‹ Histoire de l'Agenais (volume 2)Chapitre 15 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

L'Agenais au xvr siècle — La Réforme — Première guerre de religion

es premières années du xvic siècle ne furent marquées en Agenais par aucun autre événement mémorable qu'une peste qui sévit cruellement en 1501 *.

Ce calme, d'ailleurs, n'était pas précisément parfait dans le pays, où des rivalités nombreuses se donnaient

1 Labrunie (Abrégé chronologique des Antiquités d! Agen, p. 92) parle d'une note manuscrite de son guide Argenton relative à un Missel d'Agen qui aurait été imprimé à Périgueux en 1501, et d'un Bréviaire dont l'impression serait de 1506. C'est là, sans doute, une double erreur. On ne connaît de ce Missel qu'une édition de Limoges de 1526, et de ce Bréviaire qu'une édition de Toulouse de 1531.

Ces vieux livres liturgiques avaient été traités par un cbanoine du nom de Vincent Bilhonis, né à Agen d'une famille d'origine grecque et dont il sera reparlé.

Cf. Dissertation sur les Livres liturgiques de l'Eglise d'Agen, par Labrunie, publiée et annotée par Ad. Magen (Agen, 1861, in-8°) ; Les Evéques d'Agen, par l'abbé Combes; Abrégé chronologique, de Labrunie, années 1501-1505, note de l'éditeur; Bibliographie générale de V Agenais, t. i et m, etc.

L'AGENAIS AU XVIe SIÈCLE 185

carrière. Ainsi, depuis longtemps, Auvillars et Puymirol étaient en guerre ouverte, et les hostilités de part et d'autre n'avaient guère de répit. Le 21 septembre 1502, un accord fut signé à Provenquières, en Quercy, pour mettre fin à ces divisions et protéger les champs1.

J'ai parlé assez longuement d'Alain d'Albret. Un mot encore des dernières tribulations de cette maison qui allait devenir si puissante et dont plusieurs domaines étaient en Agenais ou confinaient à ce pays.

Après les affaires de Bretagne, Alain le Grand dut abandonner à Charles VIII ses droits sur le château de Nantes et obtint sa remise en possession des biens confisqués. Son fils Jean d'Albret- avait épousé en 1484 Catherine de Foix, qui lui avait apporté le Bigorre, le Béarn, le comté de Foix et la Navarre.

Mais deux factions, les Beaumont et les Gramont, déchiraient ce dernier pays. Le comte de Beaumont3,

1 L'original même de cet accord du 21 septembre 1502 est passé en vente à la librairie A. Saffroy, de Pré-Saint-Gervais (Seine), en novembre 1892 (Catalogua trimestriel, n° 14, art. 21.121).

2 Jean d'Albret, comte de Penthièvre et de Périgord, puis roi de Navarre, comte de Foix, vicomte de Béarn, etc. -

Sa femme, Catherine de Foix, était la fille de Gaston de Foix, prince de Viane, etc., et de Madeleine de France, sœur puînée de Louis XI. — Ce Gaston de Foix, fils de Jean II de Grailly et d'Eléonore de Navarre, fut tué dans un tournoi. C'est le comte de Foix cité depuis 1390. Précédemment, de 1345 à 1390, le comte de Foix mentionné est Gaston III, dit Phébus, fils de Gaston II que précise une note de la page 119.

Jean d'Albret mourut en 1516, et Catherine de Foix en 1517, âgée de 47 ans. Leur fils Henri d'Albret continua la descendance.

3 Louis de Beaumont, comte de Lérin, neveu de Charles II roi de Navarre. Les Beaumont descendaient de Louis de Navarre, seigneur de Lucé , fils

naturel de Philippe III d'Evrcux, roi de Navarre, mort en 1343. Louis de Navarre, mort en 1372, avait eu en apanage le comté de Beaumont-le-Boger (en Normandie). Son fils Charles prit le nom de comte de Mauléon, laissant celui de Beaumont aux autres membres de la famille.

Les Gramont, premiers barons de Navarre, avaient eu pour chef de lignée Philippe Ier de Navarre, maréchal de ce royaume, mort en 1450, fils de Léonel, bâtard de Charles II le Mauvais. Son propre fils, Pierre de Navarre, avait été tué à Pampelune en 1471 par Philippe lor de Beaumont. La seigneurie de

pour lequel Jean avait des préférences, abusa de sa faveur et livra à Ferdinand V le Catholique, roi de Gastille, toutes les places qu'il détenait. La nomination du cardinal d'Albret1, frère de Jean, au siège de Pampelune, malgré le pape Jules II, vint encore compliquer cette situation difficile. Une bulle d'excommunication fut lancée alors contre le roi de Navarre, avec attribution de son royaume au premier occupant. Ferdinand V s'empara ainsi de la Navarre espagnole en 1508 2, et Jean d'Albret, qui tenta vainement de la reconquérir, reçut du roi de France, comme dédommagement de cette perte, le gouvernement de Guyenne. ,

Nous devons arriver à l'année 1513 pour trouver un fait historique agenais méritant d'être rappelé.

Gramont passa en 1525 dans la maison d'Aure, par le mariage de Claire de Gramont avec Menaud d'Aure, vicomte d'Aster, mort la même année, et dont la descendance compte le maréchal de France Antoine de Gramont.

L'adversaire de Louis de Beaumont en 1512 était Eynard de Gramont, seigneur de Vachères, de Montclar, etc., mort après 1520, fils de Robert de Gramont, dit le Gros, mort en 1482.

Cf. Courcelles, Histoire généalogique et héraldique des Pairs de France (Paris, 1820-1830, 12 vol. in-4<>), t. xi, art. Gramont; André Flavyn, Histoire du Royaume de Navarre (\bid., 1612, in-f°),p. 579 et suiv.; Marca, Histoire de Bèarn, pp. 400, 587 et 598 ; Art de vérifier les dates, etc.

1 Amanieu d'Albret, second fils d'Alain le Grand, cardinal-diacre en 1500, administrateur de l'évêché d'Oloron en 1502 et de celui de Condom avant et après 1510. Il fut évêque de Pamiers de 1502 à 1506, et encore en 1514, puis évoque de Bazas de 1509 à 1520, époque de sa mort.

2 V. Histoire du Royaume de Navarre, par G. Ghappuys (Paris, 1596, in-8°); par Mayerne-Turquet (Ibid., 1608 et 1635, 2 vol. in-f°); par Flavyn, déjà cité, etc.

La Navarre était devenue royaume indépendant en 860, avec Pampelune pour capitale. Reçue de son oncle Sanche VII par Thibaut IV, comte de Champagne, en 1234, la Navarre était venue en 1483 à Jean d'Albret qui, après l'envahissement par Ferdinand le Catholique de la partie sise au-delà des Pyrénées, ne posséda plus que la partie française ou Basse-Navarre. Henri IV, arrière-petit-fils de Jean, l'apporta au domaine de la couronne.

