‹ Histoire de l'agriculture ancienne des GrecsChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

HIPPOCBATE. (4^0 a)^s açant JésuS'-Christ.^

Sa spieBce et son génie d'olisenratîon. — Il a hieh. connu l^s champs et les causes des maladies.' — Combien il diffère. des médecin? modernes. — L'air et la température le guidaient dans l'art de guérir. — Le régime diététique des Grecs. — Quelles céréales. »— Quelle chair des animaux» — Préparations économiques pou^ le pain et les viandes. — Des bœufs sans cornes ; cause. — Influence des grands végétaux. — Influence de la lune et des astres. — Effets singuliers de l'exercice extrême de monter à cheval.— Considérations ^r les études .actuelles de la médecine, de la chirurgie et de l'art vétérinaire.

HiPPOCRATE est encore un de ces hommes qui font honorer le génîfe, et qui se sont le plus approches de rifitelligence divine , manifestée dans les œuvres de la création ; contemporain de Socrate, de Platon, d'Aristote, il a la gloire d'avoir honoré' sa patrie et d'en avoir bien mérité par sa science et ses bienfaits ; il a fait moins de bruit dans le monde

que Socrate et Platon, que Sophocle et Euripide, que Phidiaset Praxitèle; mais riiomme juste et éclairé, qui juge des hommes par leur science propre et par les bienfaits qu ils ont rendus à Thumanîté, mettra toujours Hippocrate au premier rang des hommes savans et utiles.

Tout entier à son génie et à la nature, Hippocrate ^ doué d'un grand esprit d'observation, s^est cbnstitué le fondateur de la science çt de Fart de guérir. On est encore plus étonné de ses observations pleines de sagacité et de justesse, que de ses inspirations ; il senible en vérité que lé Créateur Tait choisi pour révéler toute Tor^anisation de l'homme ; car Hippocrate en a vu , distingué expliqué et nommé tous les nerfs , les veines, les fibres, les ressorts et leurs fonctions.

Il ne s'est point borné à l'étude du corps de rhomme et à celle de la structure des animaux, il a fait en outre et constamment de sages observations comparées sur les in-r fluences de chaque régime de vie , dans Tintérieur des terres, sur les monts et vers les bords des fleuves ou de la mer, sur les mœurs et les habitudes dans les champs, dans le$

( ^97 ) cites ou dans les camps. Remontant toujours aux causes , il étonne encore le philosophe moderne par les différentes constitutions de Fair, d'après les lieux et les climats. Il n a point dédaigné même de porter ses observations sur des choses et des êtres que les médecins du dix-sept et ceux même du dix-huitième siècle, ont regardé comme indignes d'eux et surtout de leurs plumes. Hippocrate, né dans une famille qui depuis plusieurs générations s'occupait exclusivement , de père en fils, de Tart de guérir, a franchi les limites qu'avaient frayées ses aïeux; car il s'est exercé ert même temps sur l'art de guérir les animaux domestiques ; cette dernière étude est infailliblement celle qui Ta le plus éclairé sur les maladies de Ihomme.

Il est surtout remarquable qu^Hippocrate ait dit, enseigné et pratiqué tout ce qui est consigné dans ses œuvres. Il n'a point imaginé de système, à la manière des médecins modernes ; le sien était pris tout simplement dan^ celui de la nature.

Si on produisait aujourd'hui un pareil ouvrage, çnle regarderait généralement comme le résultat de l'expérience des siècles. Les ergoteurs et les farfadets du métier seront

prompts sans doute à signaler des erreurs et des préjuges; mais l'homme de science vraie le justifiera toujours de ses erreurs et de ses omissions.

Hippocrate a eu le bon esprit de voir, dès son entrée dans sa carrière, que l'art de guérir se lie essentiellement i l'art de cultiver et à la vie qu'on passe aux champs, où se trouvait le plus gi'and nombre des hommes, et d'où provenaient ceux qui peuplaient les citée et les ports.

