SUR LES MOBURS ET LA MORALE DES GRECS
L'agriculture est la base et la cause persistante de la sociabHité. — Elle a fait établir la loi sacrée de la propriété. — Elle a donné ' les premières idées du juste et de Tinjuste. — Homère a la fftàre d'ayoir le premier porté les Grecs à substituer les cërëalet à la chair, et d'avoir ainsi rendu leurs mœurs plus douces. — n ùàt un grand éloge des Ippémolges. — Plus on s'est éloigné de l'agriculture, plus les mœurs se sont perverties. — Il a imprimé un grand respect pour les morts. — Le tableau d'une fête d'byménée. — Les principes d'Homère sur la foi jurée, sur l'hospitalité et la liberté. — Homère justifié de maints reproches sur ses poëmes. — H est le plus grand et le plus sage de tous les poètes de la terre.
On est si loin de croire dans le monde que ragriculture, bien exercée et duement protégée, puisse avoir de Tinfluerice sur les mœurs et la morale , qu'on est d'avance convaincu que l'histoire de l'agriculture ne peut aucun întërêt, ni à l'homme de génie,
ni au philosophe, ni même à l'homme d'Etat, et je ne sais quelle révolution il faudrait pour en persuader les trois académies et leurs poètes adhérens. Je ne m'adresse donc point, pour persuader le contraire . à nos philosophes doctrinaires, à nos idéologues, et moins encore à tous ceux qui usurpent le lilro et les fonctions d'hommes d'Etat; j'élimine de même lespo'étpsdramatiques.quisepersuadenttrop, sous l'influence de la capitale , qu'ils sont les premiers des poètes ; mais je m'adresse à ces hommes qui, encore assez lihres ou assez forts, peuvent apercevoir ou saisir les vérités dont on leur fait voir les reflets ou les conséquences : je m'adresse surtout à ces bons jeunes gens que les écoles du temps n'ont point encore égarés, et qui, croyant à toutes les réalités laissées par Homère, se persuaderont plus facilement, qu'en connaissant bien l'hisLoire de l'agriculture, ils en posséderont mieux et plutôt la clef de toutes les autres sciences et arts. Les études de l'agriculture ne sont pas seulement utiles aux lettres et aux sciences de méditations, elles sont encore essentielles à ceux qui suivent la carrière administrative ou législative» et qui, dans leurs principes, font remonter toutes
( i65) ies sources de l'industrie et du commerce à la connaissance vraie de l'agriculture; elles sont utiles enfin à ceux qni suivent la carrière militaire.
Quoique l'influence de l'agriculture au siècle d'Homère n'ait eu qu'un instant fugitif, relativement au cours de l'histoire el des siècles, il est toujours utile de le rappeler; c'est même un devoir ])i eux ou philosophique. Ainsi l'homme de bien, le vrai sage, gémit des sectes impies ou ridicules, et il cède au torrent des erreurs ; il ne cherche point à prosélyter, il se borne à dire, à toutes fins et sans ostentation, à ses semblables, ses principes de foi sur l'adoration due au maître du monde, et que partout l'homme astucieux exploite exclusivement à son profit.
Dans le principe, rien n'était plus simple de la part de l'homme, que de s'incliner devant le vice-gprant du Créateur, qui a bien voulu en faire descendre les rayons jusqu'à la terre ; mais les hommes impies et audacieux , cédant à leur imagination déréglée , ou plutôt à leur ambition, ont détourné les hommes de cette première voie d'adoration.- La tyrannie est intervenue, et, semblable à la Chimère , qui ne cherche qu'à dévorer, elle a
( -66) suscite des guerres d'extermination et des ténèbres, afin de dominer plus trauquillement la multitude. L'agriculture, en soi , est en quelque sorte une science révélée par Dieu mime pour le bonheur de l'homme , pour ses généiations, et pour l'ordre des climats. Plus les besoins de Kbomme se sont multipliés et agrandis, plus 11 lui a fallu mettre à contribution sa raison et son expérience, pour suppléer aux ressources qu'il avait trouvées dans la nature , afin de faire vivre sa famille. Il est arrivé presqu'en même temps, que les chefs de tribus, ou que chaque grand prêtre a imposé des lois pour qu'on obtint, par le travail, ce que les hommes forts s'arrogeaient par violence. C'est donc sur la loi divine dii travail que s'est établie la base de toute sociabilité, c'est-à-dire, la propriété.
