‹ Histoire de l'Agenais (volume 2)Chapitre 17 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

L'Agenais au xvie siècle (Suite) — Deuxième et troisième guerres de religion

u lendemain du massacre de Vassy, dans la nuit du 16 au 17 avril 1562, une troupe de 800 réformés conduite par un marchand d'Agen , Antoine Truelle , s'empare de la ville, secondée par les affiliés de l'intérieur et par le conseiller Roussanes. Les consuls, les membres du Présidial et les principaux notables sont saisis et enfermés à l'évêché; les églises sont pillées, les Archives des Chapitres, brûlées, et des prêches sont installés jusque dans la cathédrale.

Le Clergé fut contraint de livrer les reliques et les trésors de Saint-Etienne et de Saint-Caprais ; le culte catholique fut interdit, et les vexations les plus pénibles furent prodiguées aux habitants.

Les volontaires huguenots destinés à l'armée qui se formait alors à Orléans occupé par Condé et Coligny partirent d'Agen le 7 mai. Ils ne représentaient sans

doute qu'un appoint de peu d'importance pour cette armée ; mais ce fut autant de bras déterminés enlevés aux rebelles de Guyenne, et la foudroyante campagne de Monluc s'en trouva d'autant facilitée.

Dès cette date, d'ailleurs, le sort des prisonniers agenais se modifia : les uns s'évadèrent et les autres obtinrent de se racheter. Les consuls délivrés se hâtèrent de s'aboucher avec Monluc.

Un grand nombre de villes avaient subi le sort d'Agen : Villeneuve, Penne, Monllanquin, Lectoure, etc. étaient au pouvoir des réformés. Toulouse vivait en pleine anarchie.

Après avoir tenté de surprendre Montauban1, Monluc dut revenir entre Toulouse et Auch. Il n'était pas encore en situation de marcher sur Agen, où Chanterac2 avait pris le commandement des rebelles, et où Mesmy vint ensuite. Burie s'enferma dans Bordeaux.

Duras3, à la tête d'un fort parti de religionnaires ralliés à Clairac, Tonneins et Marmande, menaça bientôt cette ville, et Burie, très inquiet, s'empressa d'appeler Monluc. Celui-ci accourut en passant par Bruch et Feugarolles, où, le 2 juillet, il écrasa les

» V. H. Lebret, Histoire de Montauban (Paris, 1668, in-4° ; 1842, 2 vol. in-8°).

2 Ce capitaine de Chanterac, du Périgord, était un fils de Joseph de La Cropte, écuyer, seigneur de Chanterac.

3 Symphorien de Durfort, vicomte de Duras, deuxième fils d'Armand de Durfort et de Catherine de Gontaud-Biron, chef des religionnaires de Guyenne. Il fut tué au siège d'Orléans le 12 mars 1563 d'un éclat de pierre enlevé par le canon pendant qu'il visitait les remparts.

Son second fils, Jacques de Durfort, baron de Blanquefort et seigneur de Pujols, né en 1547, fut gouverneur de Casteljaloux, hérita de son frère aîné, Jean de Durfort, ambassadeur de Henri de Navarre, mort sans postérité, et fut créé marquis de Duras par Henri IV en 1609, comte de Rozan par Louis XIII en 1625, et mourut à Duras en 1626.

Je rappellerai à sa date le fameux duel des deux frères avec le vicomte de Turenne, en 1579.

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milices de Nérac conduites par Douazan1 ; puis, après le combat de Targon du 17 juillet 4562, si vivement raconté dans ses Commentaires, il vint occuper Caumont, Gironde et Monségur, ne faisant guère de quartier. Le château de Duras se rendit. Il entra dans Glairac, Tonneins et Aiguillon, et comme il partait de cette dernière ville, dans la nuit du 42 août, il apprit que les protestants abandonnaient Agen.

La campagne de Monluc, d'une durée de trois mois à peine, avait eu de très importants résultats.

Mais l'offensive fut aussitôt reprise par les réformés, qui remportèrent d'abord quelques succès et renforcèrent la garnison d'Agen, où les principaux chefs, Marchastel2, Mesmy, etc., s'enfermèrent encore avec de nouvelles troupes.

Monluc était arrivé au Passage. Ses propositions pour la reddition de la ville ayant été repoussées, il commit le capitaine Du Bourg3 à la garde du poste, et, avant de s'éloigner, fit détruire les bateaux qui se trouvaient sur la Garonne. Néanmoins, le 7 août,

1 Pierre de Courtion, seigneur de Douazan.

Douazan, manoir féodal près de Nérac, passa aux Mazelières par acquisition en 1601.

2 Geoffroy-Astorg-Aldebert de Cardaillac, fils d'Antoine-Hector de Cardaillac, baron de Saint-Cirq-Lapopie et descendant de Jean-Raymond et Jacques de Cardaillac, anciens sénéchaux de Quercy.

On l'appelait indifféremment Thoras ou Marchastel, noms de deux terres du Cévaudan dont il était seigneur. Les protestants du Languedoc l'avaient choisi pour un de leurs chefs en 1561 .

Il avait épousé Marie de Crussol, fille de Jacques de Crussol, baron d'Assier, et fut tué à la Saint-Barthélémy.

Ses deux frères, Antoine, baron de Saint-Cirq, et François, seigneur de Peyrc, prirent aussi parti pour Condé.

3 Jean Du Bourg, sieur Du Bourg et de Lavaux, fils de Jean, seigneur Du Bourg et de Gaujac.

Sous Henri 111 et Henri IV, il fut à la tête de la compagnie des gendarmes de Montnvrency.

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quelques huguenots ayant réussi à franchir le fleuve furent cernés, puis délivrés par des renforts. Le Passage eut fort à souffrir de cette affaire. Une vingtaine de maisons furent brûlées et le reste subit le pillage; mais, le lendemain, un retour offensif de Du Bourg surprit en pleine orgie les rebelles dont soixante furent tués et dont quelques-autres se noyèrent dans la Garonne.

Le 8 août, un essai de surprise de Layrac par une compagnie de 80 hommes échoua complètement grâce à la vigilance du capitaine Truelle, qui la fit prisonnière.

Les réformés sortirent enfin d'Agen le 31 août, au nombre d'environ 600, se dirigeant vers Tournon pour rallier Duras. Du Bourg rentra aussitôt, et Monluc et Burie vinrent peu après. Les représailles ne se firent guère attendre; elles furent naturellement excessives, et il y eut des victimes même au Passage. On confisqua les maisons des religionnaires, qui furent pillées en usant de quelques vagues formes légales.

Monflanquin et Villeneuve furent soumis en août. Duras se borna à assurer la retraite des fuyards d'Agen sur Tournon et sur Penne, et envahit ensuite Lauzerte où eut lieu un horrible massacre.

Dans les premiers jours de septembre 1562, Monluc et Burie quittèrent Agen pour aller assiéger Penne, qui fit une belle résistance. Le capitaine Charry4 ayant mis le feu à la porte de la ville, ses défenseurs se retirèrent dans le château, qui lui-même ne fut pris qu'avec peine. La garnison fut exterminée, et les

1 Jacques Prévôt, sieur de Charry, originaire du Nivernais. Il avait combattu près de Monluc en Italie et négocié la capitulation de Sienne. Il fut mestre de camp sous Burie et mourut à Paris, assassiné par Chastelier Portaut le 30 décembre 1563.

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soldats espagnols fournis par Philippe II commirent d'horribles attentats1.

La situation d'Agen était en réalité des plus tristes. Monluc a écrit: " Nous trouvasmes que la ville estoit toute ruynée. " Un homme très énergique, le chef du parti catholique pendant tous ces troubles, Clément de Lalande, chanoine de Saint-Caprais, y fut nommé gouverneur.

Toutes les places de la Basse-Guyenne étant alors occupées par les catholiques, les troupes protestantes s'étaient réfugiées en Quercy, en Gascogne et partout où s'étendait l'autorité de Jeanne d'Albret, protectrice déclarée des huguenots depuis la mort du roi de Navarre.

Monluc fortifiait Cahors ; il échouait avec Burie une seconde fois devant Montauban, et en septembre prenait Lectoure, assiégeait Terraube2 commandé par les frères Bégole3, et en faisait massacrer la garnison de 225 hommes par son enseigne Verduzan4. Après

1 V. Commentaires de Monluc, éd. de Ruble, t. il, p. 463 ; Annales de Villeneuve-sur-Lot, par Cassany-Mazet, p. 202, etc.

Les deux partis avaient fait appel à l'étranger : les Guises à Philippe II et au Pape ; Condé à Elisabeth d'Angleterre et à l'Allemagne.

Philippe II avait envoyé 6.0U0 hommes de vieilles bandes espagnoles à l'armée de Guise et en Guyenne.

2 Terraube, première baronnie du Condomois, aujourd'hui du canton de Lectoure (Gers).

Terraube appartenait à la maison de Galard depuis le xne siècle. Il fut érigé en marquisat par Louis XIV en 1683, en faveur de Jean-Louis de Galard. Le baron de Terraube de 1562 était Bertrand de Galard.

3 Les frères Roger et Antoine de Bégole, capitaines béarnais, fils de Jean, seigneur de Bégole, et de Quitterie d'Ossun, et neveux de Pierre d'Ossun, de la compagnie de Monluc. En considération de ce dernier, Monluc les épargna.

L'aîné, Roger, mourut avant 1581. Antoine épousa à cette date Jeanne de Bourbon-Lavedan, fille d'Anne de Bourbon, vicomte de Lavedan.

4 Odet de Verduzan, enseigne de la compagnie de Monluc en 1562, devint sénéchal de Bazadaiscn 1568 et fit partie de l'expédition de Saintonge (V. Commentaires de Monluc, éd. de Buble, t. m). Il était fils d'Odet de Verduzan, gouverneur de Dax en 1515, puis sénéchal de Bazas.

avoir laissé échapper l'armée de Duras en Quercy, il la rejoignait à Vergt, en Périgord, le 9 octobre, et la mettait en pleine déroute1.

Des tentatives sur Villeneuve et Nérac avaient échoué, et on ne put pas reprendre Penne occupé de nouveau par les rebelles, qui, dans un colloque récent, avaient nommé Mesmy commandant général. Gharry, conduisant de nouvelles recrues, fut attaqué et battu à Gazideroque par les réformés de Monflanquin ; Port- Sainte-Marie se rendit.

