CHAPITRE IV
L'Amenais au xme siècle — Guerre des Albigeois de Fiance et d'Angleterre
Lutte des rois
es commencements du xinc siècle virent naître l'hérésie des Albigeois ou Vaudois4, propagée bientôt en Agenais. Le comte de Toulouse, Raymond VI, qui était venu à Agen en 1203 et avait été admis en paréage par le Chapitre de Saint-Caprais pour la seigneurie de La Sauvetat-de-Savères, le comte de Toulouse, dis-je, fut accusé de protéger les hérétiques et excommunié par Innocent III. Une croisade fut prêchée contre lui, à la suite du meur-
1 On les appella aussi Agenais, dit Du Cange (Glossarium médise et infimœ latinitatis [1678] ; éd. des Bénédictins, 1733, 0 vol. in-8° ; éd. diverses, et par Henschel, Paris, 1840-1850, 7 vol. in4°). Du reste, le savant érudit ne donne pas l'explication de cette dénomination peu justifiée.
Les Albigeois professaient à peu près les tbéories manichéennes et ariennes, niant la plupart des dogmes catholiques, repoussant les sacrements, s'élevant contre tous les privilèges et immunités ecclésiastiques, déblatérant contre les églises, les couvents et même le pape.
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 47
tre, en 1208, de Pierre de Gastelnau4, délégué de Rome, et dès 1209 une armée formée à Lyon entra en campagne.
L'évêque d'Agen, Arnaud IV de Piovinha, (ou Revignan) 2, alla rejoindre les croisés sous les murs de Réziers dont ils faisaient le siège. Il conduisait une troupe de son diocèse, de même que les évêques de Bazas, de Gahors et de Limoges, et marchait sous les ordres de l'archevêque de Bordeaux, Guillaume-Amanieu de Genève 3. La direction des opérations militaires de ce renfort était dévolue à Guy II, comte d'Auvergne, et au vicomte de Turenne 4, qui, chemin faisant, détruisirent Gontaud, saccagèrent Tonneins et prirent le château de Gasseneuil, commandé au nom de Raymond VI par le comte Seguin de Balencs 5, et le
1 Pierre de Castelnau, moine de Citeaux. Il fut assassiné le 15 janvier 1208.
2 Arnaud IV (!) de Rovinha (Rovignan ou Revignan), d'une vieille famille agenaise, fut évêque d'Agen de 1209 à 1228. (Arnaud III est indéterminé.)
Les Revignan étaient issus des anciens vicomtes de Lomagne. A la fin du XIIe siècle, ils possédaient les seigneuries de Casseneuil, de Saint-Mézard, de Casteljaloux, de Tonneins-Dessus, etc.
V. Sceaux Gascons du moyen-âge, par Paul La Plagne Barris, p. 475; Gallia Christiana, t. n, p. 912 ; Les Evêques d'Agen, par l'abbé Combes, p. 138, etc.
Dans les Sceaux Gascons du moyen âge, il est constaté que de nombreux documents sur cette famille des Rovinha ou Revignan se trouvent dans l'Histoire générale de Languedoc, les Archives Historiques de la Gironde, Y Inventaire des Layettes du Trésor des Chartes, de Teulct, etc.
Un Pierre de Rovignan, sire de Manlèche, était capitaine de Layrac en 1353; un Huguet de Revignan, seigneur de Hauterive, commandait une compagnie en Agenais en 1340 ; un Pierre de Revignan, sire de Montcaup, donna quittance à Agen des sommes reçues pour la garde de sa terre de Montcaup en 1352 et 1353, etc.
Entre autres membres de cette famille cités par V Histoire générale de Languedoc, le serment de fidélité des barons de l'Agenais en 1240 porte : « Guaslouus de Leomania et Arnaldus de Rovinhano, fratres » (t. vu, p. 1264).
:i Guillaume II Amanieu de Genève, archevêque de Bordeaux de 1207 à 1227.
4 Guy II, frère de Guillaume X, comte d'Auvergne en 1195, mort en 1224. — Raymond II, vicomte de Turenne, né en 1 143.
5 Segui de Balencs, dil exactemenl la Chanson de la Croisade, forme chan-
château de Puylaroque, en Quercy. A Casseneuil, où la défense fut des plus vives, de nombreux hérétiques furent livrés aux flammes pour honorer Dieu.
On sait ce qui advint à Béziers. Une épouvantable hécatombe qu'on a évaluée à 30.000, à 60.000 et jusqu'à 100.000 âmes marque d'une odieuse tache l'histoire du xme siècle. On a dit que, consulté sur le moyen de distinguer les catholiques des sectaires dans le sac de la ville, le légat du Saint-Siège, Arnaud, abbé de Citeaux, aurait répondu : « Tuez les tous ! Dieu saura bien reconnaître les siens ! » mot atroce qui probablement ne fut jamais prononcé d.
Après la prise de Béziers vint la prise de Carcassonne, que je mentionne surtout parce que les Croisés choisirent alors pour chef Simon de Montfort2, général
gée en Segui de Bolonha dans la rédaction en prose du XVe siècle, seule connue avant l'édition de Fauriel de 1837, et que tous les historiens ont traduite par Seguin de Bologne. Je citerai Fauriel plus loin.
V. La Chanson de la Croisade contre les Albigeois, commencée par Guillaume de Tudèle et continuée par un poète anonyme, étudiée et traduite pour la Société de V Histoire de France par Paul Meyer (Paris, 1875-79, 2 vol. in-8"), t. i (texte), p. 16 ; t, n (trad.), p. 18.
V. aussi Histoire générale de Languedoc, t. vi et vm. — Historia Albigensium, par Pierre de Vaulx-Cernay (Troyes, 1615, in-8° ; dans les Historiens des Gaules et de la France, de dom Bouquet, et trad. dans les Mémoires relatifs à l'Histoire de France, de Guizot, t. xiv). Pierre, moine de l'abbaye des Vaux-de-Ccrnay, avait suivi Simon de Montfort dans sa Croisade. Il était le neveu de Guy, abbé de Vaux-Cernay, nommé évoque de Carcassonne en 1212.
Un Guillaume de Ralencs figure comme seigneur de Casseneuil dans l'acte de prise de possession de l'Agenais par Philippe III, en 1271. — Un Grimoard de Balencs est mentionné dans l'acte de cession de l'Agenais par le même roi à Edouard Ier d'Angleterre, en 1279 (V. des notes spéciales à ces dates de 1271 et 1279).
1 Au sujet de ces paroles contestées, V. notamment : Mémoire sur le sac de Béz>iers dans la Guerre des Albigeois, et sur le mot : « Tuez,-les tous! » attribué au légat du pape Innocent III, par Tamizey de Larroque (Paris, 1862, in-8°).
- Simon IV, comte de Montfort (Montfort-L'Amaury, en Seine-et-Oise), né vers 1150, tué devant Toulouse le 25 juin 1218. Il était le second fils de Simon III, seigneur de Montfort, et le frère puîné d'Amaury V, baron de Montfort et comte d'Evreux.
L'AGËNAIS AU XIIIe SIÈCLE 49
habile, mais homme avide, cruel et sans scrupules, qui débuta par une prise de possession personnelle des récentes conquêtes.
Raymond VI, qui s'était humblement soumis à Rome, qui avait paru en suppliant au premier concile de Saint-Gilles et s'était môme croisé contre ses vassaux, vit renaître les persécutions dès son retour à Toulouse. Invité à livrer tous les suspects, il fut encore excommunié, et la ville fut mise à l'interdit. Par une seconde démarche auprès d'Innocent III, il obtint une nouvelle absolution ; mais sur les plaintes intéressées de l'évêque d'Agen, il dut abandonner divers droits et péages que ce dernier prétendait ne lui être point dus. Concessions vaines, d'ailleurs, car le second concile de Saint-Gilles, en septembre 1210, refusa de l'entendre. Il comprit enfin ce que visaient ses ennemis, se retira dans Toulouse pour préparer sa défense, et une nouvelle excommunication, fulminée par les légats, fut bientôt confirmée par le pape.
Montfort et le légat Arnaud se dirigèrent sur l'Agenais (1210), où ils échouèrent devant plusieurs places, Marmande, Sainte-Bazeille, etc. ; puis ils se présentèrent devant Toulouse en juin 1241. Ils furent vivement repoussés par Hugues Del far, sénéchal d'Agenais1, qui commandait les forces de Raymond VI et tailla en pièces leur arrière-garde.
Secondé par les comtes de Foix et de Commin-
1 Hugues Delfar est le premier sénéchal d'Agenais qui nous soit connu. C'était un chevalier navarrais, qui avait épousé une fille naturelle de Raymond VI. On le rencontre de 1207 à 1213. Il fut remplacé par Philippe Pons.
Les sénéchaux étaient appelés à exercer une haute autorité, avec des attributions à la fois civiles et militaires, et la Noblesse môme leur était soumise ; mais, en réalité, leur rôle se réduisit fréquemment à une simple figuration de comparse, en dehors des faits de guerre et des délégations spéciales.
Je reviendrai plus loin sur ce sujet
HISTOIRE DE L 'A GENAIS, T. I. L
ges1, le vicomte de Béarn2 et le troubadour Savary de Mauléon qui conduisait 2.000 Basques, Raymond poursuivit Montfort et l'assiégea dans Castelnaudary en septembre 1211. Malheureusement, une faute du comte de Foix le força à se retirer.
L'évêque d'Agen, obéissant au zèle le plus intempestif, rappela Montfort dans l'Agenais en 1212. Le sinistre brûleur d'hérétiques détruisit au passage toutes les forteresses qu'il rencontra ; il démantela Moneuq, se saisit des châteaux de Masquières, Lestelle, Anthé 3 et Tournon 4, et arriva le 3 juin devant Penne.
Cette ville, vieille cité des Nitiobriges, avait vu restaurer ses remparts et construire son château par Richard Cœur de Lion de 1194 à 1198. Elle était occupée par une bonne garnison commandée par Hugues Delfar, le sénéchal d'Agenais qui avait si bien défendu Toulouse.
Montfort fut tenu en échec pendant quatre mois, en dépit de tous ses efforts, et il n'occupa la place, le 29 septembre 1212, que grâce au manque d'eau et de vivres dont souffraient les assiégés. La garnison et les habitants purent sortir avec armes et bagages ; mais
1 Raymond-Roger, comte de Foix, fils de Roger-Bernard Ier, mort en 1223 — Garcias de l'Ort, comte de Comminges, mort en 1214.
