‹ Histoire de l'agriculture ancienne des GrecsChapitre 26 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

PLATON. (4oo ans açant Jésus-Christ,^

Sa doctriDe et sa tendance à l'iddologîe. — Ses voyages chez Denis le tyran. — Ses idëes sur la perfectibilité de Thomme, — Ses illusions. — Il faisait peu de cas d'Homère, qu'il a critiqué pour. «es œuvres. ^- L'influence de Platon sur le sort de la Grèce.

Platon, dans TAttique , faisait unie révolution à sa manière, et de laquelle, il faut l'avouer, il était loin de prévoir les conséquences. Elève de Socrate, il en avait les principes; mais il était loin d'en avoir le grand et beau caracfère. L'exemple de son maître le rendait timide et circonspect ; pour dire la moindre vérité qui pouvait déplaire au peuple ou aux tyrans , il avait recours à des dialogues ambigus , et à des circonlocution$ dans lesquelles se noyait la vérité. L'habitude de s'expliquer ainsi, lui fit créer des

systèmes de morale et de philosophie tellement enveloppés de quintessence idéologique, qu'il était à peine compréhensible ; mais par une fatalité qui est devenue trop commune, cette incompréhensibilité a fait sa fortune et son renom (i). Il s'est vu bientôt le chef d'une grande école; la perfection humaine devint sa chimère. De tous les philosophes du temps, il a clé un de$ plus superstitieux, surtout pour les nombres et pour les jours : cette faiblesse, qui n'est que trop bien constatée , aurait dû pourtant diminuer l'estime et la confiance qu'on l^Lattribue si gratuitement.

A force de se jeter lui-même hors de la région terrestre, il ne parlait et ne s'occupait plus que d'un monde moral parfait ; il devint de plus en plus le jouet de ses illusions. Jamais, avant lui et depuis lui, nul n'a creusé aussi profondément la mine des idées ; ce qui est encore plus vraî^ jamais on ne leur a donné plus d'extensibilité : celle de l'or ne serait qu'une comparaison imparfaite.

Platon avait fini par repousser, condamner

(i) Plus heureux que les Grecs, nous avons âé\k plusieurs Platons.

€t presque abjurer l'empire des sens , pour ne préconiser que les hautes sensations de rame ; il s était lui-même tellement familiarisé avec ces idées, qu'il se crut le type des êtres purs et parfaits. Ses disciples, flatteurs comme ceux des rois, voulurent absolument trouver une cause à tant de pureté et de perfections surnaturelles ; ils déclarèrent donc que Platon était issu d'une mère qui n'avait pas cessé d'être vierge.

Cependant, l'école du philosophe faisait beaucoup de bruit dans le monde ; elle plaidait aux Athéniens , dont l'imagination active et mobile avait besoin du moins de rêver le bonheur. Le nombre de ses adeptes devenait considérable ; les philosophes l'approu- Taient, parce qu'il pensait comme Socrate sur la Divinité ; les rois, les tyrans et leurs magistrats l'appuyaient, parce qu'il commandait une obéissance passive ; les peuples même répétaient son nom, parce qu'il s'annonçait comme Tami de la paix. Des rhéteurs en firent un éloge pompeux à Denis, le tyran de la Sicile , qui , dans ce temps-là même, occupait la scène des combats et des dévastations dans la grande Grèce. Comme tant d'autres, il mettait sa gloire à détruire

les villes de foud en comble, à exterminer tous les hommes d*armes, et à transporter en masse la population des villes saccagées dans des villes nouvelles. Cest Denis le tyran qui dit aux Locriens ce mot terrible , et que reproduira toujours l'historien de l'agriculture , mais qui a été à peine remarqué par les écrivains aux gages des rois : Vos cigales ne chanteront plus qu'à terre»

O faiblesse humaine ! Platon, le sage des sages, le successeur de Socrate, fut moins fort qu'Anacréon ; il ne put résister à l'invitation de Denis, et à la vaiiie gloire de se montrer à la cour de ce tyran. S'il ne faut voir qu'une faiblesse dans le premier voyage, quelle épithète donner au second ?