Monluc avait approuvé les mesures prises à Agen, d'accord avec la Jurade, par le chanoine de Lalande à l'égard des biens des rebelles ; puis, revenu dans cette ville après l'affaire de Vergt, il la souillait par des exécutions sans nombre. Les gibets établis hors la porte du Pin2 et que le peuple, ou peut-être Monluc lui même, désignait cruellement sous le nom de Consistoire, ne virent pas moins de cinq cents pendaisons du 13 août 1562 au 12 mars 1563 sous la direction du farouche prévôt Hélie de Penchery, sieur de la Justinie. Jehan Claret, conseiller au Présidial, qui s'était réfugié à Gavaudun, fut pendu de nuit, à la lueur des torches, revêtu de son costume de magistrat3. L'église Saint- Phébade , qu'avaient tant

Des 225 hommes dont se composait la garnison de Terraube, 25 seulement furent épargnés. Le capitaine Jean de Mesmes, de Mont-de-Marsan, qui amenait des secours, dut battre en retraite.

1 Un récit fait par Burie le 9 octobre 1562 de cette bataille de Vergt a été publié dans les Archives Historiques de la Gironde, t xvn, p. 280.

2 Cette porte fortifiée dont il sera souvent question a complètement disparu. Elle était située à l'origine de la rue du Pin, aujourd'hui suite du boulevard de la République, sur la petite place circulaire qui le termine.

3 V. Archives communales d'Agen, Comptes des consuls, CC. 304.

Sont cités parmi les victimes : l'avocat Souilhagon ; le procureur Jean de Costa ; Jean Lassalle, François Truelle et Géraud Capmas ; Marty, tailleur ; Pierre Barbe, orfèvre; Guillaume Fourès, Jean Mialet., etc.

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profanée les réformés, fut complètement détruite.

Les procédures étaient dérisoires et les jugements des plus sommaires. Les consuls eurent quelque scrupule à cet égard et proposèrent une intervention du Parlement; mais une Assemblée du pays d'Agenais du 3 janvier 1563 donna son approbation formelle à toutes ces horreurs, et alla jusqu'à récompenser le zèle de Penchery *.

Malgré tout et quoique terrorisés, les rebelles ne désarmaient pas. Monluc le déclare de Bordeaux, où Antoine de Noailles2 réclamait instamment à la régente un général et des forces suffisantes pour pacifier la Guyenne. C'est le duc de Montpensier3 qui, nommé lieutenant général dans cette province, vint se joindre à Burie.

Monluc avait demandé et obtenu pour l'Agenais des lettres royales de pardon faisant supposer une faute générale du pays. Ces lettres déplurent aux consuls d'Agen et provoquèrent de leur part, mais sans écho, une vive protestation dans cette Assemblée du 3 janvier 1563 où fut approuvée et louée la conduite du prévôt Penchery.

1 La Ville d'Agen pendant les Guerres de religion du xvi9 siècle, par G. Tholin, chap. v.

2 Antoine de Noailles, chevalier, seigneur de Noailles et de Noaillac, baron de Chambres, de Montclar et de Carbonnières, etc., né en 1504, mort en 1502.

Après avoir été ambassadeur en Angleterre, il devint maire de Bordeaux, gouverneur de celte ville et du Bordelais, et lieutenant du roi en Guyenne en 1551.

J'ai déjà cité la curieuse publication de M. Tamizey de Larroque : Antoine de Noailles à Bordeaux (1878, in-8").

3 Louis II de Bourbon, duc de Montpensier, prince de la Boche-sur-Yon et dauphin d'Auvergne (1513-1582), fils de Louis de Bourbon, prince de la Boche-sur-Yon, et de Louise de Bourbon, sœur du connétable.

Il se montra très cruel pour les huguenots. Le comté de Montpensier avait été érigé pour lui en duché-pairie en 1539.

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Pour imiter l'entente qu'avaient réalisée entre les réformés les synodes de Guyenne et de Languedoc, Monluc avait projeté en février 1563 une confédération catholique entre l'Agenais et les pays limitrophes, Quercy, Périgord, Bazadais, Condomois. Peut-être eût-il mieux réussi dans cette entreprise si la paix d'Amboise ne fut intervenue le mois suivant.

La guerre civile désolait, du reste, la France entière. Au pillage de Beaugency par les rebelles, en juin 1562, les catholiques avaient répondu par des actes pareils à Blois, Tours et Angers, et ils furent bientôt maîtres de la Basse-Loire, de la Touraine, de l'Anjou et du Berry. La prise de Poitiers leur valut la réduction de l'Angoumois et de la Saintonge.

D'accord avec le Parlement, le Conseil du roi déclarait les huguenots criminels de lèse-majesté et ordonnait d'e les traquer comme bêtes fauves. La réaction fut terrible.

11 Sous le voile de la religion — dit de Thou — on ne respiroit que la haine, la vengeance, le massacre et l'incendie "1.

Le Midi fut plus éprouvé encore. Montauban, Nîmes, Montpellier virent le culte catholique proscrit, des églises détruites. Dans Toulouse eut lieu, en mai, une bataille de huit jours, après laquelle ce ne furent encore que massacres et supplices.

Le baron des Adrets2, à la tête des rebelles duDauphiné, expulsa les catholiques de Grenoble, prit deux fois Lyon et battit les troupes pontificales d'Avignon.

1 Jac.-Aug. Thuani Historiarum sui temporis (160-4-1620, 5 vol. in-l'°, et Londres, 4733, 7 vol. in-f° ; éd. française, 1734, 16 vol. in-4°).

2 François de Beaumont, baron des Adrets (1513-1587). Il se rendit célèbre par ses exploits et ses cruautés. Ses convictions religieuses avaient, du reste, peu de fixité, puisque, après avoir terrorisé le Dauphiné à la tête de bandes calvinistes, il redevint catholique en 1567 et servit dans l'année royale.

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En Provence, au contraire, les réformés subirent toutes les avanies et tous les outrages.

Bientôt Rouen fut repris par le roi de Navarre, qui mourut devant la ville emportée d'assaut et mise à sac.

Gondé, qui attendait à Orléans ces renforts du Midi arrêtés par Monluc dans le Périgord, reçut des troupes d'Allemagne, s'empara de la Beauce et vint menacer Paris ; puis, à Dreux, le 19 décembre, il fut battu par les troupes royales et fait prisonnier. Coligny1 le remplaça dans le commandement des forces protestantes ; il se retira vers le Berry, et ensuite par la Normandie qui fut mise au pillage. La cause des réformés semblait alors bien compromise ; mais Guise, qui venait d'être nommé lieutenant général du royaume, fut assassiné le 18 février 1563 devant Orléans qu'il assiégeait, et tout changea encore de face.

Le 12 mars, Gondé, visant la lieutenance générale, signa à Amboise un traité de pacification qui ne satisfit aucun parti. L'édit qui en résulta autorisait le nouveau culte dans les maisons nobles, les domaines des seigneurs haut justiciers et une ville par sénéchaussée2; il absolvait Gondé et amnistiait tous les calvinistes.

Cette paix boiteuse ne fut, d'ailleurs, guère respectée. Catholiques et protestants continuèrent plus ou moins les hostilités. Ceux-ci, malgré l'édit, soldaient des prévôts qui jugeaient et châtiaient à leur gré. Des groupes armés sillonnaient le pays; les Es-

1 Gaspard de Coligny, seigneur de Chûtillon-sur-Loing, amiral de France et gouverneur de Picardie et d'Artois (1517-1572). — On sait qu'il fut massacré à la Saint-Barthélémy.

2 Dans les faubourgs seulement. Pour l'Agenais, les réformés ne pouvaient se réunir que dans les faubourgs de Villeneuve. Kicn ne tuf accordé à Tonncins.

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pagnols licenciés commettaient mille excès sur leur route; des bruits constants menaçaient Agen d'un coup de main. De sérieuses mesures de précaution durent être renouvelées en avril dans cette ville.

En juin 1563, une Assemblée des trois ordres d'Agenais provoquée par Monluc, alors titulaire de la lieutenance du roi en Guyenne, mit à jour cette situation déplorable, sollicita la suppression de l'affreuse justice prévôtale et députa vers le roi un consul d'Agen nommé Thibault pour lui exposer exactement la vérité.

L'information relative à la prise d'Agen par les rebelles de 1562 avait affirmé une fois de plus le dualisme sans trêve existant entre le Consulat et le Présidial de cette ville. Antoine de Tholon, lieutenant criminel, avait rédigé le procès-verbal du pillage des églises du 1er décembre 1561 ; c'est son adversaire, le président et juge mage Herman de Sevin1, soupçonné d'hérésie, qui traita le rapport sur la Prise d'Agen par les huguenots en 1562^, rapport curieux, atté-

1 Herman de Sevin, sieur de Lagarde et de Primet, fut juge mage d'Agenais de 1540 à 1572. Il fut remplacé alors par Antoine de Nort, sieur de Lamothe- Ferran.

Accusé de favoriser les huguenots, Herman de Sevin avait été condamné par le Parlement de Bordeaux à une amende de cent livres.

Un Jacques de Sevin avait été juge mage d'Agenais en 1508; un Thomas de Sevin était trésorier d'Albret et consul d'Agen en 1539 ; un Guillaume de Sevin, conseiller au Parlement de Bordeaux depuis 1540, périt dans le massacre du 3 octobre 1572, etc.

Les Sevin, originaires d'Orléans, s'étaient implantés en Agenais au commencement du xvie siècle.

M. Tamizey de Larroque a publié trois lettres curieuses de l'arrière-petitfils du juge mage de 1508, Pierre de Sevin, président au Parlement de Toulouse (Agen, 1884, in-4°), et aussi un Cantique inédit de Charles de Sevin d'Orléans, chanoine d'Agen (Auch, 1878, in -8°). Ce Charles de Sevin, mort en 1575, avait été l'intime ami de Scaliger. 11 lit imprimer lui-même des Sermons (Paris, 1569, in-8°). — V. la Bibliographie gêner, de V Agenais, art. Sevin, t. u.

- Cette pièce a été publiée par les soins de M. Tholin, dans la Revue de l Agenais (t. ix [1882J, p. 42).

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nuant habilement la portée des événements accomplis. Plus tard même, ce président de Sevin alla jusqu'à dénoncer à la cour la conduite de Monluc pour le rendre suspect1. Celui-ci, de son côté, s'efforça vainement d'obtenir la destitution de son ennemi, auquel il ne dut sans doute jamais pardonner.

Bientôt deux nouveaux fléaux venaient s'abattre sur l'Agenais : la famine et la peste.