2 Gaston VI de Moncade, vicomte de Béarn, mort en 1215.
3 Etait-ce le château de Birou, dont les ruines se remarquent encore près du village d'Anthé ? V. Monographie d' Anthé, une des plus jeunes Communes de France, par 0. Daymard (Villeneuve, 1890, in-8°).
4 L'origine du château et de la ville de Tournon-d'Agenais est peu connue. Les remparts furent construits seulement en 1282, par les soins de Jean de Grailly, sénéchal du roi d'Angleterre. Tournon appartint successivement aux Durfort, aux évoques d'Agen, aux Armagnacs et aux d'Albret. Ce fut un archiprètré dont ressortissaient, notamment, Montaigut, Couloussac, Roquecor, Saint-Cirisse, etc. (V. Moulenq, Documents historiques sur le Tarn-et- Garonne, t. m, p. 2(>6 et suiv.).
LAGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 51
74 malheureux hérétiques furent saisis, massacrés ou livrés aux flammes1.
Pendant que se poursuivait ce siège, en juin 1212, Montfort avait détaché Robert de Mauvezin2 contre Marmande, qui lui ouvrit ses portes.
Sur ces entrefaites, Raymond YI vint à Agen, concéda plusieurs privilèges à cette ville et en chassa son évoque qui se réfugia d'abord au Mas-d'Agenais 3, puis auprès de Montfort qu'il suivit au siège de Moissac et à Pamiers.
Après la prise de Penne, les croisés se portèrent sur Riron, commandé par un chevalier castillan, Martin d'Algaïs 4, ancien sénéchal de Gascogne pour le roi d'Angleterre, alors au service du comte de Toulouse. Montfort ayant emporté la ville, la garnison du château se rendit pour avoir la vie sauve5; mais il lui fallut livrer son chef, Martin d'Algaïs, qui fut atta-
1 V. La Chanson de la Croisade contre les Albigeois, éd. Paul Mcycr, t. i, p. 110, et t. il, pp. 133-135.
'2 Sur ce Robert de Mauvezin, un des meilleurs capitaines de l'armée de Montfort, V. ce qu'en dit Pierre de Yaulx-Cernay dans son Historia Albigensium, et le t. xix du llccueil des Historiens des Gaules et de la France, pp. 27, 32, etc.
Montfort récompensa Robert par la donation, le 17 juillet 1212, des biens provenant de Guillaume de Durfort (V. Notice sur la Ville de Marmande, par Tamizey de Larroque, p. 15).
;) Au Mas-d'Agenais, Arnaud desservit de toutes ses forces le comte de Toulouse et fit naître des discussions qui ne furent pas sans graves conséquences (Archives Historiques de la Gironde, t. vi, p. 093).
Le concile de Lavaur de 1213 qui sévit contre Raymond VI compta parmi ses griefs l'expulsion de l'évoque d'Ageu.
4 Martin d'Algaïs, cbevalier, seigneur de Rigucroque. Les Albigeois, qu'il avait d'abord servis, lui avaient attribué le château de Riron. — Sa femme, Raymonde de Gontaud, était la fille de Henri de Gontaud, seigneur de Riron, fils lui-même de Gaston Ier de Gontaud qui avait donné des Coutumes à ses vassaux en 1 i 1 S .
5 La garde du château de Biron fut alors confiée à Arnaud de Monlagut.
V. sur ce château la Guyenne Historique et Monumentale, t. i, 2mB partie, pp. 299-307.
o2 HISTOIRE T)K L AGENAIS
clié à la queue d'un cheval fougueux et ensuite ignominieusement pendu.
Gontaud et Tonneins eurent leur tour ; mais Gasseneuil résista alors à une première tentative.
Tout le reste de l'Agenais, Bruilhois compris, ayant fait sa soumission, l'armée des croisés marcha sur Moissac, qui, après un siège meurtrier, dut capituler; ensuite, n'osant pas attaquer Montauban, elle fit route vers le comté de Foix.
Je ne suivrai pas les incidents de cette triste guerre en dehors de l'Agenais ; mais il convient de rappeler encore un événement tragique survenu alors à sa frontière.
Le comte Baudoin, frère de Raymond VI et son ennemi déclaré, avait puissamment aidé Montfort à prendre Moissac en 1212. En mars 1214, il vint s'arrêter un soir au château de l'Olme, en Quercy, au retour d'une visite de ses domaines d'Agenais. Or, le seigneur de l'Olme, qu'il croyait son ami, le livra aux routiers du comte qui le conduisirent à Moncuq, puis à Montauban. Raymond présida dans cette ville le tribunal spécial qui condamna son frère à mort pour crime de félonie. Baudoin fut pendu peu après par le comte de Foix, un de ses juges1.
En 1214, vSimon de Montfort accourut au secours du château de Moissac, alors assiégé par le comte de Toulouse qui se retira à son approche ; puis il revint en Agenais, où les menées du roi d'Angleterre servaient au mieux les intérêts de Raymond VI. Les croisés arrivèrent sur la rive droite de la Garonne, en face du Mas-d'Agenais, et malgré une foule de bateaux
1 V. Histoire (jènèrale de Languedoc, t. vi, pp. 436438; La Chanson de la Croisade contre les Albigeois, éd. Paul Meyer, t. n (Introduction), p. xxxv et suivantes.
l'agenais au xmrt SIÈCLE 53
venus de La Réole pour défendre ce passage, ils réussirent à traverser le fleuve et mirent aussitôt le siège devant le château. Mais après trois jours d'efforts infructueux, dépourvu de moyens d'attaque et d'ailleurs rappelé à Narbonne, Montfort s'éloigna vers le Languedoc.
Cependant la cause de Raymond VI faisait toujours des progrès. Agen, Condom, Mézin, Marmande, Port- Sainte-Marie1, le Mas et Penne lui envoyèrent des renforts, et Montfort ne tarda guère à reparaître. Il commença par prendre et raser le châte au de Montpezat2, où quelques chevaliers s'étaient fortifiés. Les soumissions se produisirent alors nombreuses. Seules, les villes de Marmande et de Gasseneuil semblaient vouloir résister.
A l'approche des croisés, les Marmanclais s'eufuirent à La Réole par la Garonne, et la garnison, réfugiée dans une tour, obtint de sortit' la vie sauve. La ville fut livrée au pillage et démantelée, mais les défenses du château furent complétées.
Ces prouesses valurent au doux chef catholique une confirmation de possession de l'Albigeois, du Rouergue, du Quercy et de l'Agenais, par une charte du cardinal-légat Robert de Gorçon, datée de Sainte- Livrade, juillet 1214.
1 V. Histoire de la Commune de Port-Sainte-Marie, par l'abbé Barrère (Àgen, 1866, gr. in-8°).
On suppose que Port-Sainte-Marie naquit d'une église ou chapelle érigée par la dévotion des mariniers et qui fut l'origine d'un prieuré. La ville, bientôt chef-lieu de juridiction, relevait du Chapitre Saint-Etienne d'Agen. Dès 1213, le pape Innocent III la prenait sous sa protection.
Une commanderie du Temple y fut établie.
2 Ce château, cité dès 1176, appartenait alors à Arnaud, baron de Montpezat, qui le reconstruisit.
Les Coutumes de Montpezat furent données en 1*271) par Amanieu Pr, fils «l'Arnaud.
04 HISTOIRK DE LAGENAIS
Gasseneuil, dont Raymond VI était suzerain, appartenait, ainsi que le château de Hauterive, à Hugues de Rovinha (ou Revignan)1, frère de l'évêque d'Agen, qui accourut à l'arrivée de Montfort. Cette place avait une garnison gasconne commandée encore par le comte Seguin de Balencs et exigeait un véritable siège. Montfort appela son fils Amaury à l'aide avec d'autres troupes, et en attendant, se bornant à cerner la ville, il s'empara des châteaux de Saint-Amant, Galapian et Dolmayrac, et dévasta toute la contrée.
Dès que les renforts furent arrivés, le siège commença avec l'emploi de toutes les ressources militaires de l'époque. Les assiégés avaient espéré le secours de Jean sans Terre, qui n'intervint pas, et après trois mois de résistance désespérée, Seguin fut forcé de capituler, le 18 août 1214. Il obtint que les quelques survivants de son héroïque garnison sortissent avec leurs bagages. Quelques habitants réussirent à s'échapper avec eux ; d'autres s'enfuirent à la nage sur le Lot; tout le reste fut impitoyablement brûlé sous prétexte d'hérésie, au nom du Dieu de miséricorde et de paix. La ville fut saccagée; ses fortifications furent abattues et la plupart de ses maisons détruites par le feu.
Montfort fit chanter un Te Deum sur ces ruines sanglantes, qui, a-t-on dit, furent données aux Dominicains d'Agen2; puis il se dirigea vers le Périgord,
1 Hugues de Rovinha (ou Revignan), était-il seigneur ou co-seigneur de Casseneuil ? — Dans une note de la p. 48, j'ai constaté qu'en 1271 un Guillaume de Balencs était qualifié « seigneur de Casseneuil » dans l'acte de prise de possession de l'Agenais par Philippe le Hardi.
2 Les Dominicains, appelés d'abord Frères Prêcheurs, puis Jacohins, parurent à Agen vers 1220, et non en 1240, comme le dit l'abbé Hugues Du Temps (Le Clergé de France, etc. Paris, 1774-75, 4 vol. in-8°, t. in.
La date de 1240 serait tout simplement, «Tapies Labénazie, celle du rétablis-
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 55
où il prit encore plusieurs châteaux, et à son retour reçut les hommages des seigneurs de l'Agenais et du
sèment de l'ordre dans cette ville, d'où il avait été chassé en 1222 par Raymond VI.
Bernard Gui (Guidonis), le célèbre inquisiteur de Toulouse, dit cependant que le couvent d'Agen ne fut réellement installé qu'en 1249 {Histoire des divers Chapitres et Couvents de l'Ordre).
La prétendue donation des ruines de Casseneuil en 1214 aux Dominicains d'Agen, dont la venue était encore lointaine, est évidemment imaginaire.
Quoi qu'il en soit, l'ordre de Saint-Dominique, l'onde pour seconder les efforts de la Croisade contre les Albigeois, prit rapidement un développement considérable. L'Inquisition française ne fonctionna que de 1220 à 1336, mais les Jacobins jouirent bientôt d'une grande prospérité.
Leur église et leur couvent d'Agen furent bâtis en 1252, sur l'emplacement que leur attribua Alphonse de Poitiers, entre le Pont-Long (porte de Garonne), le mur de ville, la place qui prit leur nom et la rue Pont-de-Garonne (autrefois rue Tombe-Boé).