La Navarre Française, pays d'Etat, avait pour capitale Saint-Jean-Pied-de- Port, et son Parlement siégeait à Pau. Elle à fourni le département des Basses-Pyrénées.

l'agenais AU XIV SIÈCLE 187

A cette date, une grave sédition éclata dans Agen contre les consuls qu'on accusait surtout de népotisme. On leur reprochait non seulement de perpétuer le Consulat dans leur famille, mais aussi des actes concussionnaires tels que le détournement des subsides destinés à l'entretien du pont sur la Garonne.

Au nombre de 2.000, conduits par les nommés Pierre de La Sarre, André de La Brosse et Guprand de Peylovet, les conjurés s'assemblèrent d'abord au couvent des Grands-Carmes.

Cette sédition, qui ne fut pas sans importance, eut lieu le 2 juillet 1513 et dura deux mois. Un tribunal spécial fut créé pour juger la cause. Il était présidé par le sénéchal Bernard d'Estissac1, et composé de plusieurs juges du Sénéchal et de divers commissaires,

1 Bernard d'Estissac, fils, je crois, de Jean d'Estissac et de Montclar, conseiller et chambellan du duc de Guyenne.

Le nom d'Estissac, d'une terre du Périgord, passa en 1587 dans la maison de La Rochefoucauld, par le mariage de Claude d'Estissac, fille de Louis d'Estissac, gouverneur de La Rochelle, avec François IV, comte de La Rochefoucauld, prince de Marsillac, etc.

Bernard d'Estissac avait remplacé comme sénéchal d'Agenais, en 1513, Antoine de Lestrange, successeur de Robert II de Balzac d'Entragues vers 1501 ou 1503. Il fut lui-même remplacé vers 1515 par Rigault Doreille, né près d'Issoire en 1455, bailli de Chartres en 1495, chargé de missions diplomatiques en 1510 et 1511, mort en 1517 (Y. Un Sénéchal d'Agenais peu connu: Rigault Doreille, par Tamizey de Larroque [Revue de VAgenais, 1887, p. 270] ; Un Document officiel du Sénéchal d'Agenais en 1514, par J. de Laffore [Ibid., p. 368]).

A Rigault Doreille succéda, le 16 septembre 1517, René de Puyguyon, sieur de Rois-René (Collection de Bastard. Catalogue Delisle, n° 1.003), lequel céda la place en 1520 à Antoine de Raffin, seigneur de Puycalvary. — En même temps, en 1515, Odet de Foix, seigneur de Lautrec, maréchal de France, avait été nommé lieutenant général et gouverneur du duché de Guyenne.

Les listes imprimées des sénéchaux d'Agenais portent le nom d'Arthus de Cossé, seigneur de Gonnor, soit après Bernard d'Estissac, soit à la date de 1518. Or, Arthus ou Arthur de Cossé (Cossé-Brissac), seigneur de Gonnor, qui devint surintendant des Finances en 1563, maréchal de France en 1567 et épousa la veuve du sénéchal d^Agenais François de Raffin, ne naquit qu'en 1512. — S'il y eut vraiment un autre sénéchal d'Agenais entre Bernard d'Estissac et Bigault Doreille, ou entre Bené de l'uyguyon et Antoine de Raffin, «e ne pouvait donc pas être Arthus de Cossé.

parmi lesquels figurait Nicolas Boyer, troisième président au Parlement de Bordeaux, qui a raconté luimême en détailla révolte agenaise1. La répression ne fut pas, du reste, très rigoureuse, puisque les plus coupables en furent quittes pour la peine du fouet et le bannissement.

C'est aussi en 1513 qu'une maladie épidémique sévit en Agenais. Nos annalistes la désignent sous le nom de peste. Le Chapitre cathédral d'Agen crut devoir se réfugier à Villeneuve pour éviter la contagion.

J'ai constaté que le cardinal de La Rovère se démit en 1518, un an avant sa mort, en faveur de son neveu Antoine de La Rovère. Léon X institua ce dernier, du consentement de François Ier, le 23 mars 1519.

Ces deux épiscopats virent s'accomplir dans l'Eglise d'Agen de nombreuses et sages réformes liturgiques et morales.

Léonard de La Rovère avait trouvé, d'ailleurs, d'éminents collaborateurs. Un des meilleurs sans doute fut Vincent Bilhonis, chanoine de la cathédrale et de la collégiale et son vicaire général, l'auteur du premier Bréviaire et du premier Missel agenais imprimés2. Ce Vincent Bilhonis, né à Agen vers 1460 et appartenant à une famille d'origine grecque, était un homme de vertu et de savoir qui honore

1 Prseclarus et elegans tract atus de Seditiosis omnibus (Paris, s. cl. [1513], in-8° goth.), au chapitre « Seditio apud Agenenses ». Boyer dit: « Ipsi Aginnenses soliti sunt seditiones facere». et cette remarque n'était pas gratuite. On raconte que les plus turbulents d'alors allèrent jusqu'à arracher du sanctuaire et jeter dans la Garonne où il se noya un archidiacre de la cathédrale, Imbert de Cirey (Saint-Amans, Hist. du Dép. de Lot-et-Gur., t. i, p. 506 ; Barrère, Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Atjen, t. il, p. 184).

- V une note de la p. 184 du présent volume,

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 189

l'Eglise agenaise du xvie siècle1. Il établit à Agen le couvent de l'Annonciade2, et avec le concours du Chapitre de Saint-Caprais et du seigneur du lieu fonda le Chapitre de Pujols en 4526 3. Clément VII lui confirma ses divers bénéfices dans la forme la plus flatteuse et le nomma doyen de Pujols avec des privilèges épiscopaux.

Antoine de La Rovère, qui était prévôt de la cathédrale de Turin, prit possession du siège d'Agen en 1519, en envoyant son représentant Jean Valier, que les Chapitres accueillirent d'abord assez mal. Il fit lui-même son entrée dans Agen le 13 avril 1520, entrée qui amena un incident méritant d'être rappelé.

D'après un ancien usage remontant au moins au xme siècle, à la première entrée dans Agen d'un évoque nouvellement élu, le prélat était reçu en grande pompe au seuil de l'église collégiale; puis placé sur un siège spécial devant l'autel de Saint- Caprais, et porté ensuite à bras jusqu'à la Cathédrale Saint-Etienne par quatre des principaux barons du diocèse K

1 Sur Vincent Bilhonis, dont j'ai déjà dit un mut, V. la Bibliographie générale de l'Agenais, article Bilhonis, t. i et m ; Les Evêques d'Agen, par l'abbé Combes, p. 6; Y Abrégé chronolgoique des Antiquités d'Agen, par Labrunie, etc.

2 V. Sainte Jeanne de Valois et l'Ordre de ïAnnonciade, par M. l'abbé Hébrard (Paris, 1878, in-8° ; nouv. éd., ibid., 1890, in-8°). V. aussi Les Couvents de la Ville d'Agen avant 1789, par Ph. Lauzun, t. n ; Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Agen, par l'abbé Barrèrc, t. Il, etc.