En juillet 1563, la peste fit son apparition à Agen, provoquant une panique générale. Les habitants s'enfuyaient en si grand nombre que, dès le mois d'août, la ville était presque déserte, et que Monluc dut recourir à des moyens exceptionnels pour en assurer la défense et pourvoir à l'entretien des 100 hommes qui formaient sa garnison. Le mal fit des progrès terribles pendant plus de quatre mois. Des baraquements furent établis hors des murs pour recevoir les pestiférés; la mortalité devint effrayante. Le Présidial avait disparu ; la Jurade s'était dispersée ; la Maison commune resta close jusqu'au 16 décembre2. La famine, enfin, ajoutait ses horreurs au sinistre tableau...

Les consuls cependant faisaient leur devoir, et

1 M. Georges Tholin, rappelant les tentatives de corruption faites par les réformés auprès de Monluc, remarque avec raison que de telles tentatives s'expliqueraient bien peu à l'égard du Monluc que. nous connaissons. Il constate la vague hésitation qui peut s'apercevoir dans la conduite de ce capitaine vers la fin de 1561, circonstance indiquée par Théodore de Bèze, niais sur laquelle on a peut-être passé trop légèrement sous l'impression vive des Commentaires (V. La Ville d'Agen pendant les Guerres dereligion du xvi° siècle, chap. IV).

2 Le 4 décembre 1563 avait été clôturé le fameux concile général de Trente, ouvert depuis le 13 décembre 1545 et dont les actes ne furent pas publiés en France.

11 ne devait plus y avoir de concile général que trois siècles plus tard, en 1870.

quelques-uns même se montrèrent vraiment dévoués dans ces douloureuses circonstances.

Le Présidial rentra dans les premiers jours de janvier 1564, quand la contagion ne fut plus à craindre. Monluc vint aussi habiter Agen pendant plusieurs jours. Il était assez fatigué pour songer à une cession de sa lieutenance, et le roi lui ayant retiré sa Garde personnelle le 28 novembre 1563, il restait exposé à bien des dangers. La garnison de la ville fut réduite à douze hommes d'armes pour des raisons d'économie ; mais bientôt des bruits alarmants se répandirent. Les consuls crurent devoir faire murer la porte Saint- Georges en mai, puis en juin la porte Neuve, ce qui déplut fort à Monluc, alors à Estillac et très préoccupé des mouvements, vagues encore, qui s'annonçaient parmi les réformés de la province.

En 1564, la cour de Charles IX entreprit à travers la France un voyage dont l'itinéraire comprenait Agen, voyage politique et de haute importance qui fut le grand événement de cette époque. Le départ eut lieu de Fontainebleau, où de belles fêtes venaient d'être données, le 13 mars. C'était comme le déplacement d'une armée. En juin, l'immense caravane était à Lyon, d'où elle s'enfuyait devant la peste qui faisait apparition dans cette ville. Sa marche était naturellement fort lente. Le 1er février 1564 (1565), elle entra dans Toulouse, où le roi. convoqua les Etats du Languedoc et les députés des provinces voisines. Le Tiers Etat d'Agenais envoya ses syndics, et la Jurade d'Agen délégua deux consuls, assistés du conseiller de Nort et de l'avocat du roi de Las1.

1 11 a été déjà parlé du conseiller Martial de Nort p. 209.

Caprasy de Las, conseiller et avocat du roi, auteur de la branche des soigneurs de Brirnont. Il était le second fils de Martin de Las, sieur d'Espalais,

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De Toulouse, le cortège royal se dirigea sur Montauban, puis sur Agen1.

Le 22 mars, le connétable Anne de Montmorency arriva dans cette dernière ville, précédant le roi de vingt-quatre heures. Le lendemain, à neuf heures du matin, parut à la porte du Pin Henri de Navarre, lieutenant général au gouvernement de Guyenne. Ce prince, alors âgé d'une douzaine d'années, fut reçu solennellement par les consuls entre les mains desquels il prêta le serment d'usage ; puis, quelques heures plus tard, il alla au-devant de Charles IX.

Parti le matin de La Magistère, le roi avait descendu la Garonne, s'était arrêté à Lafox chez le sénéchal de Bajamont où il avait dîné, et était venu débarquer un peu en amont d'Agen, vers trois heures de l'après-midi.

Le cortège royal, formé des princes du sang, des cardinaux de Bourbon et de Guise2, etc., fut bientôt atteint par Henri de Navarre, qu'accompagnaient les magistrats, officiers royaux, consuls et jurats d'Agen. Quand la brillante troupe arriva près des murs de la ville, des acclamations enthousiastes retentirent ; le

cité à la p. 210, à qui il avait succédé dans la charge de procureur du roi. Son oncle, Joachim de Las, était grand archidiacre de Lectoure.

Théodore de Bèze parle d'un Gratien de Las, aussi conseiller et avocat du roi au Présidial d'Agen en 1559, qui devait être un parent plus ou moins éloigné de Caprasy de Las.

V. Documents inédits relatifs à l'Histoire de l'Ayenais, pp. 92-93.

1 V. Recueil et Discours du Voyage du Roy Charles IXe de ce nom à présent régnant... es années 1564 et 1565, par Abel Jouan (Paris, 1560, in-8°).

2 Charles, cardinal de Bourbon (1520-1590), fils de Charles de Bourbon, comte de Vendôme, cardinal depuis 1548. C'est celui qui fut proclamé roi par la Ligue en 1590, sous le nom de Charles X.

Charles de Lorraine, cardinal de Cuise, dit cardinal de Lorraine (1524- 1574), et Louis Ier de Lorraine (1527-1578), fils de Claude de Lorraine, premier duc de Cuise, et frères du Balafré.

son des cloches et le bruit du canon ébranlèrent les airs, pendant que les chœurs du Clergé entonnaient des psaumes4.

Quatre consuls en robes et chaperons, à genoux sous la voûte de la porte du Pin, haranguèrent le roi et lui présentèrent les clefs de la ville. Charles IX prit les clefs et répondit par quelques paroles où le serment traditionnel se mêlait à des recommandations très précises ; puis, montant à cheval sous le poêle de velours incarnat semé de lis d'or porté par les consuls, il pénétra dans la ville en grande pompe, au milieu des cris de joie de la foule. En même temps, la reinemère et son "escadron volant", sa fille, Marguerite de France, ou de Valois, âgée de treize ans, et les autres dames de la cour franchissaient sans bruit la porte de Garonne.

Après s'être arrêté un instant dans la cathédrale Saint-Etienne, le roi était entré avec les siens à l'évêché, où Catherine et sa fille allèrent le rejoindre.

Le lendemain fut donné au repos ; mais le 25 mars, fête de l'Annonciation, était le premier jour de l'an 1565 2. Dès le matin, les consuls vinrent présenter leurs vœux au roi et lui offrir une pièce d'orfèvrerie en argent massif et doré portant les armoiries de la

1 L'historiographe du voyage de Charles IX, Abel Jouan, n'a consacré que quelques lignes au passage du roi à Agen ; mais un érudit magistrat à qui l'Agenais doit d'excellents travaux historiques, M. Francisque Habasque, conseiller à la Cour d'appel de Bordeaux, a su combler cette lacune au moyen des Archives communales, qui lui ont révélé de piquants détails : La Cour de France à Açjen. 1564-1565 (Agen, 1878, gr. in-8°).

2 Le calendrier Julien était encore en usage. Le commencement de l'année avait été déjà fixé au 1er janvier par un édit du 9 août 1564 dont l'opposition du Parlement retardait la publication. L'adoption du calendrier Grégorien n'eut lieu qu'en 1582.

Aux xive, xv« et xvie siècles, l'année civile commençait à Pâques à Paris et dans le nord de la France, et à l'Annonciation en Aquitaine.

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ville1. Une chaîne d'or fut remise au jeune roi de Navarre. Charles IX se rendit ensuite à Saint-Etienne, toucha les écrouelles et tint sur les fonts-baptismaux, avec la reine-mère, une fille de Monluc.

Le jour suivant, la cour tout entière alla sur le Gravier pour jouer à l'arbalète.

Le 27 mars, la caravane royale quitta Agen au point du jour par la porte Saint-Georges2 et prit la route de Bordeaux. Charles IX partit par la Garonne sur le bateau qui l'avait amené et fut dîner à Port-Sainte- Marie. Il coucha à Aiguillon, entra dans Marmande le lendemain et repartit le même jour pour La Réole, puis pour Bordeaux, où il fit son entrée le dimanche, 1er avril 1565, venant de Cadillac3.

A Agen, où le chancelier Michel de l'Hospital* passa seul le 29, se hâtant pour rejoindre la cour, Catherine avait continué ses menées politiques ; mais, des affaires de la ville, on s'était si peu occupé que les consuls

1 Cette pièce, œuvre tout agenaise, fut remise au roi par le premier consul Martial de Nort. Elle portait un distique latin et sa traduction par un quatrain français dû à un avocat du cru, Me Jehan Camus :

« Ceste cité pleine de bon voulloir

Avec le cœur et la foy sortant d'elle

Te veult montrer, ô Roy, comme peulz veoir,

Que c'est Agen qui de cœur t'est fidelle. »

On ne peut vraiment pas se montrer exigeant quand l'intention est si bonne.

2 La porte Saint-Georges, dont il ne reste plus la moindre trace, devait se trouver vers l'entrée sud de la place portant le même nom, devenue aujourd'hui place Lamennais.

3 V. Entrée du roi Charles IX à Bordeaux, avec un Avertissement et des notes, par Tamizey de Larroque (Bordeaux, 1882, gr. in-8°).

Une erreur de Cassany-Mazet (Annales de Villeneuve-sur-Lot, p. 210) fait entrer Charles IX à Agen le 11 mars, et le fait repartir sur Moulins, par Villeneuve, Castillonnès et Périgueux.

4 Michel de l'Hospital, homme d'Etat célèbre et aussi poète latin (1507- 1573). Son rôle politique fut considérable.

durent, en avril, envoyer à Bordeaux leur collègue Langelier et le jurât Thibault pour entretenir Charles IX de divers conflits existant entre eux et le Présidial. Ils obtinrent, du reste, quelque satisfaction.

Au surplus, si cette pérégrination royale ne servait guère la pacification générale du royaume, elle contribuait fort à accentuer le désarroi des budgets des villes placées sur son itinéraire.