L'église, parfaitement conservée et restaurée, et son clocher octogonal ont été décrits par Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire de l'Architecture Française (Paris, 1854-69, 10 vol. gr. in-8°), et par M. Georges Tholin, dans son Architecture religieuse de l'Agenais du Xe au xvie siècle, p. 221.
Le couvent des Dominicains, dont l'entrée était vers l'angle nord-ouest de la rue Saint-Dominique (aujourd'hui rue Cuvier), se développait le long des remparts. Une école publique y fut établie par les religieux, ('-'est là que le délégué de l'inquisiteur de Toulouse lit son enquête contre les réformés en 1538, et que la reine Marguerite de Valois voulut établir une forteresse en 1585. Ce couvent et ses dépendances, saisis comme tous les autres biens religieux en vertu de la loi du 8 novembre 1790, furent vendus 19,514 livres, puis morcelés. L'église, salle de club et de cérémonies patriotiques en 1792, écurie sous la Terreur, fut rouverte et restaurée en 1807, et prit le nom de Notre- Dame-des- Jacobins- V. Les Couvents de la Ville d'Agen, par Ph. Lauzun, t. I, pp. 47-91. Le général de l'ordre des Dominicains en 1301 était un Agenais, le savant Bernard de Jusix, né à Jusix, près Meilhan, mort à Trêves en 1304. Bernard de Jusix avait fait profession à Bordeaux, enseigné la philosophie à Périgueux en 1269 el la théologie à Agen en 1282. 11 fut prêcheur général en 1286, prieur de Bordeaux eu 1293, puis directeur de la maison de Toulouse, et enfin prieur de la province de Guyenne en 1299.
En ce même XIIIe siècle, un autre savant du même ordre, Guillaume de Tonneins, mort en 1299, appartint à la maison d'Agen avant d'être prieur de Marseille. Enfin un Condomois, Pierre de La Coste, prieur d'Agen au XVIe siècle, assassine par les huguenots près de Poitiers, en 1582, a laissé des sermons et des ouvrages bizarres (V. la Bibliographie générale de l'Agenais, art. Bernard de Jusix et Guillaume de Tonneins, t. i).
Les Dominicains s'établirent à Auvillars en 1275, sous l'épiscopat d'Arnaud de Goth.
V. Les Frères Prêcheurs en Gascogne au xme el au xvr siècle. Chapitres, Couvents et Notices, par l'abbé Douais (Paris etAuch, 1885, gr. m-8"). Dans cel ouvrage, le manuscrit de Guidonis a été reproduit.
Quercy, absolument terrifiés. L'année suivante, le concile de Montpellier lui concéda jusqu'aux biens du comte de Toulouse Raymond VI, qui s'était réfugié auprès de son beau-frère, en Angleterre, et s'était démis de ses Etats en faveur de son fils Raymond VII. Les prélats du concile ne réservèrent à ce dernier que les portions non encore occupées par les croisés.
L'Agenais était alors gouverné par un sénéchal nommé par Simon de Montfort1, qui vint encore dans le pays en septembre 1215, et aussi en avril 1217, époque où il transigea avec l'évèque d'Agen, admettant sa jouissance en paréage de la justice et seigneurie de cette ville.
Déjà, d'ailleurs, en 1216, le jeune Raymond VII, secondé par son père, avait commencé les hostilités contre le spoliateur de sa famille, qu'il tenait en échec du côté du Rhône le 13 septembre 1217, quand Raymond VI prit Toulouse. L'année suivante, dès qu'il put accourir, Montfort se hâta de faire le siège de cette ville, devant laquelle l'attendait le châtiment. Une pierre, lancée, dit-on, du haut des remparts par la main d'une femme, vint mettre un terme à ses exploits de bourreau le 25 juin 1218. Son fils Amaury hérita de son ambition et de ses titres.
Forcé de lever le siège de Toulouse en juillet 1218, le nouveau chef des croisés se replia sur Carcassonne.
Presque toutes les villes de l'Agenais ouvrirent alors leurs portes au jeune comte, après avoir massacré les garnisons imposées par Montfort. Raymond fut
1 Ce sénéchal était Philippe d'Andreville ou de Landreville (1216-1218), successeur de Philippe Pons, qu'on rencontre en 1215.
C'est son iils, je crois, Pierre de Landreville, qui fut sénéchal de Rouergue et d'Àlhigeois, puis de Toulouse en 1262.
Landreville était une terre du bailliage d'Etampes.
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 57
acclamé à Marmande, Aiguillon, Gondom, etc. Agen cependant résistait encore.
Le pape Honoré III pressait Philippe-Auguste d'entreprendre une nouvelle croisade. Le roi finit par céder à ses sollicitations incessantes et envoya son fils aîné, Louis le Lion1, en Aquitaine au printemps de 1219.
Amaury s'était déjà montré en Agenais en 1218. Il avait occupé Gontaud sans résistance au mois d'octobre, puis s'était provisoirement retiré. Revenu alors dans le pays, le 22 mai 1219, il avait mis le siège devant Marmande, commandé par le comte Centulle d'Astarac, que secondait Amanieu de Bouglon2, quand l'armée royale, après avoir repris La Rochelle aux Anglais, vint le rejoindre3.
Malgré des prodiges de valeur, les Marmandais durent se rendre à discrétion. Grâce aux conseils de modération de l'archevêque d'Auch, Garcias III de rOrt, la garnison put se retirer, et, seuls, Centulle d'Astarac avec quatre autres seigneurs furent retenus prisonniers. Mais cette générosité fut peu goûtée des
1 On sait que Louis le Lion, ou Cœur de Lion, fils aîné de Philippe-Auguste et d'Isabelle de Hainaut, succéda à son père en 1223 sous le nom de Louis VIII.
2 Centulle, comte d'Astarac, mort en 1232. — V. Art de vérifier les dates, t. ii, pp. 282-83; Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, nos 1.999 et 2.077.
Les comtes d'Astarac descendaient des ducs de Gascogne par Garcie-Sanche, dit le Courbé.
Le baron Amanieu de Bouglon, fils de Raymond de Bouglon, un des seigneurs les plus importants du Bazadais, s'était déclaré pour les Albigeois.
Les seigneurs de Bouglon étaient comptés parmi les grands vassaux de Guyenne. Edouard III donna en 1340 la baillic de Castillonnès à Doat-Amanieu de Bouglon. — V. Jules Delpit, La Ville et les Seigneurs de Bouglon (Guyenne Historiq. et Monum., t. i, 2e partie, pp. 5-15) ; Notice historique sur la Famille de Bouglon (Bévue historiq. de la Noblesse, de André Borel d'Hauterive, t. i. [Paris, 1841], pp. 294-310).
3 V. La Chanson de la Croisade contre le* Albigeois, éd. Paul Meyer, f. r, p. 360, et t. ii, p. 143.
soldats d'Amaury, qui pénétrèrent dans la ville et massacrèrent tous les habitants qu'ils purent atteindre1.
Profondément indigné de cette horrible boucherie, Louis le Lion s'éloigna aussitôt avec ses troupes. Il se rendit directement devant Toulouse, où il arriva le 17 juin et dont il entreprit vainement le siège, qu'il fut obligé de lever le 1er août suivant en abandonnant jusqu'à ses machines de guerre.
En l'année 1221, Amaury de Montfort, dont l'armée venait d'être renforcée par divers prélats, se crut en état de reprendre ses opérations en Agenais.
Il revint donc dans nos contrées et mit le siège devant Clermont-Dessous, près de Port-Sainte-Marie, où il convoqua les consuls d'Agen, qui, comblés de prévenances, lui renouvelèrent leur serment du* bout des lèvres le 1er août 1221.
Dès qu'Amaury fut forcé de lever le siège de Clermont-Dessous, le mouvement de la province en faveur du comte de Toulouse s'accentua fortement. Agen, en dépit de ses serments, rappela aussitôt son souverain légitime, Raymond VI, qui, le 25 août, confirma ses privilèges et ses Coutumes2.
La soumission d'Agen entraîna la plupart des autres villes de l'Agenais, où en 1222 Amaury ne possédait plus que Penne.
Raymond VI mourut à la lin de cette même année. Son fils Raymond VII lui succéda et vint faire le siège de Penne, que, suivant les uns, Amaury n'osa pas secourir, et que, suivant d'autres, il parvint à dégager. Une trêve fut conclue. Des conférences pour
1 L'Histoire générale de Languedoc évalue à 5,000 le nombre des Marmandais massacrés par les soldats d'Amaury. Ce chiffre est évidemment très exagéré, comme l'ont remarqué la plupart des historiens locaux.
- V. Archives Munit ip<ihjs d'Afjen. Chartes, par A. Magen et Tholin, p. 14.
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 59
traiter de la paix avortèrent successivement à Saint- Flour et à Senlis. Un concile tenu dans cette dernière ville en juillet 1223 n'eut pas plus de résultat:
Malgré tant d'hécatombes, les Albigeois étaient alors si peu exterminés qu'ils allèrent jusqu'à nommer un antipape de leur secte et des évêques. Le siège d'Agen fut attribué à un certain Vigouroux de Bathone, qui, d'ailleurs, ne parut jamais dans le diocèse et qui, dix ans plus tard, fut brûlé vif à Toulouse.
Philippe- Auguste étant mort à Mantes le 14 juillet 1223, son fils et successeur Louis VIII se montra plus accessible aux sollicitations romaines et se prépara à une nouvelle croisade1.
Amaury, isolé et cerné dans Garcassonne, avait conclu une seconde trêve avec Raymond VII et Roger- Bernard, comte de Foix2. Bientôt, considérant sa cause comme perdue, il se réfugia en France et abandonna tous ses droits à Louis VIII3, qui, dès lors, songea à la conquête des grands fiefs du Midi.
Au surplus, la trêve entre le roi de France et Henri III d'Angleterre prenait fin en 1225. Il s'agissait de reprendre cette Aquitaine toujours l'objet des convoitises royales.
Louis s'avança dans le Poitou, qui se soumit, ainsi que La Rochelle, Limoges et Périgueux. Le comte de
1 Les villes de l'Amenais se liguaient alors pour une défense commune. Un traité se conclut entre Agen et le Mas en 1222, et entre Agen, Condom, Mézin et le Mas en 1224, etc. Plusieurs de ces accords ont été reproduits par MM. Ad. Magen et G. Tholin, dans les Archives Municipales d'Agen. Chartes, pp. 14 à 30.