Le fondateiu' de la religion chrétienne en a fait le commandement; mais combien il a été méconnu ! Un seul parmi les rois de la terre a commandé l'agriculture au nom du ciel ; et pour prouver la légitimité et la sainteté du commandement, il s'y est soumis le premier; il y a été constamment fidèle; car la Chine aujourd'hui est la seule monarchie de la terre qui compte autant de siècles de paix et 4c
( 1^7 ) prospérité. Si on ne peut douter que Tinstitution du labour royal en Chine n ait eu une grande influence sur les mœurs et la morale du pays le plus peuplé du globe , on ne peut donc refuser aux Œuvres d'Homère, qui a élevé si haut l'agriculture , Tinflulence qu on avoue exister dans cette grande partie de l'Asie. Rappelons seulement sa législation mo* raie, par laquelle on décernait des moissons du domaine sacré aux héros qui avaient bien mérité de la patrie; rappelons encore les thesmophories , ou fêtes de Cérès, si chères à toute la Grèce; rappelons enfin ce culte consacré par Homère, qui mettait en divinités tout ce qui peut faire la richesse et le bonheur de rhomme, les sources, les rivières, les monts, les bois, les arbres : toutefois, ces cultes isolés, ainsi que les dieux et déesses qui y présidaient, étaient soumis à Tempire du Dieu suprême.
Dès que l'homme égaré s'est créé des crimes et des vertus fantastiques , il a successivement abandonné le domaine de la nature , qu!il a fait considérer comme une idolâtrie ; il 8*est jeté, pour les idées religieuses, dans ce qu on nomme aujourd'hui le beau idéale et il n y a plus eu que des abstractions incom-
( 168 ) ]iréliensibles ; tandis que le culte des champs, simple et sublime à la fois, offrait des satisfactions à tous les esprits, comme à tous les cœurs. Ces divergences ont fait créer d'autres
I mœurs, qui n'ont presque plus rien de l'an-
I tique simplicité de celles des Grecs.
I Homère a chanté, pourra-t-on dire, la
guerre de Troie, qui n'était rien moins que
1 juste; mais les motifs de \ Iliade, l'amour de
la patrie et de la liherté, le feront toujours
1 absoudre par les moralistes les plus sévères.
La philosophie austère peut lui reprocher
i quelques traits de rigueur et de cruauté;
mais avant de faire un tel reproche , il faudrait considérer la double force des usages et de l'opinion de son temps. Son Odyssée
\ sera toujours , quoi qu'on dise , un monument
\ sacré élevé à l'amour de la patrie , à la liberté
' et aux vertus civiques.
t II en est des mœurs comme des opinions :
les premières sont toujours entraînées dans
I l'orbite des secondes, tandis que la morale,
la vraie morale, est invariable. Quel peuple
I pourrait-on citer en Europe qui , depuis l'ère
I d'Auguste, ait conservé les mêmes mœurs,
seulement pendant un siècle? Les mauvais rois, les despotes, les tyrans et les prêtres
hypocrites, n'ont cessé, dans tous les temps, d'empoisonner la morale, qui. les importunait encore bien plus que les mœurs. A force de violence pour les uns, et d'abstractions mensongères pour les autres , ils sont parvenus, fidèles à leurs écoles respectives, à faire mettre en lois d'£tat des offenses ou des attentats imaginaires. L'esclavage et le droit de vie et de mort ont été leurs premières conquêtes; tandis que partout la liberté, fondée sur un pacte social, a eu le beau privilège de créer et de maintenir une bonne morale et d'excellentes mœurs.