Complètement organisé dès 1538, le couvent de l'Annonciade d'Agen était situé dans le quartier de la Porte-Neuve, entre la maison Lugat et les rues des Colonels-Lacuée (appelé d'abord de YAve-Maria ), du Cat (aujourd'hui Mirabeau) et Porte-Neuve (maintenant Montesquieu). La rue moderne de l'Ângle-Droit fut ouverte à travers les dépendances du monastère.

3 V. Essai historique sur la Baronnie de Pujols, en Age nais, par l'abbé Gerbeau.

'' Au sujet du cérémonial usité pour l'entrée solennelle des évèques d'Agen,

Le 13 avril 1520, ce cérémonial s'accomplit d'abord pour Antoine de La Rovère ; mais les seigneurs qui devaient le porter, les barons de Montpezat, de Bajamont, de Lustrac et de Beauville, se prirent de querelle sur une question de préséance et allèrent jusqu'à tirer leurs épées. L'évêque, alors, fut porté à Saint-Etienne par quatre chanoines de la cathédrale, que suppléèrent ensuite des archers du sénéchal1.

Il doit être constaté, du reste, que les actes d'hommages rendus à ces évêques par les hauts seigneurs de l'Agenais cessèrent aussi a partir de la même époque.

C'est sous l'épiscopat d'Antoine de La Rovère, en 1525, que Scaliger, né près de Vérone en 1484, déjà venu à Agen avec Léonard, se fixa définitivement dans cette ville. Il s'y fit naturaliser en 1528, y devint bourgeois, puis consul, et s'y maria avec Audiette de La Roque-Lobéjac, une Agenaise de seize ans, qui lui donna quinze enfants, parmi lesquels Joseph-Juste Scaliger, né à Agen en 1540, mort à Leyde en 1609, un des plus illustres érudits du xvie siècle2.

j'ai mentionné un document de 1263 relatif à Guillaume III, document qui cite les seigneurs de Clermont-Dessus, du Fossat, de Beauville, de Madaillan et de Fumel (V. note de p. 72).

Un autre cérémonial non daté sur l'entrée des mêmes prélats dans l'église Saint-Caprais se trouve en copie dans le Recueil de Documents réunis par Argenton et Labrunie appartenant aux Archives départementales de Lot-et- Garonne. Il a été reproduit par M. André Ducom, dans son Essai sur l'Histoire et l'Organisation de la Commune d'Agcn..., pièce justificative n° xi, pp. 314-316.

1 Cet incident de 1520 est reporté à l'année 1492, à l'entrée de Léonard de la Rovère, par Labénazie (Hist. d'Ayen) et Labrunie (Abrégé chronologique). La bonne date de 1520, indiquée par Saint-Amans (Hist. du Dép. de Lot-et- G'ar.), se vérifie par un passage du Livre de raison des Daurée d'Agen, publié par Georges Tholin (Agen, 1880, in-16), p. 99.

2 Les deux Scaliger (Jules-César et Joseph) ont fait l'objet d'études très nombreuses, et leurs ouvrages ont une valeur et une importance considérables.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 191

Le pays, ai-je dit, jouit d'une paix réconfortante sous les règnes de Louis XI, Charles VIII et Louis XII. Les arts reçoivent alors une heureuse impulsion; l'architecture se transforme; l'érudition est en honneur; mais la littérature, engagée dans une fausse route, se traduit en réminiscences antiques dépourvues d'originalité et de saveur; elle ne fournit encore, pédante et sans élan, qu'une simple période de transition .

François Ier venait de succéder, à vingt ans, à Louis XII, le 12 janvier 1515. Il était fils de Charles d'Orléans, comte d'Angoulême, et comme époux de Claude, fille aînée de Louis XII, il affectait sur l'Italie les mêmes prétentions que ce dernier. Il gagna d'abord contre la Sainte-Ligue l'importante bataille de Marignan le 13 septembre 1515, passa des traités plus ou moins heureux et se donna tout entier aux fêtes luxueuses de sa cour.

Malheureusement, pour pouvoir satisfaire aux besoins de ses dépenses exagérées, il eut recours à des procédés désastreux, tels que la multiplication et la vénalité des charges. Son concordat avec le pape Léon X, signé le 18 août 1516 et abolissant la pragmatique sanction, amena des perturbations profondes dans la vie publique. Les Parlements qui résistèrent furent déchus ou violentés ; le concile de Latran de 1517 sanctionna toutes les fautes avec une docilité absolue, et les mœurs furent bientôt profondément atteintes, tant dans la vie religieuse que dans la vie civile.

Je ne saurais les énumérer ici, même sommairement, et je renvoie le lecteur, pour tous renseignements bio-bibliographiques, aux articles Scalitjer «le la Itihliographie générale de VAgenais, t. n et m.

V. aussi, dans le môme répertoire, les articles Briquet, Laffore (J île B. de), Magen, Taminey de Larroque, etc.

Dès 1510, un moine Augustin saxon, Martin Luther, plongé à Wittenberg dans des spéculations théologiques, jeta un cri d'indépendance dont l'écho eut un formidable retentissement. Léon X condamna solennellement la formule luthérienne. Le dissident brûla la bulle et accentua sa thèse qui aboutit à la proclamation du libre examen, négation formelle de la foi. L'Allemagne souscrivit la première aux théories nouvelles. La Réforme était née.

Ni la diète d'Augsbourg et les censures prévues, ni l'excommunication fulminée en 1520 contre Luther et ses adhérents n'eurent d'influence sérieuse sur le développement de leur doctrine1.

Ici doit être mentionnée, en passant, l'entrée solennelle à Agen, le 15 décembre 1520, d'Antoine de Rafiin, dit Poton2, nommé sénéchal d'Agenais après René de Puyguyon, entrée exceptionnellement brillante. Antoine de Raffin était accompagné d'une superbe escorte de gentilshommes, parmi lesquels se trouvait Jean de La Goutte, seigneur de La Pujade, un poète agenais dont on possède un petit recueil de sonnets au titre bizarre 3.

Maximilien, empereur d'Allemagne, étant mort le

! Je constate qu'en 1518, et aussi en 1522, 1525, 1529, 1532, etc. la peste sévit à Agen, Condom, Villeneuve, Bordeaux, Libourne, etc V. Histoire de tAgenais, par Samazeuilh, t. il. p. 78-80.

2 Antoine de Raffin, dit Poton, seigneur de Puycalvary, né à Casseneuil. Son fils François de Raffin lui succéda en 1553.

Antoine de Raffin, capitaine des Gardes du roi, était lui-même fils de Raffin de Péricard, seigneur de Hauterive, gouverneur du dauphin Henri, plus tard Henri II.

3 Jean de La Goutte, seigneur de La Pujade, fut secrétaire du roi et servit à l'arrière-ban de la Noblesse en 1544.

Son recueil a pour titre : La Canelle, les Larmes et Sonnets de Jean de La Goutte, Secrétaire du Roy (Tours, 1591, pet. in-8°). Ce recueil ne contient que huit sonnets. Un neuvième se trouve imprimé dans les Muses illustres

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 193

11 janvier 1519, deux compétiteurs, François Ier et Charles-Quint, se présentaient, luttant d'astuce. On sait que Charles fut élu, et que la rivalité des deux monarques dégénéra bientôt en une guerre malheureuse. François Ier, isolé, mal préparé, avec des finances en désarroi, se heurtait ainsi, roi frivole, contre un adversaire ayant su s'assurer des alliés précieux. La ligue organisée contre lui devait nécessairement l'accabler. Trahi par le connétable de Bourbon1, attaqué à la fois sur tous les points du territoire, mal servi en Italie par Bonnivet2, il aboutit bientôt, accumulant les fautes, au désastre de Pavie, où il resta aux mains de l'ennemi le 24 janvier 1525.