2 Roger-Bernard II, dit le Grand, comte de Foix, fils de Raymond-Roger, mort en 1241.
3 Amaury de Montfort, nommé connétable de France en 1231, mourut en 1241, au retour d'un voyage en Terre sainte;. Son lils Jean laissa une lille qui, mariée à Arthur II, comte de Bretagne, eut de ce prince Jean do Montfort, le célèbre duc de Bretagne du xiv8 siècle
La Marche1 vint au-devant du roi et lui fit hommage avec la plupart des seigneurs de l'Aquitaine.
Une nouvelle trêve de quatre ans ayant été imposée à Henri III, et Raymond VII ayant été bruyamment excommunié, la croisade projetée fut entreprise. Une armée formidable se mit en marche dans les premiers jours de l'année 1226. La terreur s'empara du Midi, dont les villes et les seigneurs s'empressèrent de faire leur soumission et de fournir des otages. Entrés par la vallée du Rhône, les croisés, conduits par le cardinal-légat de Saint-Ange, arrivèrent devant Avignon. Cette ville, excommuniée depuis douze ans, ne voulut pas admettre Louis VIII en triomphateur et ferma ses portes.
Le siège commença aussitôt et dura trois longs mois, pendant lesquels les Avignonnais se défendirent avec la plus indomptable énergie. Raymond VII harcelait les assiégeants que la famine et les maladies décimaient. La prise d'Avignon n'en eut pas moins lieu. Les soldats mercenaires furent seuls massacrés; un tribut fut imposé à la ville et ses murailles furent détruites.
En même temps, une partie de l'armée royale opérait en Languedoc, où la plupart des places se soumirent, bien que Toulouse bravât encore les croisés.
Cependant l'hiver était proche, l'armée très affaiblie, et des défections nombreuses se produisaient. Louis VIII, confiant la suite des opérations militaires au sire de Beaujeu2, reprit la route de France ; mais
4 Hugues X de Lusignan, comte de La Marche, fils de Hugues IX de Lusignan. Il était comte d'Angoulème par son mariage, en 1218, avec Isabelle, lille d'Aymar, comte d'Angoulème. Il mourut en 1247.
1 Humbert IV, sire de Beaujeu, fils de Guichard IV, ambassadeur de Philippe-Auguste. Il fut fait connétable de France et mourut en 1251.
l/AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 6i
atteint lui-même en chemin de l'épidémie qui avait été si fatale à ses soldats, il mourut à Montpensier, en Auvergne, le 8 novembre 1226, après avoir fait jurer aux seigneurs de sa suite qu'ils reconnaîtraient les droits de son jeune fils Louis, alors âgé de onze ans.
Je n'ai pas à rappeler les événements qui s'accomplirent en France pendant la minorité de Louis IX, sous la régence habile de sa mère, Blanche de Castille, qui fit sacrer le jeune roi à Reims en 1227.
Sous la direction du sire de Beaujeu, le sort des armes cessa bientôt d'être favorable à l'armée royale. Raymond VII reprit l'offensive, ayant l'Agenais presque tout entier sous sa bannière. Il fit d'ailleurs sa soumission le 23 août 1228 au concile de Montpellier, où un accord intervint avec l'évêque d'Agen au sujet du partage de la justice1.
Arnaud IV de Rovinha2, que Montfort avait réin-
1 Sur la guerre des Albigeois, V., outre Guillaume de Tyr, Pierre de Vaulx- Cernay, etc., déjà cités : Histoire de la Ligue Saincle..., par Arnaud Sorbin (Paris, 1585, in-8°). — Histôria negotii Albiensis, etc., par Guillaume de Puylaurens, chapelain de Raymond VII, publiée en partie par Catel, en 1623 [Histoire des Comtes de Toulouse..., in-f°) ; par Duchesne, en 1649 (Historite Francorum scriptores), et dans le Recueil des Historiens des Gaules et de la France. On en trouve une trad. française dans le t. xv des Mémoires relatifs à VHistoire de France, de Guizot. — Histoire de la Croisade contre les Hérétiques Albigeois. Poème en provençal, par Fauriel (Paris, 1837, in-4°, de la collection des Documents inédits sur VHistoire de France), et mieux, par Paul Meyer, mentionné plus haut. — Histoire de la Guerre contre les Albigeois, par Q. de Parctelaine (Paris, 1833, in-8°, fig.). — Histoire des Albigeois, par N. Peyrat (Paris, 1870-73, 3 vol. in-8°). — L'Inquisition dans le Midi de la France aux xmc et xive siècles, par Ch. Molinier (1830, in-8°),etc.
2 Arnaud IV (?) de Rovinha, qu'on suppose né à Casseneuil, avait remplacé Bertrand de Beceyras en 1209.
J'ai dit (note de p. 47) que Arnaud III est indéterminé. Le catalogue de YOrdo du diocèse l'inscrit sans date après Guillaume Ier, entre 1068 et 1080- Etait-ce un coadjuteur de Guillaume (1068-1069) ou de Donald (1088) ?
Les divers catalogues de nos évoques présentent, je le répète, des variantes et des incertitudes jusqu'à une certaine époque. A cet égard, je renvoie le lecteur à l'étude plusieurs fois citée de M. l'abbé Combes : Les Evoques d'Agen. Essai bistorique. — Dans la succession produite ici, les noms douteux ou insuffisamment déterminés ont été écartés.
tégré en 1217 et dont la gestion avait été si dure à son diocèse, mourut en 1228 et fut inhumé dans l'église du prieuré de Layrac. Arnaud V lui succéda pour peu de temps (1228-1231), et fut bientôt remplacé lui-même par Géraud II,, doyen de Notre-Dame de Paris, qui un an plus tard, en 1232, devait faire place à Raoul de Peyrines, ou de Pins, abbé de Clairvaux, appelé en 1235 au siège de Lyon et honoré comme Bienheureux par l'ordre de Citeaux1.
A la suite de la Conférence de Meaux tenue pour traiter de la paix, Raymond VII reçut l'absolution à Paris, pieds nus et en chemise, devant le grand portail de Notre-Dame, le 12 avril 1229. Il promit de se croiser; s'engagea à démolir les fortifications de trente villes ou châteaux, comprenant Agen, Port- Sainte-Marie, Gasseneuil, Pujols2, Auvillars3, Layrac et
1 Le sénéchal d'Agenais pour le comte de Toulouse était alors, de 1233 à 1247, Guillaume-Arnaud de Tantalon (du Bazadais), dont le fils dut vendre par force son château de Tantalon au roi d'Angleterre en 1290 {Archives Historiq. de la Gironde, t. xm, p. 373).
Pendant cette période, les sénéchaux d'Agenais pour Montfort avaient été successivement : Philippe d'Andreville (ou de Landreville), déjà cité ; Jordanus Ponto (Jourdain Paute : 1223-1226-1229); Géraud Durut (1225); Jean de Beauville (1227), et Bertrand (1242). V. Histoire générale de Languedoc, t. vin, p. 1.086.
En 1240-1241, on rencontre un Humbert Huse, sénéchal de Gascogne pour le roi d'Angleterre (Archives comm. d'Agen, AA. 5). Il avait dû succéder à Amanieu de Saint-Amant, et fut remplacé en 1241 par Jean de Havering, à qui fut substitué Nicolas de Molis le 24 août 1243 (Rôles Gascons; Bymer, t. i. pars i, p. 148).
3 A Guillaume-Arnaud de Tantalon succéda Baymond d'Alfar, en 1249. Le
père de Guillaume-Arnaud, Arnaud de Tantalon, avait été sénéchâT d'Agenais * pour Baymond VU de 1216 à 1223.
2 V. Essai historique sur la Baronnie de Pujols, en Agenais, par l'abbé Gerbaud (Agen, 1891, gr. in-8", pi.)."
:î Auvillars remontait à une date lointaine. Cette ville fut restaurée au xne siècle et vit ses Coutumes confirmées en 1279 par Arnaud-Othon de Lomagne et d' Auvillars, et en 1387 par Jean III d'Armagnac.
Cette vicomte, appartenant d'abord à la maison de Lomagne, s'étendait sur les deux rives de la Garonne et comprenait Auvillars, Espalais, Saint-Loup, Saint-Nicolas-de-la-Balerme, Valence-d'Agen, etc. J'ai dit qu'elle faisait partie
L'AGENAIS ALT XIIIe SIÈCLE 63
Condom. Plusieurs places, au nombre desquelles se trouvait Penne, devaient être remises comme garantie de cet engagement. De toutes ses possessions, il conservait .seulement, sous réserve d'hommage-lige au roi de France, avec le comté de Toulouse, l'Agenais, le Rouergue, une partie de l'Albigeois et le Quercy, excepté Gahors. Enfin, il fut convenu que sa fille épouserait l'un des frères de Louis IX, à qui ferait retour comme succession le comté de Toulouse. Ce mariage d'Alphonse de France1 et de Jeanne de Toulouse, âgés l'un et l'autre de neuf ans, fut conclu la même année ; mais leurs noces ne se célébrèrent que huit ans plus tard, en 1237.
Tout le reste des possessions de Ilaymond VII fut abandonné à la maison de France, qui supplanta ainsi l'Angleterre dans la suzeraineté de l'Agenais.
Les dures conditions imposées au comte de Toulouse par le traité de Paris devaient naturellement conduire ce prince à les éluder de son mieux.
Très soumis à l'Eglise dont il avait si cruellement éprouvé la puissance, il se ligua avec les comtes de Foix, de Bigorre et de Comminges2, et se joignit en
de l'archiprètré de Bruilhois; elle fut rattachée plus tard à la sénéchaussée de Lcctoure.
V. La Ville, les Vicomtes et les Coutumes d'Auvillars, par Lagrèze-Fossat (Paris et Montauhan, 1868, in-8°) ; Notice sur la Vicomte de Be&aume, etc., par J.-F. Bladé, p. 07 ; Documents historiques sur le Tarn-et-Garonne, par F. Moulcnq, t. m, pp. 341-359, etc.
1 Alphonse devint comte de Poitiers en 1241, par la donation que son frère saint Louis lui lit de ce comté, confisqué en 1204 comme possession de Jean sans Terre et réuni alors à la couronne par Philippe-Auguste.