Je vais essayer de jeter un coup-d'œil sur la science propre qu'Hippocrate s'est composée. Je l'ose , car c'est le privilège du génie de se rendre accessible à tout homme intelligent.Voilà pourquoi tant d'hommes comprennent Homère , et pourquoi il y en a si peu qui comprennent Platon et les sophistes grecs. Je le dois comme agronome; car lui aussi a rendu de grands services à l'agriculture, de laquelle on ne peut séparer l'art de guérir et de prévenir les maladies.

Digne philosophe, il a fait une étude particulière des influences de l'air et de ses combinaisons. Dans toutes les maladies qui frappaient à lu fois plusieurs individus, il s'est attaché, et il le dit lui-même, à observer d'a-

( 299 ) bord la constitution atmosphérique relative, les qualités des eaux et les variations habituelles de la température : selon lui, Fair seul constitue la vie , ou donne des maladies (i). Le vent du nord resserre les corps, le vent du midi les relâche (2). Les maladies d^automne proviennent en général dé ce que, dans cette saison , on éprouve le même jour du froid et du chaud (3).

Le soleil rend les eaux excellentes, ou les corrige (4). De tous les vents, Taquilon est le plus salubre (5). Je ne sais trop ce que pourraient dire nos Portai, nos Récamier, nos Bourdois, contre ces influencées, dont la date accroît le respect et Tautorité,

Le froment et l'orge, comme au temps d'Homère, étaient, dans l'âge d'Hippocrate, les grains nourriciers les plus habituels;

(1] Aer^ solus vùœ et morborwn aiUor, (Hipp., t. i^ aect. 6; ëdit. d'Amsterdam.) / ,

(2] Aquilo corpora compingît; aiistralis dissolvit (Id>)

(3) Antwnnalcs morbi^ quod eodem die y modo calor^ modofrigus, {Id»)

(4) Aquas illustrât ac casdgat soi. (L. 1, § 5.)

(5) Aquilo vcntorum saliibenimus omnium, (L. 2 et i5, V. 7.)

C 3oo ) l est possible que, dans une période de quatre à cinq siècles . ont ait découvert d'autres grains ; mais dès qu'Hippocrate n'en a pas spécifié, il est permis d'en douter. Je veux parler du riz, du sorgho, du blé noir et des -graines de la famille du millet. Plusieurs auteurs , après 1 âge immédiat d'Hippocrate, et moins familiers que lui à la connaissance des cboses rurales économi-' ques, ont souvent donné des noms simples à des substances composées; ils ont cité le bromos comme une plante nourricière; le docte Vander a mdme dit que le bromos «liait l'avoine; quand d'une part, cnacceptioD générale, le bromos était un mets composé ou économiquement préparé, et quand, de l'autre, l'avoine cultivée n'était pas connue des Grecs, et qu'elle l'a été fort tardivement des Romains; car il ne faut pas confondre /■aco/'/ïe, qui nourrit, avec le stériles dominantur avenœ de Virgile, qui n'a été tout au plus qu'un fourrage. L'orge et le froment se consommaient en pâte, polente ou maza; Hippocrate donne le même nom qu'Homère à la préparation de la farine de l'un et de l'autre grain; mais il ei/t le premier, il me semble du moins, qui ait ajouté au nom artoï, le mot fornacei,

( 3oi )

dont Homère n'a jamais parlé. Nous verrons bientôt, quand il sera question de Fagriculturc des Hébreux, que les pains azymes et fermentes étaient connus à la miême époque dans la Palestine; le four me paraît donc une invention du temps d'Hîppocrate. Tous les traducteurs ont donné le nom de pain à la pâte préparée et cuite au four (i); je m'en servirai moi-même; mais je fais observer, pour l'exactitude historique , qu'il n'y aura de vrai pain , c'esl-^dire de pâte fermentée et^ravaillée, en Grèce, en Italie, et même à Paris, que dans le seizième et le dix-seplièmé siècle; et que le pain de Paris, le meilleur du monde entier, ne sera parfait que dans le milieu du dix -huitième. J'en donnerai la preuve en traitant de l'agriculture sous la seconde et troisième race.

