CHAPITRE XVI ET DERNIER
RÉFLEXIONS ET PBOPOSITIONS POLITtQTJES, SELATITEMEITT A LA GRÈCE ETA l'eVROPE^EN COHSéQTJEll CE DV TRAITE d'aSDRIHOPLE , DU l4 SEPTEBfBRE 1829. ■
Il n*y a point d'hommes d*£tat instruits par rhistpire des empires , par une saine politique, et libres dans leur raison; il ny a point de philosophes vertueux et indëpendans dans la maQifestation de leurs pçnsëes ; il n*y a point de prélats pieux et sincères qui ne regardent encore, relativement à l'Europe, rimpiantation forcée des Turcs et de leur gouvernement sur le Bosphore , comme une très-fatale anomalie politique, comme une pierre d'achoppement à une plus complète civilisation de l'Orient, etconséquemment, comme une cause active et persistante de guerres, d'autant plus funestes et terribles, que les Turcs réputent comme une faiblesse
ou comme une abstraction, le droit des gens et les sentimens qu'inspire Thumanîtë.
Si les gouvernemens de l'Europe, après la chute de Napoléon, avaient été bien pénétrés de cette vérité plénière, au lieu de convoquer des congrès, pour river les fers des peuples asservis à certains trônes et à la tiare, ils auraient mis en délibération les moyens de rejeter hors du Bosphore le sultan de Constantinople et ses t^ordes, qui faisaient alors dans la Grèce une boucherie épouvantable, et cela, parce que ses peuples, après trois siècles de barbarie, d'esclavage ëtd' humiliations, avaient osé vouloir redevenir libres. En sage politique, cétait un tnotiF plus que suffisant pour forcer le sultan à relldré la Grèce libre; c'était le rôle ou Tinitiâtive que devaient prendre les cabinets chrétiens et catholiques de Russie, d'Allemagne, de France, et le pape lui-même, comme chef de la chrétienté. L'Angleterre, de son côté, devait souffrir dans son orgueil et dans ses intérêts, que ses flottes et les navires de son commerce fussent exposés à' se voir fenmer des mers qui, depuis tant.de siècles, y appellent en vain le commerce et rindustrie de l'Europe occidentale. Un adle de navigation
libre pour toiis les pavillons, eût été un des plus beaux traits de la politique européenne, et un grand monument dans le droit des gens. Un tel acte eût rallié tous les peuples a leurs trônes respectifs; et il n'y avait pas de résignatioiis , d'efforts et de sacrifices qu'ils ne fussent tous capables de faire, afin d^accomplir un tel et si grand bienfait.
Les massacres des Grecs, chrétiens et coreligionnaires des Russes, étaient pour toute TEurope un motif bien légitime pour dê-^ mander d'abord , par les voies diplomatiques, et pour exiger ensuite de la Porte-Ottomane, au nom des nations et de l'humanité, l'entière et libre indépèndafyce de la Grèce. Ils devaient immédiatement, el par un juste hommage rendu aux droits des nations et des trônes, demander la liberté des mers intérieures, dont le sultan s'était arroge les clefs ou l'empire exclusif : l'Europe et le monde entier eussent applaudi à ce grand acte de sagesse et de justice.
C'était bien alors qu'il aurait fallu nommer cet acte du congrès une sainte alliance, puisqu'on définitive, infailliblement, il en serait résulté l'expulsion des Turcs hors du Bos-^ phore. Ija Thrace, la Moldavie, la Valachie,
qui forment encore la plus belle partie de ta cime européenne, auraient vu avec une reconnaissance éternelle « arracher et s*anéantir une fatale et maudite greffe, dont la sève acre et mortelle est et sera plus que jamais inalliable avec celle de l'Europe et des cli» mats de la Grèce, et qui, semblable au bohon-upas, ne peut végéter et durer qu'en s*entourant d'ossemens et de cadavres.
