‹ Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'a la conquête français (1830) (volume 2)Chapitre 97 sur 174 · DANS L'ANARCHIE · texte numérisé non relu

DANS L'ANARCHIE

Rupture entre Ibrahim, dey d'Alger, et Hosseîn, bey de Tunis. Une expédition part afin de rétablir Ali-Pacha.— Hosscïn-Bey marche contre les Algériens. Il est défait à Semendja. Ali-Pacha entre à Tunis et s'empare de l'autorité. — Siège de Kairouane par Ali-Pacha. Son fils Younos s'empare de cette ville et tue Hosseïn-Hey. Vengeances exercées par Ali-Pacha. — Rupture de la Tunisie avec la France. Ali-Pacha s'empare de Tabarka et détruit les établissements du cap Nègre.— Tentative infructueuse de De Saurins pour occuper Tabarka. Rétablissement de la paix avec la France.— Mort du dey Ibrahim à Alger. 11 est remplacé par Ibrahim-Koutchouk. Rupture entre ce dernier et Ali-Pacha. Expédition de Tunisie, appelée la Guerre feinte. — Extension de l'autorité turque sur la Kabilie méridionale. Le bey Debbah. Avènement du dey Mohammed à Alger. — Les Espagnols à Oran. Les beys, successeurs de Bou-Chlar'em. — Long règne de Moulal- Abd-Allah au Maroc, interrompu par les révoltes de ses frères. Anarchie générale en Mag'reb.

Rupture entre Ibrahim, dev d'Alger bt Hosseïn, bet de Tunis. Une expédition part akin de rétablir Ai.i-Pacha. — Au moment où Ibrahim, dey d'Alger, se décida à renoncer à toute entreprise du côté d'Oran, il se trouva naturellement entraîné à intervenir dans les affaires de Tunisie. Ce fut, d'abord, au commencement de l'année 1735, le bey de Tunis qui refusa de servir la redevance de 10,000 sequins, exigée de lui jusqu'alors, pour conserver en prison son neveu Ali-Pacha. Puis, le dey reçut de Bou-Bennanc- Mokrani, cheikh de la Medjana, et de Bou-Aziz-ben-Nacer, des Hcnanecha, nouvellement unis par un mariage, et demeurés en rapport avec Ali-Pacha, une lettre invitant Ibrahim à agir contre Hosseïn, bey de Tunis. Dans le cas où il ne voudrait pas entreprendre une expédition lui-même, ils le priaient de donner à Bou- Kemia, bey de Constantine, l'ordre de laisser Younos, fils d'Ali- Pacha, se rendre sur la frontière tunisienne, pour y soulever les tribus, promettant de le soutenir avec les contingents du sud.

Irrité contre Hosseïn-Bey en raison de la suppression du tribut, Ibrahim-Dey donna, à son représentant de Constantine, des ins-

tructions dans le sens indiqué. Mais Bou-Kemïa était l'allié du bey de Tunis et il ne servit qua regret les intérêts des cheikhs et de leur protégé Ali-Pacha. C'est pourquoi de nouvelles instances furent faites auprès du dey d'Alger et celui-ci se décida à préparer une grande expédition. Les membres du diwan, qui s'y opposaient, furent gagnés parles gratifications qu'ils reçurent d'Ali- Pacha et l'engagement qu'il prit de rendre, en cas de succès, Tunis tributaire d'Alger. Ordre fut adressé au bey de Constantine de réunir ses contingents et de préparer une colonne d'au moins mille hommes de troupes régulières ; puis, au mois de mai 1735, le Khaznadar, Ibrahim-Koutchouck, quitta Alger, à la tête de 2,000 hommes, accompagné d'Ali-Pacha, commandant luimême un millier de mercenaires. Ils furent rejoints, en route, par de nombreux cavaliers arabes et arrivèrent à Constantine, pour y prendre les contingents du bey Bou-Kemia.

Le danger devenait sérieux pour Hosseïn, bey de Tunis, qui avait supposé les Algériens peu disposés à entreprendre une campagne après leurs échecs d'Oran. Aussi, s'emprcssa-t-il d'écrire à son ami Bou-Kemia afin qu'il s'interposât auprès du dey, en lui offrant une grosse somme d'argent. Ces propositions parvinrent à Alger, en même temps qu'un ordre de la Porte, sollicité par le bey de Tunis, et interdisant d'une manière formelle aux Algériens d'attaquer ce dernier. Mais il était trop tard pour arrêter le mouvement ; Ibrahim s'en rendit parfaitement compte et, dans l'espoir de se mettre â couvert, il fit portera l'armée expéditionnaire l'ordre du Khakan, en prévenant secrètement le Khalifa qu'il eût à prétendre que la communication avait été jugée apocryphe. Cela fut fait ; le malheureux envoyé paya de sa vie cet abominable complot et les lettres furent déchirées'.

IIoSSEÏN-BeY MARCHE CONTRE LES ALGERIENS. Il EST DEFAIT A

Semendja. Ali-Pacma entre a Tunis et s'empare de l'autorité. — Les troupes expéditionnaires étaient sur le point d'atteindre la frontière et la parole restait aux armes. Dans cette conjoncture, Hosseïn-Bey donna â toutes les populations de la frontière l'ordre de se replier sur Tunis, avec leurs vivres et leurs troupeaux, afin d'enlever aux envahisseurs tout moyen de subsister. Mais ces

1. Fcraud, Les Harars (loc. cit., p. 236 et suiv.). — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 113 et suiv. — Vaysseltes, Hist. des beys de Constantine (loc. cit., p. 296 et suiv.). — De Gramtnont, Hist. d'Alger, p. 294 et suir. — Le même, Correspondance des consuls <f Alger (Revue a fric , d« 191, p. 325 et suiv.).

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prescriptions ne furent exécutées que dans certaines localités, tandis que d'autres, telles que Teboursok, n'en tinrent aucun compte. Puis, ayant réuni toutes ses forces, augmentées par les contingents des Souassi, Oulad-Saïd, Dréïd et autres, le bey les divisa en deux corps, dont l'un fut placé sous le commandement de son fils Mohammed, tandis qu'il conservait la direction de l'autre. Il quitta Tunis, le 9 août, et vint camper au lieu dit Scmendja sur l'Ouad-Meliana : peu de jours après, l'armée algqrienne prit position non loin. On escarmoucha pendant quelque temps, mais, avant l'action décisive, les goums des Dreïd et des Oulad-Saïd abandonnèrent le bev de Tunis et, selon leur habitude, passèrent même dans les rangs ennemis. Malgré cette défection, Hosseïn, qui disposait de forces imposantes, laissa son camp sous la protection du corps de son fils Mohammed et lança son autre fils, Mahmoud, sur les troupes d'Alger, que celui-ci mit en déroute et dont il fit un grand carnage (4 septembre).

Mais, pendant ce temps, Bou-Kemia, bey de Constantine, avait opéré un mouvement tournant et, profitant d'un brouillard épais, avait pu éviter Mohammed-Bey et surprendre le camp tunisien. Hosseïn essaya en vain de le défendre ou de le reprendre ; il fut blessé grièvement à la cuisse et dut se laisser emporter, en abandonnant le camp avec tout ce qu'il contenait. Son fils Mohammed, qui, croyant tenir la victoire, avait ignoré ce qui se passait sur ses derrières le rejoignit de même que son autre fils Mohammed-Bey, parvenu, non sans difficultés, à échapper à ses ennemis ; tous se retirèrent à Zar'ouane, d'où ils atteignirent Kaïrouane.