Les climats ont sans doute und grande influence sur tes mœurs : le régime de vie a eu aussi la sienne. Homère, vers lequel je reviens toujours pour me guider et m'éclairer, Homère a résolu lui même cette question d'influence, en donnant une grande prééminence de vertus morales aux peuples qui vivaient exclusivement de fruits, de laitage et de céréales ; aussi déclare-t-il, avec l'assurance de la persuasion, que les Ippémolgessont les peuples les plus justes el ceux qui vivent le plus (i).
[i} Ippemalgorum lacté viciitanlùtm , longeevorum jus~ tissimoiianque kominurn, [Iliad., 1. i3 , v. 5.)
Homère ne pouvait blâmer les Grecs de vivre de chair; mais on voit qu*il attachait à l'agriculture , à Tusage des céréales et du lait, radoucissement des mœurs. Peut-on trouver un plus beau trait pour la faire aimer et honorer, que celui où un héros, tenant son sceptre, vient lui-même encourager des laboureurs , et leur verser, au bout de chaque sillon, une coupe remplie d'un vin excellei^t? Cps laboureurs .sont heureux de s'associer ainsi, avec les prêtres du sacerdoce, pour honorer les héros de la patrie. C'est dans un tel sens que l'opinion sur l'agriculture est favorable aux mœurs. Il est de fait , au surplus , d'après l'histoire, que, dans les âges suivans, les mœurs des Grecs n'ont jamais été plus douces que lorsqu'ils ont presque exclusivement vécu de céréales, de légumes et de fruits* Pourdémontrer ces adoucissemeiisde mœurs, et conséquemment l'influence de Tagriculture; il suffirait d'opposer les Hellènes aux Scythes et aux Paphlagoniens; mais sans recourir à l'antiquité, plusieurs peuples mo^ dernes pourraient offrir encore la preuve de la juste pensée d'Homère.
Depuis dix à douze siècles, la France gauloise, mise sous l'influence ou l'empire du
christianisme, a successivement renoncé à Vtisage de la viande, telle que la mangeaient les Qaulois. Par suite , la population entière ' s* est adonnée à la consomYnation des céréales. L'Angleterre, au contraire, a très-long-temps persisté dans son régime de viande crue. Combien aussi ses peuples ont prolongé les mœurs des nations barbares? C^e^t Thistoire à la main qu*on peut démontrer que Fépoque la plus saillante de leur civilisation date de rinvasion de Guillaume , duc de Normandie, qui y importa des habitudes françaises , dont l'agriculture étai^e mobile et le soutien. Le peuple anglais, d ailleurs, est encore celui de toute l'Europe qui tient le plus au régime de la viaqde , et qui la mange moins cuite. On pourrait opposer des exceptions à ces considérations; mais si on en sépare celles dues ai^ fanatisme, la vérité de ]a conséquence rçste entière.
Si nous étions dans un temps où les loisirs de la paii^ et une sage liberté dans les idées laissassent les moyens de composer un ouvrée philosophique sur Tinfluence que peuvent avoir sur les mœurs, le régime de vie, les cultes divers, le despotisme et une monarchie tempérée ou représentative, telle que^lai
voulait Polybe, on pourrait, en commençant par ies Grecs à leur premier âge, et en suivant chaque nation , faire un Irès-bel ouvrage, et de plus fort utile, sur toutes les vicissitudes des mœurs et des opinions, et sur leurs causes d'influence; mais quel homme fort et bien éclairé par les études de l'histoire oserait l'entreprendre? Les savans routiniers, pires que ies rustiques et les plébéiens des villes , les envieux et les flatteurs , plus vîvaces que les fourmies et plus irritables que les guêpes, ne manqueraient pas d'alarmer les chefs des écoles , même les trônes, et de se faire au besoin des agcns de fanatisme ou de révolution.
Un des plus forts liens des mœurs grecques , dû à la sagesse d'Homère , a été l'hospitalité. C'est moins un conseil qu'il donne, qu'une imprécation qu'il fait au nom du Ciel, et par laquelle il atteint tous les hommes, depuis le roi le plus puissant jusqu'au simple bouvier ; Que chacun, dit-il, ait horreur d'offenser l'étranger qui demande l'hospitalité (i).