Mais il en a été tout autrement ; la Russie, qui deux fois avait excité les Grecs à se déclarer îndépendans, a été la première, par les plus pitoyables suggestions, à faire cause commune avec les autres puissances, pour laisser le Grand-Tuipc exterminer les Grecs et ravager leurs territoires. L'Angleterre, qui plus qu^aucun autre Etat doit connaître le prix de l'indépendance , et par elle-même et par les Etats-Unis du nord de l'Amérique; l'Angleterre, dont la vie et la durée sont essentiellement dans un commerce libre, et dont rindustrie n'a plus rien à craindre des rivalités des autres nations; l'Angleterre, qui depuis vingt-cinq ans signale le dessein de civiliser tous les peuples par l'Evangile, dont elle fait distribuer gratis des exemplaires à la Chine, aux Indiens et aux sauvages;
TAngleterre, qui semble avoir presque senti ses entrailles s'émouvoir contre la traite et l'esclavage des noirs; l'Angleterre, dis-je, a été la plus ardente à se déclarer pour la cause du sultan contre les Grecs. Pour le bien servir, et sans qu'il ait daigné même faire connaître le moindre désir, elle a fait jouer tous les ressorts de sa haute et basse diplomatie^ afin de contrarier ou de neutraliser les efforts des Grecs; et ce n'est qu'après trois ans de massacres et d'horreurs, qu'elle a bien voulu , et encore par un leurre politique dont elle se repent aujourd'hui, concourir au traité du 6 juillet. »
L'Autricheoublianttoutàfaitqueles Turcs, en très-grandes armées, étaient venus assiéger Vienne, a pris ostensiblement la direction executive des arrêts ou conciliabules des congrus, et s'en est même arrogé la police.
La France, encore étourdie du parcours des armées étrangères et des millions qu'il a fallu payer, s'est rangée avec une docilité inouïe sous les ailes du Saint-Père, qui pensait alors, et insinuait qu'en laissant le Turc affaiblir les Grecs et ravager leur territoire, ce serait un moyen dMtouffer le funeste esprit de liberté et de révolution, contre le-
Agrievl. Ats Grecs. 3o
quel le Vatican et les ministères de France ont dans un même esprit suscité les missions, le jubile , leis jésuites et toute la milice papale. Le Saint-Père, au surplus, a donné la mesure de sa politique extérieure , en se tenant d*accord avec les cabinets du congrès, pour tout ce qui se faisait contre les Hellènes, qu il réputé schismatiques»
Le sultan n*a pu ignorer tous les soins officieux quont pris les hommes i^s trois congrès, pour reconnaître la légitimité de ses droits sur les Hellènes. S*il a paru les ignorer, ou peu s*en soucier, les agens diplotnâtiques n'ont pas manqué de les reproduire dans leurs notes officielles et secrètes. Il n*a pu ignorer également tous les petits services que les Autrichiens et les Anglais, à l'envi, n*ont cessé de rendre aux Turcs contre Ie$ Grecs. Cependant, inflexible dans ses idées de puissance, le sultan a constamment refusé les avances respectueuses des ambassadeurs francs ; la victoire même de Navarin n'a pu rébranler, et il a persisté dans sa résolution de ne devoir qu'à lui-même la sûreté de son empire et sa souveraineté sur la Grèce (f).
(r) Quand Mustapha, en 1770, d^làra la guerre â la
Les destins en ont autrement ordonné ;^la Russie , bien avertie de ses fautes ou impré-
Russie, il fit .annoncer qu'il ir^it en personne battre les Russes, à la tête de trois cent mille hommes. La Moldavie sétile j pour le trajet de son armée* jusqu'à Moscou , fàt impi^éè k iît: 'hiilUcâi de boisseaux de blë. Il y àVait alôr^ dans les- arsenaùt &ix cents piècei kie canons ; mails , à la revue gëp^rale y on ne trouva que soixante pièces ^a état de servir. L'armëe du ^rand-visir fut battue; il fallut repasser le Danube, et on ne prit poste qu'à Ealada. De'jà, dàn^ cette gùeri*i^, les Turcs ëmigraient en masse dans les camps russes. Le général Romanzoff s*y couvrit de gloire : âptit huit pachas, toute Tartillerie, et mit hors décbm-^ bat cent cinquante mille hommes. Celle de 1771 ne fiit pas moins glorieuse pour les armes Eusses : les Turcs! furent battus devant Napoli de Romanie ; Bender fut assiégé ; la flotte russe s'empara «de Navarin ; à Coron , les Grecs firent le général turc pi-isonnier. Se voyant ainsi bal tu sur tous les points, le Visir, par un ordre du jour, ordonna aut corps de l'armée qui tenaient encore lettrs positions de se reudre aux troupes.de la Russie : ce qui fut fait par un corps considérable à Ismaïjof. .