Hippocrate comptait trois sortes de pains , le pain cuit au four, le pain cuit sur l'âtrc et le pain rôti en broche. Il en dit les différences

nutritives. Les pains du four sont plus nourrissans que ceux des foyers et des broches, en raison de ce qu'ils sont moins desséchés

(i) Ex trUico maceralOy sitbacio et assato j pemem, (L. 17.)

du brûlés par le feu ; ceux qui sont cuits siii' une plaque et sous la cendre , sont très-secs ; les plus nourrissans sont ceux qu'on fait avec la fleur du blé-froment (i).

Hippocrate, cependant, connaissait déjà lui-même la pâte feraientéc; il en dit le pain plus léger, et il en donne la raison; la matière qui le fait-lever absorbe Pexcès de Thumidité de la pâtci.

Il donne le nom de mata à la pâte faite de farine d^orge , ce qui est plus connu sous le nom de polentè; on est foadé cependant à ne pas regarder la maza comme du pain ; car Hippocrate dit lui-même qu^on faisait la maza avec la farine d'orge exclusivement (2).

La fleur de froment, hors delà panification, servait encore à faire des breuvages, ou boissons rafraîchissantes (3).

( I ) Panes fiirnacei magis aluni , quamfocaru et vertiia^ riij qnod miniis exurwilur ab igne^ cUbano autem ùctiy cl siibcineridij siccisdmi^ similagenei j forlissimi y quod ex alicdjîunt* (L. i.)

Ex his autem fermentatus y Icvior , quia fermenti ar^ dore y humidilas consumplu est. (L. i, s. 9 et 11.)

(2) t!x hordo mazam, (L. 17.) ^

(3) Alica et ptisana Iriticea sorbUione. (L. 2, 4 et 3^.)

Les Grecs consommàîen.t alors beaucoup tnoins de viande qu'au temps d'Homère; cela n'a. pas mêifce besoin de preuves. On ne peut^ en effet, avoir de nombreux troupeaux, qu^en observant strictement le régime pastoral; mais on vient de voir que l'enlèvement des ^troupeaux était à la fois un moyen, de signaler sa bravoure et de faire une guerre à outranqe à une nation. Il faut de longues périodes de paix et de tranquillité, pour élever et multiplier les troupeaux; les pasteurs doivent les rentrer tous les soirs dans les parcs de nuit. Il faut des pâturages variésL pour rassortiment des espèces ; il n'est donc pas étonnant qu'en Grèce , où le feu des vestales s'est éteint plus souvent que celui de la guerre, le régime purement pastoral ait cédé de sa tenue, ou de son empire, au systèrhe céréal agricole. Il suffit d'une année, à l'aide de la charrue, pour couvrir un sol d'une riche moisson; il faut au moins dix ans de préparation du sol, pour le rendre herbagcr et pour le peupler de bestiaux. Le sol de la Grèce, ainsi consacré aux céréales, a forcé les Grecs à se déshabituer des vivres-viandes , et à substituer le vin au laitage.

La viande se préparait de plusieurs manières. Hippocrate semble donner la préférence à relie qui était maccrce dans du vinaigre, et salée (i). Il condamne la viande de porc. Les organes digestifs avaient donc déjà subi de grands changemens depuis Homère: Hippocraie, infailliblement, avait fait quelque observation de ce genre. Quoi qu'il J en soil. la viande de porc est encore la moins digestible; cl pour nous-mêmes, eiie exige des salaisons : Hippocralc avait raison (2). Celle des liétes fauves était réputée plus lé-i gère (3). Il paraît, au surplus, rpie le soin de mariner et de saler les viandes élait général. Homère même en a fait mention; les vivres pour la marine ont dû faire perfectionner ce mode économique.

Parmi les légumes. Hippocrate a nommé l'ail, l'oignon, l'asperge, la bette, la coriandre, le melon, le concombre, la laitue, les pois, les fèves, les lentilles, le porreau; mais il les considère moins sous les rapports nutritifs, que relativement au régime médical,

(i) fil acelo asservittœ multwn nulriunt. (L. i et Ji.) (a) Porcùtiu, prava: sunt. (L. 2, 60 et 317.)

, (L. i,46el I9<.)