Comme la guerre éclatait le plus souvent
(r) Vlqiùsçue horrealkospilem injuria t0lcere. [Iliad-, I. 3,v, 353.)
«ntre les rois, Homère ne manque pas de rappeler aux anciennes familles les pactes que leurs pères avaient faits sur la foi du serment, pour s allier ou se soutenir les uns les autres, afin d'assurer rhospitaiité dans les voyages, et conséquemment la vraie civilisation. Il cite à ce sujet un grand exemple : le signal du combat était donné; Diomède allait se mesurer avec Glaucus; il se ressouvient que sa famille est liée avec celle de Glaucus par le pacte d'hospitalité; il s'élance de^son char ; il embrasse Glaucus , échange ses armes, et ne songe plus à le combattre.
C'est Homère encore qui a eu cette belle pensée, que les dieux, pour soustraire le faible à Finsolence et à la dureté des hommes riches et puissans, prenaient, dans ce dessein, toutes sortes de formes pour surveiller les grands (i). Ulysse était en habit de pauvre, quand il reçut de riches présens et un aimable accueil de la part des rois, de leurs femmes et de leurs filles.
Toujours à ce pieux sentiment envers le
(i) DU hospidbuslperegnnis y similes omni modo se fe^ rentes versantur per urbes , Iiominum insoleniiam inspiaenies. {Odyss^jL 17, v* 4^5.)
( »74 ) pâiiTre, Homère donne à Jupiter le tîiré di hospitalier (i), et c'est lui qui a laissé aux mortels cette belle pensée : Les pauvres sont aussi les enfans de Jupiter, ( Odyss. , 1. i4 » V. 47-) Il pensait aux pauvres et aux faibles, quand il disait aux rois que la faim et la misère faisaient les grandes révolutions, {Odyss, , 1. 9 , V. 34.) Une telle maxime devrait être gravée dans les cabinets de tous les rois.
Quel moraliste a mieux fait sentir l'égalité entre les hommes, et humilié Torgueil de la naissance, que le chantre des Grecs? Le fils de Tydée allait engager un combat avec le fils d'Hippolocus; il 5 arrête, et lui demande qui il est pour oser se mesurer avec lui. « Les «hommes, répondit le héros troyen, sont « sur la terre oe que sont les feuilles dans les « forêts : elles en sont aujourd'hui Torne- « ment; demain, elles seront le jouet des « vents. La nature se ranime au printemps; M la forêt produit des feuilles nouvelles : il « en est ainsi des humains; une génération se « passe, et l'autre est florissante. » (^Iliad.^ 1. i5, V. 146.)
( I ) Jupiter hospitalis , supplicum hospilumqite cuitor. [Odyss,^ 1* 9? V. ^70^)
Le prince des poètes a déclaré, au nom du souverain des deux, dont il a été le plus noble interprète , que Vhomme perd la moitié de sa çertu , le jour quil perd sa liberté ( i ). (La traduction de cette pensée pourrait être plus sévère.)
Hector allait partir pour l'armée ; scion l'usage des Troyens, il devait consacrer la coupe de la liberté. « Le temps presse, dit « le héros, partons; il sera plus doux de la « consacrer après la victoire (2). »
Les mœurs des Grecs se manifestaient en^
core dans la foi jurée. Les peuples juraient en
se donnant la main, et les rois en levant le
. sceptre : c'était pour eux le plus grand des
sermens (3).
Le sceptre pour les Grecs, et dont les modernes ont fait un si haut attribut, n'était tout simplement qu'une branche coupée au premier arbre rencontré, a Mon sceptre, di-
(1) DimidiJUm virluUs suce , late sonans Jupiter auferl wv quem dies servilis corripueril. {Odyss.y 1. 17, v. 322.)
(a) Ea(nus.,. componemus craterem libertaUs^ quando>., {lUad.y I. 6, V. 528.)
(3) Magnum juramentum,,» sceptrum. {Id,y 1. i et 20, v. 233 et 321.)