Daus le même temps, le général Tottleben remportait victoires sur victoires en Perse. Schéripan, Bagdad, Coûtai. {311 ept pris; le génprai.HvTaclius battait les Ti;rc$ à AcaJzil^'^qtJEr^q-oUjPi fut pî-is. . ; :
. Le gei^éral ,Prloff venait de remporter uae victoire i^^ya]|| éclatante dans le canal de Scioy.où les Turcs, avai^it po^r^pt^aetze.vaisseaux de ligne. ,)
Les Grecs, s^lors , comme ceux du temps présent , ne oe9"
voyances dans la campagne de 1828, a trèsbien combiné, pour celle de 1829, les raouvemens de ses armées avec ceux de ses flottes. Le général qu elle a opposé directement aux Turcs, excellent homme de guerre et de génie militaire , a négligé les vieilles tactiques, d'après lesquelles on doit attaquer préalablement, successivement et par ordre, les places fortes et les citadelles. Par d*habiles manœuvres il a abordé les mont§ Balkans , et en peu de jours il s*est vu au sommet le plus élevé, d'où il est descendu, avec toute la prudence d*un Ulysse, dans la plaine d'Andrinople. Cett<r audace a étonné tous les hommes de guerre et les grands diplomates; l'Angleterre en a été consternée, et volontiers son gouvernement aurait donné à ce hardi fait d'armes Tépithète qu'il avait déjà donnée à la bataille de Navarin. Le sultan, stupéfait, s'est alors abandonné à la magna-
saient d'implorer la czarine et ses gënëraux ,' pour rejeter en Asie le sultan et son gouvernement , « sous lesquels , disaient-ils, il n'y aura jamais ni paix ni liberté pour nbus; » mais la czarine et ses gënëraux sacrifièrent la Grèce et l'abandonnèrent au Turc : fasse le Ciel qu'il n'en soit pas ainsi sous l'empereur Nicolas , si ce n'est déjà fait! !!
( 469 ) nimité de Tempereur Nicolas; TAngleterre, de son côté, a cherché à désabuser le divan sur Tabsence des flottes anglaises aux Dardanelles.
Si le traité d'Andrinople a décidé de la victoire entre les belligérans, il n'a point satisfait ni tranquillisé TEurope. On s*accorde en effet généralement à redouter un jour la puissance colossale de Tempire de Russie, comme à prévoir une vengeance conjurée et terrible de la part des Turcs, si fiers par caractère, si orgueilleux par habitude, et si humiliés par le traité du i4 septembre 1829 ; elle est d'autant plus probable , que de leur part, en outre, il s*agira de venger leur religion et leur prophète, et conséquemment de faire une guerre qui sera à la fois politique et religieuse. Ce n'est pas qu'on puisse craindre aujourd'hui des levées en masse de la part des Orientaux, ni même de la part des peuples civilisés ; mais des irruptions , telles qu'elles fussent, mettraient l'Europe en guerre perpétuelle , soit vers le Bosphore , soit vers les côtes d'Afrique, où il y a également de grandes vengeances à exercer ou de superbes conquêtes à reprendre : il suffit de nommer les Maures et les Sarrasins, si
odieusement décimés et chassas de l'Espagne. Ce qui étonne et afflige le plus , dans le traité d'Andrinople, c'çst le silence qu'on a gardé sur le sort de la Grèce , qui semble de nouveau sacrifiée à la soldatesque et aux sbires de la Porte-Ottomane.
On opposera peut-être que le sort de la Grèce ayant été le but des troiâ puissances, il fallait leur concours pour en décider définitivement. Gé ne serait là qu une argutie diplomatique ; car la Russie n'avait pas à cramdre que la France et TAngleterrei, qui avaient atrtié sur terre et sur mer pour l'indépendance de la Grèce, trouvassent à redire à une disposition première pour faire déclarer la Grèce entière libre et indépendante; et puisque les plénipotentiaires russes, et le médiateur intervenu, fort sans doute des instructions récentes du cabinet russe, ont eu le soin de faire au vainqueur une si large part en territoire, en possessions maritimes et en indemnités pécuniaires équivalentes à un immense trésor (la seule chose qui manque essentiellement à la Russie), ils pouvaient très- facilement stipuler rindépendance absolue de la Grèce, en reportant'ses limites oii frontières, a celles qui
( 47' ) pouvaient le plus assurer et garantir sa liberté. Ils le devaient avec d'autant plus de raisons^ que les agens délimitateurs avaient eu la faiblesse ou la honteuse déférence pour l'Anglais, de laisser la célèbre. Athènes TURr QUE, c'est-à-dire esclave. Ils le devaient encore par justice, car la sainte insurrection de la Grèce avait été la cause primordiale d>es plans et projets de la cour de Russie sur la Turquie.
