CHAPITRE VIII
XÉNOPHON. (338 ans açant Jésus-Christ)
Xénophon est au-dessus d'Hérodote et de Thucydide. — Circonstances de sa vie. — Détails qui prouvent qu'il connaissait l'agriculture.— Travaux et provisions des Gynécées. — Sa belle retraite de l'armée de Cyrus.
XÉNOPHON est, à mon avis, le premier des historiens grecs. Je ne le juge point d'après l'opinion commune, qui défère ce titre à Hérodote, ni d'après son style, pour lequel Thucydide est en première ligne; mais je forme la mienne sur l'ouvrage qu'il a composé, et sur sa vie politique et militaire, qui garantissent du moins la réalité ou l'exactitude des choses qu'il traite dans son histoire. Je suis heureux moi-même de pouvoir offrir au lecteur le modèle d'un historien, d'après tes principes que j'ai émis; je suis heureux encore de le montrer instruit dans
l'art de colUver, et de ce qu'il a su apprccîer, pour l'appui des trônes et des armées, toutes les ressources de l'agriculture. Xénopbon, enfin, concilie toutes les qualités qui manquent à ses devanciers; il justifie du moins les observations que je me suis permises sur Hérodote et Thucydide, et dans mes Considérations sur l'histoire.
Xénophon, l'un des plus illustres disciples de Socrate, en avait recueilli les principes de sagesse. Il ne faut pas lui faire un mérite d'avoir servi sa patrie, comme guerrier, puisque c'était, en quelque sorte, une loi de mœurs et d'Etat dans le gouvernement d'Athènes , et que son maître , Platon, avait subie. Mais, au mérite acquis d'être un habile guerrier, Xénophon réunissait encore le désir de la gloire que donne l'art d'écrire.
Mécontent, sans doute, des agitations intestines de sa patrie, et de l'avilissement dans lequel étaient tombés des orateurs et des chefs de sectes philosophiques, il avait pris le commandement d'un corps d'armée grecque envoyée au secours de Cyrus le jeune, contre Arîaxercc.
Cyrus, de son côté, avait de grands échecs à réparer ; il venait de faire proclamer que
(=85) tous ceux qui étaient esclaves, de tels pays qu'ils fussent, une fois admis dans son armée, seraient libres (i). Cette proclamation a été commune à tous les rois et à tous les tyrans effrayés ou vaincus. On pourrait en citer plusieurs dans chaque siècle et jusqu'à nos jours, notamment en Prusse, nù le roi, n'ayant plus rien à craindre, a oublie la proclamation qu'il avait adressée à sa nation généreuse, si toutefois la prétendue Sainte- Alliance ne lut a pas imposé ce fatal silence. Xénophon est un hislorien qui a regardé comme utile de faire connaître les ressources et les moyens qu'on employait pour soutenir une grande armée en campagne. Je ferai observer, sur ce sujet, à tous nos érudils et lettrés qui ont horreur des détails, que c est dans de tels livres d'histoire qu'on peut bien juger des origines, on pour les fruits de là terre, ou pour les progrès de linduslrie dans chaque vie sociale. Homère, sous ce rapport, est admirable; et c'est à lui qu'on se
(i) Proclamari per prœcones jmsil Cyrua, uL si
mancipium essel, vel Medid, vel Persid, Carid, Grœcià, vel aliiindé... se exhiberel conspiciendum , ut Uberls hominiens arma gcstanda. (X^o., I. 4-)
(286) ralliera toujours pour déterminer des origines. Xénophon', si difficile pour le goût et pour la pureté du style, n'a point dédaigné d'apprendre en quoi consistaient les provisions alimentaires de l'armée de Gyrus : il nomme les blés , le vin, les viandes salées, le sel, le vinaigre. " Le vin, reprend-il, était si nécessaire, que, si on venait à en manquer, les maladies éclataient aussitôt dans l'armée (i). » On consommait le blé en bouillie ou polente, ou en pâte (2).
Il n'est pas moins utile et curieux de dire en quoi consistaient les attirails des choses utiles à l'armée. « Il y avait, dit Xénophon, dans chaque corps d'armée, des meules, des vases pour les provisions, des remède^ pour les maladies, des cuirs, des haches et des limes, des bois pour faire des chars, des pioches, des houes, des tarières, des faux et de l'airain, des charpentiers, des cordonniers, des bêtes de somme, etc. (3). »
{i)Sivinumdefiiiatsubilàin morios decidimtis . (Xôi.,
(a) Polenta..... oflh lempcr cufiid misia, frumenbun. -{Id.)
Ci] Manuariœ moUe lora, asciiuB ., limas , figrwruin
L'appareil des sacrifices à la cour de Cyrus, taérite de trouver place dans une histoire de Tagriculture.