I ■ sait Achille , ne portera plus de feuilles ; car
I " l'airain l'a dépouillé de son écorce (r). .■
Homère accable l'homme parjure d'une j imprécation qui fait sentir toute la force des
L mœurs : Qu'il ne sente jamais sur ses genoux le
doux poids de son enfant (2). Il jette une malédiction sur tous ceux qui suscitent ou en- , tretiennent la guerre civile, u Ceux-là, dit
\ Homère, sont sans famille, sans loi, sans
dieux pénates (3). »
Aux yeux du philosophe, Homère est en-
( I ) JVec falia , ne.c ramos prodiuxl , cf s enim delibravU corticern. {Id., 1. i, v. a36.)
(2) Numquam geiùùus ^lius imponaùtr. [Id., 1. 5 et g, V. 408.)
Si nous sommes encoi'e destinés à quelque refusion législative, que les hommes pieu)( et sages s'enteDcieiit pour frapper le célibat de honte, et pour le priver de certains avantages dus aux pires de famille; qu'ils rendent le divorce et b répudialioD très-rares j mais qu'ils mettent au néant la loi improvisée d'un certain personnage, qui s'était fait, moyeunant fînaûces, le référendaire politique de Napoléon; qu'ils considèrent surtout quel immense bienfait il en résulterait pour la société, pour la. paix publique et pour les mœurs , si , par suite de ce principe , il n'y araît plus que des exceptions.
(3) Sine triùu, sine lege, sihe lare... qui in l'dlo iiilesy dno. [Jliad., 1. [9, v. 64O
corc plus grand, par ses nobles sentimens, par son amour pour la patrie et la liberté, que par son génie poétique.
Ulysse aborde une île que d'autres eussent regardée comme un bienfait des dieux. Tout ce qui peut flatter l'homme et ses sens lui était offert; il dépendait de lui d'être roi, et de rendre beureux enfin tous ses fidèles compagnons ; il pouvait vivre avec une femme éclatante de beauté, séduisante par ses grâces, par son esprit et par les plus aimables talens ; mais rien ne l'ébranlé dans sa résolution de retourner dans sa patrie et de revoir sa famille.
Quel plus touchant tableau de mœurs peuton voir que celui d'Hector! 11 venait d'embrasser sa mère; il s'arrête, et dit : « Je ne vois pas ma femme et mon fils? » Ils arrivaient à lui- Hector embrasse sa femme, et se tourne vers son fils pour l'embrasser aussi; le casque elfraie l'enfant, qui se détourne et cache son visage. Hector, sans hésiter, dépose son casque, et prend son fils entre ses bras; il l'embrasse tendrement, et le rend à sa mère. Cette simplicité de mœurs antiques est pleine de charmes.
Les Grecs sont peut-être les plus remar-
C '78) quaMcs de tous les peuples de la terre, par leur respect pour Its morts, et par leurs mœurs dans les cérémonies funèbres.
L'institution du céramique en est un monument; car il était consacréà ceux qui avaient bien mérité de la patrie par les armes et par les beaux-arts.
Priara, baisant la main d'Achille pour obtenir le corps d'Hector, est te plus grand trait qu'on puisse citer. Quelle solennité encore que Celle décernée à Patrocle ! Les rois seuls pouvaient ordonner et faire de telles dépenses; mais tous les Grecs, sans exception, faisaient des festins dans de telles occasions. Acbille ne crut pas devoir s'en dispenser; il dit : «Nous ferons le festin, ut par est, quand tous les jeux seront accomplis." {Iliad., I. 23, V. 5o.)
Homère a laissé un admirable tableau sur les cérémonies nuptiales. Il n'a point pris son sujet parmi les rois, ni dans les grandes cités, mais parmi les hommes des champs. Combien de lecteurs encore pourronjt faire des applications de la description d'Homère à celles mêmes qu'ils auront pu voir dans les villages de nos départemens. Pour ne pas
ffaiblir, j'en fais la traduction littérale :
« De nouvelles mariées sortent de leurs « maisons ; elles traversent le village en cor- « tége et h la lueur des flambeaux; Tair reten- « tit des chants de Thyménée ; des troupes de « jeunes garçons précèdent, et d autres sui- « vent le cortège nuptial, en dansant (i) au « son des trompettes et des flûtes ; toutes les « femmes sortent alors de leurs maisons pour « jouir du plaisir d'entendre les cris de joie m et les chants de Fhyménée ; elles souhaitent « à Tenvi et à haute voix toutes sortes de «c bonheur aux époux. » (///W., 1. i8, v. 490-)
La Grèce avait fait aussi une règle de mceurSi de ne permettre le mariage qu à vingt ans; on a vu que les Gaulois étaient sur ce point encore plus sévères (n).
