faire des miracles et l'esprit public ne tarda pas à changer de direction. De plus, il mécontenta les Boukharis, ces Mamlouks habitués aux cadeaux dont Ismaïl les comblait, en ne leur donnant qu'une très faible somme. Son avarice détacha de lui les soldats et, après quelque temps d'anarchie, ils s'entendirent pour rappeler Ahmed-ed-Dehbi qui s'était montré particulièrement libéral. Ayant envoyé une députation a Sidjilmassa pour ramener ce prince, les Abid refusèrent d'écouter Abd-el-Malek et bientôt, marchant sur Meknès, ils y entrèrent tumultueusement et mirent cette ville au pillage, tandis que le sultan prenait la route de Fès, suivi de sa famille et de ses serviteurs.

Cependant Ahmed-ed-Dehbi, arrivé de Sidjilmassa, avait repris en main l'autorité à Meknès, et recevait l'adhésion de la majorité des villes. Mais Abd-el-Malek avait été accueilli en souverain à Fès et les régions du nord et de l'est lui restaient fidèles. En vain Ahmed-ed-Dehbi essaya d'obtenir des gens de Fès qu'ils lui livrassent son frère : ses envoyés furent massacrés et bientôt les Oudaïa, attaqués, surpris, dépouillés, eurent à supporter de terribles vengeances de ja part de ceux qu'ils avaient si durement opprimés. Dans les premiers jours d'août 1728, Ahmed-ed-Dehbi arriva de Meknès et commença le siège, puis le bombardement de la ville, qui fut en partie détruite. Néanmoins, les assiégés luttèrent pendant cinq mois et ne se décidèrent à se rendre que lorsque le manque de vivres les empêcha absolument de prolonger la résistance. 11 fut décidé qu'Abd-el-Malek serait livré, mais celui-ci

HISTOIRE DE ^AFRIQUE

obtint l'engagement formel, garanti par le serment de 50 caïds qu'il aurait la vie sauve. Son frère l'interna à Sidjilmassa.

Peu de temps après, Ahmed-ed-Dehbi tomba gravement malade et, se sentant perdu, donna l'ordre d'étrangler secrètement Abd-el-Malek à Sidjilmassa. Les deux frères moururent à trois jours d'intervalle, ce dernier le 2 et Ahmed le 5 mars 1729. Mais la mort d'Abd-el-Malek fut tenue secrète et ses partisans attendirent longtemps son retour.

Abd- Allah, autre fils d'Ismaïl, qui se trouvait alors à Tafilala, fut proclamé par les officiers. On envoya une députation pour le ramener, tandis qu'une lettre d'un caractère pacifique était expédiée à Fès. Elle y fut favorablement accueillie et bientôt Abd-Allah arriva du Sud, directement à Fès, où il fut reçu par la population qui s'était portée à sa rencontre jusqu'à El-Mehras. Le lendemain, il fit son entrée dans la ville-neuve et reçut le serment des habitants, ayant à leur tête le Cadi ; il les invita à lui fournir 500 archers choisis et, avec cette escorte, prit la route de Meknès où on l'accueillit avec de grands honneurs. Le 30 avril, la cérémonie de son investiture fut renouvelée.

Cependant, Fès demeurait dans une sorte d'indépendance et le sultan signifia à ses habitants d'avoir à lui remettre les forts et ouvrages de défense pour qu'il y plaçât garnison ; mais ces citadins ne tenaient nullement à se livrer ainsi, sans défense, aux vengeances de leurs ennemis. Ils essayèrent d'obtenir quelque adoucissement et les Oudaïa en profitèrent pour donner carrière à leurs mauvais procédés, si bien que les gens de Fès finirent par se mettre en révolte ouverte. Vers le milieu de mai 1729, Moulaï- Abd-Allah vint investir la malheureuse ville dont il ravagea les jardins et les cultures, tandis que les boulets et les bombes faisaient leur œuvre destructrice. Le siège était dirigé par le baron de Riperda, aventurier né en Hollande, d'une famille d'origine espagnole, et qu'une fortune imméritée avait fait, pendant un an, premier ministre de l'Espagne (1725-1726). Après sa chute et son évasion de la tour de Ségovie, il s'était réfugié au Maroc où il avait offert ses services au sultan. Lorsque la famine fit sentir ses effets, les assiégés se décidèrent à traiter et il est probable que le sultan avait hâte d'en finir aussi, car il ne leur imposa pas de conditions onéreuses et se borna, pour le moment, à faire occuper par ses soldats les points importants (octobre) ; après quoi il s'empressa de rentrer à Meknès. Il alla ensuite combattre les Aït- Yemmour, Aït-Malou et Aït-Isri qui avaient recommencé leurs déprédations, et leur fit éprouver des pertes sensibles.

A son retour, le sultan, se faisant l'exécuteur des vengeances de

REPRISE d'oRAN PAR LES ESPAGNOLS (l73l)

son entourage contre les gens de Fès, ordonna le massacre de leurs otages. Un certain caïd Hamdoun-er-Roussi se montrait le plus acharné contre la malheureuse cité, dont il démantela les fortifications.