I^ ^mple reconnaissance, si ce mot avait quelque valeur en guerre ou en diplomatie, devait enfin déterminer les plénipotentiaires à faire prodominer sur toutes les stipulations, celle de la liberté de la Grèce, constituée et reconnue sous les auspices et la garantie des autres puissances d'Europe. Il faut croire que le ministère anglais, désappointé dans ses vues et dans ses promesses au divan , ne se serait pas déshonoré au point d*y trouver à redire, alors même qu'il eut été dit dans le traité, que les Ues Ioniennes feraient partie intégrante de la Grèce ^ après qu'elle aurait été constituée en état de royaume, d'empire ou de république. Celte absence de stipulations relativement à la Grèce, ne démontre que trop que le cabinet russe
S* est beaucoup plus occupe de ses intëréts et de sa puissance, que du sort et des droits sacres des malheureux Hellènes, ce qui, pour ne rien dire de plus, n'est |ii généreux ni digne du siècle.
Il ne m*est pas donné, comme simple historien de l'agriculture de la Grèce , et moins encore comme modeste agronome, de prendre une initiative sur l'exécution patente et occulte du traité d'AndrinopIe, afin de tranquilliser l'Europe, de prévenir des guerres asiatiques, et de rassurer la Grèce alarmée, dont le sol fume encore du carnage des Turcs; mais comme les titres que je viens de prendre rendront mes réflexions relatives, sans conséquences dans l'ordre et les voies de la diplomatie, je n'hésite même pas à m'en expliquer : ce sera, si l'on veut, un grain de mil dans la vaste balance des maîtres du monde.
Il me semble impossible que les cabinets d'Europe, qui mettent l'avenir de leurs Etats respectifs au premier rang de leur devoir envers le souverain dont ils dirigent les affaires, et envers les peuples, auxquels ce dernier a fait ou du faire le serment de veiller à leurs intérêts et à leur conservation,
( 473 ) se dispensent d*intervenir maintenant pour donner au traité d'Andrinople et aux conventions qui vont s'en suivre, une direction qui, sans altérer le mérite de la victoire et l'entière indépendance de la Russie dans sa consistance territoriale et maritime, pourr rait néanmoins tranquilliser l'Europe et les cabinets, qui s'inquiètent pour des évènemens ultérieurs très -possibles et très -probables. Le moyen d'intervention est même tout tracé ; et puisqu'il a été pris déjà pour mulcter un grand peuple victorieux, et pour ôter à d'autres le désir ou la tentative de s'émanciper, il semble donc tout naturel et légitime d'y avoir recours pour déterminer, dans une convention européenne , des traités qui régleraient les droits de chacun, afin de résister à des entreprises qui tendraient à des usurpations, et de maintenir, sous les auspices et les garanties de tous, une pacification générale en Europe : jamais il n'y eut de circonstance plus favorable, et en même temps plus impérieuse, pour la convocation d'un tel congrès.
L'empereur Nicolas, par son éducation, par ses principes souvent manifestés, par la connaissance qu'il a des cours de l'Europe.,
offre sans doute des garanties morales et politiques; je n^hésite pas même à penser que, pendant son règne, il mettrait un frein à toute autre ambition : mais il a trop de raison pour croire quil soit sage ou permis d aventurer le sort des trônes et des peuples sur la volonté ou sur Tambition d*un successeur. Les Russes d*aujourd*hui sont d'autres hommes qu'en lySo et en 177 1. Il n'y: a donc que des traités solennels qui puissent, d'upe part, lier un prince ambitieux, et, dc:raptre, porter tous les ayant-droit ou participans d'un congrès européen, à en soute^ nir l'exécution. Chaque prince, au surplus, qui aurait dénoncé une infraction au traité commun, serait certain du concours actif et spontané de ses peuples, quand il s'agirait d'assurer les lois , les relations et l'indépendance de chaque patrie contre un ennemi commun.