*— «^—i ^— ^— — ■ Il
(i) La danse étaàt un exercice cher aux Grecs., et même consacra par le culte : je ne parle pas de celle qui avait hfia aux fêtes de Bacdius. Je ne rappelle cet usage qae pour faire Qbserver à nos philosophes, et à nos Recteurs çn fiut de mœurs , toutes les rëvolutioDS que la dansç a m»r bieè, et qu'il ne faut pas regarder les interdictions de 0^- UûOê cafiEurdfty comme des perfections dans les moeurs piiddîques.^
(2) Tous nos r^ulateurs de sciences, de mora{e et de celigion admettent sans difficulté, au mariage, dcs; filles de treize à quatorze ans, et des jeunes gens de quinze ou
I)ans leurs mœurs, les filles grecques ne donnaient leur main qu'à ceux qui étaient braves et fidèles, et qui en avaient donné des preuves.
seize. Je ne parle pas de ces mariages politiiiuea qu'oo fait à tout âge , et jusqu'à celui de renfant qui est dans le sein de la m«re. Tous nos publiciste* , tous nos faiseurs de cmdes et de œnstituttons, cODStamment d'accord avec [es prptreî et les médecins, n'ont pas même jeté un regard sur le but, le vccu et les lois de la nature. Si les uns et les autres avaient mieux connu l'organisation huiuaiiie; s'ils avaient su apprécier les dïiïcreuces de climats , ou , en d'autres leriues, la marche de la nature, ils auraient vu et su que, dans l'homme même, les germes delà fécondation ont aussi un complément de maturité; et que , pour les filles, il faut au moins un lustre à parcourir, depuis le premier signe de la nubilité jusqu'au perfectionnement des organes destinés à sécréter le lait et à le porter dans le sein de celle qui sera mère. Sous l'empire actuel de nos mœurs, nous revenons insensiblement aux nourrices mercenaires. Aiusi, l'éloquence de J.-J. Rousseau n'aura brillé pour nous que comme un météore. Le silence des médecins , et de ceux mêmes qui sont renommés, étonne et afflige d'autant plus, qu'on les voit peu à peu rentrer dans la vieille Faculté, et montrer la docilité qu'ils suivaient sous le siècle de Louis XIV •■ ils semblent tout à fait mécono&Itre ou abjiu-erles sages principes que Vicq-d'AzyT avait fait substituer à la servilité poLtique et religieuse de l'ancienne Fa^ cuUé de Paris.
Des puristes extrêmes ont reprochiî à Homère d'avoir fait dire par Agamernnon, rendant Briséis, qu'il ne s'était jamais mêlé avec elle, quand le mot grec signifie pins sûrement cohabiter.
Ne perdons pas de vue que si la morale était chez les Grecs une loi suprême , les mœurs en étaient les gardiennes actives ; elles consacraient la justice, l'égalité des droits, la propriété, et l'amour de la patrie; c'est en ce sens qu'Homère a lancé les foudres de Jupiter sur les juges prévaricateurs, en leur disant qu'ils étaient causes des fléaus qui frappaient si souvent les peuples (i).