C 3o5 ) pour lequel il porte une sentence digne de considération , au moins sur certains légumes, c'est qu'en général ils causent beaucoup de vents (i).

Quant au laitage , il en traite plutôt comme un moyen curatif, que comme substance nourrissante. H avait déjà reconnu que , pour certaines affections de poitrine, il était avantageux de recourir, dans la belle saison, au\ laits d'ânesse, de cavale, de vache, de cbè- Tre et de brebis (a),,

Hippocrate juge la question du beurre, en même temps qu'il la définit; car le beurre , proprement dit, n'était pas encore inventé : nous traiterons cette question fort importante en économie, quand nous serons à l'époque relative (3).

Les peuples nomades, dît Hippocrate, boivent du lait de cavale, et de ce lait même ils font des fromages ; il dit leur genre de vie, et le coup-d'œil est précieux à recueillir. Ils

(i) Omnia fluhiosa sunt. [L. -i, 5q et 3i5.)

(a) Lactis bubuli, equini, asini, caprini, in pidmoiutm

affeclibus, usu. (L. :t, 4 et 202.)

(3) BiUyrum leii:; esl, in superficie comiilit. (L. a, 44

et 353.)

^^ att

( 3o6 ) ont pour abris un cimriot à quatre roues,' atteië de deux paires de bœufs ; c'est là que se retirent les femmes et les en fans (i); les hommes restent sur leurs chevaux, et suivent les chariots. Tous vivent de viande cuite, boivent du lait de cavale et mangent du fromage (2).

Les bœufs en Scythie n'ont point de cornes (3).

Cette dernière observation est remarquable pour l'histoire que je traite; elle prouve d'abord que les bœufs attelés aux chariots, tiraient avec des colliers, ce qui reporte bien loin la question comparée du trait, ou par les épaules ou par la tête (4). On a fait sur cette question maints plaidoyers pour et contre ; le gouvernement ni l'Académie n'ont jamais daigné s'occuper de la solution, qui pourtant serait importante; car c'est toujours un bien d'accroître par la mécanique

(i) Ainsi vivaient les Gaulois.

(3) In curribia habitant quatuor rolis ; paria boum duo; in his mulieres; viri in eqiios, armenla iequntur; wjcuntur camibiu cocliss bibunt lac efjmaum ; comcdurd hippacem.

(3) Bovea cornibus eurent. (L. i, 44 ^' 354-)

(4) M, Hiixard fils a os^ juger cette questio est bien jeune ou novice dans la science de 1'

..on, ma«,u .'agriculture. I

(3o7 ) la force des aiiimnux qu'on emploie; peutêtre qu'un jour on parviendra à la résoudre. La consommation des fruits verts est traitée superficiellement dans les écrits d'Hippocrate. Tout porte à croire qu'au ti-mps de ce grand homme, on jugeait des fruits comme au temps d'Homère. Ce qu'il dit du figuier, confirme en quelque sorte**ios premières observations sur leur crudité trop active. Il nomme du reste les alises, les nèfles, les cormes. Hippocrale, cependant, n'était point étranger à l'opération de la greffe, qui est une si belle et précieuse conquête du génie de l'homme sur les fruits sauvages de la nature. N'est-ce pas Hippocrale encore, qui a reconnu et déclaré un des premiers, l'ordre, les lois et les bienfaits de la végétation ; c'était prendre bien haut un tel essor physique, que d'attribuer à l'air des qualités nutritives, que tant de gens encore et même des savans attribuent exclusivement au sein de la terre. Il a dit ; " Les arbres se nourrissent à la fois par l'air et par la terre ([)• "

(i) Ex supernâ t-i iii/i-iion' parie ai hoirs nuti iuiiUir. ;,L. i,a4et i5i.J

Il n'y a qu'une voix à l'Académie des sciences, pour taxer de préjuges l'influence de la lune, qu'un si grand homme a regardée comme réelle , et à une époque où la nature avait plus d'énergie et de virtualité que de nos jours, oiî les observations de la nature composaient toute la science de l'homme. Il a fifit observer inutilement aux médecins, qu'il existe des différences remarquables dans les maladies aiguës , sous l'influence de tel ou tel astre, et surtout sous certaines phases de la lune (i).