2 Roger-Bernard M, dit le Grand, comte de Foix, fils de Raymond-Roger, mort en 1541, et remplacé par son fils Roger IV.
Esquivât de Montfort, comte de Bigorre, lils de Gui de Monlfort et de Pétro. ni II»' .de Bigorre. Pétroriille, fille de Gentulle III, était veuve de Gaston VI de Béarn et de Nunez-Sanche de Cerdagne quand clic épousa, en 1216, Gui de Montfort, après la mort duquel elle convola deux autres fois encore, avec Aymar de Rançon, puis avec Bozon de Masias, seigneur de Cognac. Elle mou-
64 HISTOIRE DE l'.VGENAIS
1241 au comte Hugues de La Marche révolté contre le roi de France. L'Agenais avait répondu promptement à son appel.
En mai 1242, Henri III d'Angleterre débarqua à Royan, et en juin suivant, après avoir pris toutes ses dispositions, il déclara la guerre à Louis IX. Les Anglais furent battus à Taillebourg le 16 juillet, et Henri III se réfugia à Bordeaux.
Raymond VII conclut vers la fin du mois d'août dans cette ville un traité avec le roi d'Angleterre. L'armée française, très éprouvée par une épidémie, dut se mettre en retraite, et Louis IX se retira, chargeant Humbert de Beaujeu d'opérer contre Raymond.
Le château de Penne fut pris. Raymond, abandonné par Henri III, puis par le comte Roger de Foix*, reprit le château; mais il ne fut pas moins forcé de se soumettre au roi de France et de livrer plusieurs places en garantie, selon un traité conclu alors à Lorris.
Les commissaires nommés pour l'Agenais se présentèrent en mars 1243 à Agen, Marmande, Port- Sainte-Marie, Penne, Mézin et Condom, et reçurent dans ces villes le serment imposé de fidélité au traité de Paris, même à rencontre du comte de Toulouse. L'autonomie acquise n'était, du reste, maintenue qu'à ce prix.
Henri III repartit en 1243, revint en 1244 et regagna encore l'Angleterre en novembre de la même
rut en 1251. Esquivât, comte de Bigorre, fit hommage au roi d'Angleterre en 1254 pour ce comté, que lui avait disputé en 1251 sa tante Mathe, femme de (iaston VII de Béarn. Il hérita du Couserans en 1257 et mourut en 1283.
Bernard VI, comte de Comminges, fils de Bernard V, mort en 1241, et ayant eu pour successeur son fils Bernard VII.
1 Boger IV, comte de Foix, fils, ai-je dit, de Roger-Bernard II, mort en 12G5.
L'AGENAIS ALt XIIIe SIÈCLE 65
année, laissant la direction des affaires à son sénéchal de Gascogne Nicolas de Molis ; puis en 1247, à l'expiration de la trêve qui avait été conclue, à Guillaume de Buèles, gentilhomme normand. L'administration tracassière de ce dernier amena une révolte. Henri III en commit la répression au second fils du bourreau des Albigeois, Simon de Montfort, comte de Leicester1, dont les opérations contre les seigneurs gascons ne furent pas très brillantes.
Après un an de campagne, une trêve fut signée avec Gaston de Béarn2, et Simon de Montfort se tourna alors contre Raymond VIL Arnaud-Othon, vicomte de Lomagne3, à qui Raymond avait donné sa nièce en mariage, se joignit à Simon. Indigné de cette ingratitude, Raymond VII signifia d'Agen, le 11 juin 1249, à Arnaud-Othon de lui faire la remise du château d'Auvillars et des autres domaines qu'il lui avait concédés en Agenais. Arnaud en appela au roi de France; mais Raymond passa outre et fit rendre un arrêt de confiscation par la Cour d' Agenais.
On affirme que pendant le séjour du comte de Toulouse à Agen, en 1249, 80 hérétiques furent brûlés dans cette ville, qui, Tannée précédente, avait encore reçu confirmation de divers privilèges *.
C'est à l'année 1245 qu'on fixe la fondation de Puymirol par Raymond VII, qui obtint cession des droits que l'évêque d'Agen prétendait avoir sur la colline,
1 Simon de Montfort, comte de Leicester, frère puîné d'Amaury de Montfort. Il avait quitté la France en 1236, et Henri III l'avait nommé gouverneur de Gascogne. Il épousa Eléonore, sœur du roi, et prit les armes en 1258 contre ce dernier, qu'il fit prisonnier en 1264. Henri III s'évada et vainquit Simon, qui fut tué au combat d'Evesham en 1265.
"l Gaston VII, vicomte de Béarn, mort en 1290.
3 Arnaud-Othon II, vicomte de Lomagne, fils d'Odon III, mort avant 1274.
4 Archives communales d'Agen, AA. 2
HISTOIRE DE L'AGENAIS, T. I. j
moyennant une rente annuelle de 500 livres Arnaldèses à prélever sur le péage de Marmande.
Raymond VII mourut le 20 septembre 1249 à Milhau, au moment où il se disposait à rejoindre Louis IX qui avait entrepris en août de cette année la septième croisade. Sa fille Jeanne et Alphonse de Poitiers, alors en Palestine, lui succédèrent. Mais Henri III, arguant de ses prétendus droits, revendiqua aussitôt l'Agenais et chargea Simon de Montfort de porter ses prétentions devant les exécuteurs testamentaires de Raymond VII. Les consuls d'Agen et de Gondom protestèrent hautement et voulurent prêter serment au nom de leur comte à la reine-mère, régente de France en l'absence de Louis IX. La formule du serment telle que la demandait la reine étant contraire aux Coututumes de l'Agenais, les consuls écrivirent à ce sujet, le 3 février 1250, une lettre que des délégués spéciaux portèrent à Paris. La reine, accueillant le vœu des Agenais, modifia la formule selon leur désir.
A l'expiration de la trêve, en 1250, Montfort reprit la campagne, surprit Gaston par trahison et se rendit exécrable à tous. Les Gascons, vainqueurs à leur tour, le forcèrent à se réfugier en Angleterre au commencement de 1251 ; mais il revint bientôt avec d'autres troupes, et s'empara du château de Castillon-sur-Dordogne1.
En même temps, l'Agenais fut éprouvé par les courses des paysans et vagabonds nommés Pastoureaux, qui, sous prétexte d'organiser une croisade étrangère à la Noblesse et au Clergé, sillonnaient la France en
1 Castillon-sur-Dordogne, en Périgord. Cette place joua un grand rôle au cours des guerres franco-anglaises. Ce fut sous ses murs que se termina en 1453 la guerre de Cent ans. — V. la curieuse notice de Léo Drouyn sur Castillon, au t. n, pp. 89-105 de la Guyenne Militaire.
l'agenais ALt XIII0 SIÈCLE 67
bandits. Ces étranges croisés, auxquels se joignaient tous les gens sans aveu, se livrèrent partout aux plus grands excès, au vol, au meurtre, au pillage. Ils furent exterminés ou dispersés par une battue générale dans tout le royaume. Leur chef, un Hongrois inconnu, capturé à Paris, fut livré au bourreau sur l'ordre de la reine Blanche.
Ces brigands laissèrent dans nos contrées de nombreuses traces de dévastations l.
Des plaintes incessantes contre Montfort étaient adressées de tous les points de la Gascogne à Henri III, qui prescrivit une enquête et manda les • plaignants auprès de lui. Montfort accourut pour se justifier. Il se montra hautain, violent, et alla même jusqu'à manquer de respect au roi.
Les hostilités bientôt reprises par l'arrogant capitaine ensanglantèrent encore la Gascogne que Henri III venait de donner à son fils Edouard. Montfort fut battu et se réfugia derrière la Dordogne. Les Gascons prirent La.Réole, Saint-Emilion2 et autres places, et affamèrent Bordeaux, qui appela le roi à son aide.
Henri III arriva devant cette ville en août 1253 avec une puissante flotte, et secondé par l'appui de Rome qui venait de fulminer une excommunication contre les révoltés. Il prit Rions, Saint-Macaire3, Gironde, et le 8 septembre il mit le siège devant La Réole, qui ne fut prise que vers le 29 du même mois, après une vaillante résistance. Le 3 octobre,
1 Une nouvelle insurrection de Pastoureaux se produisit au xive siècle. Les révoltés d'alors, partis de Paris en 1320, ravagèrent le Berry et furent détruits près de Carcassonne.
2 V. sur Saint-Emilion une notice de Le<> Drouyn, dans la Guyenne Militaire, t. n, pp. 390-396.
:< V. (les notices sur Rions (t. I, pp. 17>27) et sur Saint-Macaire (t. il, pp. 106-136) dans la Guyenne Militaire.
il assiégea le château de Benauges1, qui ne se rendit qu'en novembre, alors que les Gascons avaient déjà repris La Réole.
La paix fut conclue en avril 1254. Henri III confirma tous les privilèges de la Gascogne, et s'engagea même à réparer les dommages éprouvés dans la dernière campagne.
A leur retour de la croisade, Alphonse de Poitiers et Jeanne de Toulouse visitèrent l'Agenais, en juin 1251. A Agen, Othon de Lomagne fit amende honorable de ses torts envers le comte de Toulouse, et la vicomte d'Auvillars lui fut rendue.
Les Etats d'Alphonse étaient gouvernés par quatre sénéchaux, dont les plus connus sont Philippe de Ville-Favreuse (de Villa-Faverosa) et Guillaume de Baignols2 pour l'Agenais et le Quercy. Des commissaires extraordinaires étaient parfois chargés de rechercher et de réformer les abus, et une très remar-
I Sur le château de Benauges (Gironde), V. la Guyenne Militaire, t. n, pp. 158-167, et aussi La Vicomte de Be%aume, etc., par J.-F. Bladé, lre partie.
"2 Guillaume d'Albon , seigneur de Baignols et de Châtillon-d'Azergues , second lils de Guillaume d'Albon, seigneur de Curis. Il mourut après 1303.
V. Histoire généalogique et chronologique des Grands Officiers de la Couronne, etc., par le. P. Anselme (Paris, 1674, 2 vol. in-4°; 3e éd., continuée et augm. par Dufourny et les Pères Simplicien et Ange [Paris, 1726-1733, 9 vol. in-f0]), le meilleur de tous les recueils généalogiques. — Grand Dictionnaire Historique, de Moréri (Lyon, 1674 et 1681, 2 vol. in-f° ; éd. div., dont la plus complète [20e], par Drouet, est de Paris, 1769, 10 vol. in-f°).
Guillaume de Baignols, sénéchal en 1255-1256-1261, avait succédé à Philippe de Ville-Favreuse (de Villa-Faverosa), exerçant en 1253 et 1254, et a Hugues d'Arcisse, sénéchal de Toulouse, d'Agenais et de Quercy en 1254 (Teulet, Layettes du Trésor des , Chartes, t. m, p. 222 b), qu'avait précédés Simon Claret (1252-1253), venu après Baymond d'Alfar (1249), dernier cité.