En ce qui concerne spécialement Agen, le passage de la cour de France avait donné lieu à des dépenses considérables. Les consuls avaient su prendre cependant toutes les mesures utiles d'approvisionnement, d'embellissement et de sécurité, n'hésitant même pas, d'accord avec la Jurade et le Présidial, à contracter un emprunt de 4.000 livres tournois, que Monluc consentit à couvrir pour un an au taux de 40 %• A toutes les charges qu'imposait la circonstance, en un temps où la disette avait rendu excessif le prix de la vie1, vint s'ajouter un moment la crainte d'avoir à établir un pont de bois sur la Garonne pour le passage du roi, qui, d'abord, comptait se diriger sur Nérac au sortir d'Agen. Des ordres clans ce sens avaient été transmis par Monluc ; heureusement que ce premier projet fut abandonné2.

Nous savons qu'à cette époque le fameux pont reconstruit par Jean de Léghse en 1381 était détruit

1 Un érudit déjà cité, M. Francisque Habasque, a publié sur la vie matétérielle en Agenais au xvie siècle une étude des plus remarquables et des plus curieuses : La Vie en Province au xvie siècle. Comment Agen mangeait au temps des derniers Valois (Agen, 1887, gr. in-8°).

En 1565 les prix de tout objet étaient devenus si exorbitants que les consuls d'Agen durent rendre une ordonnance le 18 août « sur la police, taux et règlement de toutes choses en ladite ville. » Cette ordonnance a été publiée par M. G. Tholin en 1886 : Les Ordonnances de police des Consuls d'Agen, citées p. 91.

2 Charles IX et Catherine ne visitèrent Nérac que le 28 juillet 1565, au retour de leur Conférence de Bayoune avec la reine d'Espagne.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 237

depuis longtemps, soit par défaut ou insuffisance d'entretien, soit plutôt par les crues de la Garonne qui, dans tous les temps, éprouvèrent Agen et ravagèrent la vallée1.

Les fêtes prodiguées au cours du long voyage royal avaient apporté une salutaire diversion aux préoccupations politiques. Une paix plus ou moins cahotée régna provisoirement dans le royaume ; mais, dès le mois de juin 1565, les réformés recommencèrent à s'agiter, interprétant à leur manière les lettres royales. La Jurade s'émut et obtint du Parlement de Bordeaux, le 22 juin, un arrêt interdisant le chant des psaumes ailleurs qu'en maisons closes, et le travail du dimanche " en huys et botiques ouvertes"2.

Monluc, qui avait fixé sa résidence à Agen 3 , était

1 Depuis la première mention faite par Grégoire de Tours (Historia ccclesiaslica Francorum |1512"|. Ed. franc, de Guadet : 1830-41, 4 vol. in-8° ; de Bordicr : 1859-02, 2 vol. in-18) d'une inondation de la Garonne de l'année 580, les traditions et les annales agenaises ont gardé plus ou moins souvenir d'une multitude d'événements de ce genre. La Garonne fut de tout temps capricieuse et vagabonde.

Les plus grands débordements signalés sont ceux de 1435 (celui qui peutêtre avait emporté le pont de Jean de Léglise), de 1501, 1599, 1004, 1052, 1712 et 1770. Au XIXe siècle, on peut citer ceux de 1835 et 1855, effacés par celui de 1875, supérieur encore à tous les précédents.

Les changements considérables survenus dans la configuration des lieux et notre ignorance de l'altitude des anciens étiages ne permettent guère d'établir des comparaisons sérieuses entre les crues de notre époque et celles d'autrefois.

On a évalué approximativement le maximum de la crue de 1770 à Agen à 10m89 (?). La crue de 1855 fut de 10m00 ; celle de 1875 atteignit 11>«70, et seulement llm21, en tenant compte d'un abaissement total d'étiage de 0m59 effectué entre ces deux dernières grandes crues. Il sera reparlé de celle de

Un travail sur les crues de la Garonne a été publié : Les Débordements de la Garonne dans VAgenais depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, par Jules Serret (Agen, 1874, gr. in-8°).

2 Archives commun. d'Agen, BB. 30 ; La Ville d' Agen pendant les Guerres de religion du xvi9 siècle, chap. v.

3 Monluc résidait à Agen, rue des Juifs, dans un hôtel qu'il avait acquis de Jean de Secondât, sieur de Roques, et de Marie Stuart, reine d'Ecosse, hôtel dont la façade sud date du XIIIe siècle et le reste du commencement du xvie.

au courant des intrigues conduites en vue d'une ligue protestante. Pendant le voyage de la cour, il avait fait part de ses craintes à la reine-mère, l'engageant à opposer à ces menées dangereuses une contre-ligue royale. Catherine avait goûté le conseil et n'eut pas à le regretter.

C'est peut-être l'Agenais qui fut alors le pays de France le moins tranquille.

En février 1565, des ministres avaient été nommés à Sainte-Foy, Clairac, Castelmoron, Duras, Tonneins, Calonges, Nérac, etc., contrairement aux édits. En août, un habitant de Tonneins dénonçait à d'Aspremont, lieutenant particulier, les agissements des réformés de Tonneins et de Clairac et leur projet de surprendre Agen. Informée aussitôt, la Jurade prit des mesures prudentes et avisa Monluc, alors à Saintes avec la cour. De Puymirol, on signalait des rassemblements armés menaçant cette place. Les Agenais étaient fort anxieux. Deux portes avaient été murées et on faisait bonne garde. Monluc, à son retour, donna des instructions très sévères, qu'il renouvela encore en novembre par son capitaine Jehan Gasc, dit Jehan d'Agen.

La ville était comme en état de siège. Le port d'armes y était interdit ; des patrouilles de nuit parcouraient les rues.

Ainsi s'écoulèrent les années 1566 et 1567, dans des alarmes incessantes1 ; puis la guerre reprit tout à

La maison de Monluc appartient aujourd'hui à la famille Recours. V. Les anciens Hôtels de la Ville et le local du Musée d'Agen, par G. Tholin, p. 12.

On a longtemps supposé que cette maison de Monluc était exactement l'ancien Hôtel de Ville d'Agen, actuellement le Musée. V. la planche de la p. 106 du t. ï, % partie de la Guyenne Historique et Monumentale.

1 A l'année 1567 se rapporte un fait important que tous nos historiens ont négligé. En juin, des lettres de Charles IX vinrent accorder aux mar-

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 239

coup. Le 28 septembre 1567, les huguenots d'Agen sortirent de la ville et se dirigèrent vers Montauban. Le secret de cette prise d'armes résolue par Condé et Goligny à Châtillon-sur-Loing avait été bien gardé. Une tentative d'enlèvement du roi à Meaux échoua le même jour, et le 2 octobre Condé essayait d'affamer Paris. Une bataille eut lieu à Saint-Denis le 10 novembre. Le vieux connétable de Montmorency força les protestants à la retraite, mais fut blessé mortellement dans l'action.

Retiré d'abord en Champagne, Condé se replia sur la Lorraine pour rallier les renforts venus d'Allemagne. Le 23 février 1568, il parvint à dégager Orléans qu'assiégeait l'armée royale; puis il prit Blois et Beaugency et se porta sur Chartres ; mais le désordre et la désertion se mirent dans son armée. Les calvinistes constataient avec découragement que la majorité du pays était contre eux. La campagne leur était profondément hostile, et ils devaient vivre de pillage.

Servies par cette lassitude, les propositions de la reine-mère furent alors acceptées. Un traité de paix conclu à Longjumeau le 23 mars rajeunit tout simplement redit d'Amboise, laissant les deux partis pleins de défiance et prêts à reprendre bientôt les hostilités.

En Guyenne, Monluc avait déployé une activité prodigieuse. D'Agen, il expédiait des ordres nuit et jour et dans toutes les directions. Bergerac et Montauban étaient au pouvoir des huguenots ; mais la diligence du vieux capitaine sauvait le reste de la pro-

chands d'Agen la faculté d'élire un juge marchand et deux consuls pour rendre la justice en matière commerciale. C'était comme une création de tribunal de commerce dont il serait intéressant de connaître le fonctionnement (V. Trésor des Charles, rcg. I. 265, p. 275).

vince, et même le mettait en mesure d'envoyer des secours à l'armée royale. Lui-même, après avoir vainement assiégé La Rochelle, principale place des réformés, venait de conduire des renforts à Limoges *, quand il apprit, à Gastillonnès, que son dévouement était récompensé par la mise du comte de Foix-Candalle2 à la tête du Bordelais, qu'on détachait de sa lieutenance.

Monluc revint à Agen. Son dépit était fort légitime. Il présida à la mise en état de défense de la ville, fit placer les biens des rebelles sous séquestre le 8 octobre, et deux jours après autorisa la vente des récoltes confisquées. Les murailles, les tours, les gabions furent réparés et renforcés ; les fossés, curés ; la porte Neuve fut solidement murée 3.

Le 7 mars précédent, les huguenots avaient pris Lauzerte, et le 11 menacé Puymirol et Layrac. Monluc, alors à Bordeaux, avait été aussitôt avisé par les Agenais, qui, dès le 14, mettaient sur pied tous les habitants de la juridiction en état de porter les armes. Les réformés, réduits à l'impuissance, allaient avoir une situation critique quand survint la paix de Longjumeau.

1 V. les Mémoires de Jean iVAntras de Samazan, seigneur de Cornac, publiés par J. de Carsalade du Pont et Ph. Tamizey de Larroque (Sauveterrede-Guyenne, 1880, gr. in-8°).

2 Frédéric de Fc-ix, comte de Candalle, de Benauges et d'Astarac, captai de Buch, mort en 1571. Il avait épousé en 1540 Françoise de La Bochefoucauld.

Son fils Henri de Foix, comte de Candalle, de Benauges et d'Astarac, captai de Buch, gouverneur de Bordeaux en 1568, tué en 1572 par les huguenots dans une attaque du château de Sommières, en Languedoc, épousa Marie de Montmorency, fille du connétable (V. le P. Anselme, t. m).

Sa fille, Charlotte-Diane de Foix, mariée en 1579 à son cousin Louis de Foix, vicomte de Meilles et comte de Gurson, a été célébrée en vers par Pierre de Brach et Florimond de Baymond, et en prose par Montaigne.

3 La porte Neuve était située vers l'angle nord-ouest de l'évêché actuel. Il n'en reste pas la moindre trace.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 241

Comme nul ne s'abusait sur la portée de cette paix, simple suspension d'armes, Monluc, loin de s'endormir , redoubla de zèle pour la sauvegarde de la province. Par une ordonnance du 10 mai, il prescrivit aux Agenais des mesures spéciales. Une Assemblée du pays eut lieu le 12 juin, et les Etats de Guyenne furent convoqués à Agen pour le 30 du môme mois.