Ce congrès serait, il faut le dire, dans les intérêts mêmes de la Russie et de son trône; car plus elle est grande , vaste et puissante, plus elle doit désirer le maintien de ce qui lui est dévolu. Si la modération personnelle de Nicx)las et de ses plus dignes conseillers d'Etat, ne suffisait pas pour adopter un con-
grès, ils en Irouverâîenl la sagesse et la nécessité dans rhisloire même des plus grands empires. Le monde retentit encore de celui d'Alexandre, et Ton sait que peu de jours après sa mort, ce fameux empire a été divisé en huit capitaineries, avec les titres de royaumes, dont s'étaient emparés ses généraux ou lieutenans.
Jules César, plus grand en tout qu'Alexandre, a été assassiné dans une conjuration, aux pieds mêmes de la statue de Pompée , et sa mort a enfanté un infâme triumvirat. Rome a compté des Scipion, des Trajan, des Marc-Aurèle, mais Thistoire frémit éa* core a la mémoire des Tibère, des Néron, des Caligula; elle a vu en pitié les Constantin, les Justinien et les Augustule; et on ne saurait dire aujourd'hui avec quelque réalité, ce que sont devenus l'empire romain et cette Rome qui commandait à l'univers, et qui n'est plus qu'un collège de prêtres.
Charlemagne a formé et tenu le plus grand empire dans les temps modernes; bornonsnous à rappeler le partage de ce bel empire p entre ses quatre petits-fils , tel à peu près que des bourgeois se partagent les champs d'une métairie La dynastie de Charlemagne,
en un mot, a passé comme un météore.
Charles-Quint a fait craindre un instant à TEurope un trône central ou métropolitain, et ce prince a vu, dans sa retraite même, ses provinces se défiler, ainsi que les moines chez lesquels il s'était retiré, défilaient leurs chapelets dans leurs cellules.
Quel empire plus puissant que celui de Napoléon pourrait-on nommer? C*est là un point de fait d'application que le frère même de Nicolas a déclaré sans feinte à Erfurt : que sont devenus cet empire colossal et les êtres mêmes de sa nombreuse dynastie ? Leçon terrible donnée à tous les souverains qui se mettent en dehors de leur patrie, et qui ne veulent admettre aucun frein constitutionnel dans leur carrière.
De tous les potentats que je viens de signaler, il n'y en a pas un seul qui ait de plus puissantes raisons que le czar pour se maintenir dans de justes limites. Les peuples auxquels il commande, et qu en style de cour on nomme ses sujets, sont tous éclairés sur leurs droits, ou déjà électrisés par la liberté ; il ne faut pas même en excepter la Sibérie et le Caucase, dont les soldats ont fait la guerre en France, et qui manifestement ont porté
( 477 ) dans leurs pays, sur les monts et dans les steppes, de vives inclinations pour jouir aussi de la liberté.
On ne sait que trop comment la Pologne est passée sous les triples aigks de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse; et il est impossible de ne pas croire aux Polonais le dessein de se constituer en Etat indépendant.
Le sénat de Russie, son empereur et les hauts magistrats de son gouvernement, savent mieux que les journaux de Tépoque et que tous leô historiens, tels qu'ils soient, quelle a été la réalité de la conspiration qui a fait exiler tant d'officiers généraux en Sibérie, et décapiter des complices. Ce qu'il y a de certain, c'est que, dans l'opinion générale, l'empereur Alexandre ne serait pas mort naturellement. Or, si dans un temps des hommes de guerre se sont ainsi prononcés contre un prince qui n'avait d'autre défaut peut-être que de s'être laissé illuminer par des sibylles et par des brouillons hypocrites, il y a eu un commencement de levée de boucliers contre le souverain, on doit vivement craindre, en ces temps, de s'engager dans les voies de l'ambition, et de se retrancher dans un despotisme absolu.