II fut lui-même remplacé par Guillaume de Tubières (1261); puis vint Jean d'Angerville, d'Angervillars ou d'Angervilliers (1267-1272;. V. Archives Municipales d Agen. Chartes, p. 79.
Le Trésor des Chartes indique encore Philippe de Ville-Favreuse en l'année
La durée d'exercice des sénéchaux fut très variable. Il n'est pas rare de rencontrer plusieurs noms au cours d'une même année.
l'agenais AU XIIIe SIÈCLE 69
quable ordonnance était venue compléter en 1254 ces sages mesures administratives1.
L'Agenais, qui, dans les derniers temps, avait multiplié ses franchises et mieux dessiné son autonomie, fut heureux et prospère sous le règne d'Alphonse. Les bastides s'élevèrent nombreuses sur son territoire : celles de Villeneuve, Montréal, Sainte-Foy, Monclar, Castillonnès, Villeréal, etc., furent alors fondées. A cette époque, du reste, on ne trouve guère d'autres violences à signaler que les ravages faits en Gondomois par Géraud, comte d'Armagnac2, en 1267 et 1268, et les représailles qui en résultèrent. Alphonse se plaignit à Géraud qui ne tint aucun compte de ses observations. Sicard d'Alaman8, chargé d'une mission d'apaisement, ne fit guère qu'envenimer encore la querelle4.
On sait que saint Louis mourut en Afrique en 1270. Il avait eu le tort, en 1259, de remettre le duché d'Aquitaine tout entier à Henri III sous simple condition d'hommage, et même de lui promettre l'Agenais après la mort de Jeanne et d'Alphonse5, en lui accordant jusque-là une rente de 3.720 livres, 8 sous, 6 deniers tournois représentant le revenu de ce comté.
1 Pour la situation politique de l'Agenais sous Alphonse de Poitiers et les progrès de l'organisation communale au xnr siècle, V. La Commune d'Agen. Essai sur sou Histoire et son Organisation depuis son origine jusqu'au traité de Bréligny, par A. Ducom, p. 58 et suiv.
- Géraud V, comte d'Armagnac, vicomte de Fezensaguet, mort en 1286.
3 Sicard d'Alaman, chevalier, seigneur de Saint- Sulpice, lils de Déodta, principal ministre de Raymond VU, gouverneur et lieutenant général de ses États. Il posséda la seigneurie de Lafox, et épousa en troisièmes noces Béatrix de Lautrec, dame de La Graulhct, fille de Bernard IV, vicomte de Lautrec.
* V. Histoire du Béarh, par P. de Marca.
■ Alphonse de Poitiers, reparti pour l'Orient, mourut à ('.('-lies pendant son retour, le <21 août 1271
Le roi d'Angleterre pouvait donc se considérer comme nu-propriétaire de l'Agenais, et c'est de ce double fait que, vassal du roi de France, il prêta le serment exigé par les lois féodales.
On a constaté que c'est dans le traité de 1259 que parait pour la première fois le nom de Guyenne (ou Guienne), procédant de la même étymologie que celui d'Aquitaine.
La Guyenne comprenait le Bordelais, le Bazadais, l'Agenais, le Quercy, le Rouergue et le Périgord. Elle a fourni les territoires des départements modernes de la Gironde, de Lot-et-Garonne, de la Dordogne, du Lot, de Tarn-et-Garonne, de l'Aveyron et d'une partie des Landes et de la Haute-Garonne1.
Jeanne de Toulouse légua par testament l'Agenais à sa cousine Philippe2, fille d'Arnaud de Lomagne; mais à sa mort, survenue très peu après celle d'Alphonse, en 1271, Guy de Ghâtillon, comte de Saint-PoP, tuteur de Philippe , fut débouté par le Parlement de Paris de sa demande d'être reçu à l'hommage. Henri III ne fut pas plus heureux, du reste, auprès de Philippe le Hardi, dans sa revendication des promesses de Louis IX. L'Agenais, comme le comté de Toulouse, resta donc provisoirement acquis au roi de France, qui en prit possession la
1 V. Annales d'Aquitaine, par J. Bouchet ; Histoire des Villes de France, de A. Guilbert, etc. (Paris, 184548,6 vol. gr. in-8°), Guyenne : t. n, pp. 317- 564, par Guilbert et Mary-Lafon, etc.
2 Philippe de Lomagne épousa en 1280 Hélie VII de Talleyrand, comte de Périgord.
3 Guy de Châtillon, comte de Blois et de Saint-Pol, seigneur d'Encre, d'Aubigny, etc., mort en 1289, fils puîné de Hugues, comte de Saint-Pol (Artois et Picardie). — Sa seconde femme, Marie d'Avesnes, avait suivi Louis IX en Afrique en 1270
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 71
môme année1, le visita en 1272 et confirma le baron Jean d'Angerville dans la charge de sénéchal d'Agenais et de Quercy qu'il remplissait depuis 1267 *2.
En 1274, Philippe de Lomagne revint encore à ses prétentions sur le comté d'Agenais, prétentions écartées de nouveau par la Cour des Pairs, mais qui cependant ne laissèrent pas de causer quelques troubles.
Le successeur de Henri III d'Angleterre, Edouard Ier, duc de Guyenne, renouvela au même sujet les démarches de son père. Le traité d'Amiens du 23 mai 1277 lui attribua enfin ce comté, subdivisé alors en douze grands bailliages, et où il plaça comme sénéchal Jean de Grailly3. Sa prise de possession eut lieu solennellement à Agen le 9 avril 1279 4. Il reçut en 1280 l'hommage de Jourdain V, seigneur de l'Isle- Jourdain et vicomte de Gastillon, pour la seigneurie de Fumel, partie de celle de Dunes et divers autres
1 Cette prise de possession de Philippe III eut lieu par son sénéchal de Carcassonne, Guillaume de Cohardon, qu'il nomma régent du comté de Toulouse et de la terre d'Agenais.
L'acte de prestation de serment à ce délégué, signalé par divers auteurs mais encore inédit, se trouve aux Archives nationales (Q. 1, n° 254).
- V. Histoire générale de la Province de Querctj, par Guillaume Lacoste, éd. Combarieu et Cangardel (Cahors, 1883-1886, 4 vol. gr. in-8°).
3 Jean Ie1* de Grailly, vicomte de Benauges et de Gastillon, seigneur de Gurson, etc., sénéchal de Guyenne pour les Anglais dès 1268, époque de son voyage en Terre sainte avec Edouard de Galles. Il fut encore sénéchal en 1277- 1279 et en 1280-1284. Il mourut après 1301.
V. Rymer, Foulera, Conventiones, Litterœ, etc., 3e éd. (Londres, 1704-1735, 20 vol. in-f'°, et réimpr.), t. i, pars h, pp. 164-168.
4 Les délégués de Philippe III étaient Guillaume de Neuville, archidiacre du lilcsois, et Raoul d'Estrées, maréchal de France. Le représentant de l'Angleterre était Guillaume de Valence, oncle d'Edouard Ier. V. Arc/tires Municipales a" Agen. Chartes, p. 84.
Des copies des pouvoirs délivrés aux délégués des deux rois se trouvent aux Archives communales d'Agen, AA. \\
IIISTOIRK I)K L AGENAIS
fiefs lui appartenant en Agenais. Edouard visita Monfianquin en 1283, et encore en 1286.
Après Raoul de Peyrines, en 1235, Arnaud V de Galard avait occupé le siège épiscopal d'Agen jusqu'en 1245, époque de sa mort. Son successeur fut Pierre de Reims (1245-1248), inscrit parmi les Bienheureux. Il avait été prieur des Dominicains d'Agen et laissa divers ouvrages restés manuscrits. j
De 1248 à 1263 siégea Guillaume II, religieux de Cluny, prieur de 'la Charité-sur-Loire, un des exécuteurs testamentaires de Raymond VIL Ce prélat fut en contestation avec l'évêque de Périgueux au sujet de Castillonnès. Une sentence arbitrale de l'archevêque de Bordeaux vint en 1263 prescrire l'alternance des deux évêques pour les nominations à cette cure.
Le successeur de Guillaume II, Guillaume III, élu en 1263, fit son entrée solennelle dans Agen le 22 juillet de cette même année2 et devint patriarche de Jérusalem en 1264.
Vinrent ensuite : Pierre V Jerlandi (ou Jorlandi), en 1264-1271; Arnaud VII de Goth (1271-1281), dont l'épiscopat fut marqué par l'établissement à Agen des Carmes, des Cordeliers et des Augustins:{; Jean II
1 Pierre de Reims est indiqué Pierre H sur le catalogue de VOrdo du diocèse, qui mentionne un Pierre Ier en 1180, au cours de l'épiscopat d'Elie II de Castillon (1149-1182). M. l'abbé Combes suppose très judicieusement que ce Pierre Ier, dont le nom est fourni par le Cartulaire de Moissac, dut être un simple coadjuteur d'Elie de Castillon (V. Les Evêques d'Agen, p. 137).
2 A propos de celte entrée solennelle de Guillaume III, du 22 juillet 12G3, un cérémonial fut rédigé. Il a été publié en partie dans le t. vin des Archives Historiques de la Gironde, et mieux dans La Commune d'Agen. Essai sur son Histoire et son Organisation..., par A. Ducom, pièce justificative n° n, pp. 277-286.
3 Les Grands-Carmes, institués en Orient en 1205, s'établirent à Agen et à Aiguillon vers 1272.
Le couvent d'Agen, qui occupait le deuxième rang parmi les couvents du
l'agenais AU XIIIe SIÈCLE 73
Jerlandi (1281-1291), chanoine de Saint-Caprais et prébendier de Saint-Etienne ; enfin Bertrand de Goth (1291-1313), chevauchant sur les deux siècles. Celui-ci était l'oncle du pape Clément V et fut transféré un moment à Langres en 1306. J'aurai à reparler de lui.
Le 27 novembre 1285, dans l'église de Bazas ,
même ordre de la province, fut installé sur des terrains alors hors des murs d'enceinte et appartenant au Chapitre Saint-Etienne, entre les rues des Arènes, du Pin, Saint-Nauphary (Kléber), Saint-Jean (Camille-Desmoulins) et Lassaigne. Il était séparé de cette dernière par les fossés de la ville.
Les premières constructions, église et monastère, ruinées en 1533, furent promptement rétablies. L'église, située sur l'emplacement actuel de la place Pierre-Castex, était une des plus grandes de la ville. De vastes jardins aboutissaient à la limite sud.