Mais le rude capitaine avait tout près de lui, à Nérac, une adversaire redoutable, Jeanne d'Albret, qu'il était secrètement chargé de surveiller et dont les ruses devaient le trouver en défaut1.

Henri de Navarre, gouverneur titulaire de la province, était, en fait, évincé par Monluc, qui seul donnait et recevait des ordres. Il se plaignit au roi les 7 et 11 juillet, mais sans obtenir aucune satisfaction.

En dépit des précautions de Monluc, Jeanne d'Albret, qui avait su déjouer toutes les trahisons, partit de Nérac le 6 septembre. Elle passa par Gasteljaloux et Tonneins, et parvint à conduire, avec son fils, 4.000 hommes de bonnes troupes à La Rochelle, où s'était réfugié Condé et où les réformés s'organisaient et préparaient une armée importante.

La paix était donc comme une sorte de guerre sourde. De graves excès avaient été commis à Gasteljaloux, dont le capitaine Montalmat2 s'était emparé

1 Jeanne d'Albret s'était fixée à Nérac en 1568, à la suite d'un complot ourdi en Béarn par les princes de Lorraine en vue de l'enlèvement de ses deux ieunes enfants. Celte circonstance amena son alliance définitive avec les protestants de France.

2 Bernard-Guillaume d'Astarac, baron de Montalmat (ou Montamat), près Lombez.

Il était frère de Michel-Gabriel d'Astarac, baron de Fontrailles, sénécbal d'Armagnac et gouverneur de Lecloure, mort en 1606.

Le baron de Montalmat était gouverneur et lieutenant général en Béarn pour Jeanne d'Albret. En 1569, il opéra avec Mongonméry et le baron Bernard d'Arros, conquit le Bigorrc et saccagea Tarbes. Il fut tué à la Saint-Bartbc-

H1STOIRE DE L'AGENàIS, T. I. 16

avec les troupes destinées à escorter Jeanne d'Albret.

Un édit du 25 septembre 1568 fut le signal de la reprise générale des hostilités. Le chancelier de l'Hospital fut renvoyé ; l'exercice de toute religion autre que la catholique romaine fut interdit ; le banissement frappa les ministres réformés, et tout huguenot fut déclaré incapable d'occuper les emplois publics.

Par lettres patentes du 27 avril, Charles IX avait frappé l'Agenais d'une taxe de 19.600 livres venant s'ajouter aux sacrifices de toutes sortes que s'imposait le pays depuis si longtemps. Monluc- convoqua les Etats pour le 29 septembre ; des doléances furent présentées, mais l'impôt fut couvert.

Du Quercy où il se trouvait en août, l'infatigable capitaine avait assuré la sécurité de Bordeaux. N'osant pas tenter d'arrêter l'armée du Midi forte de 15 à 18.000 hommes, il s'était replié sur Villeneuve, où le 8 septembre il nommait gouverneur François de Cours1; puis sur Agen, dont il confiait la défense à Tilladet2 et d'où il expédiait vingt compagnies sur la Dordogne.

lemy. — Le grand-père de Bernard et de Michel-Gabriel d'Astarac, Jean, baron de Fontrailles (on écrit aussi Fonterailles) et de Marestang, était colonel des Albanais sous Louis XII. Son fils Gabriel avait été tué à Metz en 1552.

1 François de Cours, seigneur de Pauilhac, né vers 1525 au château de Pauilhac, entre Casseneuil et Villeneuve, mort en 1573 d'une blessure reçue dans un assaut au siège de La Rochelle.

Il était fils de Pierre de Cours, seigneur de Pauilhac, et de Hélène de Raffin, iille ou sœur d'Antoine de Raffin, dit Poton, sénéchal d'Agenais.

Ce fut un des vaillants capitaines de son temps. Il combattit avec Monluc dans le Couserans et le Comminges en 1567, fut blessé à Rabastens en 1570, et le marquis de Villars le nomma gouverneur de Pujols en 1572.

V. François de Cours, seigneur de Pauilhac, par J. de Laffore (Recueil des Travaux de la Soc... d'Agen, lre série, t. vu, p. 313 et suiv.).

2 François de Cassagnet-Tilladet, seigneur de Saint-Orens, sénéchal de Bazadais, ancien compagnon d'armes de Monluc. Il mourut en 1588.

V. Documents inédits relatifs à l'Histoire de l'Agenais, par Tamizey de Larroque, p. 180 ; Mémoires de Jean d'Antras, p. 153.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 243

Le 17 septembre 1568, Casteljaloux fut occupé par les hommes de Monluc ; Castiilonnès, enlevé par surprise le 25 août, fut repris par Terride1, et Sainte-Foy ne put pas résister. Malheureusement, la garnison de cette dernière place ayant été peu après expédiée en Rouergue, le capitaine réformé de Piles2 la reprit, ravagea les environs et courut tout le pays entre Eymet et Tonneins.

Le sire de Madaillan3 fut envoyé en éclaireur du côté de Miramont. Les rebelles, qui occupaient la rive droite du Dropt, commençaient à pénétrer dans cette place au moment où Madaillan se présenta. Celui-ci les attaqua aussitôt et força les premiers à se retirer vers La Sauvetat, tandis que Fontenilles'* et le chevalier de Monluc5, survenant alors, en mettaient une

1 Antoine de Lomagne, baron de Terride (ou Terrides, et même Tarride), vicomte de Gimois, gouverneur de Béarn et Navarre, fils aîné de Georges de Lomagne. 11 mourut à Eauze en 1569, peu après sa capitulation d'Orthez du 13 août, dans la campagne malheureuse où il fut si fort maltraité par Mongonméry.

Il avait été gouverneur de Pignerol en 1550, et fut lieutenant général en Guyenne pendant une absence de Monluc en 15(58.

Son frère puîné, Gabriel de Lomagne, seigneur de Saint-Salvy, combattit avec lui en 1569.

Sa fille et héritière, Catherine-Ursule de Lomagne-Terride, vicomtesse de Gimois, porta ses biens dans la maison de Lévis, par son mariage en 1563 avec Jean VI de Lévis, seigneur de Mirepoix, sénéchal de Carcassonne et de Béziers. V. la Généalogie de la Maison de Lomagne, déjà citée.

2 Armand de Clermont, baron de Piles, près Bergerac. Il périt à la Saint- Barthélémy.

3 Louis de Madaillan, seigneur de Montataire, lieutenant de Monluc. Il fut gouverneur des Cévennes, et plus tard (1574) colonel des compagnies françaises de Languedoc. (V. Commentaires, éd. de Buble, t. m, p, 8). Il avait épousé en 1557 Marguerite de Fay (ou du Fay), parente de Goligny, et mourut en 1576. — Je reparlerai des Madaillan de Montataire, originaires de l'Agenais.

4 Philippe de La Roche, baron de Fontenilles, seigneur de Castéra-Lectourois. Il avait épousé en 1555 Françoise de Monluc, fille de Biaise. Il se remaria avec Paule de Vigier, la « merveille de Toulouse », dite la Belle Paule.

5 Jean de Monluc, chevalier de Malte, fils de Biaise de Moulue et de sa première femme Antoinette Issalguicr.

autre partie, commandée par de Piles, en désordre et en fuite sur Eymet. Le reste se replia sur Tonneins. Monluc, accourant de Monflanquin, arriva trop tard pour compléter l'œuvre de son fils et des deux autres capitaines.

De Piles battit en retraite pendant la nuit sur Sainte- Foy, d'où l'approche de Monluc le lit retirer derrière la Dordogne. Les catholiques rentrèrent dans la ville.

Villeréal fut occupé et Monflanquin repris par le chef des réformés, Thoiras1, venant de Bergerac. Ses troupes, qui avaient échoué devant Castillonnès le 24 janvier 1569, se livrèrent à Monflanquin aux excès les plus atroces, brûlèrent l'église, le couvent et les maisons des catholiques, et égorgèrent les religieux Augustins dont les cadavres furent jetés dans un puits.

Peu après, Léberon2 et Madaillan assiégèrent et

Il fut colonel des gens de pied en Guyenne (1561;, opéra en Agcnais et en Rouergue, défendit Lectoure avec Gondrin en 1569, devint évoque de Condom, bien qu'il ne fut point prêtre, en 1571 et mourut en 1585.

Etant évoque, c'est-à-dire jouissant de l'évêché en commende, car il ne fut jamais sacré, il laissait volontiers la conduite du diocèse à ses vicaires généraux, Jean Du Chemin et Bonnard Dupuy, pour guerroyer dans la province à la tête d'une compagnie qu'il avait levée lui-même.

Son neveu, Jean de Monluc, seigneur de Balagny (1545-1603), fils naturel de Jean de Monluc, évêque de Valence et frère puîné de Biaise, fut fait maréchal de France par Henri IV en 1594 et épousa en secondes noces, après Renée de Clermont, Diane, sœur de Gabrielle d'Estrées.

1 Balthazar de Thoiras, seigneur de Cauzac, un des chefs des réformés. Le duc de Mayenne l'avait nommé sénéchal d'Agenais en 1594, charge qui

naturellement resta fictive. — J'ai dit (p. 153) qu'en 1587 il épousa Armoise de Lomagne de Montaigut.

V. Les Vieux papiers du Château de Cauzac. Documents inédits, par Tamizey de Larroque (Agen, 1882, in-8°) ; Notes historiq. sur des Monuments féodaux ou religieux du Départ, de Lot-et-Gar., par J. de Laflore, p. 194, etc.

Le domaine de Cauzac, près de Beauville, était venu aux Thoiras en 1326. — Un Arnaud-Raymond et un Perhucium de Cauzac, deux frères, avaient été fortement compromis dans l'affaire de la bastide de Saint-Sardos, en 1336. Pierre de Galard obtint pour eux des lettres de pardon. Cauzac passa au xvne siècle aux Cugnac, puis aux Verduzan, et vint aux Châteaurenard en 1723.

2 Antoine de Gelas, seigneur de Léberon (en Armagnac), fils de François

l'agenais AU XVIe SIÈCLE '245

prirent, sur l'ordre de Monluc, le château de Lévignac, où une bande de brigands qui s'y était établie fut exterminée.

La situation des réformés était redevenue des meilleures. Angoulême, Saintes, Saint-Jean-d'Angely étaient à eux, ainsi que le Poitou.

Gondé sortit de La Rochelle avec de grandes forces, augmentées encore par les troupes que Grussol d'Acier1 menait du Languedoc et que le duc de Montpensier n'avait pu arrêter. L'armée royale, comptant 18.000 fantassins et 4.000 chevaux, était sous le commandement du duc d'Anjou, que guidaient Tavannes et Biron2.