La saine physique, non Celle qui s'appuie sur la géométrie, sur l'astronomie et sur les mathématiques transcendantes, non celle qui s'est formée de corollaires d'argumentations et de colonnes de chiffres immenses, non celle enfin qui juge de l'état du monde par

(i) Maxime niifeni ois^n-are... astrontm exortus con-siderare, prœcrpttk canis , arvturi et pléiadum. . morhi enini in kis maxime jtiditianlur... volo etiam demonstrare, ijiuuilUm in. Asiâ cl Eiiropd diffenait oitutia inler

se... et renim a terra noscentium , itemque hoiiùnum

al/fue sic efuidem i de Egyptiis flyfbicis... lemporajormarum nabtrant varianl deindc , mores, ieges, consiie.Utdines, et qiii^uc de naUtrii... aversnnlur. (L. i, v. 'i^^.}

C 3o9 ) lies calculs infinis et par des probabilités, mais une sage expérience bien raisonnée, pourrait faire découvrir encore beaucoup de choses ou de réalités sur des influences inaperçues.

On a jugé plus expédilif de nier; dans ce cas, il y a tout bénéfice pour la médiocrité : car, par le fait seul, celui qui nie cetle influence, se met du bord des savans; quand celui qui doute ou qui croît à des influences dans des circonstances données , est rangé par le corps des savans au nombre des gens médiocres, ou tout au moins, au nombre des gens à préjugés; toutefois, je ne m'érigerai pas en juge d'une telle question ; je sens toute mon insuffisance; cet aveu fait, et sans modestie feinte, je me permettrai de faire observer, que les plus hauts académiciens en astronomie et en géométrie, ne sont pas positivement autorisés à nier l'influence d'un astre qui périodiquement et mathématiquement, fait croître et décroître les eaux du vaste Océan; cette vérité, au surplus, ne nous a pas été annoncée par les savans d'académies; car au contraire, il leur a fallu la subir et la reconnaître par la toute puissance des peuples maritimes et par les navigateurs.

(3,o) On rencontre même encore des savans d'ordre supérieur, qui ne se prêtent dans leurs alloculions, à répéter cette action de la lune dans !a marée, que comme ils se prêtent à faire lever et coucher le soleil , ainsi que le dit te vulgaire. Je me range donc de l'avis de l'académie de Saxe-Golha, qui, à la fin du dix-huitième siècle , proposa à toutes les académies du monde, de faire des observations comparées et instantanées sur les influences de la lune , en s'attachant d'abord aux choses signalées par les anciens, déjà célèbres, et à celles que le peuple agriculteur redit de siècle en siècle ; il n'y avait rien que de sage dans cette proposition, puisque le résultat pouvait faire considérer les influences de la lune comme un vrai préjugé populaire : dans ce cas, c'était éclairer le peuple et la jeunesse sur une opinion gt^néralement répandue. Plusieurs académies, entre autres celle de Turin, acceptèrent, mais l'Académie des sciences de Paris la reçut avec un superbe dédain ; elle pouvait avoir de fortes raisons pour la combattre, mais il était de son devoir et de son honneur de s'en expliquer : elle refusa net son concours.

Comme agronome, je dois indiquer du moins quelques-unes des choses qui font impression ou croyance parmi le peuple agriculteur. 1° Il en fait dépendre la conservation du bois coupe, dans telle ou telle phase, et celle de maintes viandes ou autres préparations économiques; 2" le sort des blés, grains ou graines semés dans telles ou telles circonstances; 3" la dure'e de la vie de certains animaux et de leurs développemens ; 4" la qualité, la limpidité du vin soutire et tiré dans les mêmes cas; 5" après l'hiver, la mise au vert des animaux domestiques dans les pâturages; 6" la perfection des organes des animaux, etc., etc.

Je dirai donc moi-même, avec Hippocrate, qu'il ne faut pas se lasser d'observer de telles influences. Il signalait spécialement la canicule et les pleïades; il prétend même que c'est ainsi qu'on peut mieux juger des maladies aiguës. Il fait observer, sur ces influences, que ce qui est vérité sous un climat, peut être une erreur ailleurs ; il cite à ce sujet les différences essentielles des choses et des êtres, en Asie et en Europe (i).