La communauté d'Agen fut longtemps prospère. Ses biens, confisqués en 1790, furent vendus en 1798 et produisirent 151.000 fr. La rue de Belfort a été ouverte à travers les jardins et les cloîtres, et une partie des bâtiments est occupée par le couvent des Orphelines (V. Les Couvents de la Ville d'Aijen avant 1789, par Ph. Lauzun, t. i; Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Agen, par l'abbé Barrère, t. n, p. 32).
Un jeune Carme agenais du XIVe siècle, Gérard de Cussac, paraît avoir joui d'une grande réputation d'éloquence. Dans son Histoire du Diocèse et des Eglises d'Agen encore inédite, citée par M. Philippe Lauzun (Les Couvents d'Agen, t. i, p. 139), Labénazie dit que ce religieux, dont le talent oratoire était très goûté de ses compatriotes, lit imprimer cent vingt sermons vers 1345 (sic). Evidemment, le bon prieur avait oublié la date de l'invention de l'Imprimerie; mais la notoriété de Gérard de Cussac n'en demeure pas moins acquise.
Les Cordeliers ou Frères Mineurs, fondés par saint François d'Assise en 1182, s'établirent à Agen en 1262, d'abord hors des murs, entre la ville et les Champs de Renaud, près du Gravier, où vinrent plus tard les Carmes Déchaussés. Leur couvent, démoli en 1338, fut alors transféré entre les cloîtres de Saint-Etienne et la chapelle Notre-Dame-du-Bourg, puis au vieil Hôpital Saint-Jacques, et enfin près de la porte Saint-Georges en 1345.
Le même ordre s'établit aussi vers ce temps à Marmande, Villeneuve et Penne.
Le couvent d'Agen et ses dépendances à l'ouest de l'église s'étendaient jusqu'au mur de ville et entre les rues Tourril et Fon-de-Raché (V. Antiquités du Départ, de Lot-et-Gar., par Saint-Amans, pp. 37 et 142; L'Architecture religieuse de V Agenais, par G. Tholin, p. 243).
Saisi en 1790, le couvent des Cordeliers reçut diverses destinations, et la Gendarmerie y fut installée en décembre 1795. Ce n'est qu'en 1840 que la caserne actuelle fut bâtie. — L'église, restaurée, est devenue paroissiale en 1818 (V. Les Couvents de la Ville d'Agen, t. i).
Les ermites Augustin* s'établirent à Agen après 1287. Leur couvent avecéglise, cloîtres et dépendances, occupait tout l'espace compris au nord de la
U HISTOIRE DE LAGENAIS
Constance de Béarn1, femme d'Edouard, iils du roi d'Angleterre, fit hommage et serment à Jean II Jerlandi, évêque d'Agen, pour la vicomte de Bruilhois qu'elle possédait. La même année , des entreprises contre les abbayes de Condom et de Mézin donnèrent lieu à divers paréages ratifiés par le roi le 20 juin.
Edouard Ier, revenu dans nos contrées en 1287, accorda le 1er mai des Coutumes et franchises à Villeréal et autres lieux ; puis, au mois d'août suivant, Bertrand-Raymond de Campagne 2, son sénéchal d'Agenais,, fut chargé de prélever une taxe de six deniers Arnaudins par feu pendant dix ans pour l'achèvement du pont commencé sur la Garonne, à Agen. Il donna un gouvernement et des franchises à Sainte-Foy en 1290-1292, des privilèges spéciaux à Castelsagrat en 1290, et accepta la
ville entre le mur d'enceinte, la rue Fon-Nouvelle, les rue et place des Augustins (Lakanal).
Détruit en 1561 par les huguenots, fortement éprouvé par un ouragan en 1627, et plus encore par les débordements de la Garonne, le couvent des Augustins fut morcelé et vendu sous la Révolution. En 1820 s'établirent sur ses ruines les religieuses de l'ordre des Filles de Marie fondé en 1816 par Adèle de Trenquelléon, née au château de ce nom, près Feugarollcs, en 1789, morte en 1828. La chapelle actuelle des Filles de Marie occupe en partie l'emplacement de l'ancienne église des Augustins.
1 Constance, fille aînée de Gaston VII, vicomte de Béarn. Elle devint plus tard vicomtesse de Marsan. Sa sœur Marthe apporta ensuite le Bruilhois à Géraud, comte d'Armagnac.
2 Bertrand-Raymond de Campagne était encore sénéchal en 1294 (Archives communales d'Agen, FF. 220). Il fut remplacé à cette date par Jean de Saint- Jean, sénéchal d'Aquitaine et d'Agenais..— V. Thomas Carte, Rolles Gascons, Normans et François conservés dans les Archives de la Tour de Londres (Londres, 1743, 2 vol. in-f°), t. i, p. 31.
Pendant ce temps et depuis Jean d'Angerville, les sénéchaux d'Agenais pour le roi de France avaient été Pierre de Mortardi (1270Ï, Jean de Villettc (1274), Henri de Hans (1294), Biaise le Loup (Blavius Lupi) (1294), et Jean de Manhalières (1294). —V. Th. Carte, t. i, p. 31 ; Archives Municip. d'Agen. Chartes, p. 152, etc.
En 1278-1284 figure un vice-sénéchal, Auger de Motes, ou Ogier de Mothe, qui a été pris pour sénéchal titulaire par Saint-Amans (V. Chartes, p. 92).
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 75
cession par Vital de Ferréol1 de la moitié de la ville de Gontaud, avec justice et dépendances, pour la somme de 1.000 livres.
Edouard Ier avait montré pour Agen et l'Agenais une vive sollicitude, se traduisant par une foule de concessions successives. En 1283, son sénéchal, d'accord avec l'abbé de Pérignac, commença la construction d'une bastide à Lacène, juridiction d'Agen. Naturellement les Agenais protestèrent très fort contre cette entreprise et en appelèrent à Edouard, qui, par application de l'article des Coutumes interdisant l'établissement de bastides sur le territoire du bailliage, n'hésita pas à leur donner satisfaction le 13 septembre2.
A la suite d'une querelle survenue à Bayonne en 1292 entre des matelots anglais et normands, d'où résultèrent une tentative sur La Rochelle et des déprédations sans nombre, Philippe le Bel, qui avait succédé à son père Philippe le Hardi en 1285, demanda raison à Edouard de ces hostilités, et le cita en 1293 pour répondre de l'insulte. Parmi les griefs invoqués, Philippe se plaignait d'une surprise du château de Buzet, de la mutilation d'un de ses sergents à Villeréal et du meurtre de plusieurs autres à Castelculier3.
1 Ce Vital de Ferréol (ou Ferriol) était peut-être un frère d'Etienne de Ferréol, seigneur de Tonneins-Dessous et sénéchal d'Aquitaine en 1312, nommé par lettres patentes du roi d'Angleterre du 28 octobre (Rymer, t. if, pars i, p. 17), en remplacement, je crois, de Jean de Ferrières.
2 Archives Municipales d'Agen. Chartes, par Ad. Magen et G. Tholin, p. 101.
Du reste, Philippe le Bel ne se montra pas moins bienveillant que son rival pour l'Agenais. Il confirma les Coutumes et privilèges d'Agen en 1295, 1298, 1300, et encore en 1303 (Ibid., pp. 103, 188, 201 et 210).
3 Castelculier, près d'Agen, paraît avoir eu quelque importance. Ce château est mentionné dans l'acte de prestation de serinent de l'Agenais à Philippe le Hardi (Sancti Amansii Castelcullierii).
Aujourd'hui vilhige et chef-lieu de commune, Castelculier a été rendu popu-
76 HISTOIRE DE LAGENAIS
Edouard envoya son frère pour faire sa soumission, et il fut convenu que le duché de Guyenne serait livré au roi de France, qui s'engageait à le restituer dans quarante jours. Les villes reçurent, en effet, l'ordre d'ouvrir leurs portes. Bordeaux môme accueillit le connétable Raoul de Glermont1, délégué à cette occasion, et lui prêta serment ; mais bientôt un revirement se produisit. Philippe voulut retenir son gage et cita de nouveau le roi d'Angleterre à comparaître devant la Cour des Pairs. Edouard, se disant trahi, éluda la citation et rechercha des alliés, pendant que le Parlement de Paris prononçait la confiscation de ses fiefs de France. Après avoir fait appel, en juin 1294, à l'évêque d'Agen et à la Noblesse d'Agenais, qui répondirent par une prestation de serment au roi Philippe, il organisa activement une flotte imposante, confiée à son neveu Jean, duc de Bretagne, qui débarqua à l'embouchure de la Garonne en décembre suivant.
Les Anglais reprirent Blaye, Bourg*, La Réole, etc.; mais ils ne purent réduire Bordeaux. La bastide de
laire par un délicieux poème de Jasmin : L'Abuglo dé Castèlcuillè (Agen, 1836, in-8°).
Les faits incriminés par le roi de France en 1293 étaient probablement imputables à Eymeric de Ravignan, ou Rovinha, seigneur de Castelculier, tenant pour le roi d'Angleterre et détrousseur de route.
L'abbé Barrère rapporte à ce sujet un procès criminel qui eut lieu à Ageu en t293~94 (Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Agen, t. n, p. 67).
Sur les Rovinha (Rovignan, Revignan ou Ravignan), V. une note de la p. 47.
1 Raoul II de Clermont, seigneur de Nesles et de Brios. Il était connétable dès 1287.
Il fut tué à la bataille de Courtray, en Flandre, le 11 juillet 1302, ainsi que son frère Guy, maréchal de France.
2 V. sur Blaye et sur Bourg les notices de Léo Drouyn, dans la Guyenne Militaire, t. i, p. 67, et t. u, p. 297.
V. aussi sur Blaye la Guyenne Historique et Monumentale par Alex Ducourneau, t. u,2e partie, p. 60.
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 77
Vianne*, commandée par le sire de Montcassin*2, résista aussi à tous leurs efforts. Puis des renforts conduits par Charles de Valois3, frère du roi, ayant été envoyés à Raoul de Clermont, celui-ci ressaisit les châteaux de Rions et de Podensac4 et la place de La Réole.
Charles de Valois obtint d'autres succès encore sur les Anglais à Saint-Sever et à Bayonne. Il fut remplacé en 1296 par le comte d'Artois5, qui gagna près de cette dernière ville une bataille importante; mais l'année suivante, les Anglais prirent une revanche éclatante sous les murs de Bordeaux.