La route de Tunis était ouverte. Dès que la nouvelle de la défaite du bey fut connue dans cette ville, le dey, nommé El-Hadj- Ali, dévoué au parti du pacha Ali, réunit les principaux officiers, qui s'empressèrent de lui adresser leur soumission ; puis ils retirèrent de la prison du Bardo, son père Mohammed, et prêtèrent, entre ses mains, serment de fidélité à Ali-Pacha. Enfin deux fils d'Ali-Pacha, nommés Mohammed et Slimane, qui auparavant se trouvaient aussi détenus à Tunis, furent dépêchés vers lui pour lui remettre les clefs de la ville. Il y fit son entrée solennelle le 7 septembre et prit possession du pouvoir.

L'armée algérienne resta campée pendant dix jours sous les murs de Tunis, où les soldats commirent de nombreux excès. Ali se reconnut formellement le vassal d'Alger et s'obligea à servir au dey une redevance annuelle de 200,000 écus', plus le blé néces-

1. Les auteurs ne sont pas d'accord sur ce chiffre, que M. Rousseau porte à 50.000 piastres seulement.

saire à l'entretien de la milice. Ainsi était consacrée, une seconde fois, la subordination de la Tunisie à l'Algérie ; il devait en résulter de nombreux conflits entre le» deux régences, et tout cela pour servir l'ambition peu justifiée d'un homme! Le Khaznadar reprit alors la route de l'ouest, traînant à sa suite trente-cinq mulets chargés de numéraire et d'objets précieux. L'expédition était des plus fructueuses, bien que les Algériens eussent éprouvé des pertes sensibles au combat de Semendja, aussi furent-ils accueillis à Alger avec de grandes manifestations de joie. Le bey de Constantine, qui avait tant contribué au succès, arriva ù Alger au printemps suivant, pour apporter le denouche, et fut reçu avec les plus grands honneurs.

Siège de Kaïrouan par Ali-Pacha. Son fils Younos s'empare

DE CETTE VILLE ET TUK HoSSEÏ.N-BeY . VENGEANCES EXERCÉES PAR

Ali-Pacha. — Cependant Hosseïn-Bey, après s'être réfugié à Kaïrouan, voulut fuir vers le sud ; mais les citadins, d'accord avec son fils Ali-Bey, très populaire dans cette région, le retinrent parmi eux. Dès qu'on sut que l'armée algérienne était partie, il fut facile au vieux bey de reformer une armée, avec laquelle il s'avança jusqu'à El-Alam, et y prit position. Bientôt, Younos, fils d'Ali-Pacha, vint l'y attaquer ; mais il fut entièrement défait et laissa son artillerie et son matériel aux mains du vainqueur (3 novembre). Encouragé par ce succès, Hosseïn-Bey marcha sur Tunis, et il semble qu'avec un peu d'énergie, il ne lui aurait pas été bien difficile d'y pénétrer, car le pacha, rempli de terreur, s'était enfermé dans la Kasba. Il préféra retourner sur ses pas, pour faire tête à Younos, qui, ayant rallié ses fuyards et entraîné dans son parti les Dréïd, accourait sur ses derrières ; mais Hosseïn fut à son tour mis en déroute, et contraint de se réfugier à Kaïrouan, où l'armée de son neveu ne tarda pas à l'assiéger.

Cependant, le siège de Kaïrouan devait se prolonger plusieurs années. L'intérieur de la province obéissait à Hosseïn-Bey, dont un des fils, Mahmoud, commandait à Souça ; un autre, Ali-Bey, l'aidait à défendre Kaïrouan ; quant à Mohammed-Bey, il parcourait l'Ouest et le Sud, cherchant à recruter des adhérents, tantôt dans le Djerid, tantôt chez les Henanecha, tantôt dans le Zab, entraîné parfois jusqu'en plein Sahara, par les vicissitudes du sort. 11 vint même à Constantine pour implorer ou acheter l'intervention du bey de cette ville. Bou-Kemia était mort en 1736, après un véritable règne de 22 années, et avait été remplacé par Hassen, dit Bou-Hanek. Ce bey, qui devait également laisser à Constantine des traces durables de sa bonne administration, ne put, ou n'osa

se placer en adversaire d'Ali-Pacha, toujours soutenu par le dey d'Alger. Certains auteurs prétendent même qu'il s'allia secrètement à lui.

En 1739, Ali-Pacha, désespérant de réduire, par ses seules forces, Kaïrouan, envoya à Constantine un émissaire pour obtenir le concours du bey. Bou-Hanek consentit à fournir sa coopération, moyennant une indemnité de 100,000 réaux, dont 25,000 lui seraient versés dès son arrivée à Tifech, pareille somme au Kef, et le reste à Kaïrouan. Ces conditions ayant été acceptées, il ne tarda pas à se mettre en route, avec ses forces disponibles. Parvenu à Tifech il reçut les 25,000 réaux promis; mais, soit qu'on ne lui eût pas versé la même somme au Kef, soit pour toute autre cause, il ne paraît pas avoir pénétré au delà en Tunisie.

Kaïrouan était alors réduit à la dernière extrémité, tant par le le feu des assiégeants que par la famine. Ali-Pacha, ayant appris, sur ces entrefaites, qu'un fils de Hosseïn était parvenu à Alger et agissait auprès du dey, tandis qu'un autre intriguait chez les Nemamecha, voulut, à tout prix, hâter la solution et envoya des renforts à son fils Younos avec ordre de s'emparer de la ville. Grâce à ces nouvelles troupes, les assiégeants parvinrent à pénétrer dans la place (13 mai 1740). ÏIosseïn-Bey, essayant de fuir avec quelques adhérents fidèles, fut rejoint par Younos lui-même. Vaincu dans un dernier combat, le vieux bey fut percé de coups, et son petit neveu lui coupa la tête. Ainsi finit ce bey, fondateur de la dynastie actuelle de Tunisie : il régnait depuis 35 ans el méritait certainement un meilleur sort.

Kaïrouan eut à supporter toute la fureur de la soldatesque, pendant que Younos présidait en personne à la destruction de ses remparts et des fortifications de la Kasba. Cela fait, il alla réduire les villes rebelles: Souça, Monastiret El-Kalâat-el-Kebira. Ali-Bey, fils d'Hosseïn, résista le plus longtemps qu'il put, après quoi il se réfugia à Constantine. Quant aux autres fils, l'un d'eux, Mohammed, resta à Alger et l'autre, Mahmoud, put s'embarquer et gagner Malte, puis Marseille, d'où il rejoignit le précédent à Alger.