Quand Cyrus partit pour se mettre à la tête de son armée , les mages Tannoncèrent au peuplé: ils étaient suivis par quatre superbes taureaux, après lesquels venaient deux chevaux magnifiques, couverts de tapis de pourpre. Les taureaux étaient attelés, sous un joug d'or, à un char éclatant de blancheur. Au moment où Cyrus sortit de son palais, les sacrificateurs allumèrent de grands feux. On procéda ensuite aux trois grands sacrifices : le premier au grand Jupiter, le second au soleil , et le troisième à la terre (i).
On doit rendre grâces à Xénophon d'avoir consigné dans son histoire les principaux traits de la vie de Cyrus, et de ce qu'il n a
copiam in curribus et plaustrU , surculum et ligonem , dolabrum ' tl Jalces , omnia in jumenio dossuario y fahros ocrariosj tignarios, sulores» (Xén., 1. 40
(i) Quatcrni tauri pulcherrirni , equiy ad sacrijiciuni SO" lis.,. aurco jugo , currus albus.. . viri sequebantur. . . Cyrus è curru prodibaL ad délabra , tauris et eqids integris cornbus^, ielluriy mactatis hostiis.., quod magi docebarU, {Id.^l.S.)
' pas regardé comme indignes de la majesté
royale et de sa plume éloquente les soins et les travaux de l'agriculturo, Socrale avait ad-
^ mire déjà les jardins de ce prince; mais il
' admirait encore plus qu'il s'en occupât lui-
mi^mo. Lysandcr, général Spartiate et vainqueur d'Athènes, était étonné de leur magnificence, que Cyrus lui-même se plaisait à faire observer. «C'est moi, disait-il, qui en ai ordonné et suivi le plan et les plantations. » Ce trait est souvent cité dans les discours académiques et même aux tribunes, où on jeltc aussi des fleurs d érudition ; mais il est bien rare qu'on y ajoute ce que Gyrus dit en outre à Lysandcr: « L'agriculture rend « riiommE fort et courageux, et il supporte « mieux les fatigues de la guerre. L'agrîcul- •< turc donne ce qui est utile pour la cavale- « rie ; elle rend plus robuste pour aller à la « chasse des bétes fauves et féroces qui dé- " soient les campagnes. Les hommes qui se a livrent à la culture sont plus forts et plus " prompts à défendre la patrie (i). »
{i)HcEc omnia dùnensus sum, ait Cyrus, ac disposid... slrenuos reàdil agricullura ■viras; maxime alendo equo sufficit; acre corpus reddit etiam ad ■vcnationis sltuUum...
(!■%) Tels sont pourtanl k-s principes qu'on oit* primait il y a trois mille: ans, et [lour lesquels on est aujourd'hui aussi indiflérent que s'il s'agissait des probaltililés de M. de Laplace ou de M. Fourrier. Les hommes d'Etat des monarques, depuis vingt siècles et jusqu'au cinquième lustre du dix-neuvième, ne cessent pourtant d'opprimer l'agriciilliire et ceux qui s'y livrent. La misère publique. les disettes et les famines ne les ont point fait remonter aux sources sacrccà indiquées parCyrus, répétées par Cicéron, parVarron, Virgile et Columetle. Une sainte indignation m'anime contre ces publicains ignorans ou vendus, qui croient bien servir l'Ëtat et le roi, en remplissant les coffres du trésor avec des deniers arrachés à la pauvreté : une sainte indignation me saisît quand je vois faire du pays le plus agricole qu'il y ait sur la terre, un pays d'agiotage et de monopoles, en proie à des légions de sbires. Ce n'est point là, me diront des académiciens à sinécures, ou des journalistes à gages, le ton ni le style propres à un historien. Mais à quoi servent
feras abigendiiiit, «e fructibua , peeudibus ve noceant-.incitai ad defendendum armis agntm. (Xën., I. 8.)
les discours tissus de politesses et de flatteries (i), quand on voit prendre en tout et pour tout le contrc-picd des principes les plus safjcs et les plus féconds; quand on voit le mi^isl^^e, depuis dix ans au moins, se laisser guider, pour l'ailministratton générale, par des théoriciens absolument étrangers à la pratique des champs; quand on voit les propriétaires fonciers, desquels dcpeniJ la vie du corps social, donner au fisc, et i travers des dégoûts sans nombre, le tiers ou la moitié de leurs revenus: quand, après cinq années de vimaircs sur les vignes , otï exige, chaque année, la totalité de l'impôt^ lequel est certainement le plus extri^me et le plus absurde, si on considère la conséquence de cette culture, relativememt aux droits imposés sur les vins? Loin donc de me ' rétracter dans mon expression. Je la conr !tacre, jusqu'à ce qu'il s'élève un roi qui penst
(i) C'est le défaut trop réel d'tm de nos oratenrs, qui fait toujoufs préci'def sa (lialcctii|iie jjar des romplimeoft " doucereux. La ]>olilesse esqiiise convient atii salons; mais, à la tribune nationale, il IhuE une aiistti-c vérité' : Mii'a— beau e( le général Foy sont dans ce geni'i; di siii'Lout le premier.
comme Gyrus, et un ministre qui agisse comme Sully (i).