De septembre à décembre 1568, les deux armées manœuvrèrent entre la Charente et la Loire, sans en venir sérieusement aux prises, mais faisant néanmoins

de Gelas de Léberon et d'Anne de Monluc, sœur de Biaise. Son propre lils Lysander de Gelas, marquis de Léberon et d'Ambres, fut un brave dont Du Pleix raconte de merveilleuses prouesses dans son Histoire. Son petit-fils Hector épousa l'héritière de Bertrand de Vignoles-La-Hire.

C'est un de ces marquis d'Ambres que cite Boileau dans son Epître sur le Passage du Rhin (1672).

1 Jacques de Crussol, baron d'Acier (ou d'Assier), un des chefs du parti calviniste en Languedoc. Il se fit catholique en 1573, à la mort de son frère aîné, le duc d'Uzès, et mourut en 1586.

2 Gaspard de Saulx de Tavannes (1509-1573), maréchal de France après Jarnac et Moncontour, en 1569. Il participa à la Saint-Barthélémy et devint gouverneur de Provence et amiral des mers du Levant. Ses Mémoires furent en partie rédigés par son fils Jean, vicomte de Tavannes, qui, lui aussi, laissa des Mémoires personnels : Mémoires de Tavannes, éd. du Panthéon littéraire, de Buchon (Paris, 1836, in-8«).

V. Les Saulx-Tavannes. Etudes sur l'ancienne Société française, par L. Pingaud (Ibid., 1876, gr. in-8°).

Armand de Gontaud-Biron, né en 1524. Il devait être un des meilleurs serviteurs du roi de Navarre qu'il fut d'abord chargé de combattre. Il devin maréchal de France et fut tué au siège d'Epernay en 1592. — Son fils Charles, aussi maréchal de France, se rendit fameux par sa trahison.

V. Eloge historique d'Armand de Gonlaud, baron de Biron, maréchal de France sous Henri IV, etc., par P. -H. Duvigneau (Genève [Bordeaux), 1786. 2 vol. in-8°).

de grandes pertes. Celle de Gondé surtout était fort éprouvée, et dès la reprise des opérations, au printemps de 1569, elle attendait, anxieuse, des renforts venant du Quercy et d'Allemagne. Le duc d'Anjou, voulant livrer bataille avant l'arrivée de ces renforts, se porta de Poitiers sur Jarnac dont il tenta vainement de s'emparer, et se replia vers Ghâteauneuf. Gondé, sortant de Jarnac, se dirigea sur Saintes. Coligny commandait son arrière-garde. Le pont sur la Charente étant coupé, les catholiques le rétablirent pendant la nuit du 12 mars au 13 et surprirent presque les troupes de Goligny, qui cependant firent d'abord bonne contenance. Condé accourut et chargea héroïquement ; mais le nombre l'emporta. Blessé et combattant encore à genoux, il se rendait, quand Montesquiou1, capitaine des Gardes du duc d'Anjou, le tua par derrière d'un coup de pistolet.

Goligny conduisit l'armée en retraite sur Cognac et sur Saintes. On parlait de déposer les armes, lorsque Jeanne d'Albret survint et proposa pour chefs son fils Henri et le fils de Condé, qu'elle amenait avec elle. Les vaincus reprirent alors courage et préparèrent leur revanche, qui eut lieu le 24 juin suivant à La Roche-Abeille.

1 François de Montesquiou, dernier baron de Montesquiou, troisième fils de Jean II, baron de Montesquiou, sénéchal d'Aure et de Magnoac, et de Cabrielle de Villemur. Il fut tué peu après devant Saint-Jean-d'Angely.

A une branche de cette famille de Montesquiou appartenait le Jean de Montesquiou, seigneur d'Artagnan, né vers 1646, dont le neuvième enfant, Françoise de Montesquiou et d'Artagnan, fut mariée en 1608 à Bertrand de Batz de Castelmore, en Armagnac. Ceux-ci eurent pour second fils Charles de Batz de Castelmore d'Artagnan, né vers 1620, capitaine des Mousquetaires du roi en 1667, maréchal de camp en 1670, tué au siège de Maëstricht en 1673. C'est le d'Artagnan si brillamment popularisé par le plus célèbre des romans d'Alexandre Dumas.

V. Histoire généalogique du P. Anselme, t. vu, et Nobiliaire de Guyenne et de Gascogne, t. iv.

l'agenais AU XVIe SIÈCLE 247

Sur l'ordre de Montpensier, Monluc s'était rendu à Bordeaux le 9 novembre 1568. On disait que cette ville était menacée. Il avait assuré ensuite la défense de la rive gauche de la Dordogne entre Libourne et le Quercy, où le danger fut toujours sérieux jusqu'à l'arrivée du corps de Joyeuse qui, en décembre, parut en Agenais, puis rallia l'armée royale.

Le 10 novembre 1568, un nouvel édit avait déclaré les huguenots incapables d'exercer aucune charge judiciaire et défendu d'obéir au roi de Navarre. Dès le 25 du même mois, les Agenais, toujours zélés, réclamaient de Monluc la révocation de tous les magistrats appartenant à la religion réformée. Monluc répondait par une ordonnance du 29 novembre portant défense expresse aux juges, avocats, greffiers, huissiers, etc. de ladite religion de continuer leurs fonctions.

Au surplus, si dans notre région ne se déroulaient pas les épisodes principaux de cette triste campagne, la guerre n'y était pas moins active, ni surtout moins implacable.

De Bordeaux, en janvier 1569, Monluc prenait à Gasteljaloux des mesures excessives et barbares. Des ordonnances prescrivaient dans F Agenais et la Gascogne de courir sus aux séditieux et de les tailler en pièces " sans nulle rémission " *.

L'un faisait démanteler Sainte-Foy et Bergerac ; les autres traitaient de même les places du Bas-Quercy. Des représailles étaient prescrites à Marmande, Clairac, Tonneins, Damazan, où devaient opérer Fontenilles, Madaillan et son fils. En même temps, le Parlement de Bordeaux, par arrêt du 6 avril, condamnait

1 Histoire religieuse et monumentale du Diocèse d'Agen, par l'abbé Barrère, t. il, p. 307.

248 HISTOIRE DE LAGENAIS

à mort par contumace 579 protestants, parmi lesquels figuraient un certain nombre d'Agenais1.

Les impositions pleuvaient dru sur notre pays. Il n'est pas jusqu'à l'expédition malheureuse de Terride en Béarn et en Navarre qui ne vînt ajouter aux charges de plus en plus écrasantes. Il fut même imposé alors des taxes d'ouvriers2. Les convocations des Etats d'Agenais devenaient si fréquentes, par suite de ces demandes de chaque jour, que le 30 avril on décida qu'iL serait pourvu désormais à leur examen par une délégation consulaire des douze villes principales du pays3.

Pendant que Monluc et ses lieutenants tiraillaient sur divers points, le maréchal Henri de Montmorency, comte de Damville4, déjà gouverneur du Languedoc, du Dauphiné et de la Provence, était nommé aussi gouverneur de Guyenne. Le seigneur d'Estillac parut accepter philosophiquement cette sorte d'éviction et se mit d'assez bonne grâce aux ordres du nouveau

1 Archives Historiques de la Gironde, t. xm, p. 399.

2 De Montmoreau, le 11 avril 1569, le due d'Anjou réquisitionna en Agenais 300 pionniers et 18 charpentiers, qui devaient lui être expédiés à son camp équipés et outillés. Pierre de Redon, lieutenant principal en la sénéchaussée, taxa la ville d'Agen à 6 pionniers et 2 charpentiers (Archives commun. d'Agen, BB. 30, f° 226).

V. La Ville d'Agen pendant les Guerres de religion du xvi° siècle, ch. vi.

3 Ces douze villes étaient Agen, Marmande, Villeneuve, Tonneins, Tournon, Montîanquin, Penne, Puymirol, Port-Sainte-Marie, Castillonnès, Monclar et Sainte-Livrade.

4 Henri Ier, comte de Damville, puis duc de Montmorency en 1579, à la mort de son frère aîné François.

Il était né en 1534, avait été nommé maréchal de France en 1567 et devint connétahle en 1593, quand il fit sa soumission à Henri IV. Il mourut en

Il était le second fils du connétable Anne de Montmorency, et avait été gouverneur de Languedoc, lors de la démission de ce dernier, en 1563.

Son fils, Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut décapité à Toulouse en 1632.

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gouverneur, qu'il alla même saluer à Toulouse, mais avec lequel il ne devait guère rester d'accord.

Le 27 juillet, tandis qu'il rentrait à Agen, Mongonméry1 partait de Castres à la tête d'une armée, se dirigeant sur le Béarn. Cette manœuvre déroutait les prévisions de Monluc, qui avait supposé au capitaine huguenot le dessein de rallier Coligny.il s'abusa même jusqu'au dernier moment sur les forces et les projets de l'ennemi, qui atteignait déjà Saint-Gaudens quand son habile combinaison fut comprise. Avec 3.000 hommes environ, Mongonméry exécuta une merveilleuse campagne que Monluc lui-même ne put se défendre d'admirer. Vingt jours après son départ de Castres, il avait détruit l'armée de Terride à Orthez, le 7 août, s 'illustrant non seulement comme homme de guerre, mais aussi comme massacreur et barbare2.

1 Gabriel, comte de Mongonméry, né vers 1530.

C'est lui qui avait blessé mortellement Henri II dans un tournoi le 30 juin 1559. Réfugié en Angleterre, il revint en France en 1562 et fut l'un des chefs protestants les plus actifs et les plus habiles.

Il avait défendu Rouen en 1562 et s'était emparé d'Etampes en 1567.

Après avoir échappé à la Saint-Barthélémy, il conduisit d'Angleterre, en 1573, une flotille au secours de La Rochelle; puis, en 1574, il débarqua en Normandie avec des troupes et secourut Domfront assiégé par Matignon. Il s'était enfermé dans le château où, après une vaillante résistance, il fut obligé de capituler. Il s'était rendu avec vie et bagues sauves ; mais la convention ayant été violée, il fut condamné par le Parlement de Paris et eut la tête tranchée en Place de Grève le 26 juin 1574, après avoir subi la question extraordinaire.

Le nom du comte, orthographié Montgommèry par tous les historiens, doit être écrit Mongonméry selon sa signature et les documents authentiques, comme l'a établi M. de Ruble, au t. n, p. 324, note 4 de son édition des Commentaires de Monluc.