(478) La puissance européenne la plus intéressée à la tenue d*un tel congrès, est sans contredit l'Angleterre (i). qui; pour s*étre trop abandonnée k une ambition gigantesque, s est presque mise hors d^état de faire la guerre, à moi^s qa*elle ne vcjuille braver ^es tempêtes d'une banqueroute. Elle' expie aujourd'hui la peine bien due à sa vieille haine contre la France , qui n a jamais voulu qu^one liberté constitutionnelle; elle expi^ encpre les fautes politiques de Castlereagfa, qui> pendant quinze apnées de suitç^ a pj:*odigué les trésors de la Grande-Bretagne aux- ennemis de la. Frapce. Plus page, spp gouvernement devait voir sans déplaisir et sans passion de rivalité, que le peuple français, légitimé dans ses droits par l'Assemblée constituante, voulait jouir de sa liberté, et surtout de son indépendance ; elle le devait, puisque les
. (i) En 1771 } r Angleterre offrit ses chantiers de Pli* iriouth pour réparer la flotte russe, qui^ pour la première fois, allait entrer dans la Mdditerranee afin dé combatti*e la flotte de Mustapha. Quels sont donc les grands intérêts du gouvernement anglais, pour sacrifier ainsi au sultan un vieux peuple qui vient de se retremper à l'héroïsme et à la liberté ? .
( 479) Anglais eux-mêmes jouissaient d'une Con^i* titution.
Il est temps que l'Angleterre se persuade bien que la domination sur les mers est une aberration qui, sans lui profiter, la tient cantinuiellement en état de guerre dans les quatre parties du monde, et quelle s abandonné trop à cet orgueil superbe. Elle n'a ni le ternes ni ia facilité de faire dés économies pour* éteindre sa dette, pour faire au besoin une guerre légitime, ou pour prêter un noble secours à des alliés opprimés. L'Angleterre est encore immensément riche, mais elle n'a pas le dixième du numéraire^ spéci* fique et de la population réelle qu'il lui faudrait pour soutenir ses conquêtes et ses usurpations. Dans l'état actuel de sa position politique en Europe et dans le monde con>merçant, il ne lui faut plus que des comptoirs, une garnison dans chacun, et une marine forte, pour soutenir ses droits et son honneur.
La révolution la plus heureuse qui pourrait arriver en Europe, pour l'Autriche, serait sans contredit la dissolution de l'empire turc. Elle avait pu déjà, du consentement de Catherine II, et même à sa sollicitation,
s^emparer, en 177 1, de la Bosnie, de la Servie et de Belgrade, mais elle ne le fit pas : tant elle est accoutumée de longue-main à s'offrir seulement pour occuper des pays nouveaux, et sans coup-fërir. C'est ainsi que pour prendre part au démembrement de la Pologne, c'est ainsi que pour dominer l'Italie, peuplée de moines, elle n'a eu qu'à mettre en montre ses cadres d'armées. Sa position, au surplus, est à peu près celle de TAngleterre ; ni l' une ni l'autre n'ont rien à espérer des Turcs et de leur sultan. Elles ont au contraire beaucoup à redouter des Russes, puisque leurs flottes et leurs armées peuvent aujourd'hui faire de grandes conquêtes ou diversions ; mais par une bizarrerie qu^on peut bien dire insensée, elles comblent de prévenances et de faveurs le sultan de Constantinople. Si jusqu'à présent on a dit de l'une, que son gouvernement était de plomb, on peut bien dire que celui d'Angleterre n'est que de similor ; l'un et l'autre, au surplus, tendent rapidement à une grande et fatale révolution.
Si M. Canning eût vécu, il eût mis le vaisseau dAlbion dans une autre position que celle où M. Wellington Ta mis, il eût ap-
(48i ) plaudi à un congrès européen ; il eût pris la défense des Grecs, et, grand homme d^Ëtat, il eût donné à la politique. britannique une marche plus loyale et plus sage; la Russie elle-même se serait tenue dans des limites et des conditions qui n auraient point inspire des inquiétudes ou des alarmes.
La France également doit aspirer à la te-r nue de ce congrès; dans les temps présens^ elle est en butte à de misérables et honteuses dissidences, qui reproduisent un Bas-Empire ; elle doit se hâter de dominer Iqj^ partis et les luttes qui se trament, car la corrup-r tion est éminemment contagieqse. Le peap^q français vénère la mémoire de saint; Louis,; et même à cause de son austère piété : il n*a pas dépendu de ce prince, d^ailleurfllf que les Turcs impies et féroces n aient été rejçf;é^ dans les déserts de TÀfrique. On aime et 1*0;^ vénère aussi Taimable et douce piété, 4q Charles X ; mais dix siècles ont appris sans interruption , que le trône en France devait se défier des papes, et qu'il ne fal)ait.vQir dans chacun d'eux qu un père spirituel. F^oir sons observer à ce sujet, que saint I^oviis^ne voulut pas même permettre au chef de l'Eglise de résider en France , lui déclarant que
A|riail. i%$ Gr*e*. 3l
fcs barolis du royaume, qu'il avëît Consultes/ notaient pas de Cet avîs^ Mafs si, pour la flîëté chrftîehrte, la. France airhe à se rappeler saint Louis, elle i^ fait gloire aus^ de citer à Tadmipatioivle bon et brave Henri IV, quon ne peut nbnimi^r sans rapjileler les horribles attentats des jésuites, et leur proscription utiànimepar tous les parleihiens de France, non môirts forts et $ages qucf nétaiènt les barons au temps de àkirii Lduis.