[1) In Àsidy in Europà inler se di(ferunl omnia. (L. i.)

(3,0 Je ne cillai qu'une des observations d'Hippocrale sur le très-singulier effet d'un usage continu dans certains exercices, et que la nature n'admet que par exception. Les Scythes et les Parthes ne quittaient pas leurs chevaux ; dans cette équitation continue , ils contractaient de telles dispositions de muscles, qu'ils ne pouvaient plus vivre à terre sans (éprouver de vives douleurs dans les articulations, et principalement dans les organes de la génération. L'expérience avait appris qu'en ouvrant les deux veines qui longent les oreilles, le sang coulait jusqu'à épuisement : un profond sommeil alors s'emparait du patient ; et lorsqu'il se réveillait , il ne souffrait plus, mais il était devenu impuissant; c'était au point qu'il prenait des hahits de femme. Hérodote a rapporté ie même fait ; il l'attribue à ia colère de Venus : mais Hippocrate, moins mythologique, a déclaré que la cause en était duc à l'habitude extrême de se tenir à cheval (i\

Je ne dois pas omettre de parler de la pensée d'Hippocrate sur le fer : « Il peut, dit-il.

(i) Volorihus cfixPTuJirù ad coilwn impotentes. (L. : et 359.J

C3.3) guérir des maux contre lesquels tous les remèdes ont échoué, i- Le fer, au surplus, est encore un grand sujet de méditation pour tous les médecins dignes de ce nom : il se trouve dans toutes les œuvres de la nature ; il est même dans le sein de la vierge qui devient mère; il coule fluide dans les veines les plus ténues, et c'est à sa présence que le sang doit sa couleur; il est dans les plus tendres végétaux et dans les fleurs : c'est , en un mot, le grand Protée de la nature. Voilà un beau champ d'expériences à faire sur le magnétisme , au milieu duquel s'agitent le globe et ses êtres. Mais, qui osera jeter seulement des indices ? Cagliostro ferait encore aujourd'hui plus de prosélytes que Franklin et que Saussure. Nos savans et nos médecins sont si pressés de faire fortune, qu'ils redoutent les innovations, et bien plus encore les recherches qui, par des observations suivies, pourraient conduire à des sources nouvelles. Incertain de pouvoir conduire cette histoire jusqu'au dix-neuvième siècle, je veux anticiper ici sur l'avenir, pour démontrer, par l'énorme lacune qui nous sépare de l'âge d'Hippocrate, combien l'esprit humain s'est (iloigné sans cesse et de plus en plus du

(3.4 ) double but (jue lui révélaient partout la nature et les grands hommes de l'Egypte et de la (ircce ; je veux, sous les auspices du fondateur de la médecine , prouver à tout jeune historien et médecin, qu'en s'occupant des études de la nature, et surtout de l'agriculture, on peut à la fois bien mériter de sa patrie et de l'humanité.

J'ai fait bien des recherches pour connaître au vrai le sort ou l'influence de la médecine dans les siècles qui ont précédé l'ère des Césars, ainsi que dans ceux du Bas- Empire, el je n'y ai vu aucune trace de cette grande pensée qui avait porté Hippocrate à embrasser à la fois, dans sa carrière, des études suivies sur la vie de l'homme et sur celle des animaux des champs, soumettant d'ailleurs son système à celui de la nature, dans chaque localité, pour les influences de l'air et des eaux.

J'ai vu, au contraire, que tous les médecins, depuis celui d'Artaxerce jusqu'à celui de Louis XIV, semblent avoir eu horreur de la nature, ainsi qu'on a supposé, dans les écoles, qu'elle-même, à certain point, avait hprreur du vide ; car tous l'ont abjurée , et à l'envi sacrifiée à l'astrologie , à des amulettes»

( 3,5 ) à des épreuves superstitieuses, et des amalgames plus que bizarres de substances animales et végétales. L'histoire est pleine de ces tristes ou honteux résultats ; et nulle part on n'a cité un seul savant qui ait osé associer dans ses travaux les hommes et les animaux des champs, et comprendre en outre dans ses observations les influences do l'agriculture, de laquelle tout ressortit et se vivifie.