Ali-Pacha restait seul maître du trône ; mais ces longues années de guerre avaient profondément troublé la Tunisie et semé bien des haines. Le pacha, lui-môme, et son fils Younos, étaient profondément irrités de la conduite des Harars, qui, en dépit des liens de parenté les unissant, avaient soutenu leurs adversaires. Pour s'en venger, ils attirèrent Soultan et les principaux chefs de la branche des Menacer à Tunis ; au milieu d'une fête donnée en leur honneur, tous furent brutalement saisis ; Soultan

et son fils Breïk, leurs neveux Khaled et son frère, Ahmed-Sreïr et son frère Brahim, furent décapités dans la salle même du festin ; quant aux autres, on les chargea de chaînes et ils furent employés comme galériens aux plus durs travaux. Mais la vengeance n'était pas suffisante : Ali-Pacha répudia la femme qu'il avait épousé chez les Harar, propre fille du Soultan, et la donna à un esclave chrétien. Younos agit de même à l'égard de la fille de Trad. Quelque temps après Bou-Aziz, chef de l'autre branche des Harar, que l'exemple de ses parents n'avait pas éclaire, se rendait sans méfiance au camp de Younos, où il était invité ; arrêté au mépris des lois de l'hospitalité, il fut conduit à Tunis, où, après avoir été promené, demi-nu, sur un mulet, la tête tournée du côté de la queue de la monture, il fut enfin amené sur la place de la Kasba et déchiqueté à coups de sabre.

Après les Ilenanecha, ce fut au tour de leurs voisins les Nemamecha. Cette grande tribu était divisée en deux groupes : les Oulad-Khîar, qui tenaient pour Ali-Pacha, et les Achache, qui avaient soutenu Hosseïn et donné asile, pendant longtemps, à son fils Mohammed. Le pacha vint, en personne, avec ses deux fils Younos et Sliman, commandant, l'un et l'autre, une colonne légère, les relancer dans le Zab-Chergui ; après avoir châtié les oasis qui les soutenaient et mis au pillage Khenguet-Sidi-Nadji, malgré le caractère religieux de ce centre et les services qu'il avait obtenus de ses marabouts, lorsque lui-même était fugitif; il poursuivit les débris de la tribu jusque dans l'Ouad-Souf.

Ces sévérités et ces violences n'étaient guère faites pour amener un apaisement si nécessaire. Ajoutons que lu peste, apportée d'Alexandrie, par un vaisseau, en 1710, s'était répandue en Algérie et en Tunisie et y faisait de grands ravages1.

Rupture de la Tunisie avec la France. Ali-Paciia s'empare db Tabarka et détruit les établissements du cap Nègre. — A ces causes de misère et de troubles vint s'ajouter une rupture avec la France. Il suffisait que Hosseïn-Bey eût été favorable à cette nation pour que celui qui l'avait renversé lui fût hostile. Comme toujours, du reste, les puissances rivales, particulièrement l'Angleterre et les Pays-Bas, saisirent cette occasion, en redoublant d'intrigues, dans l'espoir d'obtenir la suprématie. Sous le prétexte que les Français avaient soutenu Hosseïn et fait passer des secours

1. Féraud, Les Harars (Revue a fric, n° 107, p. 325 et suiv.). — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 117 et suiv. — Marcel, Tunis (loc. cil ), p. 189.

HISTOIRE DB l'aFRIQUE

aux « révoltés » de Souça et de Monastir, le consul français, Gauthier, fut molesté ; puis, le pacha prétendit exiger de lui le baise-main dont les fonctionnaires de sa nation étaient formellement dispensés en qualité d'amis du khakan, ayant le pas sur les autres puissances chrétiennes. Après avoir pris l'avis des résidents français, Gauthier se refusa, avec beaucoup de fermeté, à consentir à cette suppression d'un droit acquis ; mais il fut traîné au diwan et dut s'exécuter sous peine de mort (mai 1740). Peu après, des navires français étaient pris, malgré leur résistance opiniâtre, par les corsaires tunisiens, à la hauteur du cap Bon, et le pacha saisit cette occasion pour déchirer les traités et déclarer la guerre à la France. Le consul, rappelé, parvint à se réfugier à Tripoli. Une petite escadre française vint alors bloquer les abords du golfe de Karthage.

Sur ces entrefaites, Ali-Pacha apprit que Jacques de Lomellini, cessionnaire, depuis 1720, de l'île de Tabarka dont la propriété était restée jusqu'alors commune à toute sa famille, était entré en relations avec la « compagnie des concessions d'Afrique », maîtresse des comptoirs de la Calle et du cap Nègre, pour lui céder ses droits sur l'île. Aussitôt, le pacha fit appareiller huit galiotes en les chargeant d'empêcher les navires français d'y aborder ; en même temps son fils, Younos, partit, par la voie de terre, avec une colonne. Lorsqu'il arriva en face de l'île, la besogne était à a peu près faite : le commandant génois s'était laissé attirer sur une des galiotes, sous prétexte de conclure une entente, et avait été chargé de chaînes ; puis, des soldats turcs avaient débarqué sa:is éprouver de résistance et s'étaient emparés de l'île, dont le» habitants avaient été faits prisonniers, ou s'étaient réfugiés à La Calle, ou dans l'île Saint-Pierre en Sardaigne. Ainsi cessa l'occupation génoise de l'île qui durait depuis l'année 1540. Les Tunisiens y placèrent une garnison ; puis ils allèrent surprendre l'établissement français du cap Nègre, le détruisirent de fond en comble et réduisirent tout le personnel en captivité. Un certain nombre de prisonniers du cap Nègre et de Tabarka furent employés à construire une jetée reliant cette île à la terre

Tentative infructueuse de De Saurins pour occuper Tabarka. Rétablissement de la paix avec la France. — Un lieutenant de

1. Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 121 et suiv. — Pellissier de Reyuaud, Mémoires historiques et géographiques (Exploration scientifique de l'Algérie, p. 251 et suiv.). — Mémoire dePoiron, commissaire des guerres à Toulon (Bibl nat. m. s. 2036-31).

U?TTES ENTRE AI.C.B* BT Tt'NIS (1742)

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vaisseau de la marine française, de Saurins, homme énergique et aventureux, qui avait été chargé, en 1741, avec une barque dont il avait le commandement, de concourir à la protection du commerce et des établissements français, entre Bône et le cap Zebib, proposa, en 1742, d'organiser une expédition avec laquelle il se faisait fort de se rendre maître de Tabarka. Soutenu par la Compagnie, qui avait pris le titre de « Compagnie royale d'Afrique », il présenta son plan à la cour, et obtint le commandement qu'il sollicitait. Dans le mois d'avril, il se rendit avec deux brigantins à La Calle pour y préparer l'expédition. C'est ainsi que Sanson de Napollon avait opéré, un siècle plus tôt, et l'entreprise de de Saurins ne devait pas être plus heureuse.

Deux frégates et quatre galères partirent, quinze jours plus tard, avec mission de se joindre à l'escadre de blocus et de croiser aux environs de l'île afin de faciliter la réalisation du plan. Malheureusement, la peste s'étant mise dans les chiourmes et les équipages, annihila leur action, les forçant même à rentrer dans les ports de France. Pendant ce temps, de Saurins reconnaissait soigneusement le pays et préparait l'entreprise. Un indigène de La Calle, dans lequel le directeur des établissements avait la plus entière confiance, fut mis dans le secret et promit l'aide des Berbères de la côte; mais, tout en montrant beaucoup de zèle, il eut soin de prévenir les Turcs de l'île dont la garnison fut renforcée et qui se mirent en mesure de déjouer la surprise.