La Pfussè^, i[Jùoiqà'ufi andijn ^lè€tcri*at, a pri»' tntfp "de'fconsislaficé pariili les gi^ands Etàits;^ôiir ne pias désirer-eUe^rh^me \in ëoiigrès qui donnerait une autre forme ou eorifigùration à son royaunfie*, qtie le pritice fié' peut parcourir (si on peut' s'exprimer ainsi) qu^à là nianière dés sauterelles; car sa
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ligne s'étend depuis la Sprée jusqu'à la Suisse èt'aux èources de la Meuse. Il ne faut pas croire que ce morcellement soit sans abus pdur léé peuples sujets du roi de Prusse, et pour les ttortbreux Etals ddnt il froissé les îrontièrëi'J on ie rappelle certains actes de stmveratnetié commis en Francte par de 'simpTes âigcns prûssffehs : il n'en eût pas fallu davantage pouPen faire' ùh préléxtef dé giierre Hiix tenïjjs dié ÎPVariçois I^*" du de Louis XIV.
La Barièfe et la Saiçe, qui aussi ont pris le
litre de royaume, poti irthérêt à toir recopf
naître où l^gUîm^r eïV cqjigvà^j des préhe»-?
sioos, des coBqMêt!ÇS.QUi;des! circpnscripi
lions, • . .•.':, : • . . ; .'• ; i-' ■; ">
De très -grandes, raisoi* d'Etat,. Gpmmg on voit , se reunUaent d&n.^ Ifts. çopJQïiptMtes actuelles, pdiir feir^ désirer un cpngfè^ qw donnerait à l*Ëiii*Qp.e de^ gajrantie^ nouvelles €onire VéaQrme.jlrépQniîi'r^nitîÇ^ 4'wiW d^ se* pui&sa»c»&i .#|;:€onire toute lirruption >^e^ Asiattf]ue^:^t/<ll^s Africains, qu'on ne peut aupposejf sails ;desseias de vengeances, dç cpfiquétes un sde pitiages, »et. dont lai gqerrf? serait terrible y 4iefôt--cè que idaos leurs e^r K^iiK^sioii^ reâpectives. :^ . I
Sii^ daja$ les considérations que :|e viens d'^ffific, ;|e ô'ai points. .parlé î!dU sort de ta Grrece., dti^nt.JQ donne. é|u)6ufrd'iiui L'histoire jd« sonagriculturc comme type' et. eatlse première de la) puissance -et 'de^^la .richesse lï^ plusiréeUïOfde^ ËtâtS'4 t'est qite j^i voulu faire envi$£i^rrçe,tte. question coaiioe la plus importai^tôitq^'un congrès européen -aurait à traiter, car il aurait presque aîrlsi à délibérer Oh>à p.tipgl4r> la tranquillité de L'aveiiir dans
Ae3;,de4UE}ro9«ides. ' i-. . vo •))-...:;(;... -iu .. '
II est possible qu'on ait exagéré les résultais du traité tl'Andrinople, c'est-à-dire, de la part de la Turquie , l'impossibilité absolue de s'acquitter du montant des indemnités qui lui a été imposé. Mais si les Turcs , par amour ou par devoir pour le Coran, venaient à reprendre les armes, ou que même ceux que les innovations de Mahmoud ont irrités, se refusassent à payer les contingens assignés, il est évident, d'une part, que le gouvernement russe voudrait incontinent assurer l'exécution du traité d'Andrinople, et que , pour en venir à ces fins , il reprendrait ses premières occupations, et tenloraitm^me d'autres conquêtes, 11 est presque évident, de l'autre, dans une telle posïlion, que le sultan prendrait un parti violent, et que, par suite, il pourrait de lui-même passer le Bosphore, pour aller en Asie promener lé drapeau du prophète, dans le dessein de revenir en Thracc avec une armée formidable. Ainsi, dans tous les cas, la Russie agrandirait encore ses forces et son empire, et la guerre serait en cuire imminente en Europe, en Asie et en Afrique,
De tels évènemens ne sunt point hors des probabilités, et c'est jiour de telle causes qu'un
(485) congrès doit en prévoir les suites, et concerter avec la Russie un plan de conduite qui se rapporterait toujours à l'équilibre des Etals , ce qui veut dire simplement à la tranquillité publique. Dans ce cas, l'Europe en son congrès aurait à délibérer s'il ne conviendrait pas de rétablir l'ancien empire grec , et de lui assigner des territoires et des limites tels, que cet empire fût à la fois un boulevard pour l'Europe occidentale, et en même temps une redoute contre toute conquête nouvelle de la part des czars à venir ou des ambitieux de sa cour. Dans cette hypothèse, la Grèce serait le centre et la force de cet empire, et dès lors elle reprendrait l'ancien rang qu'elle avait sous les Romains.