Prisonnier peu respecté, François Ier dut signer à Madrid le 14 janvier 1526 un traité déshonorant que, du reste, il ne tarda guère à violer.

Je n'ai pas à relater les divers événements de cette époque où l'Agenais ne fut point mêlé. La prise de Borne par les Impériaux en 1527 ; les revers des Français en Italie en 1528 et 1529; la signature du traité de Cambrai en cette dernière année n'appartiennent qu'à l'Histoire générale de la France. Remarquons toutefois que ce traité de Cambrai stipulait une rançon de 1.200.000 écus d'or pour la délivrance

(1658). — V. la Monographie du Sonnet, par Louis de Veyrières (Paris, 1869, in-8°).

Jean de La Goutte était peut-être le père de Jean de La Pujade, un autre poète agenais que nous rencontrerons en 1589.

1 Charles, comte de Monpensier, dauphin d'Auvergne, devenu en 1505 Charles II duc de Bourhon, par son mariage avec Suzanne de Bourbon, fille et héritière de Pierre II.

Il fut nommé connétable en 1515, trama des intrigues avec Charles-Quint, combattit contre son pays de 1524. à 1527, et fut tué le 6 mai de cette dernière année sous les murs de Rome, en montant à l'assaut.

2 Guillaume Gouffier, seigneur de Bonnivet, amiral de France (1488-1525). V. sur Bonnivet une curieuse anecdote dans la ive nouvelle de Ylleptaméron

de la reine de Navarre, que ce galant seigneur obsédait.

des deux fils du roi fournis comme otages après le traité de Madrid. Le pays tout entier paya cette rançon au moyen de dons volontaires. Le Chapitre de Saint-Caprais d'Agen fournit, pour sa part, la somme considérable de 1.720 livres, pour laquelle il dut aliéner plusieurs fiefs1.

Mais la réformation religieuse poursuivait sa route. La direction des écoles fut même bientôt acquise chez nous à des régents entachés d'hérésie : André Mélanchton à Tonneins; le docteur Philibert Sarrazin2 à Agen, où il acquit une grande influence, etc.

Marguerite de Valois d'Angoulême, sœur de François Ier, qui, veuve en 1525 de Charles d'Alençon, venait d'épouser en 1527 Henri d'Albret, roi de Navarre3, et avait fixé à Nérac dès 1528 sa résidence habituelle, protégeait hautement les novateurs4.

Henri d'Albret, petit-fils d'Alain le Grand mort à Casteljaloux en 1522 5, reçut de Marguerite de Valois

1 L'abbé Barrère dit que les chanoines de Sos vendirent dans cette circonstance l'orgue de leur église (Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Agen, t. n, p. 192).

2 Philibert Sarrazin, né à Saint-Aubin, en Charolais, mort à Genève en 1573. Dans son école d'Agen, il donna la première instruction à Joseph Scaliger. De Lyon, où il fut médecin de l'Hôtel-Dieu, il se retira à Genève en 1550. V. La France Protestante, par les Frères Haag (Paris, 1846-1858, 10 vol. in-8°, et éd. nouvelle de H. Bordier).

3 Henri d'Albret, roi de Navarre, comte de Foix et vicomte de Béarn, fils de Jean d'Albret et de Catherine de Foix. Il fut fait prisonnier à Pavie, mais parvint à s'échapper. 11 mourut en 1555.

4 Parmi les religionnaires protégés par Marguerite de Valois, je me borne à citer ici Guillaume Farel (1489-1565), disciple de Lefèvre d'Etaples, qui contribua puissamment à acquérir Genève à la Réforme et qui avait visité la Guyenne en 1524, et Guillaume Briçonnet, mort en 1534, évêque de Lodève en 1489, puis de Meaux en 1516. — D'autres noms seront indiqués plus loin.

5 Casteljaloux dut beaucoup à Alain le Grand. V. la Monographie de Casteljaloux, par Samazeuilh (Nérac, 1860 in-8°), et aussi Y Histoire de

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 195

les duchés d'Alençon et d'Angoulème et le comté d'Armagnac. Il ne réussit pas à reconquérir la Navarre dont nous avons vu Ferdinand le Catholique s'emparer en 1508 ; mais il sut prendre en Béarn et en Albret d'importantes et sages mesures, et créa des Chambres des Comptes à Nérac et à Pau1. De Marguerite, il eut Jeanne d'Albret, qui fut la mère de Henri de Bourbon, plus tard Henri IV, roi de France. Ni le zèle de la Sorbonne, ni même les efforts de l'Inquisition ne parvinrent à arrêter les progrès des idées nouvelles. En février 1537, un inquisiteur du tribunal de Toulouse, Louis de Rocheto, fut envoyé à Agen pour y suivre la répression de l'hérésie2. Des dénonciations se produisirent aussitôt contre diverses personnes, notamment contre Scaliger, Sarrazin, Pierre de Secondât, les Durfort, Nçstradamus3, qui

l'Agenais, t. n, p. 65, et la Biographie de l'Arrondissement de Nérac, du même auteur.

1 Alain le Grand et son petit-fils Henri d'Albret agrandirent le Château de Nérac, dont le corps occidental était dû, pense-t-on, à Arnaud-Amanieu d'Albret, beau-frère de Charles V. Jeanne d'Albret le compléta.

Sur le château de Nérac et la cour de Navarre, V. Dictionnaire de l'Arrondissement de Nérac, et Histoire de l'Agenais, de Samazeuilh, t. n, p. 62 ; Notice historique sur la Ville de Nérac, par Villeneuve-Bargemont, déjà citée ; Les rois de Navarre à Nérac. Marguerite de Valois, Jeanne d'Albret, Henri IV, par P. -F. Ducasse (Nérac, 1862 et 1864, in-8°) ; Trente Années de la vie de Henri IV, son séjour et celui de sa cour à Nérac, par Rougier de La Bergerie (Agen, 1826, in-8°). En 1826, l'auteur de ce dernier ouvrage était sous-préfet de Nérac.

Y. aussi : Le Château de Nérac, par Alex. Ducourneau (Revue de l'Agenais, t. iv [1877]), etc.

2 Ce Louis de Rocheto était partisan de la nouvelle doctrine, que, peu après, il professa ouvertement. Il fut brûlé vif à Toulo-use le 10 septembre 1538.

Du reste, l'Inquisition avait été déjà établie dans l'Agenais en 1238, sous l'épiscopat d'Arnaud VI de Galard, et encore en 1248. V. Les Couvents de la Ville d' Agen avant 1789, par Ph. Lauzun, t. i, p. 55.