Cependant le temps s'écoulait et les navires ne paraissaient pas ; enfin de Saurins reçut de M. de Maissiac, chef des forces maritimes françaises bloquant la baie de Tunis, une lettre l'avertissant qu'il n'y fallait pas compter. Tout était prêt, et le directeur de$ établissements de La Calle proposa à l'officier français de remplacer les forces militaires par des hommes du personnel des concessions, coraiileurs ou autres, qu'on armerait pour la circonstance. Entraîné par son ardeur, de Saurins eut le tort d'accepter, croyant, d'après les rapports de l'espion, que la garnison de l'île n'était que de 80 hommes.

Le 2 juillet 1742, on chargea sur deux brigantins le matériel et les munitions nécessaires ; puis, les hommes furent répartis sur sept barques coralines avec un officier dans chacune, désigné pour attaquer un point différent. On comptait, en outre, sur le concours des indigènes. Vers le soir, on partit sans bruit et l'on prit, en roule, le frère de l'indigène espion, qui devait servir de guide ; les premières coralines abordèrent au nord-est de l'île. Le débarquement s'opéra, sans difficultés, vers deux heures et demie du matin, et de Saurins, voulant à tout prix se rendre maître du t. m. 2i

tUSTOIRB DB L^AFHIQtïB

poste dit « des Fourrages » avant l'apparition du jour, s'y porta en personne. Il y pénétra bravement, tuant et bousculant les Turcs de garde : mais, arrivé à un petit réduit qu'il s'agissait d'enlever, il fut reçu par une décharge générale qui le renversa atteint de deux balles. Ses hommes le retirèrent par les pieds pour lui sauver la vie : il était blessé à la gorge et au bras et voulait retourner, avec sa troupe, au combat, lorsqu'on lui apprit que les différentes attaques avaient eu à peu près le même sort : partout, ses principaux officiers étaient tués ou blessés et la plupart de ses soldats de rencontre s'enfuyaient afin de rejoindre les barques poussées vers le large par les matelots terrifiés. L'entreprise était manquée ; le commandant ordonna la retraite ; mais le soleil s'était levé et les forts tiraient sur la petite troupe, y répandant un désordre extrême.

Sur l'invitation de de Saurins, M. de Mcyronnet, avec une quarantaine d'hommes résolus, occupa un point élevé, afin de protéger la retraite, tandis que MM. de Kalio et de Villeneuve se joignaient à lui, suivis d'une vingtaine de soldats. Mais les Turcs avaient vu le petit nombre des Français ; ils se précipitèrent en masse sur eux, les massacrant jusqu'au dernier. De Villeneuve fut seul épargné ; quant à de Saurins. il reçut un coup de sabre sur la tête et tomba d'une terrasse sur des rochers où il fut retrouvé respirant encore. Grâce à sa jeunesse et à sa vigueur, il n'en mourut pas et résista au voyage qu'on lui fit faire, huit jours plus tard, par terre, jusqu'à Tunis, sans les moindres égards pour l'état déplorable où il se trouvait. Le pacha Ali essaya alors de lui faire avouer qu'il avait agi par l'ordre du gouvernement français, mais le jeune officier, méprisant les menaces et ayant fait le sacrifice de ce qui lui restait de vie, persista à prendre toute la responsabilité de l'entreprise. Plein de fureur, le pacha ordonna de le mettre immédiatement à mort, bien que le médecin lui eût déclaré qu'il ne survivrait pas à ses blessures. De Saurins attendait avec constance sa dernière heure, lorsqu'il fut sauvé par Younos, frappé d'admiration par son courage.

Les prisonniers avaient été employés aux plus durs travaux ; quant à de Saurins, il profita de sa convalescence pour correspondre avec le directeur du comptoir de la Calle, M. Fort, père, dont le fils était détenu avec lui et, de concert avec celui-ci, il sut fort habilement le faire intervenir. Les Tunisiens étaient las du long blocus que les vaisseaux français leur faisaient subir ; le pacha saisit donc, avec empressement, l'occasion qui était offerte. Fort fut amené de La Calle et devint l'intermédiaire entre Ali- Pacha et de Maissiac commandant du blocus. On ne tarda pas

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tOTTES ENTRE ALGER ET TUNIS (1746)

à se mettre d'accord et, en consentant à soumettre le consul à l'obligation du baise-main avec les autres, les représentants delà France obtinrent la paix et le rétablissement de tous les privilèges. Ces préliminaires furent signés le 12 novembre 1742. Peu après, M. de Maissiac était reçu avec de grands honneurs, à Tunis ; les ratifications ne se firent pas attendre. La Compagnie française, autorisée à reconstruire les établissements du cap Nègre, renouvela son traité avec la régence. Enfin le pacha exigea la nomination de M. Fort comme consul à Tunis1.

Mort du dey Ibrahim a Alger. Il est remplacé par Ibrahim-

KoUTCHOUK. RUPTURB BNTHB CB DERNIER ET AlI-PaCIIA. EXPÉDITION

de Tunisie appelée la Guerre fbintb. — Le dey Ibrahim continuait à exercer le pouvoir à Alger. Cette ville était, depuis le mois de juin 1740, désolée par la peste qui avait fait un grand nombre de victimes. Les relations avec la France fort tendues, grâce surtout aux intrigues des nations rivales, faillirent, vers la fin de l'année 1741, être encore rompues. A propos de certaines mésaventures survenues à deux chebeks algériens, près des côtes de France, où ils guettaient des navires venus à la foire de Beaucaire, le dey, se faisant l'organe de l'opinion publique, ordonna d'enlever le gouvernail à sept bateaux français dans le port; puis il fit enchaîner et conduire au bagne les équipages. Le vicaire apostolique, ses deux confrères et enfin le consul de France se virent envoyés au travail des carrières. Enfin, il donna au bey de Constantine l'ordre de séquestrer les établissements du Bastion, dont tout le personnel fut incarcéré. Arrivé à Alger le 18 mai 1742, de Maissiac donna au dey les satisfactions qu'il pouvait raisonnablement exiger et obtint la mise en liberté des détenus. Les concessions, placées sous la direction de M. de Fougasse, reprirent leurs opérations.

Ibrahim-Dey faillit ensuite faire naître à Alger une difficulté analogue à celle qui s'était produite à Tunis à propos du baisemain ; mais notre consul, M. d'Evans, tint ferme et préféra demander son rappel que de s'y soumettre (juillet 1743). Peu après, la foudre mit le feu à la poudrière du fort l'Empereur dont l'explosion causa un véritable désastre; de plus, les munitions étaient détruites : la Hollande, l'Angleterre, le Danemark furent mis en demeure de les remplacer.

Dans l'automne de l'année 1745, le vieux dey Ibrahim, atteint

i. Mémoire de Poiron, loc. cit. — Texte des traités (Rousseau, Annales Tunisiennes, appendice, p. 495 et sinV).

ÏNSTOIRB DK LAFMQl'E

de dyssenterie et se sentant perdu, abdiqua en faveur du khaznadar Ibrahim-Koutchouk son neveu : il mourut le 17 novembre suivant, et l'on rapporte qu'avant de rendre l'âme, il recommanda à son successeur de châtier l'arrogance d'Ali-pacha, à Tunis, el d'aider Mohammed-Boy, fils de Hosscïn, à remonter sur le trône. Le nouveau dey était un homme encore jeune, intelligent et ami delà France, dont les nationaux virent cesser les avanies auxquelles ils étaient en butte de la part de son prédécesseur.