Xénophon disait, d'après Cyrus : « L'agriculture mérite d autant plus les soins du gouvernement, quelle est Sujette à dés fléaux qui désolent les agriculteurs j elle èraint ou subit, chaque année, des grêles, dès frîm^as, des sécheresses, des pluies continiies, la rouille, et des maladies qui enlèvent les plus beaux troupeaux (2). » Quoique la cour de Cyrus manifestât urt grand luxe, comme signe d'une grande puissance, ce prince n'en regardait pas mdins l'agriculture comme la mère et la nourrice des autres arts, «t Sans
(0 Les députes financiers et leurs ëohos signalent comm^ preuve d'un grand cre'dit le taux élevé dç la rente, qui eioèdë de cinq à six francs le pair. Mais les hommes sa^ ges qui se ressouviennent des Law, des Terray, en gëmissent, parce qu'il en résulte un esprit d'agio qui, de plus CB phi8, fait prëfërer des placemens de finances à deâ ad* qiûsitions >de biens - fonds , qlii produisent à peine deux et demi pour cent. Cette faveur dont |ouît la rente pré-r. pare infailliblement une catastrophe. Songez à l'Angleterre
(2) Grandines , pruinœ , œstus ,- imbres immensi , rubf<"'
ff'nes inierdum oves egregiàs morbi périmant. (Xén.,
de Adm. Domesiicdj 1. 5i)
( ^-92 ) cite, disait- il, tout s'efTacerait ou s^éteia* drait (i). »
Nous devons encore à Xénophon une Notice précieuse sûr la composition des gynjecdes, et sur les travaux qui s y exécutaient. Chaque gynécée devait avoir,
i^ Un approvisionilement de laine pour les vélemens ;
2^ Des blés pour la nourriture, soit en polente, soit autrement ;
3^ Des vases pour les apprêts et la conservation des. mets ;
4^ Des cuirs pour les chaussures ;
5^ Des vases d'airain pour la table ;.
6^ Des chaudières bien reluisantes ;
7*^ Des magasins pour chaque partie, ceux du blé et ceux du vin ;
8° Les choses qui sont destinées éxclusivement aux femmes ; ^
9° Un dépôt d'armes, des outils pour préparer les laines, des meules pour les grains, des vases pour cuire les provisions, d'autres pour les ablutions, pour la panification, et
(iyAgnculturant^ aliarum arlîum.*, matpetn ac nutrt* cem... déficiente y arles cœterœ extingunlur. (Hén.)
( 293 ) généralement pour tout ce qui concerne la table.
On doit ajouter foi à ces détails et aux pensées qui les accompagnent, puisque Socrate et Xénophon en rendent témoignage.
Terminons cette digression par une citation qui prouve que Xénophon savait bien observer. II s'agit des abeilles ; il dit : « Elles ont un chef; il est roi; toutes lui obéissent de plein gré ; nulle ne s* en sépare, nulle ne > rabandqnne jamais ; leur amour et leur dévouement pour lui et pour sa famille sont dignes d admiration. Quel peuple et quelle cour surtout a mérité un tel témoignage ? »
Xénophon , comme Thucydide, a été général d'armée ; mais s'il est vrai de dire que le dernier l'emporte sur le premier par le style et par la profondeur des pensées, il est certain du moins, autant que je peux en juger, que Xénophon réunit au mérite d'un style pur, clair, et quelquefois pompeux, la gloire d'avoir été un habile général. Les hommes familiers au métier de la guerre, accordent une ycritable gloire aux chefs ^ui, engagés au milieu des corps ennemis, osent encore en se retirant, méditer des vietoires« La retraite de Xénophon est con^r
( 394 ) tamment en point de mire à tous les gëné*r raux; tous citent avec admiration sa belle retraite des dix mille (i); les historiens ont été justes comme les généraux ; il faut donc qtle Xénophon ait été un grand homme ; les Grecs ont dû être flattés qu un des leurs ait trouvé le moyen de vaincre et d'échapper à plus de cent mille Mèdes ou Perses qui le cernaient et le poursuivaient. On aime d'ailleurs à venger un tel héros doué d'un beau talent , et qui a été victime de l'ingratitude de sa patrie. I ■ * ■ ■ ■ ■ I ■
( I ) La France citerait de rneme celle- de Moreau ; rnai^ c'est lui-même qui a dëchir^ cet^ belle pag^ de son his-
luirc.
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