En 1249, 80 hérétiques furent, dit-on, brûlés en Agenais par ordre de Raymond VII de Toulouse.

3 Nous retrouverons Pierre de Secondât.

Nostradamus (Michel de Nostredame), né à Saint-Remy. en Provence, en 1503, auteur des fameuses Centuries (Lyon, L555), était professeur à la

19G HISTOIRE DE LAGENAIS

exerçait alors la médecine dans cette ville, etc. L'instruction se termina cependant par un acquittement.

L'évêque Antoine de La Rovère, qui, après avoir complété et habité le château de Hautefage1, s'était retiré à Turin où il mourut en 1538, fut remplacé sur le siège d'Agen par le cardinal Jean VI de Lorraine, ministre d'Etat sous François Ier et sous Henri II, et titulaire d'une foule d'évêchés et d'abbayes. Jean VI fit administrer le diocèse par Jean Valier2.

Son épiscopat fut troublé surtout par l'extension de la Réforme, qui mit en guerre ouverte les propriétaires et tenanciers contre le Clergé. Le roi dut intervenir par un édit du 2 mai 1546 rappelant l'obligation des dîmes.

Le cardinal mourut à Nogent-le-Roi en 1550, et Bandello, alors curé de Cabalsaut, près d'Agen, lui succéda. Je reparlerai de ce dernier.

La docte sœur de François Ier, Marguerite de Valois, à la plume quelque peu licencieuse et dans l'esprit du temps, mais aux mœurs irréprochables3, accordait à sa cour de Nérac une hospitalité royale aux réformés pourchassés. Elle aimait la science et faisait bon accueil à tout homme de valeur, quel qu'il fût,

Faculté de Montpellier quand il vint à Agen sur l'appel de son ami Scaliger. Il resta plusieurs années dans cette ville, s'y maria, eut deux filles qu'il perdit, et, devenu veuf, repartit pour courir le monde. Il se fixa plus tard à Salon, près d'Aix, où il mourut en 1566.

1 Sur la Tour de Hautefage, V. une note de la p. 182.

2 Jean Valier, né dans le diocèse d'Ivrée, en Piémont, évêque de Grasse en 1550, mourut en 1565.

3 On connaît bien les ouvrages de la reine de Navarre : contes, poésies, théologie, etc. Ses poésies fuient publiées en 1547 par Sylvin, sous le titre de Marguerites de la Marguerite des Princesses, (2 vol. in-8°). Son œuvre la plus célèbre est YHeptaméron, recueil de soixante-douze nouvelles égrillardes, imprimées pour la première fois par Boaistuau en 1558 (in-4-0), et dont la meilleure édition a été donnée par Leroux de Lincy (Paris, 1853, 3 vol. in-8°).

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 197

sans se préoccuper autrement de ses doctrines religieuses. C'est auprès d'elle que Calvin se réfugia, sortant de Poitiers ; c'est auprès d'elle que vint plus tard Théodore de Bèze et que vécut Clément Marot1.

Calvin trouva à Nérac Lefèvre d'Etaples2, qui s'y était réfugié depuis trois ans, et aussi Gérard Ruffi, dit Roussel3, et autres coreligionnaires.

Henri d'Albret s'accommodait fort bien de ce milieu éclectique, où les graves dissertations alternaient avec les plus joyeux devis, et où la reine de Navarre paraissait louvoyer sans scrupule entre le Catholicisme et la Réforme, tendant la main à Rome et encourageant Genève. Roussel, son confesseur, l'endoctrinait et multipliait les prosélytes. Il était éloquent, de mœurs sévères, et Marguerite le prisait à ce point qu'elle obtint pour lui l'abbaye de Clairac en 1530, et même ensuite, en 1533, l'évêché d'Oloron4.

1 Les noms célèbres de Jean Calvin (1502-1564), Théodore de Bèze, l'historiographe de la Réforme (1519-1605), et Clément Marot (Cahors, 1495-1544) n'ont pas besoin d'annotations spéciales.

De ce dernier, valet de chambre de Marguerite, je me borne à rappeler combien les vers retracent fidèlement le tableau de la docte cour de Navarre. On connaît les anecdotes hasardées relatives à la liaison du poète et de la reine, liaison de deux esprits supérieurs dont la chronique scandaleuse a peut-être dénaturé le vrai caractère. V. le curieux ouvrage déjà cité : Trente Années de. la vie de Henri IV, etc., par Rougier de la Bergerie.

De Théodore de Bèze, je mentionne l'ouvrage suivant que j'aurai l'occasion de citer encore : Histoire Ecclésiastique des Eglises réformées au royaume de France (Anvers [Genève], 1580, 3 vol. in-8°"; 1839, in-4° ; 1841-42,' 3 vol. in-8°j.

2 Jacques Lefèvre d'Etaples, né vers 1455, mourut à Nérac en 1536. Il fut précepteur du troisième fils de François Ier. Marguerite de Navarre lui fit élever un tombeau dont il ne reste plus aucune trace, mais que Florimond de Raymond affirme avoir vu.

3 Gérard Roussel était trésorier do la cathédrale de Meaux.

4 A Clairac, Roussel lit de nombreux prosélytes; mais il eut moins de succès et plus de peine à Oloron, où il mourut en 1555 à la suite d'une blessure rerue dans l'église de Mauléon.

Par son testament du 8 juillet 1555, j| légua tout ses biens aux pauvres de

Cependant la Réforme progressait en Guyenne, surtout dans l' Agenais et dans l'Albret. En 1530, les religionnaires avaient pris le nom de Protestants, rappelant leur protestation contre le décret de la diète de Spire, et les persécutions dont ils étaient l'objet, en les transformant en martyrs, attribuaient à leur doctrine une vitalité plus puissante1.

En 1539, un Dominicain agenais, Jérôme Vindocin, accusé d'hérésie par l'official de l'évêque d'Agen et livré au bras séculier, fut brûlé vif sur le Gravier2, au

Clairac, dont il était resté seigneur abbé commendataire. V. L'Abbaye de Clairac au xvie siècle, par Alex. Ducourneau (Revue de V Agenais, t. n [1875], p. 181 et suiv.).

1 Sur lçs origines et l'histoire de la Réforme en Agenais, V. Histoire de la Naissance, Progrès et Décadence de l'Hèrèùe de ce siècle, par Florimond de Raymond (Paris, 1608, in-8°, et éd. diverses) ; Histoire relig. et monum. du Diocèse d'Agen, par l'abbé Rarrère, t. n ; Histoire de V Agenais, par Samazeuilh, t. n ; La Réforme à Nérac. Les Origines. 1530-1560, par G. Rourgeon (Toulouse, 1880, in-8°) ; Chronique des Eglises réformées de V Agenais, par Alph. Lagarde (Ibid. 1870, in-12) ; La Ville d'Agen pendant les Guerres de religion du xvie siècle, par G. Tholin (Revue de V Agenais, t. xiv et suiv.), etc.