Sur ces entrefaites, on apprit que le bey de Tripoli, accablé de vexations par le gouvernement tunisien et désespéré d'avoir perdu la vue, s'était suicidé ; Ibrahim-Dey saisit ce prétexte pour préparer une expédition contre la Tunisie. Mahmoud, fils de Hossein- Bey qui était resté à Constantine, alla aussitôt réunir les contingents des tribus â lui dévouées, et, au printemps de l'année 1716, l'armée algérienne, commandée par le bach-ag'a Ahmed, accompagné de Mohammed-Bey, arriva à Constantine, où le bey Bou- Hanek l'attendait ; puis, toutes ces forces s'avancèrent vers l'est et furent rejointes par les contingents amenés par Mahmoud. A mesure que l'armée approchait du territoire tunisien, les tribus frontières venaient apporter leur soumission aux fils de Hosseïn- Bey et fournir les vivres nécessaires. Bientôt elle campa devant le Kef et entreprit le siège de cette place.

Dès le commencement des hostilités, Ali-Pacha avait envoyé, au Kef, son général Hider-Khoudja, avec 600 Turcs. Un ofTicier, du nomd'Ali-Temimi, était chargé, avec un millierdeZouaoua(Kabiles) et de spahis, de défendre les abords de la place. L'armée algérienne poussa mollement ce siège, peut-être inutile, car le Kef, en raison de son éloignement, n'empêchait nullement ie passage ; mais il est à peu près certain que le bey de Constantine, allié à Ali-Pacha, ne cherchait qu'à traîner en longueur ; l'aga d'Alger ne possédait pas l'amitié du dey; enfin les princes tunisiens avaient, en quelque sorte, des intérêts opposés, et ce n'était pas sans jalousie que Bou-Hanek constatait leur influence sur des tribus, plus ou moins rebelles, de la province ou de la frontière.

Cependant, le bombardement commença ; mais une mine, dont on attendait les plus grands succès, fut éventée et les mineurs y périrent. On exagéra les conséquences de cet insuccès et il fut convenu que des renforts seraient demandés à Alger. Sur ces entrefaites, Sedira, petit-fils de Bou-Aziz, des Harars, qui commandait le goum d'une partie des Henanecha, ennemi personnel de Bou-Hanek, ayant été prévenu des mauvaises intentions de ce dernier à son égard, jugea à propos, sur le conseil même de Mohammed-Bey, de décamper. Le bey de Constantine en profita

pour menacer de se retirer, si Mohammed ne ramenait pas les, fugitifs, et celui-ci se mit à leur poursuite. Sur ces entrefaites, des émissaires étaient arrivés à Alger, et leur chef, un certain Ali- Nekcis, qui était chargé par Bou-Hanek de prévenir le dey que Lag'a voulait le supplanter, et, par celui-ci, que le bey de Constantine était l'allié d'Ali-Pacha, jeta dans l'esprit d'Ibrahim- Koutchouk un tel trouble, que, pour en finir, ce dernier envoya à l'armée algérienne l'ordre de rentrer.

Le Kef était sur le point de succomber ; cependant l'armée de l'Ouest reprit avec plaisir le chemin de ses cantonnements, laissant les tribus qui s'étaient compromises exposées à la vengeance du pacha. Lorsque les troupes algériennes furent arrivées à Fesguia, Bou-Hanek pénétra, un malin, dans la lente d'Ahmed-Ag'a, où se trouvait le prince Mahmoud et, ayant fait signe à celui-ci de se retirer, donna connaissance au précédent de Tordre qu'il avait reçu du dey et qui prescrivait de le meltre à mort. Kn même temps des chaouchs se jetèrent sur lui et l'étranglèrent. Selon la version adoptée par M. Vayssettes, l'ag'a Ahmed aurait été simplement empoisonné, ce qui, bien que moins théâtral, revient au même. L'armée algérienne continua sa route ; quant aux deux lils de Hosseïn-Bey, ils furent retenus par Bou-Ilanek à Conslantine, où l'un d'eux. Mahmoud, ne tarda pas à mourir de chagrin. Les indigènes ont donné, à la campagne que nous venons de retracer, le nom significatif de « Guerre feinte » Bou-Ilanek mourut de maladie, peu après son retour à Conslantine, et fut remplacé par son khalifa Ilosseïn, dit Azreg-Aïnou (l'homme aux yeux bleus}'.

Extension de l'autorité turque sur la K.miime méridionale. Le bey Dehbaii. Avènement du dey Mohammed a Alger. — Vers l'année 17 15 (ou 17 (G;, les Turcs effectuèrent une expédition dans la Kabilie méridionale et. pour qu'on puisse se rendre un compte exact de l'élat du pays à celte époque, nous devons entrer dans quelques explications. Depuis que les Turcs avaient acquis la conviction que l'esprit d'indiscipline des Kabilcs s'opposerait toujours à une obéissance régulière ; depuis l'extinction de la dynastie des

1. De Grnmmont. Hist. d'Alger, p. 297 tt suir. — Lo môme. Correspondance des Consuls (Revue afric. n°* 191. 193) — Férnud. Les Harars (Revue afric. n° 107. p. 332 el suiv.) — Rousseau, Annales Tunisiennes, p. 145. — Vayssettes. Hist. des beys de Conslantine. p. 305 et suir. — Férauri. Annales Tripnlitaines , Ion. cit.. p. 218. — Marcel, Tunis (loc. cit.), p. 190.

HISTOIRE DB l'aFRIQUE

Ben-el-Kadi et la formation de confédérations indépendantes, telles que celle des Guelchoula, l'Odjak n'avait cessé de restreindre l'expansion de ces montagnards. La création de postes dans la vallée du Sebaou, la fondation de la colonie de Zouitna, l'admission des Beni-Djûad comme tribu Makhezen, furent autant de jalons posés pour servir de digue et essayer de les contenir. Le cheikh Gassem, des Guechtoula, qui, dans le siècle précédent, s'était établi solidement à Menedja (Ferkat, cercle de Dra-el-Mizan), et était devenu une sorte de petit sultan, avait fini, à la suite de luttes assez longues, par être expulsé et rejeté dans la haute montagne par les Turcs, avec l'aide de fractions kabiles rivales.