Le sultan confia alors le commandement de Fès au caïd Taïebben-Djelloul, homme féroce, qui se livra à toutes les violences contre les citoyens ; lorsqu'il fut las de tuer et de dépouiller, on le jeta à son tour en prison (1732). Abd-er-Rezzak-ben-Ichou, qui le remplaça, s'en prit plus particulièrement aux commerçants ; il les fit arrêter et dévaliser, arrivant ainsi à se procurer des sommes considérables pour le sultan.

Telle était la situation du Maroc et Ton ne peut s'empêcher de plaindre les malheureux habitants de Fès, tout en admirant leur courage et en s étonnant que cette ville ne fût pas absolument ruinée et que les chacals qui la dévoraient trouvassent toujours de nouvelles proies dans ses ruines1.

Philippe v, roi d'Espagne, prépare l'expédition d'Oran. — Dès que le roi d'Espagne, Philippe V, se trouva délivré de ses embarras par les traités qui avaient mis fin à la guerre de la succession (1711), il se tourna vers l'Afrique, bien décidé à y reprendre, sinon la suprématie d'autrefois, au moins les positions perdues. Mais de nouvelles complications politiques absorbèrent le gouvernement espagnol et bientôt la guerre recommença exigeant toutes ses forces, car c'était contre l'Europe entière que l'Espagne luttait et la fortune ne lui était guère favorable. En 1720, profitant d'un instant de répit, Philippe V envoya, ainsi que nous 1 avons vu, une expédition dans le but de faire lever le siège de Ceuta ; ce n'était qu'un prélude ; mais d'autres événements vinrent en ajourner la suite naturelle : l'abdication du roi, le court règne de son fils, la reprise de la couronne, la rupture avec la France et l'Angleterre, le siège de Gibraltar et l'affaiblissement mental du roi

Enfin, en 1729 et 1731, l'Espagne conclut la paix avec ses adversaires, et Philippe V put s'occuper de ce qui était seul capable de le tirer de sa torpeur: l'organisation d'une expédition militaire. Oran était le but désigné depuis longtemps, car sa perte avait été profondément ressentie en Espagne et cette plaie saignait toujours au cœur de ses sujets. Aussi le roi s'appliqua-t-il à préparer soigneusement une expédition formidable, bien pourvue de vivres, d'armes et de munitions. Une bulle de Cruzada, obtenue du

1. Et-Tordjeman , p. 27 et suiv. du texte arabe, 56 et suiv. de la trad. — Abbé Godard, Maroc, p. 535 et suiv.

HISTOIRE DE L AFHIQL E

pape, lui permit de recourir largement aux richesses du clergé. Ce fut seulement dans les premiers mois de 1732 que tout se trouva prêt. Philippe V confia le commandement de l'armée expéditionnaire au capitaine général, comte de Montémar, et le 6 juin 1732 adressa de Séville un manifeste dans lequel, après avoir fait allusion aux circonstances qui avaient amené la perte d'Oran en 1708, il rappelle à son peuple les sacrifices faits en Afrique, expose le danger pour l'Espagne de la proximité de ce centre d'opérations maritimes et autres, et confie au comte de Montémar et à son armée le soin de venger l'honneur de la nation et de soutenir les intérêts de la religion.

Les troupes, le matériel et les approvisionnements avaient été réunis dans les ports de Barcelone, d'Alicante et de Cadix, où 525 voiles vinrent les embarquer. L'armée expéditionnaire se composait de 30,000 hommes savoir :

32 bataillons d'infanterie fournis par 17 régiments (23,000 soldats).

1200 dragons, fournis par quatre régiments. 1672 hommes de cavalerie diverse.

Et enfin quelques compagnies ou sections d'escopcttiers de montagne ou de guides.

Le complément de l'cfTeclif était fourni par l'artillerie, le génie et les corps auxiliaires. Le corps de santé était nombreux et bien pourvu.

108 bouches à feu, sans compter les 720 pièces se trouvant sur les navires de guerre, composaient l'artillerie de l'expédition qui était largement approvisionnée de bombes, boulets, grenades, projectiles de toute sorte et matériel de siège.

Le commandant en chef, comte de Montémar, était assisté d'un nombreux et brillant état-major. D. F. Cornejo commandait U flotte. Ces choix étaient bons et le roi eut l'avantage d'être aidé pour cette organisation par un habile ministre, Patino, qu'on a appelé le Colbcrt espagnol, et auquel on devait le relèvement de la marine nationale.

A Oran, le bey Bou-Chlar'em, averti de l'attaque prochaine des Espagnols, avait fait son possible pour préparer la défense. Mais la ville était en partie démantelée, et il avait dû se borner à l'entourer de contingents nombreux, fournis par les tribus de l'inrieur. Il avait aussi obtenu le concours d'un corps marocain, commandé par ce Ripcrda dont nous avons déjà parlé et qui espérait se venger du dédain des Espagnols

1. D -A. «le Clariaua (Trad. de l'hist. du royaume d'Alger de L. di

Page 1