L'antiquité a célébré Platon; les rois, les sacerdoces et les tyrans ne se sont pas offusqués d'une doctrine qui occupait et amusait les oisifs et les raisonneurs de place. Les hommes de sens, indignés ou fatigués des horreurs de la guerre et des lices de la tyrannie en robe ou en épée, ont applaudi à une doctrine qui du moins prêchait et promettait le calme, ou plutôt l'obéissance indéfinie. Platon, sans doute, aimait et honorait les vertus; mais son idéologie et ses illii-

sions, toujours croissantes par Teffct delà crédulité publique , ne lui laissaient plus voir le train du monde et ses tristes réalités. Il a ainsi inoculé chez les Grecs /la plus vaine scolastique ; croyant bien servir le bonheur de l'âme, il a fait absorber les nobles et pieux sentimens de patrie et de liberté, et préparer ainsi, par son prétendu miel allique, tous les hommes élevés, à porter sans discernement ou avec indifférente le joug des conquérans, et les fers houleux de Tesclavage. Il a fait consister le bonheur à vivre calme au milieu des tempêtes, à opposer la résignation et la douceur aux violences et aux injures des hommes du pouvoir et de l'usurpation ; il a déclaré que le bonheur de l'âme consistait à vivre dans la contemplation et réloignement du monde ; il a détourné les hommes de Tamour du travail et des par-, ticipations aux actes de la législation; il a été, sans le vouloir, un fléau pour l'agriculture.

On ne pourra jamais l'excuser, ni lui pardonner d'avoir mis le grand Homère à l'index de ses prédications : ce fait seul signale et met Platon plus à découvert, pour le jugement et les qualités du cœur et de l'esprit.

que tout ce qu'on peut lire- dans ses œuvres sur les perfections humaines. On se rappelle dans quelle circonstance Homère a conçu le plan de son Iliade : quels grands et pieux motifs Font guidé dans sa composition et dans ses récitations de ville en ville! Platon, au contraire, a affecté d'éteindre toute émulation civique et belliqueuse, préférant la servitude à cette indépendance qui constitue le beau caractère de Thomme, et que le souverain des dieux inspirait lui-même à Homère.

Ceux qui sont en état d'apprécier les influences que peuvent avoir des hommes fameux et accrédités, ne s'étonneront pas de trouver dans Y Histoire de l* agriculture des Grecs ces considérations sur Platon ; et je n'hésite pas moi-même à les justifier.

C'est au platonisme que l'Attique a dû son indifférence pour la servitude et pour les tyrans, pour la stérilité progressive de son sol, puisque , pour vivre , elle s'est mise forcément sous la dépendance des étrangers.

C'est au platonisme qu'on a dû les contemplateurs, les moines et les sectes qui ont fait ébranler tout le corps social en Europe, et qui en ont été les honteux et perpétuels tourmens.

Cest au platonisme que ]*Europe a dû la fatale existence du Bas-Empire, duquel sont sortis, comme de la boite de Pandore, tous les maux qui peuvent affliger et déshonorer rhumanitë.

C'est au platonisme qu'en Italie, en France, en Allemagne, on a dû Tengouffrement des biens des familles actives, pour en doter des fainéans, faisant croire les uns et les autres que le vrai bonheur de la vie consistait dans le quiélisme, Tégoïsme, et dans les limbes de la servitude.

Ce qui afflige et ce qui étonne le plus encore à présent, malgré tant de siècles de douleurs et de ténèbres, c'est que, malgré l'occupation de la plus belle partie du monde par le Turc, et que le platonisme lui avait préparée, le chef de l'idéologie, du beau idéal, en religion, en morale et en vie sociale, jouisse, dans les écoles et dans les livres de certains philosophes, d'une gloire ou d'une vogue que chacun s'efforce d'immortaliser. On enseigne Platon dans les cours publics ; et c'est en expliquant ses œuvres, que M. Cousin, si digne de soutenir une meilleure cause, s'est fait une sorte de réputation européenne, en flattant les quié-

listes et les illuminas d*AIUmagne et de France. Encore un peu de temps, et un autre Platon nous sortira tout armé du malheureux système qui domine ; encore un peu de temps, et le gouvernement, s il ne change, constituera le platonisme, contre lequel la congrégation n'est point hostile.