L'entremise du pape amena en 1298 le traité de Montreuil, qui arrêta les hostilités.
Les célèbres démêlés entre Philippe le Bel et Roniface VIII avaient déjà retenti en Agenais.
On en connaît l'origine. Les ecclésiastiques étaient exemptés de diverses impositions et redevances, et jouissaient d'une foule de privilèges. Or, les consuls d'Agen, méconnaissant ces immunités, ou plutôt se
1 Vianne, appelée d'abord Villelongue, fut transformée en bastide par le sire de Montgaillard et le sénéchal Jean de Grailly, en 1284-. Ce nom de Vianne fut emprunté à la tante dudit sire de Montgaillard, Vianne de Gontaud- Biron.
Vianne à conservé ses vieux remparts.
V. le Dictionnaire géogr., kistor., etc., de V Arrondissement de Nérac, par Samazeuilh ; Notes historiques sur des Monuments féodaux ou religieux du Département de Lot-et-Garonne, par J. de Laffore, p. 127 et suiv., etc.
"2 N. de Lupiac, sire de Montcassin.
La seigneurie de Montcassin passa aux Monlezun en 1494, par le mariage de Catherine de Lupiac, fille de Jean de Lupiac, seigneur de Montcassin et du Sendat, avec Gailhard de Monlezun, seigneur de Gardenan, de la maison de Pardi ac.
:i Charles, second fils de Philippe III, comte de Valois en 1287, mort en 132.r>, père de Philippe VI de Valois qui, en 1328. succéda à Charles le Bel.
4 Sur Podensac (Gironde), V. le t. n, pp. 209-216, de la Guyenne Militaire, de Léo Drouyn. — Podensac fut alors détruit.
■ Robert II, dit le Noble, fils de Robert Ier, comte d'Artois, né en 1250, tué devant Courtray en 1302. Il battit les Anglais en Guyenne en 1296.
basant sur un règlement d'Edouard Ier de 1286 qui imposait indistinctement tous les biens quelconques acquis sur des particuliers payant auparavant les taxes, les consuls, dis-je, se permirent d'inscrire d'office les ecclésiastiques sur le rôle du subside qu'ils levaient pour la reconstruction des remparts et pour la réparation du fameux pont sur la Garonne. Le Clergé opposa naturellement un refus de concours. Le roi consulté répondit par une commission à ses commandants en Guyenne, disant de ne faire contribuer aux subsides que les clercs ne vivant pas cléricalement. Cette instruction fut dénaturée, et le sénéchal1 reçut l'ordre d'imposer généralement le Clergé. L'appel de celui-ci n'eut aucun effet; ses possessions furent saisies, les résistances violemment réduites, et on alla même jusqu'à découvrir des maisons.
Les intéressés adressèrent alors directement leurs doléances à Philippe le Bel, qui, dans une lettre du 7 juin 1296 à son sénéchal, prescrivit une nouvelle enquête et ordonna de cesser toute poursuite contre " les chanoines, les curés et les clercs vivant cléricalement ".
En même temps survenait la bulle Clericis laïcos, protestant contre "la mauvaise volonté des laïques envers les clercs ".
La lutte prit bientôt de graves proportions. Les Agenais, très excités pour leur part, se divisèrent en deux camps: d'un côté l'évêque et son clergé; de l'autre le sénéchal, les consuls et les magistrats. Les
1 Pons de Montlaur (1296), venu après Jean de Manhalières et mort en 1298. Il fut remplacé par Thibaud de Cépois (1298), à qui succéda Biaise Le Loup (1299), que nous avons déjà rencontré en 1294, et qui fut sénéchal de Toulouse et d'Albigeois en 1302. Henri de Hans, signalé aussi en 1294, revint encore en 1303'. (V. Archives Municipales d'Agen. Chartes, par A. Magen et G. Tholin, p. 154, 150, 210, etc.).
L'AGENAIS AU XIIIe SIÈCLE 79
excommunications se multiplièrent. Etaient excommuniés ipso facto, et ceux qui imposaient des subsides, et les ecclésiastiques qui en effectuaient le paiement sans l'autorisation du Saint-Siège.
Le désordre et le scandale furent bientôt à leur comble. Défense fut publiée dans Agen de payer désormais ni censive, ni location, ni redevance quelconque aux gens d'église, sous peine d'annulation des fiefs de leur mouvance.
Divers incidents regrettables suivirent de très près ces mesures.
En 1297, le jour de la Pentecôte, le consul Arnaud Anier osa pénétrer dans l'église Sainte-Foi1 au moment de l'office. Le curé lui ayant ordonné de sortir, Anier se retira en commandant aux assistants de le suivre, et le vide se fit aussitôt dans l'église.
Le dimanche suivant, tous les consuls se rendent à la Cathédrale Saint-Etienne, pendant la grand'messe. Le grand archidiacre et les chanoines les invitent vainement à se retirer; les consuls résistent, et c'est le Chapitre qui, lui-même, est obligé d'abandonner les lieux.
Une ordonnance consulaire, proclamée à son de trompe dans les rues de la ville, intima défense expresse aux habitants d'assister aux offices. Les femmes furent invitées à s'abstenir, sous peine d'avoir leurs robes et leurs manteaux déchirés.
La plupart des paroisses du diocèse virent se produire les mêmes désordres ; mais bientôt se fit un
1 L'église Sainte-Foi, de styles très divers et sans intérêt artistique, remontait en partie au xme siècle et fut agrandie au xve. Elle a été démolie en 1892 pour le dégagement de la gare d'Agen et la percée d'un boulevard. On a seulement conservé son clocher de construction récente, destiné à une chapelle de secours. Le siège de la paroisse Sainte-Foi a été transféré à l'église du Sacré-Cœur, encore inachevée, érigée à l'est de la ville.
certain apaisement, et les deux parties en appelèrent au roi.
Philippe le Bel commit Guillaume d'Anjou, son trésorier, pour examiner le conflit. Les dissidents comparurent devant lui en décembre 1297. La sentence rendue par Guillaume n'est pas connue ; mais le 8 juillet 1298 Philippe n'imposait le paiement des contributions contestées qu'aux clercs ne vivant pas cléricalement, ce qui, en somme, donnait à peu près gain de cause au Clergé1.
Quant au débat relatif aux divers scandales causés dans les églises, il fut porté jusqu'à la cour de France.
Toutefois, Boniface VIII ayant disparu bientôt, les esprits se calmèrent, et le différend entre les consuls et le Chapitre fut remis à l'arbitrage de l'évêque Bertrand de Go th. Les Agenais durent payer une amende de 500 livres tournois, qui fut acquittée le 8 février 1304.
Le fameux pont sur la Garonne à Agen, autorisé par Richard Cœur de Lion en 1189, avait dû être construit, mais dans des conditions très défectueuses sans doute, puisque, dès 1217, il n'en subsistait plus qu'une seule pile en maçonnerie, de dimensions exagérées, modifiant fâcheusement le régime du fleuve au droit de la ville et dont une charte de Raymond VI prescrivit alors l'enlèvement.
Le pont d'Agen resta ensuite à l'état de projet durant tout le xme siècle.
En 1282 et 1284, le sénéchal d'Aquitaine, Jean de Grailly, et le sénéchal d'Agenais engagèrent tous les bailes et consuls du pays à rechercher des souscriptions volontaires pour l'achèvement du travail que les
i V. Duconi, Essai sur l'Histoire et l'Organisation de la Commune d'Agen, etc., pp. 83-88.
l 'agenais AU XIIIe SIÈCLE 81
Agenais venaient alors de recommencer. Des quêtes furent même organisées dans ce but par l'évêque Jean Jerlandi. L'ouvrage fut donc ainsi rétabli, mais bien imparfaitement, semble-t-il, car les eaux le détruisaient encore l'année suivante.
En 1286, Edouard Ier autorisa la perception d'un droit de barrage sur la Garonne en vue d'une reconstruction de l'ouvrage, et nous l'avons vu créer une taxe spéciale en 1287 dans le même but. Cependant, malgré toutes les démarches et tous les appels faits aux régions voisines, malgré l'envoi de députés à Paris en 1299, l'entreprise n'aboutit qu'un peu plus tard, en 1308 *.
Avant de nous éloigner de ces époques, je dois constater que l' Agenais ne resta pas étranger à la gloire des troubadours des xnc et xme siècles. Le lyrisme de ces poètes héroïques était admirablement servi par cette belle langue d'Oc si douce, si gracieuse, si pittoresque ; langue vibrante, se prêtant à la fois à toutes les sonorités et à tous les rythmes, et dont sa rivale d'Oil n'a laissé survivre que d'informes lambeaux.
J'ai dit ailleurs : A l'heure de la Renaissance du xvc siècle, le Nord attira tout vers lui. La langue d'Oil acquit alors cette suprématie décisive qui lui livrait l'avenir, tandis que le Midi, rélégué à l'écart, vit l'oubli s'étendre peu à peu sur cette littérature des troubadours dont l'influence dans l'évolution de la poétique moderne est néanmoins incontestable.
1 V. la curieuse dissertation ayant pour titre : Les Ponts sur la Garonne. Extr. de l'Abrégé Chronologique des Antiquités d'Agen, par Labrunie, annoté par Georges Tholin (Revue de V Agenais, t. v, 1878, pp. 439-456).
HISTOIIIK DE L AGENAIS
Furent-ils nombreux dans notre pays, ces fiers poètes nomades dont les chants accompagnaient tour à tour le cliquetis des armes et le rêve des châtelaines, murmuraient des cantilènes d'amour ou excitaient au combat?
Trois noms seulement ont échappé à l'oubli : ceux de Elias de Barjols, de Pujols; Hugues de Penne, de Messat; Lantelm, ou Lantelmet, d'Aiguillon. On connaît treize pièces du premier, deux du second et une seulement du troisième, imprimées ou inédites1.
1 Elias de Barjols, iils d'un marchand, fut presque célèbre. Il vécut à la cour d'Alphonse II de Provence, entra chez les Frères pontifes d'Avignon, et finit ses jours à l'Hôpital Saint-Benoît de cette ville.
Hugues de Penne, également lils de marchand et à la fois poète et généalogiste, eut une existence des plus aventureuses.
La vie de Lantelm est ignorée. On sait seulement qu'il fit un long séjour en Italie.
La bibliographie des troubadours est très laborieuse à établir. Le lecteur trouvera aux articles qui les concernent, dans la Bibliographie générale de VAgeîiais, toutes les indications relatives à ce qui nous reste de leurs chants. — V. aussi, dans le même répertoire, les art. Patois et Troubadours.