11 serait d'une haute prudence, de la part du congrès, d'ôter à tout souverain d'Europe, comme à tout aventurier d'Asie, la tentation d£ s'emparer de Constantinople et de son riche territoire. Dans ce dessein, il ne pourrait faire mieux que de déclarer cette capitale une ville libre anscatique, dans laquelle tous les rois et les gouvernemens auraient des agens ou consuls, et seraient ainsi, pour chacun, des sentinelles avancées char-
gëes de le3 avertir des dangers ou des attenr ^ts qui pourraient survenir.
' Cette institution, toute politique, ne serait pas plus étrange que cellie des répubU-r ques au sein de Tempire roipain, et que les villes libres ansëatiqqes dq Nord, au sein de l'empire d'Allernagne, et eq face des niQnarT ques du Nord. 11 n'échapperait pas san§ doute au congrès de choisir la célèbre AthfiT nés pour le si^ge de Vemper^ur grec. Cppa* t^ntinople ainsi devienç^raU la métropole de tous les Etats de Ifi terre, et elle ^er^it av«<; Athènes un nouveau foyer d'esprij; p>u:||;>li€,, (de sciepçcs et d arts, qu viendraient se j;^ tremper les an)is de rbur^fi^ité et les an^r teprs des beau:!('arts, sans lesqpçls il 191* y a point de vraie civilisation. Si de telles pensées venaient à frapper les monarques et leurs cabinets, il faudrait biei^ s^ garder de procéder par des protoçples fondés sur des titres, i^es préséances et des cqltes. Li'exf pép}pnce acquise par Je^,tcsytamen§ des plus grands rois et par la tenue des conciles^: dpit les porter, s ils craignent Dieu, s'ils aiment les hommes et leur patrie , à en confier la rédaction à quelques homçie^ <^e. hi^n,,;si^ trè^'petjt nopibipe, et.àccrédiVé/> ,p*c IçMrf
vertus; à àccëlérer !a téitiie du congrès et à limiter sa durée ; câr il né s'agirait pas là de peser lés inléréîs partiels, d'^ faire des discours qui portent toujours malheur, mais de décréter d'urgence le grand principe, ^auf à laisser au temps les améliorations qui s offriraient dans Texécution. Je lègue, au surplus, ces pensées aux hommes sages qui composeront un tel congrès : fasse le Ciel qu on n'y envoie pas des brouillons et des gens corrompus ou corruptibles ! le sort des grands Etats d'Europe y est attaché.
Quoi qu'il arrive de ces données de circonstances, la Russie ne peut, sans se déshonorer, abandonner la Grèce ni aucune de ses parties à la domination du Turc : ce serait la livrer aux bêtes féroces; ce serait rallumer la guerre intestine, et pronoRcer l'anéantissement d'un peuple auquel tous les rois et leurs peuples doivent du respect et de la reconnaissance.
Si l'Angleterre est sage, elle se tiendra l'alliée et l'amie de la France; et, pendant un long intervalle, l'une par ses flottes et l'autre par ses armées, pourront arrêter tous les conquérans du Nord et de l'Asie, faire jouir leur patrie respective et l'Europe d'une paix
indéfinie. Qu elles songent bien Tune et l'autre que tant qu elles exécuteront sincèrement leurs Chartes constitutionnelles t elles seront invincibles.