Des critiques n'ont vu dans Homère qu'un poëtc à imagination ; ils l'ont accusé de toutes sortes d'exagérations sur la force de ses héros ; ils ont cité le fils de Télamon, qui lança contre Hector une énorme pierre qui servait à retenir les vaisseaux, saxa retinacula navium ; ils ne veulent pas qu'Achille ait manœuvré avec légèreté une lance de onae coudées, et que pour traverser le Scaraandre il ait renversé un orme. Les hommes qui
(i)Zeus iraius scevit in eos qui îrtforo pen-ersa jiuiicia. firœskmt. {Iliad., 1. 5, v. 385.)
nient toute force supérieure , parce qu'ils sont faibles, qui réputent faux et mensongers des re'cils qui leur paraissent impossibles, parce qu'ils jugent de la puissance des autres par eux-mêmes, ont accusé Homère d'avoir imaginé des fables sur ses héros. Je ne veux point les combattre, mais je veux leur opposer des preuves de forces non moins extraordinaires que celles des héros grecs, et ces preuves sont historiques.
Louis de Boufflcrs , guidon des gendarmes du duc d'Enghien, en i55o, rompait un fer de cheval avec ses doigts.
Debout, il défiait l'homme le plus ibrt de le faire avancer d'un pas.
Il enlevait un cheval de dessus ses quatre jambes, et le portait à une grande distance.
Il franchissait des rivières de vingt-cinq à trente pieds de large.
ïl tuait à coups de pierres des quadrupèdes en course et des oiseaux au vol.
Armé de toutes les pièces de l'armure du temps, il s'élançait sur son cheval sans se servir de l'élrier.
Dans une lice de deux centà pas , il devançait un cheval espagnol à la course. On ne regardera pas j'espère de telles prouesses
historiques:, faites en présence de larmée,, dans ie camp, comme des exagérations suggérées par rimagination.
Homère s'est autant élevé par ses mœu-fs et par sa morale que par son génie; on île trouve rien d^impur.ni d'équivoque dans Ses descriptions ; les chantres hébreux ont été infiniment plus hardis que lui; il faut lui faire honneur de ce qu il se tait sur un vice alors commun , et qui Tétait bien davantage au temps et sous l'école de Platon (i), du* quel on fait aujourd'hui un coryphée dé philo**- Sophie et une sorte de précurseur ; il y avait pour ce vice, en Crète, à Sparte, à Athènes, â Corinthe, sinon des lois, des règles:* du
(i) On regrette que M. Cousin ait mis tant de soins et de tébips à reproduire Platon , dont lé caractère n'dtait rien nk^os -que vertueux , qui de'dansait contre Homère^ qui n'a rien laissé d'utile , ni à la raison ni à Thumanitë, et qui ne plaît encore qu'aux idéologues et aux iliumifié^. Notre illustre professeur pouvait faire un meilleur emploi de son temps et de son talent j mais il sV'st tellement identifi^ avec le platonisme , qu'il semble vouloir en être un nouvel apôtre
Cest ainsi qu'on s'ouvre un nouveau Bas*Empire Vïiâs 4Utaeû8 en fmsonnent déjà dans la capitale*
( "84 ) moins qui en avaient la force, et qui tarifaient les salaires de cette infâme débauchr.
Acbille pleure Palrocle , StenéUis est épris d'amitié pour Déipile, mais leur amour est chaste et mutuel.
Si dans ses compositions Homère offre quelque scène de volupté , les voiles de l'hymen les couvrent aussitôt; ses expressions n'offensent jamais les oreilles les plus chastes. Jupiter un instant est épris d'amour pour Junon : il la presse de céder à son désir ; elle s'excuse par la pudeur; Jupitçr la rassure : un nuage d'or que les rayons du soleil ne pourront pénétrer, va nous dérober aux regards des autres dieux ; le père des dieux et des hommes dormit avec elle : mot pudique et charmant qui se répétait à la cour du roi David.
Quelle plus grande et utile pensée pourrait-on trouver dans les œuvres des philosophes, que celle qui cite les rois à leurs devoirs envers les peuples, et qui leur interdit le repos? Cette pensée n'a pas besoin de commentaires. Il les rappelle par suite à leur origine légitime, et il les fait ressouvenir qu'après une victoire, ils n'ont droit qu'à une part dans le butin. Qui avait donc
(,85) instruit de ce droit le Sicambre de Reims à l'égard de Clovis?