V. aussi l'Histoire universelle de A. de Thou et les Mémoires de Condé, dont il sera reparlé ; l'Histoire Ecclésiastique, de Théodore de Rèze ; l'article Protestantisme, au t. n de la Bibliographie générale de l' Agenais, etc.

2 La belle promenade d'Agen appelée le Gravier est une conquête faite sur la Garonne. Au xive siècle, le Gravier se confondait presque avec une île très rapprochée de la rive droite et dont le petit bras, supprimé après 1309, fut probablement dévié pour l'alimentation des fossés de la ville.

L'existence d'une île au droit d'Agen est constatée, notamment, par deux actes de 1243 portant cession à l'évêque, pour 36 livres Arnaldèses, d'un pré situé dans cette île, laquelle devait s'étendre de Dolmayrac à Courberieu et dont le bras droit baignait les murs de la première enceinte de la ville jusqu'au port de Moncorny, vers la rue de ce nom. C'est dans cette île que les piles du pont furent établies.

Le Gravier servait de place d'armes et était utilisé pour les fêtes et les jeux publics. En 1674, il fut protégé par une digue en pierre contre les ravages de la Garonne que déplorait si fort le poète Cortète de Prades, dans une pièce bien connue : Las Lèrmos del Grabè d'Agen. La grande digue actuelle, plus tard revêtue d'un perré, fut exécutée en 1824, avant l'achèvement du pontroute.

Dès 1647, les consuls d'Agen déclaraient que le Gravier était « le plus beau et le plus agréable ornement de la ville ». Les premiers ormeaux y furent

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 199

bord de la Garonne, et mourut en invoquant le nom de Jésus.

Cet événement donna en Agenais un plus grand essor encore aux nouveaux dogmes, dont le nombre des partisans s'accrut aussitôt. On a dit que le supplice de Vindocin ne fut pas le seul infligé alors chez nous aux réformés1.

Une ordonnance royale fut rendue le 5 juillet 1540 pour l'établissement à Agen de Grands Jours, qui furent tenus du 17 au 31 octobre de la même année par un président et dix conseillers du Parlement de Bordeaux2.

Il convient de mentionner ici incidemment le passage à Nérac, le 28 octobre 1542, de François Ier, accompagné du jeune duc d'Orléans, de Marguerite, duchesse de Savoie, du cardinal de Lorraine et autres prélats.

La cour de France venait de Toulouse. Elle descendit par la Garonne jusqu'à Port-Sainte- Marie, puis se rendit à Nérac où étaient le roi et la reine de Navarre. Elle en repartit le 31 octobre. Le dauphin Henri

plantés en 1643, renouvelés en 1763 et 1764, puis abattus en 1867 et remplacés alors par les platanes actuels.

La foire dite du Gravier fut instituée en 1610, du 3 au 11 juin. Réduite ensuite à trois jours, puis rétablie à huit jours en 1647, elle fut encore ramenée à trois jours au xvme siècle. Cette foire avait succédé à une foire antérieure, dite de Sainte-Foi, du 6 au 13 octobre, accordée par Philippe VI en 1330. — La foire de la Porte-du-Pin fut créée en 1632, du 15 au 18 septembre (V. Variétés historiques et archéologiques sur l'Aqenais, par Georges Tholin [Revue de l' Agenais, t. n [1875], p. 40]).

1 E. Gaullicur (Histoire de la [information à Bordeaux et dans le ressort du Parlement de Guyenne. Bordeaux, 1881, gr. in-8°) cite Jean Bernède, brûlé à Agen en 1545 ; Jean Malhort, de Monflanquin, banni après avoir eu la langue percée d'un fer rouge ; Jacques Maigna, prêtre de Villeneuve, brûlé à Bordeaux en 1561.

* V. Catalogue des Actes de François /er (t. iv), 7 mai 1539-30 décembre Î54Ô (Paris, Impr. nation., in-4°), p. 125, n° 11.572.

Pierre Flotte, prévôt des maréchaux d'Agenais, fut chargé d exécuter les prises de corps décrétées par ce tribunal des Grands Jours (Ibid., n" 11.573)

200 HISTOIRE DE LAGENAIS

et Catherine de Médicis y vinrent peu de jours après1. En 1545, une terrible famine sévit sur plusieurs points de la région. Le 21 mars, le roi de Navarre, gouverneur de Guyenne, fit ouvrir et visiter les greniers de l'Agenais et transporter à Bordeaux, où la faim faisait de nombreuses victimes, tous les blés reconnus comme excédant les besoins de leurs propriétaires2.

Revenons à l'évolution religieuse.

Ce fut le moine David3, chapelain du maréchal de Saint- André4, excommunié et chassé d'Agen par l'évêque en 1555, qui, le premier, prêcha ouvertement la Réforme à Nérac. Jusqu'alors, la cour de Navarre avait adopté une sorte de modus uivendi équivoque,

I Cette circonstance du passage à Nérac de François Ier et de sa cour en 1542 parait avoir été ignorée de tous les historiens.

Elle est constatée par le Livre de raison de la Famille Dudrot de Capdebosc {1522-1675), publié en 1891 par M. Tamizey de Larroque (Paris, gr. in-8°), qui cite un acte royal produit dans le t. iv, p. 381, du Catalogue des Actes de François Ier (1890, in-4°), acte relatif à Jean de Monluc, frère du maréchal et futur évêque de Valence : « Mandement au Trésorier de l'époque de payer à Jean de Monluc, abbé de Hautefontaine et ambassadeur du roi à Venise, 2.475 livres pour cent quatre-vingts jours d'exercice de sa charge. — Nérac, 30 octobre 1542. »

II est étrange qu'aucun de nos annalistes, môme Samazeuilh, n'ait connu cette visite de François Ier à Nérac.

François Ier devait s'arrêter à Àgen le 20 octobre 1542, et la Jurade avait fait des préparatifs en vue de son entrée dans la ville (Archives communales d'Agen, BB. 26. Livre des Jurades, 1540-1546). Cette réception n'eut pas lieu : le roi passa en Garonne sans faire escale.

3 V. Archives Historiques de la Gironde, t. vin, p. 535.

3 Pierre David. Il fut emprisonné d'abord par ordre de François II, et plus tard, arrêté de nouveau, il mourut dans les prisons d'Orléans.

4 Jacques d'Albon de Saint-André, favori de Henri II, maréchal de France, gouverneur du Lyonnais et ambassadeur en Angleterre, né vers 1505, tué à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562. Il fit partie auprès de Catherine de Médicis, avec le connétable de Montmorency et le duc de Guise, du Triumvirat resté célèbre.

Le maréchal de Saint-André était venu à Agen en 1555 pour consulter Scaliger dont la science médicale avait acquis une réputation universelle.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 201

parvenant à ménager à la fois catholiques et religionnaires. Marguerite était morte en 1549. Quoique toujours hospitalière, elle avait d'ailleurs cessé, depuis quelques années déjà, de s'occuper de controverses ; mais sa fille,, Jeanne d'Albret, tout acquise aux novateurs, accueillit le moine fugitif et lui fournit le moyen de se faire entendre.