L'ère chrétienne a été surtout funeste à l'art de guérir, en ce que partout, dans l'Europe du moins, les médecins se sont faits les bumbles et serviles cliens des prêtres et des moines , auxquels ils devaient révéler le sort des malades in extremis, qui étaient riches ou pnissâns. Cette servilité absolue, qu'on peut comparer à celle des fils du Vieux de la Montagne, a duré et s'est accrue depuis les rois de la première race jusqu'à Louis XIV, qui fut l'époque fatale et honteuse des ans pour les préhensions et les confiscations. C'est, au surplus, une vieille mine que les jésuites ont grandement et impérieusement exploitée dans toutes les terres et tous les royaumes de leur domination.

Après plus de vingt siècles de ténèbres, d'ignorance, de superstitions et de fanatisme,

(3,6 ) nous avons vu apparaître, au milieu du à'mhuilième siècle, un homme de la trempe d'Hippocrate, et qui, par son beau travail d'anatomie comparée, s'est montré assez fort i pour secouer la poussière de la vieille école, I et pour entreprendre la médecine sur les principes laissés par Hippocrate. Sa réputa- [ lion était déjà faite parmi les vrais savans, * car il était médecin de la reine, car le gou- ' Ternement le choisit pour aller arrêter l'in- Tasion de l'épizootie du Languedoc; mais, ' dans ce temps-là, nous avions des Turgol et des Bertin pour ministres, des évêques dignes d'entendre les désolations des hommes des champs, des Noé, des Latour-du- Pin, et des intendans qui compatissaient aux fléaux de l'agriculture.

On a présumé quelque temps que M. Cu- ■ricr voudrait marcher sur les traces de Vicq- I ^'Azyr; mais l'ambition lui a fait sacrifier froidement la gloire que donne la science vraie , et vers laquelle ses premiers pas avaient donné de justes espérances. Rien n'a pu le détourner de sa détermination. Ni les éloges périodiques des vieux savans, morts avec honneur, et sur lesquels, d'office ou dVliquPtlc , on fait étendre sur leur

vie passée l'auréole sacrcc de la philosophie; ni des amis d'une austère franchise n'ont pu le détourner de cette fatale aberration. Enivré de sa réputation première, il s'est cru tout à coup homme d'Etat, administrateur, et capable de diriger en outre tous les systèmes de l'instruction publique. Il s'est encore plus flatté d'être un grand orateur : on n'oserait affirmer, sur ce point, que nos plus chers et nobles orateurs de la tribune nationale l'aient désabusé, A voir Ids places qu'il occupe, on lui croirait un esprit multiple ou universel, car il prétend mener de front les travaux de l'Académie des sciences, et ceux qui se font au Jardin du Roi.

Les nouveaux jésuites n'ont pas manqué de s'emparer, comme les anciens, des vieux médecins. Combien déjà ils en ont trouvé dignes de ceux du siècle de Louis XIV, «t pour qui sont toutes les sinécures, les faveurs et les sources du ténébreux Pactole! Je retiens à peine mon indignation, quand je vois certains médecins écrivains faire abstraction de la science chez les Romains et chez les Grecs, traverser ensuite tous les siècles de la monarchie , pour élever les découvertes modernes, et pour dénigrer Hippocrate, Ils

(3,8) sont si infatutis des progrès qu'on a faits en médecine, qu'ils ne tiennent aucun compte de la partie historique des arrêts du parlement et de la Sorbonne contre l'cmétique, l'inoculation, etc., etc., etc.

A la révolution, où le génie d'Hippocrate et de Vicq-d'Azyr auraient dû triompher, ou du moins être repris pour l'instruction, on a vu s'élever, et sans contradicteurs, maintes catégories qui confondent tous les principes acquis, et menacent à la fois la science et l'art de guérir : je veux parler de cette vanité puérile qui fait couvrir toutes les têtes de médecins et Ue chirurgiens du ridicule bonnet de docteur. Il n'y a pas jusqu'aux artistesvétérinaires qui se donnent les titres imposans de médecins et de docteurs {i).