2 V. Les Huguenots en Bigorre, par Charles Durieu et J. de Carsalade du Pont (Auch, 1884, gr. in-8°), et Les Huguenots dans le Béarn et la Navarre, par A. Communay (Ibid., 1885, gr. in-8°).

Terride capitula le 16 août 1560, sous condition d'avoir la vie sauve. Il fut retenu prisonnier, subit mille humiliations et mourut à Eauze vers le 15 novembre suivant.

Un assez grand nombre de capitaines, parmi lesquels Gobas, Sainte- Colombe, Pardiac, etc., furent conduits à Pau et massacrés peu après.

Le comte de Damville était resté à Toulouse dans une complète inaction, malgré les pressantes sollicitations de Monluc. Celui-ci, découragé, dispersa ses troupes en diverses villes, Port-Sainte-Marie, Aiguillon, etc., et revint à Agen, où, le 3 septembre, il publia une ordonnance pour la sécurité du pays, sorte de règlement militaire le plus exorbitant, le plus draconien qui se puisse imaginer1.

J'ai dit que les protestants devaient prendre à La Roche- Abeille une revanche de Jarnac. Le combat de La Roche-Abeille, où les catholiques furent battus, eut lieu le 23 juin 1569. Goligny assiégea ensuite Poitiers, où s'étaient jetés le duc de Guise2 et Mayenne qui firent une brillante défense ; puis il éloigna le duc d'Anjou de Châtellerault et le fit reculer jusqu'à Ghinon. Décimés par les maladies, les rebelles voulurent alors en finir et cherchèrent une bataille décisive. Le choc eut lieu le 3 octobre près de Moncontour, au moment où ils passaient la Dive. Un très vif combat s'engagea entre l'arrière-garde des huguenots et l'avant-garde royale. Goligny ne sut pas prendre des dispositions favorables, et son armée, qui était en plein désordre, fut complètement battue par Tavannes.

Ce fut une vraie déroute. Plus de 10.000 huguenots

1 Archives commun. d'Agen, BB. 30, f° 240.

Cette curieuse pièce a été publiée par l'abbé Barrère, dans le t. i du Bulletin du Comité de la Langue, de l'Histoire et des Arts de la France.

2 Henri Ier de Lorraine, prince de Joinville et troisième duc de Guise, dit le Balafré, né en 1550, assassiné à Blois, par ordre de Henri III, en 1588.

Il était le fils aîné de François, second duc de Guise, et fut un des principaux organisateurs du massacre de la Saint-Barthélémy. Il fut gouverneur de Champagne et de Brie, et en 1588 lieutenant général du royaume.

De Catherine de Clèves, qu'il épousa en 1570, il eut quatorze enfants, parmi lesquels : Charles de Lorraine, quatrième duc de Guise (1571-1640); Louis, cardinal de Lorraine (1575-1621) ; Claude, prince de Joinville et duc de Çhevreuse (1578-1657) ; Louise-Marguerite, morte en 1632, mariée en 1605 à François de Bourbon, prince de Conti, etc.

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restèrent sur la place, et le reste se dispersa, abandonnant canons, drapeaux et bagages.

Goligny ramena les débris de son armée à La Rochelle. Il réagit de son mieux contre le profond découragement qui menaçait de désorganiser son parti, ordonna à Mongonméry de le rejoindre en Languedoc et marcha sur la Guyenne avec les deux princes et 3.000 chevaux.

Il fut surtout servi parla jalousie de Charles IX, que les succès de son frère affolaient et qui accourut prendre en personne le commandement de l'armée. On venait de recouvrer Châtellerault, Niort et Saint- Maixent. Tavannes demandait à poursuivre l'ennemi ; le roi préféra, le 16 octobre 1568, mettre le siège devant Saint-Jean-d'Angely, dont la capitulation fut bien chèrement achetée par la perte d'au moins 6.000 hommes.

En Agenais, les passages de troupes entretenaient les alertes. Marchastel, avec trois ou 400 chevaux, allant rejoindre l'armée de Béarn, passa par Tonneins, traversa la Garonne, occupa Monheurt, Damazan,etc, et se replia sur le Mas-d'Agenais à la venue de Monluc arrivant d'Aiguillon par le Port-de-Pascau ; puis il menaça Gasteljaloux que le vieux capitaine sut garantir.

Après avoir dégagé Damazan, Monluc s'était porté sur Buzet, puis sur Puch-de-Gontaud pour couper la route au chef calviniste. Mais Marchastel, traversant de nuit le pays, le devança, sut tromper toute surveillance et poursuivit sa route, brûlant des églises et faisant des recrues. Il rallia Mongonméry à Grenadesur-1'Adour.

Le comte de Damville, cependant, sortit de son inaction et marcha enfin contre l'armée protestante.

Monluc le rejoignit à Nogaro. Mais le disssentiment de ces deux hommes allait toujours s'accentuant. En approchant des forces de Mongonméry, Damville hésita encore ; Monluc obtint de marcher seul sur Mont-de-Marsan, qu'il emporta et dont il fit massacrer la garnison; puis, exaspéré du retour du maréchal en Languedoc et de son affectation de mépris, il abandonna le gouvernement de Guyenne et se retira sur Agen.

La province restait donc ainsi à la merci des huguenots, et la consternation devint générale. On se retrouvait comme aux heures les plus néfastes des terribles luttes anglo-françaises du xve siècle.

A la retraite de Monluc, Damville avait donné à François de Montpezat1, le 24 novembre 1569, un commandement en Agenais. Le comte de La Vauguyon2, lieutenant du roi, assembla des troupes en Périgord, en Quercy et en Agenais, et marcha sur Belvés dont Geoffroy de Vivant s'était emparé en 15673.

Pendant ce temps et quoique se considérant comme sans mandat officiel, Monluc n'était point resté inactif. Il avait surtout assuré la défense de Lectoure et d'Agen*.

1 Sur François de Montpezat, seigneur de Laugnac, V. une note de la page 179.

2 Jean de Pérusse d'Escars, comte de La Vauguyon, prince de Carenci, etc., fils de François d'Escars, seigneur de La Vauguyon, et d'Isabelle de Bourbon, dame de Carenci. Il fut maréchal de camp en 1568, lieutenant général en Bretagne, sénéchal et gouverneur du Bourbonnais, etc. et mourut en 1595.

3 Geoffroy de Vivant, seigneur de Doyssac, en Sarladais, né en 1543, mort le 21 août 1592.

L'aîné de ses enfants, Jean de Vivant, écrivit sur sa vie des Mémoires publiés seulement de nos jours par M. Adolphe Magen :

Faits d'armes de Geoffroy de Vivant, publiés d'après le manuscrit original (Agen, 1887, in-8°).

4 Commentaires, éd. de Ruble, t. v, p. 240.

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Mais nous avons vu qu'après Moncontour, au lieu de poursuivre les vaincus comme le désirait Tavannes, Charles IX s'était attardé devant Saint-Jean-d'Angely, donnant à Coligny le temps de traverser la Dordogne et le Lot et d'opérer sa jonction avec Mongonméry.

Ce dernier était alors en Gascogne ; Coligny se dirigeait sur Montauban, et en Agenais la panique était très vive. Agen, où Monluc se trouvait livré à ses propres forces, ne pouvait guère résister à une attaque sérieuse ; mais le vieux capitaine y multipliait nuit et jour les moyens de défense. Il avait pourvu aussi au commandement des places de Villeneuve, de Puymirol et de Casteljaloux. De Saint-Maurice, le 19 septembre, il avait envoyé le capitaine Mérigon1 pour recommander encore de veiller sans cesse et de tenir au mieux les remparts.

Mongonméry vivait à discrétion dans la plantureuse plaine de la Garonne. Il occupait Condom depuis le 22 octobre, s'emparait de Mézin, Larroumieu, Francescas, Mauvezin, Lavardac et Laplume, qu'il pillait. Il faisait même en novembre une courte apparition à Auch2, commettant en tous lieux, dans les villes, les châteaux et les monastères, même à Nérac, des dévastations sans nombre. L'armée des princes , repartie de Montauban, envahissait alors F Agenais, ravageant tout sur son passage jusqu'à Bruch.

A Mézin, emporté par Fabas3 et où la défense avait

i Ce Mérigon reste indéterminé. Il est permis de supposer que c'était ce même capitaine dont le nom se rencontre fréquemment dans les récits consulaires des événements de cette époque et qui trouva la mort dans la surprise d'Agen par le sénéchal de Saint-Chamarand, en janvier 1591.

2 V. Histoire de la Ville a" Auch depuis les Romains jusqu'à nos jours, par Prosper Lafforgue, citée p. 15.

3 Jean IV de Fabas (ou Favas), seigneur de Roux et d'Ories, vicomte de Castets-en-I)orthe en 1005, d'abord catholique, puis fervent huguenot. 11

été des plus vigoureuses, neuf religieux Augustins furent pendus pour avoir encouragé la résistance, et les autres furent chassés de leur couvent, mis à sac ainsi que leur église. Le premier consul de la ville ne fut épargné que moyennant une rançon de 1.000 écus.

Le 28 novembre 4569, Aiguillon fut surpris ; Port- Sainte-Marie eut le même sort le lendemain ; mais Puymirol, défendu par Montpezat, parvint à se préserver, ainsi qu'Astaiïbrt où veillaient La Valette1 et le comte de Candalle.

La marche de Mongonméry s'activait. Monheurt était occupé. Coligny vint camper entre Aiguillon et Villeneuve, poussant des reconnaissances jusqu'à Monbran, aux portes d'Agen.

Moirax, près d'Estillac, était visé par le chef huguenot. Monluc l'avait pourvu d'une garnison de 50 hommes, commandée par le capitaine Jean de Berrac2, qui parvint à résister à une attaque.

était alors lieutenant de Mongonméry. Il épousa Louise de La Chassaigne en

Il fut commandant du Haut-Albret, du Condomois et du Bazadais pour Henri IV à partir de 1588, devint maréchal de camp en 1585, et mourut dans son château de Castets en 1612.

Des fragments de Mémoires de Fabas ont été publiés par Henri Barckausen, dans la collection des Bibliophiles de Guyenne.

Le 7 janvier 1610, Jean de Fabas résigna sa charge de gouverneur de Casteljaloux et du duché d'Albret en faveur de son fils Jean V de Fabas, qui fut député général des Eglises réformées de France en 1619, puis conseiller d'Etat.

1 Jean de Nogaret, baron de La Valette. Il fut mestre de camp de la cavalerie légère à Dreux, Jarnac et Moncontour, et lieutenant général en Guyenne. Il mourut en 1593.