Le roi de Navarre, Antoine de Bourbon1, s'attacha David comme prédicateur particulier, et se fit même accompagner par lui dans ses voyages. Toutefois, le rôle de ce moine défroqué n'eut pas de bien sérieuse portée. Gagné par les Guises, il vit son influence disparaître devant celle de Boisnormand2 qui, aidé de Vignaux3, fonda en 1558 les premières églises réformées du Sud-Ouest.

Pas plus François Ier, mort en 1547, que son successeur Henri II, mort en 1559, n'avaient pu enrayer l'évolution du Protestantisme. Le dernier surtout avait accentué en pure perte les mesures coërcitives.

1 Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, fils de Charles de Bourbon et de Françoise d'Alençon, né en 1518. Il avait épousé en 1548 Jeanne d'Albret, fille unique de Henri II d'Albret mort en 1555, laquelle lui apporta la principauté de Béarn et le titre de roi de Navarre.

Nommé lieutenant général du royaume à la mort de François II, en 1560, il se fit catholique et reçut au siège de Rouen, le 28 septembre 1562, une blessure dont il mourut le 17 novembre suivant.

C'est en sa faveur que la sirerie d'Albret, réunie au duché de Bourbon en 1548, fut érigée en duché-pairie par lettres patentes de Henri II de décembre 1550.

2 François Le Gay, dit Boisnormand. Il fut ministre à Briare, Nérac, Libourne, etc.

Banni par le roi de Navarre, il se réfugia en Béarn, puis fut rappelé. En 1562, il était caché à Nérac sous le nom de La Pierre.

3 Vignaux, ministre de Montauban en 1560, fut condamné à mort par le Parlement de Toulouse en 1561. Après l'édit du 1(J janvier 1562, il reparut, fut appelé à Oareassonne, puis se réfugia à Limoux dont les huguenots s'étaient saisi. Il fut tué dans cette place, assiégée le 1 1 mai 1562 et prise l«' 6 juin suivant. — V. La France Protestante.

Noblesse et peuple croyaient évidemment trouver leur compte dans la Réforme; la magistrature même n'appliquait qu'avec répugnance les édits frappant les protestants1. Malgré tous les arrêts; malgré les ordonnances et les colères des deux rois ; malgré le honteux massacre des Vaudois qui, en 1545, avait donné la mesure des haines féroces prêtes à se déchaîner, l'organisation intérieure de la nouvelle secte n'en poursuivait pas moins sa marche.

Des lettres de François Ier du 5 février 1529 (1530) avaient porté consignation sur le pays d'Agenais, de Quercy et de Villefranche et les quatre châtellenies du Rouergue du douaire de sa seconde femme Eléonore d'Autriche (1498-1556), sœur aînée de Charles-Quint et veuve d'Emmanuel le Fortuné, roi de Portugal. D'autres lettres du 12 avril 1531 avaient assigné 15.000 écus d'or soleil sur les mêmes pays pour la rente des 300.000 écus d'or soleil constitués en dot à cette reine2.

A la mort de son père, Henri II attribua l'Agenais en douaire à la même princesse, de qui il devait passer en 1558 à sa fille Marie, infante de Portugal3.

La question religieuse ne fut sans doute pas étrangère aux troubles qui éclatèrent en Poitou, en Saintonge et en Guyenne en 1548, à propos de la gabelle du sel. A Rordeaux, les séditieux massacrèrent le baron de Monneins, du Réarn, lieutenant général du roi de Navarre et gouverneur de la ville4. A Saintes,

1 V. la liste de ces édits, ordonnances et arrêts dans Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, par M. le baron de Ruble, t. I, pp. 210-241.

2 Archives nationales, P. 2.305, pp. 561 et 1.145.

3 Marie de Portugal détint l'Agenais jusqu'en 1578, époque de sa mort.

4 Tristan, baron de Monneins, etc. Il avait combattu en Italie en 1541 dans la compagnie de Thermes et avait été gouverneur de Turin. Aide de camp

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 203

ils s'emparèrent de l'autorité ; Cognac et Ruffec furent brûlés; une compagnie de gendarmes envoyée par Henri d'Albret fut repoussée.

Le connétable de Montmorency et François de Lorraine, duc de Guise1, chargés de la répression, s'étaient ralliés à Langon, le premier venant de Toulouse par la Gascogne et l'Agenais, et le second venant du Poitou et de la Saintonge. Le connétable se montra très rigoureux et traita durement Bordeaux, où furent mis à mort 150 séditieux. Bien que l'Agenais semble n'avoir guère participé à cette révolte, huit personnes cependant furent exécutées à Marmande2.

Ceci n'était qu'une manifestation de l'état d'esprit où se trouvait alors le pays.

Du règne de Henri II, je n'ai d'ailleurs à mentionner ici que deux actes : la création des Présidiaux en 1551 3, et l'enquête prescrite la même année aux

général à Cerisolles, il avait bravement secondé Monluc. Sa nomination à la lieutenance générale de Guyenne avait été signée à Eymet le 19 juin 1547. — V. Commentaires de Moulue, éd. de Ruble, t. i, pp. 215 et 268, et Archiv. départ, de la Gironde, B. 33, f« 29.

1 Anne, baron, puis duc de Montmorency (1492-1567), maréchal de France en 1522, gouverneur de Languedoc en 1526, connétable de France en 1538. Il exerça une influence prépondérante sur la politique de son temps. Disgracié en 1540, rappelé par Henri II en 1547, créé duc et pair en 1551, il fut blessé mortellement le 10 novembre 1557 à la bataille de la plaine Saint-Denis par les huguenots auxquels il avait voué une haine implacable.

Nous rencontrerons bientôt son second fils Henri de Damville.

François de Lorraine, duc d'Aumale et de Guise, fils aîné de Claude, premier duc de Guise, né en 1519. Il fut assassiné devant Orléans par Poltrot en 1563.

De son mariage avec Anne d'Esté (1549), il eut Charles, auteur de la branche des ducs de Mayenne (1554-1611) ; Louis III, cardinal de Guise (1575-1621), et Catherine-Marie de Lorraine, qui épousa Louis de Bourbon, duc de Montpensier, et mourut en 1596.

François de Guise laissa des Mémoires qui ont été imprimés dans la Collection Michaud et Poujoulat, t. VI.

"2 V. Histoire de l'Aquitaine, etc., par J. de Verneilh-Puyrazeau.

3 Je n'ai pas à rappeler le rôle important des Présidiaux. Le Présidial d'Agen,

fondé en 1558, se composait au xvne siècle de deux présidents, un juj^e mage,

évêques de France, en vue de l'épuration de leurs diocèses. Mais je ne saurais omettre, à cette même date encore de 1551, la première bénédiction épiscopale de l'oratoire de Notre-Dame de Bon-Encontre, lieu de pèlerinage agenais qui devait acquérir quelque célébrité4 .