En 1737, un certain Mohammed-ben-Ali, qui devait mériter plus tard le surnom d'Ed-Debbah (l'égorgeur), vint occuper le caïdat du Sebaou, relevant alors du beylik de Titeri. Cet homme énergique, allié par un mariage aux Bou-Khettouch d'Aourir, descendants de Ben-el-Kadi, exerça bientôt une action considérable dans la contrée et forlifia les établissements turcs de Bou-R'eni, de Sebaou et de Menaïel, où des redoutes furent établies et des Zemala placées. Mais le pâté montagneux qui s'étend de l'Ouad- Beni- Aissi à l'Ouad-Bour'doura restait fermé à son action et il dut requérir le concours des Turcs pour briser cette dernière résistance. En 1745 ou 1746, le dey Ibrahim lui envoya deux colonnes commandées, l'une par Ahmed-Ag'a, l'autre par le bey de Titeri : cette expédition, bien qu'étant parvenue à détruire le village de Tir'zert, n'obtint pas de résultat décisif. Debbah fut alors nommé bey de Titeri et, disposant de moyens plus effectifs, s'appliqua avec continuité, énergie et adresse, à compléter son œuvre. 11 eut même comme adversaires les Bou-Khettouch, car il avait voulu imposer son autorité au cœur des montagnes, et ce fut en luttant contre les farouches Beni-Ratene qu'il trouva la mort, vers 1755. Nous avons tenu, en passant, à signaler ce personnage, qui assura aux Turcs la sécurité dans les vallées entourant le Djerdjera, à l'ouest et au sud, et dont le renom est demeuré populaire dans ces régions.

Le 3 février 1748, Ibrahim-Koutchouk mourut subitement. Irrité de la révolte des Koulour'lis de Tlemcen, se méfiant de ceux d'Alger, il avait, parait-il, résolu de les faire massacrer en masse. Aussi, attribua-t on son décès à un empoisonnement provoqué par ses futures victimes. Il fut remplacé par le Khodjet-el-Kheïl, Mhammcd-ben-Beker, homme de mérite, qui s'appliqua surtout au maintien de la paix dans le pays et des bonnes relations avec les puissances étrangères. 11 s'empressa en outre de rassurer

les Koulour'lis en leur donnant une charte garantissant leurs droits1.

Les Espagnols à Oban. Les deys, successeurs db Bou-Chi.ar'bm. — Nous avons laissé Oran sous l'autorité d'un véritable administrateur, don J. de Vallejo. Après avoir relevé les fortifications et organisé l'administration, il créa un corps de cavaliers auxiliaires indigènes, sous le nom de Aforos Mogataces, qui devait rendre à l'occupation de grands services, tout en retenant dans l'obéissance les tribus dont ces cavaliers faisaient partie (1734). Il s'appliquait, on le voit, à tirer parti des éléments locaux, et, pour compléter l'instruction des cadets et même des officiers, il fonda, en 1737, à Oran, une académie de mathématiques. Et cependant, il ne croyait pas devoir cachera sa patrie, qu'une occupation continuée dans ces conditions ne pouvait être qu'onéreuse : « L'Espagne troque ici des montagnes de pierres contre des monceaux d'or », disait-il dans un rapport très étudié et très complet.

Après quelques nouvelles attaques infructueuses, le bey Bou- Chlar'em, atteint d'une maladie incurable, cessa les hostilités et succomba à l'hydropisie (1735). Il fut enterré auprès de Mostaganem, aux Matmour de Hamid-el-Abid. Son fils, Youssof, lui succéda et reçut l'ordre de s'établir à Maskara, afin de se trouver au centre de son commandement. Mais, en recueillant le pouvoir, il n'avait pas hérité du courage de son père. Mohi-ed-Dine Mesrati, son khalifa, qui exerçait déjà cette fonction sous le règne de Bou- Chlar'em, usurpa, de fait, l'autorité. Menacé dans son existence ou las d'une position par trop secondaire, Youssof se réfugia à Tlemcen où les Koulour'lis, unis aux citadins (lladar), avaient chassé les Turcs : mais il ne larda pas y mourir de la peste (1730). Mohi-ed-Dine obtint alors la nomination de son fils. Moustafa-el- Ahmar, comme bey de l'Ouest. C'était un gendre de Bou Chlar'em ; il administra, durant dix ans, son beylik, sans paraître s'être adonné particulièrement à la guerre. Tlemcen continua à vivre dans l'indépendance la plus complète. Il mourut en 1716, assassiné par ses beaux-frères, et fut enterré à Mosluganem auprès de son père.

1. Robin, Note sur l'organisation des Turcs dans la Grande Kabylie (Revue afric, n<» 101. p. 364 et suiv.). — Guin. Notes sur le bey Mohammed dit El-bey-Debbah (Revue afric. . n° 40, p. 293 et suiv.)— Le tneme, Notice sur le cheikh Gassem (Revue afrie., n« 28. p. 310. 311). — De Voulx. Ahad-Aman ou règlement politique et militaire (Revue afric, t. IV, p. 211 et suiv.).

HISTOIRE DE L AFHIQUB

Kaïd, que les chroniques espagnoles appellent Ahmed-Musaraz, lui succéda ; c'était un homme énergique et bien doué, mais avide de richesses, et ses adversaires, les fils de Bou-Chlarem, en proûtèrent pour le dénoncer au dey d'Alger. Se croyant perdu. Kaîd alla se réfugier chez les Espagnols d'Oran, tandis que Mohammcdel-Adjami, le nouveau bey, prenait possession du commandement, à Maskara, ce qui renversait tous les plans des fils de Bou-Chlar em (1710). La situation des Espagnols était toujours la même àOran. Don J. de Aramburu avait, en 1738, pris le commandement général. Peu après, une sortie d'une partie de la garnison, sous la direction du colonel Vilalba, aboutit à un désastre près de l'embouchure du Hio-Salado : un certain nombre de tués et de blessés et 102 prisonniers laissés aux mains de l'ennemi, furent le bilan de cette journée. Ce gouverneur fut remplacé, en 1742, par A. de La Mota que nous connaissons.

Le 9 juillet 1716, avait eu lieu la mort de Philippe V, roi d'Espagne. Son fils et successeur, Ferdinand VI, aussi incapable que lui de gouverner, mais dépourvu de son goût pour la guerre, n'avait qu'un objectif, le maintien de la paix ; il fut malheureux pour l'Espagne qu'un gouverneur du mérite de Vallejo exerçât ses fonctions durant une époque de dépression semblable *.

Long règne de Mollaï Abd-Allah au Maroc, interrompu far les

RÉVOLTES UB SES FRERES. ANARCHIE GÉNÉRALE EN MaGRKH. — Ii faut

revenir au Maroc et ce n'est pas sans regret que nous nous voyons obligés de retracer les principaux faits de la période à parcourir. Aussi le ferons-nous le plus succinctement possible, celte période étant une des plus tristement monotones de l'histoire du Mag'reb. xNous avons laissé Moulaï-Ali maître de Meknès, après la fuite de son frère Abd-Allah (1735). Son premier soin fut de distribuer de l'argent aux soldats et. comme il en manquait, il en exigea, en extorqua, même par la torture, de la mère de son frère. Une révolte fut alors provoquée à Fes par le meurtre du chef des Lamta. Pour la calmer, le sultan y envoya son frère El- Mohtedi ; mais les luttes recommencèrent entre les Oudaïa et les citadins.