Des deux enfants qu'il eut de Jeanne de Saint-Lary, l'un fut le célèbre duc d'Epernon.

2 Jean de Berrac, seigneur de Cadreils, près Lectoure. Il avait été archer de la compagnie de Biaise de Monluc en 1552, puis lieutenant de la compagnie de Jean de Monluc en 1560, et ensuite, en 1572, de celle de Fabien de Monluc, qui remplaça son père le 26 avril de cette année.

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Pour opérer sa jonction avec l'armée de la rive gauche, Coligny se hâtait de construire un pont de bateaux sur la Garonne, à Port-Sainte-Marie, aidé par les réformés de Clairac et de Tonneins. L'ouvrage était à peu près terminé et assez solidement établi pour permettre le passage de l'artillerie. Le succès de l'entreprise semblait donc assuré, quand un stratagème de Monluc, inspiré par un maçon de Toulouse, vint un moment la compromettre.

Dans la nuit du 15 au 46 décembre 1569, un des moulins hydrauliques placés sur la Garonne à Agen fut chargé de grosses pierres et lancé en dérive1. Une crue du fleuve servit puissamment cette manœuvre. Le moulin, entraîné par un courant violent, vint heurter le pont des calvinistes vers une heure du matin, brisant câbles, chaînes et bateaux ; puis, continuant sa route, alla détruire un de leurs moulins en aval de Tonneins et s'échouer en face de Marmande.

Ce beau succès n'eut pas, d'ailleurs, d'autre conséquence. On ne profita pas davantage de l'isolement des deux corps protestants ; c'est à peine si un petit engagement sans importance eut lieu vers Bruch entre quelques hommes de La Valette et de Candalle et les troupes de Mongonméry. Le pont rompu ne fut pas rétabli ; mais on laissa le temps à ce dernier de traverser la Garonne au moyen de bateaux. Après leur jonction, en janvier 1570., les deux armées, fortes de 12 à 15.000 hommes, quittèrent Aiguillon et Port- Sainte-Marie, tournèrent Agen pour éviter Monluc

1 Ce moulin appartenait au président Herman de Sevin, l'ennemi de Monluc, alors absent d'Agen.

L'épisode est excellemment raconté dans les Commentaires.

Jean d'Antras en parle aussi dans ses Mémoires, p. 40 ; mais il dit; « deux moulins et quelques bateaux ».

sans doute, passèrent par Pont-du-Casse et Saint- Maurin et gagnèrent le Languedoc.

Ce fut certainement à la présence du redoutable capitaine que les Agenais durent d'échapper à une occupation désastreuse. Agen n'en était pas moins ruiné par l'entretien des sept compagnies et des nombreux réfugiés qu'il avait abrités dans ses murs.

Coligny ravagea le Languedoc comme il avait ravagé l'Agenais, reçut de l'argent de La Rochelle, alla à Nîmes où de grandes cruautés venaient d'être exercées par les huguenots; puis, errant sans but précis et vivant de pillages, il entra dans la vallée du Rhône et se porta sur la Rourgogne, sans oser affronter l'armée royale ni se cantonner en aucun lieu.

Cette expédition vagabonde, interminable affaiblissait et ruinait le rovaume. Dans la Saintonsre, La Noue4 battait en juin 1570 les troupes du baron de La Garde, général des galères, s'emparant de plusieurs places et des îles voisines de La Rochelle. La fatigue accablait les deux partis. Les huguenots étaient exténués. Catherine fît à Coligny des propositions qui furent d'abord repoussées. Une armée de 12.000 hommes chercha à l'arrêter à Arnay-le-Duc, le 26 juin. Le combat fut très vif, mais Coligny passa et put se retrancher derrière le Loinç. H entra alors en néçociations avec Catherine, et obtint cet édit de Saint- Germain, du 8 août 1570, qui souleva l'indignation des catholiques se considérant comme trahis.

Par cet édit, qui approuvait la conduite des princes,

1 François de La Noue, dit Bras de fer, né en 1531 près de Nantes, mort à Moncontour en 1591, capitaine habile et le plus ardent défenseur du Calvinisme. Il habita longtemps le château de Séguinot, sur la Baise, entre Barbaste et Nérac. On a de lui des Discours politiques et militaires (1587, in-4°) qui ont été souvent réimprimés.

lagenais AU XVIe SIÈCLE 257

l'exercice du nouveau culte était autorisé dans deux villes par province et dans toutes celles où il se trouvait, déjà établi; quatre places de sûreté étaient accordées aux réformés, désormais admis à tous les emplois publics ; leurs biens confisqués leur étaient restitués, et même des concessions de terres et de pensions étaient attribuées à leurs chefs.

Néanmoins et bien que Charles IX s'efforçât de les gagner, qu'il affectât une exécution rigoureuse, exagérée de l'édit de pacification du 8 août, les huguenots n'étaient pas absolument confiants. Ils restaient en armes, prêts à tout événement. Goligny et les princes s'étaient retirés à La Rochelle. Le roi, qui venait d'épouser, le 22 octobre, la fille de Maximilien II,, multiplia encore ses avances et ses démonstrations d'amitié. Il cherchait à marier son frère avec Elisabeth d'Angleterre, et parlait même de cimenter l'union des deux partis par le mariage de sa sœur Marguerite avec Henri de Navarre. Il finit ainsi par vaincre les dernières défiances et faire naître l'espoir d'une France toute protestante. Des pourparlers furent entamés. Jeanne d'Albret avec son fils et une suite de 500 gentilhommes fut brillamment reçue à Blois; Goligny lui-même vint à la cour en octobre 1571. Charles IX l'embrassa, lui donna une Garde particulière, le combla d'honneurs et en fit l'âme de ses conseils.

Les catholiques étaient dans la désolation. La chaire retentissait d'injures contre le roi et les hérétiques ; les Guises s'éloignaient.

Revenons un peu sur nos pas.

J'ai dit que le Languedoc avait subi dans la retraite des armées protestantes, en janvier 1570, les mêmes ravages que l'Agenais. Et cependant le comte de

HISTOIRE DE L'Aiii;!SAI5, T. I. 17

Damville, toujours à Toulouse, n'avait pas plus tenté de les arrêter qu'il n'avait écouté les appels réitérés de Monluc, à l'heure où l'isolement des deux corps ennemis eût permis des opérations plus faciles. La rivalité de ces deux hommes était fatale au pays.

Monluc multipliait ses avertissements au roi, qui se borna à nommer un nouveau lieutenant en Guyenne, le père du futur duc d'Epernon, La Valette, celui qui, avec Gandalle, avait défendu Astaffort.

Après l'évacuation de la contrée par les huguenots, les députés des douze villes principales de l'Agenais s'étaient assemblés, le 14 février, pour entendre les rapports sur les désastres de l'invasion, rapports que deux délégués furent chargés de porter au roi1.

Le 21 mars suivant, une séance des Etats de Guyenne avait eu lieu à Agen en vue du règlement des réquisitions faites en 1569 pour l'armée de Terride ; puis, six jours après, s'était réunie une Jurade présidée par le gouverneur de Lalande, et où plusieurs notables avaient été appelés sur l'ordre de Monluc. Celui-ci dénonçait alors une sorte de conspiration dirigée contre lui, dans laquelle aurait trempé l'évêque Janus Frégose, et il obtenait une Garde personnelle de douze gentilshommes, entretenue aux frais de la villes.

Toujours fort mal en cour et d'un caractère de plus en plus difficile, le seigneur d'Estillac comprit bientôt la nécessité de rajeunir un peu sa réputation militaire,

1 Le 6 mars 1570, à la suite d'une émeute provoquée par un prédicant fanatique et apaisée par Monluc à Bordeaux, le Parlement de cette ville condamna à mort par contumace 563 protestants. Dans la liste des condamnés, un certain nombre de noms appartenaient à l'Agenais. V. la Ville d'Agen pendant les Guerres de religion du xvie siècle, chap. vu.

2 M. Georges Tholin donne sur ces divers incidents des détails pleins d'intérêt, et signale l'échange de communications qui eut lieu entre le roi et les consuls d'Agen à propos de cette affaire, restée néanmoins quelque peu obscure.

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que n'avait guère servie l'effacement des derniers temps. Il se fit confier le commandement d'une nouvelle expédition en Béarn et partit en juin ; mais il ne put aller au delà de Rabastens. Il assiégeait cette place, le 23 juillet, quand il reçut au visage un coup d'arquebuse qui le mit hors de combat. La ville fut prise et épouvantablement traitée ; mais le féroce capitaine dut rentrer à Agen et porter désormais un masque de velours pour cacher son affreuse blessure1.

L'édit de Saint-Germain fut accueilli avec peu d'enthousiasme par les Agenais, qui n'étaient pas sans appréhensions sur les conséquences de l'amnistie générale. Très peu après, Monluc, relevé de son commandement, se retira à Estillac, où il écrivit ses intéressants Commentaires ; mais cette retraite ne fut cependant pas définitive. Il avait été remplacé en juin par le marquis de Villars, possesseur des seigneuries d'Aiguillon, de Montpezat et de Madaillan2.

1 Sur ce siège de Rabastens (ou Rabasteins), V. les Mémoires de Jean d'Antras de Sama&an, p. 52.

2 Honorât de Savoie, comte, puis marquis de Villars, en Bresse, deuxième fils de René de Savoie, comte de Villars. Il avait épousé en 1540 Françoise de Foix, fille d'Alain de Foix et de Françoise de Montpezat, celle-ci petitefille de Gaston II de Foix, comte de Gandalle et de Benauges, captai de Ruch.

Françoise de Foix apporta à Honorât de Savoie la vicomte de Castillon-sur- Dordogne et les baronnies d'Aiguillon, de Madaillan , de Montpezat, de Sainte-Livrade et de Dolmayrac, en Agenais, baronnies qui devaient être érigées en duché-pairie sous le nom d'Aiguillon en 1 599 .

Honorât de Savoie, marquis de Villars, nommé lieutenant général en Guyenne en juin 1570, vit ce commandement dédoublé en 1573 et fut remplacé par Biron en 1577. Il avait été fait maréchal de France en 1571. Il mourut en 1580, ne laissant qu'une fille, Marguerite de Savoie, mariée d'àbord à Melchior des Prez, seigneur de Montpezat en Quercy, en 1560; puis à Charles de Lorraine, duc de Mayenne, en 1576 (V. le Nobiliaire de Guyenne et de Gascogne, t. iv).

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