Je n'ai jamais entendu M. Cousin discourir sur Platon ; mais je voudrais bien savoir comr ment il explique la création ou la nature derame par le triple mélange de trois substantifs; comment la terre porte sur un triangle simple, et la mer sur un triangle rectangle; sur son bon et mauvais génie, sur la^ figure et les ailqs qu'il donne à lame.

Il est beau, sans doute, d'avoir dit de Dieu : L'étemel géomètre; mais quel philosophe la loué pour son enfer, et pour sa résurrection, dont le|systèmc est de faire sortir le citant du mort?

Démocrite, Epicure, et d'autres encore, ont combattu ceux de Platon; et on ne peut nommer aucun philosophe ancien qui ait justifié Platon. Notre Fénélon a embrassé celui du quiétisme , mais il n a point fait secte , et créé Tamortissemenl des nobles ^ et utiles passions.

Voltaire > le champion intri^pide de la philosophie, a regardé Platon comme un sophiste ; il n'hésite point à dire qu'il a fait plus de mal que de bien.

Pour ramener encore vers Platon, on déclame contre Voltaire : mais que ses partisans nous disent donc le bien quil a fait; qu^ils s'appuient sur des faits de sa vie, et sur des principes qui ont traversé tous les siècles.

Je suis loin de vouloir interdire les opinions sur Platon et son idéologie ; maj^ je métonne qu'un gouvernement paie un cours public sur Platon, à moins qu'on en veuille revenir à un Bas-Empire, quand ce même gouvernement poursuit ou persécute l'enseignement mutuel, par lequel il s'agit seulement d'apprendre à lire et à écrire à la masse du peuple.

La tournée de M. Cousin en Allemagne semble lui avoir inculqué des idées mystiques, ou, pour dire plus justement, des idées romantiques ou ossianiques; mais, du moins, s'il ne faut pas proscrire l'école de Platon, il y a du danger pour Pesprit public national à en entretenir la jeunesse des hautes écoles, à moins qu'on ne veuille en faire des

millions de prêtres, d*idéologues et de contemplateurs. Des prêtres, des Pères de TEr glise même ont trouvé dans ses œuvres un enfer et la résurrection ; d* autres ont admiré le système que tout être vivant sort du mort, système dont M. de Lamartine , Toint de la congrégation, s'est fait Tapôtre ouïe partisan (i).

Je ne rappellerai pas tout ce qu ont dit de Platon, bien et duement païen, certains chrétiens et certains ordres monastiques ,^ pour faifll du philosophe grec und sorte de précurseur ; c^est bien assez pour ma faible voix de m'élever, comme historien de Fagricnl-

pAa

(i) Dans une allocution au tombeau, M. de Lamartiise a dit :

G tombeau! tous êtes mon père, Et je dis aux vers de la terre :

Vous êtes ma mère-^t mes sœurs...

Il s'exprime ainsi sur la rësurrection :

Levez-vous

Qu'entre vos os flétris, vos muscles se replacent; Que votre sang circule et vos nerfs s'entrelacent :

Levea^vous , et voyez qui je suis

Les restes du tombeau

Entrechoquent soudain leurs ossemens flétris; Leurs os sont rassembles, et la chair les recouvre.

ture, contre sonilluminisme, contre ses ravissemens et ses extases , qui ont de siècle en siècle fait mépriser Tamour du travail et de l'industrie, et fait préférer les cours des rois et les villes à nos champs.

•/%/«;^l/%l«fW%l/«%WWMV«VV^^WWM/««««W^MM^«M/l^%Wl'V«%WV«^%V

Page 1