Peu après (mai 1736), on apprit que Moulai Abd-Allah était revenu de l'Ouad-Noun, à la tête d'une armée, et se trouvait à Tedla ; sur quoi, Ali s'empressa de quitter Meknès, où Abd-Allah

1. Général de Saudoval (/oc. cit., p. 189 el suiv.). — Abbé Barris. Complément de l'histoire des Beni-Zriyan. p. 498 et suiv. — \A'alsin Eslerliazy, Domination Turque, p. 175 et suiv.

le mak'reb rbtomhb dans l'anahciiie (1740)

fut de nouveau proclamé par les Abid (12 mai). Bientôt, il y fit sa rentrée, puis s'installa à la Kasba d'Abou-Fekrane, près deMeknès, et y reçut l'adhésion des Oudaïa et des gens de Fès représentés par une députation. Mais le sultan, après les avoir accablés de reproches, les fit mettre à mort. La révolte et un redoublement de brigandages lui répondirent ; puis on reçut la nouvelle que Mohammed-ben-Ariba, frère du sultan, avait été reconnu sur le mausolée de Sidi-Edris (octobre). Les Abid de Mechra-er-Remel ratifièrent ce choix.

A cette nouvelle Abd-Allah s'enfuit de Meknès, tandis que son frère entrait à Fès et recevait le serment de la population et des troupes. Ce dernier se transporta ensuite à Meknès et s'appliqua à faire enlever tous les grains que ses sbires trouvèrent chez les gens du pays, ce qui eut pour effet de les détacher de lui. Cependant, Moulai' Abd-Allah, qui se tenait à El-Hadjeb, chez les Berbères, eut l'audace de pénétrer une nuit à Meknès et de se glisser dans les écuries. Il tua les gens qu'il trouva et prit la fuite après y avoir mis le feu. Poursuivi, à son tour, par les Abid et son frère, il se réfugia dans la région du haut Moulouïa, tandis que les soldats, conduits par El-Oualid, autre frère, mettaient toute la région de Safrou a feu et à sang ; les Cherifs, même, et les Zaouïa furent impitoyablement pillés. La famine régna bientôt à Meknès, dont les environs étaient ravagés par les Oudaïa. C'était le pillage organisé et cela dura jusqu'en juin 1738. Les Abid arrêtèrent alors le sultan et ses principaux adhérents; puis des officiers furent expédiés à Tafilala afin de ramener de cette pépinière des enfants d'Ismaïl, son fils El-Mostad'i.

Ce prince, ayant été conduit directement à Fès, y fut proclamé, après quoi il se rendit à Meknès et y reçut les adhésions d'une partie de ses sujets. Rien, du reste, ne fut changé au système de gouvernement. Il avait fait expédier, sous bonne escorte, son frère Mohammed à Sidjilmassa. Prenant ensuite ombrage d'un autre de ses frères, nommé Zine-el-Abidine, il le fit rouer de coups en sa présence et ordonna de l'emporter, tout meurtri, à l'oasis ; mais des Abid le délivrèrent en roule et le cachèrent chez les Beni-Yazer'. Peu après, le sultan alla à Tanger, où il séjourna deux mois ; puis à Maroc. A la suite d'une nouvelle cruauté commise par lui, les Abid le déposèrent et rappelèrent Abd-Allah qui se trouvait alors à El-Mezemma, sur la côte du Rif. Une députation lui fut envoyée à cet effet dans cette ville par les habitants de Fès, qui se livrèrent à des réjouissances publiques, pendant qu'El-Mostad'i quittait Meknès en toute hâte, abandonnant même son harem (1740).

378 HISTOIRB DE L'AFRIQUE

Dans les premiers jours d'octobre, Moulaï Abd-AUah arriva à Mcknès et il est inutile de retracer toutes les vengeances qu'il exerça ; en peu de temps la désorganisation fut complète et le pays se trouva livré aux brigands jusqu'au commencement de Tannée 1745. Le pacha Ahmed, officier qui avait acquis une certaine influence, dans les derniers temps, et les Abid se rappelèrent alors ce Zine-el-Abidine, auquel on avait pensé une première fois et l'envoyèrent chercher dans sa retraite. Ils avaient résolu de mettre à mort Abd-AUah ; mais celui-ci les prévint en évacuant Meknès et allant se mettre sous la protection des Oudaïa et des gens de Fès qu'il déclara être ses meilleurs amis et ses plus fermes soutiens. Cependant il se tint prudemment à Ras-el-Ma.

Zine-el-Abidine, proclamé le 3 avril 1715, ne tarda pas à arriver à Meknès, et, à celte nouvelle, Abd-Allah se jeta dans la montagne, chez les Berbères, abandonnant Fès à son malheureux sort. Le premier acte du nouveau sultan fut de marcher avec ses Abid contre cette ville et d'en commencer le siège. Mais bientôt la discorde se mit parmi les Abid, et il dut rentrer à Meknès. A peine était-il parti qu'Abd-Allah accourait à Fès et était accueilli en libérateur (juin) ; peu après il recevait un message des Abid lui annonçant qu'ils avaient déposé son frère et l'avaient proclamé sultan à Mechra er-Remel (octobre). De plusieurs côtés les adhésions parvinrent au prince qui, pour la quatrième fois, avait repris en main l'autorité. Mais, dans le mois de décembre on apprit que les Abid, revenant sur leur décision, avaient envoyé chercher El- Mostad'i alors à Maroc et lui avaient prêté serment.

Vers la fin de janvier 1746, El-Mostad'i fit son entrée à Meknès ; puis il vint prendre position, avec son armée, en face de Fès, ce qui détermina Abd-Allah à évacuer son séjour de Dar-Debibar', et à se transporter chez les Beni-Idracen où, avec l'aide de leur cheikh, Mohammed-ou-Aziz, il se mit à réunir des guerriers (marsavril). El-Mostad'i luttait depuis un mois contre les gens de Fès et leurs alliés, lorsque, tout à coup, on vit arriver Abd-Allah, suivi d'une masse compacte de Berbères des tribus d'Idracen, Zemmour, Aït-Malou et Guerouane. N'osant entamer la lutte, le sultan s'empressa de lever le siège et de rentrer à Meknès.

Abd-Allah avait repris possession de Fès. Dans le mois de janvier 1747, son frère El-Mostad'i revint sous les murs de cette ville avec ses Abid et s'établit à Djerara ; le pacha Ahmed-er-Rifi lui amena du nord ses contingents pour l'aider à réduire la place et posa son camp à R'essal ; mais les Haïaïna et les Cheraga, voulant éviter d'être r'aziés, s'étaient réfugiés en grand nombre sous la protection de la ville, ce qui augmentait ses moyens de résistance.

LB MAGBEB RETOMBE DANS l'aNÀRCHIB (1747)

Quant à Abd-Allah, il s'était transporté chez les Beni-ldracen et y avait provoqué une réunion des notables. Là, assis sur sa selle retournée, il avait sollicité de nouveau leur appui en excitant leur jalousie contre ce montagnard (le pacha Er-Rifi) qui s'était élevé à son service et prétendait maintenant le renverser : « Ce pays est « à vous, leur dît-il, et personne nesl plus digne que vous d'être « les prolecteurs des descendants du prophète / » On ne pouvait mieux trouver le chemin de leur cœur et bientôt des colonnes profondes de Berbères débouchant par le col de Dar-ben-Omar, se précipitèrent sur la cavalerie d'Er-Rifî, la mirent en déroute et s'emparèrent du camp d'El-Mostad'i, de tout son matériel, de ses canons, de ses vivres et de ses munitions. Le sultan courut jusqu'à Mechra-er-Remel, pendant que le pacha Ahmed gagnait Tanger, où il jura de ne pas manger de viande, ni boire de lait, avant d'avoir tiré une éclatante vengeance des habitants de Fès.