Pour épuiser tous les genres de critique, on a reproché à Homère d'avoir fait sacrifier douze jeunes Troyens sur le bûcher de Patrocle ; mais long-temps après lui, Sophocle, Euripide, "Virgile ont consacré Tusage des victimes humaines , que dans le monde lettré de la France , on est convenu de ne reprocher qu'aux seuls Gaulois. Du reste, presque tous les traducteurs, en rapportant ce passage, omettent d'ajouter ce que dit Homère : tant le courroux d'Achille le porte à une mauvaise action. {Iliad., 1. 23, v. 276.)
Homère a été l'inlerprète des sciences et des arts de sa pairie ; il a fait assigner à la liberté le juste rang quelle doit tenir dans l'ordre social. Dans le monde et les écoles, on ne le considère cependant que comme on poète ; et ce litre seul en éloigne la jeunesse, dont le but seul est de s'instruire. On n'a pas voulu remonter à ce double point de fait si essentiel, si important et si vrai , que la poésie a été le premier dépôt de l'histoire , et que ce n'est qu'après plus de quatre cents ans, depuis l'âge d'Homère, qu'on a commencé à écrire l'histoire en prose.
Homère n'a pas été épargné mdme dans le grand siècle ; des Lamolte se sont impunément prigps en Zoïles ; ils ont jeté à pleines mains le sel de la critique sur le genre de poésie du chantre immorlel des Grecs; ils ont signale les tableaux qu'il emprunte de la simple nature on de la vie civile, comme choses indignes de la noble poésie ; mais outre qu'ils n'en ont pas compris le sensou le but, ils ont osé communiquer à l'Académie française mémeleur sacrilège contre l'homme divin. Dans quels poètes ont-ils trouvé des idées plus grandes que celle oiî it compare les armées qui s'ébranlent à l'incendie d'une forêt? quel tableau plus suave que celui où il décrit Ift ceinture do Vénus? quelle pensée que celle où il dit que les prières sont les filles les plus chères -h Jupiter!
Le culte à Cérès alteslc la haute philosophie d'Homère; car il déclarait que le maître des dieux l'avait choisie pour enseigner l'agriculture aux hommes , sans laquelle il h'y avait plus ni société ni trône. Les nacerdoces ont à l'cnvi, et dans leur inLérét, jeté de l'alliage sur une matière aussi pure ; mais le vrai philosophe n'en reconnaît pas moins la profonde sagesse du chantre antique des Grëcts.
L'homitie vraiment sage, oa'qui Test de^ venu aprèa avoir bien ol^servé la nature, doit encore plus s* étonner de la science d'Homère que de son génie poétique, qui so^vcsut». comme Tare d* Achille , a eu des dé-^ teo^.. S-il se recueille sur Fensemble dé ses œiirres, il ne trouve pas seulement un poëtê, mais un législateur, mais un philosophe pieux, grand et modeste , qui connaît le ciel et ses astres, la terre et ses entrailles, le vaste Océan et toutes les autres mers ; qui connaît les lois de la nature et de la sociabilité , la sagesse divine et les passions humaines. Descendant de ces hautes pensées, on trouve ^.qo'il connaît encore les caractères et les mœors des animaux domestiques et sauvages, les arbres et Tes plantes utiles à Thomme, tons les genres d'industrie , Fart de la guerre, et tous les élémens d*une solide agriculture.
Quel était donc ce mortel, qui, réduit à une humble condition et revêtu de la robe du pauvre, a su révéler et constituer tant de choses divines et humaines, et dont le génie survit h tous les dieux de TOlympe , ainsi ^*aux plus grands hommes de la terre, aux législateurs , aux rois et aux conquérans ; contre lequel se sont usées les dents de tous
les serpens de Tenvie, depuis Zoile jusqu'à Saint'Sornin ? Est-il donc en effet un simple mortel, celui qu*on retrouve toujours avec un nouveau plaisir mêlé d'admiration ; que tous les poètes et les justes philosophes contemplent avec respect, et qui, comme un digne fils du ciel, est depuis trois mille ans assis sur un trône de gloire ?
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