Notre province n'avait guère participé aux événements et aux agitations des dernières années. Les guerres d'Italie avaient pris fin au traité de Cateau- Gambrésis et Calais était reconquis3. Les Guises allaient devenir tout-puissants après la conjuration

quatre lieutenants (criminel, principal, particulier et assesseur criminel), vingt-deux conseillers, deux avocats, un procureur du roi et son substitut, deux enquêteurs et un adjoint, un examinateur, quatre auditeurs des comptes, un rectificateur de cries et trente-neuf procureurs. V. un document de 1615 (Archives nationales, K. 1.170) publié par M. Tamizey de Larroque, dans ses Documents inédits relatifs à l'Histoire de V Agenais, p. 237.

Le Présidial d'Agen fut installé en 1578 par les soins de Biron, dans l'ancien château de Monrevel dont il a été précédemment question (V. sa mention p. 5, et sa surprise de 1345 p. 123). — Ce palais du Présidial fut rebâti en 1666 par Claude Pellot, intendant de Guyenne, qui séjournait à Agen sous le gouvernement du marquis de Saint-Luc. Rien plus alors ne resta de l'ancien château, lequel ne manquait pas cependant d'un certain caractère, s'il faut en croire Labénazie, qui le qualifie bravement de « perle de l'Antiquité ! » André Duchesne en parle en excellents termes (Antiquités et Recherches des Villes, Chasteaux, etc. Paris, 1609, in-8°, p. 1.241), et Damait l'appelle aussi : « Beau et antique monument ». Il est vrai qu'aucun de ces auteurs ne l'avait vu.

Quoi qu'il en soit, cet ancien château de Monrevel, devenu le Présidial en 1578, puis, deux siècles plus tard, le Palais de Justice jusqu'à son transfert en 1860 à la Porte-Neuve, est aujourd'hui l'Hôtel de Ville d'Agen.

* Sur Notre-Dame de Bon-Encontre, V. notamment : L'Heureux Rencontre du Ciel et de la Terre en l'invention miraculeuse de V Image de la Mère de Dieu> honorée sous le titre de Notre-Dame de Bon-Encontre, etc., par le R. P. Vincent de Rouen (Toulouse, 1642, in-12) ; Notre-Dame de Bon-Encontre, par l'abbé Duzil (Agen, 1842, in-12) ; Histoire de Notre-Dame de Bon-Encontre d'après les documents authentiques, etc., par un Prêtre Mariste (l'abbé Jobert) (Avignon, 1883, in-12), etc.

2 Le 8 janvier 1558, François de Guise avait pris Calais, que les Anglais occupaient depuis juillet 1347. Guines capitula aussi le 20 du même mois.

Calais devait être occupé encore le 17 avril 1506 par les Espagnols que commandait l'archiduc Albert ; mais il fut rendu à la France par le traité de Vervins du 2 mai 1508.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 205

de 1560 et la mort prématurée de François II, sous la régence de Catherine de Médicis. Mais voici venir le Triumvirat catholique, le colloque de Poissy, et encore, en 1562, le triste massacre de Vassy, début de ces guerres de religion qui, ensanglantant plusieurs règnes, ne se termineront pour un temps qu'avec l'édit de Nantes, en 1598. Notre histoire particulière va donc retrouver bientôt un réel intérêt.

Dans la longue période de calme qui avait succédé aux alarmes incessantes de la guerre de Cent ans, l'Agenais s'était quelque peu transformé, et l'influence de la Renaissance s'y était fait profondément sentir. De déplorables et nombreux abus s'étaient glissés dans les mœurs ; le Clergé lui-même donnait les plus fâcheux exemples, et l'autorité des consuls était méconnue. Les écrivains du temps nous fournissent à cet égard de bien peu édifiants témoignages { .

Comme dans les autres villes à cette époque, la nuit venue, les rues d'Agen, souvent transformées en cloaques, plongées dans l'obscurité la plus profonde, étaient plus ou moins dangereuses, et le libertinage y prenait ses coudées franches.

Mathieu (Matteo) Bandello-, alors évêque d'Agen, avait de tout autres préoccupations que l'administration de son diocèse, qu'il laissait aux soins

1 V. J.-C. Scaliger, Advcrsus Desiderium Erasmum Rotcrodanum oralio (Paris, 1531, in-8°). — Histoires tragiques, etc., par François de Belleforest, citées plus complètement à la page suivante.

Belleforest, alors précepteur des enfants d'Antoine de Nort, conseiller au Présidial d'Agen, a tracé de visu un bien étrange tableau des mœurs de l'époque {Histoires tragiques, éd. de Lyon de 1683, t. vi, p. 475).

V. aussi : Quelques Défauts des anciens A gênais, par E. Gaussen (Revue de l'Agenais, t. xn, p. 178) ; Un Châtiment singulier. Notes sur les Mœurs agenaises d'autrefois (Agen, 1885, in-80), etc.

2 Bandello était né en 1480 à Castelnuovo, en Milanais.

de Jean Valier, ancien coadjuteur du cardinal de Lorraine. Après une jeunesse plus ou moins aventureuse, cet Italien s'était fait Dominicain et avait professé les belles-lettres avec succès à Mantoue et à Milan. En 1518, il était devenu précepteur de la célèbre Lucrèce de Gonzague1. Ruiné par les Espagnols après Pavie, il s'était attaché aux Frégose et avait reçu la plus large hospitalité dans un petit domaine que cette famille possédait en Agenais. Les Frégose étaient bien en cour. Par leur crédit, Bandello reçut plusieurs missions royales et fut nommé curé de Cabalsaut, paroisse voisine d'Agen, par le cardinal de Lorraine. Il habita surtout le château épiscopal de Bazens2, près de Port-Sainte-Marie, où s'était retirée la veuve de son principal protecteur, le général César Frégose.

Quand Henri II le nomma évêque d'Agen, en 1550, Bandello ne quitta pas cette agréable résidence, où, loin de tout souci, il se donnait entièrement aux lettres. C'est là qu'il dut écrire ses Novelle, récits égrillards dans le goût de Boccace et de Brantôme ; nouvelles beaucoup trop osées sans doute eu égard au caractère de l'auteur, mais où se reflètent on ne peut mieux les mœurs ultra-galantes du temps 3. C'est là

1 Lucrèce de Gonzague, fille de Pyrrhus de Gonzague, seigneur de Gazzuolo. Elle épousa Monfroni, général vénitien, condamné à mort comme conspirateur en 1546, fit commuer sa peine et vécut avec lui en prison jusqu'en 1552.

Elle mourut à Mantoue en 1576. Ses mérites ont été célébrés par les poètes italiens, notamment par Doni.

2 Le château de Bazens, juridiction de Port-Sainte-Marie, fut démoli en 1726 sur l'ordre de l'évèque François Hébert.

3 Les Novelle de Bandello furent imprimées en Italie en 1554, en 3 vol. in-4°. Elles ont été traduites en français par Pierre Boaistuau et François de Belle forest (Histoires tragiques. . Paris, 1559,1568-1603, etc., 7 vol. in-16; Lyon, 1574, 1575-1577 ; Rouen, 1603-1604, etc. Une éd. moderne en a été donnée par Liseux: Paris, 1879-85, t vol. in-16). V. la Bibliographie générale de ï Agenais, art. Bandello, t. ï.

Page 1