Tandis qu'Er-Rifi concentrait ses forces à El-Keçar, El-Mostad'i obtenait des Beni-Hassan 10,000 cavaliers, qui se réunissaient à Mechra-er-Remel, au contingent des Abid (fin février). Abd-Allah, de son côté, venait camper à l'Ouad-Sebou pour attendre ses alliés berbères. Saisissant aussitôt l'occasion, El-Mostad'i se porta sur Meknès et y pénétra par surprise ; ses soldats étaient occupés à massacrer et à piller lorsque les habitants, revenus de leur surprise, organisèrent la résistance et chassèrent les agresseurs. Pendant ce temps, l'armée d' Abd-Allah et celle d'Er-Rifî, formée en partie des contingents des Kholt, Telik, Bedaoua et gens du Fahs, avaient marché l'une contre l'autre ; lorsqu'elles furent en présence à l'Ouad Loukkos, le sultan donna le signai do l'attaque et en quelques instants ses adversaires furent en déroule. Er-Rifi périt dans le combat.

Après avoir passé quarante jours à Tanger, Moulai Abd-Allah rentrait vers Fès, lorsque, parvenu à Dar-el-Abbas, il se trouva en présence de son frère El-Mostad'i entouré de ses contingents. Ce fut, pour Abd-Allah l'occasion de remporter une nouvelle et éclatante victoire, après laquelle il ne resta à El-Mostad'i d'autre ressource que de se réfugier chez les Beni-Hassan. On avait eu soin, selon les ordres du sultan, d'épargner les Abid ; c'était le vrai moyen de les ramener et bientôt leurs caïds vinrent apporter leur soumission déclarant qu'ils avaient abandonné El-Mostad'i. Moulai Abd-Allah les accueillit en leur imposant comme condition première de combattre les Beni-Hassan, c'est-à-dire son frère (mai). Peu après, s'étant rendu à Meknès, il se fît reconnaître; puis il partit avec ses contingents et ceux des Abid, fondit sur les Beni-Hassan, les écrasa, réduisit les survivants à implorer leur

I1ISTOIBB DE L AFRIQUE

pardon et força son frère à furr dans le Doukkala, puis dans le Mesfioua. Les populations de ces contrées, après avoir supporté toutes les horreurs de la guerre, se décidèrent à implorer 1 aman ; quant à Kl-Mostad'i, il avait réussi à s'enfuir, et finit , après bien des péripéties, par atteindre les environs de Tanger où il resta.

Après deux années de laborieuses campagnes, Abd-Allah restait à peu près maître de l'autorité. Il rentra alors à Meknès ; mais il ne tarda pas à se livrer de nouveau à ses fantaisies cruelles, faisant massacrer les dépulations qui lui étaient envoyées, tendant des pièges à tous et ne ménageant ni amis ni ennemis. Il eut le tort de s'attaquer à la tribu des Bcni Idraccn à laquelle il devait tant. Ces Berbères n'entendaient pas raillerie ; entraînés par leur chef, Mohammed-ou-Aziz, ils fondirent sur lui et faillirent le mettre en déroute, après lui avoir tué 300 Abid. Soutenu par les Oudaïa, Abd-Allah se réfugia avec sa famille en emportant ses trésors, aux environs de Fès, dans sa demeure de Dar-Debibar (1717). Les Abid restaient maîtres de Meknes. Quant aux Reni-Idracen et autres Berbères, ils ravageaient les environs de Fès et luttaient continuellement contre les Abid et les Oudaïa. Le cheikh berbère, grâce â ses relations avec les gens de Fès, avait obtenu d'eux qu'ils fermassent la porte de leur ville à Abd-Allah. Kn vain, le sultan essaya de les contraindre à le recevoir ; en vain on tenta, de part et d'autre, de trouver un terrain de conciliation. L'anarchie était trop complète, trop générale pour qu'on pût y arriver. Moulaï Abd-Allah conduisit alors son armée contre Fl-Kcear, où les gens du R'arb, les Kholt et autres s'étaient réfugiés, et mit cette ville à sac. 11 rentra à Meknès dans le mois de juin 1748.

Sur ces entrefaite», El-Mostad'i ayant été expulsé par les Hiftns, écrivit à son frère pour rentrer en grâce. 11 obtint d'abord d'aller s'établir à Acila, puis en fut expulsé et contraint de ;>e réfugier à Talilala. Moulaï Abd-Allah, de retour â Meknès, se trouvait à la merci des Berbères, qui bloquaient la ville. Las de cet état de guerre, les Abid résolurent alors de déposer le sultan, ce qui était pour eux le remède à tous les maux ; mais, averti comme toujours, Abd-Allah se réfugia â Dar-Debibar", tandis qu'à Meknès on proclamait sultan son fils Moulaï- Mohammed. Dans les dernières années, ce prince avait pris une part active à la direction des affaires et le commandement de Maroc lui était confié. Mais il refusa de prendre le pouvoir au détriment de son père.

Peu après, Moulaï Abd-Allah fit la paix avec les gens de Fès et il y eut une cérémonie de pacification générale sur le tombeau de Moulaï-Fdris (1718). Cependant les Abid se tenaient toujours à l'écart, ne reconnaissant comme sultan que Moulaï-Mohammed.

LE MAfi llEH nFTOMOE PANS I.'aNARCHIE (1730)

Abd-Allah chercha en vain à les attirer auprès de lui ; mais leur résistance eut pour effet d'amener une réconciliation entre lui et Mohammed-ou-Aziz, cheikh des Idracen ( 1 7 49). En 1750, le Maroc fut désolé par la famine et la peste. Néanmoins cette année amena un résultat heureux pour le pays, car Moulai-Mohammed s'étant rendu à Meltnès, y fit rétablir l'autorité de son père ; puis il vint à Fès, suivi d'une députation des Abid et des gens des tribus du sud, et, dans une entrevue solennelle, il obtint d'Abd-Allah, devant lequel il était prosterné, l'aman complet pour tous les rebelles.

L'épouvantable anarchie qui, depuis plus de vingt ans, désolait le Mag'reb touchait a son terme. L'esprit reste véritablement confondu en vovant les grands résultats obtenus par Ismaïl, perdus aussitôt après sa disparition ; et, si l'histoire de la Berbérie ne nous offrait de nombreux exemples du même genre, on trouverait extraordinaire que les enfants de cet homme de génie à sa manière, se fussent trouvés tellement au-dessous de leur situation. Mais il ne faut pas se laisser tromper par l'apparence : l'œuvre d' Ismaïl n'est pas détruite ; la réaction contre le système de compression qu'il a mis en pratique a été en rapport avec la puissance de cette œuvre : la force de l'organisation des Abid s'est retournée contre ceux mêmes qui devaient se servir de cet instrument ; mais aussitôt que la tempête sera un peu apaisée et que les rênes du pouvoir tomberont entre les mains d'un homme capable, on retrouvera les fortes assises posées, qui ont été la sauvegarde de l'empire marocain jusqu'à nos jours*.

1. Kt-Tordjeman, p. 33 et suiv. du texte arabe. 78 et suiv. de la trad. — Abbé Godard. Maroc, p. 538 et suiv.

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