On croirait peut-être que la révolution, et

( I ) Nous n'avons point d'écoles vétérinaires , seton leurs destinations primordiales. La thtforie les a ^^crdues^ ils serait impossible de s'y livrer à l'anatomie coiTjpai*^c. On j fait de beaux discours, tels que MM. Syriès de Mayrinhac Et Martignac viennent d'en faire.

J'ai entendu dire du bien de M. Girard, directeur de cdie d'AIforl; mais je crois qu'd n'est ps le maître d'am^iorer, c'est-à-dire, de simplifier.

Il en est ain i des haras, elc.

( 3'9) l'opinion, devenues plus libres ou entreprenantes, ont porte les médecins à s'occuper de l'anatomie comparée de riiomme et des animaux des champs; mais c'est une idée que la théorie a repoussée encore dans l'ordre des choses abjectes. Les chirurgiens, plus fiers encore que les médecins, méprisent toGle observation qui se rapporte à la vie et aux maladies des animaux domestiques : c'est au point qu'un médecin qui pourrait, par suite de ses études, arrêter une épizootie, refuserait hautement de s'en occuper. Mais faisons observer, à leur décharge, que si des médecins et des chirurgiens s'occupaient dn soin de guérir de vils animaux employés à l'agriculture, ils seraient infailUblement blâmes par la nouvelle Faculté. Le minisire de l'intérieur lui-même interviendrait peut-être, et revendiquerait l'exercice de guéiir les animaux pour ses docteurs-medecins-vétérinaires. Quenous sommes déjà bien loin, comme on voit, et d'Hippocrate et de Vlcq-d'Azyr !! Ce n'est plus la nature, en effet, qu'on cherche à observer pour atteindre au titre de savant; on écrit beaucoup encore, nn fait des encyclopédies sur tout, on produit beaucoupjde livres à vendre : pour en faire, on

exploite les recueils des anciens, comme ces vieilles mines abandonnées et encombrées par les éboulemens successifs des siècles. Avec beaucoup de patience et un peu d'art, on produit, comme siens propres, desaperçiis qu'on dit nouveaux, et qui ne sont que des redites déguisées. Combien de savans, renommés en histoire naturelle, en médecine et en physique, qui n'ont jamais fait d'autres voyages que ceux de Genève, de Montpellier ou d'Agen à Paris ! Combien de discours académiques, ou de dissertations, ont été faits sur l'organisation actuelle du globe par des savans, même du premier ordre, et qui n'ont abordé que Montmartre ou la butte Saînt-Chaumont î Ce n'est qu'à la fin de sa carrière que Fourcroi s'est décidé à aller en Auvergne.

L'appel qui a été fait par le gouvernement à certains savans pour administrer, a porté un coup mortel aux sciences : aussi, tous les nouveaux initiés s'attachent à hisser une double voile au vent de la fortune. On ne voit plus de Saussure, de Dolomicu ni de Vicq-d'Azyr.

Pour terminer celte digression, je déclare que, pour élever le titre de médecin à sa juste

et légitime consiidération , il faut absolument lui soumettre ,1e vaste champ de la nature , et, dans le cours de ses études, lui imposer l'obligation d'en offrir des preuves. Il faut également coordonner les études de la chirurgie et dç Tart vétérinaire ; ce n'e^t qu'à ces titres que Tart combiné du médecin, du chirurgien et de Tartiste- vétérinaire pourront, d'une part, faire faire da grands. et sûrs jHTO^ès à l'art de guétîr; et que l'Etat, soùs les auspices de l'agriculture, tirera de grands avantages d'une science qui n'offre • encore que des erreurs, des incertitudes et de tristes préjugés, et qu'il tient lui-même dans l'isolement par ses rcglemens.

Agricttl. dts Grecs. 2 I

( 3ij )

<ri>V%-V»VV»%>»%i/^>>»^VVVV%/VVVW»V%^^/<^^»»/^^i^V%>%<l<%>»/Wl»M%V»/Wl^-%»

Page 1